SGANARELLE ET SA LIGNÉE
En 1601, dans la même année que la compagnie de Scala amusait la Cour, le théâtre français donnait des pièces dont le titre seulement suffit, comme a remarqué justement Sainte Beuve, à expliquer Tennui qu'elles répandaient autour d'elles. En effet, à part la Sophonisbe, tragédie du Sieur de Monstreux et les a Chastes et loyales amours de Théagène et de Chericlée tî, par Hardy, les pièces produites sont tirées de l'Ecriture sainte. Ainsi on jouait Joseph le Chaste, Jephté, Achab, Lucrèce ou l'amour, divin, par le sieur de Marié, Sainte Cécile et Job, par le S/ Scevole de Sainte-Marthe.
D'un côté on écoutait donc les niaiseries et les saillies spirituelles d'Arlequin, Pedrolin et Buratin,
de r autre continuait la tradition théocratiqne du moyen âge.
Dans ses débuts (*), le théâtre français suivit la route que la comédie italienne et quelque peu r espagnole lui venaient de tracer; il y a pourtant ça et là des traces de la vieille farce gauloise et Garguille est un nom qu'on retrouve dans une Sottie du XV® siècle, de sorte que le comédien fameux qui prit ce nom, se rattacha, au moins par là, à la source nationale.
En général, on peut cependant aflSrmer que la compagnie française, qui en 1634 jouait à T hôtel de Bourgogne, marcha sur les traces des masques de la comédie de Fart. Turlupin, Bruscambille, Q-aultier-Q-arguille n'étaient que les personnifications des caractères de la comédie italienne, qui commençait déjà à se franciser. Gros Guillaume (Robert Guérin dit La Fleur) à la fin du seizième siècle, se rendit célèbre dans le rôle de valet de Gaultier-Garguille, le Pantalon de ce théâtre. Gros Guillaume descendait de Zeninot; il était donc, presque toujours, fort niais, tandis que Turlupin
(*) Voir M. Rigal Alexandre Hardy et le théâtre française
lorsque les maîtres corrompus auront les serviteurs qu'ils méritent.
Car c'est bien là le caractère du valet français de cette première période, un fond de bonté et de grossièreté qui s'allie à la ruse propre à son état et à sa race. Il résout presque toujours le problème, d'être fourbe sans devenir méchant et d'allier son intérêt à celui de la personne qu'il sert. Loin de trembler de cet ennemi domestique, les maîtres, et surtout les jeunes gens, sont presque toujours sûrs de retrouver en lui un conseiller adroit et fidèle, qui saura prendre part à leurs douleurs et les retenir, peut-être, sur le bord de l'abîme. Le valet niais et balourd de la comédie de l'art et de la vieille farce disparaît lui aussi de la scène: le public spirituel de la France n'aurait pu goûter longtemps le spectacle de l'imbécilité humaine, chargée de faire rire par ses bêtises.
Scarron, ce génie du burlesque que la légende nous représente riant entre les douleurs de sa paralysie et les menaces de ses créanciers, prit pour modèle de valet ce Jodelet dont nous avons parlé tout à r heure. Scarron subit l' influence du théâtre PiBRRB ToLDO — Pigafo etc. lA
espagnol auquel il emprunta le sujet de ses pièces, mais chez lui aussi, V influence italienne est d'ailleurs fort sensible.
Le Jodelet de Scarron a les traits grossiers et il parle un langage roturier et trivial. Ainsi dans le a Maître valet n on voit un valet rustre, qui, par un caprice de son seigneur, le remplace auprès de celle, qui, sans le connaître, doit devenir sa femme.
Il dégoûte tout le monde par ses propos grossiers et sa conduite tant soit peu sotte et extravagante. Voici un petit échantillon de sa politesse, envers Isabelle, la fiancée de son maître :
a Dites-moi, ma maîtresse, avez-vous bien du
[liège ?
Si vous n' en avez point, vous estes sur ma foi
D'une fort belle taille, et digne d'être à moi îî.
Et ailleurs :
a N' avez-vous point sur vous quelque bon
[cure-oreille ?
Je ne puis dire quoi me chatouille dedans.
Hier je rompis le mien en m'écurant les dents tî.
