Rambaud, V Empire grec au X* aièclCj p
de Dieu n'obéira à ces ordres criminels, et il aimerait mieux perdre la vie que de servir un tel maître. » Non moins hautain à l'égard du pape, il ne craignait point de faire de la morale au pontife romain, de critiquer ses décisions et son intervention inopportune dans les affaires de l'Église orientale, et se sentant dans sa résistance soutenu par tout son clergé, nettement, malgré les ordres du basileus, il refusait de communiquer avec les légats romains, bravant à' la fois de cette sorte le pape et l'empereur.
Fort intransigeant et insolent, quand il se sentait le vent en poupe, Nicolas savait pourtant, quand il le fallait, se montrer souple et prêta tous les accommodements : c'est que, si l'intelligence était chez lui supérieure, l'âme en revanche était un peu basse. Violent avec cela et passionné, plein de longues rancunes et de haines vigoureuses, jamais il n'oubliait un outrage ni ne pardonnait à un ennemi; et quand le jour de la vengeance était arrivé, il mettait à poursuivre ses adversaires la cruauté la plus impitoyable. Son âpreté était alors inexorable contre ceux qu'il avait jadis le plus humblement flattés; sans scrupules, sans merci, il piétinait ses ennemis à terre, non moins prêt, si la chance tournait et que son intérêt le commandât, à redevenir bien vite leur très déférent et très dévoué serviteur.
Un tel homme devait mal servir les espérances que Léon avait mises en lui. Quand l'empereur s'ouvrit à Nicolas de ses intentions matrimoniales, le patriarche refusa tout net, à ce qu'il semble, de prêter les mains à une violation des canons de l'Église. En tout cas, il esf Tisible que la situation se tendit promptement entre le prélat et le basileus; à la cour, les favoris,
Samonas en tête, excitaient ouvertement le souverain contre le patriarche, et Léon était à ce point irrité qu'il songea à rendre Nicolas responsable de l'attentat essayé à Saint-Mocius, et qu'il fallut Tintervention d'Euthymios pour empêcher des poursuites. Mais, malgré ses soupçons et sa colère, Tempereur demeurait assez embarrassé de fléchir rintransigeance du patriarche, qu'il sentait soutenu par la presque unanimité de son clergé, quand, fort heureusement pour Léon, une circonstance inattendue lui donna barre sur le prélat.
Se voyant mal en cour, Nicolas n'avait point hésité à conspirer avec Andronic Doukas, qui s'était en 904 soulevé contre l'autorité impériale. Or il advint, lorsque le révolté dut s'enfuir chez les Arabes, que certains de ses familiers, pour acheter leur pardon, livrèrent à Léon les papiers du rebelle : parmi eux on trouva une lettre autographe du patriarche, qui prouvait péremptoirement sa trahison. Le basileus avait maintenant en main le moyen de plier la fière opposition de Nicolas; et en effet celui-ci, quand l'indiscrétion d'un serviteur du palais lui apprit l'aventure, comprit qu'il n'avait qu'une façon désormais de sauver sa place et sa tête, c'était de cesser toute résistance, et à force de complaisances de désarmer, s'il se pouvait, le souverain. Et dès lors, changeant brusquement d'attitude, il se montra prêt à tout.
C'était en 903. Zoé Carbonopsina allait être mère, et l'empereur était ravi de l'espoir de sa prochaine paternité. On vit alors le hautain patriarche venir chaque jour au palais. Il dînait avec le basileus et sa maîtresse, il affirmait à Léon que l'enfant attendu serait un garçon, et il prescrivait à cet effet de dire
pendant sept jours dans Sainte-Sophie des prières solennelles; puis, gravement, de ses mains sacerdotales, il bénissait le ventre de la favorite, et déclarait que le prince qui allait naître ferait la grandeur et la gloire de TÉglise. Le sort justifia les promesses du prélat et exauça les vœux de l'empereur. A la fin de 905, Tenfant naquit : c'était un fils. Faire légitimer cet héritier tant désiré fut désormais Tunique pensée du prince. Nicolas s*y prêtait volontiers ; mais les autres évoques résistaient, déclarant que « la naissance d'un enfant ne pouvait rendre licite une union prohibée », et ils refusaient en conséquence de célébrer le baptême, surtout avec les honneurs impériaux dont Léon voulait l'entourer. Finalement on s'avisa d'un expédient. Comme, après tout, ainsi que le patriarche l'expliquait plus tard, « c'était un sentiment humain, d'aimer son enfant », le clergé promit de baptiser le fils, si Léon promettait de se séparer de la mère. A ce prix, le 6 janvier 906, le baptême fut célébré dans Sainte-Sophie par les propres mains du patriarche : Alexandre, frère du basileus, et Euthymios furent les parrains du jeune Constantin Porphyrogénète. Le vœu de l'empereur était réalisé.
