Vogué, Regards historiques et littéraires, p
galerie de portraits à « cette grande pécheresse, comme dit M. Schiumberger, dont les charmes devaient avoir une influence si fatale et qui devait successivement se faire aimer de trois empereurs ». A la vérité, il faut le dire tout de suite, sa figure en bien des points nous restera obscure, et de cette énigmatique et mystérieuse souveraine, d'avance il faut nous résigner à ignorer beaucoup. Quand les documents se taisent, l'imagination, si ingénieuse soitelle, n'a point, je crois, le droit de suppléer à leur silence : c'est en prenant avec les textes de semblables libertés qu'on risque de faire non plus de l'histoire, mais du roman. Or Byzance n'est point du tout, comme l'affirme M. de Vogué, « un domaine de féerie, un pays vierge et inconnaissable » : c'est un pays fort réel, qu'on peut et qu'on doit s'efforcer de connaître scientifiquement. Il se peut qu'à l'étudier ainsi, Théophano semble à quelques-uns moins pittoresque qu'on ne la représente d'ordinaire; mais du moins, je l'espère, elle apparaîtra plus vraie.
D'où sortait cette impératrice fameuse lorsque, vers la fin de l'année 956, elle épousa le fils unique du basileus Constantin VII, le jeune Romain, héritier présomptif de l'empire? On ne le sait trop. Les chroniqueurs de cour, soucieux du bon renom de la dynastie, affirment gravement qu'elle était issue d'une très ancienne et très noble famille, et que l'empereur et sa femme éprouvèrent une joie indicible d'avoir découvert pour leur fils une épouse
THÉOPHANO 219
d*aussi bonne race. S'il en faut croire les historiens moins complaisants à la maison de Macédoine, la naissance de la future basilissa aurait été infiniment plus modeste. Son père, Cratéros, d'origine laconienne, était un plébéien obscur qui tenait un cabaret dans quelque bas>fond de la capitale : elle-même, avant son mariage, s'appelait Ânastasie, et plus familièrement même, Anastaso; et c'est seulement en s'approchant du trône qu'elle reçut le nom mieux sonnant de Théophano, « pour marquer, disent ses panégyristes, qu'elle avait été manifestée par Dieu et choisie par lui ».
Par un point en tout cas elle méritait ce nom : sa beauté était radieuse, surhumaine, divine. « Par sa beauté, dit un contemporain, par son élégance, elle l'emportait sur toutes les femmes de son temps ». « Elle était, écrit un autre chroniqueur, d'une beauté incomparable, une véritable merveille formée par la nature. » C'est par là sans doute qu'elle séduisit Romain. Mais où le rencontra-t-elle? Comment le conquit-elle? on l'ignore. Dut-elle sa prodigieuse fortune à l'un de ces concours de beauté qu'on avait coutume d'instituer à Byzance quand on cherchait une femme pour un prince, et où les plus jolies filles de la monarchie étaient passées en revue par l'empereur et ses proches? Pour ma part, je le croirais volontiers. Y eut-il au contraire entre la belle plébéienne et l'héritier du trône quelque intrigue d'amour, qui se termina par un mariage? L'aventure de Théodora prouve que ces choses étaient possibles, et ce qu'on sait du caractère de Romain n'est point pour exclure cette hypothèse.
C'était un beau garçon, grand, large d'épaules,
« droit comme un cyprès ». Il avait de beaux yeux, le teint clair, Tair aimable; ses paroles étaient douces et séductrices. Fait pour plaire, il aimait à s'amuser. Grand chasseur, grand amateur de tous les sports, il était sans cesse en mouvement, et sa robuste nature goûtait fort les plaisirs de la table et d'autres encore. Mal entouré avec cela, mal conseillé par ses familiers, il n'avait en tête qu'aventures et fredaines; et il récompensait assez mal tout le soin que son père avait pris pour l'élever. Le vieil empereur Constantin VII, si cérémonieux et si pieux, s'était efforcé d'inculquer ses qualités à son fils. « Il lui avait appris, dit la chronique, comment un basileus doit parler, marcher, se tenir, sourire, s'habiller, s'asseoir; » et gravement, après ces leçons, il disait au jeune homme : « Si tu te conformes à ces préceptes, tu gouverneras longuement l'empire des Romains ». Pour l'instruction politique et diplomatique de son héritier, Constantin VII avait en outre écrit des livres très savants — et fort précieux pour nous — sur les Thèmes et sur V Administration de l'Empire, Mais Romain avait dix-huit ans, et il s'inquiétait peu de devenir un homme d'État. Quoi qu'il en soit, comme au reste son père l'adorait, il ne fît assurément nulle difficulté sérieuse à céder à son désir et à lui laisser épouser Théophano, d'où qu'elle vînt. Bientôt après le mariage, en 958, la jeune femme donnait à son mari un fils, qui sera Basile II, et par là elle affermit encore sa position à la cour et accrut son crédit au palais. Lorsque, au mois d'octobre 959, Constantin VII mourut, Théophano monta tout naturellement avec Romain II sur le trône. Elle avait alors dix-huit ans et le jeune empereur vingt et un.
