‹ Figures byzantinesChapitre 12 sur 29 · LÉON LE SAGE · texte numérisé non relu

LÉON LE SAGE

Le 29 août 886, Tempereur Basile I*' mourait inopinément des suites d'un accident de chasse assez singulier. Un jour qu'aux environs de la capitale il se livrait à son divertissement favori, il s'était écarté de ses compagnons pour se lancer à la poursuite d'un cerf de haute taille; brusquement l'animal acculé fit tête, chargea, les cornes basses, le cheval du basileus, et ayant par hasard engagé ses bois sous la ceinture du prince, il enleva au bout de sa ramure l'infortuné souverain. Quand le cheval affolé rejoignit la chasse sans son cavalier, ce fut dans la suite des courtisans un émoi prodigieux; il s'accrut encore quand de loin on aperçut le cerf emportant l'empereur dans une course folle. Vainement on essaya de forcer la béte : chaque fois qu'on semblait gagner un peu sur lui, l'animal d'un brusque élan reprenait du champ. Finalement, quelques soldats de la garde réussirent par un détour habile à couper au cerf la retraite, et l'un

d'eux, ayant rejoint la bêle, parvint d'un coup d'épée à trancher la ceinture du prince. Basile tomba sur le sol, évanoui ; on le rapporta au Palais Sacré en assez méchant état. Aussi bien il avait près de soixante-quatorze ans, et depuis plusieurs mois déjà sa santé était sérieusement altérée. Dans ces conditions l'accident dont il venait d'être victime, — le cerf l'avait emporté sur un espace de seize milles — prenait une toute particulière gravité. Des troubles internes se déclarèrent, et huit jours plus tard le fondateur de la maison de Macédoine mourait, laissant le pouvoir à l'aîné de ses fils, Léon.

Ni au physique, ni au moral, Léon VI ne ressemblait à son père ; et ce que le bruit public contait de sa naissance — tout le monde faisait de lui le fils de l'empereur Michel III — explique suffisamment au reste cette dissemblance profonde. Assez chétif, le nouveau basileus était de santé médiocre : et ce détail déjà fait pressentir les ambitions qui, pendant toute la durée du règne, devaient s'éveiller autour d'une succession toujours prête à s'ouvrir. D'humeur sédentaire avec cela, nullement enclin aux fréquents déplacements et aux rudes fatigues de la vie militaire, Léon VI se confina volontiers au palais, fort préoccupé de ces questions de cérémonial qui constituaient le fond de l'existence officielle d'un empereur : et ceci fait comprendre la grande place que tinrent les favoris sous son gouvernement, et l'abondance des intrigues de cour dont son règne fut marqué. C'était

un prince lettré aussi. Élève de Photius, il avait, SOUS ce maître éminent, pris le goût de la culture classique ; très instruit de tout, il aimait à écrire : on a de lui des poésies, des ouvrages d'édification, des morceaux théologiques, un traité de tactique, un recueil d'oracles. Ses contemporains le nommaient le « très savant » empereur ((ro^pciTaxo;) ; les âges postérieurs ont embelli encore sa figure d'une auréole légendaire, et jusqu'aux derniers siècles de Byzance son souvenir s'est conservé très populaire, comme d'un érudit profond et universel, également au fait des mathématiques, de l'astronomie, de la musique et de toutes choses.

Il était très pieux enfin : on a de lui une collection d'homélies qu'il se plut, aux jours de grandes fêtes, à prononcer du haut de la chaire ; il avait un respect extrême pour son confesseur, qu'il consultait sans cesse, encore que parfois il se disputât avec lui, et une vive prédilection pour la société des moines, à qui il rendait volontiers des visites imprévues et familières, s'asseyant à leur table, buvant avec eux et dissertant sur la qualité de leur vin. Et par-dessus tout, c'était, en paroles du moins, un homme d'une pruderie extrême. Il a flétri énergiquement, dans une de ses Novelles, les gens qui, « au lieu de s'abreuver aux ondes pures du mariage, se vautrent dans la boue des relations illicites ». Il ne s'est pas montré moins rigoureux pour ceux qui se remarient en secondes ou en troisièmes noces : « La plupart des animaux, écrit-il dans une de ses ordonnances, lorsque leur femelle est morte, se résignent à un veuvage éternel. La nature humaine, au contraire, ne voyant pas que cette faiblesse est une honte, ne se contente

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pas d'une première union, mais sans pudeur procède à un second mariage et, sans s'arrêter là, passe du second mariage à un troisième », au mépris de la loi ecclésiastique et des peines canoniques qu'elle inflige, sans souci de la loi civile et du blâme qu'elle jette sur de telles unions.

