Publ. par Ravaisson, XII
LES PAMPHLETAIRES. 255
retour, de crainte qu'en son absence ses copistes ne négligeassent leur travail.
Durant la route, Chevrier dit, en effet, à Saint- Martin qu'il se rendait à Rotterdam, non pour y voir Sainte-Foix, mais une danseuse, la Conti, qui devait y arriver le soir. Saint-Martin remarqua que son compagnon crachait du pus. A Rotterdam, le samedi 26 juin, les deux voyageurs descendirent au Maréchal de Turenne; ils rendirent visite à la danseuse dans une auberge des faubourgs. Après avoir causé jusqu'à neuf heures, Chevrier et Saint- Martin revinrent au Maréchal de Turenne, où ils soupèrent gaîment. Chevrier, notamment, mangea beaucoup de fraises, avec de la crème, tout en vidant chopine sur chopine de vin vieux. Après le souper, sur les minuit, les deux camarades allèrent se coucher, dans la même chambre. Il était deux heures du matin, quand Chevrier se leva, tout en sueur, disant qu'il se trouvait mal. Il ouvrit la fenêtre. Saint-Martin courut éveiller les gens de l'auberge, qui arrivèrent « à la hollandaise », très lentement. Le pamphlétaire était assis sur son lit et demandait un médecin; mais, avant que celui-ci ne fût venu, le malheureux était mort.
Il laissait de pauvres effets et trois ducats qu'on trouva dans sa poche. Il fut enterré « dans le cimetière où Fon met les cadavres de la canaille ». Sa dépouille y fut conduite par un carrosse, qu'accompagnaient quatre porteurs de la ville. Deux chemises, qu'il avait avec lui, lui avaient fait un linceul; les trois ducats servirent aux frais de l'enter-
rement. Sa montre et ses vêtements furent vendus pour payer l'hôte du Maréchal de Turenne et le médecin qui était arrivé trop tard.
La mort si subite du pamphlétaire étonna. Le bruit courut qu'il se serait empoisonné :
« Juste ciel! s'écria Sophie Arnould, il aura sucé sa plume! »