‹ Figaro et ses devanciersChapitre 52 sur 194 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Figaro a tort. Ceci a tué cela : « les petits écrits » ont tué une grande monarchie. — Colbert en a pressenti les dangers. — Les gazettes manuscrites sont trop souvent médisantes et calomniatrices. — Mme de Pompadour leur point de mire. — Figaro lui-même est touché. — Le Nouvelliste provincial.

Les pouvoirs publics se montraient donc très sévères vis-à-vis des « gazetiers à la main ». Figaro est mis à la Bastille.

Furieux, il s'écrie : « Que je voudrais bien tenir

|Un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le

I mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a

cuvé son orgueil! Je lui dirais... qu'il n'y a que les

petits hommes qui redoutent les petits écrits. »

Fort bien, mais ces « petits écrits » étaient clandestins : la médisance, la diffamation, la calomnie — on se rappelle le fameux couplet du Barbier — circulaient sous pli cacheté : comment répondre? Le plus souvent, la jeune femme, de qui la réputation était attaquée, ignorait la source de l'infamie

dont on avait voulu l'atteindre. Sa famille l'apprenait-elle : par quelle voie et à qui faire parvenir la vérité? Et, l'anecdote fùt-elle exacte, est-il permis à des correspondants mercenaires de divulguer et de propager des secrets d'alcôve ou de jeter une faiblesse de cœur en pâture aux bavardages mondains?

Aujourd'hui la presse sait guérir — sans parler des lois qui la régissent — le mal qu'elle a pu causer.

Les mômes considérations, que nous venons d'invoquer pour le respect de la vie privée, s'appliquaient à la vie publique, aux transactions commerciales, aux opérations de Bourse, aux intérêts de la défense nationale, aux secrets du roi.

Dès le xvir siècle, Colbert aurait voulu remédier, par la publicité, aux dangers de la presse clandestine : « Quoique les bien intentionnés, écrit-il, s'efforcent de faire connaître la fausseté de ces bruits, il serait pourtant, bien important d'être un peu informé du détail de ce qui se passe et rendre la vérité plus publique et plus connue1 ».

Mais on a dit ailleurs quels obstacles les mœurs et l'esprit du temps opposaient à la liberté de la presse. Jusqu'à la veille de la Révolution, ces tentatives d'affranchissement se heurtèrent à des barrières inébranlables et que dressaient, moins encore le pouvoir royal, que les Parlements, les philosophes, les gazetiers eux-mêmes, et l'Académie —

1. Colbert à Mazarin, -20 oct. 1657, Lettres de Colbert, éd. Clément, I. 288.

l'Académie, dirigée par Voltaire et d'Alembert '.

Parmi les nouvellistes arrêtés dans le cours des xvir et xvnr siècles, combien à qui le Magistrat pose des questions comme celle-ci :

« S'il n'a pas eu connaissance qu'il a été inséré dans les nouvelles à la main un article contre la réputation du sieur Pallet de Brunières, avocat, et s'il sait qui en était l'auteur2? »

A Nicolas Brunel le lieutenant de police demande, le 4 juillet 1744 :

«... S'il n'a point fait des écrits pour les distributeurs de nouvelles contre les personnes de la Cour3? »

« Les nouvellistes, dit le commissaire de Rochebrune — esprit bienveillant et libéral — les nouvellistes s'érigent en auteurs de ces pernicieux gazetins qui n'ont cours que par la malignité qu'ils renferment4 »...

Les cafetiers, nous l'avons vu, communiquaient à leur clientèle les gazettes manuscrites. Autour des glaces, des bavaroises et des limonades, se lisaient et se commentaient les scandales d'ordre intime. La nouvelle à la main devenait un danger que le gouvernement avait le devoir de combattre.

Mme de Pompadour était un point de mire tout désigné aux traits malins de nos faiseurs de gazettes. Et, quoi qu'elle en dît, la jolie marquise

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