‹ Figaro et ses originesChapitre 7 sur 8 · LE VALET FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE VALET FRANÇAIS

AU XVIir SIÈCLE

Chez les auteurs comiques, qui ont suivi immédiatement Molière, ou rencontre encore des traces de Sganarelle, mais peu à peu ce type acquiert une physionomie différente et sa bonne tumeur, sa gaieté inaltérable, sont remplacées par un esprit inquiet de fortune et un désir d' abord caché, ensuite vif et agité, d'égalité et de pouvoir. Il est arrivé un point où la presque-liberté dont il jouit ne lui suffit plus. Il entrevoit le chemin qu'il doit parcourir et ce n'est ni la peur ni les scrupules qui pourront l' arrêter dans sa marche. C'en est fait ainsi des sentiments tendres et affectueux qui l'attachaient jadis à la personne de son maître,

plusieurs intrigues d'amour et qui a trouvé le moyen de se faire eutrefcenir, par ses maîtresses, u C'est un caractère d'homme fort particulier, dit

A cette école d'intrigue et d'escamotage, notre Crispin se forme très facilement, il tâche d'imiter le chevalier et bannit tout scrupule. Lorsque son maître lui avoue qu'il ménage poar le moment toutes ses belles et qu'il se déterminera k épouser celle qui accommodera le mieux aes affaires: u Pour accommoder les miennes, ajoute notre Crispin, j'ai envie d'en prendre quelqu'une de celles dont vous ne voudrez point; car, entre nous, monsieur, je n'aime point les soubrettes n.

Il vise à un mariage avec une femme riche et il caresse cette idée à plusieurs reprises, u S'il était vrai, dît-il, que madame la baronne ne voulut qu' un mari, je serais son fait aussi bien qu' un antre; elle pourrait bien m' épouser par dépit. Il arrive tous les jours des choses moins faisables que celles-là, et je ne serais pas le premier laquais qui aurait coupé l'herbe sous le pîed de son maître n. Il détache donc l' idée de sa fortune de celle de son seigneur auquel il voudrait bien jouer quelque tour et, au moment du danger, il établit de quitter le chevalier en tirant adroitement son épingle du jeu.

Arlequin bouffon de cou7*j comédie italienne, qu' on voulut jouer d' abord en italien, mais à laquelle les sifflets du public firent changer de langue.

Arlequin-Deucalion (1722) fut le début littéraire de Piron. Ou y voit Arlequin qui, en repeuplant le monde à coups de pierre, intervertit les rangs so-ciaux, en donnant la première place au laboureur et la deuxième à l' artisan. Il combat d' un air bouffon, auquel on ne pourrait pourtant nier une arrière pensée philosophique, l'inégalité des hommes, tt Les cadets, dit-il, seront frères de leurs aînés, et, V inégalité détruite, je réponds du bon ordre et de la félicité universelle w. C'est dans cette pièce, dit La Harpe, qu'on trouve, dans toute sa pureté, le grand principe de l'égalité et de la liberté universelle, et de la régénération du genre humain.

Nous avons encore: Arlequin poli par V amour (1720) pièce écrite par Marivaux, où ce personnage, qui jusqu'alors avait fait seulement rire, devient intéressant Jpar l'amour naïf.

Consultez les articles de M. P'erdinand Brunetière (Hevue des

deux mondes - 1881, Revue Bleue - 1892), le livre de M. G.

Larroumet (Marivaux, sa vie et ses oeuvres. Paris 1882) et une

étude de M. Emile Faguet dans sou Dix-huitième siècle (Paris

qui portent son nom (*). Ainsi Crispin médecin de Hauteville a des traits assez plaisants contre la Faculté que Fauteur a empruntés à Molière: il ordonne des pillules à tout le monde et empoche l'argent dû à son maître. Pasquin, autre type de la comédie de l'art francisé, joue lui aussi un rôle fort important.

Arlequin défenseur du beau sexe par Barante (1694).

Arlequin misanthrope par le même (1696).

Arlequin à la quinguette, opéra comique par Tabbé Pellegrin (1711).

Arlequin baron Allemand opéra comique par Le Sage et d'autres auteurs (1712).

Arlequin et Mezzetin morts par amour (1712).

Arlequin fille malgré lui C1713).

Arlequin au sabot, par Romagnesi (1713).

Arlequin et Scapin magiciens par hasard C1716).

