CAMILLE LEMONNIER
Zola fut dominateur, nous eûmes le Mort et Y Hystérique, qui nous reportaient à Thérèse Raquin et à la Conquête de Plasscms, peut-être aussi aux premières œuvres de Céard et de Hennique. Puis, la poussée du naturalisme se calma ; ceux qui avaient été les plus vaillants à le défendre se réfugièrent dans la recherche des psychologies spéciales, s'enquirent des vocables inusités, des formes subtilement aiguës du langage, et M. Lemonnier vint après eux.
Il cultiva Mallarmé, il s'ingénia à des néologismes gauches, à des prosopopées grimaçantes; péniblement il voulut équarrir son style lourd qui donnait l'impression d'une épaisse bière, difficile à ingérer. A\ec les débris de Goncourt, de Poictevin, il forma une turgide pâte de mots rebelles
au gosier, un amas compact que nul ne pouvait mastiquer. Il traita la langue française comme un bœuf inexpérimenté, traînant une charrue défectueuse, traite le champ qu'il doit labourer.
Maintenant donc, il s'en tient à des Esseintes, et il représente, dans ce rôle, un forgeron tapant à tour de bras sur un délicat bijou et s'ingéniant à torturer des filigranes et de tendres pâtes de verre ; sans discernement, sans tact, il manie les précieuses images, les ingénieuses comparaisons. Il entasse l'or des adjectifs rares, la pourpre des verbes étranges, et de tout cela il fait une mosaïque sans vie, sans délicatesse et sans charme, encombrée de pâteuses arabesques ; une mosaïque qu'aurait voulu faire un paveur.
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On dit, avec cela, couramment, que M. Lemonnier est un fort habile écrivain, fâcheusement habile, murmurent même quelques-uns. Il est possible que l'habileté de M. Lemonnier soit déplorable, mais il faut cependant reconnaître que, s'il lui a toujours fallu des modèles, il a su parfois heureusement les choisir. N'est-ce pas déjà beaucoup ?
GEORGES EEKHOUD
S'il était encore besoin de démontrer que la littérature belge n'est pas uniquement représentée par les productions des quelques imitateurs sans génie qui se targuent d'en être les hérauts, l'œuvre de M. Georges Eekhoud y suffirait, soit que l'on prenne les Kermesses et les Nouvelles Kermesses, soit que l'on préfère Cycle patibulaire ou bien la Nouvelle Carthage.
M. Georges Eekhoud est bien sorti de la puissante terre de Flandre; il est bien des descendants de ces merveilleux peintres
qui surent en exprimer la vie débordante, l'énorme joie comme la troublante mélancolie, cette mélancolie qu'exhalent les pâturages si gras qu'ils semblent faits d'une boue verte, et l'humide atmosphère dont s'enveloppent les collines semées de bruyères et de genêts. Ce que rendit si bellement le pinceau des ancêtres, M. Eekhoud nous l'a su restituer d'une plume vigoureuse.
L'écrivain qu'il est ne peut être rapproché d'aucun des nôtres ; à quelques-uns mêmes, héritiers de Y esprit lu Un, il apparaîtra comme un barbare. 11 ne l'est pas cependant, mais sa prose a pris sa moelle à la langue des aïeux flamands ; à cela elle a gagné en solidité et en coloris, mais elle a perdu en subtilité et en finesse.
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On trouverait dans sa phrase à la pulpe charnue, maintes fautes de goût et quelquefois de syntaxe ; ce n'est pas la phrase d'un ciseleur de mots, c'est celle d'un imaginalif ardent, qui procède par impulsion et remplace la belle ordonnance logique par la fougue verbale. Le seul écrivain de France, avec qui M. Eekhoud aurait des affinités, sans lui rien devoir toutefois, c'est le rude Léon Cladel.
C'est un talent puissant, mais farouche et mystique aussi. Dans ses romans et dans ses contes, il n'a pas seulement peint d'âpres bourgeois et des âmes mercantiles, il n'a pas uniquement évoqué les bonnes filles de la Campine, qui pratiquent les saines amours à la façon des bêtes des champs et savent pleinement goûter les joies char-
nelles, ou bien les amantes exaltées, capables de s'enflammer pour l'inconnu et prêtes, complices fatales des légendes entendues, à sacrifier les satisfactions positives pour l'idéal apparu. 1
Mais au-dessus des agioteurs de Carthage, au-dessus des amoureuses passionnées, M. Georges Eekhoud a placé le réfractaire. C'est vers l'outlaw, et vers l'humble misérable que vont toutes les tendresses d'Eekhoud. Il a su, dans ses nouvelles, exprimer son amour pour le révolté, sa pitié pour le hère et le pauvre, et il a su dire les colères des âmes simples et rebelles contre la société hypocrite qui torture sans remords, et tue ceux qu'elle devrait protéger.
