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CHAPITRE III

L'aventure de Théodora, impératrice de Byzance, qui des coulisses de THippodrome monta sur le trône des Césars, a eu le privilège en tout temps de piquer la curiosité et d'exciter Fimagination. De son vivant, sa prodigieuse fortune étonna si fort les contemporains, que les badauds de Constantinople inventèrent pour l'expliquer les plus incroyables histoires, tout ce lot de commérages que Procope, dans VHistoire Secrète^ a soigneusement ramassés pour la postérité. Après sa mort, la légende s'empara d'elle davantage encore : Orientaux et Occidentaux, Syriens, Byzantins et Slaves embellirent à l'envi de détails romanesques sa romanesque destinée ; et grâce à cette tapageuse renommée, de nos jours même, seule parmi tant de princesses qui passèrent sur le trône de Byzance, Théodora demeure connue et presque populaire*.

1. Je renvoie le lecteur, pour le détail de Thistoire de Théodora, à la monographie que j'ai publiée sous ce litre : Théodora j impératrice de By^ûncff, Paris, 1904. Il m'a semblé toutefois que d'ans cette galerie de princesses byzantines on s'étonnerait de ne point rencontrer au moins une esquisse de cette célèbre souveraine.

Est-ce à dire pourtant que nous sachions très exactement ce que fut cette impératrice fameuse, en qui tant de gens ne voient qu'une illustre coureuse d'aventures? Je n'en suis pas entièrement assuré. Jusqu'ici la plupart de ceux qui ont entrepris de la peindre se sont servis principalement, et presque exclusivement, des anecdotes rapportées par Procope. Je suis loin assurément de dénier toute valeur à ce document, et je croirais môme volontiers qu'on peut, en l'étudiant attentivement, dégager, plus complètement qu'on ne Ta fait encore, certains traits de la psychologie de Théodora au temps de son orageuse jeunesse. Mais il faut bien se rendre compte pourtant qu'il n'y a pas que VHistoire Secrète. On a, en ces dernières années surtout, retrouvé d'autres documents, assez nouveaux, qui permettent de dessiner plus pleinement la figure de la célèbre souveraine. Les Vies des bienheureux orientaux que raconta vers le milieu du vi" siècle un des familiers de l'impératrice, l'évêque Jean d'Ephèse, les fragments inédits de la grande Histoire ecclésiastique composée par le même auteur, la chronique anonyme mise sous le nom de Zacharie de Mytilène, d'autres ouvrages, et pareillement contemporains, comme les biographies du patriarche Sévère et de Jacques Baradée, l'apôtre des monophysites, ont été publiés ou traduits d'après les manuscrits syriaques où ils dormaient oubliés, et ils éclairent d'assez curieuse façon le rôle que joua Théodora dans les choses de la religion et de la politique. On y peut joindre d'autres écrivains, plus anciennement connus, mais assez rarement consultés, tels que Jean Lydus ou les fragments nouveaux de Malalas, sans parler des Noveilea impériales, dont la

fatigante verbosité, si pleine d'enseignements pourtant, a rebuté bien des courages, et de Procope luimême, qui a laissé, heureusement pour nous, d'autres ouvrages encore que Y Histoire Secrète. Et de tout cela, si Ton veut prendre la peine de le lire attentivement, certains faits se dégagent, qui montrent. les personnages du siècle de Justinien sous un jour un peu différent peut-être de celui où ils nous sont d'ordinaire représentés.

Vers les premières années du vi® siècle, Théodora, mime et danseuse, remplissait Constantinople de sa tapageuse célébrité.

D'où elle sortait, on ne sait trop. Parmi les chroniqueurs postérieurs, d'aucuns la font naître à Chypre, au pays passionné et brûlant d'Aphrodite; d'autres, avec plus de vraisemblance, lui donnent la Syrie pour patrie. Quoi qu'il en soit, tout enfant elle vint à Byzance avec les siens et c'est dans la capitale tumultueuse et corrompue de l'empire qu'elle grandit et fut élevée.

De quelle famille elle était issue, on ne le sait guère mieux. La légende, par une sorte de respect du rang impérial où elle s'éleva, lui fabriqua plus tard ane généalogie illustre, ou du moins présentable, et lui donna pour père un sénateur bien posé et bien pensant. Au vrai, sa naissance paraît avoir été plus humble. Son père, s'il en faut croire YHisioire Secrète, était un pauvre homme nommé Acacios, qui de sa professio^ était gardien des ours à l'amphithéâtre ; sa

mère était une femme peu sévère, commme il s'en trouvait beaucoup dans ce monde assez mêlé des coulisses et du cirque. De ce ménage d'artistes, trois filles naquirent : la seconde, la future impératrice, vint au monde probablement vers Tan 500 environ.