Arlequin gentilhomme malgré lui par d'Orneval (1719).

Arlequin sultane favorite opéra comique par Letellier (1719).

Arlequin Endimion par Le Sage (1721).

Et les Arlequinades suivent. On sait que Le Sage, Piron, Delisle, Marivaux, Riccoboni, Palaprat, Florian, en sont les meilleurs auteurs. Le nombre des pièces jouées sous ce nom dépasse, depuis 1667, le nombre de mille.

(*) Crispin musicien, par Hauteroche (1674).

Crispin rival de son maître, par Le Sage (1707).

Crispin gentilhomme, par Montfleury (1677).

Crispin précepteur, par La Thuillerie (1679).

Crispin bel esprit de Pabbé Abeille (1681) etc.

Pasquin dans u L' homme à bonnes fortunes n de Baron, singe son seigneur, la coqueluche des femmes de Paris, emprunte l'habit de celui-ci pour se rendre à un rendez-vous, mais au lieu des douceurs d'amour, il en reçoit dos coups. Dans lé théâtre de Destouches, Pasquin du a Jeune homme à répreuve t) représente le valet intéressé ; Scapin du tt Trésor caché t) est menteur par excellence; Frontin de a L'irrésolu t) est bavard et ennuyeux et Pasquin, Lépine, La Fleur sont des valets que nous connaissons déjà, qui entrent dans toutes les pièces et dans toutes les intrigues et font face aux Finette et aux Lisette, qui ont fort souvent le dessus. Regnard et Dancourt annonçaient dans leurs pièces les mœurs et le langage anticipé de la Régence, le règne des traitants, des robins, des coquettes, des femmes d'intrigue, puissantes à la cour, des joueurs eflfrénés, de la débauche et de l'orgueil sans grandeur. Les deux auteurs entrent en plein dans ce monde et nous font connaître la vie intime de cette curieuse époque, qui s'étend de la fin du règne de Louis XIV* jusqu'à la Régence.

Dancourt, dans sa riche galerie de fripons, ne pouvait oublier un autre type d' intrigant, qui

médie aDoience, qui dupent le monde eb gui sont capables des entreprises les plus andacieusoa et des coups les plus méchants. Il est le bravo d'Italie et d'Espagne à l'éfcat de personnage comique.

La comédie de cette époçitie ne manque certainement pas de valets. Elle se plait même trop aux petits sujets et au jargon du village et de l' antichambre. La comédie larmoyante ne les chassa pas de la scène ; on y voit fort souvent un valet rire, tandis que son maître s'afflige, car cette école recherchait le contraste et le passage subit du comique au sérieux.

Mais l'œuvre la plus remarquable, où l'on voit la marche ascendante des dernières classes à la conquête dn ponvoir, l'œuvre classique qui semble, pour ainsi dire, résumer tout le courant des idées philosophiques et sociales, qui, dans cette première moitié du XVIIP siècle, commençaient à se faire jour, c'est, sans contredit, le roman célèbre de Lesage, dont le héros est un homme sorti du

cette livrée, on espère et. l'on prévoit qu'il la quittera n. C'est là, sans doute, un des traits les plus saillants du valet, au XVIII' siècle. La domesticité l'empire car la maison de ses maîtres est pour lui une école de corruption et de cynisme ; il y apprend que la vertn n'a rien à faire avec la fortune et que les classes qui affectent une supériorité à son égard, ne lui sont supérieures sons aucun rapport de moralité et de civilisation. Ce peu de vernis que donne l' usage du monde, il V acquerra sans trop de peine et le jargon grossier de ses aïeux se changera bientôt dans le langage poli et faux des courtisans. Mais, mime dans la vie de la cour, lorsque Gil Blas imite tous les vices des grands, vend les charges, oublie set amis, devient insolent et désavoue ses parents, il vaut mieux que ce qu'il fait et au fond de son cœur on retrouve parfois de nobles sentiments, que l'influence du monde où il vit, n'ont pas encore étouffés.

li Les vices, ajoute M, Nisard, ne prennent pas racine en lui. Aussi continuons-nous à le tenir pour un des nôtres même à son pire moment, par

bonnes qualités, mais la route qu'il suit pourrait bien le conduire à Péchafaud. Il redescend, il est vrai, vers les obscurs amis de sa jeunesse, mais il se donne des airs de protecteur et il a perdu tout à fait la poésie du foyer domestique et le souvenir de son enfance.

