‹ Figaro et ses devanciersChapitre 161 sur 194 · Ravaisson, XII, 490-9 J · texte numérisé non relu

Ravaisson, XII, 490-9 J

ministre de Parme et ses gens, couverts par l'immunité diplomatique, et ne s'en prit qu'à des sousordres, notamment à Lamy de Joursan.

C'était un moine qui, après avoir jeté sa robe de bure, s'était sauvé avec une demoiselle Lenormand de Bonnétable, jusqu'en Hollande, où il l'avait épousée. Outre la demoiselle, il avait enlevé 6000 livres, que la petite avait prises à son papa. En Hollande, les villes sont tranquilles, industrieuses, tout en briques ; leurs maisons, basses et propres, se mirent dans des eaux immobiles. Nos amoureux y connurent un bonheur sans mélange, tant que durèrent leurs 2 000 écus; puis il fallut rentrer en France, où le galant fut mis en prison, au violent désespoir de sa mie ; mais, après avoir beaucoup pleuré, la belle trouva de l'argent, on ne sait comme, corrompit le geôlier et fit évader le prisonnier. Pour vivre, Lamy de Joursan entra au service d'un certain François-Amédée Kauffmann, « interprète de la police pour l'allemand » et, par surcroît, nouvelliste à la main. Kauffmann se disait autorisé; et, de fait, Lamy de Joursan allait chaque jour porter ses feuilles chez l'inspecteur Buhot, qui les soumettait à l'estampille du Magistrat. Kauffmann ne tarda pas à découvrir que son secrétaire — les secrétaires de nouvellistes se suivent et se ressemblent — rédigeait des feuilles pour son propre compte et lui détournait des abonnés. Le 20 octobre 1770, il le fit donc mettre à la Bastille, où, pour se venger, Lamy dénonça son patron, qui ne se contentait pas, disait-il, de rédiger

1 es feuilles soumises à l'inspecteur Buhol, mais d'autres gazelles secrètes, où le gouvernement était attaqué et qui étaient puisées, en grande partie, dans les « manuscrits » de Mairobert l. Voilà donc Kauffmann à son tour embastillé, et qui, à son tour, pour s'attirer l'indulgence de ses juges, dénonce ses confrères. Il fait des révélations complètes sur les nouvellistes de Paris.

La souche en est toujours la Paroisse et la « branche » principale le bureau d'Argental; puis des rejetons : Corset, maître d'hôtel de Mme Doublet, trafique lui-même de ces nouvelles, qu'il fait transcrire par les six domestiques de la maison, lesquels ensuite les exploitent, chacun à son profit. « Il appert par ce qu'on vient d'exposer, dit Kauffmann, qu'il existe actuellement huit bureaux de distribution de nouvelles à la main qui, dans le fond, sortent tous par le même canal (la Paroisse), savoir le bureau de Gillet et de Paul (tous deux valets de chambre chez d'Argental), celui de Paul en particulier, celui de Corset, et ensuite celui de chaque scribe de Corset en particulier 2. » Cela faisait même neuf.

Les feuilles publiées par ces derniers bureaux se vendaient bon marché, trois livres, voire deux livres par mois. On les lisait partout. Jacquinet, mouche de la police, se trouve chez trois marchandes de

Page 1