CHAPITRE X
ZOË LA PORPHYROQÈNËTE
Au mois de novembre 1028, Constantin VIII, empereur de Byzance, se sentant fort malade et étant d'ailleurs âgé de près de soixante-dix ans, s'avisa qu'il était temps de songer à régler sa succession. On s'étonnera peut-être qu'étant le dernier représentant mâle de la dynastie de Macédoine, Constantin VIII n'eût p' s pensé plus tôt à terminer une affaire aussi importante et aussi nécessaire. C'est que Constantin VIII, toute sa vie durant, n'avait jamais pensé à rien.
Associé depuis Tenfance à son frère Basile II, il avait pendant cinquante ans vécu dans l'ombre de cet énergique et puissant souverain, ne s'inquiétant nullement des affaires publiques, ne prenant du pouvoir que les avantages et les plaisirs. Puis, quand la mort de Basile avait fait de lui le maître unique de l'empire, il n'avait pu se résoudre à renoncer à de vieilles et chères habitudes, et il avait, comme auparavant, continué à se laisser vivre et à laisser tout à
Tabandon. Grand dépensier, il avait gaspillé à pleines mains les économies qu'avait patiemment accumulées la prudence de son frère. Fort ami du plaisir et de la table — il excellait à régler l'ordonnance d'un repas et il ne dédaignait pas à l'occasion d'inventer des sauces de sa façon, — il s'était avec tant d'entrain donné à ces divertissements qu'il était, à ce régime, devenu goutteux au point de ne pouvoir presque plus marcher. Par surcroît, il adorait l'Hippodrome, se passionnait pour les disputes du cirque, était follement épris des combats de bêtes et des spectacles. Il aimait le jeu enGn, et quand il avait les dés en mains, il oubliait tout le reste, les ambassadeurs qu'il devait recevoir et les affaires qu'il devait traiter; il en oubliait jusqu'à son plaisir favori, la table, et il passait à jouer les nuits tout entières. On conçoit qu'entre tant d'occupations absorbantes, il ait oublié aussi qu'il était le dernier homme de sa race et qu'il ne laissait pour héritières que trois filles non mariées. Elles s'appelaient Eudocie, Zoé et Théodora. De l'aînée, Eudocie, l'histoire dit peu de chose. C'était une personne de goûts simples, d'intelligence moyenne, de beauté moyenne également : une maladie qu'elle avait eue tout enfant lui avait abîmé le visage pour jamais. Aussi de bonne heure entra-t-elle dans V un monastère et oncgu^i^^plus ne fît-elle parler d'elle. Ses deux sœurs étaient d'autre sorte, et tout autrement intéressantes; toutes deux pourtant, par un singulier accident, avaient lentement mûri dans l'obscurité du gynécée. Ni leur oncle Basile, qui les aimait bien cependant, mais qui avait, semble-t-il, quelque mépris des femmes, — lui-même ne se maria jamais, — ni leur père Constantin ne s'étaient préoc-
cupés de les établir. Et c'étaient en 1028 des filles très majeures : Zoé avait cinquante ans, Théodora pas beaucoup moins.
C'est à ces deux princesses un peu mûres que devait revenir le trône après Constantin VIII. Mais quoique, depuis Tavènement de la maison de Macédoine, le principe de la légitimité eût fait assez de progrès à Byzance pour que nul ne prît ombrage de voir l'empire passer à des mains de femmes, le basileus s'avisa pourtant qu'en ces conjonctures délicates, un homme ne serait point de trop au palais, et en toute hâte il chercha pour sa fille Zoé, qu'il préférait et qui lui semblait mieux faite pour le pouvoir, un mari qui, aux côtés de la souveraine, tînt le rôle de prince-époux. Il songea à un noble Arménien, qui s'appelait Constantin Dalassène, et il le fit mander. Mais Constantin était dans ses terres, loin de la capitale, et le temps pressait. Changeant d'idée, l'empereur s'adressa alors au préfet de la ville, Romain Argyre. C'était un homme de haute race et de belle mine, encore qu'il eût soixante ans sonnés; malheureusement il était marié, il aimait sa femme et celleci l'adorait. Cette difficulté n'arrêta pas Constantin VIII. Il avait, quand il voulait quelque chose, des procédés expéditifs et des arguments sans réplique : il donna le choix à Romain entre le divorce et la perte des yeux; et pour faire fléchir plus vite sa résistance et celle de sa femme surtout, il ordonna, feignant une colère violente, d'arrêter incontinent le préfet. A cette nouvelle, la femme de Romain, tout émue, comprit qu'elle n'avait qu'à disparaître, si elle voulait sauver son époux; ella se jeta au cloître, et Romain épousa Zoé. Trois jours après, Constantin VIII mourait,
l'âme tranquille, et ses deux filles avec son gendre prenaient possession de Tempire.
Pendant près d'un quart de siècle, Zoé la Porphyrogénète allait remplir le palais impérial de ses scandaleuses aventures, et son histoire est assurément Tune des plus piquantes que nous aient conservées les annales byzantines, et Tune des mieux connues. Tandis que, pour la plupart des souveraines qui se succédèrent au Palais Sacré, nous sommes si imparfaitement renseignés qu à grand'peine pouvons-nous tracer d'elles d'assez pâles esquisses, il se trouve au contraire que Zoé nous apparaît en une éclatante lumière. Elle a eu en eflfet cette bonne fortune — pour nous — d'avoir pour historien Tun des hommes les plus intelligents, les plus remarquables que Byzance ait produits: c'est Michel Psellos, dont on a publié, voilà quelque trente ans, la chronique ou plutôt les mémoires qu'il composa sur l'histoire de son temps.
Familier de l'impératrice, initié comme grand chambellan et comme ministre à toutes les intrigues de la cour, curieux de tous les spectacles, avide de tous les commérages, indiscret et bavard à plaisir, Psellos a dévoilé avec une complaisance admirable, et parfois avec une liberté de langage prodigieuse, tout ce qu'il a vu ou entendu dire autour de lui. Il n'est pas un secret qu'il n'ait pénétré, pas un détail, et le plus intime même, qu'il n'ait trouvé moyen d'apprendre; et comme il avait infiniment d'esprit, d'humour, de malice, le récit qu'il a fait de ces événements est une des choses les plus piquantes et les plus savoureuses qui se puissent rencontrer. Sans doute il ne faut point prendre à la lettre tout ce qu'il
raconte : il lui arrive d'altérer parfois les faits étrangement, lorsque la politique, où il joua un grand rôle, se mêle trop directement à l'histoire; mais à cela près, il est très véridique, et comme sa badauderie naturelle, toujours à Taffût du moindre événement, lui a fait de bonne heure ouvrir les yeux fort attentivement, il est en général parfaitement informé. Et puis, c'est une telle bonne fortune, parmi tant de secs et ennuyeux chroniqueurs, de trouver enfin un homme de talent qui sait voir et qui sait écrire, un maître dans Tart difficile de peindre des portraits et d'animer des figures, un incomparable conteur de piquantes anecdotes. On a pu sans trop d'exagération dire dePsellos qu'il fait penser à Voltaire; et, en effet, comme Voltaire, il a touché à tout, il a écrit sur tout. On a de lui, outre son histoire, des centaines d'opuscules sur les sujets les plus divers, des discours et des poésies, des lettres et des pamphlets, des traités de philosophie et des ouvrages de physique, des travaux d'astronomie, de physiologie et même de démonologie. Et partout, comme Voltaire, il a porté une verve caustique, un esprit endiablé et une curiosité universelle. Par la hardiesse de sa pensée, par l'originalité de ses idées, Psellos a été l'un des hommes les plus éminents de son temps; par son amour de l'antiquité classique et de la philosophie platonicienne, il est, en plein xi® siècle, comme un précurseur de la Renaissance.
Et sans doute, chez lui, le caractère ne vaut point l'esprit. Par sa médiocrité d'âme, par son goût de l'intrigue, par ses flatteries serviles, ses brusques et scandaleuses volte-face, et la bassesse de ses paling- ? dies, par sa vanité puérile et maladive aussi, Psellos
est un représentant trop complet de ce monde de cour, de cette Byzance pourrie où il vécut. Mais il nous a fait en revanche si bien connaître cette société, qu'il est par là vraiment inestimable. C'est à son livre qu'en ce récit sans cesse il faudra revenir, et c'est à son livre aussi qu'il me faudra parfois renvoyer le lecteur, lorsque ses anecdotes, spirituelles toujours et plaisantes, seront trop malaisées décidément à conter en français.
Au moment où, avec Romain son époux, Zoé montait sur le trône de Byzance, elle était, dit-on, malgré ses cinquante ans, charmante encore absolument. Psellos, qui l'a bien connue, a tracé d'elle un portrait fort intéressant. Elle ressemblait, paraît-il, à son oncle Basile : elle avait de grands yeux, qu'ombrageaient d'épais sourcils, le nez légèrement aquilin, des cheveux blonds admirables. Son teint, et tout son corps, étaient d'une blancheur éblouissante; toute sa personne révélait une grâce et une harmonie incomparables. « Qui n'eût pas su son âge, dit Psellos, aurait cru voir une toute jeune fille. » Elle n'avait pas une ride : « Tout en elle, selon le mot de l'historien, était bien plein et poli ». De taille moyenne, mais svelte et bien prise, elle avait une ligne tout à fait élégante. Et quoique plus tard elle épaissît un peu, sa figure, jusqu'à la fin, demeura prodigieusement jeune. A soixante-douze ans, alors que ses mains tremblantes et son dos voûté dénonçaient sa vieillesse, « son visage, déclare Psellos, brillait d'une beauté
toute fraîche ». Elle avait grand air enlSn, une allure vraiment impériale. Pourtant, elle ne se plaisait point outre mesure aux exigences du cérémonial. Très soucieuse de sa beauté, elle s'aimait mieux en des toilettes simples qu'en ces lourdes robes brochées d'or qu'imposait l'étiquette, que sous la parure pesante du diadème et des bijoux somptueux; « d'une robe légère, selon l'expression de son biographe, elle enveloppait son beau corps ». En revanche, elle adorait les parfums et les cosmétiques; elle en faisait venir de l'Ethiopie et de l'Inde, et son appartement, où de grands feux flambaient toute Tannée pour la préparation des pâtes et des aromates que lui fabriquaient ses femmes de chambre, ressemblait à un laboratoire. Et c'est là d'ailleurs qu'elle vivait le plus volontiers; elle aimait peu l'air vif du dehors, les promenades au travers des jardins, tout ce qui peut ternir l'éclat emprunté d'un visage et altérer une beauté déjà obligée à se défendre.
