CHAPITRE V
Dans la plupart des sociétés disparues, ce que nous connaissons le moins, ce que les documents nous permettent le plus malaisément d'entrevoir, et ce qui peut-être nous intéresserait le plus vivement, ce sont les sentiments, les façons d'être et de penser, la condition et la vie intime des classes moyennes. Sur les grands personnages, empereurs et impératrices, papes et patriarches, ministres et généraux, sur tous ceux qui ont occupé les premiers plans et rempli la scène de l'histoire, nous sommes assez complètement et assez exactement informés; nous savons leurs actes, nous pouvons en démêler les mobiles, et nous flatter ainsi de pénétrer jusqu'en leur âme. Il n'en va plus de même dès qu'on descend de quelques degrés dans l'échelle sociale : ici, sauf quelques rares exceptions, c'est la nuit. Et pourtant, ces figures de gens qui ne sont point montés au grand soleil de l'histoire sont peut-être, plus que celles des personnages célèbreâ, riches d'enseignement pour l'historien^
Le grand homme, par cela même qu'il est un grand homme, garde toujours quelque chose d'individuel et d'anormal; la personne de condition moyenne, au contraire, n'est «n général qu'un exemplaire d'un type bien des fois répété ; et ainsi elle prend une valeur en quelque sorte représentative. En connaître une, c'est en deviner des milliers; et comme ces milliers sont la matière obscure à l'aide de laquelle se fait l'histoire, on voit tout aussitôt ce qu'une telle étude, quand elle est possible,apporte de clartés sur l'esprit et les sentiments d'une époque.
Il y a donc quelque intérêt peut-être, en face de la très pieuse impératrice Irène, à tâcher de dessiner la figure d'une femme de condition moyenne, qui fut sa contemporaine. Elle se nommait Théoctista, et c'est la mère du moine fougueux, de l'ardent polémiste, du lutteur courageux et passionné que fut Théodore de Stoudion. Grâce à la curieuse oraison funèbre que son fils a faite d'elle, grâce à d'autres documents encore, nous la connaissons assez bien. Avec elle nous pouvons donc pénétrer un peu dans les sentiments et la vie familière de cette bourgeoisie byzantine si ignorée, mais dont les sérieuses et fortes qualités ont tant fait pour la prospérité de la monarchie : et c'est un premier service qu'elle nous rendra pour la connaissance de cette société. Nous lui en devrons un autre. En nous montrant un type moyen, et assez général sans doute, de la femme de son temps, elle nous aidera, par le tour d'esprit et les passions qui se marqueront en elle, à entrevoir le tour d'esprit et les passions du siècle agité où elle vécut; elle nous aidera en particulier à mieux comprendre, à juger moins exceptionnelle peut-être cette impératrice
UNE BOURGEOISE DE BYZANGE AU Vm® SIÈCLE 113
Irène, qui nous choque d'abord et nous déconcerte si fortement; elle nous aidera enfin à nous rendre mieux compte des événements de cette pittoresque et trouble époque, auxquels elle fut plus d'une fois mêlée, soit directement, soit par son fils.
Théoctista était née, vers le milieu du vin® siècle, et probablement aux environs de Tannée 740, à Constantinople, d'une famille de bourgeois aisés, presque riches. Elle était le troisième enfant de la maison. Elle avait une sœur dont on sait peu de chose, sinon qu'elle vécut dans le monde, et un frère qui portait le prénom tout antique de Platon, et qui plus tard devait être célèbre et exercer sur sa sœur une profonde influence. Toute jeune, Théoctista se trouva orpheline. La grande peste de 747, qui ravagea si cruellement la capitale, emporta ses parents et la plupart de ses proches. Un oncle, qui servait dans Tadministration des finances impériales, recueillit les abandonnés. Il fit élever le garçon fort attentivement, afin de le pousser dans les emplois publics. Cette éducation réussit à merveille. Platon fut un jeune homme sage, rangé, fuyant soigneusement les mauvaises sociétés, ne perdant point son temps au plaisir, . ni son argent au jeu, un garçon prudent, qui de bonne heure sut gouverner et augmenter sa fortune, et sur qui les mères byzantines jetaient les yeux comme sur un excellent parti pour leurs filles. Mais cet objet de tant de rêves maternels détestait le monde; très pieux, il allaita l'église plus qu'au spectacle, il aimait
FiaURES BYZANTINES. 8
il4 FIGURES BYZANTINES
la lecture plus que les divertissements, il faisait par sa précoce perfection Tadmiration de son confesseur. Et par le frère, on peut pressentir déjà ce que sera la sœur.
