‹ Figaro et ses devanciersChapitre 156 sur 194 · Manuel, Police dévoilée, I · texte numérisé non relu

Manuel, Police dévoilée, I

de Waldeck, le vinaigrier de l'Empereur — Bassan envoyait « ses manuscrits » dans toute l'Europe, — des gentilshommes et des magistrats, les ducs de Villeroy et de Duras, deux inspecteurs de police, et, détail piquant, dTIémery lui-même, inspecteur de la librairie, comme tel chargé de poursuivre nos nouvellistes et qui s'empressait de souscrire à leurs abominables gazetins.

Gillet découvre l'infidélité de Bassan et le congédie; mais celui-ci, fort des abonnés qu'il a recueillis, s'adresse à un autre fournisseur de « mémoires », un moine de Saint-Denis, auquel il verse douze livres par mois; lequel moine de Saint-Denis tient lui-même ses originaux de Gillet; et Bassan continue son commerce dont les sources sont donc toujours les registres de Mme Doublet. Il occupe trois copistes et s'abrite sous la protection du commissaire Laumônier, auquel il fait « un service gratuit ». Rien ne manque au tableau.

On voit avec quelle rapidité, semblables aux abeilles d'une ruche qui essaiment, se répandaient les nouvelles à la main : car ce que nous indiquons ici se répète de toute part. Duval, premier secrétaire du lieutenant de police, en fait un croquis d'ensemble :

« M. d'Argental, ministre de l'infant, duc de Parme, continue toujours la distribution de ses nouvelles à la main. Les personnes employées dans son bureau les distribuent aussi en sous-ordre, moyennant des abonnements qui sont communément de six livres par mois. L'abus est porté au

point que les abonnés eux-mêmes en font commerce et que, par cascades, les bureaux de ces nouvelles se multiplient dans Paris el que les abonnements sont à différents prix suivant la quai lité des personnes, soit pour Paris, soit pour la province ou pour l'étranger. Le ministre approuverait-il que je fisse faire une recherche exacte de tous ces bureaux en sous-ordre et que quelques-uns de ces distributeurs de nouvelles fussent arrêtés1? »

Le 16 décembre 176 i. le ministre ratifia les propositions transmises par le lieutenant de police; et. le 1S. celui-ci donnait l'ordre à l'inspecteur Buhoi d'y « veiller et de lui en rendre compte m

Mais. ici. nous allons observer une nouvelle étape dans les transformations que l'opinion imposait progressivement au pouvoir. Sous Louis XIV, les nouvellistes étaient pendus, ou, pour le moins, envoyés aux galères : en 17ï."». ils étaient condamnés en trois livres d'amende et trois années de bannissement : en 1704 . un inspecteur de police est chargé « d'y veiller et d'en rendre compte ».

Buhoi y veilla donc et en rendit compte, et les nouvelles, rédigées dans la • salle de compagnie » de Mme Doublet, continuèrent, par diverses cascade- », d'inonder Paris: tant et si bien que. en août 1705. lasse de poursuivre un ennemi insaisissable, ou qui renaissait dés qu'on le croyait abattu, l'administration crut devoir revenir au

système de Manille, c'est-à-dire aux nouvelles autorisées et contrôlées.

La note suivante , provenant également des Archives de la Bastille, est due au fameux Marin — Marin, si malmené par Beaumarchais — et qui, lui aussi, malgré qu'il fût « censeur de police ». tenait boutique de nouvelles à la main 1 :

Le sieur Giilet est venu me dire que le ministre Saiiit- Plorentiti) et le Magistrat Sartine avaient décidé que je lirais ses bulletins avant que de les envoyer en province.

Mille raisons me forcent de former appel de cette décision. Une semblable commission est très délicate et peut devenir Dangereuse. Giilet se ferait tranquillement, et sans raison, pour 2 000 écus au moins de rente: et tout le danger resterait au pauvre diable qui serait chargé d'examiner ses bucoliques. Le genre de ces nouvelles n'est pas le même que celui des gazettes. Il tant nécessairement y mettre des personnalités, et la chose la plus indifférente peut donner de l'humeur à un homme en crédit et occasionner des plaintes et des tracasseries. Ou le censeur nommé examinera ces papiers à la rigueur et en effacera une grande partie, et alors ils cesseront d'être intéressants, ou il les lira comme un commerce de confiance, et alors il s'exposera.

D'ailleurs c'est donner une sorte de consistance à des écrits, qui ne doivent point en avoir. La police ne peut et ne doit jamais approuver des nouvelles à la main. Elle est censée les défendre et ne peut que les tolérer, en ignorant leur existence. Celle espèce d'établissement peut devenir très abusive. On en formera une gazette et, pour peu qu'un rédacteur «lit du crédit et de la souplesse, il obtiendra dans

1. Bibl. de la Ville de Paris. 28100. — Dans ce recueil se trouvent un certain nombre <!<> gazetins adressés par Marin au comte Ossolinski.

la suite un privilège destructif des autres gazettes et nuisible peut-être aux journaux, mais très lucratif au propriétaire.

Cet examen serait d'ailleurs très assujettissant. Gillet prétend qu'il écrit au moins trois fois la semaine et il serait embarrassé en cas d'affaires ou d'absence.

Il y a un parti beaucoup plus simple à prendre. Ce Gillet est secrétaire de M. d'Argental. Il ne se soutient que par la protection de son maître qui jouit de celle du ministre, il dit que M. d'Argental lit lui-même toutes ses dépècbes. Il est donc plus naturel que M. d'Argental, qui est dans le corps diplomatique, qui est initié dans les mystères de la Cour et qui paie son secrétaire par les correspondances qu'il lui donne, soit chargé par le ministre et réponde personnellement de tous ces bulletins l.

Cette note, du 20 août 1765, persuada le ministre de la Maison du roi2.

On fit venir Gillet, pour s'entendre avec lui. Il promit de ne plus donner ses feuilles qu'une fois la semaine et qu'elles ne contiendraient pas de personnalités, ni de réflexions, mais seulement des faits notoires 3. Malheureusement cet accord fut de courte durée : la police se montra- t-elle trop exigeante, Gillet dépassa-t-il les limites qui lui étaient assignées? Cinq mois étaient à peine écoulés que l'administration, revenant à ses procédés anciens, interdisait d'une manière absolue la circulation des nouvelles manuscrites; mais Gillet continua de servir ses abonnés.

(( Malgré l'injonction qui a été faite au sieur

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