Pourtant, comme on l'a justement observé, le règne de Léon VI fait époque dans l'histoire de la monarchie byzantine. Par son œuvre législative, par la réorganisation qu'il fit de l'administration provinciale, par la façon dont il remania la hiérarchie ecclésiastique, ce prince a laissé une trace durable dans les institutions de l'empire grec d'Orient. C'est qu'au vrai, malgré les favoris dont il subissait Tinfluence, il était, plus peut-être qu'on ne l'a dit, capable de volonté personnelle et d'énergie, et si faible et inconsistant qu'il nous apparaisse parfois, si capricieux et passionné qu'il nous puisse sembler, c'était néanmoins un souverain intelligent, poursuivant avec une ferme ténacité le but qu'il s'était proposé, et sachant avec une souple habileté trouver les moyens et l'occasion d'y parvenir. Toutefois, et quelques réserves qu'il convienne donc de faire sur la façon dont on nous représente trop communément l'empereur Léon VI, il est certain que ce législateur austère, si respectueux des convenances sociales, si soucieux des lois ecclésiastiques, devait par ses mariages successifs scandaliser étrangement ses contemporains et troubler profondément l'Eglise de son temps. C'est que Léon VI montait sur le trône à vingt ans et qu'il était marié à une femme qu'il n'aimait pas.

Quoique Basile, par raison dynastique, eût dès 869 associé Léon au pouvoir suprême, quoiqu'il l'eût fait, avec un soin extrême, élever en héritier présomptif de l'empire, jamais pourtant il ne l'avait aimé, et aux côtés de ce père soupçonneux, irascible et sévère, l'existence du jeune homme semble avoir été assez triste. Basile avait une préférence marquée pour son fils Constantin, né sans doute de son premier mariage et en qui il reconnaissait avec certitude son légitime descendant ; à Léon il témoignait au contraire une visible malveillance, jusqu'à accueillir, dit-on, contre lui les plus invraisemblables accusations.

A mesure qu'il avançait en âge, Basile avait perdu quelque chose de ce ferme bon sens qui l'avait longtemps distingué : il se laissait dominer par des favoris, en particulier par un certain abbé Théodore Santabarenos, protégé du patriarche Photius, et que les contemporains soupçonnaient fort de pratiques magiques et de sorcellerie. La mort prématurée de son fils préféré Constantin avait achevé de troubler la solide raison de l'empereur : inconsolable de cette perte, il ne voyait plus dès lors autour de lui qu'intrigues et complots pour le renverser. Quand donc Santabarenos, depuis longtemps brouillé avec le prince héritier, dénonça Léon au basileus comme coupable de conspirer contre .la vie de son père, Basile se laissa sans peine convaincre par les plus futiles apparences. Par son ordre, Léon fut mis aux arrêts dans l'un des appartements du palais, dépouillé

de ses brodequins rouges, insigne de son rang impérial, et le souverain songea, paraît-il, sérieusement à faire aveugler le jeune homme. En tout cas les gens de la cour qu'on soupçonna d'avoir favorisé la prétendue intrigue furent torturés ou exilés; pendant trois longs mois, Léon lui-même fut maintenu en prison, et il fallut, pour que la liberté lui fût rendue, rénergique intervention du patriarche Photius, et surtout de Tun des familiers de Basile, Stylien Zaoutzès, qui commandait pour lors l'un des régiments de la garde et qui osa parler à son maître avec une loyale et courageuse franchise.

