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CHAPITRE II

ATHËNAl'S

Le 7 juin 421, le très pieux empereur Théodose, âgé alors de vingt ans environ, épousait une jeune fille originaire d'Athènes, où son père professait à rUniversité. Née païenne, elle venait, pour monter sur le trône de Constantin, de se convertir au christianisme, et elle avait en même temps, au jour de son baptême, échangé son joli prénom d'Athénaïs pour le nom, plus convenable à une impératrice, et plus chrétien, d'Eudocie.

Comment s'était fait ce mariage assez surprenant entre la petite provinciale obscure et le tout-puissant basileus? L'explication en est simple. C'était un mariage d'amour, dont les chroniqueurs byzantins nous ont raconté avec complaisance la romanesque histoire. Du jour où le jeune Théodose avait atteint l'âge d'homme, il avait pensé à se marier. Il tourmentait sa sœur ainée Pulchérie, qui l'avait élevé et qui gouvernait l'empire en son nom, et il la pressait de lui trouver une femme. Peu lui importait qu'elle fût

de haute naissance; peu lui importait qu'elle fût riche; mais il la voulait belle, d'une beauté souveraine, et telle que Byzance n'eût jamais vu sa pareille. Et Pulchérie, pour complaire au jeune homme, cherchait par tout le monde oriental, sans trouver la perfection souhaitée, et avec elle Paulin, Tami d'enfance et le confident du prince, cherchait pareillement, lorsqu'une circonstance inattendue mit sur leur chemin la beauté désirée.

Un professeur à l'Université d'Athènes, Léontius, avait deux fils et une fille. C'était un homme riche. Mais, au moment de mourir, il légua, par un caprice assez étrange, sa fortune tout entière à ses fils Valérius et Gésius. « A ma très chère fille Athénaïs, écrivit-il dans son testament, j'ordonne que l'on compte cent pièces d'or. Elle aura, pour se tirer d'affaire dans le monde, sa bonne chance — on traduirait volontiers : sa veine^ — qui est supérieure à celle de toutes les autres femmes. » Vainement Athénaïs supplia ses frères de lui donner sa part de l'héritage paternel; elle dut quitter la maison familiale, et aller chercher asile chez une sœur de sa mère, qui l'emmena à Constantinople, où habitait une autre de ses tantes, la sœur de Léontius. Les deux femmes engagèrent la jeune fille à solliciter contre ses frères l'appui du palais, et elle obtint audience de l'Augusta Pulchérie. Athénaïs avait vingt ans. Elle était admirablement belle, assez grande, et merveilleusement faite; des cheveux blonds bouclés encadraient son visage d'une auréole d'or et faisaient valoir l'éclat de son teint clair; elle avait de beaux yeux, intelligents et vifs, qui se baissaient avec modestie, un pur nez grec, une démarche gracieuse et noble. Avec cela

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elle parlait bien; elle exposa à ravir l'objet de sa requête. Pulchérie enthousiasmée fut tout aussitôt conquise. Elle fit à la jeune fille quelques questions sur sa famille, sur sa vie passée, et bien vite elle courut chez son frère pour lui dire quelle merveille elle venait de découvrir. Théodose, très ému, et déjà tout épris à la seule description que sa sœur lui fit d'Athénaïs, supplia TAugusta de lui montrer incontinent la jeune enchanteresse; et s'étant, avec son ami Paulin, caché derrière une tapisserie, il attendit qu'on introduisît la belle solliciteuse. L'effet qu'elle produisit sur les deux jeunes gens fut prodigieux; elle plut fort à Paulin, et l'empereur l'aima. Peu de semaines plus tard, après qu'elle eut été, par les soins du patriarche Atticus, instruite dans la religion chrétienne et purifiée dans les eaux du baptême, Athénaïs-Eudocie devenait impératrice de Byzance.

Quelle part de vérité enferme ce joli récit? il n'est point fort aisé de le dire. Ce n'est guère qu'au VI* siècle qu'apparaissent les premiers traits de cette romanesque histoire, sur lesquels broda encore la fantaisie des siècles postérieurs. Les historiens contemporains de la jeune impératrice ne savent rien des détails que je viens de rapporter. Une seule chose peut donc être retenue avec certitude, c'est que la nouvelle souveraine était née Athénienne et païenne, et aussi qu'elle était fort jolie et parfaitement instruite. C'en était assez pour séduire Théodose, fort désireux du reste, pour des raisons politiques, d'assurer au plus tôt l'avenir de la dynastie; et l'on comprend d'autre part que l'ambitieuse Pulchérie, maîtresse du pouvoir et soucieuse de le conserver, se soit volontiers prêtée à un mariage où la nouvelle

épousée lui devrait tout. Elle fut sa marraine, elle voulut être sa mère adoptive et elle put croire qu'ainsi, dans le Palais Sacré, rien ne serait changé.