Mais, avant Lesage, Regnard avait déjà modiiBé notablement le valet. Dans sa vie folle d'aventures, d' amours et de voyages, Regnard éprouva ce que c' est que le malheur de servir et si en Algérie ses belles maîtresses a souhaitaient de lui quelque chose de plus que les services ordinaires que rendent les domestiques ", il y essuya aussi la cruauté de ses maîtres et u tout ce que la colère mêlée de vengeance, peut faire ressentir d'emportements (*) n. Ainsi, dans l'épreuve de l'esclavage, le type du valefc dut acquérir des traits nouveaux et la malice débonnaire de Sganarelle disparut pour jamais.

Si Crispin de notre auteur est, de même que la plupart de ses ancêtres, un maître fourbe, qui domine les situations les plus embrouillées et vient en aide aux jeunes gens, on rechercherait en vain en lui de l'affection et du dévouement à l'égard de

(') Reg-nard — La belle Provençale,

ses seigneurs. Toujours prompt à les tromper, il ne se soucie que de son intérêt, ne rêve qu'à sa fortune et sa moralité devient toujours moins scrupuleuse. 0' est Valentin des Ménechmes^ qui donne à son maître le conseil de tromper son frère :

a Le Chevalier — J'ai de tromper mon frère, au

[fond quelque scrupule.

Valentin — Quelle délicatesse et vaine et ridi-

[cule! n.

C'est Carlin du Distrait^ qui expose à Lisette tout ce qu'il a fait pour délivrer son jeune seigneur, d'un oncle riche et malade :

a Par trois fois de ma main, il a pris l'émétique

Et je n'en donnais pas une dose modique;

J'y mettais double charge afin que par mes

[soins

Le pauvre agonisant en languit un peu moins.

Mais, par trois fois, le sort, injuste, inexorable.

N'a point donné les mains à ce soin charitable w.

Ailleurs, dans le Légalaire universel, Crispin crie à tout moment au nez d'un malade, dont son maître doit hériter, qu'il va mourir et en voyant qu' il n' a pas hâte de se dépêcher, il étudie le moyen de

a Soustraire, escamoter, sans bruit, un testa-

[ment w.

visant surtout à son propre intérêt et lorsque le malade paraît mourir, le conseil que Crispin donne à son seigneur, c'est de

u Courir au coffre-fort, sonder les cabinets, Démeubler la maison, s'emparer des effets n.

Crispin n'est pas en proie à la jalousie. Tout au contraire il se complaît de ce que sa première femme u était assez gentille.

Une bretonne vive, et coquette surtout, Qu'Erasfce que je sers, trouvait fort à son goût n. et en présentant à Eraste sa nouvelle femme, il dit, d'an air, qui semble inviter à de nouvelles amours :

u Regardez-là, Monsieur, elle est jeune et belle N'allez pas en user comme de l'autre.... « Qu'on est loin des craintes de Sganarelle! Mais c'est surtout par son esprit aventurier et par sa passion de faire fortune, que le valet de notre auteur se détache, notamment, de ses devanciers.

Crispin du Légataire a connu un peu tous les

métiers et Crispin des Folies amoureuses a couru

des aventures, qu'il expose de la manière suivante:

a J'ai tant fait de métiers, d'après le naturel

Que je pois m'appeler un homme universel.

J'ai couru l'univers, le inonde est ma patrie; Faute de revenu, je vis de l'industrie, Comme bien d'autres font: selon l'occasion, Quelquefois honnête homme, et quelquefois fri-

[pon.

J'ai servi volontaire un an dans la marine ; Et me sentant le cœur enclin à la rapine Après avoir été dix-huit mois fili bustier Un mien parent me fit apprenti maltôtier.

J'ai porté le mousquet en Flandre, en Allemagne ; Et j'étais miqueletdans les guerres d' Espagne w. Et ailleurs il ajoute qu'il a frisé la corde: a Certain jour me trouvant le long d'un grand

[chemin.

Moi troisième, et le jour étant à son déclin. En an certain bourbier j'aperçus certain coche: En homme secourable aussitôt je m'approche.

Et pour le soulager du poids qui l'arrêtait, J'ôbai des magasins les paquets qu'il porbait. On a voulu depuis, pour ce trait charitable.