Aussi bien tous les grands dignitaires, et le Sénat entier, assez inquiets de l'état de santé chaque jour plus chancelant de Basile, conseillaient la clémence. Certains chroniqueurs racontent même à ce propos une anecdote assez piquante. Dans la grande salle à manger du Palais Sacré, un perroquet était placé dans sa cage : l'animal avait l'habitude de crier : « Hélas! hélas 1 pauvre Léon! » Un jour de grande réception, comme le perroquet répétait sa phrase accoutumée, beaucoup des invités, émus au souvenir du prisonnier, dissimulaient mal leur tristesse. L'empereur finit par s'en apercevoir et les interrogea. « Comment aurions-nous le cœur à manger, répondirent-ils, quand un simple animal semble nous reprocher notre conduite? Il appelle son maître, lui, et nous pourrions, nous, au milieu des plaisirs, oublier notre prince innocent? Ou bien il est coupable, et nous sommes prêts alors à le condamner; ou il n'a rien fait, et jusqu'à quand alors la langue d'un calomniateur prévaudra-t-elle contre son innocence? » Quoi qu'il en soit de cette histoire, Basile

se laissa fléchir; le jour de la fête du prophète Elie, le prince fut élargi, rétabli dans ses honneurs et dignités, et de nouveau il figura dans la procession impériale. Mais le vieux basileus, en faisant grâce, n'avait point publié ses antipathies. Comme, sur le passage de Léon, le peuple applaudissait et criait : « Gloire à Dieu I — C'est au sujet de mon fils, s'exclama Basile, que vous glorifiez Dieul Eh bien! vous lui devrez de connaître bien des tristesses et de traverser de pénibles jours ».

On voit par ces détails qu'entre l'empereur et son fils les rapports n'étaient rien moins que tendres, et on conçoit que Léon redoutât fort ce père violent et terrible qui le pliait sans merci à toutes ses volontés. De bonne heure il avait dû prendre l'habitude de la soumission. Il allait avoir seize ans quand Basile décida de le marier. Selon l'usage, on réunit dans une des salles du palais de la Magnaure une douzaine de jeunes filles choisies parmi les plus belles de la monarchie. En attendant la venue du basileus, ces petites personnes, fort excitées, s'amusaient à chercher à prévoir quelle serait parmi elles l'heureuse élue. Une Athénienne qui, dit le chroniqueur, « savait, grâce aux usages de son pays, deviner l'avenir par les présages », proposa alors, en manière de jeu, l'épreuve singulière que voici. Toutes les candidates devaient s'asseoir par terre et chacune placer devant elle ses chaussures : celle des douze qui, à un signal donné, saurait se relever le plus vite et, s'étant prestement rechaussée, faire la première une belle révérence, celle-là sûrement deviendrait impératrice. Tandis qu'elles se divertissaient à cet exercice, voici que l'empereur entra. La première

debout fut une certaine Théophano, née d'une illustre famille patricienne de la capitale, celle des Martinacii ; comme elle était de bonne noblesse, fort jolie avec cela, et pieuse, elle plut à Basile et à sa femme Eudocie : ainsi se réalisa le présage qui lui annonçait le trône. En tout cela Léon n'avait pas même été consulté. Or il se trouvait que le jeune prince aimait ailleurs. Stylien Zaoutzès, le commandant de la petite hétérie, grand familier du basileus dont il était le compatriote, avait une fille, Zoé. Léon en était fort épris et voulait Tépouser. Mais Basile ne s'en inquiéta guère : il ordonna et, par peur, son fils obéit. Et en grande pompe, dans l'hiver de 881 à 882, il épousa Théophano.

Un tel mariage devait forcément mal tourner, d'autant plus que Théophano, si elle avait des vertus en foule, y joignait le tort d'être jalouse et le défaut d'être maladroite. Elle crut s'apercevoir que son mari continuait à courtiser la fille de Zaoutzès : tout aussitôt la jeune femme courut se plaindre à Basile. Avec sa coutumière brutalité, l'empereur fit à son fils une scène des plus violentes ; le prenant par les cheveux, il le jeta par terre, et à coups de pied et à coups de poing il lui signifia d'être fidèle à sa femme. Après quoi, pour en finir, comme il avait marié son fils malgré lui, il maria Zoé malgré elle à un certain Théodore Goutzouniatès, et il se flatta d'avoir ainsi remis la paix dans le ménage. On juge que l'antipathie première que Léon éprouvait pour Théophano ne fut guère diminuée par cette aventure : et encore que, par la suite, au moment de la disgrâce du prince, la jeune femme se soit montrée pleine d'un affectueux dévouement, jusqu'à vouloir

partager la captivité de son mari, Tunion domestique ne se rétablit jamais pleinement. Léon put bien concevoir quelque estime pour sa femme; il ne Taima pas plus qu'auparavant.