Assurément, selon Tusage des familles byzantines, l'oncle se préoccupa moins de Téducation des filles qu'il n'avait fait de celle du garçon. Dans cette société, orientale par tant de côtés, la femme était toujours élevée dans la maison paternelle; on juge que, lorsque les parents manquaient, son éducation risquait d'être passablement négligée. C'est ce qui arriva à Théoctista. Elle resta fort ignorante, et elle eut plus tard beaucoup à faire pour réparer les lacunes de son instruction première. Son tuteur ne s'inquiéta guère que d'une chose, la bien marier. En ce temps-là, à Byzance, le type idéal du bon mari, c'était, pour les parents, un homme de bon sens, capable de se tirer d'affaire dans la vie : l'oncle de Théoctista rencontra ce phénix dans le service admi-* nistratif où il était lui-même employé. C'était un haut fonctionnaire de l'administration des finances, bien vu à la cour et en passe d'arriver à tout; il s'appelait Photéinos. Comme la jeune fille était riche — elle avait dès ce moment ajouté à ses biens personnels une partie de la fortune de son frère Platon, qui venait d'entrer au cloître — les choses s'arrangèrent sans peine, et le mariage projeté fut conclu.
Théoctista était une femme selon le cœur de beaucoup de maris. Elle n'aimait pas la toilette, elle n'aimait pas le monde. Repoussant les vains ornements, elle était toujours vêtue de couleurs sombres. Quand elle devait sortir, quand il lui fallait par exemple assister à quelque repas de noces, elle observait dan^
les compagnies une attitude réservée, modeste, baissant chastement les yeux quand commençaient avec le dessert les intermèdes comiques, osant à peine toucher aux plats qu'on lui présentait. Non qu'elle fût timide ou gauche : mais c'était essentiellement une femme vertueuse, par-dessus tout soucieuse de ses devoirs, et bornant son horizon à plaire à son mari, à bien conduire sa maison et à bien élever ses enfants.
Est-il besoin d'ajouter qu'elle était pieuse? « Adorer Dieu, l'aimer uniquement », c'était pour elle la vertu essentielle. Sa piété cependant était exempte de toute superstition, et ce trait fait honneur à son bon sens robuste, à la fermeté de sa raison. Au vm® siècle, en effet, le christianisme était encore fort mélangé de paganisme; la croyance à la sorcellerie, aux incantations, aux charmes, était extrêmement répandue. C'était par exemple un usage général, pour garder du mal les enfants nouveau-nés, de suspendre des amulettes dans les chambres où ils couchaient et au berceau où ils reposaient, de prononcer des formules magiques sur leur tête, de passer à leur cou des colliers et des talismans : car chacun savait que des périls sans nombre menaçaient leurs frêles existences, que d'invisibles sorcières les guettaient, capables de traverser les portes les mieux closes, et s'efforçaient de les faire mourir. Et contre ces maléfices, les mères précautionneuses appelaient des jeteuses de sort, qui conjuraient le danger. Théoctista, quoiqu'on l'en blâmât vivement dans son entourage, ne donnait point dans ces pratiques ; elle estimait qu'un signe de croix fait au-dessus de l'enfant lui serait une suf^ fisanle et plus sûre protection. Toutefois elle aimait
à prier, à faire jusque fort avant dans la nuit des lectures pieuses, à réciter des psaumes; elle jeûnait fréquemment, ne jurait ni ne mentait jamais. Elle s'appliquait aussi par ses bonnes œuvres, à mériter le salut éternel. Encore qu'elle ne fût pas très riche, elle était infiniment charitable. Les veuves, les orphelins, les vieillards, les malades — et ceux-là mômes qui souffraient des plus répugnantes maladies, comme les épileptiques ou les lépreux — trouvaient en elle appui et secours ; et il ne se passait point de jour de fête qu'elle ne voulût traiter à sa table, comme. elle disait, « un pauvre du Christ ». Étant telle, elle professait naturellement un grand détachement des choses de la terre ; et naturellement aussi sa dévotion était fort attachée aux images et très respectueuse des moines qui les défendaient.