Ici le jeu comique consiste dans l'introduction d' un rustre, sans aucune éducation, dans la société de personnes comme il faut et chez une jeune fille.
ront jouer à s'y méprendre le rôle de leurs maîtres. Voici sa profession de foi ;
u Soyez nettes, mes dents, l'honneur vous [le commande, Perdre les dents est tout le mal que j'ap- [prehende, L'ail ma foi vaut mieux qti' un oignon, Quand je trouve quelque mignon, Si-tost qu' il sent l' ail que je mange, Il fait une grimace étrange, Et dit, la main sur le roignon, Fy, cela n'est point honorable.
Que béni soyez-vous. Seigneur, Qui m'avez fait un misérable Qui préfère l'ail à l'honneur.
Soyez nettes, mes dents etc.
Que ce fut bien fait au destin De ne faire en moi qu'un faquin, Qui jamais de rien ne s'offense; Ma foi, j'ai raison quand je pense , Que plus grand est l'heure du gredin ;
Ni que du prélat en l'église, Ni que du prince en un état, D'estre peu beaucoup je me prise.
Il n'est rien tel qu'estre pied plat.
Soyez nettes, mes dents etc.
Quand je me mets à discourir Que le corps enfin doit pourrir, Le corps humain, où la prudence Et l'honneur font leur résidence, Je m'afflige jusqu'au mourir.
Quoi, cinq doigts mis sur une face.
Doivent-ils estre un aflfront tel, Qu'il faille pour cela qu'on fasse Appeler un homme en duel ?
Soyez nettes mes dents etc.
Un barbier y met bien la main.
Qui bien souvent n'est qu'un vilain.
Et dans son métier un grand aze ; Alors que tel barbier vous raze, Il vous gâte un visage humain ; Pourquoi ne t'en veux-tu pas battre.
Toi qu'un soufflet choque si fort.
Que tu t' en fais tenir à quatre ; Un souffleté vaut bien un mort!
Soyez nettes mes dents etc.
Ou pistolet qui tire bien etc. n.
Comme on voit Jodelet s'amuse à parodier les stances du Cid et Jodelet traite, en bouffon, la question du point d' honneur. Il se demande si cinq doigts mis sur uns face constituent un affront qu'on doit laver dans le sang, puisque les barbiers y mettent bien la main et il fait l'apologie de sa poltronnei'ie de faquin.
Jodelet est sans doute bas et vulgaire mais sa vulgarité ne manque pas de beauté littéraire. La Renaissance sortie du moyen âge, des rêveries chimériques de la chevalerie et des privations de l' ascétisme, des peurs de l' enfer et des misères de la violence, semble ressentir les frémissements d'une vie nouvelle et c'est la joie de vivre qui donne origine à ces monstres grotesques représentant r animalité humaine dans ses instincts les plus ignobles. Ainsi l'Angleterre enfante Falataif, l'Espagne Sancho Pança, l'Italie Cingar et Margutte et la France, à des époques différentes, Panurge et Jodelet,
rappelle à la réalité de la vie et se moque, lui, le représentant de la prose, des soupirs des belles et de cette ivresse sans vin, pour employer l'expression de Goethe, qui forme le charme de la jeunesse. Filipîn de u L'héritier ridicule n, ne diffère guère de Jodelet et la vulgarité de ses sentiments paraît au moment où il annonce à son maître la mort de son oncle et l'héritage qu'il vient de faire. u Dom Diègue — Mon cher oncle est donc mort?
Filipin — Et pour longues années Que de femmes par tout vous vont estre données! n u La mère coquette n de Quinault, pièce qui fut jouée un an avant le Misanthrope, repose sur deux jeunes amants qu'on veut brouiller et qui finissent par s'entendre. On y trouve un rôle de valet zélé mais pas trop fourbe, qui offre des saillies assez heureuses, surtout dans les scènes avec une soubrette, qui, vive et remuante, est l'âme de la pièce et a toujours le dessus dans ses démêlés aveo le valet, qu'elle peint ainsi ;
brasser son frère. Sganarelle s'est présenté à son maître, d' un air humble : a Ce que je sais faire, Monsieur ? employez-moi seulement en vos affaires de conséquence, ou pour quelque chose d'importance; par exemple, envoyez-moi au marché, abreuver un cheval, c'est alors que vous connaîtrez ce que je sais faire t?. Mais son adresse et sa ruse se réveillent en lui lorsque Valère laisse voir sa bourse : a Ah! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois médecin... je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une personne, qu'aucun médecin qui soit dans la ville w.
