Correspondance de Grimm, éd. Tourneux, IX
un portrail : les portraits des vingt-neuf Paroissiens. Celui de Baehaumont était un pastel de Latour, celui de Mme Doublet la représentait avec Mme Crozat, sa sœur; il était l'œuvre du vieux de Troy. Les Paroissiens prenaient place, chacun sous son image.
Au milieu de la salle, une table de marbre, et, près de la porte d'entrée, un bureau, sur lequel étaient posés deux grands registres ouverts : les deux fameux registres de Mme Doublet. Et chacun, par ordre, de produire ce qui était venu à sa connaissance. Toutes les nouvelles étant mises sur le bureau, comme disaient les nouvellants des Tuileries, on les examinait, et ces informations, une fois passées au crible de la critique, étaient mises par écrit sur les deux registres, réservés, l'un, aux nouvelles reconnues certaines, l'autre aux nouvelles douteuses. De ces registres s'envolaient ensuite des copies dans tout Paris, dans les provinces, par delà les frontières. Et si grande était l'autorité acquise par ce bureau d'informations, que les gens demandaient, par manière de précaution, quand on leur apprenait quelque événement :
« Gela sort-il de chez Mme Doublet? »
La séance terminée, les Paroissiens passaient dans la salle voisine, où leur était servi un souper de choix, par les soins de Bachaumont. Les lettres de Mme Doublet à Mme de Souscarrière nous montrent les gais Paroissiens tumultueusement groupés autour de la longue table, faisant hon-
neur aux lapereaux de Breuillepont « saupoudrés de serpolet du pays », que leur présentait La France, laquais de Bachaumont.
Les historiens de la Paroisse ont pensé que ce cercle de nouvellistes avait été Ja création originale, unique en son genre, de Mme Doublet et de son ami.
Ouvrons La Bruyère :
« Le véritable homme de bien garde le silence sur ce qu'il fait, il ne fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinet, ni aux nouvellistes. »
Qu'était-ce que ce cabinet? — « Rendez-vous à Paris, dit La Bruyère, de quelques honnêtes gens pour la conversation. »
Réunions semblables à celles qui se tiendront chez Mme Doublet, où « d'honnêtes gens viennent s'assembler pour faire une conversation savante et agréable1 » et échanger des nouvelles. Le grand siècle connut nombre de ces « cabinets » : celui que tenaient MM. du Puy, dans la bibliothèque de M. de Thou; celui que présidait l'abbé de Choisy au Luxembourg2. Les assemblées de nouvellistes, qui se réunissaient chez l'abbé de Dangeau, avaient