GUSTAVE KAHN
répétition voulue. C'est ce parallélisme qu'on retrouve, moins net, moins absolu, mais très sensible dans les poèmes de M. Gustave Kahn.
Cela suffisait- il à faire considérer M. Kahn comme un des artistes les mieux et les plus étrangement doués de sa génération ? Non ; mais M. Kahn, théoricien habile et essayiste adroit, a trouvé des légendes de rêve et de brumes ; il a rêvé des paysages de morne et pénétrante tristesse, il a évoqué de pâles douleurs, d'intenses désespérances. Il n'a pas dit des romances que les mignons soupirent aux étoiles, ou de douces barcaroles propres à retentir sous des balcons, mais il a chanté la chanson morose du pèlerin en quête d'amour, du pèlerin dolent qui cherche le
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havre des baisers et des douces tendresses,et ne le peut trouver qu'après avoir renoncé à la quiétude des songes vagues, après avoir connu les supplices et les affres de la passion triste, cette passion qui est sœur de l'acre mort.
Ce parfum de mort qui se mêle aux possessions et aux étreintes, ce souffle qu'apporte avec lui l'amour, le x ieu v roi Schelomo l'avait senti passer sur sa tête, alors qu'épris il disait la beauté de la Sulamite. M. Kahn, à son tour, a redit ce poème de l'amour et de la mort, que Léopardi a murmuré; il l'a redit en y ajoutant cette mélancolie passionnée que lui enseigna Henri Heine, et ce sens mystérieux des choses que lui apprit Gérard de Nerval.
Quand M. Mallarmé publia son Florilège, quelqu'un dit de lui : « Il était célèbre, il va maintenant être connu. » Cette assertion était plus piquante que juste, car ceux qui liront seulement les livres de l'écrivain, ne pénétreront qu'un des côtés de cette nature si complexe.
C'est que M. Stéphane Mallarmé n'est pas simplement un poète, il est aussi un théoricien, un éducateur, et, si on a pu assez justement affirmer que son œuvre avait eu sur les jeunes gens peu d'action,
on n'en pourrait dire autant de ses théories. Non qu'il les ait exprimées dans des écrits dogmatiques, comme les esthètes allemands et anglais, mais il les a répandues parla parole, et ce fut là, en ce temps, son originalité. Il a repris la tradition des philosophes et des sages de jadis, de ceux qui entretenaient leurs disciples dans les jardins ou sous les portiques, à l'orée des bois ou sur les bords des fleuves.
Si M. Mallarmé avait vécu à Alexandrie ou à Antioche, il aurait publiquement enseigné, traînant après lui, par les voies de la ville, des élèves que sa parole eût inquiétés, charmés et retenus. De telles déambulations ne sont, hélas ! plus de mode: la foule et la police même verraient d'un mauvais œil le passant qui, dans les
Tuileries ou le Luxembourg, réunirait autour de lui des éphèbes enthousiastes. La vie publique ne sait plus faire place aux doux péripatéticiens, et renseignement que veulent donner les rares métaphysiciens ou moralistes qui subsistent encore doit être privé, mieux même : mystérieux.
Aussi, ceux-là seuls qui vinrent assidûment visiter sa retraite savent quel lucide, quel inquiétant esthète est Stéphane Mallarmé. Pour connaître les ressources de cet esprit d'une netteté inoubliable, il faut avoir entendu sa parole pendant des années.
Le souvenir des soirées de la rue de Rome restera toujours dans la mémoire de ceux que Stéphane Mallarmé admit auprès de lui, dans ce salon discrètement éclairé, auquel des coins de pénombre donnent un
aspect de temple, ou plutôt d'oratoire. On parle bas dans ce salon, parce que même les intrus sentent confusément qu'on devrait y entendre seulement la voix du maître qui apparaît, adossé à la cheminée, tenant à la main la fine cigarette ou la pipe, dans l'attitude que Whistler a su si bien restituer au frontispice de l'édition populaire des œuvres du poète.
A ces auditeurs fidèles, M. Mallarmé se révèle d'une séduction infinie, soit qu'il se plaise à dire une anecdote, soulignée au bon endroit, soit qu'il s'oublie à rappeler des amis chers et disparus, soit qu'il expose de séduisantes et hautaines doctrines sur la poésie et sur l'art, sur le poème en prose et sur la chronique, sur la musique et sur le théâtre.