Moyennement intelligente, et parfaitement ignorante, Zoé était, au moral, vive, emportée, colère. D'une main insouciante et légère, elle décidait de la vie et de la mort, prompte à prendre parti et à changer d'avis, sans beaucoup de logique ni de fermeté, et elle traitait les affaires d'État avec la même frivolité que les amusements du gynécée. Malgré sa belle mine, c'était en somme une souveraine assez incapable, un peu sotte, fort vaniteuse, puérile, capricieuse, versatile, très accessible à la flatterie. Un compliment la ravissait d'aise. Elle était enchantée qu'on lui parlât de l'antiquité de sa famille et de la gloire de son oncle Basile, plus enchantée encore qu'on lui parlât d'elle-même. Et c'était devenu un
jeu parmi les courtisans de lui faire accroire qu'on ne pouvait la voir sans recevoir tout aussitôt le coup de foudre. Dépensière pour elle-même, sottement généreuse pour les autres, elle affectait une prodigalité insensée ; mais à Toccasion elle savait être inexorable et cruelle. En bonne Byzantine enfin, elle était pieuse, mais de cette piété tout extérieure qui brûle de Tencens devant les icônes et allume des cierges aux autels. Et surtout elle était profondément paresseuse. Les affaires publiques Tennuyaient; les ouvrages de femmes ne l'intéressaient pas davantage. Elle n'aimait ni broder, ni tisser, ni filer ; elle restait de longues heures inoccupée, béatement. Et, à la voir ainsi, on conçoit que son oncle Basile, si actif, si infatigable, tout en Taimant bien, la méprisât un peu.
Cette blonde, molle et sotte personne avait par surcroît des hérédités assez inquiétantes. Petite-fille de ce Romain II, qui mourut jeune pour avoir trop vécu, et de la fameuse et perverse Théophano, fille de cet amuseur qu'était Constantin VIII, elle avait de qui tenir ce beau tempérament d'amoureuse qu'elle allait bientôt révéler. Très fière de sa beauté, persuadée qu'elle était irrésistible, furieuse d'avoir perdu au gynécée les plus belles années de sa jeunesse, pleine d'ardeurs insatisfaites et séduite par l'attrait de l'inconnu, elle allait, à cinquante ans sonnés, remplir la ville et la cour du bruit de ses aventures, avec tant de fougue et si peu de retenue que les contemporains ont douté parfois du parfait équilibre de sa raison.
Marié à cette femme capiteuse et curieuse de sensations nouvelles, Romain Argyre considéra qu'il
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devait à lui-môme, à Zoé, au défunt empereur son beau-père et à la raison d'État de donner au plus tôt un héritier à Tempire. Et il me faut ici déjà renvoyer le lecteur à Psellos, pour y voir par quels moyens — magiques et physiologiques tour à tour, — par quelle savante combinaison d'onguents, de frictions et d'amulettes, Romain et Zoé s'appliquèrent à réaliser leur désir. Mais, à ces jeux, l'empereur s'avisa bien vite qu'il avait soixante ans, ce qui est beaucoup, et que l'impératrice en avait cinquante, ce qui est trop; et laissant là la raison d'État et sa femme, il se contenta de bien gouverner la monarchie.
Ce n'était point le compte de la dame. Vivement froissée, dans son orgueil d'abord, d'être ainsi dédaignée, Zoé était mécontente pour d'autres raisons encore, qui n'avaient rien à démêler avec l'amourpropre ni avec la raisonid'État; par surcroît, comme pour combler la mesure, Romain, en même temps qu'il la délaissait, avait eu l'idée de mettre brusquement un frein à ses folles dépenses. Furieuse, et sentant plus vif que jamais en elle l'attrait de l'aventure, Zoé chercha des consolations, et sans peine elle les trouva. Elle distingua Constantin, qui remplissait à la cour les fonctions de grand panetier, et après lui un autre Constantin, de la grande famille des Monomaques, que sa parenté avec l'empereur avait introduit au palais. Tous deux lui plurent un moment par leur bonne mine, leur grâce, leur jeunesse; mais leur faveur dura peu. Bientôt le choix de Zoé se fixa sur un autre amant. Parmi les familiers de Romain 1II> il y avait un eunuque nommé Jean, homme intelligent, corrompu, et très avant dans la faveur du prince. Ce Jean avait un frère, qui s'appelait Michel,
garçon d'une beauté remarquable, à Tœil vif, au teint clair, à la taille élégante, et dont les poètes du temps s'accordent à vanter le charme enveloppant et séducteur. Jean le présenta à la cour : il plut à Tempereur, qui rattacha à son service; il plut davantage encore à rimpératrice, qui du coup s'enflamma pour lui d'une grande passion. Et « comme elle était, dit Psellos, incapable de gouverner ses désirs », elle n'eut de cesse que le beau Michel ne la payât de retour.
Ce fut alors au palais une comédie tout à fait amusante, que Psellos a racontée, non sans quelque malice. Autrefois Zoé détestait cordialement l'eunuque Jean ; maintenant, pour avoir l'occasion de parler de celui qu'elle aimait, elle lui faisait bon visage, le mandait auprès d'elle et le chargeait de dire à son frère qu'il trouverait, chaque fois qu'il se présenterait, bon accueil chez sa souveraine. Le jeune homme, qui ne comprenait rien à cette bienveillance subite et extraordinaire, s'en venait faire sa cour à Zoé, l'air assez embarrassé, la mine troublée et rougissante. Mais la princesse l'encourageait; elle lui souriait d'un air aimable, elle relâchait en sa faveur la rigueur de son terrible sourcil, elle allait jusqu'à faire des allusions discrètes aux sentiments qu'elle éprouvait. Michel, d'ailleurs stylé par son frère, finit par comprendre. Il devint audacieux; des gestes tendres il passa aux baisers ; bientôt il osa encore davantage^ « moins séduit peut-être, dit l'impertinent Psellos, par les charmes de cette dame un peu mûre que flatté en son orgueil de la gloire d'une aventure impériale ». Zoé, très sérieusement éprise, commit alors toutes les imprudences. On la vit en public embrasser son
amant, s'asseoir avec lui sur la même chaise-longue. Naturellement elle se plaisait à parer son favori comme une idole, elle le couvrait de bijoux et de vêtements somptueux, elle le comblait de cadeaux magnifiques. Elle fit mieux : elle eut un jour Tidée de le faire asseoir sur le propre trône de l'empereur, diadème en tête et sceptre en main, et se pressant contre lui, elle l'appelait des noms les plus tendres : « Mon idole, ma fleur de beauté, joie de mes yeux, consolation de mon âme ». Un des familiers du
palais, qui entra par hasard, faillit, devant ce spectacle imprévu, tomber en faiblesse de saisissement; mais Zoé, sans se déconcerter, lui ordonna de se prosterner aux pieds de Michel : « C'est lui, déclarait-elle, qui est dès maintenant, et c'est lui qui un jour sera vraiment l'empereur ».
Toute la cour connaissait la liaison de Michel et de Zoé. Seul, naturellement, Romain ne s'apercevait de rien. Quelques-uns de ses familiers, et sa sœur Pulchérie, qui détestait l'impératrice, crurent devoir l'éclairer. Mais l'empereur ne voulut rien croire : et comme c'était un prince plutôt débonnaire, il se contenta de faire venir Michel dans son cabinet, et lui demanda ce qu'il y avait de vrai dans toute cette histoire. L'autre protesta qu'il était la victime innocente d'odieuses calomnies ; et le basileus persuadé l'aima encore plus qu'auparavant. Il en vint, pour lui marquer sa confiance, jusqu'à l'introduire dans l'intimité de la chambre impériale ; le soir, quand il était couché dans son lit aux côtés de Zoé, il appelait le jeune homme dans la ruelle et le priait de lui frictionner les pieds. « Est-il croyable, dit un chroniqueur un peu prude^ qu'en ce faisant il ne lui soit jamais arrivé
de toucher les pieds de la basilissa? » Romain ne s'en inquiétait guère ; cet empereur n'était pas un jaloux.