THÉOPHANO 221
Ce qu'était au moral cette jeune femme, il n'est guère plus aisé de le déterminer. Le chroniqueur de cour que j'ai cité déjà dit d'elle, avec une bienveillance sans restrictions : « Elle était belle de corps, charmante de visage, et d'âme tout à fait honnête ». Le plus moderne historien de Théophano déclare au contraire, et avec insistance, qu'elle était « profondément vicieuse, profpndément corrompue », et que cette séduisante enchanteresse, cette « sirène couronnée », était une créature tout à fait « impudique et lascive ». Ce sont là de bien gros mots et de bien désobligeantes épithètes, si l'on considère surtout le peu que nous savons d'elle. Il faut observer toutefois qu'à Byzance déjà elle eut, parmi ses contemporains, et plus encore chez les chroniqueurs des siècles postérieurs, un renom bien établi de femme terrible et fatale. Un historien raconte que, pour parvenir au trône plus promptement, elle tenta, de concert avec son mari, de faire empoisonner l'empereur son beau-père. D'autres écrivains rapportent que, lorsque ce mari mourut, ce fut un bruit public dans la capitale que Théophano lui avait versé du poison. A en croire d'autres témoignages, elle se serait débarrassée de la même façon d'un prince de la famille de Romain Lécapène, qui lui semblait un prétendant et un rival possible, et de la même façon encore elle se serait vengée, dit-on, de l'abandon de Jean Tzimitzès, son amant. Des chroniqueurs arméniens vont jusqu'à affirmer que « l'infâme impératrice » songeait à empoisonner ses propres fils. Au vrai, tous ces bavardages, provenant de gens qui vivaient loin de la cour, et qui sont pour la plupart postérieurs de cent ou deux cents ans au temps où régnait Théophano,
signifient assez peu de chose. Dans certains cas, ces méchants bruits sont nettement contredits par les faits; dans d'autres, ils paraissent vraiment par trop invraisemblables. Et aussi bien ne faut-il pas oublier que, lorsque Théophano jugea bon de commettre un crime, — cela lui arriva une fois au moins dans sa vie, — ce ne fut point par le poison qu'elle agit, mais crânement, ouvertement, par Tépée.
Je n'ai, en remarquant ceci, nul dessein, on le peut croire, de tenter de réhabiliter la mémoire de Théophano. Mais on a à lui reprocher assez de choses certaines et précises, pour ne point inutilement grossir son dossier d'épithètes vagues et d'assertions impossibles à prouver. Telle qu'elle m'apparaît, je la vois surtout ambitieuse, avide de pouvoir et d'influence, capable, pour garder l'empire où elle s'était élevée, de tout, et môme du crime; je la vois intrigante souvent, violente parfois et passionnée, et toujours sans scrupules; je la vois enfin, quand ses intérêts, ses rancunes ou ses caprices étaient en jeu, volontiers dissimulée et perfide. Elle exerçait, quand elle monta sur le trône, une influence considérable sur l'esprit de Romain II : elle n'admit point que nul la partageât. Non seulement tous les familiers du règne précédent furent écartés, tout le haut personnel administratif changé : mais le premier soin de la jeune impératrice, quand elle fut maîtresse souveraine au palais, fut d'en éloigner sa belle-mère, la basilissa Hélène, et ses cinq belles-sœurs.
C'étaient des princesses charmantes, qui avaient été admirablement élevées par un père qui les adorait. Sous le gouvernement de Constantin VII, elles avaient même été mêlées parfois à la direction des
THÉOPHANO 223
affaires politiques : Tune d'elles, Agathe, la préférée du vieil empereur, lui servait souvent de secrétaire, et les bureaux comme les fonctionnaires connaissaient son crédit. Ceci n'était point fait pour plaire à Théophano. Aussi, sur Tordre qu'elle arracha à la faiblesse de Romain II, les cinq sœurs du souverain furent-elles invitées à entrer dans un monastère. Vainement leur mère suppliait pour elles; vainement, se tenant étroitement embrassées, les jeunes filles demandaient grâce en pleurant. Rien n'y fit. La basilissa Hélène fut seule autorisée à demeurer au palais, où elle mourut tristement quelques mois plus tard. Ses filles durent obéir à la volonté inflexible qui les jetait au cloître, et, par un raffinement de rigueur,, on les sépara même les unes des autres. En vain, une dernière fois, les princesses s'insurgèrent. Quand le patriarche Polyeucte eut fait tomber leurs cheveux sous les ciseaux, quand on leur eut passé Thabit des religieuses, elles protestèrent, dépouillèrent leurs vêtements de bure, prétendirent manger de la viande tous les jours. Finalement Romain II ordonna qu'on leur laissât la même pension et le même train de vie qu'elles avaient jadis au Palais Sacré. Elles n'en étaient pas moins mortes au monde pour toujours, et Théophano triomphait.
Faut-il croire, parce qu'elle se comporta de la sorte à l'égard de parentes aussi proches, qu'elle empoisonna ensuite son mari? « La plupart des gens soupçonnent, dit un contemporain, Léon Diacre, à propos de la mort de Romain II, que du poison lui fut versé au gynécée. » Cette terrible accusation prouve bien de quoi les gens de son temps jugeaient Théophano capable, et il est certain, en effet, qu'une femme qui
224 nGURES BYZANTINES
fit assassiner son second mari, afin d'en épouser un troisième, aurait aussi bien pu faire empoisonner le premier, à TefTet d'en épouser un second. Malgré cela, et si grave que soit le témoignage de Thistorien, Taccusation semble ici purement absurde. D'abord les chroniqueurs nous ont donné une explication amplement satisfaisante de la mort prématurée du jeune empelreur, vite épuisé par son amour du plaisir et par ses excès de tout genre; et le contemporain même qui fait intervenir le poison dans Taffaire indique d'autre part que le basileus mourut de troubles internes survenus à la suite d'une folle chevauchée. Mais surtout on voit mal quel intérêt Théophano aurait eu à faire disparaître son mari. Elle était impératrice, elle était toute-puissante ; elle s'entendait fort bien par surcroît avec Romain, à qui, en six ans et demi de mariage, elle avait donné quatre enfants; c'est deux jours avant la mort de l'empereur qu'elle mit au monde sa fille Anne. Pourquoi eût-elle empoisonné le basileus, alors que cette mort, la laissant seule avec des enfants en bas âge, l'exposait, plus que n'importe quelle autre conjoncture, à perdre brusquement ce pouvoir qu'elle aimait? Théophano était trop intelligente pour courir sans raison un semblable risqué.