Tous ces sujets si divers, si différents, Stéphane Mallarmé les illumine de clartés imprévues, passant de l'un à l'autre avec une aisance incroyable, par d'insensibles transitions qui font ressembler ses causeries à une chatoyante et multicolore tapisserie, dont les images dissemblables sont liées entre elles par des motifs si ingénieux, que les légendes multiples qu'enserre la trame paraissent n'être plus qu'une seule et même légende.
En grand seigneur fastueux, M. Mallarmé revêt d'un merveilleux vêtement les idées qu'il asservit, car, s'il se plaît à ce noble jeu qui consiste à forcer les essences, il ne veut pas les faire paraître nues et rougissantes ; il les couvre de hochets étincelants, sans doute pour tromper les pro-
fanes qui ne savent écarter les voiles.
Il ne faut pas conclure de cela que Stéphane Mallarmé, pareil au Sphinx antique, ne livre ses doctrines qu'encloses dans les arcanes d'énigmes difficiles à pénétrer. Xul homme, je crois, ne sait exposer une théorie avec autant de clarté que M. Mallarmé. Il n'est pas jusqu'à l'envolée de son geste, quand il parle, qui ne serve à préciser sa pensée, toujours nette comme toujours belle.
Ce qui déconcerte en Stéphane Mallarmé, c'est l'opposition entre son œuvre et ce que j'appellerai volontiers son enseignement, c'est cette fascinante complexité d'un homme volontairement exilé sur une cime et sachant pourtant mieux que tout autre communier avec autrui.
Cette contradiction, qui frappa plusieurs de ceux qui eurent la joie de fréquenter chez M. Mallarmé, n'est qu'apparente, car le causeur et l'écrivain se complètent plus qu'ils ne se détruisent mutuellement.
La conversation de Stéphane Mallarmé n'est autre que le commentaire de ses vers et de ses proses. Dans ses poèmes il a enfermé la substance même de ses rêves et de ses idées, cette substance indifférente à toute ligne, à tout contour, à tout son, à toute couleur, qu'il a cru inutile de chercher à décrire, et que, tels les hiérophantes des mystères, il a seulement fait pressentir.
Aussi, M. Mallarmé est arrivé à repousser toutes les fantaisies du style, tous ces à peu près dont les meilleurs, toutefois, se
contentèrent; il a dédaigné, sans doute, les panaches que le romantisme nous a légués, lesinutilespierreries que voulutnous donner le Parnasse; il en est venu même jusqu'à faire fi des transitions habituelles, des stations que nos esprits demandent à la phrase, aux incidentes, aux tropes explicatifs : il a écrit des vers sibyllins que sa parole a commentés.
En esprit habitué au culte des lois, au commerce de l'abstrait, et à son contact immédiat, M. Mallarmé conçoit sans doute comme lumineuses telles choses que le commun des hommes ne sait pas percevoir directement, et c'est pour cela, que beaucoup de ses contemporains lui ont reproché d'être obscur.
Que, sans avoir entendu Stéphane Mal-
larme exposer la glose de Y Après-midi d'un Faune ou de la Prose pour des Esseintes, on en puisse pénétrer les infinis détails, les mille sens cachés et superposés, cela est peu probable et ce sont là des joies réservées aux seuls initiés, mais il est facile de saisir l'ensemble de ces poèmes, d'en connaître les directrices, d'en comprendre la signification générale.
Plus tard, ceux qui auront connu Stéphane Mallarmé dans leur prime jeunesse, ceux qui l'auront aimé comme un des plus purs, des plus désintéressés parmi les poètes, ceux qui l'auront entendu et qui auront chéri sa parole, raconteront sa vie comme le bon Xénophon raconta celle de Socrate. Fidèles, scrupuleux, ils commenteront vers par vers ses sonnets, et cela
dans le but unique de révéler aux jeunes hommes de ce temps futur quel noble, profond et merveilleux artiste fut Stéphane Mallarmé.