Malgré son avidité, sa passion pour l' argent et pour la bonne table, il est attaché à son maître, qu'il tire d'affaire assez adroitement.
Mascarille de l' Etourdi et du Dépit o.moureux est un type déjà plus formé. Il se rapproche pourtant de Jodelet, ce personnage que Scarron nous a peint comme la personnification de la poltronnerie. Tel que son devancier, il est, pour ainsi dire, la parodie vivante des héros tragiques, et lorsqu'il reçoit, comme Jodelet, un soufflet, il s'écrie fort tranquillement, sans aucun emportement : u Je crois qu'on vient de me donner un soufflet 1),
Toujours à genoux lorsqu'il entend des accents de menace, ou qu'il voit reluire des épées, il est fort attaché à sa personne et il rachèterait sa vie, par toute sorte de lâchetés: u Quand je viens à songer, dit-il dans le Dépit amouî^eux, moi, qui me suis si cher
Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer Dans le corps, pour vous mettre un humain dans
[la bière, Je suis scandalisé d'une étrange manière....
A table comptez-moi, si vous voulez, pour quatre ; Mais comptez-moi pour rien s'il s'agit de se
[battre w.
D'un naturel excellent, malgré ses petits défauts, il donne à son maître de très bons conseils et son bon sens lui dicte ces vers d' une haute moralité :
a Ce que voient mes yeux franchement je
[m'y fie ; Et ne suis point de moi si mortel ennemi, Que je m'aille affliger sans sujet ni demi.
Pourquoi subtiliser, et faire le capable A chercher des raisons pour être misérable?
Sur des soupçons en l'air je m'irais alarmer! Laissons venir la fête avant que la chômer ».
OU paysan, tantôt mari, père ou tuteur ; il ressemble, sous ce rapport, aux derniers venus de la comédie de l'art, à Beltrame, à Truffaldin. D'où venait ce type de Sganarelle? Molière Pavait déjà employé dans la petite farce du médecin volant; c'était peut-être là qu'il l'avait trouvé: Sganarelle existait peut-être dans l'ancien canevas il medico volante au temps où Molière 1' avait vu jouer dans le midi de la France et avant qu'Arlequin, ayant la vogue à Paris, se fût emparé de ce rôle et de tant d'autres. Oe qui semble évident c'est que Sganarelle est, comme Scapin, et comme plus tard Sbrigani, de la féconde lignée du lombard Brighella n.
Peut-être Molière joua-t-il d'abord le rôle de Mascarille sous le masque, comme Scapin de la comédie de l'art, mais il rompit bientôt les liens trop étroits de la tradition italienne. Le sujet du Cocu imaginawe sort lui aussi, probablement, de cette tradition, mais notre auteur sait déjà en tirer des effets d' un comique achevé. Sganarelle du Cocu imaginaire a encore l' air bouffon. Il est un bourgeois pacifique, qui, à la suite de plusieurs méprises, se croit la victime des malheurs conjugaux et la pièce est animée par le contraste entre sa poltronnerie naturelle et l'envie qu'il aurait de se venger
PlBRKE TOLDO — FiQatO CtC. 17
répond-il d'une voix tremblante, que j'ai pris pour la pluie 7), Pourtant notre Sganarelle n'est pas si sot qu'il en a l'air; il sait rire aux dépens des autres et de sa méprise même et il conclut la pièce en s' écriant d'un ton goguenard:
u, De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien Et quand vous verriez tout, ne croyez jamais
[rien w.
Dans le Mariage forcéy Sganarelle est devenu un bourgeois riche, aimant la joie de vivre qu' il voudrait prolonger, malgré son âge, en se mariant à une jeune fille fort jolie et fort coquette. Le conseil qu' il demande au seigneur Géronimo, n'est pas-, après tout, le fait d' un sot ; car il arrive à tout le monde de demander conseil après une résolution prise. Il s'aperçoit, d'ailleurs, de lui-même, que Dorimène voudrait l'épouser pour sortir de la sujétion de son père et avoir désormais toutes ses coudées franches, aussi ne songe-t-il qu' au moyen de dégager sa parole.