De bonne heure, Théodora se trouva en contact avec ce peuple qu'elle devait plus tard charmer comme actrice, avant de le gouverner comme souveraine. Acacios était mort, laissant en grande détresse sa veuve et ses trois filles. Pour conserver l'emploi du défunt, seul gagne-pain de la famille, la mère ne vit d'autre moyen que de se mettre avec un autre homme qui, recueillant la succession du gardien des ours, prendrait soin tout ensemble de la maisonnée et des animaux. Mais, pour que la combinaison réussit, il fallait l'agrément d'Astérios, le régisseur en chef de la faction verte, et Astérios avait reçu de l'argent pour favoriser un autre candidat. Pour triompher de cette mauvaise volonté, la mère de Théodora se flatta d'intéresser le peuple à sa cause, et un jour que la multitude était rassemblée au cirque, elle parut dans l'arène, poussant devant elle ses trois fillettes couronnées de fleurs, et qui tendaient vers la foule leurs petites mains suppliantes. Les Verts ne firent que rire de cette touchante prière; heureusement l'autre faction du cirque, celle des Bleus, toujours empressée à faire pièce à ses adversaires, se hâta de faire droit à la requête que ceux-ci repoussaient, et d'accorder à la famille d'Acacios un emploi pareil à celui qu'elle perdait. Jamais Théodora ne devait oublier l'injurieuse indifférence dont les Verts avaient accueilli ses supplications, et dès ce moment on observe chez l'enfant ce trait de caractère qui apparaît si fort chez

la femme, les longues rancunes et l'implacable désir de se venger.

Ainsi Théodora grandit, dans le monde assez interlope qui fréquentait les coulisses de THippodrome et tout naturellement elle se trouva préparée à sa future destinée. L'aînée de ses sœurs avait réussi au théâtre : Théodora suivit. De bonne heure, elle accompagna sa grande sœur sur les planches, jouant auprès d'elle des rôles de petite femme de chambre ; elle l'accompagna surtout dans les réunions mondaines et connut, dans la promiscuité des antichambres, bien des contacts impurs et d'indiscrètes familiarités. Puis à son tour elle monta sur la scène : mais elle ne voulut point, comme tant d'autres, être joueuse de flûte, chanteuse ou danseuse ; elle aima mieux figurer dans les tableaux vivants, où elle pouvait déployer sans voiles une beauté dont elle était très fière, et dans les pantomimes, où son entrain et sa verve comique trouvaient occasion de se manifester librement.

Elle était jolie en effet, assez petite de taille, mais d'une grâce extrême ; et son charmant visage, au teint mat un peu pâle, s'éclairait de grands yeux pleins d'expression, de vivacité et de flamme. De ce charme tout-puissant il reste bien peu de chose dans le portrait officiel qu'on voit à Saint- Vital de Ravenne. Sous le lourd manteau impérial, la stature paraît plus rigide et plus haute; sous le diadème qui cache le front, le visage menu, délicat, avec son ovale un peu amaigri, son grand nez droit et mince, a une gravité solennelle, presque mélancolique. Un trait seul subsiste dans cette figure flétrie : ce sont, sous la barre sombre des sourcils qui se joignent, les beaux

yeux noirs dont parle Procope, qui illuminent encore et semblent manger le visage.

Mais Théodora avait pour elle autre chose encore , que sa beauté. Elle était intelligente, spirituelle, amusante : elle avait une verve de cabotine, qu'elle exerçait volontiers aux dépens des actrices qui jouaient avec elle, un tour d'esprit plaisant et drôle, par où elle s'attachait invinciblement les plus volages de ses adorateurs. Elle n'était point toujours bonne, et son humeur railleuse ne reculait point devant le mot dur, s'il faisait rire; mais elle savait aussi, quand elle voulait plaire^ déployer une irrésistible puissance de séduction. Avec cela, entreprenante, audacieuse, effrontée, elle n'attendait pas que les hommages vinssent à elle, mais elle mettait à les provoquer ou à les encourager une hardiesse délurée et joyeuse; et comme elle avait enfin peu de sens moral — on voit mal au reste où elle l'eût appris — et par-dessus tout un rare et infatigable tempérament d'amoureuse, pour toutes ces raisons, elle réussit promptement, et ailleurs encore qu'au théâtre. Dans une profession qui n'implique point nécessairement la vertu, elle divertit, charma et scandalisa Constantinople. Sur la scène, elle risqua les exhibitions les plus audacieuses, les effets les plus immodestes. A la ville, elle fut bientôt célèbre par les folies de ses soupers, la hardiesse de ses propos et la multitude de ses amants. Mais surtout, à ces jeux-là, elle fut bientôt si parfaitement compromise, que les honnêtes gens qui la croisaient dans la rue s'écartaient d'elle, de peur de se souiller à ce contact impur, et que le seul fait de la rencontrer était considéré comme un mauvais présage. Elle n'avait pas vingt ans.

A ce moment, elle disparut brusquement. Elle avait pour amant un Syrien du nom d'Hécébolos, qui fut nommé au gouvernement de la Pentapole d'Afrique : Théodora se résolut à raccompagner dans sa province lointaine. Malheureusement le roman dura peu : brutalement, on ne sait pourquoi, Hécébolos chassa Théodora, et sans argent, manquant du nécessaire, la malheureuse dut, pendant quelque temps, dit-on, traîner la misère à travers tout T Orient. Elle fit alors à Alexandlrie un séjour assez long et qui marqua dans sa vie. La capitale égyptienne n'était pas seulement en effet une grande ville de commerce, une cité élégante et riche, facile et corrompue, terre d'élection des courtisanes fameuses. Depuis le IV® siècle, elle était une des capitales aussi du christianisme. Nulle part les luttes religieuses n'étaient plus âpres, les disputes théologiques plus subtiles et plus ardentes, le fanatisme plus excité : nulle part non plus le souvenir des grands fondateurs de la vie cénobitique n'avait produit une plus riche floraison de couvents, de mystiques et d'ascètes. La banlieue d'Alexandrie était peuplée de monastères, le désert de Libye était si plein de solitaires qu'il méritait d'être appelé « le désert des saints ».