Aussi, il s'est complu dans l'apologie du vagabond, du vagabond qui triomphe, in-
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sultan t les codes, riant des conventions et des morales, et il est un de ceux qui répandent et inculquent le dédain de la loi et la haine des autorités.
Il est des jeunes gens qui cherchent la formule d'un art social, d'un art qui serait non seulement imaginatif et évocateur, mais encore propagateur d'idée, d'un art visionnaire et éthique. M. Georges Eekhoud a fait un pas vers cet art.
Par son âge, M. Marcel Prévost est sans doute considéré comme un écrivain de demain ; mais, si l'on veut regarder ce qu'il représente, la qualité de son esprit ou la nature de ses préoccupations, on verra qu'il est plutôt un romancier d'avant-hier.
Il a un jour inventé, à grand fracas, le roman romanesque dont Mme Sand, par l'entremise sans doute de MM. Rabusson, de Tinseau et Georges Ohnet, lui a transmis le secret éventé. Il a cru cependant rénover ce genre, malgré sa vétusté,
tout en le relevant de gaillardise et en le pimentant de quelque obscénité, pour l'édification des femmes de la petite bourgeoisie que les psychologues, vraiment trop intellectuels, avaient lassées. Aussi, M. Prévost a-t-il ardemment combattu la psychologie exclusive; il n'a pas voulu s'en servir. Pour en mieux témoigner, il a pris même leurs œuvres aux abstracteurs de quintessence, et il a tiré du Dominique de Fromentin un roman d'où la psychologie n'était pas seule absente.
Car Mm0 Sand n'a pas légué à M. Marcel Prévost son encrier ni sa plume, et cet oubli est très fâcheux pour l'auteur applaudi des Demi-Vierges , qui, s'il est incontestablement un romancier à succès, n'est ni un styliste, ni, hélas! un écrivain.
L'art le préoccupe assez peu, semble-t-il. Il écrit ses livres dans une langue fluide, maussade et amorphe ; on peut même dire qu'il ne les écrit pas. Sa rhétorique et sa syntaxe sont fort ordinaires, et ce ne sont ni les expressions hasardeuses, ni les locutions de mauvais goût, ni même les fautes de français qui manquent dans la Confession oVun amant ou dans les Lettres de femmes : il y manque vraiment bien autre chose.
Je sais, et on me le dira assurément, que, pour triompher, pour arriver au succès, sinon à la gloire, il n'est pas nécessaire de trouver du nouveau. Au contraire, pourrait-on affirmer, car la foule n'aime pas à être chassée du lit douillet des idées toutes faites. Une belle idée, inviolée et
superbe, effraye le bourgeois qui est accoutumé aux. bonnes idées raccrocheuses, celles qu'on peut avoir à bon compte, dont on connaît le vocabulaire, qui n'ont pas de secrets ni de mystères. Aussi, nul triomphe n'est-il plus explicable, et on peut ajouter, sans paradoxe, plus légitime, que celui de M. Marcel Prévost, car les idées qu'il présente ne sont même pas vierges à demi; il en a hérité de quelque parent de province, qui les tenait sans doute de son bisaïeul. 11 a bien gagné ainsi sa situation de romancier aimé des femmes. Il a su leur conter des histoires qui déjà réjouissaient leurs grand'mères, de vieilles histoires qui autrefois étaient insipides, mais que M. Prévost a saupoudrées d'un piment émoustilleur, car aujourd'hui les femmes de
notaire même demandent des plats épicés et des sauces ardentes. M. Prévost s'est multiplié pour elles, il a un peu changé les décors de ces anciens contes, dans lesquels il y a toujours quelque adultère ; il a commandé des meubles chez un marchand du faubourg Antoine, quiaboutique sur les grands boulevards et représente le luxe et la richesse; il a tout fait, enfin, pour mériter d'être le fournisseur attitré des grandes dames du Sentier et des petites dames du quartier de l'Europe, et il a toujours fait honneur à sa signature.