Au moment où Athénaïs-Eudocie devenait la compagne de Théodose, le palais impérial de Byzance offrait un aspect assez singulier. Depuis sept ans, une jeune femme y gouvernait en souveraine : c'était la sœur aînée du basileus, Pulchérie, qui avait alors vingt-deux ans. Intelligente, énergique, ambitieuse, c'était essentiellement une femme politique. De bonne heure, devenue par la mort d'Arcadius le chef de la famille, elle avait dirigé la minorité de son frère et, à Tàge de quinze ans, elle avait, en 41i, pris le titre d'Augusta, qui consacrait son pouvoir. Désireuse de se donner tout entière à sa tâche, soucieuse aussi peut-être de ne partager avec personne son autorité, elle avait à seize ans fait vœu de ne point se marier, et en souvenir de cette promesse elle avait, dans la basilique de Sainte-Sophie, consacré une table d'or enrichie de pierres précieuses. Très pieuse, elle avait imposé à la cour des habitudes nouvelles et fait du palais un véritable monastère. Sous l'influence du patriarche Atticus, les deux sœurs de Pulchérie, Arcadia et Marina, avaient à son exemple fait vœu de célibat. Et l'entourage des dévotes princesses se modelant à leur image, c'étaient maintenant les chants sacrés et les exercices de piété qui nuit et jour remplissaient la demeure impériale. Au lieu de l'éclat des cérémonies, de la splendeur des costumes,

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des acclamations jayeuses et des défilés militaires, on n'entendait que la monotone psalmodie des offices, on ne voyait que des robes sombres de prêtres et de moines. Purgé des courtisans corrompus qui le déshonoraient, minutieusement réglé par de graves et saints conseils, le palais semblait marqué d'une empreinte toute neuve. Dédaigneuses du luxe, des toilettes, de Toisiveté habituels à leur rang, les princesses travaillaient de leurs mains, filaient et brodaient pour les pauvres, multipliaient autour d'elles les aumônes et les bonnes œuvres. Pulchérie fondait des églises, dotait magnifiquement des hôpitaux et des asiles; ses sœurs rimitaient. Et un grand souffle de piété, de charité, de renoncement au monde traversait et vivifiait les grands appartements, jadis pleins d'intrigues, du Palais Sacré.

C'est dans cet esprit que Pulchérie avait élevé le jeune Théodose. Fort instruite elle-même — elle savait le grec et le latin, chose déjà assez rare à l'époque, — elle l'avait entouré de maîtres excellents et de compagnons soigneusement choisis. Le prince profita aux bonnes leçons qu'il reçut. C'était vraiment un très savant jeune homme. Il avait appris le grec et le latin, l'astronomie, les mathématiques, l'histoire naturelle, bien d'autres choses; il dessinait et peignait, et il aimait à enluminer de belles miniatures les manuscrits qu'il possédait. Il avait du goût pour la lecture, il s'était composé une riche bibliothèque; et, le soir, il se plaisait à travailler très tard, à la lumière d'une lampe dont il avait inventé le modèle. Il a mérité pour tout cela que l'histoire lui donnât le surnom de Théodose « le calligraphe ». Mais plus encore Pulchérie avait veillé à l'éducation morale de

son frère. Il était très pieux, chantait volontiers des hymnes avec ses sœurs, jeûnait très régulièrement deux fois par semaine, et aimait à discuter avec les théologiens. Enfin Pulchérie lui avait elle-même donné des leçons de maintien ; elle lui avait enseigné comment un empereur doit porter son costume, comment il doit recevoir, quand il lui convient de sourire, et quand d'avoir Tair sérieux et grave, bref tous les raffinements que le cérémonial imposait à un basileus. Et ainsi, au moment de son mariage, Théodose était un beau garçon de taille moyenne, blond avec des yeux noirs, très bien élevé, très poli,, doux, humain, aimable, un peu ennuyeux et pédant. Des exercices du corps, il ne goûtait que la chasse; sans grande énergie morale, il ne sentait nul attrait pour la guerre et les combats. D'humeur casanière, il se plaisait au palais; de caractère faible, il était docile à toutes les influences. Bref, c'était un empereur consciencieux et médiocre, bon peut-être pour une époque paisible, tout à fait insuffisant pour le siècle trouble où il vivait.

Entre son impérieuse belle-sœur et son honnête homme de mari, qu'allait devenir Athénaïs? Elle aussi, il ne faut point l'oublier, était une femme savante. Au temps où elle naquit, Athènes sa patrie était toujours la grande ville universitaire de l'Orient hellénique, le plus beau musée de la Grèce ancienne, le dernier asile des lettres païennes. Fille de professeur, la jeune fille avait naturellement reçu une éducation incomparable. Son père enseignait la rhétorique; il lui fit connaître les chefs-d'œuvre de la littérature antique, Homère et les tragiques, Lysias et Démosthène ; il lui apprit, selon l'usage des écoles.

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à improviser brillamment sur des thèmes donnés, à tourner de jolis vers, à parler avec élégance. Elle fut initiée d'autre part aux mystères de la philosophie néoplatonicienne, dont Athènes avait accueilli les représentants les plus illustres; elle sut également

l'astronomie et la géométrie, et en toutes choses elle réussit avec une égale perfection. C'est par son intelligence et son art de bien dire qu'elle plut à Pulchérie, et on peut croire qu'elle charma Théodose par sa science autant que par sa beauté.

C'était une éducation toute païenne qu'avait reçue Athénaïs, et le léger vernis de christianisme dont le patriarche para Tâme de la nouvelle convertie n'altéra guère sans doute les enseignements qu'avait reçus sa jeunesse. Aussi, dans les cercles demeurés attachés aux idées anciennes, le mariage de l'empereur avec la jeune Athénienne put-il sembler comme une victoire du paganisme, à tout le moins comme une promesse de tolérance. Et, en effet, l'impératrice demeura d'abord ce que la fille de Léontius avait été.

