LE DIVINATEUR DOULOUREUX
Pourquoi donc telle parole du poète est-elle émouvante ? Pourquoi peut-elle éveiller en nous des puissances endormies, pourquoi nous appeler à une vie terrible ou sublime ? Vertu mystérieuse du Verbe ! « Dans le principe était le Verbe », chante le premier vers de saint Jean. Il est au principe de nous-môme. Pour que la parole du poète ait la force d'enchantement, il faut qu'elle jaillisse d'un sein où fut invoqué tout un monde, tout le cœur du monde. Voici un poète dont la parole prolonge en nous les plus fortes et les plus télétiques résonnances. Ses sonorités
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engendrent en nos âmes des esprits vivants, et parfois des esprits impurs. Elles galvanisent nos spectres intérieurs ; elles caressent nos péchés virtuels ; elles convulsent nos ténébreux désirs. Nul poète de France n'a proféré une incantation aussi ensorcelante. Où donc la parole de celui-ci a-t-elle puisé son pouvoir oppressif ? Elle s'est aimantée au frôler des mauvais anges. Elle s'est imprégnée de leurs haleines et parfumée de leur séduction douloureuse. Celle de Dante revenait de l'enfer qui prend les morts. Celle de Charles Baudelaire revient de l'enfer qui prend les vivants.
Ah ! le génie est presque toujours un vase d'impuretés. 11 contient la quintessence de l'âme humaine, et l'âme humaine gravite dans l'attirance du mal ; les plus saintes ne s'évadent vers la lumière qu'en traversant le doute et le désespoir. Et précisément, c'est une des missions du génie de révéler aux hommes le monde infernal. Avec une profonde prudence, les initiateurs religieux, avant tout préoccupés de tracer une voie mqrale, jettent un discret voile noir sur l'abîme luciférien. Le catholicisme, si audacieux dans la présentation de certains arcanes, reste muet sur ceux des extérieures Ténèbres. 11 n'y a guère que dans ses chants liturgiques qu'il laisse passer sur elles des
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lueurs, visibles seulement aux yeux qui ont déjà vu. Zoroastre et Mahomet esquissent la furtive silhouette du mauvais ange accompagnant chaque homme, du satellite de malédiction. Ceux qui, dans toutes les races, voient l'unique re'alité, les mystiques, ont décrit des coins du domaine inquiétant. Mais, non asservis au didactique silence, les grands poètes, fussent-ils nourris à l'unanime Tradition, comme le brahmanique des Védas ou le runique du Kalévala, ou surtout solitaires inspirés, se sont anxieusement penchés sur le gouffre oii les passions des hommes se crispent parmi les rondes démoniaques. C'est que le poète parait un anneau détaché d'une chaîne. Certes il conserve des attaches encore avec les anneaux voisins, mais elles sont peu visibles, elles se fondent dans la brume qui monte de l'eau d'Hippocrène. Dans le bataillon des pasteurs d'hommes, il est un enfant perdu. Il porte sa responsabilité seule, non celle d'une église ou d'un système. Il n'est l'hiérodoule d'aucun temple. Alors grandit sa part de liberté, et tel le pétrel, l'ouragan l'attire. Quand Merlin fut adolescent, l'évêque Gildas le chapitra pour le lier à la vie cénobitique : « Tu m'offres le port, dit Merlin, Je choisis la tempête ». Il sentait brûler en ses veines le sang du démon qui l'avait engendré d'une nonne. Cons-
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tante véracité de la légende : il y a toujours un peu de ce sang-là dans les artères d'un poète. Tous ont subi l'équivoque attirance de l'ange déchu, eussent-ils, au principe de leur élan, la pureté du cœur d'Eloa. A cela, nous découvririons les raisons les plus radicales, les plus originelles. Certainement, ce puritain de Milton n'a point entrepris son chant pour faire de Satan son plus vertigineux héros. Il y fut amené peu à peu, par la force même qui mène toutes choses.
Nous aussi, nous tous, c'est quand il émeut la corde sinistre de la Lyre que le génie nous atteint le plus profondément. Pourquoi donc ? N'est-ce pas le chant solaire et chaleureux d'un Orphée qui suscitera les plus délicieux enchantements ? N'aimerons-nous pas, entre tous, nos génies lumineux, ceux qui nous appellent aux joies supérieures, ceux qui nous portent dans les meilleurs enthousiasmes ! N'est-ce pas à eux qu'est due notre confiance, qu'est promise notre tendre reconnaissance ? N'est-ce pas eux nos vrais maîtres, nos purs guides, nos chers conquérants ? Sans doute, nous le savons bien. Certes nous les aimons. Nul ne prétendrait, s'il n'est un sophiste, que nous ne devons pas les suivre dans leur voie, dans Tunique et véridique voie. Le verbe orphique enchante les bêtes, affirme l'immortelle légende.
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Enchanterait-il les compagnons d'Ulysse après que Circé a soufflé sur leurs cœurs pour fixer leurs formes bestiales, leurs formes exactes ? Mais l'haleine goëtique de Circé ne peut créer ces formes bestiales ; elle ne peut que les révéler. Avant elle, les hommes qui les ont revêtues les portaient autour d'eux en puissance. Et qui sait si la transmutation dont les frappe la magicienne ne leur est pas bienfaisante ? Qui sait si cette révélation, éclatante à leurs yeux jusqu'alors fermés, ne leur ouvre pas la vision épouvantée de leurs instincts, la vision salutaire de toutes leurs détestables assomptions ? Vous souvient-il que ce vertigineux prophète qui laisse tomber •le temps en tempe une parole pareille à une flamme dans une caverne, comme un dieu laisserait tomber des comètes dans une nuit sombre, vous souvient-il que saint Paul a proféré cette étrange exclamation : « Félix culpa! » C'est une des paroles les plus mystérieuses échappées à l'initié lyrique qui prédit la future beauté des damnés. Elle avoue l'utilité, la nécessité de la faute. Ici, prenons garde : la descente aux pires sophismes est aussi facile que celle de l'Averne. Des légions d^esprits désordonnés, fauteurs d'hérésies baroques ou rhéteurs venimeux, sont toujours là, prêts à tirer de toute proposition juste
FIGURES D EVOCATEDRS
les conclusions les plus cchevelées. Proclamer la félicité de la faute, c'est détruire toute vie morale. Sans doute, mais pour voir toutes choses, il est des plans différents, il est des points de vue d'inégale hauteur. Telle proposition, vraie, — c'est-à-dire fidèle à la réalité, — sur un plan, est fausse sur un autre. Quand Hegel aboutit à son « tout est identique » ; ou quand Angèle de Foligno énonce paisiblement : « J'aime tous les biens et les maux, les bienfaits et les forfaits ; rien ne rompt pour moi l'harmonie », tous deux émettent des propositions vraies sur le plan où ils se placent, fausses sur tous les autres. De certains sommets, la vérité et l'erreur apparaissent équivalentes. Mais nous ne devons jamais nous croire sur un sommet. Ah ! ils connaissaient toute l'âme humaine^ toutes les âmes supra humaines, les voyants qui ont placé l'orgueil à la base de la faute initiale, à la base de toute faute ! C'est l'orgueil qui a créé l'enfer, tous les enfers, comme c'est lui qui a créé le sophisme de notre temps, c'est-à-dire l'enfer intellectuel de notre temps.
Anges revêtus d'or, de pourpre et d'hyacinthe, 0 vous, soyez témoins que j'ai fait mon devoir Gomme un parfait chimiste et comme une âme sainte I
Ainsi s'écrie celui qui n'est pas descendu aux enfers, mais qui a fait monter l'enfer en lui, qui s'est nourri aux bouffées sulfureuses. En a-t-il le droit? « Il descendit, pour notre enseignement, dans les royaumes du péché », dit, dans un de ses vastes sonnets, Michel-Ange glorifiant celui auprès de qui « il ne fut jamais d'homme plus grand sur la terre ». Quel homme de génie, pour remplir sa fonction, n'a pas piétiné les premières marches de ces royaumes? Heureux ceux qui, dans ces insidieuses pérégrinations, surent se faire accompagner des cent soixante anges gardiens que certains hiérographes persans attribuent aux meilleurs d'entre les hommes ! Heureux qui put être « un parfait chimiste », c'est-à-dire un maître de la plus rare chrysopée ! Car un esprit aussi intuitif et aussi certain ne peut prendre le mot « chimiste » qu'au sens supérieur où l'entendaient les Philosophes du Feu, de Geber au Philalèthe. Heureux qui put opérer la trasmutation, et fit de son esprit l'athanor où la vase de l'âme humaine, sous les rayons du feu mystique, devient la sublime Pierre rouge qu'habite le principe multiplicateur de la vie ! Mais qu'ils sont peu nombreux, ceux qui atteignirent cette sainteté du génie ! La plupart de ceux qui, mus par la nécessaire curiosité, aspirent Thaleine de l'Erèbe
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en demeurent empoisonnes, et celle qui sort de leurs poitrines est par instants vénéneuse. Mais toujours la Moire de la Terre. Lachésis, dans la laine noire dont elle file leur destinée, glisse le fil d'or du pur désir, et ce fil lie leur génie au salut, l'attache à la tige de l'ineffable Rose que révèle Béatrice.