Aussi longtemps toutefois que vécut le redoutable Basile, la concorde apparente subsista entre les deux époux. Mais quand Léon fut empereur et libre, les choses se gâtèrent assez promptement. Aussi bien Théophano était une femme vertueuse, tout occupée de bonnes œuvres, et soucieuse par-dessus tout de Famour divin. « Avec une ardeur maladive, dit son pieux biographe, TAugusta s'occupait du salut de son âme, foulant aux pieds comme une vile poussière tous les agréments de la vie du monde. Jour et nuit elle s'élevait vers Dieu par le chant des psaumes et par de constantes prières ; elle ne cessait point de se rapprocher de lui par ses œuvres de charité. En public, elle portait les fleurs de la pourpre et était revêtue de tout Téclat de la majesté; chez elle, en secret, elle couvrait son corps de haillons. Préférant à tout la vie ascétique, elle tenait pour rien les splendeurs des tables richement servies ; quand elle voyait placer devant elle des mets délicats, elle se contentait d'un ordinaire de pain et de légumes. Tout l'argent qui lui venait entre les mains, tous ces biens si précieux pour les gens du monde, elle les distribuait aux pauvres; ses magnifiques vêtements, elle les donnait aux nécessiteux; elle veillait aux besoins des veuves et des orphelins, elle enrichissait les monastères, aimant les religieux comme des frères. » La nuit, elle s'échappait de son lit impérial aux somptueuses couvertures brodées d'or, pour aller s'étendre dans un coin sur une natte recouverte de grossières

étoffes, et d'heure en heure elle se relevait pour prier Dieu. Une telle femme était une sainte; ce n'était ni une impératrice ni une compagne faite pour un prince de vingt ans.

La mort de Tunique enfant née du mariage, la petite Eudocie, qui survint dans Thiver de 892, aggrava encore le désaccord entre les époux. Après ce malheur, Théophano fut plus triste que jamais, plus détachée du monde; en outre, les excès de son ascétisme Pavaient rendue malade sérieusement. « L'empereur, dit le biographe de la pieuse souveraine, ne pouvait plus espérer avoir d'elle un nouvel enfant; car son corps affaibli et tout consumé par la contemplation spirituelle n'était plus capable de se prêter aux voluptés de la chair. » De plus en plus, on le conçoit, Léon se lassait d'une femme qui ne lui avait jamais donné que des ennuis. Il n'avait pas oublié d'autre part l'amie de sa jeunesse ; il se décida à prendre Zoé pour maîtresse.

L'impératrice en fut vite avertie, et comme, par une étrange contradiction, cette sainte femme était demeurée jalouse, la mésintelligence du ménage impérial faillit tourner en rupture déclarée.

En ce temps vivait à Constantinople, au couvent de Psamathia, un saint homme nommé Euthymios, dont la biographie, récemment découverte, est un des documents les plus instructifs que nous possédions sur le règne de Léon VI. Fort bien vu chez le prince, à qui il avait, du vivant de Basile, rendu des services importants, il avait pris l'habitude de lui parler avec une rude franchise et il ne lui ménageait pas les admonestations. C'est à lui qu'en sa détresse l'impératrice eut recours. Elle lui expliqua que, depuis la

mort de sa fille chérie, elle n'avait plus de raison de vivre au palais, qu'elle souffrait trop cruellement de la situation qui lui était faite, qu'elle ne demandait qu'une chose, l'autorisation de se retirer dans le couvent attenant à l'église des Blachernes, où depuis longtemps elle aimait à faire ses dévotions, et qu'à ce prix elle consentirait à tout, même au divorce. Euthymios la réconforta, lui représenta la grave responsabilité qu'elle prendrait en quittant un époux déjà trop enclin à se perdre; après quoi il alla voir l'empereur. Il le trouva enchanté du projet de sa femme et tout radieux à la pensée qu'il pourrait bientôt épouser sa maîtresse. Euthymios le gronda vertement, et comme le basileus, après avoir rappelé toutes les rancunes, tous les griefs q^u'il avait depuis dix ans accumulés contre Théophano, finissait par dire : « Après tout, ce n'est pas moi qui la chasse, et la loi comme les canons de l'Église me donneront raison si j'en prends une autre », le saint indigné déclara qu'il ne le verrait plus, s'il persistait dans sa coupable résolution.

