‹ Figures byzantinesChapitre 20 sur 29 · Traduction de M. Rambaud · texte numérisé non relu

Traduction de M. Rambaud

Mais voici, à côté des souvenirs du paganisme, reparaître Byzance chrétienne. Lorsque, à grand'peine, les parents arrachent enfin leur fils du tombeau, en le suppliant d'avoir pitié de leur propre douleur, Psellos tout à coup regarde sa mère, et son émotion redouble. Théodote est vêtue du manteau noir, de la robe sombre des religieuses; ses cheveux sont coupés. Au chevet de sa fille mourante, à l'instant même où la jeune femme vient d'expirer, la tête doucement appuyée sur le sein maternel, Théodote, tout en pleurs, après avoir fermé les yeux de la morte, s'est résolue à se consacrer désormais à Dieu. Auprès d'elle, son mari, effondré de douleur, se lamente et gémit, comme un faible homme qu'il est. Elle, au contraire, se ressaisit, elle exhorte son époux à chercher avec elle la consolation au cloître, elle l'oblige à souscrire au vœu qu'elle formait depuis si longtemps. Près de l'endroit où sa fille était enterrée, s'élevait un monastère de femmes : elle s'y retire, afin d'être plus près de sa chère morte et de Dieu. Elle renonce au monde, aux affections terrestres, et, à son exemple, son mari se réfugie également dans un couvent. De tels renoncements n'étaient point chose rare à Byzance. Dans cette société profondément empreinte de mysticisme, le cloître était l'asile ordinaire des grandes douleurs comme des grandes disgrâces. On n'était point, au reste, pour y vivre, obligé de recevoir les ordres, ni contraint de prononcer des vœux éternels. Entre le couvent et le monde, la séparation n'était point absolue, la barrière point infranchissable. Après y être entré par quelque coup de dépit ou de désespoir, on en sortait sans trop de peine : et de l'intérieur même du monastère, on ne perdait point tout contact

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arec la rie do dehors. Dans sa retraite, Théodote n'eut garde d'abandonner le fils qui lui restait, et quelle aimait tant.

Ce que fut au cloître la vie de cette femme, de tout temps portée à la dévotion et plus exaltée encore par une grande douleur, on n*a point de peine à le deviner. Comme tous les ascètes, elle eut pour souci principal de dompter la chair, « d^asservir la bête », selon l'expression de Psellos, de refréner en elle toute imagination intempestive, tout raisonnement déplacé, toute vaine pensée de gloire mondaine, tout sentiment matériel enfin, afin de vivre toute en Dieu, comme un pur esprit. Elle couchait sur la terre nue, jeûnait, ne buvait que de Teau ; toujours strictement voilée, elle passait de longues heures en prières, espérant trouver dans ces effusions mystiques un moyen de saisir plus pleinement la divinité ; et Psellos nous la peint à ces moments, ravie en quelque sorte en extase, ne bougeant plus, ne remuant plus ni mains, ni pieds, ni tête, semblable aux immobiles icônes qui tapissaient les murailles de Téglise, ne se rattachant plus à la terre que par Féclair dévie qui brillait dans ses yeux. Pourtant, par un point toujours, cette femme était ramenée vers le monde, par la sollicitude qu'elle gardait pour son fils. Près des deux monastères où ses parents s'étaient retirés, le jeune Psellos continuait ses études, et on le voit leur y rendre des visites fréquentes, avoir avec eux de longs entretiens philosophiques ou religieux, chercher sans cesse,

surtout auprès de Théodote, des conseils et des consolations^ Et la clôture était si peu rigide que Cn

venait dîner et passer la nuit.