Les génies sombres ne touchent pas la vieillesse, qui s'appuie sur la sérénité. La logique mort les fauche à l'heure de la jeunesse ou de la maturité. Ainsi Poë, Byron, William Blake. Charles Baudelaire mourut avant la cinquantaine. Et il semble que sa vie ait été très brève. Des silhouettes de femmes y passent : une mère, une négresse, une élégante. Et c'est une rapidité effrayante. De lui m'ont souvent parlé ses amis : Théodore de Banville, Barbey d'Aurevilly, Arsène Houssaye, Villiers de l'Asle-Adam, Léon Cladel. Dans autrui, nous ne voyons jamais que nous-mêmes. Notre prochain est un miroir oii cfmtempler le reflet de quelques puissances de nous-mêmes. Dans un tableau qui présente un groupe de por-
traits, Hommage à Delacroix, Fantin-Latour, artisan sincère, mais sans génie, a peint un Baudelaire aux lèvres rases, d'aspect déplaisant, complètement étranger aux sursaturantes séductions de ses poèmes. Ne nous attardons pas à chercher l'homme vrai sous le masque qu'il s'est façonné. Une terrible pudeur le force à se voiler de paradoxes et de mystifications. 11 se plaît à des déguisements fantasques et falots. Il veut déconcerter les yeux les plus pénétrants, les plus amicaux. Une force extérieure l'en nécessite. Et, en même temps, une force intérieure le contraint aux confessions les plus saigneuses et les plus atroces, celles de sa pensée vivante et terrifiée. H rêve, et il commence de réaliser, cette impudeur désespérée qu'il intitule : « Mon cœur mis à nu ». Il veut oser la proclame de sa lèpre comme nul encore ne l'osa, ni le professeur de rhétoriquesaint Augustin, ni le laquais Jean-Jacques. Contraste logique : L'homme, en traversant le monde, se dérobe par tous les moyens. Le poète expose sur la place publique la tragédie de sa conscience. Et cela est très juste. Car l'homme privé n'offre qu'un pauvre intérêt relatif et transitoire. Il n'est qu'une pierre dans la tour de Ba- I-el, une cellule du grand Adam Kadmon, disaient les anciens Sages. Qu'importe sa pauvre
vie apparente, fragile et brève ! Son instinct l'avertit de la protéger d'une armure, de n'en point exposer la pitoyable nudité. Et c'est pourquoi tant d'hommes dont l'œuvre nous a saisis, nous a charmés, nous a augmenté l'âme, sont vus de leurs contemporains, de leur familiers, sous des aspects différents, contradictoires. Ah ! comme le poète a besoin d'être mort ! La mort le lave de ses taches, le débarrasse de ses oripeaux de baladin ou de pauvre homme, et le campe, auréolé d'une gloire qui est peut-être le principe de son corps glorieux, au plan qu'il s'est assigné, qu'il a su conquérir. « La mort planant comme un soleil nouveau » le vêt d'une juste lumière, dissout ses particularités adventices et révèle sa vérité essentielle. C'est cette vérité-là qui seule importe. C'est vers elle seule qu'il s'est efforcé. C'est cellelà qu'il a versée dans son œuvre. Et c'est ainsi qu'il aura été lui-même. Etre soi-même, être sa propre réalité, que cela est rare dans le cours d'une vie^ fût-ce d'une vie sublime ! Mais nous ne vivons vraiment que dans les instants oîi nous atteignons notre propre génie, où nous incarnons notre âme suprême. C'est ces instantslà qui façonnent notre personnalité et c'est leurs souvenirs vivants qui résonneront dans le timbre de notre chant.
Nous avons, si vraiment nous sommes vivants, une vie apparente et une vie réelle. Aucuns n'ont qu'une vie apparente, mais ils sont des morts qui marchent. Ils ont des yeux et ils ne voient pas ; ils ont des oreilles et ils n'entendent pas ; ils ont un cœur et ils ne frémissent pas. Le bruit de leurs pas sur la terre n'éveille pas d'échos dans l'atmosphère plus haute. Ceux qui ont une vie réelle ne laissent voir aux passants que leur vie apparente. Et les passants ne les distinguent pas. Il se peut que leur vie réelle se trahisse par une parole, par un geste, par quelque chose d'inattendu. II se peut qu^elle demeure toujours cachée. A moins qu'un orage du destin ne projette sur elle quelque lueur fulgurale, elle se poursuit dans l'ombre. Mais elle se révèle dans les paroles qu'ils ont laissées, dans leur œuvre, définitif miroir reflétant exactement leur vie réelle.
Quand un homme est assez fortement constitué pour laisser par-delà la tombe une idée représentative de sa personne, quand il se survit dans une œuvre saillante, point n'est besoin, pour le connaître intimement, de l'avoir vu dans le monde des vivants. II donne de lui-môme un témoignage véridique, irréfutable. C'est là qu'il est inscrit, et non ailleurs. C'est là-dedans qu'il a vidé le vaisseau de son cœur et de son esprit, rempli de tout
ce qu'y avaient précipité les cieux et la terre, — l'enfer aussi, surtout l'enfer.
Cet homme portait le nom d'une épée. Mais quelle sorte d'épée était le baudelaire ? Le blason, qui conserve dans ses hiéroglyphes les anciennes beautés, montre encore le baudelaire. Ce n'est pas l'épée flamboyante dont seule est digne la main archangélique. Ce n'est pas l'olinde longue et souple dans le poing. C'est une sorte de coutelas. Ceux qui ont beaucoup aimé l'art des armes savent comme l'épée, dans une main qui la comprend, devient quelque chose de vivant. Il y a lame des épées. Le baudelaire large et court, à deux tranchants, fait la blessure largo, comme le couteau de chasse.
Toi qui, comme un coup de couteau Dans mon cœur plaintif est entrée....
Le baudelaire entre d'un coup certain et sauvage, car la main qui la tient est proche de sa pointe. L'esprit de ce poète pénètre les choses avec une force agressive et ramassée. 11 pénètre le lecteur avec un emportement féroce et possessif. Mystérieuse prédestination des noms. « Les noms sont les compléments des choses », disaient les Anciens. Ils sont aussi les complé-
ments des hommes. Il n'est pas dans le monde deux choses sans rapports entre elles. Mais l'intelligence humaine ne peut dévider l'écheveau des rapports liant les êtres aux choses. Quelquefois il advient qu'une brusque lueur lui permet de voir ^enchevêtrement de quelques-uns de ces fils. Et c'est cela le génie. Les esprits faibles, désespérant de jamais voir quelqu'une de ces projections farouches éclairer brusquement leurs pas dans les ténèbres, se contentent d'un mot renonciateur : le hasard. L'onomancie plonge ses racines dans les mystères du verbe.
Ce n'est point trop qu'avoir une âme d'épée pour vivre parmi les hommes, pour « paraître en ce siècle ennuyé » quand un décret des puissances suprêmes vous y envoie subir l'épreuve du don poétique. Rien d'étonnant si les contemporains de Charles Baudelaire ont gardé de lui un souvenir acéré. Ils virent un personnage noir et sarcastique, appliqué à déplaire. Déplaire est le grand arcane de la séduction. C'est occuper fortement les imaginations, c'est s'emparer violemment des trames sur lesquelles elles brodent. Défions-nous des femmes qui savent nous déplaire au premier aspect. Peutêtre enfonceront-elles en nous un souvenir despotique et lancinant, comme une blessure. Les
fortes personnalités, d'ordinaire, sont blessantes. Leurs angles ne sont pas usés par les frottements. Plaire à tous prouve une banalité, sans prendre ici le mot banalité au sens défavorable que lui attribuent les contemporains. Plaire aux médiocres prouve quelque sourde affinité avec eux. Le statuaire Charles Lebourg, un bon élève du grand Rude, me raconta cette anecdote. Un jour de sa jeunesse, dans les dernières années du second empire, il travaillait dans son atelier d'après un modèle de profession, une belle fille réputée dans le monde des a rtistes, Emma Z. On frappa à la porte. C'était un homme de moyenne taille, rasé de près, aux yeux bruns pesants ; — M''* Emma Z. n'est-elle pas ici ? » demanda ce visiteur. — Ah ! s'écria le modèle reconnaissant le timbre mordant de la voix, c'est Baudelaire ! Faites entrer ! » Le nouveau venu s'assit en s'excusant avec une politesse ancienne. Ses manières, sa vèture semblaient d'un gentilhomme fourvoyé dans la Bohême et tenté de se faire quaker. Alors, tout en pétrissant sa glaise, le jeune statuaire, qui d'ailleurs était un esprit haut, s'étonna d'entendre se poursuivre, entre ce personnage original et la belle femme nue immobile sur Testrade, une conversation du plan le plus élevé, proche des cimes de l'art et de la
pensée. Car constamment les plus merveilleuses aventures se déroulent dans d'obscurs coins de Paris. Quand le visiteur fut parti, l'artiste interrogea son modèle : — Qui donc est cet extraordinaire causeur? » — Mais c'est Baudelaire, répondit la jeune femme, ne connaîtriez -vous point /<î.s Fleurs du Mali » Charles Lebourg, bien que lettré, n'avait pas encore entendu ce nom.
Ce nom pourtant n'était pas inconnu. Il figurait dans la promiscuité de la notoriété. Un scandale l'avait enveloppé quand le poète s'était révélé. Certes le bouquet qu'il avait cueilli aux bords de l'Erèbe était, pour des yeux bourgeois, d'une beauté scandaleuse. Il était logique qu'une société basée sur la médiocrité décente s'en alarmât. Nuln'apporte une beauté nouvelle sans s'exposer à la stupeur choquée de ses contemporains. Ce n'est pas que sa force passe inaperçue ; toute force se fait toujours reconnaître. Mais elle est sentie seulement par l'instinct, longtemps avant d'être comprise par l'intellection. Pour situer immédiatement un esprit créateur au plan qu'avec le temps lui assignera l'élite, il faut plus que la certitude de l'esprit critique ; il faut presque le don prophétique. Sainte-Beuve, esprit menu, d'horizon étroit, voit certes bien que le poète des Fleurs du Mal n'est pas indifférent ; mais il l'es-
timeun excentrique, sans se douter qu^il vient du centre même de i^âme humaine ; et il construit cette image fameuse, si incompréhensive, dans laquelle il représente ce poète édifiant un kiosque bizarre sur un Kamchatka lointain et fabuleux. Et il donne bien la moyenne de Fopinion de ses contemporains. Il semble que la jeune génération d'alors devait la mettre en demeure de corriger son erreur. Il n'en fut rien. Cette pléiade de gracieux petits rimeurs qu'on dénomma les Parnassiens trouvait devant elle un grand poète, Baudelaire, et un poète estimable, Leconte de Lisle. Sans hésiter, elle élut pour maître le beau rhéteur estimable. Elle n'eut pas tort ; le grand poète eût été un guide singulièrement dangereux. 11 vaut mieux ne pas suivre ceux qui vont solitaires par des routes non frayées. Ce guide-là eût conduit ses disciples dans les palus infernaux. Virgile y mena bien un disciple ; mais alors il avait, ombre heureuse, dépouillé toute faiblesse humaine, et celui qu'il guidait s'appelait Dante. Une faudrait pas croire que la jeunesse remet immédiatement à son plan l'homme qui fut trop original inventeur aux yeux de ses contemporains. La jeunesse a la générosité d'un redresseur de torts aux yeux bandés. Elle aime certains esprits pour leurs défauts plutôt que pour leurs qualités,
comme on aime les femmes. Elle choisit ceux qui correspondent à la mode qu'elle aime, ceux qui, sans affinité avec les défauts de leurs contemporains, sympathisent avec ses propres défauts, puisque chaque génération aies siens. On n'aime jamais personne que comme un miroir où se contempler. La jeunesse obéit à son instinct en choisissant ses miroirs. Elle les préfère flatteurs. Et il faut attendre qu'une très restreinte élite impose, avec Faide du temps, les gloires définitives.