Dans la détresse morale où elle se trouvait, Théodora ne demeura point insensible à l'influence du milieu où l'avaient jetée les événements. Elle approcha ces saints hommes, le patriarche Timothée, Sévère d'Antioche, dont la prédication s'adressait volontiers aux femmes, et on peut se demander sans invraisemblance si, grâce à eux, la courtisane repentante ne naquit point, au moins momentanément, à une vie plus chrétienne et plus pure. Quand elle revint à

Constantinople, olle était assagie, mûrie, lasse de la vie errante et des folles aventures; elle s'appliqua, sincèrement ou non, à mener la vie la plus retirée et la plus chaste. Une tradition rapporte qu'elle habitait, correcte et discrète, une modeste petite maison, gardant le logis et filant de la laine, comme les matrones du bon vieux temps romain. C'est là qu'elle rencontra Justinien.

Comment s'y prit-elle pour séduire et garder cet homme qui n'était plus un jeune homme — il avait près de quarante ans, — ce politique qui avait une situation à ménager, un avenir à ne point compromettre? On ne sait. Procope parle de magie et de philtres : c'est vraiment trop compliquer les choses et oublier trop cette intelligence souple et déliée, cette grâce aisée, cette humeur spirituelle, paroùThéodora avait fixé tant d'adorateurs, et surtout cet esprit lucide et ferme, par où elle devait puissamment agir sur l'âme indécise et faible de son amant. Toujours est-il que le prince fut pris tout entier. Éperdûment amoureux, il ne refusa rien aux exigences de sa maîtresse. Elle aimait l'argent : il la combla de richesses. Elle était friande d'honneurs et de considération : il obtint pour elle de la faiblesse de l'empereur son oncle la haute dignité de patricienne. Elle était ambitieuse, avide d'influence : il se laissa gouverner par ses conseils, se fît le serviteur docile de ses sympathies et de ses rancunes. Bientôt il en vint à ce point qu'il voulut à toute force l'épouser. Le bon empereur Justin, peu soucieux des quartiers de noblesse, ne parait point avoir marchandé son consentement à son parent bien-aimé. C'est d'ailleurs, et d'où on pouvait le moins l'attendre, que vint l'opposition aux pro-

jets de Juslînien. Dans son bon gros sens de paysanne, rimpéralrice Euphémie était choquée de voir une Théodora destinée à lui succéder; et malgré sa tendresse pour son neveu, malgré son ordinaire complaisance à faire toutes ses volontés, sur ce point elle ne voulut rien entendre. Fort heureusement, Euphémie mourut à propos en 523. Dès lors tout s'arrangea sans peine. La loi interdisait aux sénateurs et aux hauts dignitaires d'épouser des femmes de condition servile, des filles d'auberge, des actrices ou des courtisanes : pour faire plaisir à Justinien, Justin abrogea la loi. Il fit plus. Lorsque, en avril 527, il associa officiellement son neveu à l'empire, Théodora partagea l'élévation et le triomphe de son époux. Avec lui, le jour de Pâques, dans Sainte-Sophie étincelante de la lumière des cierges, elle fut solennellement couronnée; puis, selon l'usage des souveraines de Byzance, elle vint recevoir les acclamations du peuple dans cet Hippodrome qui avait vu ses débuts. Son rêve était réalisé.

Telle est l'histoire de la jeunesse de Théodora, telle du moins que l'a racontée Procope; et depuis deux siècles et demi environ qu'on a retrouvé le manuscrit de YHisioire Secrète^ ce récit passablement scandaleux a rencontré une confiance presque universelle. Est-ce à dire pourtant qu'il le faille pleinement accepter? Un pamphlet n'est point de l'histoire, et l'on a le droit de se demander ce qu'il y a de vrai dans ces étonnantes aventures.

« On n'invente point, déclarait jadis Gibbon, des choses aussi incroyables ; il faut donc qu'elles soient vraies. » En ces dernières années, au contraire, de bons esprits ont à diverses reprises récusé l'autorité de ce témoin unique qu'est Procope, et on a pu parler fort sérieusement de « la légende de Théo^ dora ». Sans vouloir à nouveau rentrer dans ce débat, et sans méconnaître la valeur de quelques-unes des remarques faites, je tiendrais pourtant pour imprudent de vouloir trop blanchir celle que YHisioire Secrète a noircie si outrageusement. Il est fâcheux que Jean, évoque d'Éphèse, qui approcha et connut bien Théodora, ait omis, par respect pour les grands de la terre, de nous rapporter au long les injures dont de pieux moines, gens de rude franchise, accablèrent, à ce qu'il nous dit, plus d'une fois l'impératrice : du moins est-il certain que, parmi les contemporains^ d'autres encore que Procope trouvaient à gloser sur son compte et que les gens de l'entourage impérial, le secrétaire Priscus, le préfet Jean de Cappadoce, savaient en elle des points faibles par où l'on pouvait la frapper. Je ne sais si vraiment elle eut en sa jeu- * nesse le fils que lui attribue Procope, et dont la naissance lui fut, paraît-il, un si malencontreux accident : il est certain, en tout cas, qu'elle avait une fille, et qui, incontestablement, n'était point de Justinien, sans que d'ailleurs ce souvenir d'un passé un peu trouble semble avoir, si j'en juge par la fortune que fit à la cour le fils de cette fille, beaucoup gêné l'impératrice ou importuné l'empereur. Certains traits enfin de la psychologie de Théodora, la sollicitude qu'elle témoigna aux pauvres filles que, dans sa capitale, le besoin perdait plus souvent que le vice, les