Mais ce qu'il convient particulièrement d'observer dans les faits qui viennent d'être rapportés, c'est qu'on n'y rencontre vraiment rien qui puisse être jugé vicieux, lascif ou impudique. Aussi longtemps que Romain II vécut, il y a tout lieu de croire que la jeune femme fut irréprochable. Après lui, elle épousa, surtout pour des raisons politiques, un mari qui avait quelque trente ans de plus qu'elle : ce n'est point là.
TBEOPHANO 225
dans la vie des souverains, et même dans celle des particuliers, un événement si rare ni si extraordinaire; et sans vouloir insister sur ce point, que ce mariage était peut-être pour Théophano le seul moyen de conserver le trône à ses fils, du moins ne la blâmera-t-on guère d'avoir jugé que le pouvoir suprême valait bien quelque sacrifice. Le seul reproche grave qu'on lui puisse faire ce n'est point d'avoir, cinq ans plus tard, trahi ce vieux mari pour un plus jeune amant — pour être regrettable, ceci n'est point exceptionnel — mais c'est de n'avoir point hésité, pour pouvoir épouser ce dernier, à se débarrasser par un meurtre horrible du basileus son époux. Et il faut ajouter que d'ailleurs elle expia durement son forfait.
Au moment où, le 15 mars 963, Romain mourait presque subitement, Théophano avait vingt-deux ans. Elle restait seule avec quatre enfants, deux garçons et deux filles. Sans tarder, elle prit la régence au nom des deux jeunes porphyrogénètes, Basile qui avait alors cinq ans, et Constantin qui en avait deux; mais la situation était étrangement difficile pour une femme, et surtout pour une femme ambitieuse. A côté d'elle, elle trouvait un ministre tout-puissant, le parakimomène Joseph Bringas, qui avait gouverné despotiquement les affaires sous le règne de Romain, et qui pouvait être tenté d'écarter la régente, afin de détenir seul le pouvoir pendant la longue minorité
des petits basileis. En face d'elle, à la tête de Tarmée d'Asie, elle rencontrait un général victorieux, dont elle pouvait à bon droit redouter les ambitions, le domestique des scholes Nicéphore Phocas.
Nicéphore Phocas était à cette date Thomme le plus en vue et le plus populaire de la monarchie. Issu d'une grande famille de Paristocratie cappadocienne, descendant d'une lignée de généraux illustres, il avait par d'éclatantes victoires accru encore son prestige et sa renommée. Il avait reconquis sur les Arabes la Crète perdue depuis cent cinquante ans; il avait, audelà du Taurus, fait reparaître en Cilicie les étendards impériaux; il venait d'emporter d'assaut la grande cité d'Alep et il avait brisé l'orgueil des émirs hamdanides de Syrie. Admirable soldat, tacticien habile, général incomparable, sachant parler aux troupes et se faire suivre d'elles partout où il voulait les conduire, il était l'idole des soldats, dont il partageait toutes les fatigues et tous les périls. « Il ne vivait que pour l'armée, » a dit justement de lui un de ses biographes. Il n'était pas moins populaire à Constantinople. Lorsque, au retour de l'expédition de Crète, il avait paru en triomphateur dans l'Hippodrome, il avait étonné la ville par les splendeurs de son pompeux cortège, « où toutes les richesses des barbares semblaient affluer dans le cirque, comme un fleuve immense qui ne s'arrête jamais ». Chargé d'autant d'honneurs « que, dans les temps anciens, en avaient reçu les généraux de Rome », extrêmement riche, et entretenant dans ses domaines d'Asie toute une clientèle de vassaux passionnément dévoués à sa personne^ il était aimé et admiré de tous ; il passait pour le seul chef capable de défendre l'empire contre les
THÉOPHANO 227
Sarrasins, et Romain II mourant avait .ordonné de façon formelle qu'on le maintînt dans son commandement.