Pourtant c'était un caractère énergique, une « femme forte », de celles qui aiment à gouverner et qui font volontiers marcher leur entourage à la baguette. Gomme dans beaucoup d'intérieurs byzantins, elle semble avoir tenu dans la famille infiniment plus de place que son mari. Maîtresse de maison admirable, sa piété ne l'empêchait point de vaquer à toutes les occupations du ménage; elle pensait à tout, surveillait tout, mettant elle-même la main à l'œuvre, n'épargnant rien pour faire bien marcher et prospérer la maisonnée. Toujours l'œil ouvert, elle ne passait rien à ses domestiques. Elle était bonne pour eux et les traitait bien ; au régime de pain, de vin et de lard qui était l'ordinaire de l'office, elle ajoutait volontiers, aux jours de fêtes, quelques douceurs, de la viande fraîche, des poissons, des volailles, des boissons de meilleure qualité, disant
qu'il n'était point juste qu'elle fût seule à jouir de ces friandises. Mais elle était intraitable sur tout ce qui touchait à la morale, sur les écarts de la conduite, sur les mille façons de faire « danser l'anse du panier ». Et comme cette femme de tempérament autoritaire était d'humeur facilement irritable, il n'était point rare qu'en ses admonestations elle joignit le geste à la parole. Elle avait la main leste^ et quand elle s'emportait, les soufflets pleuvaient. Pourtant ses serviteurs l'aimaient bien : on savait qu'en elle l'intention était bonne, et puis, sa colère tombée, elle s'excusait si obligeamment. Quand elle avait battu une de ses femmes de chambre, elle en éprouvait des remords infinis : elle rentrait alors dans sa chambre à coucher^ se frappait le visage, faisait pénitence, et finalement elle appelait la suivante battue, et se mettant à genoux devant elle, très humblement elle lui demandait pardon.
C'est de la même main ferme, un peu rude, qu'elle gouvernait sa famille. Elle aimait son mari, elle avait grand souci de ne le point contrister : elle lui persuada pourtant de vivre à côté d'elle comme un frère, lui représentant que la vie n'est en somme que la préparation de la mort, et que, pour s'entraîner à la séparation éternelle, le mieux est de supprimer dès ce monde les rapports trop intimes. Non moins attentivement, elle veillait à l'instruction et à la formation morale de ses enfants. Elle avait trois fils et une fille. Pour les bien élever, comme elle était, on le sait, assez ignorante, elle refit elle-même son éducation; mais, comme elle était consciencieuse, elle consacrait les nuits à ces lectures, veillant très tard, à la flamme d'une chandelle, de façon à ne rien prendre sur les
journées réservées à son mari et au soin de la maison. Surtout, pour former ces jeunes âmes, elle s'attachait à prêcher d'exemple; c'est ainsi que, dès l'enfance, elle associa sa fille à ses œuvres charitables, l'instruisant à secourir les pauvres, l'obligeant à soigner les lépreux. Elle lui faisait en môme temps lire les livres saints, enflammant sa piété, la détournant du monde, ne lui montrant ni bijoux ni vêtements de pourpre, et d'avance déjà elle la consacrait à Dieu.
Mais son favori était son fils Théodore. C'était un enfant silencieux, mûr avant l'âge ; il aimait peu le jeu et la compagnie de ses camarades; il se plaisait à la lecture, à celle surtout des livres pieux, et sa mère naturellement l'encourageait dans cette voie. Jusqu'au moment où il eut sept ans, elle le garda tout à elle, le couvant avec une attentive sollicitude ; puis, quand on lui donna des maîtres, quand, après les études élémentaires, successivement il apprit la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la philosophie, la théologie, toujours elle continua à veiller sur lui soigneusement. Ici d'ailleurs, comme en toute chose, elle portait ce mélange de tendresse et de rigueur, qui était le fondement de son système d'éducation et de gouvernement : les bons conseils, les exhortations maternelles se renforçaient souvent de l'autorité delà verge. Malgré cela il régnait, dans les rapports entre les enfants et la mère, un tour charmant de simplicité, de piété, d'affection solide et profonde. Chaque soir, quand ses enfants étaient couchés, Théoctista venait faire le signe de la croix sur leurs têtes endormies; le matin, son premier soin était de leur faire dire leurs prières : et bien des années plus tard, écrivant à sa mère mourante, Théodore de Stou-
dion évoquait avec reconnaissance le souvenir de cette active et tendre sollicitude, qui nuit et jour priait Dieu pour le bonheur et le salut des siens.