Et de même, persistante et étroite, l'union de la famille, malgré la séparation de ses membres e retrouvait dans toutes les circonstances solernelles ou douloureuses. Un jour, subitement, le p^re de Psellos tombe malade, et le fils, qui ;embravoir

hom^r'"-'' ^.' *^"^ ^« ^"'" y «vaiten ce bon homme de simplicité charmante, accourt tout éploré

Ztnf t "*'" ?^«^«'« --i est au chevet du mourant; elle console ses derniers moments, reçoit ses denuers conseils, et, avec une douleur sincère eUe pleure la perto de son époux. Et voyez quelles sont les recommandations suprêmes, et si touchantes qu adresse le mourant à son fils : « Je m'en vais, mon enfant, faire le grand voyage. Prends sur toi de ne pas trop pleurer et console bien ta mère >,. Et auprès du ht du mort, le fils et la mère tombent aux bras lun de 1 autre, et, malgré sa piété, malgré son détachement des choses de la terre, Théodote change de couleur et pleure, et ce n'est point sans combat qu'elle se ressaisit enfin. Sans doute alors les enseignements ae 1 bglise lui reviennent à la mémoire ; elle se raisonne, elle se dit que maintenant pour la première fois son mari, délivré des liens du monde, est véritablement affranchi, elle explique à son fils que les larmes qu 11 verse prouvent simplement qu'il ne s'est point encore évadé de sa prison terrestre, qu'il n'a point encore trouvé le port, qu'il erre encore sur la mer orageuse de la vie. Mais ce n'est là que le second mouvement, et il ne me déplaît point de voir l'immo-

bile icône s'émouvoir d'abord et s'attendrir comme une femme. Sa piété, si grande fût-elle, n'avait point oblitéré en elle tout autre sentiment.

Après cette nouvelle épreuve, la dévotion pourtant se fit plus ardente encore dans cette âme passionnée. Dans son désir de retrancher de sa vie tout le superflu, elle supprimait même le nécessaire et son corps devenait, à ce régime, fluet, diaphane, presque aérien. Vainement les siens blâmaient les excès de son ascétisme; vainement son vieux père lui faisait des reproches et la pressait de changer d'existence. Si parfois elle se laissait fléchir à ces tendres représentations, si elle se résignait, pour faire plaisir à ses proches, à ordonner un repas plus copieux, au moment de se mettre à table elle se reprenait, sentait la profondeur du péché qu'elle allait commettre, et vite elle commandait qu'on cherchât dans la rue quelque pauvresse, pour manger à sa place le dîner préparé; et toute joyeuse d'avoir échappé à la tentation, elle appelait son invitée de hasard sa bienfaitrice et sa libératrice. Mais, à ce régime, elle allait s'afTaiblissant de jour en jour; maintenant, pour se rendre à l'église et s'y tenir debout pendant l'office, il lui fallait le bras de deux servantes. Et par tout cela, Théodote avait acquis un grand renom de sainteté.

Pourtant elle n'avait toujours pas pris l'habit des religieuses, se jugeant en sa modestie indigne d'un tel honneur, et cependant, se sentant mourir, elle aspirait ardemment à ce suprême bien. Cette fois encore, chose curieuse, ce fut un rêve qui détermina sa décision. Une de ses amies du couvent eut un ^onge. Il Jui serjc^bla qu'elle était à l'Hippodrome,

dans la loge impériale, et qu'elle y voyait,, autour d'un mystérieux trône d'or, si éblouissant qu'à peine on le pouvait regarder, d'autres trônes, également en or ou en ivoire, rangés en demi-cercle; parmi eux, un peu à l'écart sur la droite, était placé un trône fait d'une matière spéciale et inconnue, sombre et brillante tout ensemble. Et comme elle demandait à qui ce beau siège était destiné, une voix lui répondit que c'était le trône de Théodote. « L'empereur — entendez le roi des cieux — a ordonné qu'on le prépare, car elle doit venir s'y asseoir bientôt. » C'était l'avertissement de la mort prochaine, et l'annonce aussi de la future sainteté. Théodote se résolut à prendre le voile.

Ce fut une solennelle et émouvante cérémonie. L'église du monastère était parée comme pour une fête ; les religieuses remplissaient l'abside ; le prêtre était à l'autel, Psellos aussi était présent, au premier rang de la foule assemblée. A l'étonnement général, la professe, si affaiblie d'ordinaire, si épuisée qu'on s'attendait à la voir apporter en litière, par un suprême effort d'énergie, se remit debout pour ce grand jour. Illuminée d'une beauté surnaturelle, « comme une fiancée qui va vers l'époux, » elle apparut sans personne pour la soutenir, s'avança d'un pas ferme vers l'autel, et, durant tout le long office de la consécration, elle se tint debout sans fléchir. Elle reçut des mains du prêtre l'anneau d'or, les sandales, la croix; puis elle communia. Psellos, très ému, était tombé aux pieds de la sainte femme. Alors, se tournant vers lui, la mère lui dit d'une voix douce: « Puisses-tu, toi aussi, mon fils, rencontrer un jour tous ces biens », En même temps, son visage chan-