La scène entre lui et le philosophe Marphorius, lorsque pour le corriger de son système fondé sur le doute, il lui donne des coups en ajoutant : u Vous ne (levez pas dire que je vous ai battu n et retorque plaisamment ses arguments, démontre qu'il
y a, chez notre Sganarelle, un fond de bon sens, qui se moque du verbiage philosophique. Il n' est pas même la dupe des compliments de Dorimène et de son galant et après leurs félicitations équivoques tt me voilà, se dit-il, tout à fait dégoûté de mon mariage et je crois que je ne ferais pas mal de m' aller dégager de ma parole. Il m' en a coûté quelque argent ; mais il vaut mieux encore perdre cela que de m' exposer à quelque chose de pis n.
Il raisonne, comme on le voit, en homme sensé, mais il est toujours de la souche de Scaramouche et il change d'avis devant les doucereuses menaces d'Alcidas, en acceptant ainsi ce mariage, dont il. comprend parfaitement les suites.
Sganarelle, dans U Amour médecin^ développe encore mieux sa finesse. Que de bon sens ne dévoile-t-il pas à tout moment et surtout dans cette scène, où il se moque des conseils intéressés de Monsieur Guillaume, le marchand de tapisserie, de sa voisine Aminte, de sa nièce Lucrèce et de Monsieur Josse, auquel il adresse cette phrase célèbre : a Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse ! w
Il y a chez Sganarelle deux personnages. L"un est Sganarelle mari et père qui continue la tradition des Pantalons trompés et ridicules, éclairés
serait fort déplacé dans la bouche d'un serviteur, V auteur sait le mettre fort à propos dans celle du père de don Juan, un représentant de la vieille roohe.
a Qu'avez-vous fait, dit-il à son fils, pour être gentilhomme?... Songez que la naissance n'est rien où la vertu n'est pas... Je ferais plus de cas du fils d'un crocheteur qui serait honnête homme que (*) du fils d'un monarque, qui vivrait comme vous, w
Sganarelle n' est pas le défenseur de la religion tel qu' on a voulu nous le peindre. Il est le représentant de la foi religieuse des humbles plus profonde, dans sa naïveté, que la science qui fait des efforts inutiles pour pénétrer dans le monde de r inconnu, plus éloquente que l'orgueil qui tourne en ridicule ce qu'il n'est pas à même de comprendre, plus sûre que le savant à qui, comme à la mer, un Dieu inconnu semble s'écrier u Tu n'iras plus loin! j)
u Pour moi, monsieur, dit notre valet, je n' ai
(•) Le père de don Juan fait exception aux pères de Molière. Le théâtre de notre auteur n'est pas une école de respect pour les jeunes gens, envers leurs parents. Orgon, Harpagon, Géronte, Argan, Chrysalde, Gorgibus, M. Jourdain, ces pères issus de la comédie de Tart, sont tous ou communs ou ridicules.
voyons n' est pas un champignon, qui soit venu tout seul en une nuit n.
Cî Dieu merci de l'ignorance qui sauve les faibles et Les conforte par l' espérance d' une vie moins triste et injuste, c'est l'unique réponse que l'on pût faire au scepticisme libertin de don Juan et il y a bien plus de profondeur dans cette défense de la religion faite par un homme du peuple, que ai l'auteur eût confié cette tâche à un philosophe qui aurait ennuyé le public pas des raisonnements que don Juan n'aurait, peut-être, pas eu trop de peine à rebattre.
Le serviteur de don Juan parle simplement le langage de la plèbe ; de cette plèbe, consolée par ses rêves, et en cela aussi voisine de la réalité que les plus hauts génies. S'il y a un moment où Sganarelle menace de sermonner son seigneur, Molière sait l'arrêter à temps en le faisant tomber par terre et en tirant don Juan de l'embarras d'une réplique, par une plaisanterie; u bon! voilà, dit-i], son raisonnement qui a le nez caché n. Loin de oonfuter les arguments de sou maître, lorBC[ue
gneur, qui, en arrêtant OharloUe et don Juan, au risque d'être roué de coups, leur dévoile les ruses de son maître: u II est un fourbe, dit-il; il n'a dessein, que de vous abuser, et en a bien abusé d'autres ; c'est l'épouseur du genre humain n.