Telle était Théoctista. Toutefois, dans les temps très durs que traversait alors TÉglise, sous le gouvernement de Constantin V et de son fils, il n'était pas très prudent de déclarer trop ostensiblement ses sentiments, surtout quand on était la femme d'un fonctionnaire. On peut donc croire que, comme rimpératrice Irène, elle dissimula quelque chose de ses opinions. Mais lorsque, après la mort de Léon IV, de meilleurs jours revinrent, avec la régence d'Irène, pour les images proscrites et pour les moines persécutés, sa piété longtemps contenue s'exalta passionnément.
La tolérance du nouveau régime avait ramené à Constantinople le frère de Théoctista, Platon, et le premier soin de l'austère religieux avait été d'entreprendre dans la capitale une véritable mission de prédication morale. Il recommandait surtout dans ses discours le mépris du monde, l'amour des pauvres, le souci des bonnes mœurs; et comme il avait l'air fort ascétique et qu'il était éloquent, il eut bientôt un grand succès. Naturellement, il ne tarda pas à exercer une profonde influence sur sa pieuse sœur et sur son entourage, en particulier sur son jeune neveu Théodore. Dans la maison de Théoctista, les moines devinrent des hôtes assidus et fêtés, et bientôt, à leur contact, la dévote byzantine se
120 nGURBS BYZANTINES
persuada qu'elle ne pourrait mieux faire que de se consacrer au Seigneur, et avec elle tous les siens. Son fils aîné était d'avance tout acquis à de tels desseins. A eux deux, ils persuadèrent le père, puis ils entraînèrent les autres enfants; finalement, Théoctista détermina môme trois frères de son mari à les suivre au cloître, et tous résolurent de quitter ensemble le monde, ses tentations et ses pompes. Cette décision, lorsqu'elle fut connue, fît grande impression dans la capitale, et tous ceux qui étaient en relation avec la famille de Théoctista étaient profondément émus de voîir ces gens riches, considérés, heureux, renoncer ainsi à toutes les joies, à toutes les espérances de la vie publique et mondaine, rompre tous les tendres liens des affections humaines, abandonner volontairement tout désir de perpétuer une race illustre. L'impératrice Irène elle-même en fut, dit-on, vivement touchée. Mais aucune représentation n'ébranla Théoctista. « Au jour, écrit son fils, qu'elle avait fixé pour quitter sa maison, elle convoqua, comme pour une fête, toutes les personnes de sa famille. Les hommes étaient tristes, les^ femmes pleuraient, à cet étrange spectacle d'un départ volontaire; tous pourtant, sentant la grandeur de ce mystère, célébraient pieusement l'événement qui s'accomplissait. » En cette circonstance, comme toujours, ce fut Théoctista qui régla tout, avec son esprit d'ordre accoutumé et son minutieux souci du détail. Elle commença par faire partir son mari, plus ému qu'il n'eût fallu sans doute d'abandonner ce qui avait été sa vie; puis, par ses soins, la maison fut vendue et tout l'argent disponible distribué aux pauvres; on affranchit les domestiques,
et chacun reçut un petit legs en souvenir de ses anciens maîtres. Après quoi, quitte de ses devoirs envers le monde, Théoctista se donna toute à Dieu. Sa prise de voile fut une cérémonie solennelle et émouvante.
La curiosité publique, fort excitée par tous ces incidents, avait amené une foule énorme à l'église. « Nous étions là aussi, avec notre père, raconte Théodore de Stoudion, ne sachant si nous devions être joyeux ou pleurer. Nous perdions notre mère; déjà nous ne pouvions plus ni l'approcher, ni lui parler avec la liberté d'autrefois ; et songeant que nous allions être séparés d'elle, nous avions le cœur serré. Nousmêmes, aussitôt la cérémonie terminée, nous devions, avec notre père, aller nous faire tonsurer; et moi, qui étais grand déjà, au milieu de ma tristesse et de mes larmes, je supportais ce deuil avec un mélange de joie; mais le dernier de mes deux frères, encore tout enfant, lorsque sonna l'heure de la séparation et que vint le moment des adieux suprêmes et des derniers embrassements, courut à ma mère, se blottit dans son sein, s'accrochant à elle désespérément, et il suppliait qu'elle le gardât encore un peu de temps auprès d'elle, promettant qu'ensuite il obéirait docilement à ses volontés. Pensez-vous que ce cœur de diamant se laissa fléchir, qu'il se brisa aux supplications de l'enfant? Nullement. Que répondit la sainte femme? Triomphant de ses sentiments maternels, elle tourna vers son fils un visage sévère : « Si tu ne t'en vas pas tout de suite volontairement, mon enfant, lui dit-elle, c'est moi qui t'embarquerai de mes mains sur le vaisseau qui doit t'emporter ». Théodore admire fort cette stoïque dureté d'âme qui sacrifie
422 FIGURES BYZANnNES
toutes choses à la religion, jusqu'aux sentiments les plus naturels et les plus légitimes du cœur humain. Nous avons quelque peine, je Tavoue, à partager cette admiration, et les pieux commentateurs euxmêmes de rœuvre de Théodore ne laissent pas de la trouver un peu excessive. Mais il n'en est pas moins intéressant de noter, chez la mère comme chez le fils, ces façons de sentir et de penser qui nous surprennent et nous choquent. En voyant de semblables états d'âmes, on comprend mieux le forfait d'Irène, et que Théodore de Stoudion n'ait pas trouvé une parole de blâme pour ce crime d'une mère sur son fils.