Aussi bien, malgré son caractère de capitale chrétienne, la Constantinople du v* siècle restait toujours profondément empreinte de souvenirs païens. Enrichie par Constantin et ses successeurs des plus admirables dépouilles des sanctuaires antiques, elle montrait sur ses places et dans ses palais les chefs-d'œuvre les plus illustres de la sculpture grecque, et dans ce musée incomparable, les dieux déchus semblaient garder toujours leur prestige et leur gloire. A la cour, malgré le ton dominant de dévotion et de bigoterie, bien des cérémonies, bien des fêtes conservaient le souvenir des traditions païennes; et quoique les gens pieux tinssent pour un grave péché le commerce

des Grâces et des Muses, la poésie n'était point exilée du palais impérial. Eudocie aimait les vers; elle en faisait volontiers; elle trouva autour d'elle des gens pour partager et encourager ses goûts. L'un de ses premiers actes, au lendemain de son mariage, fut de composer, en vers héroïques, un poème sur la guerre de Perse qui venait de s'achever heureusement. Elle ne pouvait mieux faire pour plaire à Théodose et achever de gagner l'amour de son studieux époux. Quand, à la fin de 422, elle lui donna par surcroît une fille, son crédit s'en accrut encore : le 2 janvier 423, pour ses étrennes, le basileus lui accorda le titre d'Augusta, qui faisait d'elle officiellement l'égale de Pulchérie. Et dans l'intimité du ménage impérial, progressivement l'influence de la jeune femme grandit sur son faible mari.

On peut croire que ses conseils ne furent point étrangers à la fondation de l'Université de Constantinople, créée en 425, et où se manifeste de curieuse façon la place prépondérante acdordée à la culture grecque. Tandis que treize professeurs étaient chargés de l'enseignement de la langue et de la littérature latine, quinze maîtres furent institués pour la langue et la littérature hellénique ; une chaire de philosophie fut créée, et les hommes les plus éminents de l'époque, dont quelques-uns étaient des chrétiens de fraîche date, furent appelés à occuper les emplois dans la nouvelle Université. Toutefois il n'est point inutile de remarquer que, si cette fondation et la considération témoignée aux lettrés sont caractéristiques des goûts de ce temps, la nouvelle institution eut dans son ensemble, en particulier par la place subordonnée faite à la philosophie, un caractère plutôt chrétien et

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qu'elle était destinée, dans Fintention de ses fondateurs, à faire quelque concurrence à l'Université trop païenne d'Athènes. Et ceci éclaire d'un jour assez vif l'évolution qui lentement s'accomplissait dans l'âme de l'impératrice Eudocie.

Vivant dans une cour dévote^ insensiblement elle subissait l'influence de son pieux entourage. Son mariage avait pu paraître une victoire du paganisme; en réalité elle n'avait rien fait en faveur de ses anciens coreligionnaires, et en 424 l'empereur Théodose, renouvelant les proscriptions édictées contre le culte des faux dieux, déclarait solennellement « qu'il croyait qu'il ne restait plus de païens ». Bien plus, en vraie Byzantine, Eudocie se passionnait pour les débats ihéologiqnes. Lorsque, en 428, Nestorius, patriarche de Constantin >ple, prof esssa l'hérésie qui a gardé son nom, lorsque l'ambitieux Cyrille, patriarche d'Alexandrie, alluma, moins par souci de l'orthodoxie que par jalousie contre un rival, un conflit redoutable dans l'Église orientale, Eudocie se trouva aux côtés de son mari «pour soutenir contre ses ennemis le patriarche de la capitale et pour faire échec au remuant successeur d'Athanase, désireux de conquérir pour son église la primauté sur tous les sièges orientaux. Mais ce n'est point seulement par la part qu'on lui voit prendre aux querelles religieuses que cet épisode éclaire curieusement le caractère d'Athénaïs-Eudocie : il nous montre autre chose encore, la faveur grandissante de la jeune femme et la mésintelligence croissante qui la séparait de Pulchérie.

En mariant son frère, l'impérieuse Augusta n'avait point entendu se dessaisir du pouvoir que Théodose laissait entre ses mains. Mais, quoi qu'elle en eût,

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peu à peu à côté d'elle Tétoile d'Eudocie montait à rtiorizoD. Elle poussait auprès du prince ses parents, ses amis; elle protégeait Paulin, le maître des offices et l'Égyptien Cyrus de Panopolis, qui comme elle aimait les lettres et faisait des vers; elle avait ses flatteurs, son parti à la cour, et déjà elle ne craignait pas de mettre sa belle-sœur en échec. On percevait au delà même de Tenceinte du palais la rumeur de ces sourdes divisions et les habiles essayaient d'en profiter en opposant Tune à l'autre les deux femmes. Cyrille, en particulier, n'y manquait point pour combattre Nestorius; en môme temps qu'il écrivait d'une part à l'empereur et à sa femme, il s'adressait d'autre part à l'Augusta Pulchérie, qu'il savait hostile à son rival et dont il escomptait Tinfluence sur le faible basileus. Et encore que Théodose eût en termes fort énergiques blâmé l'inconvenance de cette démarche — « Tu pensais donc, écrivait-il au prélat, que nous n'étions point d'accord, ma femme, ma sœur et moi, ou tu espérais que les lettres de Ta Piété mettraient entre nous la mésintelligence », — l'événement prouva, malgré ces protestations, que Cyrille n'avait point mal vu les choses. Théodose, après avoir convoqué le concile d'Éphèse avec le ferme propos de soutenir Nestorius, s'en laissa finalement imposer par l'audace illégale de Cyrille, par les criailleries des moines de la capitale, par les suggestions des hauts fonctionnaires gagnés par le patriarche d'Alexandrie, par les conseils surtout de Pulchérie. L'assemblée de 431 marqua la victoire des Alexandrins et le triomphe de l'impérieuse Augusta. C'était là pour Eudocie un sérieux échec : elle devait plus tard subir plus cruellement encore les consé-