Mais Léon tenait à Zoé. Trois jours après le baptême, malgré ses promesses, malgré ses serments, il reprenait au palais sa maîtresse; bien plus, il se décidait à l'épouser. Nicolas ne crut point pouvoir pousser la condescendance jusqu'à bénir cette union scandaleuse ; mais il se trouva pour le faire un prêtre complaisant, qu'on déposa ensuite, et de ses mains Léon plaça la couronne sur la tête de la nouvelle impératrice. L'émoi naturellement fut très grand dans la capitale; l'Église, ouvertement bravée, répondit au
mariage de Tempereur tétragame en lui interdisant formellement Taccès des lieux saints. Alors, afin d'obtenir les dispenses nécessaires pour légitimer son union, Léon eut une idée ingénieuse, qui fait grand honneur à son habile et tenace diplomatie. De l'intransigeance du clergé byzantin il fit appel à l'Église universelle; il décida de consulter sur la question des quatrièmes noces le pontife romain et les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem; et l'ambitieux Nicolas, quoique fort mécontent de ces interventions étrangères qui diminuaient le prestige de sa toute-puissance, dut se résigner à obéir. Il comptait bien au reste que la consultation tournerait contre les espérances de l'empereur. Mais, en tout cas, en attendant le résultat de ses ambassades, Léon garda Zoé au palais, refusant de se séparer d'elle même pour un jour; il lui faisait rendre tous les honneurs dus à une souveraine, et la seule concession qu'il consentit à l'Église, ce fut de se soumettre docilement à l'interdit lancé contre lui.
Le patriarche Nicolas, dans le récit qu'il a fait plus tard de ces événements, a, comme il était naturel, présenté sa propre attitude sous les couleurs les plus favorables. A l'en croire, il n'aurait, au lendemain du mariage, ménagé à son souverain ni les conseils ni les représentations ; il l'aurait supplié, en attendant la sentence des patriarches, d'éloigner momentanément Zoé, et de ne point, par son obstination, déchaîner un schisme dans l'Église; à toutes ses belles paroles Léon n'aurait opposé que des refus. Au- vrai, le patriarche semble avoir montré à Tégard du prince beaucoup moins d'énergique intransigeance ; dans le grand désir qu'il avait de se faire
pardonner, il semble au contraire s'être attaché à plaire au basileus par son empressement à accommoder les choses. Dans les sources moins sujettes à caution que la lettre de Nicolas, on voit le prélat tantôt cherchant dans les écrits des Pères des textes pour justifier les quatrièmes noces, tantôt encourageant Léon à franchir, malgré l'interdit et sans attendre les décisions des patriarches, le seuil des églises, déclarant hautement que lui-même Ty recevrait. Nicolas espérait-il, en incitant l'empereur à une fausse démarche, soulever encore davantage contre lui l'opinion publique déjà fort excitée? Voulait-il plutôt, à force de prévenances, faire oublier le malencontreux papier qui prouvait sa déloyauté? De la part d'un homme comme lui, les deux choses sont possibles. En tout cas l'empereur évita de se prêter aux suggestions du prélat. « Tant que je ne verrai point ici les évêques venus de Rome, disait-il, je ne veux point user d'une liberté que vous m'accordez en dehors d'eux. »