Malgré une telle menace, singulièrement grave pour l'homme pieux qu'était Léon, le prince ne voulut rien entendre. C'est d'abord qu'il aimait Zoé passionnément. Mais il avait pour s'obstiner une autre raison encore : il désirait ardemment un fils pour garantir la perpétuité de la maison de Macédoine. Luimême se savait de santé assez médiocre ; son frère Alexandre se ruinait en de folles débauches ; l'intérêt de la dynastie comme celui de la paix publique lui commandaient donc d'assurer au plus tôt un légi- ^ time héritier au trône. Depuis longtemps au reste, c'était son grand souci; pour obtenir du ciel cet

enfant tant souhaité, il se rendait en pèlerinage aux plus illustres sanctuaires; pour savoir si son vœu serait réalisé, il consultait assidûment les astres; et comme ceux-ci lui promettaient un fils, « jugeant, dit un chroniqueur, qu'il obéissait à Tordre même de Dieu et à une inéluctable fatalité », il ne se faisait point scrupule de conserver sa maîtresse.

Il convient de remarquer au reste qu'aux yeux des contemporains, et des panégyristes même de Théophano, cette raison politique semble avoir sufti pour expliquer et excuser l'adultère de Léon. L'impératrice aussi finit par s'incliner devant la nécessité. Chapitrée par Euthymios, qui lui représenta le mérite éminent de la résignation, elle consentit à ne point donner au monde le scandale d'une séparation, et elle laissa le champ libre à sa rivale, tâchant de se consoler en Dieu. Elle n'eut au reste pas longtemps à souffrir : peu après les incidents que j'ai contés, Théophano mourut, le 10 novembre de l'année 893; elle n'avait pas trente ans. Léon, ainsi qu'il convenait, fit à sa femme de splendides funérailles. Elle fut ensevelie dans le sanctuaire impérial des Saints Apôtres, où reposait déjà la petite Eudocie sa fille ; le basileus décida qu'en son honneur une église serait bâtie et consacrée sous son nom. Bientôt de nombreux miracles, de prodigieuses guérisons accomplies sur sa tombe, apprirent à Byzance entière les vertus de sa défunte souveraine; l'Église plaça au rang des saintes la triste et mélancolique princesse, et pendant bien des années le cérémonial prescrivit à l'empereur lui-même d'aller chaque année offrir à sa mémoire de l'encens et des prières.

Léon était libre.

Il avait jadis déclaré à Euthymios : « Jamais je n'oublierai Zoé, et il viendra un jour où j'aurai pitié d'elle et de moi ». Ce jour était venu. Seulement, pour qu'il pût épouser sa maîtresse, il restait un obstacle, le mari. Goutzouniatès eut l'esprit de mourir peu de temps après Théophano, avec tant d'àpropos que des esprits malveillants pensèrent que ces deux morts si opportunes n'étaient peut-être pas tout à fait accidentelles. Mais Léon était empereur; Zoé était la fille du premier ministre ; on n'eut garde d'approfondir l'incident.

Tout conspirait donc au mariage souhaité. Plus que jamais le basileus adorait sa maîtresse, qui venait, quelques mois auparavant, de lui sauver la vie, en découvrant un complot tramé contre ses jours. Le père de Zoé, Stylien Zaoutzès, qui depuis le début du règne gouvernait les affaires et qui avait reçu de la faveur du prince le titre, nouvellement créé et en quelque manière symbolique, de padtXeoTcàtoip ou père de l'empereur, poussait à cette union de toutes ses forces, y trouvant un moyen d'affermir un crédit qu'il sentait alors un peu ébranlé; et, pour faciliter les choses, il avait installé la jeune vcHve dans l'appartement que lui-môme occupait au palais. Seul Euthymios, qui jamais n'avait été en bons termes avec le ministre, résistait. Il affirmait à l'empereur que ce qu'il voulait faire était une impiété et une illégalité. Mais Léon ne faisait que rire de ses objur> gâtions : « Voyons, mon père, disait-il au saint