De ces paquets perdus me rendre responsable; Le prévôt s'en mêlait; c'est pourquoi mes amis Me conseillèrent tous de quitter le pays fi.

Le désir de faire son chemin forme toujours le rêve le plus ardent du valet de Eegnard, mais il

ne souhaite pas une fortune, pour jouir de la liberté, il aime seulement les plaisirs matériels de la vie, la bonne chère, la paresse, une cave bien

remplie et les jours libertins, comme il dit.

Si je pouvais devenir laquais d'un fermier, dit Hector, le valet du Joueur:

u Je ronflerais mon soûl la grasse matinée.

Et je m'enivrerais le long de la journée; Je ferais mon chemin; j'aurais un bon emploi, Je serais dans la suite un conseiller du roi. Rat-de-cave ou commis : et que sait-on peut-être Je deviendrais un jour aussi gras que mon maître. J'aurais un bon carrosse à ressorts bien liants : De ma rotondité j'emplirai le dedans n, Valentin des Ménechmes, veut lui-aussi faire son chemin et cela surtout pour jouir largement de la vie.

u Devant qu'il soit deux ans.

Je veux que l'on me voie, avec des airs fendants. Dans un char magnifique, allant à la campagne. Ebranler les pavés sous six chevaux d' Espagne. Un Suisse à barbe torse, et nombre de valets. Intendants, cuisiniers, rempliront mon palais; Mon buffet ne sera qu'or et que porcelaine; Le vin y coulera, comme l'eau de la Seine;

sujet et afSche un cynisme digne de Polichinelle, La Branche est le frère du Criapin des Folies soit par ses aventures, soit par la manière dont il les expose. Le dialogue suivant nous fera connaître au juste les deux camarades qui ont fort l'air de ressembler à Pilucca et Maraheo de la comédie italienne écrite et en général aux valets de Gherardi.

u Criapin (a La Branche) — Franchement, ne te voyant plus paraître à Paris, je craignais que quelque arrêt de la Oonr ne t'en eût éloigné.

La Branche — Ma foi, mon ami, je l'ai échappé belle, depuis que je ne t'ai vu. On m'a voulu donner de l'occupation aur mer; j'ai pensé être du dernier détachement de la Tournelle.

Crispin — Tudîeu! qu'avais-tu fait?

La Branche — Une nuit, je m'avisai d'arrêter dans une rue détournée, un marchand étranger, pour lui demander, par curiosité, des nouvelles de son paya. Comme il n'entendait pas le français, il crut que je lui demandais la bourse. Il crie au voleur. Le guet vient: on me prend pour un fri-

PlBKKE TOLDO — JtffOrO ttC. fû

cette dernière catégorie, mais V excuse de cet esprit d^ntrigue, poussé jusqu'à ce point, nous est donné par Orispin même.

u Que je suis las, s'écrie-t-il, d'être valet! Ah! Crispin c'est ta faute! Tu as toujours donné dans la bagatelle; tu devrais présentement briller dans la finance. Avec l'esprit que j'ai, morbleu! J'aurais déjà fait plus d'une banqueroute w.

Et M. Oronte, le père de la jeune fille que les deux valets viennent de duper, reconnaît lui aussi que les deux compagnons ont droit à un sort meilleur, a Vous avez de l'esprit, dit-il, mais il en faut faire un meilleur usage, et pour vous rendre honnêtes gens, je veux vous mettre dans les affaires m. Ces traits annoncent Tm^caret et la fortune prochaine du laquais. Il va bientôt développer les ressources puissantes de son esprit non plus pour aider aux amours et aux débauches de ses maîtres, mais pour son propre intérêt et la servitude n'est désormais pour lui qu' un état de transition et une école qui lui apprendra les sources de la fortune.

On sait en effet que la banque de Law donnait à cette époque les vertiges à tout le monde. On s'endormait dans la misère pour se réveiller dans la richesse et on connaissait des gens de fi-

que l'on pourra admirer en lui ; ce seront plutôt les ressources d'un esprit inquiet, ambitieux et cupide et gare à la maison où Scapin aura établi sa demeure \ Il fera sortir sa fortune de la débâcle de ses maîtres.

iFrontin, le digne serviteur du Chevalier, qui vit aux dépens de la Baronne, n'attend que le moment favorable pour parvenir, a Patience, dit-il, après quelque temps de fatigue et de peine, je parviendrai enfin à un état d'aise. Alora quelle satisfaction ! quelle tranquillité d'esprit! Je n'aurai plus à mettre en repos que ma conscience ji.