Sur ces entrefaites, de bonnes nouvelles arrivèrent d'Occident. Les envoyés impériaux mandèrent au basileus que le pape ne désapprouvait point les quatrièmes noces et que des légats allaient se mettre en route, porteurs de la dispense souhaitée. Ceci provoqua un brusque changement dans l'attitude du patriarche. Tant que la question du mariage, demeurant en suspens, mettait en une certaine mesure l'empereur dans la dépendance du prélat, Nicolas avait pu croire légitimement que le prince, ayant besoin de lui, serait obligé de le ménager et que dans ces conjonctures il lui serait aisé, à force de bons offices, de se faire pardonner son crime de haute trahison. Maintenant les choses prenaient un autre tour. Sûr de l'approbation
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de rÉglise universelle, Léon n'avait plus aucune raison de compter avec le chef de TÉglise byzantine, et déjà il déclarait aux gens de son entourage que son premier soin serait, après la réunion du synode, de se débarrasser d'un patriarche hostile et traître à son souverain. Nicolas comprit qu'il n'avait plus qii'une ressource, se jeter à fond dans l'opposition. Il savait l'hostilité ancienne que le clergé d'Orient nourrissait contre Rome, il se croyait sûr d'être suivi, s'il se posait en défenseur de l'indépendance byzantine en face de l'intervention pontificale. S'il réussissait, grâce à cette tactique, à mettre en échec le pape et l'empereur, quel triomphe pour ses ambitions 1 S'il succombait dans la lutte, du moins la chute serait belle, et l'auréole du martyre entourerait le champion inflexible des canons ecclésiastiques transgressés. Nicolas, qui d'ailleurs était fort réellement blessé dans son orgueil de voir Rome se mêler des affaires de son patriarcat, reprit donc l'attitude la plus intransigeante et la plus hautaine.
Or, à ce moment même, Léon, escomptant les décisions romaines, jugeait superflu de garder plus longtemps l'humble posture d'un homme frappé d'interdit, qui ne laissait pas à la longue de nuire un peu à son prestige impérial. Le jour de Noël de l'an 906, suivi du sénat et de toute la cour, il se présenta à Sainte-Sophie, pensant que le patriarche ne lui refuserait pas l'accès qu'il lui avait tant de fois offert durant les mois précédents. Mais, au seuil de la porte royale, il trouva le prélat, qui nettement lui interdit l'entrée de l'église : Nicolas toutefois laissa espérer au prince qu'à la fête prochaine de l'Epiphanie il consentirait à le recevoir. Léon jugea habile de ne
point insister et accepta Thumiliation qui lui était infligée : aussi le prélat crut-il pouvoir être plus insolent encore. Le 6 janvier 907, de nouveau il arrêta le prince aux portes de la basilique. « Sans le consentement unanime des métropolitains, déclara-t-il, je ne puis t'admettre ici ; et si tu prétends entrer de force, c'est nous qui sortirons. » Cette fois le patriarche était allé trop loin. « Il me semble, seigneur patriarche, s'exclama le basileus, que vous vous moquez de notre majesté. Est-ce donc que vous espérez que Doukas le rebelle va revenir de Syrie? et est-ce par confiance en lui que vous nous méprisez de la sorte? » A cette sortie inattendue, le patriarche atterré ne savait plus V quelle contenance tenir : debout au seuil de la porte royale, il ne répondait rien, et semblait n'oser ni avancer ni reculer. Léon, au contraire, gardait tout son sang-froid et sa dignité. Comme les gens de cour l'excitaient à pénétrer dans la basilique, d'un geste il les fit taire, et sentant combien par cette attitude il mettait Nicolas dans son tort, tranquillement il rentra au palais impérial.