Là où il me paraît se tromper, c'est quand il prétend être aimé de ceux qui demandent à un écrivain d'être un penseur et un artiste. On ne peut pas tout avoir, et M. Prévost a tort de ne pas
se contenter de ce qu'il a, c'est-à-dire de ce qu'il a cherché. Ses prétentions de moraliste, plus récentes, sont aussi excessives, et, s'il a conquis le poste de directeur de conscience des abonnées du Temps, il ne faudrait pas qu'il attribue à ce jeu de société une haute influence sur la philosophie ou sur l'esthétique de son époque. Mais M. Marcel Prévost a de l'ambition: on ne peut être parfait.
« Il est le dernier des Parnassiens, » a dit de xM. Tailhade quelqu'un qui n'était peutêtre pas de ses amis. Cela est possible, bien qu'on ne puisse accuser M. Tailhade d'impassibilité, mais en tous cas il finit bien, mieux même que certains écrivains rattachés à ce groupe n'ont commencé. Ses vers ont l'orgueilleuse pompe des plus précieux émaux, et le poète ressemble à un prêtre, un peu blasphémateur, vêtu d'orfrois, rutilant de pierreries sacerdotales, un prêtre belliqueux toutefois et qui quitterait
parfois le calice pour l'arc du sagittaire. Parmi la foule de ceux qui cherchent anxieusement une forme poétique, sinon nouvelle, du moins plus propre à exprimer leurs sentiments et leurs impressions, M. Laurent ïailhade se montre scrupuleusement fidèle à la prosodie ancienne et à la métrique traditionnelle. Il ne se distingue des poètes, que déjà Ton veut dénommer les classiques, que par^la précieuse recherche des vocables, substantifs rares et adjectifs inusités. Mais, comme il connaît sa langue, mieux que n'importe quel artiste de sa génération ; comme il a le sens, si heureux et si peu répandu, hélas ! de l'exacte propriété des termes, le mot qui choquerait employé par un ouvrier malhabile, parait chez lui impérieusement
nécessité et tel que nul autre ne le pourrait avantageusement remplacer.
Cependant, il est trop maître de son art, pour ne pas connaître tout le parti qu'on peut tirer des épithètes simples, courantes même, et, ainsi qu'il sait parler de « l'aube irrorée » et des « fleurs de portor », il sait dire:
Le sacrilège nuit par qui meurent les roses,
et aussi la splendeur des corolles qui marient
A l'azur des bleuets l'or des hémérocalles.
On a dit que M. Tailhade était un poète mystique. L'épithète n'est pas exactement choisie, et, si elle lui fut appliquée, c'est qu'on a désormais une tendance à qualifier
de mystique, tout écrivain qui ne consacre pas exclusivement ses loisirs à l'étude des mœurs bourgeoises, des coutumes mondaines ou des habitudes de galanterie. On se préoccupe fort peu de la véritable signification du mot mystique, de même qu'on ne se rend pas bien compte de cet état spécial qu'on nomme mysticisme. Le mystique n'est-il pas l'être qui, en vertu de certains principes ontologiques ou théologiques, considère les choses non en ellesmêmes, mais plutôt dans leur rapport avec un point fixe qui sera Dieu ou l'absolu? Or, de cela M. Tailhade paraît fort peu se soucier. Il n'est qu'un poète catholique, et encore son catholicisme est-il restreint, car il consiste non à scruter les mystères et la métaphysique de la religion, mais bien à
manifester sa pompe extérieure. Je crois que M. Tailhade n'aime les ascètes vêtus de bure que dans les verrières nous les montrant parés de couleurs jadis vives, et atténuées par la vapeur des encens et l'humidité des voûtes. Il adore l'éclat des ostensoirs, la senteur lourde des cierges, la somptuosité des reliquaires et des chapes ; et des moines « pâmés à l'ombre de la croix » il ne chérit guère que l'attitude. Hanté par ce monde épiscopal, M. Tailhade a cherché en lui des comparaisons et des analogies pour toutes les formes qui se présentent à ses yeux. Aussi la pompe des roses ne peut être pour lui qu'extatique, et les pensées d'un jardin lui paraissent telles qu'un cortège d'évêques. Parfois, cependant, au milieu del'ecclésiale
gravité des images, se glissent des mièvreries et des préciosités qui font songer à un chevalier de YJEuphuès, peut-être de VAstrèe, qui aurait eu la fantaisie de se réfugier en un vieux monastère, un monastère proche du fleuve glauque et mélancolique qui porta Ophélie.