Il est bien sûr d'attraper la fortune, ce n'est plus qu' une question de temps : u Donne-moi trois ans; c'est assez pour qu'un homme d'esprit puisse s'enrichir, n et la fine soubrette, qui est en tout et partout digne de lui: u Au train que je loi vois prendre, s'écrie-t-elle, j'ai un secret pressentiment qu'avec ce garçon-là je deviendrai quelque jour femme de qualité n.

Il la connaît fort bien, notre Frontin, cette so-

u Lisette — Et nous, Frontîn, quel parti prendrona-nous?

mélie italienne écrite et improvisée aux valets fripons du théâtre français au XVIII' siècle.

Mais la comédie de l'art de G-lierardî n'est pas seulement francisée, elle est, fort souvent, tout-àfait française et Mongin, Le Noble, Delosme de Monchenai, Palaprat, Regnard en écrivent les scènes, qui sont enchâssées dans les impromptus. La langue est française mêlée d'un italien corrompu et aux formes irregulières où l'on rencontre s:)uvent les termes suivants, dont seulement la terminaison est étrangère; la procurosa, attrapare, il poisone, le grimasse, venire à bout, Irenare la savatta, paressoso, la rua, il rumo, la supa. promenarsi et pis encore. (Voir le premier acte du Mercure galanlj.

On ne saurait pourtant nier l' inspiration italienne de ces pièces dont Gherardi est, pour ainsi dire, l'éditeur. Il y a une comédie u mise au théâtre n par Gherardi même et des italiens se cachent, peutêtre, sous quelques unes des lettres initiales des auteurs anonymes, (^ne l'on ajoute, qu'une bonne

à tout censurer, une satire acérée et résolument armée en guerre,, un pessimisme bon diable, déclarant volontiers que tout est au pire dans le pire des mondes possibles ; et, sur ce tableau, sur cette satire, sur cette hardiesse, une gaieté débordante, une gaieté à toute épreuve, une vraie gaieté, ce don d'en haut, qui éclaire la comédie, qui l'échauffé, qui est pour elle, enfin, ce que le soleil est pour un paysage n.

Arlequin est le roi de ces farces. Il est fort souvent valet, mais il ne l'est pas toujours. II se plie à tous les rôles, mais il garde généralement sa physionomie malicieuse, cynique, poltronne et pourtant aimable. Il a déjà cette exubérance de vie et d'action, qu' on reconnaît à Figaro, et, selon l'expression de M. Guillemot, avec sa verve à l'emporte-pièce, étranger à toutes les réserves, capable de toutes les audaces, il est beaucoup plus peuple que celui de la légende contemporaine. Va-

(') Journal des savants. — Les oubliés. Le théâtre de Ghorardi par M, Jules Quillemot — Janvier 189?,

jouée h. l'hôtel de Bourgogne en 1688, a une rencontre de Dfezzetin et d'Arlequin, qui nous rappelle celle de Criapin et La Branche dans la pièce de Leâage.

u Mezzetin — Il a couru un bruit que tu avoia été pendu, et je te croyois déjà bien sec.

Arlequin — Eh! point du tout, je me porte le mieux du monde: il est vrai que j'ai eu quelque petite indisposition, et j'ai été sur le point de mourir de la courte haleine, mais j' en suis bien

Mezzetin — Conte-moi donc ta maladie.

Arlequin — Oui-da. Tu aais bien que j'ai toujoura aimé lea grandes choses. Dès le tems même que nous avions l'honneur de servir ensemble le Roi sur les galères....

Mezzetin — Ne parlons point de cela ; je sais bien que tu as toujours été homme d'esprit.

Arlequin — Je n'eus plutôt quitté la rame, que je me jettai malheureusement dans les médailles.

Mezzetin — Comment dans les médailles? dans les antiques?

Arlequin — Non, dans les médailles; c'est-àrdire que quand je n'avoia rien à faire, pour me desen-

pagne (*) n dît à Arlequin:

a Aperçois-tu ce vieux financier, feuilletant un ' tas de recettea, dont chaque article a ruiné une famille? Il rit sous cape de la misère d'autrui, et ce ris malin n'a-t-il pas ses racines dans le fond du cœur? n

Et dans u Les aventures des champs Élisées, n d'auteur inconnu (•*), l'ombre d'Arlequin dit à l'ombre d'un procureur:

u Je tenois rang, dans la vie, parmi les financiers.