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geait d*aspeci, une clarté snrnaturelle s'allumait dans ses regards. C'était la fin. Elle voulut prendre alors un moment de repos et s^assit sur un siège bas. Puis, tout à coup, comme si elle eût aperçu sur sa droite quelque chose d'invisible aux regards des hommes, elle eut un sursaut et s'affaissa évanouie. Quand elle revint à elle, une dernière fois elle appela son fils chéri, elle le réclama avec instance, et elle mourut doucement, fidèle jusqu'à la fin aux deux sentiments qui avaient rempli et dominé sa vie : Tamour maternel et Tamour de Dieu.

Ce que fut la douleur de Psellos, arrivé trop tard pour recevoir le baiser suprême de sa mère, on le devine, et lui-même nous Ta dit. « Je tombai par terre comme mort, écrit-il, ne sachant plus rien de ce qui m'entourait, jusqu'au moment où les assistants, me jetant de l'eau froide au visage et me faisant respirer des parfums, m'eurent rappelé à la vie. » Je passe sur la lamentation funèbre qu'avec son ordinaire facilité il irapBovisa devant le cercueil de la morte. Il vaut mieux dire quelles funérailles Constantinople fit à Théodote. La ville entière s'y associa, chacun voulant toucher une dernière fois le corps, les mains, le visage de la pieuse femme. Les assistants déchirèrent, pouf s'en partager les morceaux et les conserver comme des reliques, la dernière robe qu'elle avait portée, et le vieux père de la défunte, debout près du lit où reposait le cadavre, pouvait dire justement à sa vieille mère qui sanglotait : « Crois-moi, femme, tu as donné le jour à une sainte et à une martyre ».

Ce n'est point cependant par sa fin pieuse, par les dernières années de sa vie dévote, que Théodote est surtout intéressante. Elle Test bien davantage par le grand amour qu'elle eut pour son fils. Toute sa vie, Psellos demeura persuadé que, du haut du ciel, celle qui avait dirigé sa jeunesse continuait à veiller tendrement sur lui, et plus d'une fois le philosophe se reprocha d'avoir trompé quelque peu les espérances de la sainte femme, en embrassant d'autres idées que celles qu'elle eût aimées. Il y a assurément quelque chose de paradoxal à ce que le brave homme, dont la vie s'écoula « comme l'huile qui coule sans bruit », à ce que le bon bourgeois « peu prompt à la parole » ait eu pour fils le plus remuant, le plus actif, le pins intrigant des courtisans et le plus loquace des orateurs, et à ce que cette mère pieuse, morte en odeur de sainteté, ait donné le jour à l'esprit le plus libre, le plus ouvert, le plus scientifique de son temps. Psellos sentait bien ce contraste, et à quel point il différait de ses parents. Mais l'amour de la science était chez lui le plus fort. « Je devrais, dit-il quelque part, ne penser qu'à Dieu seul. Mais mon caractère, l'impérieux désir qu'a mon âme de toute connaissance, m'ont entraîné vers la science. » Ce qu'était cette science, et combien vaste et profonde, lui-même nous l'a complaisamment expliqué : il nous a dit comment, à vingt-cinq ans, il savait tout ce qu'on peut savoir, rhétorique et philosophie, géométrie et musique, droit et astronomie, médecine, physique, sciences occultes même, et com-

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ment du néoplalonisme et de « Fadmirable Proclus », il s'était élevé peu à peu jusqu'à « la pure lumière de Platon ». Au fond, malgré les scrupules qu'il en éprouvait parfois, ce libre et grand esprit ne regrettait point sa science, et sa mère aussi, tout compte fait, devait, du haut du ciel, i^tre contente de lui. C*est parce qu'il était un savant éminent que cet homme de lettres parvint à la cour et se haussa jusqu'au poste de premier ministre : et ainsi, quoique d'une autre manière, il remplit en somme les grandes ambitions et réalisa les beaux rêves que sa mère avait formés jadis pour lui au bord de son berceau.

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