Sganarelle est contraint par la peur à de véritables lâchetés et lorsque Dona Elvire supplie le ciel de la venger u. Sganarelle, le ciel ! n dit don Juan et la valet: u Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nouH autres -n.
Ce trait fort plaisant entre tout à fait dans son caractère et il faut aussi lui pardonner sa trivialité surtout si l'on se rappelle Arlequin de la pièce italienne du Festin de pierre, qui, pour consoler la fille d'un pêcheur trompée par son maître, lui montrait la liste de toutes celles qui s'étaient trouvées dans le même cas et jetant cette longue bande de papier vers le parterre: u Voyez, messieurs, disait-il si vous ne trouvez pas le nom de vos femmes ! n Ainsi son dernier cri u mes gages, mes gages n le fait rentrer dans son rôle de valet, tel que la comédie italienne avait au le oonçevQir.
On voit, dans cette pièce, un paysan du nom de Pierrot, descendant de la lignée de Pedrolino, qui, dès ce moment, ne quitta plus le théâtre français et y devint le type le plus populaire, après Polichinelle. Pierrot représente le paysan simple, ignorant, l'enfant de la nature, qui n'est pourtant pas sans une certaine malice. Il a sauvé la vie à Don Juan, qui, en récompense, lui ravit la maîtresse et lui donne des coups, a Ça n'est pas bian de battre les gens, et ce n'est pas là la récompense de v's avoir sauvé d'être nayé n s'écrie le pauvre diable dans son langage rustique et Sganarelle vient à son secours en disant à son seigneur: u Hé! monsieur, laissez-la ce pauvre misérable. C'est conscience de le battre d. Les deux enfants du peuple comprennent leurs misères et leurs douleurs et Sganarelle ne se plaint pas du soufflet qu' il reçoit de don Juan à la place de Pierrot.
Dans le Médecin malgré lui, qui n'est autre chose que le vilain mire de l'ancien fabliau, rajeuni par notre poète, on rencontre Sganarelle, bûcheron de son état, qui a été jadis valet d'un médecin et qui a acquis dans la domesticité des traits de Scapin, en marquant ainsi la transaction entre les deux types. Tout en gardant son ancien oa-
raotère de mari jaloux et de serviteur adroit, il devient intéressé, ivrogne, aimant la bonne chère et le plaisir, et il déploie les talents de cette ruse, que ses devanciers lui ont transmise, en tirant profit même de ses malheurs. Lorsqu'à la suite du tour que sa femme lui a joué, on le prend pour médecin et on veut le contraindre, par des coups de bâton, à avouer cette qualité, il crie, il proteste, mais en entendant qu'il va gagner tout ce qu'il voudra; u Alors, dit-il comme son ancêtre du Médecin volant, je suis médecin sans contredit n. Le rôle qui lui est imposé, il le joue à merveille et le manant adroit du moyen âge donne gain de cause au médecin improvisé. Les traits d'esprit de notre Sganarelle sont presque toujours de bon goût, soit qu'il réponde à Géronte, qui craint que le fiancé puisse refuser sa fille à cause de son mutisme : u qui est ce sot-là, qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plût à Dieu que la mienne eût ce défaut; T) soit qu'il parle un latin incompréhensible qui fait dire à Lucas une sottise, qui n'est pas sans profondeur: a ça est si beau que je n'y entends goutte n ; soit encore lorsqu'il change l'endroit du cœur et du foie pour suivre en médecine une méthode nouvelle.
Sganarelle médecin n'est point méchant. Il pardonne à sa femme le tour fripon qu'elle lui a joué, bien qu'il ajoute ces mots, où l'auteur a voulu mettre une dernière pointe de satire contre la faculté: u, Prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire ti.