homme, écoutez-moi et ne dites pas de bêtises. J'ai perdu ma femme, comme vous savez; je dois comme tout le monde songer à me remarier. Or Zoé se trouve justement dans le même cas que moi ; elle est libre. Pourquoi donc voulez-vous empêcher ce que les lois ordonnent et ce que TÉcriture conseille? » Euthymios se fâchait : « Personne ne vous empêche d'en épouser une autre; mais celle-là, qu'on accuse de tant de mal, il ne faut pas. Si ce mariage se fait, tout le monde tiendra pour vrais les méchants bruits cfui courent sur son compte. » Et de nouveau il déclarait que, si Zoé devenait impératrice, jamais il ne re verrait l'empereur.

Un homme amoureux ne raisonne pas : entre son confesseur et sa maîtresse, Léon n'hésita guère; il invita Euthymios à se retirer dans un monastère et il épousa Zoé. Mais son bonheur fut court : moins de deux ans après, à la fin de 896, la jeune impératrice mourait d'une maladie assez mystérieuse, suivant de quelques mois à peine dans la tombe son père Stylien Zaoutzès. Et tout aussitôt, malgré la douleur de Léon, les gens de cour prévirent ce qui allait arriver, et les parents de Zoé, dont elle avait en son vivant vivement poussé la fortune, déclaraient ouvertement : « L'empereur va prendre une autre femme et il nous éloignera tous ».

Il faut avouer au reste que Léon n'avait pas de chance. De sa liaison avec Zoé une fille seulement était née, la princesse Anne; la raison dynastique

commandait donc à l'empereur un troisième mariage. Mais c'était pour le prince chose grave de se résoudre à un tel parti. Les canons de l'Église blâmaient formellement une semblable union ; l'opinion publique la tenait pour indigne d'un basileus; et Léon luimême venait, dans une de ses Novelles, de flétrir en termes sévères les hommes qui en peuvent venir à ce point d'incontinence. Ce n'est pas tout. L'empereur avait aimé Zoé passionnément; il regrettait profondément sa perte. Il faut voir en quels termes émus il parlait à Euthymios « de ma pauvre femme, comme il disait, que tu n'aimais guère ». Dans ces dispositions d'âme, il n'avait point eu de peine à retomber sous l'influence de son confesseur; et encore qu'il n'entendît point, comme il le déclarait fort nettement, « trouver en celui-ci un nouveau Stylien, commandant et gouvernant tout », il n'en était pas moins fort déférent pour le moine, dont il connaissait et craignait un peu la rude et intraitable franchise. Pour toutes ces raisons, le basileus hésita donc assez longtemps à se remarier. Comme l'étiquette impériale exigeait impérieusement qu'il y eût une femme au Palais Sacré pour présider les cérémonies où figuraient les dames de la cour, il fit proclamer Augusta la jeune princesse Anne, et cet expédient montre assez les répugnances qu'il éprouvait à une nouvelle union. Mais Anne était fiancée à un prince carolingien, le jeune Louis de Provence; elle était sur le point de quitter Constantinople pour aller vivre dans sa nouvelle patrie. Pour la remplacer, il fallait absolument une impératrice. Et aussi bien Léon était jeune : il avait trente-deux ou trente-trois ans; sa douleur avec le temps s'était calmée, et ses scru-

pules s'apaisaient avec elle. En 899 il franchit le pas. Il épousa une fort jolie femme d'origine asiatique, Eudocie Baianè; mais comme décidément l'empereur n'avait pas de bonheur en ses desseins, il advint que la nouvelle basilissa mourut, un an après, en donnant le jour à un fils, qui malheureusement ne vécut point.