Après la prise de voile de Théoctista, toute la famille se retira dans une propriété qu'elle possédait en Bithynie et qui se nommait Sakkoudion. C'était une colline plantée d'arbres, au sommet de laquelle s'étendait une petite plaine; un ruisseau l'arrosait; la vue, largement découverte, s'étendait sur de grands espaces de ciel que bordait, à Thorizon lointain, la ligne argentée de la mer. On ne pouvait trouver une retraite plus paisible, mieux appropriée à l'établissement d'un monastère. Mais le couvent de Sakkoudion ne fut point ime de ces maisons mondaines, comme en fondaient à cette époque, par ostentation plus que par piété, beaucoup de gens riches, qui, en se retirant au cloître, conservaient leur fortune, leurs esclaves, leur ancien train de vie et, sans vocation sérieuse, sans expérience préalable, se mêlaient de gouverner une communauté religieuse, « novices hier, abbés aujourd'hui ». Sur la prière de Théoctista, Taustère Platon avait accepté d'organiser et de diriger le couvent où allaient vivre ses proches; il s'acquitta en conscience de sa tâche. Résolument, il
UNE BOURGEOISE DE BYZANCE ÂtJ VIII® SIÈCLE 1^3
éloigna du monastère les esclaves et les femmes ; bien plus, obéissant aux scrupules habituels des moines byzantins, il en interdit l'accès à tout être féminin. Théoctista elle-même dut se plier à la règle commune et se résoudre à vivre à l'écart; et comme on n'avait point eu le temps encore de construire une maison pour les femmes, elle habita d'abord, en recluse, dans une cellule isolée, avec sa fille et une de leurs parentes. Plus tard, elle entra dans un couvent; mais il ne semble pas que, malgré son humilité et son désir d'obéissance, cette femme autoritaire ait été une religieuse d'humeur fort commode. Son fils Théodore parle, avec une discrétion un peu embarrassée, des difficultés qu'elle eut avec les autres sœurs, des ennuis qu'elle éprouva; finalement, elle dut quitter le monastère et chercher une autre retraite. Heureusement pour elle, les événements allaient donner à sa piété l'occasion de se manifester d'une façon plus digne d'elle et plus haute.
On connaît l'histoire du premier mariage de l'empereur Constantin VI et l'ardent désir qu'il éprouvait, vers l'an 795, de le rompre. Pour répudier Marie d'Amnia et épouser Théodote, il s'avisa d'un curieux stratagème. Il déclara que sa femme avait tenté de l'empoisonner, persuadé, comme il le disait avec une naïveté assez caractéristique, que tout le monde le croirait, « puisqu'il était le basileus et qu'il parlait à des sujets ». Et en conséquence, il envoya un de ses chambellans dénoncer le fait au patriarche,
demandant que sans tarder TÉglise rompît son union avec la coupable. Mais Tarasios, fort sceptique sur la réalité du crime qu'on lui rapportait, répondit que la loi ne connaissait qu'un seul motif de divorce, l'adultère dûment constaté, et il refusa de se prêter aux vues du souverain. Vainement Constantin VI manda le prélat au palais; il lui expliqua que le crime était évident, indéniable, et que la mort seule ou du moins la réclusion dans un monastère étaient capables de punir cet attentat de lèse-majesté. Vainement, pour appuyer ces accusations, il fit apporter des vases remplis d'une liqueur assez trouble, affirmant que c'était là le poison qu'avait voulu lui verser l'impératrice. Tarasios persista dans son refus, menaçant le prince d'excommunication, s'il passait outre, et à ses côtés le syncelle Jean l'appuyait dans sa résistance. Alors, sous les yeux de l'empereur, les gens de cour, patrices et stratèges, se mirent à injurier les deux prélats, et, l'épée nue à la main, à les menacer de mort s'ils ne cédaient. Rien n'y fît. Finalement, on le sait, Constantin passa outre : il fît entrer de force sa femme dans un monastère et, au milieu de fêtes somptueuses, qui ne durèrent pas moins de quarante jours, il épousa Théodote. Tarasios indigné refusa de bénir cette union adultère; mais le patriarche était un politique : il n'eut garde de mettre les choses à l'extrême. Il laissa sans rien dire un autre prêtre célébrer le mariage impérial, et, craignant de pousser à bout le basileus et de le mal disposer pour l'Église, il s'abstint de lancer les excommuniations dont il avait agité les foudres, et ne sévit même point contre l'abbé qui avait prêté son ministère aux noces du souverain.