Mais le soir, au dîner officiel, en présence des évêques et des grands dignitaires, l'empereur se mit, vers la fin du repas, à apostropher violemment le prélat. Il lui rappela ses promesses, ses flatteries, ses complaisances passées, et nettement il le traita de menteur et de parjure. Puis, emmenant avec lui les métropolites dans les appartements privés, il leur rappela avec des larmes les malheurs de ses successifs mariages, et s'étant fait porter son fils, il le prit dans ses bras et il leur demanda à tous de le bénir et de prier pour lui. Cette scène attendrissante émut beaucoup d'évêques, qui ne suivaient que par
crainte la politique intransigeante de Nicolas. Aussi \jj bien la solution dn conflit approchait. Les légats romains étaient arrivés, apportant la dispense : en Occident, où les quatrièmes races n'étaient point défendues, la demande impériale avait semblé toute naturelle. Vainement Nicolas refusa d'entrer en rapports publics avec ces étrangers, espérant déchaîner ainsi les vieilles rancunes byzantines contre ces Latins, « qui semblaient, comme il disait, ne venir chez nous que pour nous déclarer la guerre ». Une partie de Tépiscopat grec, gagnée à prix d'argent, abandonna son chef : on envoya en exil quelques-uns des plus récalcitrants; surtout, pour soustraire le clergé à l'influence du patriarche, on se décida à agir contre Nicolas.
Le i®' février, au palais, à la fin du grand dîner de cour, l'empereur entama contre le prélat un véritable réquisitoire, qu'il termina en dénonçant formellement ses intrigues avec Doukas et sa trahison ; après quoi il donna ordre d'arrêter Nicolas et de l'expédier sous bonne garde dans un monastère d'Asie. Peu de jours après, le synode assemblé accordait à Léon les dispenses nécessaires pour son mariage, et le relevait des peines ecclésiastiques prononcées entre lui. Et comme le patriarche Nicolas s'obstinait dans son opposition, l'empereur l'invita à se démettre de sa charge. Par crainte des poursuites dont on le menaçait pour son crime de haute trahison, Nicolas finit par céder ; et encore qu'il se soit plaint amèrement plus tard des libelles calomnieux répandus contre lui, et de l'odieuse partialité que mirent les légats à accueillir les mensonges colportés sur son compte, le fait indéniable qu'il aima mieux se démettre volon-
tairement que se laisser déposer prouve assez qu'il ne se sentait point la conscience pleinement tranquille. A sa place, les métropolites élevèrent au trône patriarcal le pieux et austère Euthymios, et celui-ci, malgré ses répugnances, finit par se rendre à Tunanime prière des évêques, des légats romains et de Fempereur.
Par raccommodement intervenu , Léon se flattait d'avoir terminé selon ses vœux Taffaire de son quatrième mariage; en réalité il venait d'ouvrir un schisme dans FÉglise orientale. Entre Euthymios et Nicolas, le clergé et les fidèles se partagèrent; il fallut exiler les plus éminents des métropolitains, qui s'obstinaient à prendre le parti du patriarche déposé, ordonner des poursuites, incarcérer les opposants; et ces rigueurs accrurent d'autant la réprobation publique contre Léon, contre Zoé, et môme contre le nouveau patriarche. Sans doute Euthymios ne s'était prêté qu'à un arrangement (o'xovo{jl(oc) ; en relevant l'empereur des censures ecclésiastiques, il n'avait nullement reconnu en droit la légitimité des quatrièmes noces, et il avait fermement maintenu la déposition du prêtre qui avait béni le mariage impérial. Les pamphlets néanmoins ne l'épargnaient pas plus que son maître, et aussi bien Léon comptaft-il sur lui pour effacer les dernières traces d'illégitimité qui entachaient encore son union. Il fit demander au prélat que Zoé fût nommée officiellement, en qualité d'Augusta, dans les prières dites à Sainte-Sophie. Mais sur ce point, malgré les supplications et les menaces de l'impératrice, malgré la colère du prince qui songea un moment à déposer Euthymios, le prélat resta inflexible. Pourtant il con-
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sentit, le 9 juin 911, à couronner solennellement dans Sainte-Sophie le jeune Constantin Porphyrogénète comme basileus des Romains. Par son habile ténacité, Léon VI, malgré tout, était arrivé à ses fins.
