Mémoire de Le Noir, éd. Peuchet, III, 1 sq
<( Après la mort de Maurepas, dit Le Noir, Louis XVI ordonna au lieutenant général de police de faire surveiller et punir les auteurs et distributeurs de diffamations et de calomnies, et, à cet effet, d'en rendre compte chaque semaine. » Mais le Conseil était divisé : les uns réclamaient une répression vigoureuse, les autres penchaient pour l'indulgence. Si Ton intervenait, c'était par à-coups. On empoignait un nouvelliste, on le punissait et on laissait courir ses confrères.
« A Paris on traite absolument comme les filles de joie ces écrivains qui font des nouvelles. On les tolère et, de temps à autre, on en envoie une colonie dans les prisons. On les entretient dans une crainte continuelle : on croit les contenir, on ne fait que les aigrir et, se voyant dans un danger à peu près le même pour le plus circonspect et pour le plus coupable, les bulletinistes, comme les filles, font du pis qu'ils peuvent, afin d'arriver plus vite à la fortune et de quitter un métier dangereux '. »
Le Noir, lieutenant de police depuis le 19 juin 1776, témoigna de la plus grande tolérance vis-àvis de nos gazetiers.
Et cependant ce fut l'époque où les libellistes peu scrupuleux versaient la calomnie à flots, œuvre d'autant plus dangereuse que les passions étaient plus surexcitées. Les gazettes secrètes s'acharnaient sur la reine; c'est l'époque que Bazile dépeint en son terrible couplet.
1. Vie et aventurés de Charles Muller, allemand. Cologne, Marteau, 178^>.
Le seul ministre qui fasse figure d'homme d'État, Vergennes, résiste comme il peut, mais sans se faire illusion sur l'efficacité des mesures qu'il est appelé à prendre. « Des penchants pervers, dit-il, l'habitude et l'esprit d'avidité ont rendu le mal incurable. » Il raille doucement ceux qui espèrent voir s'amender ces incorrigibles pécheurs :
« L'expérience nous a convaincu, ajoute-t-il, que, de toutes les classes d'écrivains, celle des nouvellistes est la plus difficile à contenir1. »
Éclate la Révolution.
Necker parle en 1790 de ces « gazettes secrètes » qui, de Paris, se répandent dans la France, enseignent la haine aux provinces; « correspondances funestes, dit le ministre, qui, aussi rapides dans •leur effet que la baguette de Médée, ranimaient les furies ». « Avec des plumes, ajoute Lcmaire — rédacteur du premier Père Duchesne, qu'Hébert plagia — avec des plumes on a fait f... à bas les plumets des preux; avec des plumes on a balayé des boulets, encloué des canons; avec des plumes on a fait danser une gavotte à dame Bastille; avec des plumes on a ébranlé le trône des tyrans2. »
La liberté de la presse, proclamée par la Révo-