On sait le scandale universel que produisit dans le parti des dévots la conduite de Tempereur. Il fut particulièrement vif au monastère de Sakkoudion, où l'aventure n'indignait pas seulement les moines dans leur respect des principes, mais les intéressait d'autant plus directement que Théodoté, Théroïne de ce roman, se trouvait être une proche parente de l'abbé Platon, de Théoctista et de Théodore. Aussi, tandis que les courtisans et les politiques s'inclinaient devant l'acte du souverain, les gens pieux, excités et soutenus par les religieux de Sakkoudion^ se mirent à tonner contre « le nouvel Hérode », contre le fils indocile qui avait, disait-on, — et le reproche est piquant quand on pense à la conduite d'Irène en cette affaire — repoussé irrespectueusement les bons conseils de sa mère; et nettement Platon et ses moines refusèrent de rester en communion avec le prince adultère, et même avec les prélats qui soutenaient ou toléraient son inconduite.
Constantin VI, fort ennuyé de tout ce bruit, s'efforça de vaincre l'opposition de ces moines intransigeants et incommodes. Il essaya de les fléchir par des cadeaux, par de bonnes paroles : il n'obtint rien. Théodote, de son côté, tentait, pour désarmer ses parents, une démarche personnelle; elle se présenta au monastère : on la repoussa avec indignation. Constantin VI alors se transporta à Brousse : il vint luimême au couvent, dans l'espoir de fléchir Platon et Théodore. Toutes ces négociations, en prouvant aux dévots leur force, ne faisaient qu'accroître leur obstination. A la fin, l'empereur se fâcha. Le domestique des scholes et le comte de l'Opsikion furent, avec des soldats^ envoyés au Sakkoudion. L'abbé Platon fut
arrêté, expédié à Constantinople sous bonne garde; Théodore, avec trois autres moines, fut battu de verges cruellement. Puis les dix principaux meneurs, parmi lesquels se trouvaient, avec Théodore, son père et son frère Joseph, furent envoyés en exil à Thessalonique; le reste de la communauté fut dispersé, et défense fut faite à tous de donner asile aux moines proscrits. « Christ dormait », dit non sans quelque amertume Théodore de Stoudion, dans l'intéressant récit qu'il nous a laissé de cette persécution.
Dans cette crise qui éprouvait les siens, Théoctista montra une force d'âme singulière. On la vit, malgré sa tristesse et son deuil, encourager, soutenir, consoler et fortifier les victimes : « Allez, mes fils, disaitelle aux religieux expulsés, et que Dieu vous protège partout où vous irez, puisque c'est pour obéir à sa loi que vous avez choisi d'agir comme vous faites ». On la vit, toujours joyeuse et forte, venir dans la prison où étaient enfermés les détenus, soigner les plaies sanglantes, relever les âmes effrayées et troublées. On la vit, quand les moines durent quitter le couvent, partir avec eux, insoucieuse des insultes et des haines dont la foule les poursuivait. Quand les soldats la séparèrent brutalement des siens, elle trouva moyen de les rejoindre sur la route de l'exil, et là, durant la nuit, dans une pauvre cabane, elle eut avec eux de suprêmes entretiens. Au matin, elle leur fit ses adieux. « Il me semble, mes fils, leur disait-elle, que je prends congé d'hommes qui vont mourir » ; et, dans une attitude pathétique, gémissant et pleurant, elle couvrait de baisers toutes les parties de ces corps chéris, qu'elle ne pensait plus revoir.
