SULLY-PRUDHOMME
Ce n'est cependant pas là que M. Sully- Prudhomme se plaît à placer sa gloire, il n'envie pas Arvers, et c'est le titre de Lucrèce Gaulois qu'il ambitionne, si cet excellent homme a des ambitions. Il a composé des poèmes philosophico-didactiques, dans lesquels il a remplacé les figures de la rhétorique par celles moins plaisantes de la géométrie. Dans ces poèmes, il a célébré la justice, le bonheur, la métaphysique, la chimie et la géologie même ; il n'a pas mis en vers le carré de l'hypoténuse, car cela était déjà fait, mais il a résolu de terribles problèmes de prosodie, tout en déplorant l'indifférence du monde qui se refuse aux étreintes des poètes :
Comme un cercle adjuré d'être quadrilatère.
Son erreur fut de croire que ce didactisme effrayant et redoutable avait quelque rapport avec la poésie, et, s'il a été bon physicien et parfait chimiste, il s'est montré là détestable poète. Toutefois, si M. Sully- Prudhomme s'est ainsi abusé, il l'a fait loyalement ; il est sans doute un écrivain sans élégance, un versificateur sans éclat et sans passion, mais il est aussi un des plus sincères et des plus estimables esprits de ce temps, auquel il n'appartient guère.
Voyant et pensant de la sorte, ce disciple de Ronsard, ou de Jean-Baptiste Rousseau, eût pu être un excellent polytechnicien, un ingénieur distingué, un remarquable professeur d'analyse. Il ne l'a pas jugé bon, et îl a préféré nous priverd'un mathématicien sans nous doter d'un grand poète.