Après cette pièce, Molière fit représenter le Sicilien ou Vamoiir peintre, où l'on rencontre Hali, esclave d'Adraste, qui n'est pas sans une certaine -ressemblance avec Figaro. Hali parle musique, donne une sérénade sous les fenêtres de la belle de son maître, et il y a sans doute quelque chose , dans les premières scènes, qui nous rappelle le commencement du Barbier, surtout à l'endroit où Hali se moque du Sicilien jaloux et, en se piquant d'habileté, il entre dans la maison de celui-ci et trouve le moyen d'entretenir la belle Isidore, qui repousse l'amour du Sicilien comme Rosine celui de son tuteur. Les deux belles sont de même sous la garde de ceux qui veulent les épouser contre leur désir et Adraste, qui remplace le peintre, trouvant par là un moyen de pénétrer dans la maison du jaloux, nous rappelle Lindor qui entre dans la
maison de Don Bartholo, en remplaçant don Bazile, le maître de musique. L'entretien entre lui et Isidore, qui réveille à tout moment la jalousie du Sicilien et qui est fondé sur un dialogue à double sens, rentrée d' Hali qui cherche à distraire Tattention du jaloux, tandis qu'Adraste, aux genoux d'Isidore, parle de son amour, la scène finale, où le Sicilien est trompé par un échange de rôles, ce sont là des situations, qui nous rappellent bien plus l'intrigue du Barbier que le personnage qui en est le héros (*).
Scapin, issu de la souche de Brighella et de tous les valets fourbes et intrigants du théâtre latin et italien, faisait dire à Molière, que l'on querellait à propos des Fourberies: a J'ai vu le public quitter le Misanthrope pour Scaramouche ; j' ai chargé Scapin de le ramener n. Lorsque, en effet, il se présenta sur la scène, le public envahit le théâtre pour écouter sa verve brillante, que son auteur avait parsemée des traits de son génie.
(*) La scène du Malade imaginaire, où Gléante donne une leçon de chant à Angélique, à la présence de son père et chante son amour en tenant à la main un papier sur lequel il n' y a que la musique écrite, pourrait bien avoir inspiré le Barbier. (A m S. IV).
Scapin n'est pas si fripon que son père Brighella. a Là où Brighella, dit M. Sand, jouera du poignard, Scapin ne jouera que des pieds et des mains, et encore le plus souvent ne jouera-t-il que des jambes, car il est fort lâche et ne vejît pas faire mentir l'origine de son nom de Scappino, qui vient de scappare, s'enfuir w.
Scapin de Molière est moins méchant que Scapin de Eegnard. Il est vrai qu' il parle de son noble métier auquel il a renoncé depuis qu'il lui arriva de se brouiller avec la justice et qu' il ajoute que : a trois ans de galères de plus ou de moins ne sont pas pour arrêter un noble coeur 77, mais on voit ici, que l'on a affaire à un fanfaron, qui se donne des airs de maître fieffé et de mauvais garnement, pour en imposer à son maître et surtout à ce pauvre Silvestre, le valet bonhomme de la pièce (*). En effet, il pose en docteur de friponnerie et lorsqu' il voit l'embarras d'Octave et de son do-
(*) Shrigani de Pourceaugnac complète Scapin et annonce déjà les valets du XVIU® siècle. Nérine dit de lui; «Homme qui vingt fois dans sa vie, pour servir ses amis, à généreusement affronté les galères » et Sbrigani regarde sed entreprises comme « de petites bagatelles qui ne valent pas la peine qu'on en parle ».
mer! n'as-ba point de honte, toi (à Silvestre) de demeurer court à si pende chose? Que diable! te voilà grand et gros comme père et mère et tu ne saurois trouver dans ta tête, forger dans ton esprit quelque ruse galante, quelque honnête petit stratagème, pour ajuster vos affaires? Fi! Peste soit du butor! Je voudrois bien que l'on m'eût donné autrefois vos vieillards à duper, je les aurois joués tous deux par-dessous la jambe n.