Depuis la Princesse Maleine, on a beaucoup écrit sur M. Maurice Maeterlinck. On en a dit beaucoup de mal, et ses amis ont exagéré ses mérites. On Ta comparé à Pixérécourt, c'était fantaisiste; on a dit que ses drames étaient shakespeariens, c'était excessif, car nul personnage n'existe, au sens propre du mot, dans les poèmes dramatiques que rêva ce reclus flamand.
Il se plaît, en effet, à faire vagabonder par des villes incendiées, des bourgs détruits ou des jardins qui agonisent dans
l'automne, des êtres vagues, échappés de quelque tapisserie surannée, héros exsangues, accessoires d'un décor seul important, servant à faire valoir un milieu qu'ils nécessitent plutôt que d'être nécessités par lui. Ils sont semblables à des miroirs, appendus aux murs de salles obscures, qui refléteraient d'insolites lueurs survenues. Aussi n'ont-ils besoin de prononcer de longues phrases, mais quelques mots seulement, répétés souvent avec des intonations différentes, décroissantes comme le bruit dune pierre chue en un puits, ou s'aiguisant et s'exaspérant en chanterelle, selon le rythme des impressions. Ils ne raisonnent pas leurs sensations, ils les subissent; à ratiociner sur elles, ils les diminueraient, car il s'agit de sensations troubles et fumeuses
qui s'adressent à un sens général et non aux yeux ou aux oreilles. Pour les évoquer , de simples notations suffisent.
Hjalmar, Maleine, l'Aïeul, les aveugles, le vieux Roi,' ont l'air d'aphasiques, qui ànonnent sous l'influence d'événements à peine précisés. Ils sont des sensitifs que le bruit du vent, la rumeur de la mer, le souffle des forêts ou la clameur de l'orage, comme aussi l'approche devinée des choses lointaines et imprécises, fait vibrer ainsi qu'un gong répercuteur ; et l'on voit vite que l'unique personnage, le seul vivant, c'est le milieu que le poète veut évoquer, ou bien la sensation qu'il veut rendre manifeste. On a parlé d'Edgard Poë, et ce rapprochement n'est qu'à moitié juste, car il faudrait, si l'on voulait être vraisemblable,
supposer la maison Usher, sans Roderick et sans Madeline. C'est pour toutes ces raisons que, sauf dans la description des milieux mêmes, ceux qui liront les drames de Maurice Maeterlinck, y trouveront — ainsi que Ta dit le traducteur de Ruysbroeck en parlant du vieux moine — « fort peu de phrases que Ton puisse prendre en mains pour les admirer à la manière des littérateurs » ; et. à considérer le but poursuivi, on voit combien vaines seraient les phrases somptueuses ou simplement logiques, pour rendre les incertaines émotions de ces âmes rudimentaires qui pâtissent sous le souffle de l'inconnu. Car toutes les âmes qui balbutient dans VIntruse ou dans les Aveugles, pâtissent au sens qu'a voulu Spinoza ; certainement, en concevant ses
œuvres, M. Maeterlinck a dû songer à cette phrase du doux philosophe : « L'âme pâtit en tant qu'elle a des idées inadéquates, » et de quelle chose a-t-on idée moins adéquate que la Mort?
C'est la Mort aussi qui domine les poèmes dramatiques dont je parle, c'est son ombre qui se reflète en eux, c'est sous son influence que vivent les êtres hagards que M. Maeterlinck fait passer devant nous, et c'est son haleine qui les émeut.
Mais cette présence ne suscite pas dans leur cœur les mystérieuses terreurs qu'elle suscita dans les âmes de Ligéia et de Morella, elle éveille dans leur chair un matériel effroi, qui, semblable au souffle dont fut étreint le prophète, hérisse leur poil. Nul fantôme de l'au-delà ne les agite, nul
murmure émané des défunts ne leur parvient; ce qui les trouble, c'est d'entendre l'ange des antiques légendes voler au-dessus de leur tête en brandissant son glaive. On peut soutenir qu'une semblable conception est d'un art grossier, parce que cet art est purement sensationnel et émotif, et qu'il ne met en jeu que le plus bas des sentiments : celui de la peur immédiate. Non que la peur soit toujours un sentiment vulgaire, car elle peut être la peur qui saisit devant l'inconcevable, mais dans les Sept Princesses, dans Y Intruse, c'est trop l'unique peur du cadavre et de la mort brutale, sans l'effroi des questions posées et jamais résolues. On peut reprocher au poète de n'avoir pas assez montré que cela seul qui nous point à l'aspect de la mort, c'est
l'après de cette mort. Je sais qu'il répondra que l'intellect de ses personnages se refusait au problème, mais c'est là justement la querelle.