Puis ce poète n'est pas jeune. Presque tous les hommes figent leur vie dans l'un de ses âges. Leur force se révèle dans une période de leur existence, et très rares sont ceux qui montrent un égal bouillonnement extérieur de leur activité à tous les âges. Musset a vécu quarante-six ans. Il nous apparaît dans le charme des vingt ans. Son précoce et spontané génie n'a jamais atteint la maturité. Lamartine pour nos imaginations a trente ans ; Hugo en a soixante. Baudelaire iL'a passé en^ ce monde, comme Musset, que quarante-six ans d'une vie qui semble écoulée avec une décevante rapidité. Son enthousiasme est lourd d'une maturité désenchantée. Il a toujours eu plus de souvenirs que s'il avait mille ans. Son esprit est sans
âge, comme certains visages qu'on rencontre, Son génie naquit, grandit dans la ville, et dans quelle ville ? Dans celle du monde où l'atmosphère est la plus ardente et la plus saturée d'haleines passionnées, dans ce Paris toujours ému qui donne plus de flamme aux yeux plus enfoncés. Oui, ce génie est bien marqué à la terrible empreinte de Paris. Le rythme des saisons s'évoque en lui comme quelque chose de lointain et d^'excessif, et Thumanité s'y tord dans des paysages minéraux. L'inquiétude nocturne, la terreur sacrée que suggère le respir de la lune y est plus chaude et plus fiévreuse et c'est dans l'enfer dissimulé où se tordent des passions plus forcenées qu'il a pu cueillir les fleurs les plus quintessenciées du mal.
Cette société du second empire, dans la durée de laquelle s'écoulèrent les années viriles du poète, ne différait guère de la nôtre. L'oligarchie de la haute bourgeoisie d'affaires qui dirigeait alors la France sous le couvert de l'entreprise napoléonienne était la même que celle qui fonctionne aujourd'hui sous le couvert de l'entreprise dite radicale. L'esprit n'en était pas plus élevé. Le goût, en cette période, était plus grossier. Quand on voit aujourd'hui les documents représentant l'accoutrement des femmes de cette
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époque, on est fixé sur le goût non encore décrassé de cette bourgeoisie. C'est quinze ans après 1870 qu'il commença de s'afliner. Il n'y a jamais eu de démocratie, car on masque de ce nom la ploutocratie, c'est-à-dire la pourriture sociale. Mais quand une démocratie a l'air d'exister, c'est que nulle aristocratie n'eut la force de se constituer et d'agir. Or le poète, essentiellement aristocrate, ne trouve pas sa place dans un monde décapité. Il a situation d'exilé. C'est la seule que lui ofîre le monde moderne. Alors il habite les limbes sociaux.
Oui, aux confins de la société tant bien que mal organisée s'étendent ses limbes. C'est la bohème. Là évoluent tous ceux qu'une défaillance, un vice ou une supériorité empêche do s'adapter au mécanisme social, d'entrer dans ses rouages, de devenir un de ses ressorts. Monde bizarre, extraordinairement composite où se retrouvent, étonnés, des hommes venus des plus disparates horizons du désir. Des âmes très basses y côtoient de très hauts esprits. Des saints en puissance, des génies vêtus de silence y passent pêle-mêle avec des paresseux irréductibles, des ivrognes invétérés, des envieux forcenés. Des passions contemplatives, exaspérées de ne point se manifester en actes, s'y lovent comme des serpents engour-
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dis par un climat trop froid. Des enthousiasmes rengainés y jaillissent parfois en éclats furieux. Des minerais d'oii l'or ne sera pas extrait, des gangues d'où ne sortira pas le diamant brut. « Maint joyau dort enseveli, bien loin des pioches et des sondes ». Du génie s'y résorbe, au mode de l'ouroboros, l'antique figure emblématique du serpent qui se mord la queue. Et le discours s'évase de la sottise ou de la méchanceté au verbe prophétique, aux prosopopées transcendantes. On oublie qu'il y a des imbéciles en écoutant des causeurs prestigieux, dont toute la force s'épanche dans des paroles perdues, puisqu'elle ne se concentre pas pour animer une œuvre. D'aucuns ont connu toutes les doctrines, toutes les métaphysiques, toutes les initiations. D'aucuns ont l'air d'avoir gravi des Sinaï. Là s'atrophient les projets jamais réalisés, les rêves grandioses toujours avortés, les élans toujours brisés. Là dorment les plus grandes richesses et les plus pâles misères de l'esprit, les plus généreuses ardeurs et les plus tristes rages du cœur. Ivraie et froment dont ne pourrait s^opérer le tri que dans la vallée de Josaphat.
Dans ce pays de Bohême, limbes où grouille une aristocratie impuissante à naître, un poète ou un gentilhomme se meuvent à l'aise, autant
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qu'un bourgeois y est déplacé. Nous voyons bien Baudelaire y descendre, froid, tranchant, écartant d'une parole d'acier les contacts de la trivialité, déconcertant la familiarité. C'est pourtant là, plutôt qu'ailleurs, qu'il peut rencontrer qui le comprendra. Il heurtera, disert et savant, ses idées contre celles qui volent dans cette atmosphère, afin qu'elles puisent dans ces combats l'endurance et l'expérience. Car il est, tel cet extraordinaire Edgar Poë qu'il aime comme un frère, un théoricien déductif autant qu'un inventeur spontané. Il construit des systèmes, prêche une esthétique, modèle un corps de doctrines. Il est capable d'avoir sur toutes choses une décision. C'est ainsi que s'affirme l'universalité d'un esprit, universalité qui se fera entendre, lointaine et pourtant efficace, dans la moindre parole, dans le vers qui semblera le plus fluide et le plus léger. Car tout ce qui est en nous, tout ce que nous avons invoqué, tout ce qui traversa notre âme, impose une marque à nos gestes et se révèle dans nos pensées.
Il y a aussi l'influence des femmes. Elle est nécessaire et multiforme, comme celle de la lune dont elles dépendent. Nul homme supérieur sur lequel elle n'ait agi profondément, La femme féconde l'esprit de l'homme aussi exactement que
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riioinme féconde ses lianes. Elle ne stérilise que ceux qui seraient stériles d'eux-raômes. Il y a les amantes et les amies. Leur action est différente ou pareille. Mais quelle folie de croire que nous en mesurerons la portée. Elle est insaisissable et mystérieuse, comme celle d'un climat ou d'une planète. Elle nous imprègne et nous pénètre sans que nous le sentions. Mais nous la transposons. Un lent, un vital travail intérieur, pareil à celui du fond des eaux, la transforme à l'infini. Heureux l'homme assez puissant pour être l'athanor où toute sensation versée par la femme se transmute en œuvre de beauté ! Les biographes de Baudelaire citent trois femmes dans son destin : sa mère, pesante et malfaisante comme toutes les mères ; une négresse fameuse, qui tient toujours une large place dans sa vie, qui de maîtresse chaude devient une vieille amie malade et lamentable ; une mondaine légèrement courtisane, subtile et délicieuse, idéale amie, inspiratrice ayant donné son beau corps à peine ; puis d'autres sans doute, des inconnues. De ce bouquet féminin, de la noire Ghamide, reine de Saba tombant en ruines, puis de la suave rose parisienne, et des autres fleurs au passage respirées, un parfum violent s'élaborera dans cet esprit sublimant, qui imprégnera tout d'effluves
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sensuels spiritual i ses, d'un magnétique mélange de musc, de rose et d'encens.
Car une vivante, une douloureuse odeur d'amour enveloppe cette œuvre et multiplie sa séduction, œuvre qui saisit le lecteur par tous les sens, par les cinq sens d'où viennent les joies du p«îché, les cinq sens qu^il faut exorciser avant l'onction suprême. Ce vers qui flatte les yeux comme une peinture, possède les oreilles comme une musique ensorcelée^ émeut aussi Fodorat par des senteurs fauves ou de mystiques arômes, comme il évoque des saveurs fortes ou des formes appelant la caresse de la main. Et par ces véhicules il atteint à la moelle la plus abstraite de notre intellection. La logique rigoureuse, la démoniaque logique y est un squelette vêtu d'une chair de volupté. La sensation, l'émotion et la pensée s'y étreignent et s'y épousent, au point de s'y présenter si mêlées, si fondues, qu'elles paraissent vivantes comme un homme, c'est-à-dire comme un vaisseau de chair où sont enfermées
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toutes les étincelies correspondant aux flammes de tous les mondes.
