FIGARO
En étudiant le caractère de Figaro dans le Barbier et dans le Mariage, on est frappé de la ressemblance vraiment remarquable qu'il a, non seulement avec le héros de Lesage, mais aussi avec la plupart des écrivains de son siècle. Gil Blas de Santillane, bonjours aimable et enjoué dont
(*) Cousin d'Avallon — Vie privée, politique et littéraire de Beaumarchais. Paris 1802.
Gudin de la Brenellerie — Histoire de Beaumarchais. Paris, réimp. 1888.
Saint Marc Girardin — Notice sur la vie et tes œuvres de Beaumarchais. Paris. 1835.
E. Bei'ger — Essai sur la vie et les œuvres <Ie Beaumarchais. Angers, 1847.
Sainte-Beuve — CauserieB du lundi. T. VI.
PiBKKK ToLDO — Ftgaro etc. «t
Il passe par toutes les conditions, brigand, valet, confident, généreux dans ses fautes, innocent dans son brigandage, de pauvre homme il devient courtisan.
Alors, souple et rusé, il gagne la confiance des personnages les plus puissants et devenu un des gros bonnets de T Espagne, il se décide enfin à vivre en bon père de famille. Cependant, au moment même où le diable va devenir ermite, par une saillie il révèle encore le fond de son esprit moqueur: u Le ciel, dit-il, à daigné m'accorder deux enfants, dont je crois pieusement être le père n.
C'est récole du monde que Gil Bas, c'est comme nous avons dit précédemment, l'homme du peuple arrivant, par le finesse de son intelligence, aux places les plus élevées de la société. De même que Figaro, il est un français déguisé en espagnol. Des qualités bien françaises forment, en effet, le fond de ce caractère sur lequel les contrariétés et les malheurs semblent n'avoir pas de prise et dont la légèreté apparente cache souvent l'observateur pénétrant.
Q-il Blas fit école et nous voyons plusieurs écrivains du XVIII® siècle, qui ont des airs de famille avec lui et avec Figaro.
Vous rappelez-vous Diderot, ce pauvre fils d'un
les autres w. Forcé, pourtant, de céder aux exigeances de son temps et d'afficher un respect pour ces institutions qu'il allait combattre, il a des accomodemenls avec le ciel et dans sa prose étincelante de saillies, claire, colorée et rapide et dans sa poésie souvent raisonneuse et froide, il flatte tous les puissants et remplit, malheureusement, trop de rôles. Il exalta le Régent, Dubois, le cardinal de Fleury, Richelieu, Chauvelin, Ohoiseul, Praslin, les frères d' Argenson , d' Argental, d' Aiguillon, Maupeou, Turgot: il fut le chambellan, F historiographe, le louangeur d' office de Louis XV ; il magnifia Frédéric II et les rois de Suède et de Danengiark, les princes et les princesses d'Allemagne, Catherine II de Russie, et en France toutes les reines de la main gauche. M"® de Pompadour
u . . . qui sera bientôt le plus doux nom de France n la Di(r Barry à laquelle il adressa ces vers:
a C'est aux mortels d'adorer votre image;
L'original était fait pour les dieux r? :
ce qui ne l'empêchait pas de présenter ses plus empressés hommages à la reine légitime, quand il avait besoin de ses bonnes grâces (*).
(*) V. Voltaire par Georges Gaady — Hevue des (juestion^ historiques 1868,
fonde pour eux une colonie; il défriche et améliore ses terres; il soutient et venge les serfs du Jura, Calas, Sirven, La Barre, Montbailly, Morangiès, Lally et Charles Edouard. Son esprit merveilleux fixe sur la France les regards du monde et sa personnalité représente la fièvre du succès qui agita sa génération.
C'est qu'on devine les traits les plus saillants du caractère des encyclopédistes, de Figaro et de son auteur, dans cette petite bourgeoisie, qui fut le milieu où vécurent les écrivains de ce temps ; race cultivée, rusée, espiègle, aimant les arts, le bel-esprit et le bon air, qui sait flatter les penchants des puissants et en attendant le jour de l'égalité, recherche le contact de l'aristocratie et tend à s'élever dé plus en plus.
Son caractère est l' universalité ; sa devise, la conquête du pouvoir. On comprend facilement que c'est de cette bourgeoisie que vont naître les héros, qui abattront la Bastille, et avec elle le privilège.
On pourrait établir comme une règle générale que tout auteur comique a, dans les personnages qu'il enfante, quelqu'un qui lui ressemble et qu'il chérit sur les autres. Molière, Goldoni ont des types qui nous rappellent à plusieurs endroits la
sont pas trop soignées ; il a un penchant eflFréné pour le plaisir et la musique, il néglige sa profession, mène une vie déréglée et on le peint, à dix-huit ans, chassé de la maison paternelle, où il put rentrer seulement, en soussîgnant, entre autres, ces conditions, que son père lui imposait : a Vous ne ferez, ne vendrez, ne ferez rien faire ni vendre^ directement ou indirectement, qui ne soit pour mon compte, et vous ne succomberez plus à la tentation de vous approprier chez moi rien au delà de ce que je vous donne n.