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quences de ces divisions de cour et de la lutte d'influence où elle s'était engagée. '

De ce mélange en une . même âme des souvenirs païens et des préoccupations chrétiennes, qui est proprement le trait caractéristique du personnage d'Athénaïs-Eudocie, nous trouvons un intéressant témoignage dans le voyage qui, en 438, conduisit l'impératrice à Jérusalem.

En 423, la cour de Constantinople avait reçu une visite d'importance. La sœur d'Honorius, la tante de Théodose II, la célèbre Galla Placidia, obligée de quitter le palais de Ravenne, était venue, avec sa fille Honoria et son jeune fils Valentinien, demander un asile à Byzance. Un projet de mariage avait été ébauché entre les enfants impériaux, la petite Eudoxie qui venait de naître et le César de cinq ans, que la mort d'Honorius faisait à ce moment même l'héritier de l'empire d'Occident, et Théodose II n'avait rien épargné pour faire reconnaître en Italie, sous la tutelle de Galla Placidia, l'autorité de son futur gendre. Quatorze ans plus tard, en 437, le projet caressé jadis devenait une réalité. Athénaïs-Eudocie avait toujours vivement souhaité cette union, qui devait placer sa fille sur le glorieux trône d'Occident, et elle avait fait vœu, si le mariage désiré s'accomplissait, d'aller, comme jadis sainte Hélène, en pèlerinage à Jérusalem, afin de rendre grâces à Dieu aux lieux mêmes où son divin fils était mort pour l'humanité. Heureuse aussi peut-être de faire ainsi diver-

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sion au chagrin que lui causait le départ d'une enfant bien-aimée, l'impératrice en 438 se mit en route pour la Ville Sainte.

Son itinéraire la mena d'abord à Antioche. Dans cette ville toute pleine encore des traditions et des monuments de la culture antique, tous les souvenirs de sa jeunesse païenne se réveillèrent dans l'âme de la souveraine. Lorsque, dans le palais du sénat, assise sur un trône d'or étincelant de pierreries, elle reçut les fonctionnaires et les notables de la cité, l'Athénienne, se rappelant les leçons de son père, improvisa une brillante harangue en l'honneur de la ville qui l'accueillait, et faisant allusion au temps lointain où les colonies grecques portaient par tout l'Archipel et jusqu'aux rivages de Syrie la civilisation hellénique, elle termina son discours en citant le vers d'Homère : « Je suis fière d'être de votre race et de votre sang ». Les gens d'Antioche étaient trop cultivés, trop amis des lettres, pour ne pas saluer avec un enthousiasme prodigieux une princesse qui se réclamait ainsi des pures traditions de l'hellénisme. Et comme aux beaux jours de la Grèce ancienne, le sénat municipal vota en son honneur une statue d'or, qui fut placée dans la curie, et, sur une stèle de bronze déposée au musée, on consacra le souvenir de la visite impériale.

A cette vision tout antique le séjour à Jérusalem s'oppose en un frappant contraste. C'était une ville essentiellement chrétienne, toute remplie des pieux souvenirs du Sauveur, peuplée de moines et de religieuses, couverte d'églises et de monastères édifiés sur tous les emplacements qu'avait sanctifiés le passage du Christ. Eudocie y demeura une année entière, occupée d'exercices de dévotion et de bonnes

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œuvres, visitant les saints lieux, assistante des inaugurations d'églises, distribuant de riches offrandes aux sanctuaires les plus révérés. En échange elle obtint de précieuses reliques, une partie des ossements de saint Etienne et les chaînes que jadis avait portées l'apôtre Pierre. Pieusement elle rapporta à Constantinople ces dépouilles de Jérusalem, et solennellement les déposa dans l'oratoire de Saint- Laurent. Une partie en fut distraite par elle à l'intention de la fille chérie dont la pensée avait inspiré et accompagné son voyage. La moitié des chaînes de saint Pierre fut envoyée à Rome à la jeune impératrice Eudoxie, et pour les abriter on bâtit l'église de San Pietro in Vincoli.

Athénaïs-Eudocie devait, quelques années plus tard, revenir dans cette sainte Jérusalem, et cette fois pour le restant de sa vie.