Hais, au bout des comptes, ce Scapin, ce grand fourbe, malgré son éloquence et sa fantaisie riche en expédients, ne saurait, comme son aïeul de la comédie latine, se tirer d'affaire sans un hasard providentiel et, malgré la méchancheté qu'il affiche, il est au fond assez bonhomme, surtout si on le rapproche de Cnspin du u Légataire universel n ou de Froniin de u Turcaret. n
Scapin des Fourberies est encore le serviteur zélé de son jeune maître ; il ne détaehe pas encore ses intérêts de ceux des personnes qu'il sert et il ne s'enrichit pas de leurs dépouilles. Fort ressemblant d'ailleurs à l'original du théâtre latin, il sup- PiBRRB TOLBo — Figaro etc. 18
grandes précautions du monde, vous aurez paré tout cela, vous serez ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous, ou par des gens dévots, ou par des femmes qu' ils aimeront. Eh ! Monsieur, si vous le pouvez sauvez-vous de cet enfer-là. C'est être damné dès ce monde, que d'avoir à plaider; et la seule pensée d'un procès serait capable de me faire fuir jusqu'aux Indes n.
Ce sont-là les plaintes que Racine fait entendre dans ses Plaideurs et il y a sans doute comme un écho de Scapin chez Figaro se moquant de Brid' Oison et de la justice de son époque.
Outre les Fourberies, dont Molière emprunta l'argument au théâtre latin, V Amphitryon de Plante donna origine à l'une des pièces les plus réjouissantes de notre auteur. En rapprochant la pièce originale de son imitation, on verra clairement la différence qu'il y a entre l'esclave de Rome et le valet français du XVIP siècle ; on ne doit pourtant pas oublier que l'Amphitryon avait été déjà imité par Rotrou dans une comédie pleine d'heureux traits, qui n'ont pas été, probablement, sans exercer une certaine influence sur la production molierienne.
A peine paraît-il sur la scène, l'esclave de Plante
dédain à son égard et s'acharnent contre lui. u Ce faquin, dit Mercure, né dans la servitude, esclave comme Pétait son père, a tonne grâce à faire ses doléances n.
So^ie français vit sur un pied d'égalité avec son seigneur. Il sait supporter ses caprices, mais il lui fait aussi supporter les siens, il l'exploite en serviteur rusé qui connaît ses droits et a souvent l'air de se moquer de tout le monde, y compris Jupiter.
Il est bien loin de s'écrier comme son devancier : a Vous êtes le maître ; faites tout ce qu' il vous plaira n. Si Amphitryon veut jouer de ruse, ce ne sera pas le Sosie français qui aura le dessous.
Le pauvre Sosie latin a l' humeur que le Patron lui veut ; il lui obéit aveuglement sans conscience aucune de sa personnalité et s'il sourit parfois, que sa gaieté est diflférente de celle de son camarade parisien !
Son trait d' esprit est mordant, le sourire cache ses larmes et s'il part quelquefois d'un franc éclat de rire, c'est pour égayer sa misère, comme le misérable qui, dans un moment d' ivresse, oublie , pour quelques instants, les malheurs qui l'accablent.
Il Que son bonheur est extrême De ce que je suis poltron n.
Jupiter, âana la pièce de Molière, prend des allures de Polichinelle (*) et Sosie s' égayé aux dépens de la situation fort équivoque de son seigneur, lorsque, en entendant les explications du Dieu, u Le seigneur Jupiter, dit-il, sait dorer la piUule (**) «,
Une marque souveraine du génie dramatique, a dit Sainte Beuve, c'est la féconditë des productions; c'est tout ce monde qu'on évoque autour de soi et qu'on peuple sans relâche. Or, que l'on considère ce monde vraiment prodigieux des valets,
(') Plaute même ne prend pas trop au sérieux la divinité : n'oubtiona pas d'ailleurs que Aristophane, lui aussi, avait caricaturé les dieux et que Bacchus des Grenouilles, qui se rend aux enfers avec son valet Xanthias, souillant de la façon la plus malpropre la peau dii lion de Némée, n' est pas un modèle de respect religieux.
(") Dans ce partage avec Jupiter, le poète faisait-il allusion à l'intrigue amoureuse du Roi avec M°" de Montespan, dont les incidents étaient alors la grande affaire de la cour ? Quelques années plus tard, en 1679, La Fontaine appelle, lui aussi, le duc du Maine (fils de M™' de Montespan), le (ils de Jupiter.