La formule du commencement de cette lettre, indique clairement que le père Caron savait bien à quel espiègle il avait affaire et dans ce penchant de Beaumarchais pour la vie libre, pour la musique et pour les aventures ne voit-on pas déjà paraître la figure enjouée, vive, remuante et quelque peu friponne de Figaro? Beau, à la taille svelte et bien prise, l' air dominant, le regard assuré (*), à vingtquatre ans il brusque hardiment la fortune, V amour s'en mêle, et le voilà lancé par une dame mariée qui en devenant sa femme, lui donnera accès à la cour.
(*) Gudin disait de lui : « Il fut aioié avec pasdion de ses maîtresses et de ses trois femmeç »,
Et en 1778, plaidant au Parlement d'Aix, il disait: u II est juste que l'avantage de la naissance soit le moins contesté de tous, parce que ce bienfait gratuit de V hérédité relatif aux exploits, vertus ou qualités des aïeux de qui il le reçut, ne peut aucunement blesser F amour-propre de ceux auxquels il fut refusé ; parce que, dans une monarchie, si Ton ôtaifc les rangs intermédiaires, il y aurait trop du monarque aux sujets; bientôt on n'y verrait qu'un despote et des esclaves... le maintien d'une échelle graduée du laboureur au potentat intéresse également les hommes de tous les rangs et peut-être est le plus ferme appui de la constitution monarchique n.
Telles étaient les idées du seigneur de Beaumarchais sur V égalité. Figaro lui-aussi a un faible pour le blason. Il dit bien quelque part en souriant : a Si le ciel l' eût voulu je serais le fils d'un prince w, mais il ajoute, dans le Mariage^ non sans un air d' importance : a Quand les langes à dentelles, les tapis brodés et les joyaux d'or trouvés sur moi par les brigands n'indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu' on avait prise de me faire des marques distinctives témoignerait assez ma haute uaissance r?,
contre Qoezman, il met tout l'enthousiasme d'un artiste et l'habileté d'un avocat, de sorte qu'à propos de ses Mémoires, Voltaire s' écrie :
u Quel homme ! il réunit tout, la plaisanterie, le sérieux, la raison, la gaieté, la force, le touchant, tous les genres d'éloquence, et il n'en recherche aucun et il confond tous ses adversaires et il donne des leçons à ses juges. Sa naïveté m'enchante, je lui pardonne ses imprudences et ses pétulances w. Figaro de la cour, Beaumarchais, ce défenseur devant les juges du droit et de la liberté, devient le confident intime de Louis XV, qui l'envoie à Londres, pour empêcher la publication de certains libelles contre M.™* du Barry. Beaumarchais achète le silence du libelliste au prix de 20 mille francs comptant, et 4 mille francs de rente viagère. La rançon était chère mais l'auteur du Mariage fit payer à la France les débauches de son roi et tâcha lui aussi d'en tirer quelque profit. Le fin braconnier ne reçut cependant pas le prix de son entremise ; lorsqu' il revint à Paris le roi Louis XV venait d'expirer. De même qu'il avait servi le roi libertin et la courtisane célèbre, il va servir, maintenant, le roi très religieux et la malheureuse Antoinette et il écrit à M.' de Solines:
qui n'avait pas toit en le croyant un aventurier, il revint enfin en France, où son caractère remuant, incapable d'un seul moment de repos, le lança, à corps perdu, dans la fameuse entreprise d'Amérique, tandis, qu'en menant de front plusieurs affaires dans le même temps, il faisait jouer, pour la première fois, son Barbier de Seville.
Dans cet esprit d'aventure et d'intrigue, dans ce penchant pour les petites manœuvres dignes
A cette intrigue il voulait en joindre une autre plus effrontée encore, qu' il révèle dans un mémoire adressé au duc de Choiseul. « Il représentait à cet homme d'état, dit M. Valbert, que pour mettre T Espagne dans la dépendance du cabinet de Versailles, il fallait, par Tentremise du valet de chambre Piny, tout puissant sur son auguste maître, donner à Charles III une maîtresse en titre, une Pompadour, et il proposait pour cet office la belle marquise de La Croix, nièce de Tévêque d'Orléans, laquelle, au vu et au su de tout Madrid, était la maîtresse de Beaumarchais ».
A ce propos, M. Valbert ajoute la remarque suivante: «Toutes les fois que Beaumarchais s'est trouvé en présence d'un homme d'esprit ou de caractère, d'un Charles III ou d'un Choiseul, d'un Franklin ou d'un Vergennes, d'un Kaunitz ou d'un Mirabeau, il a eu le chagrin de voir éventer ses mines ».
Il manquera toujours à la mémoire de Beaumarchais, a dit, justement, Jules Sandeau, cette fleur d'estime, que ne remplacent ni la renommée, ni la popularité, ni la gloire, et qui s'appelle tout simplement la considération.