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mesures qu'elle prit pour sauver ces malheureuses et les affranchir, comme dit un auteur du temps, « du joug de leur honteux esclavage î>, la dureté un' peu méprisante aussi qu'elle marqua toujours aux hommes, s'accordent assez bien avec ce qu'on rapporte de sa jeunesse. Et si Ton admet tout cela, qui est indéniable, ne faut-il point se résoudre à ne point rejeter en bloc tout ce que YHistoire Secrète nous a raconté*?

Mais croira-t-on pour cela que les aventures de Théodora eurent le scandale retentissant que leur attribue Procope, qu'elle fut vraiment, comme il nous la montre, la courtisane grandiose, véritable ange du mal, qui, par la volonté du diable, promena à travers le monde son impudicité? Il ne faut point perdre de vue que Procope donne volontiers aux gens qu'il met en scène une grandeur de perversité presque épique, et quoiqu'il soit assurément délicat de vouloir déterminer jusqu'où Théodora a pu tomber, j'inclinerais volontiers, pour ma part, à voir en elle — et dût-elle en être diminuée — l'héroïne d'une plus batiale his- ^toire : une danseuse qui, s'étant conduite comme en tout temps se conduisent la plupart de ses pareilles, se lassa un jour des amours sans lendemain, et ayant trouvé l'homme sérieux qui lui assurait un établissement durable, se rangea dans le mariage et dans la dévotion ; une aventurière, si l'on veut, mais intelli-

, 1. 11 faut ajouter que, dans un passage, malheureusement assez obscur, de ses Vies des bienheureux orientaux, Jean d'Ephèse, qui connut bien Timpératrice, l'appelle assez brutalement, mais d'ailleurs sans paraître lui en faire reproche, « Théodora la fille publique ». Si la traduction èx toO nopveiou, par où Land a rendu le texte syriaque, est exacte, ce texte confirmerait d'un mot l'essentiel de ce que Procope a longuement raconté.

gente, discrète, assez adroite pour sauver les apparences, et qui put se faire épouser, même par un futur empereur, sans scandale éclatant. Cette Théodora, je le sais, s'appelle, chez Ludovic Halévy, Virginie Cardinal. Mais aussi bien n'est-ce point celle-là qui nous importe le plus. Il y en a une autre, que Ton connaît moins, et qui est tout autrement intéressante et curieuse : une grande impératrice, qui tint aux côtés de Justinien une place considérable et qui joua souvent dans le gouvernement un rôle décisif, une femme d'esprit supérieur, d'intelligence rare, de volonté énergique, une créature despotique et hautaine, violente et passionnée, compliquée et souvent déconcertante, mais séduisante toujours infiniment.

A Saint- Vital de Ravenne, dans l'abside solitaire où flamboient les mosaïques d'or, Théodora nous apparaît dans tout l'éclat de sa majesté. Le costume dont elle est vêtue est d'une incomparable splendeur. Drapée dans un long manteau de pourpre violette, au bas duquel une large broderie d'or se déroule en lumineux replis, elle porte sur sa tête ceinte du nimbe un haut diadème d'or et de pierres précieuses ; dans sa chevelure s'entrelacent les torsades de pierreries et de perles, et sur ses épaules d'autres torsades de joyaux retombent en cascades éblouissantes. Telle elle se manifeste, en ce portrait officiel, aux yeux de la postérité, telle elle voulut, en son vivant, se montrer à ses contemporains. Rarement parvenue s'habitua plus vite aux exigences de sa

nouvelle majesté; rarement souveraine de naissance aima et goûta davantage les joies multiples, plaisirs de luxe et menues satisfactions d'orgueil, que peut donner Texercice de l'autorité suprême. Très femme, toujours élégante et désireuse de plaire, elle voulut des appartements somptueux, des habillements magnifiques, des bijoux merveilleux, une table toujours servie avec un goût exquis et recherché. Elle avait de sa beauté un soin attentif et constant. Pour se faire un visage reposé, elle prolongeait son sommeil par d'interminables siestes; pour conserver l'éclat de son teint, elle prenait des bains fréquents, auxquels succédaient de longues heures de repos. Elle sentait bien que son charme était le plus sûr garant de son influence.