Pui^ elle retourna à Constantinople, toujours éner-»
UNE BOURGEOISE DE BYZANCE AU VIII* SIÈCLE i27
gique, toujours courageuse. Platon, qui n'avait point craint d'aller réprimander en face Tempereur, venait d'être mis en prison; le jeune Euthymios, le dernier fils de Théoctista, avait été cruellement flagellé. Ici encore la pieuse femme ne ménagea ni ses efforts ni sa peine. On la vit, malgré les défenses impériales, recueillir les moines dispersés et proscrits ; on la vit, dans le cachot où il languissait, soutenir le courage de son frère. Elle fît tant que finalement on Tarrôta, et pendant tout un mois, elle fut incarcérée, fort mal traitée au reste par ses geôliers, mal nourrie et accablée d'injures. Mais dans le monde des dévots, elle gagnait, à être ainsi persécutée pour la bonne cause, Tauréole du martyre et le renom d'une mère de l'Église; et sa gloire était grande, d'avoir, comme dit un écrivain du viii* siècle, d'une expression devenue depuis lors fameuse, « souffert pour la justice et pour la vérité » (^vexsv SixaioduvTj; x«l àXTjôsiaç).
Lorsque, en 797, le coup d'état d'Irène mit fin à la crise et termina la persécution, Théoctista, tranquille désormais sur le sort des siens, rentra dans son monastère de Bithynie. Et jusqu'à son dernier jour, elle s'y montra telle qu'elle avait été toute sa vie.
Sa piété, exaltée d'abord par les souffrances, enflammée ensuite par la joie du triomphe, était devenue plus ardente que jamais. Méditer incessam^ ment la parole divine, prier jour et nuit pour l'Église, pour ees proches, pour son propre salut, assister
dévotement à d'interminables offices, tel était le principal soin de la pieuse femme et son véritable bonheur. Plus que jamais elle donnait dans Tascétisme. Pour mortifier son corps > elle voulait coucher dans un lit étroit et court, s'habiller de vêtements misérables, ne prendre qu'une nourriture tout à fait insuffisante. Elle eût rougi de manger à sa faim, et tout ce qu'elle accordait à la nature, c'était de goûter, une seule fois par jour, quelques légumes cuits à Feau, sans assaisonnement d'huile; et jamais elle ne buvait de vin à ses maigres repas. Elle s'était pareillement imposé une pauvreté absolue ; elle n'avait ni servante, ni argent qui lui appartint, ni habits de rechange. Quand elle mourut, toute sa garde-robe, ou, pour dire mieux, toute sa fortune se composait d'un cilice de crin et de deux pauvres couvertures.
Pourtant Théoctista ne versait point dant le mysticisme. Dans sa « solitude avec Dieu », comme dit son son fils d'une belle expression, elle gardait, comme au temps où elle était dans le monde, un constant besoin d'agir. Elle ne se perdait point en d'inutiles rêves; elle tenait à travailler de ses mains, et elle s'était donné pour tâche de tisser les vêtements qui habillaient toute la communauté. Elle multipliait autour d'elle les œuvres charitables, réunissant au monastère et soignant les pauvres femmes dans le besoin, s'ingéniant à trouver de l'argent pour leur venir en aide. Surtout elle avait, comme jadis dans sa maison, un affectueux souci de ses proches, de leur perfectionnement moral, de leur salut éternel. Elle se préoccupait de son mari, dont la tiédeur était parfois grande, de son fils Euthymios, dont la vocation monastique lui semblait peu profonde ; et veillant
sur eux à distance, elle suivait attentivement leur conduite et dirigeait leur âme,
Elle se piquait plus que jamais d'humilité chrétienne. Comme Platon son frère était encore en prison, elle voulut que son fils Théodore devînt son confesseur et son directeur de conscience, et elle s'agenouillait humblement à ses pieds, se déclarait sa servante et prétendait lui obéir en tout, ne voyant en lui que le chef vénéré de la communauté monastique : et malgré les sentiments qu'il professait sur Texcellence de la religion, Théodore se trouvait embarrassé parfois de l'excès de ces respects. Pourtant, chez cette humble pénitente, le vieil esprit combatif et autoritaire, qui l'animait autrefois, se réveillait parfois. Au couvent comme dans le monde, Théoctista restait impérieuse et colère. Quand les autres sœurs manquaient d'assiduité aux offices, de zèle au travail ou au chant, elle les grondait aigrement et les réprimandait; elle avait toujours, comme autrefois, la main leste, et elle appuyait volontiers de bons soufflets ses admonestations charitables. On excusait pourtant ses vivacités, car on savait que ses intentions étaient bonnes, et, comme jadis dans son intérieur, tout le monde dans son couvent l'aimait bien.