En 439, au moment où elle rentrait dans sa capitale, la basilissa était à l'apogée de sa gloire. Sa fille était mariée à un empereur; elle-même venait de traverser l'Orient dans un appareil royal et au milieu des acclamations. Il semble bien qu'elle se crut alors de taille à entrer en lutte, plus ouvertement encore qu'autrefois, avec sa bienfaitrice de jadis, devenue sa rivale d'influence, l'Augusta Pulchérie. Du moins voit-on, entre les années 439 et 441, ses amis gagner chaque jour en crédit au palais; la préfecture du prétoire d'Orient échut à son protégé Cyrus de Panopolis, un lettré, un poète, que sa culture tout hellénique avait dès longtemps rapproché de la souveraine : un tel homme ne pouvait guère agréer à Pulchérie et au parti des dévots, et ce fut un triomphe personnel pour Eudocie de l'avoir

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imposé à la faveur de Théodose. Encouragée par ce succès, elle osa davantage. A ce moment, au Palais Sacré, les eunuques étaient puissants sur la faible volonté du souverain ; Eudocie lia partie avec le favori du moment, Chrysaphius, pour écarter définitivement Pulchérie des affaires : et un instant elle sembla réussir. L'Augusta dut quitter la cour, elle se retira dans sa résidence particulière; mais, en paraissant abdiquer, Pulchérie ne renonçait point à la lutte. Les orthodoxes ses amis, inquiets du cours nouveau des choses, de la faveur d'hommes politiques dont Tesprit leur semblait trop libre, allaient faire payer chèrementà Eudocie son éphémère victoire. L'histoire de sa chute n'est guère moins romanesque que celle de son élévation au trône. Paulin, le maître des offices, était grand favori du prince, dont il avait, enfant, partagé les jeux et gagné la confiance, et de l'impératrice, dont il avait conseillé le mariage de toute la force de son crédit. Au jour des noces, c'est lui que le basileus avait choisi pour être son paranymphe; les honneurs s'étaient depuis lors accumulés sur sa tête : admis dans la familiarité des souverains, qu'il voyait librement à toute heure, son influence était puissante au palais. Or Paulin était beau, élégant, de fière mine; il avait, dit-on, fait impression sur l'austère Pulchérie ellemême. Les adversaires d'Athénaïs n'eurent point de peine à tirer parti de tout cçla ; le dévouement passionné que le maître des offices marquait à la basilissa, l'amitié très réelle qu'elle lui témoignait devinrent entre leurs mains des armes pour exciter la jalousie de Théodose et produire la plus déplorable des catastrophes.

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L'empereur, raconte la chronique, se rendait un jour à Péglise; Paulin, malade, s'était fait excuser de ne point prendre part à la procession solennelle. Chemin faisant, un mendiant présenta à l'empereur une pomme de Phrygie, d'une grosseur inaccoutumée. Théodose l'acheta et, toujours très épris de sa femme, il la fit porter à Eudocie. Celle-ci à son tour l'envoya à Paulin en cadeau d'amitié; et le maître des offices, ignorant de qui l'impératrice tenait le fruit, jugea que c'était là un présent fait pour plaire à l'empereur et il fit offrir la pomme à Théodose. Le prince, assez surpris, fait dès son retour au palais appeler l'impératrice et à brûlepourpoint lui demande : « Où est la pomme que je t'ai fait envoyer? — Je l'ai mangée », répondit imprudemment Eudocie. Au nom de son salut éternel, Théodose adjure sa femme de lui dire la vérité ; celle-ci persiste dans ses affirmations. Alors, sortant le fruit de sous son manteau, le basileus le montre à sa menteuse épouse. Une explication violente s'ensuivit. Furieux, jaloux, l'empereur se sépara de sa femme; quant à Paulin, tombé en pleine disgrâce, il fut éloigné de la cour et peu après, par Tordre du prince, à Césarée de Cappadoce, où il avait été exilé, il fut assassiné.

Quel fond de vérité contient cette histoire? Ici encore il est difficile de le dire avec précision. Les récits les plus anciens qui nous soient parvenus de Taventure ne datent que du vi'^ siècle et les contemporains n'en ont rien su ou rien dit. L'essentiel des faits semble exact pourtant. Non sans doute qu'Eudocie ait été coupable d'autre chose «que d'imprudence; bien plus tard, étant sur son lit de mort, à la

veille de comparaître devant Dieu, elle jurait que dans TafTaire de Paulin elle était parfaitement innocente. Mais rincident qui avait si furieusement allumé la jalousie de Théodose ne tarda guère à amener la disgrâce de la souveraine. Habilement ses ennemis l'exploitèrent contre elle, pour ressaisir leur influence sur l'esprit de l'empereur. Après Paulin, Eudocie vit tomber en disgrâce son autre ami, le préfet Cyrus. Alors, sentant son crédit perdu, presque brouillée avec son mari, isolée, suspecte dans sa propre cour, outrée d'ailleurs des calomnies qu'on répandait sur son compte, justement indignée enfin du meurtre odieux de Paulin, elle demanda à Théodose la permission de se retirer à Jérusalem. L'em* pereur y consentit volontiers, et peut-être même la poussa- t-il à prendre cette résolution. Pour la femme jadis tant aimée il n'éprouvait plus que haine, que soupçons^ que rancune. Il se sépara sans peine et pour toujours de celle qu'il avait tant adorée.