Si, aux yeux d'un politique, un tel homme pouvait paraître un danger assez redoutable, il faut ajouter qu'aux yeux d'une jeune femme, ce victorieux général n'offrait rien qui fît de lui un héros de roman. Nicéphore Phocas, en 963, avait cinquante et un ans, et il n'était pas beau. Petit, assez gros, il montrait un torse robuste planté sur des jambes un peu courtes, et par là-dessus une tête puissante, au teint noir et hâlé, encadrée de longs cheveux noirs; il avait le nez busqué, la barbe courte et déjà grisonnante, et sous d'épais sourcils, des yeux noirs au regard pensif et sombre. Luitprand, l'évêque de Crémone, qui vint en ambassade à sa cour, a dit de lui qu'il était d'une laideur rare, « noir de peau comme un nègre, à ce point qu'il ferait peur à qui le rencontrerait la nuit ». Avec cela, c'était un homme austère et dur, d'humeur mélancolique et volontiers taciturne. Depuis qu'il avait perdu sa femme, et qu'un malheureux accident lui avait enlevé son fils unique, il s'était avec une ardeur passionnée jeté dans la dévotion et dans le mysticisme. Il avait fait vœu de chasteté, il ne mangeait plus de viande, il couchait sur la dure, comme un ascète, enveloppé dans le cilice de son oncle Maléinos, un religieux mort en odeur de sainteté ; il se plaisait dans la compagnie des moines. Il avait pris pour directeur de conscience Âthanase, le futur fondateur du plus ancien monastère de l'Athos et, ne pouvant se passer de ses conseils, il l'emmenait avec lui jusque dans les camps, Dans la société de ce saint homme, il prenait comme lui la nostalgie du
cloître et songeait très sérieusement à quitter le monde. Déjà il se faisait bâtir une cellule dans le couvent qu'Âthanase édifiait sur la Sainte-Montagne. Ascète et guerrier, dur, sobre, sévère, avide d'argent et détaché des choses de la terre, capable de clémence comme de perfidie, Nicéphore Phocas, comme beaucoup d'hommes de son temps, réunissait en son âme complexe les contrastes les plus inattendus, et surtout, sous ces froids dehors, dormait un cœur profondément passionné.
Était-ce un ambitieux? il est bien difficile ^de le dire. Ayant entre les mains des troupes dévouées et victorieuses, Nicéphore Phocas, dans la crise ouverte par la mort de Romain II, pouvait tout oser, et la tentation en était d'autant plus grande que l'intérêt de sa sûreté même semblait lui commander un soulèvement. Le général n'ignorait pas que Bringas le détestait et qu'il avait tout à craindre du tout-puissant ministre. Pourtant d'abord il ne bougea pas, en soldat loyal et pieux, surtout préoccupé de poursuivre la guerre contre les infidèles. Et s'il se décida enfin à prendre parti, celle surtout qui le fit agir, ce fut Théophano.
Dans l'histoire des rapports entre Nicéphore Phocas et la belle impératrice, il faut se garder attentivement de vouloir introduire trop d'éléments romanesques. Il est certain qu'entre le domestique des scholes et la basilissa, il n'y eut rien du vivant de Romain II, ni sympathie, ni intrigue. Mais son mari mort, parmi les périls multiples qui la menaçaient, la régente comprit vite que ce général était une force, et qu'elle pourrait en faire usage pour neutraliser l'ambition de Bringas. Elle comprit qu'il fallait, pour assurer son'
THÉOPHANO ^29
trône, qu'elle gagnât Nicéphore à sa cause, et sans doute la jolie femme élégante qu'elle était jugea que la tâche ne serait pas bien malaisée. Quoi qu'il en soit, c'est sur l'initiative de Timpératrice, et malgré l'opposition du premier ministre, que Phocas fut mandé dans la capitale, et il semble que sans grande peine il se laissa prendre aux beaux yeux de la princesse et conquérir à ses desseins. « Ce n'était, dit M. Schlumberger, un secret pour personne à Byzance que les charmes capiteux de l'exquise souveraine avaient produit sur l'âme simple de l'austère domestique des scholes d'Orient une impression ineffaçable. » On peut croire, en effet, encore que les contemporains nous en aient dit peu de chose, qu'entré tout d'abord en simples relations de service et d'affaires avec la régente, Nicéphore bientôt laissa voir son amour et se déclara prêt à tout pour la mériter. Rien n'autorise à penser que Théophano l'ait payé de retour : elle ne l'aima jamais; mais elle sentait la puissance dont il disposait et tout le parti qu'elle en pouvait tirer pour ses intérêts et son ambition. Par politique, elle encouragea sa passion, comme plus tard, par politique, elle l'épousa.
Il importe d'ajouter qu'au cours de ce séjour à Constantinople, d'autres raisons encore, et non moins décisives, étaient venues se joindre aux prestiges de Théophano pour tirer Nicéphore de ses incertitudes. C'était la révélation qu'il avait eue de la haine implacable de Bringas. Sans doute le premier ministre n'avait pu refuser au général un nouveau et éclatant triomphe. Mais la popularité croissante de Phocas inquiétait Thomme d'État, qui soupçonnait aussi, diton, l'intrigue qui se nouait entre le domestique des
230 FIGURES BTZANTINBS
scholes et la régente. Vainement, avec cette diplo- ( matie cauteleuse si chère aux Byzantins, Nicéphore s'efforçait d*endormir les appréhensions du parakimomène ; il déclarait à qui voulait Tentendre que son rêve le plus cher était d'entrer au couvent. Mais Bringas n'était pas dupe. Il pensa que le plus sûr moyen de se débarrasser de ce rival était de lui faire crever les yeux. Heureusement pour Phocas, lorsque, sous un prétexte, on le manda au palais, il se défia ou reçut à temps quelque avertissement amical; il courut se réfugier dans la Grande Église, et implora la protection du patriarche. Polyeucte avait des défauts : il était obstiné, intransigeant, d'esprit borné parfois et de vues courtes, mais il avait du courage, il savait parler net, et il n'aimait pas le premier ministre. Il se précipita au Palais Sacré, exigea que l'on convoquât le Sénat sans retard, et il s'exprima avec une si énergique franchise que Nicéphore fut renouvelé dans son commandement avec des pouvoirs extraordinaires, malgré la mauvaise volonté de Bringas. Sans tarder, le domestique des scholes quitta la ville et gagna son quartier général de Césarée : il était le maître de la situation.