Elle tenait plus fortement encore à l'appareil extérieur du pouvoir. Il lui fallut une cour, des suivantes, des gardes, des cortèges; en vraie parvenue, elle adorait et multipliait autour d'elle les complications du cérémonial. Il fallut, pour lui plaire, être assidu à lui rendre hommage, se prosterner devant elle jusqu'à terre, faire chaque jour, à l'heure des audiences, de longues stations dans ses antichambres. De son passage au théâtre, elle avait gardé le goût et la science de la mise en scène; mais surtout, orgueilleuse comme elle était, elle tenait à marquer son rang et à maintenir les distances, secrètement heureuse peutêtre de voir se courber humblement sur son brodequin de pourpre tant de grands seigneurs qui jadis la traitaient plus familièrement.

Est-ce à dire que ce goût de la pompe, ce souci apparent de l'étiquette et de la dignité excluent nécessairement les aventures que Sardou a prêtées à Théo-

dora? Il serait un peu naïf de le croire et il est certain d'autre part que, dans le gynécée du palais impérial, bien des choses mystérieuses pouvaient se passer, dont Justinien ne se douta jamais : à preuve Thistoire du patriarche Anthime que* j'ai contée déjà. Aussi ne voudrais-je point me donner le ridicule de défendre avec insistance la vertu de Théodora après son mariage. Outre que, selon un mot connu, il est toujours assez malaisé d'être sûr de ces choses-là, je ne tiens pas plus qu'il ne faut, on le pense bien, à ce que l'Augusta ait été irréprochable. Je crois volontiers qu'elle fit, au temps de sa jeunesse, la fête très librement; elle eût continué plus tard que je n'éprouverais nul besoin de m'en scandaliser, et Justinien seul, après tout, aurait quelque droit de s'en plaindre. Mais les faits sont les faits; et il faut les prendre comme ils sont.

Or c'est un fait qu'aucun des écrivains qui furent ses contemporains, aucun historien non plus des siècles postérieurs — et pourtant il en est parmi eux qui ont durement reproché à Théodora son avidité, son humeur autoritaire et violente, l'influence excessive qu'elle exerça sur Justinien, le scandale qu'elle donna par ses opinions hétérodoxes — n'a rien dit qui permette de mettre en doute, après son mariage, la correction de sa vie privée. Procope lui-même, qui Ta tant calomniée, qui a si libéralement prodigué les aventures à sa jeunesse, qui a raconté, avec le luxe de détails que l'on sait, les perfidies, les cruautés, les infamies de sa maturité, ne prête, après le mariage, — pour peu qu'on le veuille lire attentivement, et dans le texte, — pas la. moindre velléité de galante aventure à cette femme si profondément corrompue.

On admettra sans difficulté, je pense, que si la souveraine y avait fourni le plus léger prétexte, le pamphlétaire ne se fût point fait faute de raconter longuement ses adultères. Il n'a rien dit : c'est que vraiment il n'y avait rien à dire.

Je n'en veut tirer nul avantage en faveur des qualités morales de Théodora. Outre qu'elle n'était plus toute jeune quand elle s'assit sur le trône, — elle avait environ trente ans : à cet âge, une Orientale est bien près de vieillir, — elle était trop intelligente, trop ambitieuse, pour risquer de compromettre en des intrigues d'amour la situation qu'elle avait su conquérir. Le pouvoir suprême valait que, pour le conserver, elle prît quelques ménagements, et sa dignité de vie fait autant d'honneur peut-être au sens pratique de Théodora qu'à son sens moral. Mais surtout cette femme d'esprit supérieur, cette grande ambitieuse âprement avide du pouvoir, avait en tête d'autres soucis que de poursuivre des amourettes vulgaires. Elle possédait quelques-unes des qualités éminentes qui rendent légitime la recherche de l'autorité suprême, une énergie fîère, une fermeté virile, un courage calme, qui se montra à la hauteur des circonstances les plus difficiles. Par là, pendant vingt et un ans qu'elle régna aux côtés de Justinien, elle exerça une influence profonde — et légitime — sur un mari qui l'adorait.

Il y a un fait qu'il ne faut jamais oublier quand on parle de Théodora, c'est le rôle qu'elle joua en

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cette tragique journée du 18 janvier 532, où l'émeute triomphante grondait aux portes du palais impérial, où Justinien affolé, la tête perdue, ne voyait plus de salut que dans la fuite. Théodora assistait au conseil : dans le découragement général, seule elle gardait le courage et le calme. Elle n'avait rien dit encore : tout à coup, au milieu du silence, elle se leva et, indignée de la lâcheté générale, elle rappela leur devoir à cet empereur et à ces ministres qui s'abandonnaient : « Quand il ne resterait, déclara-t-elle, d'autre salut que la fuite, je ne voudrais point fuir. Ceux qui ont porté la couronne ne doivent jamais survivre à sa perte. Jamais je ne verrai le jour où Ton cessera de me saluer du nom d'impératrice. Si tu veux fuir, César, c'est bien : tu as de l'argent, les vaisseaux sont prêts, la mer est ouverte; pour moi je reste. .T'aime cette vieille maxime, que la pourpre est un beau linceul ». Ce jour-là, où, selon le mot d'un contemporain, « l'empire même semblait à la veille de sa chute, » Théodora sauva le trône de Justinien, et dans cette lutte suprême où se jouaient son trône et sa vie, vraiment elle s'éleva par l'ambition jusqu'à l'héroïsme.