C'est vers 442 environ qu'Eudocie revint dans la ville sainte : elle y vécut dix-huit longues années, jusqu'à sa mort. Cette triste et mélancolique fin d'existence parait avoir étrangement altéré le caractère de la princesse. En quittant Constantinople, elle avait espéré, près du tombeau du Christ, trouver l'oubli et la paix; mais, jusque dans son lointain exil, les haines de ses ennemis la poursuivaient, les soupçons de son mari insultaient à son repos. En 444, deux de ses familiers, le prêtre Sévère et le diacre Jean, qu'elle avait emmenés avec elle de Byzance, et à qui elle avait laissé prendre une grande influence sur son esprit, furent dénoncés à l'empereur, qui les fit arrêter et mettre à mort. Outrée, l'impératrice à

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son tour se vengea par du sang : Saturninus, le gouverneur de Jérusalem, tomba sous les coups d'assassins payés par elle. Ensuite son âme passionnée chercha d'autres aliments pour apaiser son besoin d'agir et de vivre. Elle versa dans la dévotion, elle vécut parmi les ascètes et les moines, elle se laissa tenter par la forme la plus mystique de la dogmatique chrétienne. La petite païenne d'Athènes se jeta dans les bras des monophysites qui, en ce temps même, avec Dioscore d'Alexandrie, faisaient triompher leur doctrine au conciliabule d'Éphèse (449) et imposaient à Théodose leur volonté. Crut-elle, en s'associant à eux, se venger en quelque manière de Tempereur, de Pulchérie, du parti qui avait causé sa disgrâce? il se peut. En tout cas, elle se lança à corps perdu dans la lutte, elle mit au service de ses amis tout ce qui lui restait d'influence, tout ce qu'elle possédait de richesse. Et alors même que le concile de Chalcédoine eut en 450 formellement condamné, avec le concours des légats romains, l'hérésie qu'elle aimait, elle s'obstina dans sa croyance, heureuse peut-être de faire encore opposition à cette Pulchérie qu'elle haïssait, et qui maintenant, depuis la mort de Théodose, occupait aux côtés d'un prince-époux ce trône qui avait été le sien. Ardemment elle encouragea les résistances des dissidents, et cette basilissa incita des rebelles à lutter les armes à la main contre les troupes de l'empereur. Il fallut, pour ramener Eudocie à l'orthodoxie, les instances de sa fille, de son gendre et les supplications du pape Léon le Grand lui-même.

Finalement elle céda aux admonestations du pontife, et pour mériter « la gloire éternelle » qu'il lui promettait, elle employa tout ce qu'elle gardait d'in-

fluence à apaiser les moines de Palestine soulevés contre leur évêque, à ramener à la foi de Chalcédoine les hérétiques repentants (453). Aussi bien chaque année qui passait apportait à la vieille femme des tristesses nouvelles. Son mari Théodose était mort en 450; sa belle-sœur Pulchérie était en 455 descendue » dans la tombe ; rien n'avait été changé dans sa condition d'impératrice déchue. En Occident, sa fille Eudoxie et ses petites-filles étaient en 455, dans le sac de Rome, tombées aux mains des Vandales et Tune d'elles avait dû épouser un fils de Genséric. En Orient, une autre dynastie avait remplacé sur le trône de Byzance la famille de Théodose le Grand. Oubliée de tous, Eudocie ne comptait plus dans le monde. Elle se consolait, dans cette ville sainte qu'elle aimait, en bâtissant des hôpitaux, des couvents, des églises, en réparant les murailles de la cité, en faisant des vers enfin, dernier souvenir des goûts lettrés de sa jeunesse. Elle mourut ainsi vers l'année 460; on l'ensevelit dans la basilique de Saint- Étienne, qu'elle avait élevée, et Jérusalem reconnaissante donna à la pieuse princesse, qui avait tant fait pour elle, le surnom de « la nouvelle Hélène ».

C'est une étrange destinée que celle d'Athénaïs- Eudocie, née païenne à Athènes, devenue par un mariage d'amour impératrice de Byzance, morte en exil à Jérusalem, près du tombeau du Christ, en chrétienne mystique, dévote et passionnée. C'est précisément par ces contrastes de sa romanesque et

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mélancolique existence que sa figure présente un si vif intérêt à Thistorien. Placée sur la limite de deux mondes, au point de rencontre de deux civilisations, confondant en sa personne les traditions expirantes de la culture païenne et les enseignements du christianisme victorieux, assez intelligente avec cela et assez instruite pour comprendre révolution que son temps voyait s'accomplir, elle offre un curieux et significatif exemple de la façon dont pouvaient, en ce siècle, s'accommoder en une même âme les idées les plus contraires et les contrastes les plus violents. Sa vie déjà nous a montré en elle la fusion de ces choses si diverses ; son œuvre littéraire la montre plus pleinement encore.