Dans cette sourde lutte d'intrigues, Théophano n'avait point paru. Il est pourtant infiniment probable qu'elle servit son allié de tout son crédit et appuya de toute sa force l'intervention du patriarche Polyeucte. De même, dans les événement qui suivirent, lorsque, au mois de juillet 963, les circonstances obligèrent Phocas à se prononcer, lorsque, de plus en plus menacé par la haine de Bringas et craignant pour sa vie, le général, malgré ses répugnances, se laissa proclamer basileus par ses troupes et chaussa,
THÉOPHANO 231
au camp de Césarée, les brodequins de pourpre, lorsqu'enfin, en août 963, il parut devant Constantinople et qu'une révolution populaire, balayant Bringas et ses amis, ouvrit à l'usurpateur les portes de la capitale, Théophano ne joua aucun rôle apparent et sembla laisser les destins s'accomplir. Mais au vrai, si Nicéphore Phocas était devenu ambitieux, si ensuite, malgré ses hésitations, ses scrupules, il s'était décidé à prendre la pourpre, l'amour que lui avait inspiré la belle impératrice avait été pour beaucoup dans ses résolutions. Et de même, dans les journées tragiques d'août 963, pendant que la multitude soulevée, comme « prise de folie furieuse», chargeait les soldats du ministre et détruisait son palais, pendant que le patriarche Polyeucte et l'ancien parakimomène Basile dirigeaient ostensiblement le mouvement en faveur du prétendant, on peut croire que, du fond du gynécée, Théophano s'entendait discrètement avec les chefs de la révolte. Quoique son nom ne soit prononcé nulle part, cette femme intrigante et ambitieuse avait été l'âme même des grands événements qui venaient de s'accomplir.
Quoiqu'il en soit, le 16 août 963, au matin, Nicéphore Phocas fît dans Constantinople son entrée solennelle. A cheval, en grand costume impérial, il franchit la porte d'Or, accueilli par la ville entière, salué par les acclamations populaires comme le sauveur de l'empire et de la chrétienté. « L'État réclame Nicéphore comme basileus, criait sur son passage la foule enthousiaste. Le palais attend Nicéphore. L'armée demande Nicéphore. Le monde attend Nicéphore. Tels sont les vœux du palais, de l'armée, dû sénat, du peuple. Seigneur, exauce-nous I longue vie à
Nicéphore I » A travers la Mésè, il gagna le Forum de Constantin, où pieusement il fit ses dévotions à Téglise de la Theotokos; puis à pied, processionnellement, et précédé de la Sainte Croix, il se rendit à Sainte-Sophie et, reçu par le patriarche, il alla, les cierges en main, se prosterner au pied des saints autels. Ensuite, avec Polyeucte il monta sur Tambon, et solennellenfent il fut couronné basileus des Romains, comme associé des deux jeunes empereurs Basile et Constantin. Enfin il entra au Palais Sacré. Pour être pleinement heureux, il ne lui restait plus qu'à obtenir la récompense la plus douce promise ses ambitions, celle dont Tespérance avait armé son bras et conduit sa marche : il ne lui restait plus qu'à épouser Théophano.
Certains chroniqueurs affirment pourtant que Timpératrice fut d'abord éloignée du palais par ordre du nouveau maître. Si le fait est exact, ce n'était là à coup sûr qu'une feinte : depuis plusieurs mois, les deux alliés s'étaient mis d'accord. Nicéphore, cela n'est point douteux, était passionnément épris de la jeune femme, et la raison d'État par surcroît lui conseillait un mariage qui légitimait en quelque manière son usurpation. Théophano, tout en éprouvant peutêtre, comme quelques écrivains le déclarent, peu d'enthousiasme pour cette nouvelle union, sentait bien de son côté que c'était le seul moyen pour elle de garder le pouvoir, et pour cela elle était prête à tout. Les deux partenaires n'eurent donc point de peine à se persuader l'un l'autre. Le 20 septembre 963, dans la Nouvelle Église, le mariage fut solennellement célébré.
Nicéphore était au comble de la joici. Il se reprenait
THEOPHANO 233
à la vie. Il oubliait ses austérités, ses rêves mystiques, ses promesses, tout entier au bonheur que lui donnait la possession de Théophano. Mais ses amis les moines n'avaient point, comme lui, oublié le passé. Quand, dans sa solitude de TAthos, Athanase apprit les noces impériales, déçu dans ses espérances et profondément indigné, il accourut à Constantinople. Reçu par Tempereur, il le tança avec son habituelle franchise et durement lui reprocha son manque de parole et le scandale qu'il donnait. Phocas s'efforça de calmer le moine. Il lui expliqua que ce n'était point pour son plaisir qu'il avait accepté le trône, il lui jura qu'il entendait vivre aux côtés de Théophailo comme un frère; il lui promit qu'aussitôt que les affaires publiques lui en laisseraient le loisir, il viendrait rejoindre le religieux dans son monastère. A ces belles paroles il joignit de riches présents, et Athanase, un peu apaisé, s'en retourna à la Sainte- Montagne.