En prenant toutefois ces personnages, comme a voulu nous les donner M. Maeterlinck, ils rappellent à notre souvenir ces nonnes et ces moines mystiques, cloîtrés dans les monastères médiévaux, à Unterlinden, à Thoss ou à Adelhausen.
Les plus humbles de ces reclus, ceux qui étaient impuissants à formuler leurs visions, à décrire leur extase comme surent le faire Catherine de Gebsweiler ou sainte Thérèse, vivaient obsédés par l'idée de la mort. Ils ne la voyaient, pour la plupart, que sous sa forme la plus tangible, ils
étaient dans leur obsession poursuivis par
son odeur, par son apparence, et pour la mieux saisir ils se couchaient, par mortification, dans leur cercueil. D'autres, plus subtils, en étaient tourmentés moins formellement, ainsi que Gertrudede Hattstadt; ils se sentaient enveloppés de ténèbres épaisses, et le vent des nuits irrémissibles les effleurait. Ils avaient bien la conscience que la mort n'était que le prélude de joies éternelles, mais cette conscience ne les délivrait pas des affres passagères. Ainsi en est-il de leurs frères lointains, ces humbles coryphées des drames de M. Maeterlinck, qui vivent dans la mort, et qui en ressentent tous les apeurements. A cause de leur terreur, nous les aimons, ces pâles aveugles dont les jambes flageolent, ces aïeux aux mains tremblotantes, et ces
jeunes princes affolés ; nous les aimons, parce que nul de nous ne peut dire qu'à une heure redoutable il sera exempt de leurs angoisses, ensuite parce qu'ils nous suggèrent de troublantes choses.
En réalité, une œuvre vaut autant parles émotions ou les idées adventices que nous en pouvons tirer, que par celles qu'elle a voulu strictement représenter. Plus elle nous offrira de thèmes à méditations, c'està-dire plus elle sera complexe, plus nous la chérirons, quelques objections que nous trouvions à lui faire, quelques critiques que nous lui adressions, car objections et critiques n'iront qu'à la partie de l'œuvre objective, non à ce qu'il y a de latent en elle et que notre esprit pourra librement développer. Les drames de M. Maeterlinck
peuvent entrer dans cette catégorie, et les impressions de terreur momentanée que donnent si puissamment YIntruse et les Aveugles ne doivent pas être exclusivement considérées. 11 est quelques sujets, et certes la mort est de ceux-là, sur lesquels nous aimons peu à entendre dogmatiser, — ainsi nous ne goûtons guère désormais le célèbre sermon de Bossuet que pour sa pompe oratoire, — nous préférons que Ton nous ouvre certaines voies, que Ton nous place dans certains états, propres à nous suggérer ce que nous ne voulons pas entendre dire catégoriquement, une apparence de certitude étant parfois pénible. M. Maeterlinck aura rempli la fonction de l'antique mystagogue qui préparait le myste au symbolique drame, terme final
de son initiation, le drame dont il devait tirer les essences, cachées sous les contingences parfois enfantines et même incohérentes.
Après avoir laissé, durant de longues années, sa renommée se mûrir dans les cénacles littéraires, M. de Montesquiou a voulu montrer à ce public, dont il faisait état de mépriser l'encens, la mourante douceur de ses redingotes et la pâmoison languissante de ses cravates.
Avoir inculqué à toute une docile jeunesse l'amour de l'hortensia ne suffisait plus à sa gloire et, s'étant souvenu du serrurier Louis XVI, il se fit ébéniste jusqu'au jour où, ayant vu sa fleur favorite détrônée
par le tournesol cher à M. Wilde, le dépit le jeta définitivement dans les lettres.
11 était attendu. Les trompettes de la déesse proclamèrent son génie, et M. Anatole France lui-même, soulevant la portière qui séparait M. de Montesquiou delà foule, T annonça.