Ce mélange n'est cependant pas choquant, il attire plutôt, par la complexité qu'il fait deviner dans Tàrne de ce poète qui, ayant écouté la rumeur de son temps, écrivit Au Pays du Muffle.
Les temps révolutionnaires sont aussi des temps mystiques, et le nôtre ne contredit pas cette loi. Il semble depuis quelques années qu'on veuille se rebeller contre toute autorité; on cherche à échapper aux liens, à renverser les barrières, toutes les barrières, non seulement celles des codes et des conventions sociales, mais aussi celles que la science a voulu placer devant l'inconnu. A côté des révoltés, on trouve les chercheurs de mystère : M. Gilbert- Augustin Thierry est parmi ces derniers.
C'est un romancier que l'occulte et l'étude des destinées de l'être ont toujours tenté. Il a témoigné de cette préoccupation dans d'étranges et curieux romans, dans des nouvelles et des contes troublants : ce sont le Palimpseste, ou la Bien-Aimêe, ou encore le Masque. Dans ces récits, M. Gilbert-Augustin Thierry a mis en œuvre quelques-unes des idées palingénésiques des ésotéristes modernes. Comme il est cependant un érudit, un amoureux de la pensée platonicienne et alexandrine, il mêle à ces pensées un souci de la beauté que n'ont pas maints néo-bouddhistes et néo-mages.
Pour ce disciple de Plotin, élevé dans le christianisme de saint Clément d'Alexandrie, et initié par quelque sage de Bena-
rès, l'enfer n'est pas après la vie, il est sur terre. Le fardeau de nos péchés — le karma — nous maintient sur ce globe, et nous ne pouvons échapper à cette géhenne que par l'expiation, par la vertu de l'incarnation seconde que demande l'être désireux de se rédimer. Les héros de M. Thierry se rédiment par le pardon, parle châtiment ou bien par le remords conscient.
Cette théorie de la rédemption, unie au système plotinien de l'émanation et du retour à la suprême source, M. Gilbert- Augustin Thierry nous la présente comme libératrice avec une sereine assurance, et, même si on ne partage pas ses certitudes, on ne peut qu'admirer la façon dont il nous les expose, car il a tout l'art qu'il faut pour nous persuader.
Ses contes et ses romans, en effet, ne procèdent pas d'un fantastique absurde ou incohérent, mais de principes à la fois éthiques et mystiques. Ils exposent l'histoire d'àmes en peine, que la vie coutumière préoccupe moins que le souci des futures destinées. Ils sont mystérieux, non pas par les événements qu'ils déroulent, mais par les idées qui les soutiennent et qui, une fois admises, rendent ces événements non seulement possibles, mais encore vraisemblables.
M. Gilbert-Augustin Thierry est d'ailleurs un peu comme les expiateurs qu'il nous a décrits; comme eux il est prêt à laisser de côté la pure apparence des phénomènes, pour en chercher l'essence. Il a ainsi participé, et un des premiers, à cette réaction
violente qui s'est produite, si intense, contre le naturalisme jadis triomphant, contre l'école de la sensation brutale et inutile, contre la prétendue peinture de mœurs dont l'inintérêt est désormais reconnu.
Cela a été le bon résultat du modernoréalisme. Il a accru le dégoût pour le temps présent de tout être qui a voulu réfléchir et penser. A montrer à l'homme les boues et les pourritures d'une époque fertile en abjections, on a poussé quelques-uns, non des pires, à s'évader, à se délivrer, à quérir ailleurs leur idéal, à placer leur rêve plus loin ou plus haut. Ils ont cherché le bonheur, chacun selon leur nature. Les uns ont pensé trouver une solution à leurs inquiétudes dans la recherche du meilleur état
social possible; les autres, négligeant la réalisation d'un possible bien terrestre, sont allés vers l'absolu dominateur et ont endormi leur trouble en scrutant l'au-delà et le lendemain de la mort. M. Gilbert-Augustin Thierry est de ceux-ci, et, s'il n'est point un révolté, il est, comme nous tous, un philosophe eudémoniste.