Elle vivait ainsi, « ayant tout laissé, pour donner tout à Dieu; elle marchait dans la voie étroite et ardue du Seigneur ». Universellement respectée, elle était considérée dans sa communauté comme une vraie mère spirituelle, et dans le parti des dévots, comme une vraie mère de l'Église. Et pour rendre plus éclatante encore son auréole de sainteté, on lui prêtait le don de prévoir l'avenir; elle avait des rêves
prophétiques, qui lui annonçaient sa propre destiûée, celle des siens et celle de l'Église.
Pourtant, elle s'éteignait lentement. Elle avait plus de soixante ans, et la vie lui avait été dure, attristée encore en ses dernières années par une succession de tristesses et de deuils. L'un après Tautre, elle avait perdu son mari, sa fille, son fils Euthymios; et les deux enfants qui lui restaient étaient presque pour elle comme s'ils n'existaient pas. Son fils préféré, Théodore, vivait à Constantinople, où il gouvernait le monastère du Stoudion, et elle ne le voyait plus qu'en de très rares occasions ; son autre fils Joseph était également séparé d'elle; tous ses amis d'autrefois étaient morts ou dispersés. Aussi, .dans sa solitude, parfois elle se sentait mortellement triste ; mais elle ne cédait pas longtemps à cette faiblesse trop humaine, et, songeant à Dieu, elle reprenait courage. Et elle mourut ainsi, loin des siens, sans même que son fils Théodore, retenu par les affaires de son monastère, pût venir assister à son heure dernière et lui fermer les yeux. Cependant elle s'en alla « joyeuse, comme quelqu'un qui retourne vers sa patrie », priant pour son fils, et bénissant chacun des assistants. C'était un peu avant l'année 802.
La nouvelle de la mort de cette pieuse femme eut dans toute l'Église un grand retentissement. Au couvent de Stoudion en particulier, dont son fils était l'higoumène, où l'on avait suivi avec une attention passionnée les phases de sa maladie suprême et adressé à Dieu pour elle de solennelles prières, on célébra sa mémoire dans une pompeuse cérémonie. Théodore lui-même voulut prononcer l'éloge funèbre de sa mère, et c'est à ce discours, heureusement con-
UNE BOURGEOISE DE BYZANqS AU VITI® SIÈCLE 131
serve, que nous devons de connaître la curieuse figure de Théoctista.
Assurément, dans cette âme de femme, qui par bien des côtés fut ordinaire ou médiocre, certains traits nous paraissent étranges et surprenants. Il y a, chez la mère comme chez le fils, une dureté d'âme qui nous étonne et nous choque. Théoctista aimait ses enfants : résolument elle les sacrifia à l'ardeur de sa foi religieuse. Théodore aimait sa mère : dans la curieuse lettre qu'il lui adressa au cours de sa maladie suprême, tout en pleurant sa fin prochaine, résolument il lui souhaite la mort, comme la récompense glorieuse de sa vie. Nous avons quelque, peine à comprendre une exaltation du sentiment religieux qui produit de telles déformations, et j'ajoute que même des âmes pieuses y ont trouvé quelque excès. Mais, quelque jugement qu'on puisse faire de ces gens du VIII® siècle, il faut accorder qu'ils aident puissamment à comprendre l'histoire du temps où ils ont vécu. A étudier ces dévots, en qui la religion abolit tout le reste, on comprend mieux un caractère comme celui de l'impératrice Irène, on s'étonne moins que son œuvre ait pu réussir et ses actes rencontrer l'applaudissement presque universel. Car il faut bien se rendre compte enfin que Théoctista n'offre point un cas isolé dans l'histoire psychologique de son siècle. Bien d'autres femmes de cette époque, la mère de Tarasios et la mère de Nicéphore, la mère de Théophane et les pieuses femmes de la famille de saint Philarète nous apparaissent toutes semblables dans les récits des hagiographes. Sans doute toutes celles que je viens de nommer sont, comme notre Théoctista, des saintes ;
et je ne prétends point que toutes leurs contemporaines aient été faites sur ce modèle. Il y a eu, à côté d'elles, des femmes mondaines, comme la sœur de Théoctista, et des femmes légères, comme sa parente Théodote. Seulement — et c'est ce qui leur donne, aux yeux de Thistorien, leur importance — ce sont, pendant quelques années, ces saintes qui ont mené le monde.