M. de Montesquiou a-t-il gagné à être exhibé ainsi, dans la pose d'un personnage d'apothéose, avec aux doigts une branche verte, et les flammes de Bengale dont on l'entoure lui seront-elles plus profitables que la pénombre bruyante dans laquelle il s'était sagement réfugié ? Ne va-t-il pas regretter d'avoir suivi les traces du guerrier son aïeul, qui se consola des batailles évanouies par le poème épique ; et n'eût-il pas mieux valu pour lui promener sur le
tapis de sa chambre de somptueuses tortues, que de descendre sur la place publique dans un char traîné par des chauvessouris, tel un enchanteur suranné?
En agissant ainsi, il me semble avoir été son propre Evhémère ; de ses mains, il a détruit salégende, et, malencontreusement, il s'est lui-même dépouillé de son auréole, sans vouloir attendre que de complaisants amis prissent sur eux ce soin. Jusqu'à présentai était de ceux dont on disait: « Vous verrez ! » Il n'a pas su conserver cet avantage et l'on ne peut plus dire : « Vous verrez », parce qu'on a trop vu.
Du raffiné dont on lisait jadis, sur des papiers aux agonisantes teintes, des vers écrits d'une encre défaillante pour quelques amis, les solennels bouquins qui s'appellent
les Chauves-Souris et le Chef des odeurs suaves stupéfièrent un peu. On attendait, plutôt que ces tomes, dignes d'être offerts à une académie, quelques distiques quintessenciés, inscrits sur une aile de libellule.
Au moins dans ces poèmes trouva-t-on des sonorités inattendues, telles qu'on en attendait d'un héros dont l'àme prétend refléter les choses, comme le miroir verdi et décomposé d'un étang que gardent des feuillages inouïs, et le poète nous dota-t-il d'un frisson inconnu? Quelques années de notre jeunesse furent consacrées à cet espoir.
Le solitaire qui vient, après mûres réflexions sans doute, d'abdiquer son orgueil de reclus, nous fut présenté, par des aînés,
peut-être facétieux, comme l'incomparable fleur de notre décadence et, bien qu'il protestât, longtemps, quand on parlait de lui, on murmura : des Esseintes. Il est votre père, disait-on aux symbolistes alors enfants, un père affable et plein de bonté, car il vous laisse la gloriole de chanter ce qu'il songea et dédaigna de proférer. Et, de temps en temps, dans les parlottes esthétiques, un bruit courait, stimulant les courages: Des Esseintes va publier!
Hélas! des Esseintes ne publiera jamais rien; des Esseintes ne fut qu'une fiction, et celui dans lequel on voulait voir le prototype du duc miraculeux n'en était que l'apparence. Est-ce bien des Esseintes qui célèbre, comme Jean Rameau, la rencontre à Saint-Cloud des deux impératrices; est-ce
lui qui funambule à l'instar de Banville et qui s'égaye à la manière de Coppée?
A la lecture de ses livres, on éprouve l'âpre désappointement d'un homme auquel on a promis une promenade dans une serre cachée, ornée et parfumée d'essences inestimables et qu'on conduit dans un jardin public, peuplé de fleurs vulgaires et trop connues. Ce chef des odeurs suaves nous présente une anthologie compilée, semble-t-il, par un éphèbequi débute dans leslettres,et il la dissimule sous les ailes fantasques des chauves-souris. Là on retrouve Gautier, ici Madame Desbordes-Valmore, là Verlaine ; ceux-ci se taisent pour qu'on écoute Mallarmé, et Mallarmé cède la place àBeaudelaire, qui se retire devant Leconte de Lisle. Chose plus triste encore, celui qu'on nous
avait dit figurer la quintessence de nos plus raffinés sentiments a pris à l'abbé Delille sa science des métaphores, il a suivi la pédestre muse de M. Esménard, celle aussi du grand Ponsard, et M. de Montesquiou se présente moins sous les traits du divin Floressas que sous ceux, moins plaisants, d'un gentilhomme de province, long et sec, qui fit ses humanités modernes et en profita trop.
Il est des écrivains qui nous troublent par le mystère de leurs œuvres, par un terrible inconnu qu'ils semblent avoir pressenti et dont ils nous transmettent l'effroi; il en est d'autres qui nous troublent par eux-mêmes, par l'ambiguïté ou la complexité de leur personnage. Paul Verlaine est de ceux-là.