L'affaire de la tétragamie devait cependant longtemps encore troubler le monde byzantin. Quand, au mois de mai 912, Léon VI mourut, tout en effet fut remis en question. Pendant sept ans, deux ambitions rivales allaient se trouver en présence et en lutte : Zoé, ardente à défendre son rang impérial, son mariage et son fils, et le patriarche Nicolas, non moins ardent à chercher sa revanche et à réaliser, en faisant prévaloir les idées qu'il avait soutenues, son éternel désir du pouvoir.
Sans doute , conformément aux promesses que le sénat avait faites au basileus mourant, le jeune Constantin VII fut proclamé empereur. Mais il eut pour associé et pour tuteur son oncle Alexandre, et le premier soin de celui-ci fut de chasser brutalement Zoé du palais et de rappeler Nicolas au trône patriarcal. Le prélat revenait d'exil altéré de vengeance ; plus hautain dans le triomphe et plus insolent que jamais, il poursuivit donc âprement l'assouvissement de toutes ses rancunes et, sûr de plaire par là au basileus Alexandre, dont il servait ainsi la politique, il ne ménagea rien ni personne. Le vénérable Euthymios fut le premier frappé. Cité à comparaître devant une assemblée tenue au palais delà Magnaure, non seulement il fut déposé et anathématisé, mais
Nicolas s'oublia jusqu'à Tinjurier bassement, et les serviteurs du patriarche, se jetant sur l'infortuné, déchirèrent ses vêtements sacerdotaux, le renversèrent sur le sol, lui arrachèrent la barbe, lui brisèrent les dents et finalement le battirent si fort à coups de pied et à coups de poing qu'il resta évanoui . sur la place et n'échappa qu'à grand'peine à la mort. Cela ne suffit point à apaiser les haines de Nicolas. Il entendait prendre sa revanche sur tous ceux qui lui avaient infligé la disgrâce et l'exil, sur Zoé, sur le pontife romain, sur le défunt empereur même. Dans un long mémoire adressé au pape Anastase, il exposa à son point de vue toute l'affaire du quatrième mariage, traitant avec une outrageante sévérité la conduite du basileus, blâmant avec une insultante pitié la faiblesse de Serge III trompé par ses légats, faisant la leçon aux Latins, réclamant surtout impérieusement la réparation des scandales commis. Il ne voulait voir dans le quatrième mariage du basileus qu'un acte de débauche (iropveia), qu'une union immonde, digne d'une brute et honteuse pour la nature humaine; et s'il consentait à ce qu'on pardonnât aux morts , il exigeait en revanche une condamnation rigoureuse contre les coupables encore vivants, c'est-à-dire contre Zoé et contre son fils. L'empereur Alexandre agissait à Rome dans le même sens. Il haïssait le fils de son frère, dont l'existence lui fermait les chemins du pouvoir suprême; il souhaitait passionnément faire proclamer sa bâtardise. Il songeait même, dit-on, à se débarrasser, en le faisant eunuque, de cet enfant gênant; et c'est à grand'peine qu'on parvint à le détourner de son cruel dessein. Heureusement pour
le jeune Constantin, Alexandre mourut en juin 913; mais, avant de mourir, il prit soin de désigner comme chef du conseil de régence le patriarche Nicolas. Il savait qu'il pouvait compter sur le prélat pour continuer sa politique et assouvir sa haine.
Au moment où Alexandre était à lagonie, Zoé, toujours énergique, avait tenté un coup d'audace : elle s'était présentée au Palais Sacré, déclarant qu'elle voulait voir son fils, et s'entretenir avec le mourant; elle pensait ainsi ressaisir le pouvoir. Nicolas l'avait fait chasser brutalement. Puis, pour se délivrer définitivement de cette rivale possible, le tout-puissant régent, maître suprême de l'État, avait pris un décret qui interdisait à Zoé l'accès de la demeure impériale et lui retirait jusqu'au titre de basilissa ; un peu plus tard, il l'obligea même à entrer dans un monastère et pensa qu'ainsi elle serait morte au monde désormais. Mais Zoé était une adversaire digne du patriarche : du fond du couvent où malgré elle on l'avait reléguée, elle n'attendait qu'une occasion de perdre son rival. Elle la trouva bientôt. La rigueur avec laquelle les régents avaient réprimé l'insurrection de Constantin Doukas avait excité contre eux de violents mécontentements; au palais, d'autre part, le jeune empereur réclamait sa mère. Il fallut se décider à la lui rendre : c'était en octobre 913.