Ainsi doit s'exprimer Tart du poète, qui, en langue française, n'a trouvé sa formule qu'au dix-neuvième siècle. Longtemps on l'a confondu avec l'art littéraire, dont la mission est de donner aux idées une forme claire et définitive. On lui demandait d'enclore des idées dans une forme rythmée, pénétrant facilement dans Pesprit et se fixant solidement dans la mémoire. Il a fallu forger cet outil encore inusité ainsi, merveilleux pourtant, qu'est la langue française pour lui faire dire, par le jeu mystique des résonnances, le fm du fin de la sensation, de l'émotion, comme de la pensée. Le vers doit ouvrir des horizons plus vastes et plus solennels. Un chant subtil, s'envolant de lui comme subrepticement doit envelopper les sens du lecteur, emporter son esprit, son cœur et son âme, dans une atmosphère oii il se sente autre, plus libre, plus léger, une atmosphère bénéfique et despotique entr'ouvrant des portes spirituelles, et suggérant une sorte d'état de grâce, appelant à une vie nouvelle, ingénue et visionnaire. Cette musique du vers a un rôle analogue à la musique, qui crée Tatmosphère qu'elle veut. Dans la Passion de Jean-Sébastien Dach, il y a ces trois mots qui se contentent d'ex-
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poser un fait : <( Et Jésus répondit : » La phrase musicale enveloppant ces trois mots est telle que l'auditeur est envoyé dans une attente anxieuse. Une force sonore l'envahit et lui fait sentir avec une impérieuse, une irrésistible précision, que celui qui va répondre est quelqu'un de surhumain. Mais la musique du vers n'a rien de commun avec la musique. Cest un autre art très différent, ayant d'autres modes d'expression, et soumis à d'autres lois. Aussi est-il absurde de mettre en musique des v^ers vivants, des vers ayant leur musique propre. Le compositeur assez niais pour commettre cette faute agit comme un peintre qui voudrait étaler sur un Titien des couleurs à son goût. La musique du vers s'obtient par l'entente des résonnances des mots, par l'entente de leur vie. Alors le langage du vers n'aurait sa force que dans la langue où il est écrit? Le chant des mots ne passerait pas dans une tangue étrangère ? Enfin le vers serait intraduisible ? Assurément il perd de sa vertu dans toute traduction, comme un tableau de maître ne montre pas toutes ses beautés dans une reproduction photographique. Mais si l'esprit qui vit en lui est assez intense, assez enllammé pour transparaître sous le chant adéquat, sous les mots merveilleusement adaptés, tel un homme enfer-
mé dans une cage de verre, alors leur souffle spirituel, sous les mains ouvrières et rares d'un bon traducteur, s'incarne dans les mots de n'importe qu'elle langue. Sa force dépasse la force pourtant magique des mots. Ceux-ci sont le vêtement d'un esprit qui puise sa vie sur des plans lointains, qui plonge ses racines dans des royaumes originels. Ils ont pourtant leur valeur intrinsèque, valeur devinée également par le poète et l'humble sorcier de campagne qui sait, par sa tradition et par son instinct, que les mots peuvent s'investir d'un pouvoir d'incantation. La vie des mots, le maître des runes en connaissait les arcanes ; et dans les cryptes d'Eleusis ou dans les antres de Thessalie, le beau cortège des femmes en délire divin clamaient les quatre hiéroglyphes du Tétragramme : « lod ! Evohé ! » c'est-à-dire la trame môme de la Parole perdue que cherchent les fils d'Hiram. La langue française, autant que les langues antiques, est hiéroglyphique, et ses plus nobles vocables peuvent être confrontés au Nombre.
Mais les mots valent aussi parce que nous versons en eux de nous-mêmes. Un pacte se conclut entre eux et nous, et c'est une part de notre vie qu'ils nous prennent pour résonner de nos plus intimes vibrations. Us aspirent notre vitalité pour
en nourrir la leur. Ainsi le schin renversé, tracé sur parchemin vierge avec le sang de l'équivoque incantateur s'aimantait des esprits de ce sang. L'homme donnait au signe quelque chose de sa vie. Les paroles sont ailées, dit le plus glorieux des hommes, qui était aveugle et mendiant, et ses paroles, à travers plus de trois mille ans, volent vers nous comme des colombes qui nous apporteraient des messages du cœur de l'univers. Les paroles aussi s'envolent de nous, chargées d'effluves de nous. Rarement un poète aura su, aussi fortement que Baudelaire, magnétiser les mots qu'il dispose, au point de leur injecter une spiritualité qui fait oublier leur structure physique ; rarement il aura su conclure avec eux le pacte d'alliance si justement qu'ils résonnent de tout ce qui a vibré en lui au cours de sa vie. Il est parvenu à extravaser ses esprits pour les verser dans l'urnedeson vers. Aussi ce vers prendil sur nous un pouvoir de hantise et d'obsession. Il habite en nous ; il s'y loge avec une énergie mordante et impérieuse. Il a parfois un pouvoir mauvais d'ensorcellement.
Cet esprit avait beaucoup à dire. 11 s^était enrichi à contempler des trésors. Il avait exercé sa méditation sur eux comme sur lui-même. Et ce qu'il avait à dire, il l'a dit. Il est mort en pleine
force, en seconde jeunesse, à quarante-six ans. S'il est mort, c'est qu'il n'avait plus rien à dire. Quand un homme meurt, c'est qu'il n'a plus de raisons de vivre. Nous pouvons croire qu'il en a encore, nous nous trompons, nous ne voyons pas juste. Le bourgeois Franklin, de son bon sens, disait : « Un sac vide ne peut se tenir debout ». De même un homme. La vie et la mort sont terriblement logiques. Nous les incriminons quand nous ne voyons pas les causes de leur action. Chez cet homme, la source de la vie était empoisonnée. La constante douleur qui montait de son corps à son esprit sourd dans le chant âpre de son vers :
Ah î Seigneur, donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
La lèpre de son corps lui arrache, dans ses notes intimes, des accents désespérés. L'impureté qui courait en son sang l'attirait vers les poisons de l'âme, vers les lieux maudits de l'esprit. ïl partit de ce monde en laissant un livre de poèmes, puis les poèmes en prose, deux volumes de critique et une traduction des Contes d'un esprit fraternel, Edgar Poë. C'est tout. Il mit là-dedans une immensité d'amertume, de dilatation du
CIJARLKS liALDELAÏRIi]
cœur, de justesse de vision et de précision d'intelligence.
Un fort esprii; est un, est lui-même, sous quelques apparences qu'il se montre. Celui-ci se révèle dans le poème, en vers et en prose, dans la critique, dans « l'essai » et la traduction. Avant de s'affirmer comme un maître, par l'éclat des Fleurs du Mal, sans avoir jamais tâtonné en cherchant sa voie, c'est comme traducteur qu'il apparaît. Et il donne une traduction qui est un miroir exact, une recréation de l'œuvre traduite. Aucune œuvre étrangère n'eut la fortune de trouver une telle traduction française. Le jeune Chateaubriand avait traduit Milton ; le sombre Lamennais et le tendre Brizeux avaient traduit Dante. Et pourtant jamais encore la langue française n'avait épousé l'œuvre d'un poète étranger avec tant de juste amour, au point de saisir les plus mystérieux frissons, et comme le battement du pouls de cette œuvre.
Voici un rare exemple de piété fraternelle de l'esprit. Baudelaire rencontre l'œuvre d'un grand
poète étranger complètement inconnu en France, en qui il peut aimer un esprit très proche, et ses années de jeunesse qui seraient les plus vigoureuses, les plus riches de force créatrice, il les consacre à traduire en français les Contes de ce génie ténébreux et doré, fulgureux et sublime, Edgar Poe. Il le fit pour sa joie. Car quelle joie plus grande, pour un esprit généreux, que de trouver un esprit connivent ! Il est des familles d'esprits, rattachées par des liens spirituels, plus forts parfois que ceux du sang. Certes l'admiration enthousiaste est une des joies les plus nécessaires et les plus fécondes. Plaignons celui qui Fignore : 11 manque d'une des sources les plus torrentielles alimentant le fleuve de sa vie ; il n'a plus qu'une vie desséchée. Mais l'admiration va à la supériorité, non à la proximité. Elle s'impose par la force ; elle investit ceux qu'elle va prendre d'un élan de conquête ; elle peut saisir par violence ou par surprise. Elle peut dominer avec âpreté, avec hostilité. Il arrive qu'on la subit en grondant de révolte, et qu'on s'en délivre avec soulagement. Mais quand elle se donne à nous avec amour, quand elle arrive appelée par l'affinité, elle nous est joyeuse et précieuse, et nous trouvons en elle un complément de nous-mêmes. Si nous rencontrions dans le vaste monde le frère jumeau de
CHAULES liAUDELAniE
notre esprit, celui qui aurait exprimé exactement toute notre conception, tout notre sentiment, nous n'aurions plus qu^à l'écouter et à nous taire. Ceux qui ont une personnalité forte, une àme accentuée et déchiquetée, ne rencontrent jamais l'image exacte d'eux-mêmes. Les âmes qui leur sont le plus prochaines sont pourtant très différentes. Il y a plus de distance entre deux génies les plus parents, les plus semblables, qu'entre deux paysans appartenant aux races les plus opposées. Néanmoins, il est des esprits entre lesquels existe une affinité inéluctable. Ils ont des parties pareilles, et d'autres très différentes. Il y a des familles d'esprits. Assurément, Edgar Poë. Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam sont des esprits de même famille, bien que très différents. Saturne et Phœbé soufflent sur leur destin une haleine lourde de curiosité ténébreuse et d'ingéniosité exaspérée, tandis que tout leur élan ralenti voudrait se tendre vers la perfection solaire. Edgar Allan Poë, esprit méthodique, âme démesurée, frère, ô douloureux frère de tous ceux qui traversèrent l'anxiété de l'esprit et les ouragans du cœur, quelle tendresse mérite toujours ton délire sombre ! Combien peu, parmi les plus hauts et les plus purs de tes aînés, ont frôlé de leurs ailes les cimes angéliques oii tend ton désir dé-
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scspéré ! Le poète d'Ulalumc et du Corbean atteint les sommets de la beauté anxieuse, de la beauté crispée que seule expriment les grands modernes, car ils vivent dans un monde qui ne leur permet pas la sérénité, dans un monde oii la douleur ne peut être transmutée en joie^ même dans les cœurs les plus puissants. Pourquoi donc Baudelaire, avec sa judiciaire si sûre, n'a-t-il pas traduit les poèmes du grand américain, avant les contes, ces poèmes où l'âme la plus haute du jeune inspiré essaie de s'évader vers les plus lumineux horizons entrevus par son génie alourdi de visions néfastes ? Toute célébrité comporte une méconnaissance. Celle qui environne Poë ne veut connaître en lui que le tragique manieur d'effroi, l'explorateur du cône d'ombre où la terre traîne en son sillage le peuple occulte des êtres équivoques, larves ou idées, vampires ou signes, ou encore le mathématique cerveau qui se plaît à résoudre les équations énigmatiques. Mais, le lyrique voyant des Hiérarchies, dont les bras se tendirent si éperdûment vers les plus spirituelles, les plus angéliques des amours, le pâle illuminé qu'accompagnaient les ombres embaumées des Ligeïa et des Morella, seuls le connaissent ceux qui l'aiment. Et c'est peut-être celui-là qui a si impérieusement attiré ramitié fraternelle de