A Constantinople, l'étonnement causé par le mariage ne fut pas moins vif, et le scandale plus grand. Le patriarche Polyeucte, on le sait, était un homme vertueux, austère, sans complaisance pour les choses du monde, dont il était pleinement détaché, uniquement soucieux des prescriptions et des intérêts de l'Église dont il avait la garde, et mettant à leur service un courage indomptable, une inflexible obstination et une franchise redoutable. Quand il était parvenu au patriarcat, son premier acte avait été de réprimander sévèrement l'empereur Constantin VII, si pieux pourtant et si respectueux des choses sacrées : cette fois, son esprit rigide et passionné se manifesta plus âprement encore. Ce n'est point qu'il
ressentit aucune hostilité contre Nicéphore, ni qu^il eût dessein de faire opposition à un usurpateur : dans la révolution de 963 il s'était montré fort dévoué à Phocas, et son attitude n'avait pas peu contribué à la chute de Bringas et au succès du domestique des scholes. Mais, au nom des canons, il jugeait intolérable le mariage du basileus, veuf d'une première femme, avec une princesse également veuve; et résolument, lorsque, dans Sainte-Sophie, Nicéphore voulut, conformément à son privilège impérial, franchir la clôture sacrée de Ticonostase et recevoir la communion, le prélat le repoussa de la sainte table et, comme pénitence de ses secondes noces, il lui en interdit l'approche pour un an. Malgré son irritation, le prince dut céder devant la fermeté intransigeante du patriarche.
Bientôt une autre difficulté surgit. On vint révéler à Polyeucte que Nicéphore avait été le parrain de l'un des enfants de Théophano. Or, d'après les règles ecclésiastiques, une parenté spirituelle de cette sorte était un empêchement absolu au mariage contracté : nettement, sans aucun ménagement, le patriarche donna le choix au basileus entre la répudiation de Théophano et l'interdit. Pour un homme pieux comme Phocas, une telle menace était chose singulièrement grave. Pourtant la chair fut la plus faible : Nicéphore refusa de se séparer de Théophano, n'hésitant pas à déchaîner ainsi un conflit redoutable entre TÉtat et l'Église. Finalement pourtant un accommodement intervint. Un prêtre vint jurer que le parrain de l'enfant impérial avait été Bardas, le père de l'empereur, et non point Nicéphore lui-même. Polyeucte voyait clairement le mensonge ; mais il était
THÉOPHANO 235
abandonné de tous, et de son clergé même ; il céda devant la nécessité et feignit de croire ce qu'on lui disait. Dans sa détresse, il n'exigea même pas que Tempereur accomplît la pénitence qu'il lui avait d'abord infligée pour ses secondes noces. Mais le basileus n'en avait pas moins été profondément ulcéré de cette atteinte à son prestige et de cette entreprise sur son amour. Jamais il ne pardonna à Polyeucte son intempestive ingérence, et Théophano ne garda pas une moindre rancune au prélat. Et de toute cette affaire finalement un bruit fâcheux subsista pour l'empereur et sa femme : quelques années plus tard encore, Luitprand, écho des bruits qui couraient Constantinople, déclarait tout net que le mariage de Nicéphore était un inceste.
Une union aussi mal assortie, et qui débutait sous d'aussi fâcheux auspices, risquait fort de tourner mal. C'est ce qui arriva assez promptement. Ici encore nous savons très imparfaitement le détail des événements qui remplirent, pendant ces dix années, l'intimité du ménage impérial, et le rôle de Théophano, toujours discrète et habile, se laisse deviner dans les coulisses plus qu'il n'apparaît en pleine lumière. Il faut se résigner à ne saisir que les lignes générales de l'aventure et la catastrophe tragique qui la termina.
Passionnément épris de Théophano, grisé de sa radieuse beauté, Nicéphore faisait pour elle, selon le
236 nCURES BYZANTINES
mot réservé et bref de Thistorien Léon Diacre, « plus qu'il n'était convenable ». Cet homme économe, grave, austère, comblait la belle princesse de cadeaux somptueux, de toilettes merveilleuses, de bijoux splendides ; il l'entourait de tous les raffinements du luxe le plus éblouissant; il lui constituait une fortune en la dotant de propriétés admirables et d'élégantes villas. « Rien, dit M. Schumberger, n'était trop coûteux, rien n'était trop beau pour être offert par lui à sa basilissa bien-aimée » ; surtout il ne pouvait se passer de sa présence. Lorsque, en 964, il partit pour l'armée, il emmena Théophano avec lui dans les camps, et pour la première fois peut-être au cours de sa longue carrière militaire, il interrompit brusquement la campagne commencée pour revenir plus vite auprès d'elle.