Aussi bien quelque chose achevait de le rassurer, s'il en était besoin. Le beau Michel souffrait d'une maladie très fâcheuse : il avait des attaques d'épilepsie. « Vraiment, déclarait le souverain, un tel homme ne saurait aimer ni être aimé. » Pourtant, à la longue, Romain ne put plus guère douter de son infortune; mais, étant philosophe, il préféra s'obstiner à ne rien voir. Il connaissait Zoé; il savait que, s'il lui enlevait Michel, il risquait fort de la lancer en de nouvelles et plus nombreuses aventures ; et jugeant que pour la dignité impériale une liaison unique et durable valait mieux qu'une succession de scandales éclatants, systématiquement il fermait les yeux à l'évidence. « Et la liaison de l'impératrice, dit Psellos, était ouvertement déclarée, et elle semblait avoir acquis force de loi. »
Cependant Romain changeait à vue d'oeil. Il ne mangeait plus, il dormait mal; son caractère s'altérait. Il devenait violent, colère, désagréable; il ne riait plus, il se défiait de tout le monde, il se fâchait pour un rien; surtout il dépérissait lamentablement. Il s'obstinait à faire consciencieusement son métier d'empereur; mais, sous ses beaux habits de parade il avait l'air d'un mort, le visage ravagé, le teint jaune, le souffle court et haletant; ses cheveux tombaient par larges plaques. Il paraît que Michel et Zoé avaient fait prendre à l'infortuné souverain, pourtant bien peu gênant, un poison lent qui devait les débarrasser de son importune présence. Mais les choses n'allaient point assez vite encore au gré de l'impératrice anrfbureuse. En conséquence, comme, le
matin du jeudi saint, Terapereur était allé prendre un bain, au moment oti, selon son habitude, il plongeait la tête dans l'eau de la piscine, quelques serviteurs avertis la lui maintinrent dans cette position un peu plus longtemps qu'il n'eût fallu ; on le retira de Feau évanoui et aux trois quarts asphyxié. On le porta sur son lit, respirant à peine ; il ne pouvait plus parler; cependant, revenu à lui, il cherchait encore à exprimer par signes ses volontés. Mais, voyant qu'on ne le comprenait pas, il ferma les yeux tristement, et après quelques râles il expira. Zoé, dans ces circonstances, n'avait pas même pris la peine de dissimuler ses sentiments. Accourue, au premier bruit de l'accident, dans la chambre impériale, afin de se rendre compte par elle-même du point où en était son mari, elle ne jugea pas utile d'assister à son heure dernière. Elle avait de plus pressants soucis.
Zoé ne songeait qu'à une chose : assurer l'empire à Michel. Vainement les gens de la cour, les vieux serviteurs de son père Constantin, l'exhortaient à réfléchir un peu, à ne donner sa main qu'au plus digne, à ne point surtout se mettre trop pleinement dans la dépendance de son nouvel époux. Elle ne pensait qu'à son amant. L'eunuque Jean, d'autre part, fin politique, la pressait de se décider au plus vite : « Nous sommes, lui disait-il, tous perdus, si Ton tarde ». Sans plus attendre donc, dans la nuit môme du jeudi au vendredi saints, Zoé fait appeler Michel au palais; elle lui fait revêtir l'habit impérial» lui met la couronne
sur la iéte, l'installe sur le trône, prend place à ses côtés, et ordonne à tous les assistants de le reconnaître pour leur souverain légitime. Le patriarche, mandé en pleine nuit, accourt en toute hâte. Il croyait rencontrer Romain ; à sa place il trouva, dans le grand Triclinium d'or, Zoé et Michel en costumes de parade, et rimpératrice lui demanda de bénir sans délai son mariage avec le nouveau basileus. Le prélat hésitait : pour le convaincre, on lui fit un riche cadeau de cinquante livres d'or, et on lui promit une somme égale pour son clergé : devant ces arguments il s'inclina et obéit. Le lendemain matin, le Sénat était convoqué à son tour pour offrir ses hommages au maître du jour et rendre les derniers devoirs à celui de la veille. Et pendant que Ton emportait, à visage découvert, selon l'usage , Romain III méconnaissable et déjà décomposé, — Psellos, qui a vu passer le cortège, a fait de ce spectacle un tableau d'un réalisme tout à fait saisissant, — au Palais Sacré, les grands dignitaires se prosternaient respectueusement devant Michel et baisaient la main de l'heureux parvenu. Zoé n'avait pas mis vingt-quatre heures à devenir veuve et à se remarier.
L'âme du nouveau gouvernement fut l'eunuque Jean, le frère de l'empereur. C'était un homme à l'esprit vif, à la décision prompte, au regard hautain et dur, un politique remarquable et un financier de premier ordre. Admirablement instruit des affaires publiques, parfaitement informé de tout ce qui se passait dans la capitale et dans l'État, il poursuivait jusque dans le bruit des fêtes et le tumulte des banquets la réalisation de ses idées et de ses ambitions. Dans la chaleur même des festins, il surveillait
attentivement ses convives, et il avait cette faculté précieuse de garder, môme lorsqu'il était gris, le sou' venir exact de tout ce qu'autour de lui on avait dit après boire. De sorte qu'il inspirait à tous une terreur salutaire et qu'on le redoutait plus encore peut-être quand il était ivre que lorsqu'il était à jeun. Absolument dévoué à son frère qu'il adorait, ambitieux pour lui seul, il mettait à son service son intelligence, son habileté, sa profonde connaissance des hommes. C'est lui qui jadis avait jeté Michel dans les bras de Zoé; maintenant que, grâce à elle, il l'avait fait empereur, il jugeait que la reconnaissance était chose superflue à l'égard de la souveraine. Au lendemain de son élévation, le basileus s'était montré d'abord fort aimable pour Zoé, docile à toutes ses volontés, cherchant toutes les occasions de lui plaire. Sous l'influence de son frère, il ne tarda pas à changer d'attitude : « Je ne puis, dit Psellos, l'en louer ni l'en blâmer. Je n'approuve point assurément qu'on se montre ingrat pour sa bienfaitrice. Et, cependant, je ne puis lui reprocher d'avoir craint qu'elle lui fît subir le même sort qu'à son premier mari ». Michel connaissait trop Zoé pour n'être point tenté de se défier d'elle.
Il commença par envoyer en exil les favoris qu'elle avait distingués autrefois. Puis, sur les conseils de son frère, résolument il prit en main le pouvoir, et il ordonna à l'impératrice de se renfermer dans le gynécée et de s'abstenir désormais de paraître dans les processions officielles. En même temps il lui enlevait ses eunuques, les plus fidèles de ses femmes, et à leur place, pour la surveiller, il installait auprès d'elle des dames de sa propre parenté. Un officier dévoué à Michel fut chargé du service d'honneur de
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la souveraine, et elle fut bientôt à ce point séquestrée qu'elle ne put plus recevoir personne, à moins qu'on ne sût au préalable quel était le visiteur et ce qu'il avait à dire à la basilissa. On lui défendit même de sortir de son appartement, de se promener, d aller au bain, sans Tautorisation expresse de Fempereur. Zoé était exaspérée de ces traitements, mais eUe n'avait nul moyen de résistance. Faisant donc contre mauvaise fortune bon cœur, elle affecta une inaltérable douceur et une parfaite résignation; elle supporta sans se plaindre les outrages et les humiliations qu'on lui infligeait, n'adressant aucun reproche à Michel, ne récriminant contre personne, gracieuse pour les geôliers mêmes qu'on avait préposés à sa garde. Mais, après tout ce qu'elle avait fait pour son ancien amant, le coup était dur autant qu'inattendu.
Ce qui lui était plus pénible encore, c'est que ce Michel, que jadis elle avait tant aimé, maintenant s'éloignait d'elle avec horreur et ne voulait même plus la voir. Outre qu'il éprouvait quelque embarras d'avoir répondu à ses bienfaits par tant d'ingratitude, il se sentait devenir de plus en plus malade; ses crises d'épilepsie augmentaient de fréquence et d'intensité, et il redoutait sans cesse qu'il lui en survînt une en présence de Zoé. Puis, comme ce n'était pas un mauvais homme, il avait des remords et il cherchait à expier ses péchés. Il ne vivait plus que dans la société des moines, il s'entourait au palais d'ascètes en haillons ramassés dans la rue, et humblement, pour faire pénitence, il se couchait à leurs pieds, le corps étendu sur une planche, la tête reposant sur une pierre. Il bâtissait des hôpitaux, des églises ; il vouait un culte spécial
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à Démétrius, le grand saint de Thessalonique ; il avait une dévotion particulière pour Cosme et Damien, les saints médecins, qui avaient la réputation à Byzance de guérir les maladies les plus incurables. Mais rien ne calmait ses souffrances ni ses inquiètes agitations. Alors ses directeurs de conscience, à qui il avait confessé ses folies et ses crimes, lui avaient ordonné de rompre toutes relations charnelles avec sa femme. Et dévotement il obéissait à leurs injonctions.
A la longue pourtant, Zoé, sevrée de tout ce qu'elle aimait, se révolta. Elle se savait populaire dans la capitale, comme femme et comme héritière légitime de la monarchie, et aussi pour les largesses qu'elle avait toujours libéralement répandues. Elle ^ s'insurgea donc contre le traitement qu'on lui faisait subir; bientôt elle osa davantage : elle essaya, dit-on, de faire empoisonner le premier ministre, comptant bien qu'une fois soustrait à cette fatale influence, Michel, qu'elle aimait toujours, lui reviendrait docilement. Sa tentative échoua, et le seul résultat qu'elle obtint fut une aggravation de ses peines. Et les choses durèrent ainsi jusqu'à la mort de l'empereur. De plus en plus malade, affaibli encore par le sursaut d'énergie qui l'avait mis debout un instant pour dompter la révolte des Bulgares, Michel se voyait mourir. Bourrelé de remords, désireux d'achevei* au moins sa vie pieusement, il se fit, au mois de décembre 1041, transporter dans un couvent qu'il avait fondé, et, selon l'usage de beaucoup de Byzantins, il y revêtit, pour finir en sainteté, la robe noire des moines. Quand cette nouvelle parvint au gynécée impérial, Zoé, folle de douleur, voulut revoir une
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dernière fois ce mari, cet amant, qu'elle ne pouvait oublier et, au mépris de Tétiquctte, sans souci du décorum, elle courut à pied au monastère, pour lui dire un suprême adieu. Mais Michel, avide de mourir en paix, refusa froidement de recevoir la femme qui l'avait adoré et perdu. Peu après, il expirait.
