‹ Figaro et ses devanciersChapitre 90 sur 194 · B. A. ms. 11 544, f · texte numérisé non relu

B. A. ms. 11 544, f

2. Lettre anonyme (du marquis de Rouillon), 4 mai 1744, communiquée par le chevalier de Mouhy -au lieutenant de police, ibid., f. 270-71.

correspondante. Enfin une jeune particulière, de qui le nom est resté inconnu, descendait à des heures déterminées dans une cave, sous le degré du Palais, pour y prendre du vin, ou plutôt pour y remettre à des agents de Rambaud les lettres que ceux-ci allaient porter à la Grand'Poste '. Et combien d'autres moyens de communication avec l'extérieur, imaginés par l'ingénieux journaliste, nous ont échappé!

Bientôt il ne lui suffit plus de recevoir les visites de ses rédacteurs dans sa prison. Rambaud veut, pour plus de commodité, les avoir auprès de lui. « Je viens d'apprendre dans le moment par Bompard, écrit l'inspecteur Poussot, que Rambaud, à qui il s'est présenté (dans la prison de la Conciergerie) pour avoir de l'ouvrage, lui a dit qu'il lui en donnerait volontiers, s'il voulait obtenir par quelqu'un de ses amis une sentence des consuls contre lui, et se faire conduire prisonnier à la Conciergerie. Ledit Rambaud s'est offert de payer tous les frais2. » Sous prétexte de dettes criardes, nos gazetiers se faisaient donc écrouer et les copistes de même. « La plupart de leurs copistes, écrit Poussot, et même plusieurs auteurs étant dans les j j (lisons, ils se trouvent à l'abri des poursuites. » 0 temps délicieux! régime incomparable!

Cet asile offrait à nos contrebandiers nouvellistes une telle sécurité que le chevalier de Mouhy, tou-

1. Interr. de Jos. Grossa, prisonnier au For-1'Evêque, -21 janv. 1715, B. A. ms. 11544, 1". 433.

-». Rapport de Poussot, 27 févr. 1711, ibid., ï. 232-33.

jours acharné contre Rambaud, son plus redoutable concurrent, écrit au lieutenant de police qu'il sera bien difficile d'entraver le commerce clandestin du gazetier, « à moins qu'on ne trouve le moyen de lui faire interdire sa mauvaise plume en informant le roi des causes de son emprisonnement i ». Et comme on n'osait pas tirer Louis XV de son invincible torpeur, Rambaud, du fond de la Conciergerie, continuait de servir ses 280 abonnés. Parmi eux les premiers noms du royaume : les ducs de Grammont et de Yilleroy, le grand Prieur du Temple, Klinglin, prêteur à Strasbourg, le comte de Laval, la comtesse de Dampierre, le Président du Thuisy, le marquis de Chabannes, la comtesse de Montmorin, M. de Mouchy; et puis, le haut clergé, le cardinal de Tencin, l'archevêque de Paris, l'évoque de Lisieux, l'abbé de la Bastie, agent général du clergé; les papiers-nouvelles de Rambaud allaient même rejoindre les officiers, le chevalier de Broglie notamment, qui faisaient la guerre par delà le Rhin.

On laisse à penser si une telle clientèle assurait à nos écrivains des protecteurs influents : placets et requêtes pleuvaient à la lieutenance de police. Les intéressés pleuraient misère, au nom de leurs familles, que leur détention, disaient-ils, réduisait à la dernière extrémité; aussi, après cinq ou six mois de captivité, prit-on le parti de les remettre

1. Lettre du marquis de Rouillon, 1er mai 1744, communiquée par Mouhy au lieutenant de police. B. A. ms. 11 544, f. 272.

en liberté, mais avec des lettres de cachet qui les reléguaient chacun dans son pays — les aimables Pomier à Jarnac.

Dans ce moment, la lieutenance de police crut peut-être avoir détruit, au moins pour quelque temps, l'hydre aux têtes sans cesse renaissantes, comme disait le commissaire de Rochebrune. Hélas ! Tannée n'était pas écoulée que les gazettes secrètes recommençaient à faire du bruit. Une partie de nos publicistes, sortis de prison, s'étaient bien gardés d'obéir à l'ordre d'exil, Geneviève Pomier et ses sœurs les premières. Les autres, après une courte apparition au pays natal, s'étaient empressés de revenir à Paris, reprendre un métier dont le charme était pour eux si puissant qu'il leur en dissimulait les misères.

C'est alors que, sur la plainte des pouvoirs publics, intervint, le 18 mai 1745, l'arrêt du Parlement remettant en vigueur les pénalités du xvmc siècle.

Et voici les officiers et agents du lieutenant de police, commissaires et inspecteurs, exempts et archers, mouches et hocquetons, qui s'élancent sur la piste avec une nouvelle ardeur. Ils savent, par expérience, qu'ils doivent, avant tout, s'emparer de Rambaud et de Geneviève Pomier. Marie et Jeanne Pomier, arrêtées les premières, mènent l'exempt Dureau et l'inspecteur Poussot, le 2 juillet 1745, chez le tailleur Wibec, bureau d'adresse du redouté nouvelliste. Précisément Rambaud était là : il fut arrêté malgré sa résistance. Geneviève fut reprise le même jour. Sarazin, que les archers appréhen-

dèrent à la sortie d'un cabaret, se défendit comme un diable. Il parvint à rse saisir de la baïonnette que portait l'un des soldats, et en blessa un de ses agresseurs1. Le 15 août suivant, descente chez Noël. Il loge dans l'enclos de Saint-Lazare. Poussot raconte son expédition. Quatre heures du matin. « A l'appartement de Noël, une voisine nous a dit qu'elle croyait qu'il était chez lui, mais qu'il ne se levait pas si matin. On a pris le parti de faire garder la porte jusqu'à onze heures et, voyant qu'il ne sortait point, on l'a fait ouvrir par un serrurier. Il ne s'est pas trouvé chez lui. On a fait perquisition. On a trouvé un mémoire qui vous est adressé (Poussot écrit pour le lieutenant de police) et qui contient les moyens d'empêcher les nouvelles à la main. »

Espérant que le fugitif reviendrait, Poussot fit installer dans l'appartement du nouvelliste « des matelas et des vivres suffisants pour sept hommes qui resteraient sans faire de bruit et en état, en cas que Noël revienne, de l'arrêter ». Cette souricière fut maintenue vingt-quatre heures, mais le nouvelliste, averti sans doute, ne reparut pas2. Enfin, le 15 octobre, Nicolas Felmé fut mené au Forl'Éveque 3. Le même jour, l'infatigable inspecteur de police s'emparait encore de divers nouvellistes, entre autres de Beaumesnil. « Ile Saint-Louis, quai Bourbon, nous avons frappé à sa porte, dit Poussot.

1. Rapport de Dureau et de Poussot, 8 juill. 1715 B. A. ms. 11 544, f. 5l'.>

Page 1