En cette heure décisive, Théodora s'était révélée homme d'État, par son sang-froid, par son énergie; et par là, comme on l'a dit spirituellement, elle avait vraiment mérité dans le conseil de l'empire la place que jusque-là elle ne devait peut-être qu'à la faiblesse de l'empereur. Elle la conserva désormais, et Justinien ne la lui marchanda point. Passionnément épris, et jusqu'aux derniers jours, de la femme que jeune il avait adorée, irrésistiblement subjugué par cette intelligence supérieure, par cette volonté

résolue et forte, il ne lui refusa rien, ni les honneurs, ni les réalités du pouvoir suprême.

Sur les murailles des églises du temps, par-dessus la porte des citadelles, on lit, aujourd'hui encore, associé à celui de Tempereur, le nom de Théodora; à Saint- Vital de Ravenne, son image fait pendant à celle de son impérial époux, et de même, dans les mosaïques qui décoraient les appartements du Palais Sacré, la volonté de Justinien avait associé Théodora aux triomphes militaires et aux gloires les plus éclatantes du règne. Comme à Justinien, la reconnaissance des peuples lui dressa des statues; comme à Justinien, les fonctionnaires prêtèrent serment de fidélité à celle qui toute sa vie fut Tégale de Fempereur. Dans les plus graves affaires, Justinien se plut à prendre conseil de la « révérendissime épouse que Dieu lui avait donnée », de celle qu'il aimait à nommer « son charme le plus doux », et les contemporains s'accordent à dire qu'elle usa sans scrupules de l'influence sans bornes que lui laissa prendre le prince, qu'elle exerça l'autorité autant que lui, et peut-être davantage.

Pendant vingt et un ans qu'elle régna, elle mit la main partout, dans l'administration qu'elle peupla de ses protégés, dans la diplomatie, dans la politique, dans l'Église, réglant toutes choses à sa guise, faisant et défaisant à son caprice les papes et les patriarches, les ministres et les généraux, aussi âpre à pousser la fortune de ses favoris, qu'ardente à ruiner le crédit et la puissance de ses adversaires, ne craignant même point, quand elle le jugeait nécessaire, de contrecarrer ouvertement les volontés du prince et de substituer ses ordres à ceux de Justinien. Elle

fui, dans toutes les grandes affaires, l'active collaboratrice de son époux, et si son influence fut fâcheuse parfois, si son avidité, sa violence, son orgueil, en excitant encore Torgueil et Tavidité de .Fempereur, inspirèrent des mesures regrettables, il faut reconnaître aussi qu'elle eut souvent une vue juste des intérêts de TÉtat, et que la politique qu'elle rêvait, si le temps lui avait permis de réaliser pleinement son œuvre, eût, en faisant l'empire byzantin plus solide et plus fort, changé peut-être le cours même de l'histoire.

Tandis que Justinien, séduit par la grandeur des souvenirs romains, s'exaltait aux conceptions d'une pensée tour à tour magnifique et fumeuse, tandis qu'il rêvait de restaurer l'empire des Césars et d'y assurer par l'union avec Rome le règne de l'orthodoxie, Théodora, plus fine et plus perspicace, tournait les yeux vers l'Orient. De tout temps, elle avait eu de la sympathie pour ces moines de Syrie et d'Egypte, les Zooras, les Jacques Baradée et bien d'autres, qu'elle recevait au palais, et dont elle sollicitait les prières, malgré l'inélégance de leurs haillons et les brutalités de leur rude franchise. Comme toute bonne Byzantine, elle était sincèrement pieuse. Mais elle avait en outre trop de finesse et de sens politique pour ne point comprendre quelle était, dans un État chrétien, l'importance des questions religieuses, quel péril il y avait à s'en désintéresser. Or elle sentait que ces riches et florissantes provinces d'Asie, de Syrie, d'Egypte, constituaient vraiment les forces vives de la monarchie; elle sentait le danger que créaient pour l'empire les dissidences religieuses par lesquelles, dans ces régions, les nationalités orientales manifes-

talent dès ce moment leurs tendances séparatistes; elle sentait la nécessité d'apaiser par d'opportunes concessions et une large tolérance les mécontentements menaçants, et lorsqu'elle s'efforçait de diriger vers ce but la politique impériale, on peut, sans paradoxe, affirmer qu'elle voyait plus juste que son impérial associé et pressentait plus clairement l'avenir.

Tandis que Justinien, théologien dans l'âme, s'occupait des questions religieuses par goût de la controverse, pour le stérile plaisir de dogmatiser, Théodora était de la famille des grands empereurs de Byzance qui, sous la forme passagère et changeante des querelles théologiques, ont toujours sujvoir le fond permanent des problèmes politiques. Et c'est pourquoi, au nom des intérêts de l'État, résolument elle poursuivit sa voie, protégeant ouvertement les hérétiques, bravant hardiment la papauté, entraînant à sa suite Justinien indécis et troublé, se jetant à corps perdu dans la bataille, sans jamais vouloir s'avouer vaincue. C'est à sa protection que l'Egypte hérétique dut de longues années de tolérance ; c'est à sa protection que la Syrie hérétique dut la reconstitution de son église nationale persécutée ; c'est à sa protection que les dissidents durent, d'abord de rentrer en grâce et de pouvoir librement recommencer leur propagande, plus tard de pouvoir braver les excommunications des conciles et les rigueurs du pouvoir séculier; c'est à ses encouragements enfin et à son concours que les missions monophysites durent leurs succès en Arabie, en Nubie, en Abyssinie. Jusqu'à son dernier jour elle lutta pour ses croyances, tenacement, en homme d'État, passionnément aussi,