Ainsi rentrée dans la place, elle en profita pour mettre des gens à elle dans les emplois importants; elle écarta les favoris du défunt empereur Alexandre, installés par lui au conseil de régence, puis, hardiment, elle s'attaqua au patriarche. En femme audacieuse qu'elle était, elle pensa tout simplement à le faire assassiner; Nicolas réussit à échapper aux meur-*
triers, il se réfugia dans Sainte-Sophie et, pendant vingt-deux jours, il n'osa quitter cet inviolable asile. Zoé était victorieuse. Déjà elle songeait à faire prononcer la déchéance du prélat, et elle offrait sa succession à Euthymios. Mais celui-ci se déroba; Nicolas, d'ailleurs, était puissant encore ; on négocia donc. Le patriarche promit de ne plus s'occuper que des affaires de son église, de renoncer au gouvernement de rÉtat, de ne plus paraître au palais sans y être mandé; il s'engagea à nommer Zoé dans les prières officielles à côté du basileus son fils, à la proclamer solennellement en qualité d'Augusta. A ce prix, il obtint amnistie pleine et entière pour le passé et le maintien dans sa dignité ecclésiastique. Dans cette lutte pour la couronne engagée entre Zoé, et Nicolas, l'homme d'Église semblait définitivement vaincu (février 914).
Pourtant c'est lui qui devait l'emporter et régler finalement selon sa volonté la longue querelle issue du quatrième mariage de Léon VL Zoé, en effet, devenue régente, se montra incapable de résister aux intrigues qui l'environnaient. Depuis longtemps l'impératrice avait un favori, le parakimomène Constantin, pour lequel, au temps même où Léon VI vivait, elle avait été soupçonnée d'avoir plus que de la bienveillance. Ce personnage, qui avait partagé la disgrâce de l'impératrice, était naturellement revenu au pouvoir avec elle et il exerçait sur l'esprit de la souveraine une influence toute-puissante. On réussit à éveiller à ce sujet l'inquiétude du jeune empereur; ses familiers lui représentèrent le favori comme préparant sa chute et songeant à pousser au trône son propre gendre, le stratège Léon Phocas. Un complot
se noua. Contre le parakimomène et son parent, on chercha un appui dans la flotte, et le grand amiral Romain Lécapène reçut du basileus Tordre écrit et accepta la mission d'arrêter le favori. C'était un coup droit contre Timpératrice. Exaspérée, elle se précipita sur la terrasse du Boucoléon, demandant à son fils, à ses familiers, ce que signifiait cette rébellion. On lui répondit que son règne était fini, que le pouvoir passait en d'autres mains; et dès le lendemain on songea à la chasser du palais. Alors, tout en larmes, se jetant dans les bras de son fils, elle invoqua ses droits de mère et supplia qu'on la gardât. Le jeune Constantin se laissa toucher : « Laissez, dit-il, ma mère auprès de moi ». Mais si elle restait au palais, elle perdait l'autorité suprême. C'était en 918.
Dans ces conjonctures critiques, un seul homme avait paru capable d'exercer le pouvoir. C'était le patriarche Nicolas, qui n'avait dans sa disgrâce rien perdu de son énergie ni de son ambition. C'est vers lui que, au moment de la révolution où son favori succombait, Zoé elle-même s'était tournée, comme vers le seul appui qu'elle pût trouver; c'est à lui que le basileus confia la charge de premier ministre. 11 l'occupait lorsque^ en mars 919, Romain Lécapène se souleva à son tour, s'empara du palais et de la personne du prince, en attendant le jour prochain où il se ferait associer à l'empire, le premier de cette série d'usurpateurs qui, plusieurs fois, au cours du x" siècle, gouvernèrent sous le nom des basileis légitimes la monarchie byzantine.