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Baudelaire. Ces deux hommes ont senti autour d'eux l'amertume des haleines infernales ; ils sont tombés de lassitude de marcher dans la poix démoniaque. Dœmonas sciunt poetae, dit Tertullien, initié perdu dans la polémique. Ces deux poètes-là ont connu les démons comme leurs frères plus parfaits. Et tous deux ont farouchement couvé dans leurs cœurs l'ardeur de leurs suaves espoirs blessés. Mais aussi, ils ont fortement ouvert leurs yeux aux suprêmes lumières. Elles leur ont éclairé la voie qui conduit hors des ténèbres. Et le vertige ni la peur n'ont troublé leurs fronts penchés sur l'abîme de la mort. Pour y regarder, le prophète , qu'il soit Elie ou Apollonius de Thyane, s'enveloppe du manteau de laine. Le poète, presque toujours, ne possède pas ce symbole de l'isolement protecteur. Il est nu, exposé aux coups du mystérieux gardien du seuil défendu. Il en est souvent frappé à mort. Hélas ! il n'y aura jamais pour lui que deux sujets dominant tous les autres : l'amour et la mort. Le premier protège contre la seconde ou bien y précipite. Ces deux poètes-là ont vu dans les profondeurs les secrets de l'amour et de la mort. Ils les ont vus, et ils en raisonnent avec méthode. Ils sont, peut-être les premiers d'entre leurs frères, des visionnaires ratiocinant. En tous cas, l'homme qui a écrit ces
pages assurées et exactement belles : Colloque de Monos et U?ia, et Conversation (TEiros avec Charmio7i a évoqué les données les plus précises que nous puissions avoir sur le grand secret terrible, et prononcé des paroles s'approchant de celles des plus fermes Voyants, des plus traditionnels Initiés , des paroles correspondant à celles qui éclatent parfois, dans les chants liturgiques de toutes les races, comme des diamants trop éblouissants pour nos yeux, et qui semblent gênés de scintiller à des feux occultés et trop forts. Car, pour les yeux de l'esprit humain, la lumière est plus impénétrable que les ténèbres. Les hommes se lamentent de marcher dans une épaisseur de ténèbres. Ils marchent aussi dans des rayonnements de lumière ; mais leurs yeux ne sont pas capables de les percevoir. C'est Tinfirmité de nos prunelles qu'il faut déplorer. « La Vérité! clament-ils, nous voulons la Vérité ! » La Vérité! Elle est partout, en nous, hors de nous; elle nous baigne et nous pénètre. Mais nous ne pouvons la saisir. Nous ne la percevons jamais que par une de ses différenciations,les erreurs. Elle s'offre ànous, mais comme le diamant, dans une gangue, et nulle main humaine n'opérera de ce diamant la taille parfaite. Pourtant la gangue est plus ou moins épaisse, le mode d'erreur est plus ou moins proche de lavé-
rite. A nous de choisir l'approximation ; à nous de nous fier aux maîtres qui nous présentent l'erreur la plus voisine de la vérité, la plus chargée de véracité. Et si proches que soient les limites de notre liberté, elle se meut du moins dans un orbe qui lui permet rélection et la dilection.
Entre le poète du Corbeau et celui des Fleura du Mal, il n'y avait pas seulement pareille attirance des abîmes extra-humains, pareille mélancolie de la mort^ et pareils frémissements de la chair et de l'esprit. Tous deux, Saturne et la Lune les avait signés. Et si la Lune donne à ceux qu'elle influence le goût de l'eau du Styx, Saturne inspire à ses favoris, avec la mélancolie de la terre, le pouvoir de construire une armature solide à leurs rêves, Saturne qui rogne sur tous les squelettes, ceux des hommes et ceux de la terre. Une philosophie, — c'est-à-dire une méthode de fonctionnement des facultés, — est le squelette de l'âme. V^oicideux poètes, d'esprit fraternel, bien que séparés par le temps et l'espace, qui se sont complu à déployer sur des sujets divers des facultés déductives égalant leurs facultés intuitives. Poë et Baudelaire se sont amusés aux jeux les plus compliqués de l'intellection. Entraînés tous deux à une gymnastique mathématique, ils se meuvent dans la spéculation abstraite avec une
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vigueur et une aisance à laquelle on n'est plus habitué. Ils manient en maîtres la rigueur analytique et la dialectique. Ils ont dû s'en armer contre l'esprit de leur temps, j'entends l'esprit du vulgaire de leur temps, qui prétendait envahir des domaines auxquels il demeurera toujours étranger. Contradiction qui nous choquerait bien si nous ne savions que chez le vulgaire des hommes^ tout est contradiction : Le siècle, qui s'est si bruyamment vanté de s'enliser dans un épais rationalisme, et qui nie les facultés ailées de l'esprit, a délaissé les rudes et salutaires sentiers de la dialectique et de la logique. Il rit de la décadente scolastique des derniers temps du Moyen-Age ; mais la forte discipline aristotélique où elle fut puisée lui est inconnue. Il se gausse d'une mécanique intellectuelle aussi perfectionnée que VArs magna d'un Raymond Lulle ; mais il s'en gausse en l'ignorant. On dirait même que la Logique avec laquelle Port-Royal a longtemps embrayé la spéculation française, et à laquelle Racine a confronté la logique des passions vitales, est tombée dans un complet oubli. Le siècle a appliqué la mécanique à la matière avec un tel emportement, qu'il ne lui reste plus de force pour l'appliquer à l'esprit. Les hommes se sont penchés avec une telle attention sur les rouages des ma-
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chines de fer qu'ils ne peuvent plus se hausser vers les rouages de la machine intellectuelle. Aussi quand des esprits ailés, capables de pénétrer les êtres et les choses par une intuition forcenée, ou par certains autres modes plus rares que l'esprit réserve à quelques élus, s'arment des méthodes déductives, ils manient ces glaives avec une précision redoutable. Et certes, ils ont besoin d'être armés, car une hostilité permanente les enveloppe et les envoûte s'ils ne savent pas d'une pointe de glaive éventrer le maiélice. Les uns brandissent le rire, qui est un carquois abondant en flèches empoisonnées. Poe riait quelquefois mais en Yankee, d'un rictus glacé, pareil à celui des têtes de mort. Son rire n'est pas étincelant ; il est rare et féroce. Baudelaire ne sait pas rire ; tout au moins, il ne s'est pas adonné au rire dans son œuvre. Il y eût certainement réussi s'il l'avait voulu. Il eût appliqué au comique sa sûre méthode ; et les mystihcations qu'on le vit exercer sur des imbéciles prouvent qu'il aurait victorieusement manié l'épée du rire. Sans doute il la dédaigna dans la polémique écrite. Il usait d'un procédé certain et lent : il décomposait les éléments de la masse à laquelle il s'attaquait. Ainsi est-il facile de démontrer par la faiblesse des éléments la faiblesse du composé. Il les hachait
d'une analyse tranchante comme un baudelaire. Et c'était un hachis des éléments qu'il présentait comme la tête de l'ennemi sur un plat d'or ciselé. C'est par ce moyen qu'il s'en prenait, chemin faisant, aux fariboles de son temps, cousines des fariboles du nôtre, aux lieux-communs de la sottise, si universellement adoptés par la faiblesse ou la lâcheté, qu'en naissant on est empoisonné de leur pestilence. Car le génie, étant l'équilibre des hautes puissances de l'esprit, a parmi ses premières vertus le bon sens, et son devoir instinctif est de travailler à rétablir l'ordre intellectuel. Tout désordre attire sur lui une vengeance ; et le désordre intellectuel, source de tous les autres, entraîne tous les fléaux de la décadence. La floraison du sophisme, dans une époque ou dans un pays, est un symptôme sombre et elle s'étend rapidement dans un peuple qui se rue dans les villes où son impressionnabilité la plus généreusement naïve, développée et exaspérée, le livre en proie aux plus déboutés rhéteurs comme aux plus niais bavards. Si cette France privilégiée ne possédait toujours, — presque sans s'en douter, — une aristocratie éparse et occultée, qui lui verse l'antidote, elle mourrait du poison sophistique. Le rire est un antidote, quand il est versé par des mains fortes : le rire
large d'un Daumier, le rire furieux d'un Garlyle, le rire acérain d'un Villiers de l'Isle-Adam, le rire acide d'un Laurent Tailhade se diffusent lentement comme de sûrs contrepoisons. Pourquoi donc Baudelaire n'a-t-il pas ri ? Peut-être était-il trop attristé de se sentir attiré par l'aspir démoniaque. Il est théologien. Il sait que le rire est satanique, qu'il correspond à la perte de la pureté première de l'esprit. « Pour ce que rire est le propre de l'homme », les candides animaux ne rient pas, ni les Anges, et le poète alourdi d'haleines érébéennes a toujours soupiré vers les neuf chœurs hiérarchiques que président les neuf Muses graves. Puis estimait-il suffisant d^avoir pris au logicien Satan sa méthode sûre et affilée de raisonnement analytique ? Quand il démonte les rouages d'un mécanisme, d'un système ou d'une œuvre, il prend immédiatement une ardeur glacée d'abstraction. Il taille les esprits ou leurs productions d'une main certaine et virile de chirurgien. Il a entraîné savamment chez lui cette faculté de raisonnement, secondaire chez le poète, car elle est impuissante à créer, et elle doit céder le pas à la vision spontanée, à la voyance. Mais elle est nécessaire, car elle sert à la vérification des données intuitives et géniales. C'est le piéton patient et minutieux qui, pour dresser la
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carte d'une région, contrôlerait péniblement les observations A^astes et vives de l'aviateur. Le sens critique, impuissant à créer s'il est seul, est indispensable à quiconque prétend créer. Il est le maître de la règle. Le cheval ailé mène son cavalier dans les royaumes de l'extase ; mais il faut une main de fer pour lui tenir les rênes. Et sans cette main de fer, il jetterait son trop faible dompteur dans les précipices du désordre, de l'incohérence et du pathos. Peu de poètes eurent le sens critique aussi sûr, aussi juste que Poë et Baudelaire. Le premier Texerca sur la solution de très ardus problèmes. Le second l'exerça sur les arts et les lettres, c'est-à-dire sur des objets reliés à toutes les idées et à toutes les formes. 11 enveloppe les œuvres d'un coup d'oeil dont la perspicacité ne se laisse jamais abuser. Baudelaire a laissé deux volumes de critique d'art, et la plupart des chapitres en furent composés selon les nécessités de l'actualité. Or, on les lit encore, parce qu'ils sont nourris d'enseignements, parce qu'ils ne se contentent pas d'émettre des aperçus rapides et des jugements éphémères. 11 est peut-être le seul écrivain d'art du X1X*= siècle, avec Fromentin, dans les décisions duquel nous puissions avoir confiance ; et encore Fromentin était peintre. La postérité a ratifié ses choix ; elle le fait bien rare-
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ment. C'est que nulle fausseté n'est parvenue à éblouir ses yeux justes, ni les succès dus à la mode, ni même, — piège plus perfide, — les prestiges des talents séduisants et superficiels. Gomme tous les esprits habitués à remonter aux principes, il se montre austère et ferme. Toutes les sources de faiblesse qui coulent sur la pensée et sur l'art de son temps, il les indique d'un doigt certain. On ne prend pas en défaut son sens de la beauté. Mais nul n'atteint une telle sûreté de jugement sans avoir mûri sa méditation à de puissants foyers. Aussi lui suffit-il d'une phrase lancée en passant pour caractériser un homme ou une œuvre ou une idée. Là est le signe de la maîtrise ; saisir d'emblée le caractère essentiel des choses, les voir et les décomposer d'une cime.