Depuis longtemps, en prévision de cet événement, Teunuque Jean avait pris ses précautions. La mort de Michel IV, en rendant nécessairement à Zoé la plénitude et la libre disposition de l'autorité suprême, devait forcément ruiner toutes les espérances que ce grand ambitieux avait formées pour les siens. Aussi avait-il suggéré à son frère d'associer en son vivant à l'empire un de leurs neveux, qui s'appelait également Michel, et de proGter de la popularité de Zoé pour donner à cet intrus une investiture légitime, et lui frayer ainsi le chemin du pouvoir. On avait donc proposé à la vieille impératrice d'adopter ce jeune J homme; et, chose étrange, malgré les avanies qu'on lui avait faites, Zoé avait été trop heureuse de consentir au désir que lui exprimait son mari. Solennellement, dans l'église des Blachernes, en présence du peuple assemblé, elle avait déclaré devant les saints autels qu'elle prenait pour fils le neveu de son époux, après quoi le nouveau prince impérial avait reçu le titre de César et le rang d'héritier présomptif.
Comme tous les gens de sa famille, Michel V était de fort modeste origine. Son père avait même exercé sur le port le métier de calfat, et c'est pourquoi le
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peuple de la capitale, toujours prompt à la raillerie, donna bien vite au jeune César le sobriquet de Michel Galaphate ou le calfat. Lui-même était un assez triste sire, méchant, ingrat, dissimulé, plein d'une sourde rancune contre tous ses bienfaiteurs. Son oncle Tempereur Michel, qui le connaissait bien, Taimait peu, et quoiqu'il l'eût approché du trône, il le tenait à l'écart des affaires et de la cour. Son oncle l'eunuque Jean, quoique son neveu affectât pour lui une profonde déférence, se défiait de lui également. Il allait amplement justifier toutes les craintes qu'il inspirait.
La transmission du pouvoir se fit toutefois sans difficultés, quand Michel IV mourut. La vieille Zoé, avec son âme faible, si « facile à prendre », comme dit Psellos, se prêta à tout ce qu'on voulut. L'eunuque Jean, son ennemi et son persécuteur d'autrefois, n'eut qu'à lui témoigner de grands respects ; il se jeta à ses pieds, lui déclara que rien dans l'État ne pouvait être fait sans elle ; il lui jura que son fils adoptif, s'il montait sur le trône, n'aurait que le nom d'empereur, et qu'elle détiendrait toute la réalité du pouvoir. Fascinée par cette habile comédie, ravie de ce retour imprévu de politesses et d'influence, elle consentit, selon son habitude, à tout ce qu'on souhaitait d'elle, et Michel V fut proclamé basileus.
Le nouveau prince récompensa mal tous ceux qui l'avaient élevé. Il commença par se débarrasser de son oncle Jean, et à sa place il installa comme premier ministre, avec le titre de nobilissime^ un autre de ses oncles, Constantin. Puis il s'avisa que Zoé le gênait. Lui aussi, comme jadis Michel IV, avait marqué d'abord de grands égards à sa mère adop-
tivc : u C est mon impératrice, répétait-il en parlant d'elle, c'est ma souveraine. Je suis tout à elle! » Mais bientôt il la tint à Técart, lui rognant l'argent nécessaire à ses dépenses, lui refusant les honneurs dus à son rang, la reléguant dans le gynécée sous une étroite surveillance, lui enlevant ses femmes, se moquant d'elle ouvertement. Autour de lui, ses familiers déclaraient à Tenvi qu'il ferait sagement de détrôner la vieille princesse, s'il ne voulait pas subir le sort de ses prédécesseurs. Michel V se jugea de force à tenter l'aventure . Il se croyait populaire dans la capitale : ne l'avait-on point, aux récentes fêtes de Pâques, accueilli dans les rues avec un enthousiasme indescriptible, au point que, sous les pieds de son cheval, les routes étaient jonchées de tapis précieux? Confiant dans son étoile, fier de ce qu'il osait entreprendre, méprisant tous les conseils, le 18 avril 1042, il se résolut à chasser sa bienfaitrice.
Dans la nuit du dimanche au lundi, Zoé fut arrêtée dans son appartement, sous le prétexte qu'elle avait voulu empoisonner l'empereur, et malgré ses cris et ses protestations, embarquée précipitamment, avec une seule femme de chambre pour la servir, sur un navire qui la conduisit à l'île voisine de Prinkipo. Là, conformément aux ordres du basileus, elle fut enfermée dans un monastère, revêtue de Thabit des religieuses, et les ciseaux firent tomber ses longs cheveux, gris maintenant, qu'on porta à Michel V, pour lui marquer que ses volontés avaient été exécutées. Ainsi débarrassé de l'impératrice, et la croyant pour jamais morte au monde, le prince rassembla le Sénat et proclama solennellement la déchéance de la souveraine. Mais il avait compté sans
rattachement traditionnel du peuple pour la maison de Macédoine. Aussitôt que se répandit dans la ville la nouvelle de Fattentat, une agitation très vive se manifesta; ce n'étaient partout que visages en deuil, mines irritées, conversations inquiètes, rassemblements tumultueux, que dispersaient à grand'peine les soldats de la garde; les femmes, en particulier, se montraient très excitées et remplissaient les rues de leurs clameurs. Aussi, lorsque, sur le Forum de Constantin, le préfet de la ville apparut pour donner lecture à la foule du message impérial qui annonçait Tévénement, à peine avait-il terminé sa communication qu'une voix cria brusquement : « Nous ne voulons point du calfat pour empereur! Nous voulons l'héritière légitime, notre mère Zoé! » Une clameur immense répondit à ces paroles : « Mort au calfat ! » La révolution éclatait.
En hâte, le peuple s'arme de tout ce qui lui tombe sous la main, et le flot déchaîné roule à travers la cité. Les prisons sont forcées, les maisons incendiées ou mises au pillage. Le palais bientôt est attaqué. Sur le conseil de son oncle Constantin, qui bravement, avec les gens de sa maison, s'était porté au secours du basileus et avait organisé la défense, Michel V se résolut à faire une concession aux émeutiers. En hâte, on alla chercher Zoé dans son monastère, et on la ramena au Palais Sacré, fort inquiète de ce qui allait lui arriver. Précipitamment, sans même lui laisser le temps de quitter ses vêtements de religieuse, on la conduisit dans la loge impériale à l'Hippodrome, et avec elle Michel V se présenta à la foule soulevée. Mais, à la vue de la souveraine dépouillée de l'habit impérial, l'exaspéra-
tion du peuple, qu'on avait espéré calmer, ne fit que grandir. Vainement, Tempereur essaya de haranguer les révoltés : on lui répondit par des injures et des pierres ; et rentrant au palais avec la vieille princesse, le malheureux ne songeait plus qu'à assurer son salut par la fuite, lorsque son oncle Constantin, remontant son courage, le décida à résister.
Pendant ce temps, à Sainte-Sophie, un événement imprévu apportait à la sédition une force nouvelle.
Zoé, on le sait, avait une sœur, Théodora. Associée à Tempire à la mort de Constantin VIII, cette princesse n'avait pas tardé, encore que le protocole Teût placée à un rang un peu subordonné, à sembler importune à une aînée qui la détestait. Mise d'abord au palais même sous une discrète surveillance, elle fut accusée ensuite de conspirer contre le pouvoir établi, et, sous ce prétexte, on Téloigna de la cour et on l'exila dans le monastère du Petrion. Puis, quelques mois plus tard, alléguant qu'il était impossible autrement, selon le mot d'un chroniqueur, de mettre fin « aux intrigues et aux scandales », Zoé, de sa personne, se transportait au couvent et faisait, en sa présence, raser les cheveux de Théodora. La vie de la princesse semblait finie. Elle-même, au reste, s'accommodait sans trop de peine de son sort, satisfaite des honneurs extérieurs que lui avait conservés la bienveillance de l'empereur Romain son beau-frère, et peu à peu, dans le cloître où elle était recluse, Théodora tombait dans l'oubli. Michel IV la traita comme il traitait Zoé, assez mal. Michel V fit mieux : il ne paraissait même plus se douter qu'il existât, en dehors de Zoé, une descendante légitime de Constantin VIII, et on l'eût fort embarrassé en lui
demandant si Théodora était vivante ou morte.
La révolution de 1042 remit brusquement au premier rang cette nonne oubliée. Quand Michel V renversa sa bienfaitrice, les insurgés cherchant, pour Topposer à l'usurpateur, un représentant de la légitimité, se souvinrent de Théodora. Elle avait d'ailleurs, parmi les anciens serviteurs de son père, et au Sénat même, conservé des amis. Ces politiques comprirent que la tendre et versatile Zoé pourrait bien, aussitôt rétablie sur le trône, rendre toute sa faveur à l'homme qui l'avait dépouillée et qu'il importait, si l'on voulait tirer tout son effet de la révolution, d'associer à la vieille et indulgente basilissa une plus énergique souveraine. On court donc au monastère du Pétri on, on offre l'empire à la recluse, et comme elle hésitait et se défendait, la foule l'enlève presque de force. On lui jette sur les épaules l'habit impérial, on la hisse sur un cheval, et parmi les épées nues, au bruit des acclamations populaires, elle traverse la ville et se rend à Sainte-Sophie. Le patriarche, très dévoué à la famille de Macédoine, l'y attendait pour la proclamer. L'émeute avait une impératrice.
