Traduction de M. A. Rambaud
— la cadette semble n'avoir point vécu — existait une vive et profonde amitié. C'était une jeune fille charmante. Avec ses beaux cheveux d'or, son teint clair, elle était jolie comme sa mère, à qui elle ressemblait, tandis que son frère au physique tenait plutôt du côté paternel. Comme la mère, elle adorait le jeune Psellos ; en intime communion d'idées avec lui, soigneusement elle aussi le formait à la sagesse; lui, lui obéissait en toutes choses et la respectait fort. Et, entre cette grande sœur attentive et cette mère dévouée, doucement l'enfant prodige grandissait.
Au sujet de cette sœur tant aimée, Psellos nous raconte une jolie anecdote, qui montre bien quels étaient le ton et les mœurs de cette pieuse et honnête maison. Tout près de l'endroit où habitaient les parents de Psellos, demeurait une fort jolie femme, dont le visage fardé disait amplement la conduite douteuse; et, en effet, elle avait des amants par douzaines. La sœur de Psellos lui faisait de la morale et s'efforçait de la ramener au bien. Mais l'autre s'obstinait, et à tous les bons conseils qu'on lui donnait elle opposait cette objection candide : « Sans doute : mais si je renonce à faire la courtisane, comment vivrai-je? » La charitable jeune fille lui promit qu'elle ne la laisserait manquer de rien, et elles convinrent. Tune de ne plus regarder désormais les hommes, l'autre de partager, avec sa pénitente, maison, nourriture, vêtements et toilette. Et elle se réjouissait fort d'avoir arraché une âme au démon. On la blâmait même un peu dans sa famille de l'étrange sauvetage qu'elle avait entrepris : à toutes les observations qu'on lui faisait, elle répondait par un sourire et laissait dire. Et pendant quelque temps, en effet, la
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petite Toisine se tint fort bien; elle baissait modestement les yeux, elle avait Pair honnête, elle allait à Téglise, elle cachait sa figure sous un voile et, quand un homme la regardait, elle rougissait énormément. Plus de toilettes, plus de bijoux, plus de beaux souliers aux couleurs éclatantes : la conversion semblait déûnitiVe.
Malheureusement elle dura peu. Sur ces entrefaites, la sœur de Psellos s'était mariée; ignorant la rechute de sa pénitente, qu'elle avait un peu perdue de vue, elle continuait à s'occuper d'elle affectueusement. Une circonstance assez tragique allait lui révéler combien elle avait mal placé sa bienveillance. La jeune femme allait être mère, et les couches étaient laborieuses. Avec d'autres femmes de la parenté, sa jolie amie l'assistait, et la malade ne semblait avoir d'yeux et de bonne grâce que pour elle. Si bien qu'à la fin une des assistantes, impatientée et un peu jalouse, s'exclama : « Ce n'est pas étonnant que rien ne marche. Une femme enceinte n'a pas le droit de donner des soins à une accouchée. C'est la loi du gynécée ». Étonnée, la sœur de Psellos demande à qui s'adresse l'allusion : on lui démontre, — de façon trop brutale pour qu'on la puisse dire, — combien elle avait inconsidérément égaré son amitié. Déçue, profondément navrée, elle chasse de sa présence l'amie indigne; et tout aussitôt l'accouchement se termina le plus heureusement du monde.
Malgré les petites tristesses de cette sorte, ces gens en somme étaient heureux. Les enfants avaient grandi : la fille était établie; le fils, qui avait seize ans maintenant, venait de trouver un emploi dans l'administration; et, quoiqu'il éprouvât quelque regret à
quitter ses chères études, il se réjouissait à la pensée de courir le inonde. « Alors, remarque ce bourgeois de Byzance, étrangement casanier, pour la première fois je sortis de la ville, et je vis le mur d'enceinte; pour la première fois je découvris la campagne. » Un grand malheur allait brusquement ruiner cette félicité.
C'était en 1034. Brusquement la sœur de Psellos tomba malade, et en quelque jours elle mourut, fauchée dans sa fleur, et si belle encore jusque dans la mort même, que, sur le passage du cortège funèbre, tout le monde s'arrêtait pour contempler une dernière fois la jolie morte, couchée dans la parure de ses beaux cheveux d'or. Psellos était alors absent de Constantinople. Ses parents, qui savaient la profonde affection qu'il avait pour sa sœur, craignant que la brusque annonce du malheur qui les frappait n'entraînât peut-être une autre catastrophe, résolurent de rappeler sous un prétexte le jeune homme auprès d'eux, afin de le préparer doucement à leur deuil et de consoler son affliction. On lui écrivit donc de revenir à Byzance, afin d'y reprendre ses études interrompues; comme à l'ordinaire, la lettre lui donnait de bonnes nouvelles de sa sœur. Le hasard allait déjouer brutalement toutes ces affectueuses précautions. Il faut laisser ici la parole à Psellos, tant il y a dans ce passage, l'un des plus beaux assurément de l'éloge funèbre, d'émotion vraie et de douleur sincère, tant il y a plaisir à retrouver ici sous l'écrivain un homme, tant on y rencontre enfin de renseigne-
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ments intéressants sur les mœurs byzantines, toutes pénétrées encore, malgré le christianisme, de souvenirs classiques et païens.