Eudocie avait toujours aimé la poésie. Au temps de sa puissance, elle avait, on Ta vu, célébré en vers héroïques les victoires remportées sur les Perses par les armées impériales, et peut-être Téloge qu'elle fit d'Antioche était-il, lui aussi, écrit en vers. Dans les dernières années de sa vie, elle reprit goût à ces divertissements littéraires ; mais cette fois elle donna pour thème à sa muse des sujets exclusivement religieux. Elle traduisit en vers héroïques des portions de l'Ancien Testament, les livres de Moïse, de Josué, des Juges et de Ruth, et au ix® siècle encore, le patriarche Photius, bon juge en matière de lettres, admirait fort cet ouvrage, et le jugeait tout à fait remarquable « pour une femme et pour une impératrice ». Elle traduisit de même les. prophéties de Zacharie et celles de Daniel, où le grammairien Tzetzès appréciait vivement, lui aussi, le talent « de l'impératrice dorée, de la très sage fille du grand Léontius ». Elle composa aussi les Homerocentra ou

« Centons d'Homère », où elle entreprit de raconter les épisodes de la vie du Christ au moyen de vers homériques ingénieusement assemblés. C'était là, au reste, un genre de composition fort goûté de son temps, et Eudocie ne faisait, en s'y appliquant, que continuer, comme elle l'avoue elle-même, l'ouvrage d'un de ses contemporains, l'évêque Patricius. Il faut avouer pourtant, quoique les critiques byzantins des siècles postérieurs aient, ici encore, fort loué l'œuvre impériale, que le mérite en est assez mince. On n'y trouve pour le fond aucune sorte d'originalité; quant à la forme, quoi qu'en pensât Eudocie, et encore qu'elle se soit vantée « d'avoir donné l'harmonie aux récits sacrés », elle ne vaut guère davantage : la langue est faible, la versification médiocre. Et le seul trait intéressant en somme et caractéristique de cette production, c'est cet effort pour encadrer la vie du Christ dans les rythmes et dans la langue d'Homère, et pour unir ainsi étrangement le païen et le chrétien. Il y aurait donc assez peu de chose à dire de l'œuvre littéraire d'Athénaïs-Eudocie, si elle n'était l'auteur d'un plus curieux ouvrage : c'est le poème en trois chants sur saint Cyprien d'Antioche, que Photius admirait fort et dont il nous est parvenu des fragments importants.

Cyprien d'Antioche, d'après la légende, était un magicien célèbre. Un jour, un jeune païen, Aglaïdas, vint lui demander l'appui de sa mystérieuse science. Il aimait une jeune fille chrétienne, Justine, et celleci repoussait son amour; pour vaincre sa résistance, il ne voyait d'autre moyen que de recourir au concours du démon. Cyprien consentit, et pour triompher de la vierge, il mit en œuvre toute sa puissance,

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avec d'autant plus de zèle que lui-même s'était épris bien vite de la radieuse beauté de Justine. Tous les efforts du magicien demeurèrent inutiles; les démons évoqués par lui s'enfuirent devant le signe de la croix fait par la jeune fille. Alors, édifié sur la vanité de sa science coupable, Cyprien brûle ses livres magiques, distribue ses biens aux pauvres, se convertit au christianisme. L'amoureux éconduit fait de même. Et finalement le magicien repentant devient évêque d'Antioche et courageusement il subit, avec Justine, le martyre pour sa foi.

La partie la plus intéressante du poème dont je viens d'indiquer brièvement le sujet est formée par le second chant, qui renferme la confession de Cyprien. Au moment d'abjurer ses erreurs, le sage païen avait voulu raconter publiquement sa vie, dire, en présence du peuple assemblé, tout ce qu'il avait appris dans les arts magiques du paganisme, tout ce qu'il avait accompli de choses coupables avec le concours maudit des démons et comment enfin, la lumière s'étant faite dans son âme, il avait été amené à se repentir et à se convertir. Dans ce long récit, Cyprien explique comment il a été initié dans tous les lieux saints du paganisme, à Athènes et à Eleusis, sur l'Olympe, « où les mortels ignorants disent qu'habitent les vains dieux », à Argos et en Phrygie, où l'on enseigne l'art des augures, en Egypte et en Chaldée, où l'on apprend les mystères de l'astrologie ; en termes énergiques, il dit comment il s'est instruit « à ces formes passagères, imitation de la sagesse éternelle », comment il s'est nourri de cette science antique et néfaste que les démons colportent par le monde pour la perte de l'humanité. Grâce à son habileté maudite.

il est parvenu à évoquer le prince môme des démons, et celui-ci « lui a donné Tempire du monde et a mis à ses ordres Tarmée des mauvais esprits ». Mais ce Satan que Cyprien décrit n'est nullement le diable que se représentait le moyen âge; dans sa sombre grandeur, il rappelle plutôt Tarchange déchu que Milton peindra dans le Paradis perdu. « Son visage, dit le poème, semblait une fleur d'or pur, brillant dans la flamme de ses yeux. Sur la tête il avait un diadème étincelant de pierreries. Ses vêtements étaient splendides. Et la terre tremblait à chacun de ses mouvements. Serrée autour de son trône, une armée de gardes l'environnait et il se croyait un Dieu, se flattant de faire tout ce qu'a fait Dieu et ne craignant point de lutter avec le Seigneur éternel. » Père des illusions^ c'est ce Dieu tombé qui construit avec des , ombres vaines tout ce qui peut perdre et tromper les hommes, « des villes, des palais, des rivages ombreux, des bois touffus, le toit chéri de la maison paternelle, toutes les vaines images qu'aperçoivent les voyageurs nocturnes », décevants mirages par où les démons se jouent des mortels et les entraînent à la damnation.