C'était le lundi soir. Le nouveau gouvernement constitué dans la Grande Église eut pour premier soin de prononcer la déchéance de Michel V, et de nommer, pour s'assurer la capitale, un nouveau titulaire à la préfecture de la ville. Mais, rien n'était gagné tant que le palais tenait. Pendant toute la journée du mardi, on se battit autour de la résidence impériale, et dans les sanglants assauts qu'on lui donna, plus de trois mille victimes tombèrent. Au soir pourtant, sous l'effort des assaillants, les portes forcées cédèrent, et tandis que la multitude s'attar-
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dait au pillage des appartements, Tempereur, avec son oncle le nobilissime et quelques familiers, eut le temps de se jeter dans une barque et de gagner par mer le couvent vénéré du Stoudion. Les deux vaincus, le basileus et le ministre, y revêtirent Thabit des moines, espérant par là sauver leur vie.
Le peuple victorieux était dans la joie. « Les uns, dit Psellos dans un curieux passage, consacraient des offrandes à Dieu ; d'autres acclamaient Fimpératrice ; les gens du commun formaient des chœurs de danse sur les places et chantaient des complaintes sur les événements. » Zoé, que Michel V avant de fuir avait remise en liberté, et qui avait repris tout aussitôt le pouvoir au palais, n'était pas moins heureuse, et en conséquence toute disposée à pardonner. Mais à Sainte-Sophie, dans Tentourage de Théodora, on inclinait moins à Tindulgence, et la multitude, qui avait déjà obligé Zoé à reconnaître sa sœur comme associée, réclamait impérieusement maintenant l'exécution des coupables. Vainement Zoé essaya de persuader le Sénat de l'opportunité de la clémence; vainement, d'un balcon du palais, elle harangua la foule et la remercia. Quand elle vint à parler de l'empereur déchu et demanda ce qu'il fallait faire de lui, un cri unanime lui répondit : « A mort le scélérat, l'infâme! Empale-le! crucifie-le! aveugle-le! »
Pendant que Zoé hésitait, Théodora, sûre de sa popularité, agissait. Par ses ordres, le préfet de la ville arrachait du sanctuaire du Stoudion, parmi les huées de la populace, l'empereur détrôné et le nobi^ lissime, et dans la rue même, sous les yeux des spectateurs, acharnés « comme des bêtes féroces » sur
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leurs victimes, il leur faisait crever les yeux. Puis on les exila. La révolution était accomplie.
Dans cette crise décisive, c'était Théodora qui, par son intervention, son énergie, sa décision, avait vraiment sauvé la situation et, selon le mot de Psellos, « renversé la tyrannie ». Aussi, quoiqu'elle en eût, Zoé dut-elle partager avec sa sœur les fruits de la victoire. Certes, à cette associée qu'elle haïssait elle eût préféré n'importe qui, elle eût mieux aimé, dit Psellos énergiquement, voir sur le trône un valet d'écurie que d'y faire place à Théodora : et c'est pourquoi elle avait mis à sauver Michel V autant de zèle que les partisans de sa rivale en avaient apporté à l'exécuter. Mais Zoé n'avait pas le choix. Le Sénat, le peuple, se déclaraient pour sa sœur. Elle céda. Elle se réconcilia avec Théodora, la serra dans ses bras, lui offrit la moitié du pouvoir, et en grande pompe elle la fît chercher à Sainte-Sophie pour l'installer au Palais Sacré. Théodora, toujours modeste, ne voulut accepter l'empire qu'à la condition de laisser à son aînée la première place, et l'on vit alors cette chose étrange, que Byzance n'avait jamais connue jusqu'ici, le gynécée devenant le centre officiel des affaires publiques, et l'empire gouverné par deux vieilles femmes. Et, chose plus étrange encore, ces deux vieilles femmes surent se faire obéir.
Rarement pourtant deux proches parentes furent, au physique et au moral, plus dissemblables que ces deux sœurs. Autant Zoé était jolie, bien faite, élégante, autant Théodora, un peu plus jeune cependant, était disgraciée de la nature : elle était laide, et sur son corps trop long, sa tête trop petite faisait une étrange dissymétrie. Autant Zoé était vive,
emportée, légère, autant Théodora était posée, calme, lente à prendre une décision. Zoé jetait Tor à pleines mains, gaspilleuse, dépensière, follement généreuse. Théodora comptait fort exactement : très économe, — peut-être parce qu'elle n'avait jamais, avant de régner, eu beaucoup d'argent entre les mains, — elle aimait à entasser ses richesses dans de vastes cofifresforts; elle dépensait peu pour elle-même, n'ayant aucun goût de luxe, et moins encore pour les autres, étant peu encline à donner. Autant enfin Zoé était ardente et passionnée, autant Théodora était chaste, correcte, irréprochable : elle avait toujours énergiquement refusé de se marier. Bonne personne au demeurant, d'abord aimable, d'accueil souriant, réservée, effacée, modeste, elle semblait faite pour les deuxièmes rôles et s'en accommodait volontiers. Elle avait une qualité pourtant; elle parlait bien, et elle aimait à le faire, et elle était aussi, à l'occasion, on Ta vu, capable de quelque énergie. Au total, comme Zoé, elle était médiocre, sans grande fermeté, sans esprit de suite. Mais, malgré cette médiocrité commune, ces deux sœurs étaient trop différentes pour s'aimer beaucoup et s'accorder longtemps.
Psellos a tracé un tableau fort curieux de l'aspect qu'offrait la cour à cette époque. Chaque jour, conformément à rétiquette, les deux impératrices, en costumes de parade, venaient s'asseoir côte à côte sur le trône des basileis. Auprès d'elles, leurs conseillers se tenaient; et tout autour, formant un double cercle, se rangeaient les huissiers, les porte-glaives, les Varangs armés de la lourde hache à deux tranchants, tous baissant les yeux vers la terre, par respect pour le sexe de leurs souveraines. Et les deux princesses
jugeaient, recevaient les ambassadeurs, traitaient les afîaires de l'État, prenant parfois la parole d'une voix douce pour donner un ordre ou faire une réponse, se risquant même de temps en temps à avoir des volontés personnelles. Et civils et militaires s'inclinaient sous ces souples et adroites mains de femmes.
Mais, comme toutes deux étaient assez incapables en somme, ce régime ne pouvait durer. Le luxe de la cour, — tout le monde, comme par un brusque changement de décor, rivalisait de magnificence, — les prodigalités folles de Zoé avaient bien vite fait de vider le trésor. L'argent manquant, la fidélité se relâchait, et de plus en plus le besoin d'une main ferme, d'une main d'homme, se faisait sentir impérieusement. Puis, entre les deux sœurs ennemies, le tête-à-tête, en se prolongeant, devenait embarrassant, et la cour, entre elles, se partageait en deux partis hostiles. Pour mettre fin à cette situation, Zoé pensa qu'il n'y avait qu'une chose à faire, se remarier une troisième fois. Elle avait alors soixantequatre ans.
Sa résolution prise, — et il faut dire, si étrange que la chose puisse paraître, qu'autour d'elle tout le monde l'y encouragea, — la vieille impératrice se mit en quête d'un époux. Elle songea d'abord à ce Cou^^ tantin Dalassène, que Constantin Vlll jadis av^v\, voulu lui donner pour mari. Mais ce grand seigneur^ d'humeur ambitieuse, et qu'on avait même à p\^^ sieurs reprises soupçonné de préparer un cox^^
d'État, ne montra point la souplesse et la déférence qui convenaient à la situation d'un prince-époux. Il parla net, fit ses conditions, annonça de grands projets de réformes, des résolutions viriles et fermes. Ce n'était pas un empereur de cette sorte qu'on demandait au palais : on renvoya ce gêneur dans sa province. Zoé pensa alors à un de ses anciens favoris, le grand panetier Constantin, que la jalousie de Michel IV avait éloigné de Constantinople. Par le caractère, celui-là eût fait l'affaire; malheureusement, comme jadis Romain Argyre, il était marié, et sa femme était moins accommodante que celle de Romain : plutôt que de céder son époux à une autre, elle aima mieux l'empoisonner.
Finalement, après plusieurs essais infructueux, la basilissa se souvint d'un de ses amis d'autrefois, Constantin Monomaque. Parent par alliance de Romain III, il avait, douze ou treize ans auparavant, tenu une grande place à la cour, et par sa beauté, son élégance, son beau langage, l'art qu'il avait d'amuser la souveraine, il avait tant plu à Zoé, qu'on avait beaucoup parlé d'elle et de lui, et que le premier soin de Michel IV, aussitôt monté sur le trône, avait été d'expédier en exil ce familier compromettant. Mais Zoé ne l'avait point oublié : elle avait profité de la révolution de 1042 pour le tirer de disgrâce, et le nommer au poste de gouverneur de Grèce; elle eut ridée maintenant de l'élever plus haut ; et comme son choix agréa fort à son entourage, — toute la cour en effet se passionnait pour cette question du mariage, ; — elle se décida pour lui.
Un des chambellans de FAugusta fut chargé d'aller porter au nouveau favori les ornements impériaux,
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symbole et gage de sa haute fortune, et de le ramener à Constantinople sans délai. Il y fit, le il juin 1042, une entrée solennelle, parmi les acclamations du peuple enthousiaste; puis, en grande pompe, le mariage fut célébré au palais; et quoique le patriarche n'eût point cru pouvoir bénir en personne ces troisièmes noces que réprouvait l'Église grecque (Zoé, on le sait, était deux fois veuve, et Constantin aussi avait été marié deux fois), un prélat byzantin était en général trop bon courtisan et trop fin politique pour tenir longtemps rigueur aux puissances. « Cédant aux circonstances, dit malicieusement Psellos, ou plutôt à la volonté de Dieu », il embrassa cordialement, après la cérémonie, les nouveaux époux. « Était-ce là un acte très canonique, ajoute ironiquement l'écrivain, ou bien était-ce flatterie pure? Je ne sais trop. » Quoiqu'il en soit, Byzance avait un empereur.