Mais, au fond, ce vieux soldat n'était nullement un homme de cour. Après un court moment donné à sa passion, la guerre, son autre amour, reprit vite son empire sur son âme, et chaque année le vit désormais repartir pour les frontières, où il allait combattre les Arabes, les Bulgares, les Russes : et maintenant il n'emmenait plus Théophano avec lui. Puis il se piquait de faire en conscience son métier d'empereur; et, par là, peu à peu, le prince, si acclamé jadis, se rendait de plus en plus impopulaire. Le peuple écrasé d'impôts murmurait; le clergé, dont Nicéphore restreignait les privilèges, les moines, dont il prétendait réduire la richesse territoriale trop énorme, ne cachaient pas leur mécontentement; le patriarche était en opposition déclarée avec l'empereur. Dans la capitale, des émeutes éclatèrent. Nicéphore fut insulté par la populace, on lui jeta des
THÉÛPHANO 23 11
pierres ; et, malgré Tadmirable sang-froid qu'il montra en cette circonstance, peu s'en fallut qu'il n'y laissât la vie, si ses familiers ne l'eussent entraîné à temps. Enfin il était ressaisi de ces accès de religiosité mystique qui le troublaient autrefois : il devenait triste, il ne voulait plus coucher dans son lit impérial, et il dormait dans un coin, étendu sur une peau de panthère où l'on plaçait un coussin de pourpre, et de nouveau il se mettait sur la chair le cilice de son oncle Maléinos. Il avait l'âme inquiète, troublée, préoccupée; il craignait pour sa sûreté et il avait fait une citadelle de son palais du Boucoléon. Sans doute il adorait toujours Théophano et restait, plus qu'il n'était prudent et' raisonnable, soumis à sa douce et secrète influence. Mais, entre le rude soldat et l'élégante princesse, le contraste était trop grand. Il l'ennuyait, et elle s'ennuyait. Ceci devait avoir de graves conséquences.
Nicéphore avait un neveu, Jean Tzimitzès. C'était un homme de quarante-cinq ans, petit, mais bien pris et fort élégant. Il avait le teint blanc, des yeux bleus, une chevelure d'un blond doré qui auréolait son visage, la barbe rousse, le nez mince et charmant, un regard hardi, qui ne redoutait rien et ne se baissait devant personne. Fort, adroit, agile, généreux et magnifique avec cela, un peu viveur par surcroît, i était infiniment séduisant. Dans l'ennui où se traînait son existence, il plut naturellement à Théophano. Et c'est alors que la passion la conduisit au crime. Tzimitzès était ambitieux; il était fort irrité en outre de la disgrâce qui venait de le frapper; à la suite d'un incident de guerre, il avait été destitué par l'empereur de sa charge de domestique des scholes
d'Orient et invité à se retirer dans ses terres; il ne songeait qu'à tirer vengeance d'un outrage qu'il jugeait immérité. Théophano, de son côté, était plus que lassée de Nicéphore; à l'entente d'autrefois avaient succédé les rancunes, les soupçons ; l'impératrice en était à ce point qu'elle affectait de craindre de son mari quelque entreprise sur la vie de ses fils. Plus encore, elle supportait impatiemment d'être séparée de son amant; Tzimitzès paraît avoir été en effet le grand, et sans doute le seul amour véritable de sa vie. Dans ces conditions, elle glissa insensiblement à l'idée du plus épouvantable forfait.
Depuis que Nicéphore était revenu de Syrie, au commencement de 969, il était agité de sombres pressentiments. 11 sentait autour de lui des complots se nouer dans l'ombre. La mort de son vieux père, le césar Bardas Phocas, avait accru encore sa tristesse. Pourtant il aimait toujours Théophano. Perfidement, celle-ci usa de son crédit pour faire rappeler Tzimitzès à la cour. Elle représenta à l'empereur combien il était fâcheux de se priver des services d'un tel homme et, fort habilement, pour écarter de l'esprit de Nicéphore les soupçons qu'aurait pu éveiller cette sympathie trop déclarée pour Jean, elle parla de le marier avec une de ses parentes. Comme toujours, le basileus céda aux désirs de sa femme. C'était ce qu'elle attendait. Jean reparut à Constantinople ; grâce aux intelligences adroitement ménagées par Théophano dans son entourage, les deux amants se revirent au palais même, sans que Nicéphore se doutât de rien, et ils concertèrent les préparatifs de leur complot. Il ne s'agissait de rien moins que d'assassine rie basileus. Parmi les généraux mécontents, Jean
THÉOPHANO 239
trouva aisément des complices; entre les conjurés, entre Tzimitzès et Timpératrice, de nombreux colloques eurent lieu; finalement, grâce aux complicités du gynécée, des hommes armés furent introduits jusque dans le palais et cachés dans les appartements de TAugusta.
On était, raconte Léon Diacre, qui nous a laissé un récit tout à fait saisissant du drame, aux premiers jours de décembre. Le meurtre avait été fixé pour la nuit du 10 au 11. Dans la journée précédente, plusieurs des conjurés, cachés sous des habits de femmes, pénétraient au Palais Sacré avee Taide de Théophano. Cette fois, un avis mystérieux fut donné à Tempereur, et Nicéphore ordonna à Tun de ses officiers de faire fouiller le quartier des femmes; mais, soit que Ton cherchât négligemment, soit que Ton ne voulût rien trouver, on ne découvrit personne. Entre temps, la nuit était venue : pour frapper, on n'attendait plus que Tzimitzès. Une crainte vint alors aux conspirateurs : si Tempereur s'enfermait dans sa chambre, s'il fallait forcer sa porte, s'il s'éveillait au bruit, tout n'allait-il pas manquer? Théophano, avec un sang-froid qui épouvante, se chargea d'écarter l'obstacle. Elle alla sur le tard retrouver Nicéphore dans son appartement, elle causa avec lui amicalement; puis, sous prétexte d'aller voir encore quelques jeunes femmes bulgares en visite au Palais, elle sortit, disant qu'elle allait revenir dans un court moment et priant son mari de laisser sa porte ouverte : elle se chargerait de la fermer en rentrant. Nicéphore dit oui, et demeuré seul, il pria un peu, puis s'endormit.