Puis c'est le récit de la tentation de Justine. Contre elle, Cyprien déchaîne démons sur démons, et Satan lui-même : tout est inutile. Alors, pour la vaincre, le magicien forge des fantômes séducteurs ; pour l'approcher plus aisément, pour la tenter plus sûrement, lui-même se transforme tantôt en une jeune femme, tantôt en un bel oiseau au chant mélodieux; il change de même Âglaïdas en passereau, pour lui permettre de voler vers la bien-aimée. Mais, sous le regard calme et pur de la vierge, l'oiseau mensonger s'abat

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lourdement sur le sol. Alors Cyprien essaie d'autres moyens. La famille de Justine est accablée de^ maux les plus divers ; la peste désole sa ville natale : rien ne peut émouvoir Tinflexible jeune fille. Et devant tant d'échecs, le magicien impuissant commence à douter de lui-môme ; il invective Satan, il veut rompre le pacte qui le lie au prince des démons; lui aussi, comme Justine, oppose maintenant lé signe de la croix chrétienne aux attaques du malin. Mais Satan, ironique, implacable, raille la victime qui pense lui échapper : « Christ ne t'arrachera pas de mes mains, Christ ne reçoit pas ceux qui m'ont une fois suivi ». Et le malheureux, épouvanté de la damnation éternelle qui le menace, termine sa confession par ces mots douloureux et suppliants : « Je vous ai dit ma vie. A vous de me dire si je pourrai fléchir Christ et s'il exaucera ma prière ».

Il y a dans tout ce poème de fortes et réelles beautés, et l'on voit aussi tous les souvenirs littéraires, tous les rapprochements qu'évoque immédiatement cette lecture. Cyprien et Satan, c'est déjà Faust et Méphistophélès ; et dans le démon éblouissant et fier de l'auteur grec, dans les hautaines paroles qu'il place dans sa bouche, il y a quelque chose déjà de Tarchange foudroyé du Paradis perdu. Ailleurs on pense à la Divine Comédie, dans le passage où Eudocie dépeint en traits énergiques les vices personnifiés que les mauvais esprits portent à travers le monde, le mensonge et la luxure, la fraude et la haine, l'hypocrisie et la légèreté. Et ce n'est point assurément un mince mérite pour l'ouvrage grec du V siècle de faire penser ainsi à Dante, à Goethe, à Mil ton. Est-ce à dire qu'il faille en faire honneur à

Athénaïs-Eudocie? non pas. Ici encore sa part personnelle est mince, et de ces belles inventions que nous admirons, elle n'a rien créé. Dès le iv* siècle, la légende de saint Cyprien d'Antioche était née, probablement en Syrie, et elle avait rencontré assez de succès pour qu'il en existât une version en prose grecque. C'est ce récit que l'impératrice a mis en vers, comme elle mettait en vers les livres saints et la vie du Christ, et la beauté du thème qu'elle a traité ne prouve rien pour la supériorité de son génie.

Mais elle a eu du moins le mérite de le choisir, et c'est par où son œuvre devient singulièrement intéressante pour l'étude de son âme. On conçoit que l'aventure de Cyprien d'Antioche ait séduit tout particulièrement Athénaïs-Eudocie : c'était un peu sa propre histoire. De même qu'il était advenu au magicien, ses parents à elle avaient voulu qu'elle apprît « tout ce qu'il y a sur la terre, dans l'air et dans la mer ». Comme lui, elle avait été initiée « à la vaine sagesse des Grecs ». Comme lui, « elle avait cru vivre, alors que vraiment elle était morte ». Puis, comme lui, elle avait renié « la foi impie des idoles » et brisé « les vains simulacres des dieux ». Et comme lui enfin, devenue maintenant chrétienne et pieuse, eV^f' était désireuse de convaincre « ceux qui prennetïn'^ encore plaisir aux idoles perverses ». Et c'est pour cela qu'on a droit de croire que, dans l'édifiante histoire qu'elle racontait, Athénaïs-Eudocie a mis quelque chose d'elle-même.

Dirons-nous que cette sincérité lui a donné un éclair de génie? non pas. Ici comme ailleurs, la forme, qui seule lui appartient, est médiocre. Mais l'œuvre n'en garde pas moins tout son intérêt pour la psy-

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chologie de notre héroïne. Du jour où le christianisme toucha Âthénaïs, bien vite il effaça dans son âme toutes les grâces de l'antiquité païenne, tout le charme de ses souvenirs de jeunesse. Athènes, Eleusis, Argos, tous ces lieux saints où elle avait vécu ses .premières années, ne furent plus désormais pour elle que les asiles des faux dieux. La science dont elle avait été nourrie lui parut une illusion des démons trompeurs; les belles légendes dont avait été bercée son enfance ne furent plus à ses yeux que « des contes de vieilles femmes ». « Ahl belles et chastes images, vrais dieux et vraies déesses, tremblez, a écrit Renan dans une page célèbre du Saint Paul. Le mot fatal est prononcé : vous êtes des idoles. L'erreur de ce laid petit Juif sera votre arrêt de mort. » De même le christianisme victorieux transforma en un jour Athénaïs. La savante jeune fille d'autrefois, la philosophe païenne ne fut plus que la très pieuse impératrice Eudocie; et quand de sa culture classique quelques échos obscurs s'éveillaient en son âme, quand de son éducation hellénique elle gardait le culte de la forme et le souvenir d'Homère, peut-être bien craignait-elle de céder une fois encore aux illu- ^^'ons décevantes de Satan, — à moins que, en consa- , int ces prestiges païens au service de la gloire divine, elle ne pensât plutôt, en bonne chrétienne, qu'elle les sanctifiait.

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