A l'époque où Baudelaire écrivait des arts plastiques, ceux-ci se traînaient dans une situation analogue à celle d'aujourd'hui. L'Etat français, obéissant à sa tendance vers une centralisation intégrale, mais conduit par des politiques à courte vue, avait accepté et encouragé l'organisation d'un art d'Etat, comme d'une science d'Etat. Pourtant, un des plus formes créateurs de cette centralisation, homme de sûr et vaste coup d'œil, Richelieu, avait senti le danger de ces lamentables
institutions de petits états dans l'Etat. Il encourageait, dans chaque corps d'état, les fortes personnalités indépendantes et dissidentes. Il fondait l'Académie, c'est-à-dire une littérature officielle, mais il favorisait à la dérobée ceux qui la frondaient. Quoi qu'il en soit, il existe en France, depuis le dix-neuvième siècle , un art officiel, maintenu par une armée d'artisans presque fonctionnaires, et, — invention déconcertante pour qui ne Taurait pas constatée, — ne représentant pas même quelque chose de médiocre et de terne, ne représentant rien. En sorte que cet art officiel ne peut pas être critiqué : oij il n'y a rien la critique perd ses droits. 11 a peut-être son utilité : fortifier, par la lutte oii il les contraint, les rares artistes véritables. Lagénération de 1840 comptait de beaux peintres, les généreux paysagistes, encore que trop emportés, par la réaction contre le poncif classique, vers un acquiescement à l'étude exclusive de la nature, au détriment de Timagination et de la composition. Et tout en aimant le charme profond de cet harmonieux poète ingénu, Corot, ou la passion véhémente d'un Théodore Rousseau, Baudelaire eut le courage de voir ce qui leur manquait. On voudrait sans défauts ceux qu'on aime. Il y avait un caricaturiste qui dépassait les bornes de son art, qui se haussait
vers de plus fiers sommets : Daumier. Puis il y avait, solitaire et dénigré, un grand peintre tragique, le seul de son temps qui atteignit la forte spiritualité : Delacroix. On lui opposait un mauvais peintre, professeur de dessin estimable, Ingres. Delacroix, < homme de génie malade de génie », est un fier exemple pour qui veut protéger sa sensibilité d'un rempart de solitude. Lion qui défend son antre pour y vivre sa seule vie intérieure, pour n'avoir d'autres joies que celles nées de son enthousiasme. Cet homme olivâtre et dévoré écrivait dans le journal passionné qu'il nous laissa : « Je me suis dit et ne puis assez me le dire pour mon repos et mon bonheur — l'un et l'autre sont une même chose — que je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit. » Pensée à laquelle il revient à chaque instant, et il fut douloureusement fidèle. Cet ascète émacié de l'art, ce tragique et sulfureux esprit avait pris pour devise ces vers hautains de Michel-Ange : « J^ai du moins cette joie, au milieu de mes chagrins, que personne ne lit sur mon visage ni mes ennuis, ni mes désirs, que je ne crains pas plus l'envie que je ne prise les vaines louanges de la foule ignorante ; et je marche solitaire dans des routes non frayées », C'est dans de telles routes que marchent les forts avec agilité.
Mon esprit, tu te meus avec agilité !
C'est là, certainement, la constatation satisfaite d'une très forte volupté. Sentir son esprit se mouvoir avec aisance dans les éléments de l'analyse, flotter sur des déductions profondes, c'est une volupté pareille à celle qu'éprouve le nageur qui se meut dans l'eau, la brassant d'un ^este sûr et stylisé, tout en apercevant, à quelques mètres au-dessous de ses yeux, un sol vague et fluant. C'est une gymnastique intellectuelle, un bon exercice d'assouplissement, un mode de se mouvoir dans les limites du connaissable. Cela forme un esprit musclé, entraîné selon la méthode socratique. Attention ! toute volupté peut jeter au danger de l'abus. Gello-ci mène à la décomposition philosophique, au délire de la ratiocination, à la vanité affolée de l'esprit. Gare au nageur, si maître soit-il de son art, si sûr de son endurance, qui s'éloigne trop de la côte 1 Voyez la philosophie allemande : si on la laissait faire, elle empoisonnerait le monde civilisé. Ce fut une maladie de ce temps, une foi éperdue en sa raison, précisément à l'heure où il laissait dans l'oubli les lois du maniement de la raison, quand il la jetait hors des limites que lui découvrait sagement l'un de ses meilleur»
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mainteneurs, le prudent René Descartes. On dirait que notre époque, demandant aux poiriers de donner des pommes, est toujours prête à les jeter au feu s'ils ne lui donnent que des poires. L'intellection a son domaine, ample, aux limites lointaines. Qu'elle s'év^ertue, de toute sa sûre énergie, dans les royaumes qui d'elle ressortissent ! Tant d'autres lui échappent. Et le poète doit les visiter tous. Arrête-t-elle seulement son action aux bords de l'inconnaissable ? D'autres frontières lui sont fermées. Si déliée, si puissante soit-elle devenue, elle ne les franchira jamais. Supposons que chez un homme le sens de la vue ait acquis une force de pénétration presque illimitée. Si pendant ce temps son odorat est mort, il ne percevra point par les yeux le parfum d'une rose.
Quand l'ange Azraël lui demandera descompfces, qu^il se trouverait interdit et désemparé, celuilà qui répondrait : « Toutes les choses que m^offrait le monde, je n'y ai touché que par mon intellection. J'ai exercé son mécanisme sur elle. Je les ai comprises. » Non. Comprendre, c'est prendre avec l'ensemble de nos puissances, avec toutes les énergies qui nous furent départies. Non, tu n'as pas compris, tu n'as pas saisi. Nui ne fut un saint qui ne fut point tenté, un mage
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qui n'ait pas frémi, un héros qui n'ait pas faibli. Nul ne fut réellement un vivant s^il n'a pas été pénétré dans toutes les fibres de sa chair, de son esprit et de son âme. Nul ne fut un poète, c'està-dire un homme neuf fois vivant s'il ne fut, comme le satyre Marsyas, écorché par Apollon, afin de pouvoir offrir à la vie le contact de toutes ses sensibilités à vif.
Tant de moyens de comprendre le monde sont à notre portée ! Mais nous ne choisissons pas nos moyens. Ils nous sont imposés par nos fatalités, par nos tendances innées, par nos directions initiales. Notre sensibilité a ses tentacules particuliers pour happer les faits, pour les soumettre à ses tâtonnements, pour en prélever son expérience et ses lassitudes. La souffrance nous est un mode de comprendre, le plus véhément et le plus pénétrant. La volupté en est un autre, ardent et impérieux. Aucuns n'auront perçu le monde que par la douleur. Ils sont profonds, ils sont poignants, ils sont incomplets. Que Leopardi est monotone ! D'autres ne l'auront perçu que par la volupté. Ils sont séduisants comme des roses. Un parfum vénusien s'envole de leur haleine : ils sont incomplets. Leur charmant domaine est enclavé dans des steppes tristes. Les jardins d'Armide sont bornés par des bosquets de jasmin et
(le fleurs délicieuses. Mais on n'y découvro [kh l'horizon. Tous les modes de la sensation nous apportent des effluves de la terre et les précipilont dans l'urne de notre cœur, tous les modes, depuis la joie légère jusqu'au plus ténébreux désespoir. Les posséder tous et les équilibrer? Gomment saisir l'énigme de la vie ? En quelle partie du sphinx enfoncerons-nous nos ongles pour fixer son regard? 11 a des ailes d'aigle, des ailes qui portent au sommet de l'espace, là d'où l'on voit les perspectives les plus vastes, là d'où l'on connaît les cimes de la terre. Il a des seins de femmes, des seins dont la forme suggère l'amour et la volupté. Il a les pattes de lion, les griffes de l'audace, du courage jamais défaillant. 11 a les flancs du taureau qui peine et qui s'obstine à tirer la charrue pour tracer ses sillons. Il faudrait lui prendre à la fois les ailes et les seins et les pattes et les flancs, le maîtriser d'un quadruple efl'ort, pour le contraindre à livrer le mot de son énigme, la clé d'or ouvrant les cinquante portes de lumière.