Beaucoup ont essayé de le définir, de le peindre, de fixer ses traits, mais jamais on
n'a pu donner de lui une idée totale, et je ne saurais y prétendre après tant d'autres, et après lui-même qui a chanté ses incertitudes, ses combats, ses doutes et ses croyances, en nous parlant du pauvre Lélian.
Paul Verlaine est né sur le Parnasse, un jour de printemps, et il a fait, comme bien des poètes, des vers sur la Grèce et sur l'Inde, sur l'Egypte et sur la Scandinavie. Il a été un sévère rimeur, scrupuleux des règles, des codes poétiques, des lois du rhy thme et de la rime ; mais il fut tôt à l'étroit dans les conventions parnassiennes, et son audace, sans doute, inquiéta les vieux pasteurs errant sur ces collines classiques.
Déjà, dans son chef-d'œuvre de maître.
dans les Fêtes galantes, il n'appartenait plus à l'Ecole. Son vers plus souple, plus vivant, se lovait et se brisait comme une couleuvre voluptueuse qu'on a tenté d'enfermer entre les planches d'une prison. Il se jouait des césures, des coupes régulières, il vivait plein d'une fantaisie charmante, parfumée alors de bergamote et de poudre à la maréchale, mais cependant mélancolique, de cette mélancolie qui tombe des soirs d'été, clairs et illuminés.
Cette mélancolie, qui voulait sourire, faisait dès cette heure prévoir la tristesse, les douleurs et les souffrances futures. Et les années vinrent tôt où Paul Verlaine rejeta sa gaieté première. Il était, dans ce temps, un enfant païen que réjouissaient
les souffles qui peuplent l'air, agitent les sylves et troublent les eaux ; il aimait à vagabonder dans les parcs ombreux, comme un bon satyre en quête de nymphes, et c'est peut-être à l'heure crépusculaire, un jour d'automne, qu'il rencontra près d'une charmille, le Nazaréen pâle et triste qui lui fit honte de sa joie.
La rencontre frappa le poète. De satyre confiant, alerte, ami de la bonne nature et des voluptés, il devint un moine inquiet, et le mal s'installa en lui, sans en chasser tout à fait l'aegypan aux oreilles pointues, qui ne voulut jamais abandonner le pauvre Lélian. C'est toute la vie de Paul Verlaine que ce combat du moine et du satyre, toute sa vie réelle et intellectuelle, et l'on sait tôt, en l'écoutant, qui de Jésus ou de Pan
est le vainqueur. Tel est le secret de la double existence de Verlaine, de ses exubérances, de ses abattements, de ses jubilations folles et de ses repentirs cuisants. Souvent, sa pauvre âme veut s'échapper à travers les bois, aller parmi les essences aromatiques, dans les bosquets où rêvent les hamadryades faciles ; elle s'élargit pour laisser entrer en elle tout le vivant univers, et elle vagabonde ainsi jusqu'à ce qu'elle rencontre encore le blême et douloureux fantôme qui l'enferme dans l'angoisse du remords et de la peur.
Dans Sagesse, Paul Verlaine a dit désespérément ses regrets infinis, il a crié toutes ses affres, il a maudit sa chair faible, son esprit qui fut téméraire et qui est devenu crédule, il a imploré des pardons, parce
qu'il avait aimé l'existence, et qu'il avait chéri et goûté le bonheur de vivre. Il a voulu connaître les haires, la cendre, la discipline, mais, comme c'était un instinctif naïf, qu'un sang puissant coulait dans ses veines, les macérations l'ont fait de nouveau tomber dans le péché, et le péché l'a conduit à de plus dures pénitences. C'est ainsi qu'il a marché, tel un de ces moines mendiants, candides et cyniques, poltrons et hardis, aussi prêts à pleurer les fautes commises qu'à en commettre d'autres, insoucieux du lendemain, tour à tour évangéliqueset obscènes, austères et dévergondés, oubliant le vin du calice pour celui des bouteilles. Il a mis tout son pauvre être indécis et agité dans des vers simples et tristes, malicieux et enfantins, des vers de grand
poète qu'il a cessé de faire le jour où les saints de plâtre ont tué le satyre, et le satyre a déchu alors : il a fait des vers pour Saint-Sulpice.