Au physique, le nouveau souverain justifiait amplement le choix de l'impératrice. C'était un fort bel homme. « Il était, dit Psellos, beau comme Achille. La nature avait fait de lui un modèle achevé. » Son visage était charmant : il avait le teint clair, des traits fins, un sourire exquis, un rayonnement de grâce répandu sur toute sa figure. Admirablement proportionné, il avait la taille élégante et bien prise, des mains fines et jolies. Pourtant une singulière robustesse se dissimulait sous ces apparences un peu molles. Entraîné à tous les exercices du corps, beau cavalier, excellent coureur, lutteur solide, Constantin cachait en lui des réserves de force. Ceux dont il s'amusait à serrer le bras s'en ressentaient plusieurs jours durant, et il n'y avait
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corps si dur qu'il ne brisât d'un effort de ses mains délicates et bien soignées.
C'était un grand séducteur. C'était par surcroît un homme charmant. Sa voix était douce et il parlait bien. Naturellement aimable, il était toujours gai, toujours souriant, toujours disposé à s'amuser et à amuser les autres. C'était essentiellement un bon garçon, nullement hautain, nullement vaniteux, sans pose et sans rancunes, toujours prêt à faire plaisir à tout le monde. Il avait d'autres qualités encore. Quoique assez prompt à s'emporter, au point qu'à la moindre émotion le sang lui montait au visage, il était arrivé à se dominer absolument ; et toujours maître de lui, il se montrait équitable, humain, bienveillant, pardonnant à ceux-là même qui conspiraient contre lui. « Je n'ai jamais vu, dît Psellos, d'âme plus sympathique. » Il était généreux, jusqu'à la prodigalité, et il disait volontiers, à peu près comme Titus, que quand il n'avait point fait acte d'humanité ou de libéralité, il avait perdu sa journée. A la vérité, son indulgence confinait parfois à la faiblesse : pour faire plaisir à ses favoris, il lui arrivait de distribuer au hasard les plus hautes charges de l'État. Sa générosité allait souvent jusqu'au gaspillage, tant il aimait à voir autour de lui des gens heureux et des visages contents. Il ne savait rien refuser, ni à sa femme, ni à ses maîtresses, la main toujours ouverte, l'humeur toujours prête à s'amuser, et il déclarait volontiers que c'est un\ devoir pour tout sujet fidèle de participer aux plaisirs de la cour.
Sans être un fort savant homme, Constantin était intelligent; il avait l'esprit vif, il se plaisait à la
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société des lettrés. Il admit dans son entourage des savants tels que Constantin Lichoudis, Xiphilin, Jean Mauropous, Psellos; sur leurs conseils, il rouvrit r Université de Constantinople, et y créa une École de droit pour assurer le bon recrutement de l'administration publique. Il fît plus. Au lieu de distribuer les emplois d'après la noblesse des candidats, il voulut les donner au mérite; et pour réaliser cette réforme, lui-même confia le pouvoir aux gens de lettres ses amis. Lichoudis fut premier ministre, Psellos grand chambellan et secrétaire d'État, Xiphilin garde des sceaux, Mauropous conseiller intime. Par tout cela, Constantin s'était rendu très populaire. Enfin il avait du courage. Peut-être, à la vérité, cette vertu, chez lui, provenait-elle surtout de ce fond d'indifférence un peu fataliste dont il faisait volontiers profession et qui l'induisait à ne vouloir point, même pendant la nuit, de gardes à la porte de son appartement. Mais, quelle qu'en fût l'origine, ce courage était réel et se manifesta en mainte occasion. Et si l'on considère au total que, sous le règne de Constantin Monomaque, l'empire byzantin, plus d'une fois victorieux et généralement paisible, conserva dans le monde tout son prestige d'antan, peut-être en conclura-t-on que ce prince ne ^
fut point en somme un si mauvais souverain que le dirent plus tard ses détracteurs.
Malheureusement, des défauts graves gâtaient ces incontestables qualités. Monomaque aimait le plaisir, les femmes, la vie facile et luxueuse. Parvenu à l'empire par un coup de chance, il vit surtout dans le pouvoir suprême le moyen de satisfaire ses fantaisies. « Échappé à une violente tempête, dit joliment
Psellos, il avait abordé aux rives heureuses et au port tranquille de la royauté, et il ne se souciait pas d'être rejeté en pleine mer. » Aussi s'inquiétait-il peu des affaires publiques, en laissant le soin à ses ministres. Le trône n'était pour lui, selon le mot de Psellos, que « le repos de ses fatigues et la satisfaction de ses désirs ». Comme Ta dit un historien moderne, « après un gouvernement de femmes, on avait un gouvernement de viveur et de jouisseur* ». De tempérament fort amoureux, Constantin avait toujours aimé les aventures et il en avait eu, avant son avènement, quelques-unes d'assez retentissantes. Deux fois marié et resté deux fois veuf, il s'était consolé en s'éprenant d'une jeune fille, nièce de sa seconde femme, et qui appartenait à l'illustre famille des Skléros. Elle s'appelait Sklérène; elle était jolie, intelligente ; Psellos, qui Ta connue, a fait d'elle un portrait tout à fait séduisant : « Ce n'était pas, dit-il, qu'elle fût d'une beauté irréprochable ; mais elle plaisait par une conversation exempte de malice et de médisance. Telle était la douceur et l'aménité de son caractère qu'elle eût pu attendrir des rochers. Elle avait une voix incomparable, une diction harmonieuse et presque oratoire; il y avait sur sa langue un charme naturel, et quand elle parlait, des grâces inexprimables l'accompagnaient. Elle aimait, ajoute l'homme de lettres, à m'interroger sur les mythes helléniques, et mêlait à sa conversation ce qu'elle avait appris des hommes de science. Elle possédait, à un degré que nulle femme n'a jamais atteint, le talent de savoir écouter ^ ».
4. Rambaud, Michel Psellos {Rev. hist., t. III, 1877). 2. J'emprunte pour ce passage la traduction qu*en a donnée M. Rambaud dans l'article précédemment cité.
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Comme à Psellos, elle plaisait à tous. La première fois qu'elle parut dans la procession impériale', un courtisan, qui avait de l'esprit et des lettres, la salua, d'une délicate et jolie flatterie, en citant les deux premiers mots de l'admirable passage d'Homère, où les vieillards troyens, assis sur les murailles, disent, en voyant passer la radieuse beauté d'Hélène : « Non, ce n'est point chose blâmable que les Troyens et les Grecs endurent tant de maux pour une femme aussi belle ». L'allusion était fine et flatteuse; tout le monde la saisit au vol et y applaudit. Et n'est-ce point la preuve d'un singulier raffinement de culture dans cette société byzantine du xi' siècle, qui par certains traits nous semble si barbare, et que cette anecdote nous montre si pleine des grands souvenirs de la Grèce classique, si capable d'intelligence subtile, de goût littéraire, de gracieuses et délicates pensées?
Au début de sa liaison avec Sklérène, Constantin Monomaque l'eût épousée volontiers. Mais l'Église grecque, on le sait, était fort rigide pour les troisièmes noces, surtout quand ceux qui les voulaient contracter étaient de simples particuliers; Constantin n'osa braver ses défenses. Il vécut donc avec sa maîtresse, et ce fut la grande passion de sa vie. Les deux amants ne pouvaient se passer l'un de l'autre ; le malheur même ne les sépara point. Quand Monomaque fut exilé, Sklérène le suivit à Lesbos, mettant toute sa fortune à sa disposition, consolant sa disgrâce, relevant son courage abattu, le berçant de l'espoir des revanches futures, lui assurant qu'il serait empereur un jour, et que ce jour-là un mariage légitime les unirait tous deux pour jamais. Avec lui,
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sans regrets et sans défaillances, Télégante jeune femme passa sept années dans cette île lointaine, et naturellement, lorsque la fortune mit Constantin sur le trône, il n'eut garde d'oublier celle qui Tavait tant aimé.
Jusque dans les bras de Zoé, il pensait à Sklérène. Il fit tant et si bien que, malgré la jalousie notoire de rimpératrice, malgré les prudents conseils de ses amis et de sa sœur Euprépia, il parvint à rappeler sa maîtresse à Constantinople. Dès le soir de son mariage, il avait parlé d'elle à Zoé, avec une adroite discrétion d'ailleurs, et comme d'une personne à ménager, à cause de sa famille ; bientôt il obtint de sa femme qu'elle écrivît à Sklérène pour l'inviter à venir au palais, en l'assurant de toute sa bienveillance. Là jeune femme, qui se doutait bien que la basilissa ne Faimait guère, n'était qu'à demi rassurée sur ce que cachait ce message; mais elle adorait Constantin; elle revint. Tout aussitôt l'empereur ordonna de construire pour la favorite un palais somptueux; et .chaque jour, sous prétexte de suivre les progrès de la construction, il allait passer de longues heures avec Sklérène. Les gens de la suite impériale, qu'on faisait pendant ces visites manger et boire abondamment, favorisaient de toutes leurs forces ces entrevues, et les courtisans, lorsque, au cours des cérémonies officielles, ils reconnaissaient à l'air ennuyé du souverain le désir qu'il avait d'aller retrouver sa maîtresse, s'ingéniaient à qui mieux mieux à trouver des moyens qui lui permissent de s'échapper vers la bien-aimée.
Bientôt la liaison fut ouvertement déclarée. L'empereur constitua à Sklérène une maison et une garde;
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il la combla de cadeaux merveilleux : c'est ainsi qu'il lui envoya une fois une immense coupe de bronze, ornée de ciselures admirables et toute remplie de bijoux; et chaque jour c'était un nouveau présent, pour lequel il vidait les réserves du trésor. Finalement il la traita comme une épouse reconnue et légitime. Elle eut son appartement au palais, où Constantin allait librement à toute heure, et elle reçut le titre de sébastej qui lui donna rang immédiatement après les deux vieilles impératrices.