C'est autour de Romain Lécapène que se rencontrèrent une dernière fois les deux adversaires, dont l'ambition et les luttes remplissaient depuis vingt
ans bientôt l'histoire du Palais Sacré. On dit que Zoé, toujours jolie, songea, pour ressaisir le pouvoir, à séduire le parvenu et à se faire épouser; il est certain en tout cas qu'elle tenta, après que son parti eut été définitivement écrasé dans l'insurrection de Léon Phocas, de faire empoisonner l'usurpateur. Elle échoua et dut aller, exilée de la cour cette fois pour jamais, finir dans le monastère de Sainte-Euphémie du Petrion sa tumultueuse et dramatique existence. Pendant ce temps Nicolas triomphait.
En juin 920, autant pour plaire à Romain et satisfaire sa vengeance personnelle que pour terminer le schisme né de la tétragamie, le patriarche promulguait l'acte fameux connu sous le nom de tomus unionis. En une fête solennelle, l'Église grecque, en présence des basileis Romain et Constantin, célébra l'accord rétabli entre les partisans de Nicolas et ceux d'Euthymios. C'est aux dépens de l'empereur Léon VI que se faisait la réconciliation. Sans doute, à titre exceptionnel, l'Église, admettant le fait, consentait à excuser, à légitimer même le quatrième mariage du souverain; mais elle se montrait d'autant plus inflexible à maintenir les principes canoniques et elle condamnait en termes sévères les unions de cette sorte. « D'un commun accord, disaient les prélats dans leur sentence, nous déclarons qu'un quatrième mariage est chose absolument interdite. Quiconque osera le contracter sera exclu de tout office religieux, tant qu'il persistera dans son concubinage. Les Pères avant nous en ont jugé ainsi, et nous, précisant leur pensée, nous proclamons que c'est là un acte contraire à toute l'institution chrétienne. » Avec une égale sévérité, les prélats flétris-
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Baient les troisièmes noces. « Il faut, disaient-ils, nettoyer cette turpitude, comme on balaie les ordures, lorsque, au lieu d'être jetées dans un coin, elles sont répandues dans toute la maison. » Et, commentant ces paroles, le patriarche Nicolas écrivait triomphalement au pape que, par égard pour la majesté impériale, on avait usé d'indulgence, mais que les quatrièmes noces demeuraient contraires aux bonnes mœurs et à la discipline de TÉglise.
Le jeune empereur Constantin VII dut assister à la lecture de Tacte qui flétrissait les mariages semblables à celui dont il était né; il dut, chaque année, célébrer solennellement cette fête de Tunion qui lui rappelait de si pénibles souvenirs. C'était là pour l'autorité impériale une humiliation grave, pour l'Église une victoire dont elle était justement fière, pour le patriarche Nicolas, son chef, un triomphe sans égal, après tant de luttes, de disgrâces et de retours de fortune inespérés. Pourtant, malgré ces apparences, si l'on considère le fond des choses, on estimera que, par son désir obstiné d'avoir un fils, par les mariages successifs qu'il contracta dans ce but, par l'habile ténacité qu'il apporta dans l'affaire des quatrièmes noces, Léon VI rendit un service signalé à l'empire et à la dynastie. C'est la présence d'un héritier légitime, autour duquel se groupèrent toutes les fidélités, qui seule empêcha Byzance de sombrer, après la mort du basileus, dans le chaos des révolutions. C'est l'existence de cet enfant, représentant de la maison de Macédoine, qui fit échouer les ambitieuses visées des Constantin Doukas et des Léon Phocas et qui empêcha Romain Lécapène d'installer définitivement ses héritiers au pouvoir. Si
la famille princière de Macédoine, au lieu de passer quelques brèves années sur le trône, a gouverné Byzance pendant près de deux siècles et lui a donné une gloire et une prospérité prodigieuses, c'est à la prévoyance de Léon VI qu'elle le doit essentiellement, à la souple diplomatie et au calme courage avec lesquels ce prince poursuivit, à travers toutes les difficultés, malgré l'opposition de l'Église, le but qu'il s'était proposé et le réalisa.