J'appelle poète celui, — et celui-là seul est un poète, — qui a su contraindre le sphinx, qui a pu saisir le mystère de la vie par tous les modes de la sensibilité et de l'intellection. Ailleurs, un homme est un maître quand il a agrandi jusqu'à
son excès une des puissances humaines. Il respire, avec une intensité supérieure, mais avec une seule àme. Une de ses facultés se bande vers sa cime ; les autres calmissent. Il aura humé, de toute l'énergie de sa poitrine, l'un des forts parfums de la terre. Il aura extrait de la vie une des essences les plus concentrées, et le bouquet qu'il aura cueilli pour l'ange Azraël épandra quelque temps son odeur dans l'atmosphère animique. Ainsi aura-t-il fait de lui-même l'un des types culminants qu'emmène dans sa ronde la faucheuse égalitaire que dessinent avec une verve profonde les Danses macabres du Moyen-Age. Il aura vu la sphère de la réalité par l'une de ses faces. Mais quelle variété dans ces perceptions ! Il aura pu être un saint, ou un héros, ou un amant. Mais que de différentes façons d'être un saint, ou un héros, ou un amant ! Que de chemins mènent à la cité mystique ! D'aucuns atteignent leurs cimes par l'activité, d'autres par la passivité, parla contemplation. D'aucuns donnent toute leur force à leur foi. La foi est un mode d'îiccession à la Connaissance, passif et rapide, plus sûr peut-être que des modes plus lents, comme l'étude ou la méditation, sujet à l'erreur^ certes, comme tous les autres, mais planant comme l'aigle quand il a assuré son vol, et découvrant de plus vastes hori-
zons. D'autres ont accueilli la souffrance comme leur mode de développement. Ils l'auront aimée ou maudite, souvent môme aimée et maudite à, la fois ; mais ils auront pris leur flamme à son brasier ; ils y auront consumé tout ce qui n'était pas essentiel à eux-mêmes, tout ce qui les aurait détournés de leur voie. Ceux qui saisirent la révélation de la vie par la douleur en auront senti tout leur être ébranlé jusqu'en ses plus secrètes profondeurs ; et il n'importe qu'ils l'aient conquise au titre de saints, de héros ou d'amants. La volupté aussi est un mode de posséder la vie, un véhicule vers l'extase, c'est-à-dire vers l'un des plus terribles sommets spirituels, et la volupté est multiforme. Elle s'offre sous les plus différentes apparences, jusqu'à celle où elle se distingue à peine de sa sœur la douleur. Et celui qui s'est fié à l'une appelle l'autre d'un inconscient et dévoué amour. Et cependant, tous ces modes de sentir, de comprendre et d'aimer, le poète doit les avoir maniés. Mille âmes, cent mille âmes, — mais l'humanité ne contient pas plus de mille types, — ont vécu dans l'âme de Shakespeare avec toutes leurs beautés ou toutes leurs difformités. Elles y furent aussi à l'aise que sous le firmament, car rien n'y attenta au développement de toutes leurs possibilités , fussent-elles mons-
trueuses. Et cet étrange, ce déconcertant génie, qui quitta un jour tout ce monde de passions déchaînées, tout ce peuple d'âmes jaillies de la sienne pour aller planter placidement ses choux jusqu'à sa dernière heure, a-t-il pas embrassé la vie comme aucun autre homme ne l'embrassa jamais ? Et n'en éprouva-t-il pas alors un invincible dégoût ? Et s'il en était ainsi, cette retraite serait le plus terrible, le plus décourageant des exemples, — un exemple auprès duquel celui de Gharles-Quint quittant le trône pour le cloître serait celui de l'espoir.
Celui-là était un poète dramatique, c^est-à-dire un cœur habité par les cœurs étrangers, un homme en qui vivent d'autres hommes.
On s'y saoule, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux.
Il en est de même pour le poète lyrique, encore que les êtres étrangers pénétrant en lui soient moins apparents. Ils n'y viennent pas vivre la durée d'une action qui tend leurs facultés au paroxysme. Mais ils y passent et s'enfuient, et capricieusement repassent. Capricieusement ? Non. Ils obéissent à la logique régulière qui domine les âmes et les passions, comme la lune règle les marées. 11 ne vient en nous que ce qui
obéit à notre appel secret, ou ce que nous acceptons, ce que nous ne savons chasser. Et mille reflets d'être entrent clans l'âme du poète lyrique. Les tragédies qui sortent de lui sont plus brèves. Les âmes qui habitent en lui n'y viennent que proférer le chant de leur passion, la clameur de leur désespérance. 11 pourrait les suivre dans la durée d'un conflit tragique, et les ordonner jusqu'au dénouement du conflit. Certainement, si Poë et Baudelaire avaient tenté la forme dramatique, ils l'auraient maniée en maîtres, surtout Poë, implacable constructeur de mécanismes déclanchant les émotions. Et tous deux pouvaient écouter en eux les voix de mille âmes différentes. Ils y songèrent. Poe avait entrepris un drame, Politien, qui ne fut pas achevé, mais dont les fragments écrits promettent une grande beauté. Quant à Baudelaire, il racontait souvent ses projets dramatiques à son ami Théodore de Banville. Mais,
Bien qu'on ait du cœur à l'ouvrage, L'art est long et le temps est court.
Pour chaque œuvre nouvelle il faut devenir un homme nouveau. Une palingénésie de l'esprit et de l'âme s'impose, une renaissance d'ingénuité.
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C'est là l'exigence de tout nouvel amour. Mais ce n'est pas toujours possible. A quelle vie nouvelle renaître ? Quel ange entr'ouvrira les portes neuves du monde de l'enthousiasme ? Quand on s'est empoisonné le cœur, quand on a saturé son sein des eftluves des fleurs du mal, quel dieu invoquer qui viendrait jeune et pur, quel Apollon joyeux ?
Et si nulle renaissance n'est possible, si l'on ne découvre pour son génie ni la fontaine de Ganathé, où Junon chaque année se plongeait pour en sortir vierge redevenue, ni même la fontaine de Jouvence, quand on est un esprit de haut vol, on ne subit pas la déchéance. On ne se répète pas comme un vulgaire rhéteur ; on ne devient pas le singe de soi-même. On entre dans le silence ou dans la mort.
Voici des mots qui chantent des chants forts et captivants. Ils pénètrent en nous comme un baume ou comme une blessure. Qui leur a donné ce pouvoir ?
Sans doute ils furent agencés par un ouvrier
savant, aussi expert à manier les émotions et les rythmes que celui qui s'amusa de démontrer, — après coup, — comment il avait froidement composé son ardent Corbeau. Sans doute leur musique fut travaillée pour obséder, pour prendre, pour charmer Tesprit, pour lui ouvrir des portes qui d'ordinaire lui sont fermées. Mais cela suffit-il à leur donner la vertu d'ensorcellement, une parcelle de ce mystérieux pouvoir de lier dont l'usage fut réservé, — selon de divines paroles ? Non. D^adroits rimeurs en feraient autant, qui ne feraient qu'œuvre morte.
Ces mots sont aimantés. Un homme les a chargés des effluves magnétiques sortant de lui, saturés de toutes les exhalaisons de son cœur, de son esprit , de son âme, de ses âmes. Et ils gardent les vibrations de toutes les résonnances qui passaient en cet homme. Le vocable et rhomme restent reliés par un lien magique. La magie suppose la connaissance des correspondances existant entre les plans divers du monde. Mais l'homme lui-même, à quels êtres, à quelles étoiles s'est-il relié ?
Une ardente, une violente spiritualité l'embrase et le consume jusqu'à la cendre. Elle s'enlace à une sensualité pénétrante et ubiquitaire. L'une va rarement sans Tautre. Toutes deux s'épousent et
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se complètent. Elles sont les deux pôles de la sensibilité. Elles se communiquent leurs flammes. Que l'une serait froide si l'autre ne la brûlait pas ! Y a-t-il entre elles conflit? Pas toujours. Quelquefois elles s'entendent à merveille. Non, le conflit tragique de cette âme, qui la torture et la dévaste, naît des directions différentes de sa terrible spiritualité. Elle frémit d'un désespéré désir de s'évertuer dans les zones lumineuses que hantent les cœurs étincelants. Elle soupire avec rage vers la palme de sérénité. Mais des voix d'abime l'appellent toujours, et toujours elle obéit à cet appel. Nous allons où nous sommes attirés. Nous sommes libres du choix. Mais dans quelle mesure? Astra inclinant, no7i nécessitant. Sans doute, mais nous obéissons facilement à l'inclinaison qui nous est donnée, au mouvement qui nous est indiqué, si cette inclinaison, si ce mouvement sont dirigés vers le monde de notre curiosité. Chaque nuit, la terre va plonger sa face, quand le soleil se recule, dans le cône d'ombre où gravitent les démons de la nuit, les lémures et les lamies. Des peuples de larves s'y ruent, qui vivent de notre substance, et qui sont les passions des hommes, les hideuses et voraces passions. Chaque homme aussi plonge sa face dans un cône d'ombre où se tordent les essaims des mauvais rêves, des détestables désirs,
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des gestes coupables. C'est là que sont métamorphosées nos généreuses intentions déformées jusqu'à devenir nos actes peccamineux. Tout l'arsenal démoniaque, sur un appel de nous, sur une de nos pâles velléités, y jetterait ses armes dangereuses et ses flèches empoisonnées. Il y forge les <îauchemars de nos sommeils, et, — plus périlleux — les cauchemars de notre esprit éveillé. Nid soyeux de nos mauvais instincts, de nos virtualités déréglées, retraite où nous savons caresser nos infernales tendances ; chaque homme, comme la terre, traîne après lui son Erèbe. Malheur à qui lui voue sa plus intime curiosité.