Contrairement à ce que tont le monde attendait, Zoé prit la chose avec beaucoup de philosophie : « Elle avait un âge, dit Psellos assez indiscrètement, où Ton n'est plus très sensible à de telles souffrances ». Elle vieillissait, et en vieillissant elle changeait beaucoup. Elle n'aimait plus la toilette, elle n'était plus jalouse, elle devenait pieuse sur le tard. Elle passait de longues heures maintenant aux pieds des saintes images, les serrant dans ses bras, leur parlant, les appelant des noms les plus tendres; et, tout en larmes, elle se roulait devant les icônes en des accès de passion mystique, donnant à Dieu les restes de cet amour qu'elle avait tant prodigué à d'autres. Elle consentit donc sans trop de peine aux plus étranges compromis. Elle rendit à Constantin sa liberté, l'autorisa à cesser toutes relations intimes avec elle, et un acte officiel, qu'on appela « le contrat d'amitié », fut signé à cet effet entre les deux époux et dûment enregistré par le Sénat de l'empire. Sklérène eut rang à la cour ; elle parut dans les processions officielles; on l'appela des noms de souveraine et de basilissa. Zoé regardait tout cela enchantée, souriante ; elle embrassait affectueusement sa rivale et, entre
ses deux femmes, Constantin Monomaque était heureux. On imagina même, pour la commodité du ménage, un arrangement charmant. Les appartements impériaux furent partagés en trois parties. L'Empereur se réserva le centre; Zoé et Sklérène occupèrent Tune les appartements de droite, l'autre ceux de gauche. Et par une convention tacite, Zoé n'entra plus désormais chez le prince que quand Sklérène n'était point auprès de lui et qu'elle savait le rencontrer seul. Et cette combinaison discrète semblait à tout le monde une merveille d'ingéniosité.
Seul, le peuple de la capitale prit moins bien cette étrange association. Un jour que Constantin allait aux Saints-Apôtres, une voix cria dans la foule, au moment où l'empereur sortait du palais : « Nous ne voulons pas de Sklérène pour impératrice ! Nous ne voulons pas qu'à cause d'elle on fasse mourir nos mères Zoé etThéodora! » La multitude fit chorus, une bagarre s'ensuivit, et sans l'intervention des vieilles porphyrogénètes, qui se montrèrent au balcon de la résidence et calmèrent le populaire, Monomaque eût bien pu laisser sa vie dans l'aventure.
Jusqu'au jour où elle mourut, Constantin demeura fidèle à Sklérène. Quand iine maladie subite l'emporta, il fut inconsolable de sa perte. Gémissant comme un enfant, il étala avec ostentation sa douleur; il fit faire à l'aimée des funérailles somptueuses, il ordonna de lui construire un magnifique tombeau. Puis, comme il était homme, il chercha d'autres maîtresses. Finalement, après plusieurs fantaisies, il s'éprit d'une petite princesse d'Alanie, qui vivait comme otage à la cour de Byzance. Elle n'était point, paraît-il, très jolie, mais elle avait, au jugement de Psellos, deux
choses admirables, la peau très blanche et des yeux incomparables. Du jour où l'empereur aperçut cette jeune barbare, il abandonna pour elle toutes ses autres conquêtes; et sa passion en vint à ce point que, lorsque Zoé fut morte, il songea sérieusement, après avoir déclaré publiquement sa maîtresse, à Tépouser en justes noces. Pourtant, il n'osa aller jusque-là, par peur des foudres de l'Église et aussi par crainte des reproches de sa rigide belle-sœur Théodora. Mais du moins il donna à sa favorite le titre de sébaste, le même qu'il avait jadis accordé à Sklérène ; il l'entoura de toute la pompe de l'appareil impérial, il la combla de bijoux et d'or. Et l'on vit la petite Circassienne, la tête et la gorge couvertes d'or, des serpents d'or autour des bras, de lourdes perles aux oreilles, une ceinture d'or et de pierreries enserrant sa taille menue, présider, en vraie beauté de harem, à toutes les fêtes du palais. Pour elle, pour les parents qui chaque année venaient lui rendre visite de l'Alanie lointaine, l'empereur vida ce qui restait d'argent dans le trésor, et à tout venant il la présentait comme sa femme et comme l'impératrice légitime. Elle devait d'ailleurs étrangement attrister les derniers jours du souverain si follement épris de ses beaux yeux.
Ainsi, vers le milieu du xi" siècle, sous le gouvernement de Constantin Monomaque et de Zoé, le palais et la cour de Byzance offraient vraiment un curieux et assez étrange spectacle.
A mener la vie qu'il aimait, l'empereur s'était usé vite. Ce n'était plus le beau Monomaque d'autrefois, si élégant, si robuste. Maintenant il souffrait de l'estomac, et surtout il avait la goutte. Les accès en étaient si violents que ses mains déformées et tordues ne pouvaient plus tenir un objet, que ses pieds douloureux et gonflés se refusaient à le soutenir. Parfois, quand il devait donner audience, il était incapable de se mettre debout; il recevait alors étendu sur son lit; encore la position couchée lui devenait-elle vite intolérable, et sans cesse ses domestiques devaient le déplacer d'un côté sur l'autre. Parler même lui faisait mal souvent. Mais c'est surtout quand il fallait paraître dans les processions ofGcielles que son aspect devenait lamentable. Il se faisait hisser sur un cheval, et il se mettait en route, flanqué de deux solides serviteurs qui soutenaient son équilibre; sur tout le trajet qu'il devait parcourir, soigneusement on enlevait les pierres, pour lui éviter de brusques et trop dures secousses, et le basileus s'en allait ainsi, le visage altéré, la respiration haletante, laissant flotter les rênes qu'il ne pouvait plus prendre en ses mains. Il faut ajouter, à la louange de Constantin, qu'ail supportait son mal avec courage, l'air toujours souriant, l'humeur toujours joviale. Il disait en plaisantant que Dieu lui avait assurément envoyé cette maladie pour servir de frein à ses passions trop ardentes, et il s'amusait à philosopher sur ses souffrances. D'ailleurs, aussitôt qu'il allait mieux, il ne se privait ni d'un plaisir ni d'une maîtresse.
Auprès du souverain, vivaient les deux vieilles porphyrogénètes, devenues un peu maniaques avec l'âge : Zoé passant son temps à fabriquer des par*-
fums, s'enfermant été comme hiver dans des appartements surchauffés, et ne s'arrachant à son occupation favorite que pour brûler de Tencens devant ses chères images et les interroger sur Tavenir; Théodora comptant et recomptant Targent entassé dans ses coffres, se désintéressant à peu près du reste, toute confite en pureté et en dévotion. Autour d'elles évoluaient les maîtresses en titre, Sklérène, la petite princesse d'Alanie et les autres, les courtisans, les favoris, gens d'assez basse extraction souvent, dont s'engouait Tempereur, et qu'il élevait alors aux plus hautes charges de l'État. Et tout ce monde s'amusait énormément et s'efforçait d'amuser le basileus.
Constantin, en effet, aimait à rire. Quand on voulait l'entretenir de quelque affaire sérieuse, le meilleur moyen, le seul, de forcer son attention, c'était de lui débiter d'abord quelque bonne plaisanterie. Un visage grave lui faisait peur; un bouffon conquérait du coup ses bonnes grâces. Au vrai, ce qui le divertissait surtout, c'étaient les grosses farces, les lourdes facéties, les calembredaines un peu extravagantes. La musique, le chant, la danse l'ennuyaient; il voulait des amusements d'autre sorte, et d'un goût souvent assez contestable. Psellos nous a conservé quelques exemples de ces plaisanteries, et il faut avouer que, si elles semblaient drôles au XI* siècle, elles nous paraissent plutôt médiocres aujourd'hui. C'est ainsi qu'un des grands plaisirs de l'empereur était d'entendre quelqu'un bégayer, s'épuiser en vains efforts pour faire sortir les mots distinctement, et on raconte qu'un courtisan eut un très grand succès au palais en simulant une a£)^ie complète, qui peu à peu se résolvait en cris inarti-
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culés et en lamentables bégaiements. Il enthousiasma à ce point Constantin par ce joli talent qu'il devint le favori en titre du prince, et on le vit désormais entrer à toute heure familièrement chez Tempereur, lui serrer les mains et l'embrasser à pleines lèvres, s'asseoir en riant sur «on lit à côté de lui, et parfois même, en pleine nuit, Taller réveiller pour lui conter quelque histoire plus ou moins comique et généralement lui extorquer, à cette occasion, une faveur ou un cadeau.