« Je venais, dit Psellos, de franchir le mur d'enceinte, j'étais en ville et je me trouvais près du cimetière où reposait le corps de ma sœur. C'était justement le septième jour après ses funérailles, et beaucoup de nos parents s'étaient rassemblés là pour pleurer la défunte et offrir à ma mère des consolations. J'avisai l'un d'entre eux, un brave homme sans malice, qui n'était pas dans le secret du pieux artifice dont mes parents avaient usé pour me rappeler. Je lui demandai des nouvelles de mon père et de ma mère et de quelques-uns des miens. Lui, sans chercher d'ambages ni de détours, me répondit tout franc : « Ton père fait les lamentations funèbres sur la tombe )> de sa fille; ta mère est à ses côtés, inconsolable, » comme tu le sais, de son malheur ». Il dit, et je ne sais plus ce qu'alors j'éprouvai. Comme frappé du feu du ciel, inerte et sans voix, je tombai à bas de mon cheval. La rumeur qui s'éleva autour de moi frappa l'oreille de mes parents ; une autre lamentation éclata, les gémissements recommencèrent plus violents encore à mon sujet, comme un brasier mal éteint qu'un coup de vent a rallumé. Ils me regardèrent d'un air égaré, et, pour la première fois, ma mère osa lever son voile, sans souci d'exposer son visage aux regards des hommes. On se penchait sur moi, chacun s'efforçait de me toucher, cherchante me rappeler à la vie par ses gémissements. On m'enleva à demi mort et on me transporta près du tombeau de ma sœur *. »
1. J'ai, pour ce passage, encore emprunté la traduction de M. Rambaud.
On voit tout ce qui persistait, dans cette Byzance chrétienne du xi® siècle, des vieux usages de l'antiquité hellénique. Ces parents qui, sept jours après les funérailles, se rassemblent pour pleurer sur la tombe d'une morte aimée, c'est la scène même que nous voyons représentée sur tant de beaux vases funéraires attiques, et il n'est point rare de rencontrer sur les lécythes blancs des nécropoles athéniennes l'épisode même que Psellos nous a retracé, le jeune homme revenant de l'étranger, que la vue de ses proches groupés autour d'un tombeau informe brusquement du malheur qui a frappé sa famille en son absence. Ce n'est point aux portes de Constantinople, dans l'ombre des églises qui avoisinent la grande muraille, que nous transporte le récit de Fécrivam byzantin; c'est bien plutôt dans cet admirable et mélancolique cimetière du Céramique d'Athènes, parmi les hautes stèles sculptées, que les survivants viennent parer de bandelettes et de guirlandes de fleurs. Et voici qui n'est guère moins antique : c'est la lamentation funèbre que Psellos, revenu à lui, improvise, parmi les parents assemblés, sur le tombeau de sa sœur morte.
« Lorsque j'ouvris les yeux et que je vis le tombeau de ma sœur, je compris toute l'étendue de mon malheur, et, revenant à moi, je versai sur sa cendre, comme des libations funéraires, les ruisseaux de mes larmes :
« ma douce amiel m'écriai-je, — car je ne la traitais pas seulement de sœur, je l'appelais de tous les noms les plus tendres et les plus affectueux, — ô beauté merveilleuse, nature incomparable, vertu sans rivale, belle statue douée d'une âme, aiguillon de la
persuasion, sirène des discours, grâce invaincue! O toi qui es tout pour moi, et plus que mon âme! comment es-tu partie abandonnant ton frère? comment as-tu pu t'arracher à celui qui a grandi avec toi? comment as-tu pu te résigner à cette cruelle séparation? Mais dis-moi : quel séjour t'a reçue? dans quelles demeures te reposes-tu? au milieu de quelles prairies? de quelles grâces, de quels jardins peux-tu récréer tes yeux? Quelle est donc la félicité que tu as préférée à ma vue? Par quelles fleurs es-tu séduite? par quelles roses, par quels ruisseaux murmurants? Quels rossignols te charment de leurs doux chants, quelles cigales de leurs concerts*? De ta beauté reste-t-il quelque chose, ou bien la mort a-t-elle tout effacé? Féclat de tes yeux s'est-il évanoui, la fleur de tes lèvres a-t-elle disparu, ou bien le sépulcre gardet-il ta beauté comme un trésor? »
Autour de l'improvisateur les parents pleurent, la foule accompagne de ses larmes la lamentation funèbre. Et sans doute il y a dans ce morceau une part de rhétorique; à la mort de son père, à la mort de sa mère, Psellos dira sa douleur en des termes assez semblables et avec les mêmes recherches de bel esprit; mais Témotion n'en est pas moins sincère, et que de traits intéressants pour l'histoire des idées on peut relever dans ce passage. Ce n'est point le paradis chrétien que Psellos évoque ici à nos yeux : ces jardins pleins d'ombrages et de fleurs, où les âmes mortes errent parmi les chants d'oiseaux et le murmure des eaux courantes, ce sont toujours les Champs Élysées.