Tout était donc à recommencer, puisque l'héritier rêvé faisait toujours défaut. Or le problème devenait maintenant d'une extraordinaire gravité. Le troisième mariage de l'empereur, bien qu'il se justifiât par des raisons assez plausibles, et que l'Église, tout en le tenant pour « un acte malpropre », ne l'eût point formellement blâmé, avait scandalisé cependant beaucoup d'âmes pieuses. On l'avait bien vu, quand^ après la mort d'Eudocie, l'abbé du monastère de Saint-Lazare avait nettement refusé de recevoir dans son couvent la dépouille mortelle de la souveraine et qu'on avait dû rapporter au palais le cadavre de l'infortunée; et le môme sentiment de blâme apparaissait dans l'attitude d'Euthymios, lorsqu'il conseillait à Léon de faire à sa femme des funérailles discrètes et sans pompe, remarquant qu'il convenait mal de troubler par des manifestations de deuil l'éclat et la joie de la grande fête de l'Anastasis (Eudocie était morte le jour de Pâques), et qu'aussi bien tous ces cortèges officiels, ces gémissements des pleureurs, ces lamentations funèbres aboutissaient toujours au même tombeau, à la même fin misérable, au même néant. Pour des hommes qui pensaient ainsi, un quatrième mariage devait paraître une simple abomination. L'Église l'interdisait de la façon la plus formelle ; la loi civile ne prévoyait même pas qu'on en

pût arriver à ce degré inouï de perversité: Aux yeux des Byzantins, une telle union était chose pire que Tadultère. Mais quoi! Léon avait besoin d'un fils.

Les complots se multipliaient en effet autour de Tempereur. Au palais môme, le frère du basileus, le trouble et douteux Alexandre, intriguait contre son impérial associé qu'il avait toujours cordialement détesté, se jugeant plus que lui le légitime descendant de Basile; et il s'en était fallu de peu que le prince ne fût victime de ces machinations. L'attentat préparé contre lui dans l'église de Saint- Mocius avait failli réussir, et c'était pur hasard si l'empereur n'avait point été, ce jour-là, assommé par le bâton d'un assassin. Tout cela inquiétait Léon, qui sentait bien combien ces conspirations étaient encouragées par l'absence d'un héritier présomptif. N'osant tout de suite en venir au mariage, il commença donc par prendre une maîtresse. Ce fut une certaine Zoé Carbonopsina, Zoé « aux yeux noirs », qui appartenait, à ce qu'il semble, à une des grandes familles de l'aristocratie byzantine, et qui avait des liens de parenté avec le célèbre chroniqueur Théophane. C'était une femme intelligente, ambitieuse, énergique et habile tout ensemble : elle sut vite prendre sur son amant une influence considérable, elle profita de son crédit pour pousser ses parents à la cour et s'y former un parti, et bientôt elle songea à se faire épouser.

Dès le début de la liaison, Léon de son côté paraît avoir pensé à un mariage. C'est probablement même dans ce but qu'il installa en 901 sur le trône patriarcal un parent de Photius, le « mystikos » ou secrétaire intime Nicolas. Frère adoptif de l'empereur (Basile I"

l'avait tenu sur les fonts du baptême), ce personnage avait été élevé avec lui et était demeuré son ami; le basileus pensait donc pouvoir compter sur sa complaisance pour lever les obstacles que TÉglise opposait aux quatrièmes noces, et de bonne heure il le sonda sur les dispositions qu'il apporterait en Taffaire. Mais Nicolas était un de ces prélats comme il n'en manquait pas à Byzance, « à la fois courtisans et religieux, versés dans les sciences sacrées et dans l'art de l'intrigue, qui savaient à l'occasion fermer les yeux et à Toccasion donner un grand exemple de courage * ». Entré dans TÉglise un peu contre son gré, il nourrissait dans son âme impérieuse et hautaine des ambitions mondaines et terrestres. Se sentant TétofTe d'un homme d'Etat, il s'occupait des choses de la politique plus volontiers que de l'administration de l'Église ; il aspirait à gouverner, et pour réaliser son rêve, il jugeait superflu de s'arrêter aux vains scrupules de la reconnaissance ou de la fidélité : il a été à plusieurs reprises accusé, et non sans vraisemblance, d'avoir conspiré contre son souverain légitime. Dans sa haute dignité ecclésiastique il voyait surtout un moyen de parvenir et comme le marchepied de sa future grandeur. Très fier de son rang, il se croyait le droit de traiter de haut l'autorité impériale et il n'hésitait point à discuter les ordres qui émanaient du basileus. Il a écrit quelque part ceci : « Si l'empereur ordonne, sous l'inspiration du diable, quelque chose de contraire à la loi de Dieu, on ne lui doit point obéissance ; on doit tenir pour nul un ordre impie venant d'un homme impie. Jamais un serviteur

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