Il semble que la curiosité de l'esprit soit enclavée par les dieux dans des limites très proches qu'elle ne peut franchir sans attirer sur elle un châtiment. Un ironique eritis sicut dii l'invite aux pièges les plus certains et les plus vindicatifs. Et c'est pourquoi, peut-être, le génie, qui est une curiosité ordonnée et victorieuse, entraîne tant de maux pour qui le possède. Une anxieuse, une flambante curiosité a jeté l'esprit de Baudelaire dans le cône d'ombre de la terre, dans le cône d'ombre des âmes individuelles. Son frère Poe aussi écoutait liévreusement l'appel du démon de la perversité. Les autres aussi, tous les grands frères douloureux des hommes, tous ceux qui leur
parlent en « sachant » se sont penchés sur ces gouffres. Ils ne s'y sont pas attardés. Ils n'y ont pas savouré une terrible délectation morose. Ils ne sont pas demeurés longuement, férocement, éperdûraent, au jardin des Fleurs du Mal, pour en extraire des essences violentes, des essences qui nous pénètrent jusqu'aux moelles. Sans doute, puisqu'ils ont des yeux de Voyants, ils savent que le monde n'est pas ordonné par un dieu des bonnes gens bénisseur et bourgeois, par un démiurge décent et modéré. Ils savent tout le mal, et toute la douleur et tout l'enfer. Ils savent que les hommes sont la postérité d'Atrée et de Thyeste, et que les Euménides accompagnent leurs pas prédestinés. Mais ils ont aussi tendu, dans leurs mains ensanglantées, des roses fraîches, correspondances suavement mystérieuses de la rose mystique, de la rose oîi s'^inscrit le sublime espoir, la rose du Dante et de Saadi.
Il y a une grâce noire, une grâce érébéenne, s'il n'est pas périlleux d'accoupler ces mots, et nul théologien n'en a tracé le procès logique. Ce n'est pas la disgrâce, qui est négative. Cellelà est positive et efficace. C'est une part du fardeau karmique. D'aucuns en sont baignés. Leurs seins, dès le berceau, avant le berceau, en furent investis. Et ils auront toujours le goût des fleurs
d'abîme et des poisons. Leur âme respire le soufre et le datura. L\m d'eux est-il né grand poète ? il sera Baudelaire. L'autre est-il entraîné vers les profondeurs de la métaphysique? Il sera Stanislas de Guaita. Tous deux ont avidement étudié les poisons qui traversent le corps pour enivrer l'imagination, autant que les poisons spirituels. Le premier avait décomposé, de sa coupante et didactique analyse Topium et le haschich. Le second, chimiste, et mieux : philosophe du Feu, possédait tous les secrets dangereux de la morphine et de la cocaïne. C'était là, pour eux, des études servant de préludes à celles qu'ils pous saient audacieusement sur les poisons de l'âme, à leurs stations doctorales dans le temple de Satan. J'ai bien souvent entendu Guaita parler de Baudelaire. Esprit méthodique, classique, il pré ferait secrètement en lui au poète divinateur le dogmatique dialecticien, le déductif tranchant qui jette quelquefois parmi les couleurs enflammées des iïeurs du mal l'éclat et aussi la froideur de l'acier. Mais je me souviens, trop confusément à travers la brume des années, d'une causerie singulièrement belle écoutée au courant des rues solitaires de Paris nocturne, sur ce thème inattendu : la sainteté de Baudelaire. Le causeur était un de ces esprits de spéculation profonde dont
toute la force, accaparée par la méditation, ne peut plus se résoudre à l'effort de se figer dans une œuvre. Mais elle se répand parfois dans la parole qui s'envole, qui s'envole et va se poser quelque part dans le réservoir des forces dont aucune ne se perd. Paris, qui contient tant de merveilleuses richesses, compte toujours un nombre de ces esprits de haut vol, ' solitaires ou noctambules, bohémiens de la transcendante spiritualité, que seuls connaissent une poignée d'écouteurs de qualité différente. C'est dans un café, ou dansla rue, ou dans une mansarde qu'il arrive d'entendre ces magiciens de la méditation verser la joaillerie de leur parole. Et ils donnent à leurs auditeurs de nobles fêtes. Leur mission est d'appeler à eux de belles idées, de leur offrir la possibilité de vivre parmi nous, et d'attacher à nous leur aimantation. Ils sont comme des vestales chargées d'entretenir une flamme divine, comme ces Bénédictines veillant sur une lampe symbolique nourrie de leurs effusions autant que d'huile consacrée. C'était un de ces esprits-là qui m'entretint, deux heures durant, au cours d'une déambulation dans la rue nocturne, de ce thème nouveau : la sainteté de Baudelaire. Je regrette d'avoir oublié l'argumentation : elle était d'une étrange beauté. Elle ne me paraît point si para-
doxale. On ne fabrique pas les saints avec des bourgeois décents, avec des âmes moyennes.
Anges revêtus d'or, de pourpre et d'hyacinthe, 0 vous, soyez témoins que j'ai fait mon devoir Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte !
Comme une âme forcenée dans ses plongées aux gouffres de la spiritualité équivoque et dans ses retours enthousiastes aux pures lumières. Tout génie a sa mission. 11 lui faut la mener à bien sans défaillir, sans s'abandonner aux prestiges des tentations extérieures. En cet homme, l'homme intérieur, le « moi » ésotérique vivait ardemment. Il mêlait sa vie à la divination du monde de la douleur et de la passion, du monde où naissent les cauchemars et les esprits mauvais. Sa spiritualité virait à gauche, au pôle sinistre. Il avait la mission d'être le divinateur douloureux de la réalité. 11 possédait le don de voir la réalité sur certains plans, et dans les antres de TErèbe.
Pourquoi donc n'est-il pas le sublime poète ?
Celui qui peut atteindre cette cime dore tout ce qu'il touche d'un reflet de sérénité. Une joie lointaine et mystérieuse accompagne en sourdine ses chants les plus poignants et les plus déchirés.
Et c'est la joie de respirer au rythme des meilleures, des plus véridiques puissances. Pourtant, chez celui-ci, cette chérubique sérénité jaillit parfois, épanchant sa musique éthérée dans sa fumée de myrrhe. Et le chant prend alors un timbre d'or pur, d'or solaire et archangélique, comme le son du bouclier de saint Michel. Mais elle ne sourd point constamment dans les dessous de l'œuvre. C'est que l'auteur n'eut pas le pouvoir de l'évoquer toujours, et d'en emplir le fond de ses poumons, l'essence de son haleine. Il s^est trop complu aux curiosités nécessaires de son génie ; il a trop aimé les noirs compagnons de ses périples périlleux. L'attraction de mauvaises sirènes pèse sur son essor, quand il le veut libérer. Il a fait entrer dans son cœur les créatures de l'Erébe. Elles ont versé en lui leur indélébile odeur, et la vibration crispée de leur accent. On ne joue pas en vain au sorcier ; alors on ne peut plus devenir un mage. Reconquérir la pure sérénité, ce fut son obsession impuissante et torturante.
Hélas ! c'est la nôtre. C'est celle du monde d'aujourd'hui, du monde d'hier. Le génie panique qui déjà harcelait Pascal a distendu la portée de son souffle. Et plus que jamais les destins se font rigoureux aux âmes sublimes. Un jour, au hasard de traverser un cimetière, Chateaubriand fut arrêté
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par une tombe, pensif d'y lire le seul mot qui y fut inscrit : miserrimus. N'est-ce-pas ce mot là qui devrait être engravé sur Faérolithe sous lequel repose la dépouille d'Edgar Poë, puisque les hommes de son pays, après l'avoir supplicié vivant, reconnurent que seule une pierre venue directement du ciel pouvait peser sur une telle sépulture? Celui-là aussi, puisque le monde surnaturel était découvert à ses yeux de Voyant, puisqu'il voyait la réalité^ par delà les apparences, tendait vers la palme de sérénité sa main crispée. Mais comment aurait-il pu la cueillir pour la donner aux hommes, quand chacun de ses jours était tissé de quelque horrible détresse ? Une force inl'ernale devait briser ses héroïques envolées, Ali ! le gardien du seuil veille terriblement sur les trésors dont il a la garde ! Nul chevalier, parti sur le navire Argo toujours réviviscent, ne rapportera la Toison d'or, l'or divin de la sérénité.
Les mots, quand on suit leur vie mystérieuse, enseignent toutes choses : sérénité descend du sanscrit sourya, qui désigne le soleil, ce soleil qui est, au dire de l'Aréopagite, la statue transparente de Dieu. Sérénité, transmutation merveilleuse des douleurs et des angoisses, d'aucuns pourtant l'obtinrent, parmi nos anciens. Leurs mains imprégnaient de ta mystérieuse essence
tout ce qu'elles touchaient, fût-ce les profondeurs de la misère humaine, aussi sûrement que celles de Midas changeaient en or tout ce qui venait à leur contact. Mais depuis des temps révolus, une malédiction étrangea de ton haleine nos plus puissants génies. Us portent la marque de leur temps, le sceau de l'inquiétude. Et ceux qui ont vu l'Erèbe et ses effrois, les divinateurs douloureux, n'invoquent plus qu'avec désespoir, le parfum trop lointain concentré au cœur de la mystique Rose,
Neî giallo délia Rosa sempiterna.
ALFJiED DE VJGJMY
OU
LE DÉSESPÉ7{AJ^JT
OU