Ayant partout ses entrées libres, le bouffon s'introduisait jusque dans le gynécée impérial, et il faisait la joie de la cour par les récits qu'il y débitait. Il imaginait des histoires sur la chaste Théodora ellemême, affirmant qu'elle avait eu des enfants, donnant mille détails grivois sur l'aventure et, pour finir, il mimait les prétendues couches de la princesse, imitant les gémissements de l'accouchée, les vagissements de l'enfant nouveau-né, mettant dans la bouche de la vieille et correcte souveraine toutes sortes de propos drôles et risqués. Et tout le monde se pâmait de rire, et Théodora elle-même, et notre homme était la coqueluche du gynécée. Seuls, les gens sérieux souffraient un peu, mais, en bons courtisans, ils faisaient comme les autres. « Nous étions forcés de rire, dit Psellos avec quelque amertume, quand il y avait plutôt lieu de pleurer. »
Sûr de la complaisance universelle, l'étrange favori fît mieux encore. Il se prit d'une belle passion pour la jeune princesse d'Alanie, et comme il était amusant, il eut, paraît-il, assez de succès auprès de la petite barbare. Grisé par cette bonne fortune, et d'ailleurs fort sérieusement amoureux de la belle, il
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eut alors Tidée, dans un transport de jalousie, d'assassiner l'empereur son rival et de se mettre à sa place. On le trouva un soir, un poignard en main, à la porte de la chambre à coucher de Monomaque. On l'arrêta tout aussitôt, et le lendemain, sous la présidence du basileus, un tribunal fut réuni pour le juger. Mais voici le beau de l'aventure . Quand Constantin vit paraître son cher ami chargé de chaînes, son indulgente faiblesse s'émut à ce spectacle, et les larmes lui vinrent aux yeux : « Mais déliez-moi donc cet homme, s'exclama- t-il, mon âme souffre à le voir ainsi ». Puis il demanda doucement au coupable d'avouer franchement ce qui avait bien pu lui donner l'idée de son crime. L'autre expliqua que c'était le désir immodéré qu'il éprouvait de revêtir les ornements impériaux et de s'asseoir sur le trône des basileis. A cette déclaration, Constantin pouffa de rire, et tout aussitôt il ordonna que le caprice de l'homme fût satisfait. Puis, se tournant vers son favori : « Je vais te mettre le diadème en tête, lui dit-il, je te passerai l'habit de pourpre. Rends-moi seulement, je t'en prie, ton visage ordinaire et ton air aimable de tous les jours ». A ces mots, toute l'assistance, et les juges eux-mêmes, ne purent tenir leur sérieux, et un grand festin scella la réconciliation de l'empereur et de son ami.
Encouragé par cette indulgence, notre homme continua naturellement ses entreprises sur la maîtresse du prince. En présence de toute la cour, sous les yeux mêmes du maître, il lui adressait des sourires et lui faisait des signes d'intelligence. Mais Constantin ne faisait que rire de ce manège. « Regarde-le, disaitril à Psellos, le pauvr homme I II l'aime tou-
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jours, el ses malheurs passés ne lui ont pas servi de leçon. » Voilà un «pauvre homme! », qui eût fait plaisir à Molière I
Pendant que le frivole empereur perdait son temps à ces niaiseries, — le mot est de Psellos, — pendant qu'il gaspillait en prodigalités vaines, en fastueuses constructions, en fantaisies enfantines et ruineuses l'argent de TÉtat, négligeant Tarmée, rognant sur la solde, réduisant les effectifs, les événements les plus graves se préparaient pour un avenir prochain. Déjà montaient à Thorizon les deux orages qui allaient bientôt fondre sur Tempire, les Normands à TOccident, les Turcs en Orient. A Tintérieur, le mécontentement du parti militaire, lassé des faiblesses du pou^ voir civil, irrité de la disgrâce des plus illustres généraux, se manifestait en de dangereuses tentatives de pronunciamientos. Et enfin, profitant de Tincurie de Monomaque, un patriarche ambitieux, Michel Céroularios, consommait la rupture entre Byzance et Rome.
En 1050, à l'âge de soixante-douze ans, Zoé la porphyrogénète terminait sa longue et tumultueuse existence. Constantin Monomaque son époux, qui, depuis huit ans, s'était, on l'a vu, passablement désintéressé d'elle, crut de son devoir, lorsqu'il la perdit, de la pleurer consciencieusement. Il fit mieux : il prétendit la mettre au rang des saintes, et il s'appliqua à découvrir toutes sortes de miracles accomplis sur sa tombe, afin de prouver à tous que son âme était parmi les anges. C'était faire beaucoup d'hon-
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neur à cette vieille femme sensuelle et passionnée, qui avait si tristement troublé la ville et la cour du scandale de ses mariages et de ses amours. Aussi Monomaque n'insista-t-il pas plus qu'il ne fallait sur cet essai de béatification ; il se consola vite, on le sait, et trouva surtout dans la mort de Zoé une occasion favorable pour déclarer sa plus récente favorite. Luimême mourait d'ailleurs peu d'années après, le il janvier 1055, au monastère de Saint-Georges-de-Manganes, qu'il avait fondé, et où il s'était retiré vers la fin de sa vie.
C'est alors que, pour la dernière fois, Théodora, la sœur de Zoé, rentra en scène. Depuis le troisième mariage de Zoé, Théodora avait vécu à la cour, associée nominalement à l'empire, ne jouant en fait qu'un rôle très effacé. Tout au plus, depuis la mort de l'impératrice, avait-elle repris un peu plus d'influence, et son beau-frère Monomaque semble avoir eu quelque peur des algarades de la vieille dame. Pourtant cette dernière descendante de la dynastie de Macédoine semblait compter si peu, que Monomaque, sans souci des droits certains qu'elle avait à l'empire, avait songé à désigner un autre héritier pour le trône. Alors, une fois encore, se réveillèrent dans les veines de Théodora le sang fougueux et la fière énergie des grands empereurs ses ancêtres. Résolument, pendant que Constantin Monomaque agonisait, elle prit possession du Grand Palais, forte des droits de sa naissance et du prestige que lui donnaient dans le peuple les souffrances de sa longue vie. Les régiments de la garde se déclarèrent pour elle ; le Sénat suivit l'armée. A soixante-dix ans sonnés, la vieille princesse saisit d'une main ferme le pouvoir.
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Instruite par Texemple de sa sœur, et sachant combien peu il fallait compter sur la reconnaissance des hommes qu'une basilissa associe au trône, Théodora, à la stupéfaction générale, refusa de prendre un époux. Elle prétendit gouverner seule, et comme elle eut la sagesse de se laisser guider par un bon ministre, il semble qu'elle gouverna bien. Sa verte vieillesse excitait au reste Tadmiration universelle. La taille toujours droite, Tesprit toujours vif, elle était capable de travailler sérieusement avec ses conseillers, capable de faire ces longs discours qu'elle aimait; et volontiers elle se laissait persuader par ses amis les moines qu'il lui était réservé de dépasser les bornes ordinaires de la vie humaine.
Pourtant, à la longue, dans la capitale et dans l'empire, tout le monde se lassait de ce gouvernement de femmes, qui durait depuis plus de vingt-cinq ans. Le patriarche Céroularios, devenu depuis la consommation du schisme comme le pape de l'Église orientale, déclarait ouvertement qu'il était fâcheux qu'une femme gouvernât l'empire romain. Le parti militaire, mécontent de la place que tenait la bureaucratie dans l'État, exaspéré par l'injurieuse défiance que la cour marquait aux généraux, s'agitait. Et beaucoup de bons citoyens qui se piquaient, comme Psellos, d'être des patriotes, se souvenant des jours glorieux de Basile II, jugeaient sévèrement ces princesses dont la folle prodigalité, la vanité puérile, les fantasques caprices, l'esprit médiocre, avaient préparé la ruine de la monarchie et introduit dans l'organisme robuste et sain de l'empire les germes mortels de la décadence. Tout le monde réclamait un homme et un soldat. Théodora eut la bonne fortune
de mourir à temps pour ne point voir éclater la crise menaçante, Elle termina sa vie le 31 août 1056.
Avec elle finissait cette maison de Macédoine qu'avait, deux siècles auparavant, installée sur le trône ce Basile dont j'ai dit précédemment les aventures et Tambition. A la fin du ix® siècle, Ténergie sans scrupules de cet habile homme avait, en arrachant la monarchie à la*décadence menaçante, assuré à Byzance deux siècles de gloire et de prospérité. Au milieu du xi' siècle, la mort de sa dernière descendante replongeait à nouveau Tempire dans l'anarchie. Mais, au xi* siècle comme auix®, cette anarchie devait être de courte durée : cette fois encore, un homme se rencontra qui, en fondant la dynastie des Comnènes, donna à l'État byzantin un nouveau siècle de splendeur. Ainsi, dans chaque crise décisive, Byzance a toujours trouvé des sauveurs; à chacune de ses apparentes décadences a succédé une renaissance imprévue, où, selon, le mot d'un chroniqueur, « l'Empire, cette vieille femme, apparaît comme une jeune fille, parée d'or et de pierres précieuses ». De tels retours de fortune peuvent surprendre peut-être ceux qui, dans l'histoire byzantine, ne considèrent que la vie corrompue de la cour et les tumultueuses agitations de la capitale : c'est pourquoi il importe de dire que, si vivant et si pittoresque que puisse être le récit des événements qui s'y accomplissent, Constantinople et le Palais Sacré ne sont point à eux seuls tout l'empire.
Par delà les intrigues et les conspirations de cour, par delà les soulèvements militaires et les discordes civiles, par delà les caprices scandaleux ou puérils de
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ces empereurs dépravés et de ces souveraines perverses, par delà ce monde pourri de viveurs, d'ambitieux et de courtisans, il y a dans la bourgeoisie des grandes villes, dans la grande aristocratie féodale et militaire qui peuple les provinces, chez les rudes paysans de Macédoine ou d'Anatolie, des réserves de sérieux, d'énergie et de force qui longtemps demeurèrent inépuisables. C'est à ces classes moyennes que Tempire byzantin, à tant de tournants de son histoire, a dû ses saints inespérés; c'est par elles, par leurs mâles vertus, que la monarchie byzantine a pu subsister durant tant de siècles; c'est vers elles enfin qu'il faut tourner les yeux, si l'on veut connaître vraiment cette société byzantine, dont l'étude reste à faire presque entière. Sans doute le destin des manuscrits nous a conservé trop rarement les documents qui permettent de reconstituer avec précision ces choses : il en existe pourtant, et c'est d'eux que sont tirés les derniers chapitres de ce livre.