Le Procureur — Vous étiez?

Arlequin — Voleur de grand chemin, monHieur, pour vous servir n.

Les auteurs de la comédie de l'art ont déjà deviné la fortune prochaine des valets et la voie glorieuse que les dernières classes vont, sous peu, parcourir.

Dans u les deux Arlequins n comédie dont les scènes ont été écrites par Le Noble en 1691, Pierrot,

(•) Par Monsieur du F*.... 1692.

(**) Représentée ea 1693.

PlBRKE TOLDO — JHgOTO tlC. t\

demanda quelquefois ses personnages et ses intrigues. On voit, h tout moment, des liens qui rattachent la comédie française à V œuvre dramatique de Scala et de Gherardi, de sorte qu'il ne serait plus possible, aujourd'hui, d'écrire l'histoire du théâtre français sans remonter aux scenari^ où brillent Arlequin et Pantalon. Tout s'y lie, tout s'y enchaîne, et après avoir vu Sganarelle, Géronte, Valère et Trissotin sortir de ces canevas, on entrevoit encore Don Bartholo, Don Bazile, Almaviva et Figaro luimême, sous le masque joyeux des comédiens d'Italie. Diderot, dont l'esprit puissant sut embrasser tout le mouvement philosophique et littéraire de son temps et chercha à y faire germer la réforme sociale, ne pouvait négliger le théâtre. Il suivit pourtant ce qu'on nommait alors l'école nouvelle de La Chaussée et dans le drame bourgeois il tâcha de reproduire la société, qui lui était contemporaine (*). Dans les pièces les plus estimées de notre auteur. Le fils naturel et Le père de famille, où il dirigea ses traits contre la naissance, la supériorité du rang, et l'aristocratie de la ri-

(*) Voir « Diderot et la réforme du théâtre au XVlir siècle » par M, Jules Bérauçck. BibU univ, et Revue suisse,. — Janvier 93.

lea dérèglements de son fils et l' exemple fait profit, de sorte qne Philippe, qui le remplace, étant chargé de remettre de la part de son jeune seigneur une lettre cachetée u N'ya-t-il rien là dedans, s'écriet-il d'un accent peureux et craintif, dont monsieur votre père soit fâché? n C'est au type d'André qu'il faut rallier les valets raisonneurs et froids de Lessing et ce Just modèle de probité qui n'est, à la vérité, pas trop amusant {*).

Mais dans les plans des dernières comédies que Diderot n'eut pas le telnps de développer, le valet reprend sou ancienne place. Ainsi dans le canevas da Mari libertin puni, reparaît la verve brillante de Frontin. Un certain monsieur Cristophe, banquier, avare et vieux est marié à une femme jolie et, malgré son âge, il tâche de gagner, par des présenta, le cœur de Ninette, la servante de sa femme, Jean, le valet de la maison, qui a laissé au village, où il est né, sa naïveté primitive, exploite

(•) Leasing — Minna von Barnhelm,

empruntées aux idées nouvelles des Encyclopédistes, Jacques répond: a Je suis fort aise de savoir que vous êtes humain, rt pensée bien profonde, qui dans la bouche de ce valet philosophe, n'est pourtant pas déplacée.

Notre Jacques d' humeur aventurière, bon valet, bon soldat, bon enfant après tout, il nous faut Fécouter lorsque, le verre en main, buvant à la santé de tout le monde, philosophant à tue-tête, amusant son maître par des nouvelles fort gaies et fort libertines, il poursuit P hôtesse de ses soins en la regardant avec des yeux, dont le vin de Champagne, a augmenté la vivacité naturelle.

Dans ces moments il a la verve gauloise de Panurge et les traits de clubiste de Figaro et buvant et riant à plein ventre, drapant la société, satirisant les vices de tout le monde, il semble passer à travers la vie dans un flot de joie. Le sentiment qu'il est tel qu'un autre et qu'il ne reconnaît pas de supériorité de rang, éclate dans toute sa vigueur, lorsque son maître se plaint de ce qu'une jeune et charmante fille lui a préféré le valet:

a Le maître — La coquine! préférer un Jacques!

Page 1