en vraie femme, souple ou brutale selon les circonstances, a;8sez audacieuse pour faire arrêter et déposer un pape, assez habile pour se flatter d'en soumettre un autre à ses volontés, assez courageuse pour protéger ses amis persécutés et leur fournir les moyens de reformer leur église, assez adroite pour imposer souvent, quoi qu'il en eût, sa politique à l'empereur. L^Église n'a pardonné à Théodora ni la brutale déposition du pape Silvère, ni laf fidélité tenace qu'elle garda au monophysisme, ni la violence autoritaire qu'elle apporta à satisfaire ses rancunes contre les personnes ecclésiastiques, et dont Vigile, en particulier, fît la dure expérience. De siècle en siècle, les historiens ecclésiastiques ont couvert son nom de malédictions et d'injures. Théodora mérite d*être jugée avec moins de passion et plus d'équité. Sans doute elle mit à servir ses desseins trop d'ardeur passionnée, trop d'impérieuse rudesse, trop de rancunes obstinées, trop de froide cruauté même; elle y apporta aussi des qualités éminentes, un sentiment très vif des nécessités du gouvernement, une vue claire des réalités possibles, et la politique qu'elle rêva fait honneur à la justesse de son esprit et apparaît, tout compte fait, assez digne d'un empereur.

Mais, — et c'est là le puissant intérêt qu'offre cette figure, — sous ces qualités d'homme d'État, Théodora restait femme. Elle l'était par ses goûts de luxe et d'élégance, elle l'était bien davantage encore par l'âpreté de ses passions et l'ardeur de ses haines.

Quand son intérêt était en jeu, elle ne connaissait ni hésitations ni scrupules. Sans merci, elle écarta de sa route tous ceux dont l'influence pouvait contrebalancer la sienne; sans pitié, elle brisa tous ceux dont l'ambition rêva d'ébranler son autorité ou de ruiner son crédit. Pour venger ses injures, pour garder son pouvoir, tous les moyens lui furent bons, la force et la perfidie, le mensonge et la corruption, rintrigue et la violence. Et si elle sentit parfois échapper à ses prises Tâme indécise de Justinien, si, devant les circonstances ou devant des influences plus fortes, momentanément elle sembla céder, toujours son esprit audacieux et souple sut se ménager pour l'avenir des revanches éclatantes : ambitieuse et rusée, toujours elle prétendit en toutes choses avoir le dernier mot ; et elle y réussit.

Les badauds de Constantinople racontaient sur son compte de ténébreuses histoires d'exécutions secrètes, de cachots souterrains, de prisons silencieuses et redoutables, où Théodora faisait emprisonner et torturer ses victimes ; il faut se garder de prendre à la lettre ces anecdotes. Quelques-unes des plus illustres victimes de l'impératrice se portèrent en somme assez bien, et firent, malgré de passagères disgrâces, une assez belle carrière; et c'est un fait, d'autre part, que ses plus dangereux adversaires payèrent non de la mort, mais simplement de l'exil, l'opposition qu'ils osèrent lui faire.

Mais, sans grossir à plaisir la liste de ses cruautés, il ne faut point vouloir pourtant faire Théodora trop clémente et trop bonne. Lorsqu'elle haïssait, elle était femme à ne reculer devant rien, ni devant le scandale d'une injuste disgrâce, ni peut-être même devant

Téclat d'un assassinat. L'aventure de Germanos, le neveu de Tempereur, celle du secrétaire Priscus, celle de Photius, le beau-fils de Bélisaire, suffiraient à montrer la vivacité de ses haines. La chute du préfet Jean de Cappadoce, du redoutable et audacieux ministre qui balança un moment son crédit et lui fit craindre pour sa toute-puissance, atteste mieux encore Ténergie sans scrupule de son âme ambitieuse et les incroyables ressources de son perfide génie. De même, et par un semblable mélange d'habileté et de violence, elle fît expier au grand général qu'était Bélisaire ses rares velléités d'indépendance, et par l'ascendant qu'elle prit sur Antonine, la femme du patrice, elle sut faire de lui son très humble et très docile serviteur. Et ici encore il faut admirer, avec la prodigieuse ingéniosité à nouer une intrigue, l'indifférence de l'impératrice sur le choix des moyens et des instruments qui servaient ses desseins. Antonine, après une jeunesse orageuse, trompait copieusement un mari qui l'adorait; mais elle était intelligente, hardie, intrigante à plaisir, capable, dit Procope qui la connut bien, de faire réussir même l'impossible. Théodora comprit vite qu'en protégeant les amours de cette femme, elle ferait d'elle la servante dévouée de sa politique et le meilleur garant de la fidélité de Bélisaire. Entre elles l'alliance fut conclue. Antonine mit son habileté au service de la basilissa et, dans la déposition du pape Silvère comme dans la disgrâce de Jean de Cappadoce, elle prit largement sa part et donna la mesure de son savoir-faire; en échange, Théodora couvrit toutes ses imprudences, toutes ses incartades et, à plusieurs reprises, elle imposa à la faiblesse de Bélisaire la réconciliation et le pardon. Et

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par là, ayant fort habilement pris barre sur sa favorite, l'impératrice par elle tint le général à sa discrétion*.