Il était environ onze heures du soir. Dehors il nei-
geait, et, sur le Bosphore, le vent soufflait en tempête. Dans une petite barque, Jean Tzimitzès gagna la grève déserte qui s'étendait sous les murailles du château impérial du Boucoléon. Au moyen d'un panier fixé au bout d'une corde, on le hissa dans le gynécée, et les conjurés, leur chef à leur tête, pénétrèrent dans la chambre du souverain. Il y eut là un court moment d'effarement : le lit était vide. Mais un eunuque du gynécée, au courant des habitudes de Nicéphore, montra aux conspirateurs le basileus gisant dans un coin, dormant sur sa peau de panthère. Furieusement on se jette sur lui. Au bruit, Phocas se réveille, se dresse. D'un grand coup d'épée, l'un des conjurés lui fend la tête du sommet du crâne jusqu'à l'arcade sourcilière. Tout ensanglanté, l'infortuné criait : « Theotokos, secours-moi I » Sans l'entendre, les meurtriers le traînent aux pieds de Tzimitzès, qui grossièrement l'injurie, et d'un geste brutal lui arrache la barbe ; et à l'exemple de leur chef, tous s'acharnent sur le malheureux, râlant et à demi mort. Finalement, d'un coup de pied, Jean le renverse, et tirant l'épée, il lui en décharge un coup formidable sur le crâne; d'un dernier coup, un autre des assassins l'achève. L'empereur tombe mort, baigné dans son sang.
Au bruit de la lutte, les soldats de la garde accoururent enfm, trop tard. Par une fenêtre, on leur montra, entre des torches, la tête coupée et sanglante de leur maître. Ce tragique spectacle calma du coup toutes les velléités de résistance. Le peuple fit comme l'impératrice : il se donna à Tzimitzès et l'acclama empereur.
THÉOPHANO 241
Théophano, qui avait tout préparé, qui avait comme par la main conduit les assassins, comptait bien profiter du meurtre. Mais Thistoire a de la morale quelquefois : la basilissa en fit sans tarder Texpérience.
Une fois encore, le patriarche Polyeucte fit paraître son indomptable énergie. Il était ouvertement brouillé avec le défunt basileus. Pourtant, lorsque Jean parut aux portes de Sainte-Sophie pour ceindre dans la Grande Église la couronne impériale, inflexible, le prélat lui en refusa Feutrée, comme souillé du sang de son parent et de son maître, et il lui signifia qu'il ne pourrait point pénétrer sous les voûtes saintes, tant que les meurtriers n'auraient pas été punis et que Théophano n'aurait point été chassée du palais. Entre le trône et sa maîtresse, Tzimitzès n'hésita pas un instant. Il nia impudemment sa participation au crime, et, pour se mieux disculper, conformément aux ordres de Polyeucte, il dénonça ses complices et sacrifia Théophano. Elle avait rêvé d'épouser l'homme qu'elle aimait, de partager avec lui ce pouvoir qui lui él^it si cher : ce fut son amant lui-même qui décida sa chute ; il l'envoya en exil aux îles des Princes, dans un des monastères de Proti.
Mais, énergique comme elle était et se sentant toujours belle, — elle avait à peine vingt-neuf ans, — Théophano ne voulut point se résigner à sa disgrâce. Quelques mois plus tard, elle s'évadait de sa prison, et courait se réfugier dans l'asile de Sainte-Sophie. Comptait-elle sur l'affection de son amant? espérait-
nOUREB BYZANTINES. 16
elle que, les premières difficultés une fois accommodées, Tzimitzès reconnaissant la reprendrait? se flattait-elle d'un regard de ses beaux yeux de le reconquérir? C'est probable. Mais le ministre toutpuissant qui dirigeait là politique du nouveau règne, le parakimomène Basile, mit bon ordre à l'audacieuse tentative de la séduisante souveraine. Sans respect pour la sainteté du lieu, il la fit arracher de la Grande Église et décida qu'elle serait envoyée en Arménie, dans un plus lointain exil. Tout ce qu'elle obtint, ce fut, avant de partir, de revoir une dernière fois l'homme pour qui elle avait tout sacrifié et qui l'abandonnait. Cette suprême entrevue, à laquelle le parakimomène prit la précaution d'assister en tiers, fut, paraît-il, d'une extraordinaire violence. Théophano injuria Tzimitzès cruellement, puis, au paroxysme de la rage, elle se jeta à poings fermés sur le ministre. Il fallut l'arracher de force de la salle d'audience. Sa vie était finie.
Que devint-elle dans son triste exil? que souffrit*, elle dans le lointain monastère où elle traînait sa vie, loin des splendeurs de la cour, loin des élégances du Palais Sacré, avec la rancœur de ses espoirs déçus et le regret de son pouvoir perdu? On l'ignore. En tout cas, si elle avait été coupable, elle expia alors durement ses fautes. Elle languit six années dans sa solitude, jusqu'au jour où Tzimitzès mourut. A ce moment, en 976, elle fut rappelée à Constantinople auprès de ses fils devenus les détenteurs effectifs de l'autorité suprême. Mais, soit que son orgueil fût brisé et son ambition éteinte, soit plutôt que le parakimomène Basile, demeuré tout-puissant, eût imposé cette condition à son retour, elle semble n'avoir plus
THÉOPHANO 243
joué aucun rôle dans TÉtat. Elle mourut obscurément au palais, on ne sait même pas à quelle date, et ainsi jusqu'à la fin la destinée de cette ambitieuse, séduisante et perverse princesse garde quelque chose d'énigmatique et de mystérieux.