De la faveur qu'elle marqua à Antonine, conclurat-on, comme l'affirme V Histoire Secrète^ que la souveraine eut pour les faiblesses des femmes une large tolérance, et que complaisamment elle couvrit bien des fautes de son manteau d'impératrice? Les faits laissent plutôt une impression contraire. Sans doute il se peut que, par Teffet de son humeur autoritaire et par l'habitude qu'elle avait de subordonner toutes choses aux fins de sa politique, Théodora se soit mêlée parfois un peu indiscrètement d'affaires de famille et de ménage qui ne la regardaient point, et qu'elle ait fait des mariages avec le même despotisme qu'elle apportait à gouverner l'État. Mais dans les lois qu'elle inspira sur le divorce et sur l'adultère, aussi bien que dans ses actes, constamment elle se montra soucieuse de consolider l'institution du mariage, '< cette chose sainte entré toutes », comme dit une loi de l'époque, et de faire respecter par tous ces liens légitimes et sacrés. Ce qui est vrai, c'est qu'elle était, selon le mot d'un historien, « naturellement portée à secourir les femmes dans Tinfortune », et que cette sollicitude se manifeste dans les mesures qu'elle fit prendre en faveur des femmes maltraitées ou mal mariées, comme dans celles qu'elle conseilla à regard des comédiennes et des femmes perdues. Elle connaissait, pour les avoir traversés, les basfonds de la capitale, et savait tout ce qu'ils enfer-

1. Je renvoie, pour ces deux épisodes, aux chapitres de mon livre intitulés : Théodora et Jean de Cappadoce^ p. 113-190; Théodora et Bélisaire, p. 191-216.

maieni de misères et de hontes : de très bonne heure, elle usa de son influence pour y porter remède. Mais elle n'en fut pas moins très prude, sévère gardienne de la morale publique, et elle prit à tâche d'épurer et de moraliser sa capitale *.

Faut-il croire que, dans ces mesures, il entrait, chez Théodora, quelque souvenir de ses expériences personnelles et quelque regret de son passé? La chose est probable, pour ne point dire certaine, et elle n'est point pour nuire à Tidée que nous pouvons nous faire de Théodora. Il y a une noblesse singulière dans ces paroles d'une ordonnance impériale dont sans nul doute elle fut l'inspiratrice : « Nous avonç constitué des magistrats pour châtier les brigands et les voleurs d'argent : ne devons-nous pas, à plus forte raison, poursuivre les brigands d'honneur et les larrons de chasteté? »

Il serait puéril assurément de vouloir dissimuler les défauts et les vices de Théodora. Elle aimait l'argent, elle aimait le pouvoir; elle assura l'avenir des siens avec un souci peut-être excessif des affections de famille, et, pour conserver le trône où elle s'était haussée, elle fut sans scrupules perfide, violente, cruelle, implacable dans ses rancunes, inflexible pour tous ceux qui avaient attiré sa haine. Ce fut une grande ambitieuse, qui troubla profondément par ses intrigues le palais et la monarchie. Mais elle avait ses qualités aussi. Ses amis la nommaient <( l'impératrice fidèle » ; elle méritait ce nom. Elle possédait d'autres vertus plus éminentes, une fermeté virile,

1. Voir, dans mon livre, le chapitre : Le féminisme de Théo» dora, p. 217-230.

une énergie fière, une intelligence lucide et puissante d'homme d'État. Son influence ne fut pas toujours bonne; mais elle a marqué d'une empreinte profonde le gouvernement de Justinien. Elle morte, une décadence commença, où s'acheva tristement un règne longtemps glorieux.

Lorsque, le 29 juin 548, Théodora mourut d'un cancer, après une assez longue maladie, Justinien pleura amèrement une perte qu'il jugeait à bon droit irréparable. Vivante, il l'avait adorée; morte, il garda pieusement son souvenir. Il voulut, en mémoire d'elle, conserver à son service tous ceux qui l'avaient approchée , et bien des années plus tard, quand il voulait faire une promesse solennelle, il avait coutume de prêter serment par le nom de Théodora, et ceux qui désiraient lui plaire lui rappelaient volontiers « l'excellente, belle et sage souveraine » qui, après avoir été en ce monde sa collaboratrice fidèle, priait maintenant Dieu pour son époux.

Il faut avouer qu'il y a quelque excès dans cette apothéose. Théodora la danseuse n'a point eu précisément les vertus qui mènent tout droit au paradis; Théodora l'impératrice, malgré sa piété, a eu des défauts et des vices qui s'accommodent mal de l'auréole des saints. Mais le trait valait d'être noté : tant, chez cette grande ambitieuse, qui fut si femme, il montre, jusque par delà la mort même, une incomparable puissance de charme et de séduction.

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