LE DÉSESPÉRANT
Celui-là qui vit réellement, celui qui a un cœur où se déroule la tragédie du silence, ne s'inquiète plus de paraître sous un aspect quelconque. Paraître ? Qu'a-t-il affaire de la grande affaire des hommes vulgaires ? Pour lui, la grande affaire, t c'est d'être soi-même, c'est-à-dire d'atteindre saj propre cime. Car être soi-même, c^est livrer laf place à l'homme intérieur et supérieur qu'on porte» en soi. Et cependant, celui qui donne une forme à sa pensée et à son émotion, une forme publique, n'est jamais sans se préoccuper de l'effet que produira sur les hommes ce qu'il leur présente de lui-
même. Usait sa responsabilité. Alors il paraîtra, tout naturellement, sous l'aspect le plus beau qu'il se puisse donner, et ce sera son aspect le plus véridique. Il montrera la grande toilette de son esprit. Son émotion vêtira une robe de parade. En sera-t-il moins sincère ? Non, certes. Car un homme ainsi fait est doublement sincère, par nécessité et par volonté. D'ailleurs, n'est pas insincère qui veut. 11 mettra parfois sa main sur son sein pour en calmer les battements. Un scrupule lui murmure que Fécho de ces battements, si le rythme en est troublé, peut déprimer des âmes. Celui qui porte en lui le désespoir, qu'a-t-il à dire ? A-t-il le droit de proclamer sa désespérance, de la déverser dans des esprits ?
Seul le silence est grand : tout le reste est faiblesse.
Voici un esprit de qualité pure. Il tend à être un juste bien plutôt qu'un artiste. Il porte en lui le désespoir de l'esprit et la mélancolie du cœur. Il sait que toutes ses paroles seront chargées de ces parfums amers. Alors il se plonge dans le désir du silence, et ses paroles, vêtues de grave et douloureuse beauté, se feront rares et réticentes. Avec un tact doux, il affectera de parler d'autre chose que de son tourment, comme
rhomme de bonne compagnie parle dans un salon du temps qu'il fait ou des modes du jour, quand soixante-dix-huit serpents secrets lui mordent l'âme. V^oilà pourquoi il aura peu parlé. Voilà pourquoi il aura imprimé des dits qui lui sont étrangers, qui n^ont pas traversé la scène tragique de son intimité, qui n'en ont pas puisé les émanations violentes. Voilà pourquoi il ne se sera pas toujours montré lui-même. Mais, par moments, les fortes secousses du Destin lui feront jaillir de la bouche les paroles réelles, profondes, définitives de lui-même. Celles-là vibreront de toutes ses résonnances cachées. Ainsi sera trahie la beauté désespérée de cet esprit.
Et ce fut la mort qui la révéla. Car Vigny est, comme l'âpre Milton, dont il est quelque peu parent, un poète posthume. Tous deux, leurs contemporains les connurent. Mais ils sortirent du tombeau différents de ce qu'ils avaient paru vivants, plus réels, plus vrais. L'œuvre d'Alfred de Vigny tient toute en cinq ou six cents vers. Ponderantur, non numerantur. Mais en ces quelques poèmes, il a exprimé, teintée d'une résignation virile, l'une des grandes angoisses de l'âme humaine. Et cela suffît à créer une gloire.
Quand il offrit aux hommes sa gerbe, il écrivait : a L'avenir accepte rarement tout ce que lui lègue
un poète. Il est bon Je chercher à deviner son goût et de lui épargner autant qu'on peut le faire, son travail d'épurations rigides ». Il était jeune encore quand il parlait ainsi, et il n'avait pas encore fait son œuvre véritable. L'avenir d'alors -est entré daus le passé. Il n'a point retenu la plupart de ces poèmes. 11 en a retenu d'autres, ceux que Fauteur ne montra pas de son vivant. A part quatre ou cinq poèmes : Moïse ^ Eloa, les Ainants de Montmorency , Paris, les vers qu^il a publiés en son vivant ne nous touchent point. Ils sont gracieux, d'un timbre agréable et noble sans doute. Ils nous sont étrangers, comme ils sont étrangers à l'auteur.
Combien d'heures de notre vie, combien de nos brèves années employons-nous à nous chercher! Nousconnaitrons-nous jamais ? nous demandonsnous parfois avec inquiétude. Puis cette connaissance survient, ou lente ou foudroyante de rapidité, toujours trop tard. On devient initié, disait la sagesse antique, dans le temps que des siècles s'écoulent ou dans le temps que met une bonne femme à filer sa quenouille. Il en est ainsi de l'initiation à soi-même. /Il ne me paraît pas admissible qu'un esprit aussi sagace, aussi pénétrant, n'ait pas senti que la plupart des sujets qu'il avait traités n'avaient pas vécu en lui, n'étaient
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pas sortis de lui chargés de sa substance.'^ Certainement il avait eu la révélation de lui-môme. Sans doute une réserve instinctive, une fierté native, et surtout un scrupule l'empêchèrent de la laisser transparaître évidemment. On le représente d'ordinaire drapé dans un manteau militaire. Il n'est peut-être rien, dans nos gestes familiers, qui ne corresponde à certaines de nos puissances les plus lointaines, de nous-mêmes insoupçonnées. Dans le symbolique langage de l'antiquité, le manteau signifiait l'isolement, le recueillement qui permet d'accéder à la notion profonde de la réalité.
11 s^était toujours enveloppé du manteau. Discret, il s'était peu mêlé à la turbulente phalange romantique. Néanmoins, si fort soit-on, si capable de cette haute solitude hors de laquelle on ne saurait grandir, on respire toujours l'atmosphère de son temps. Il s'agit d'en éliminer les poisons. Vigny revendique l'honneur d'avoir, le premier parmi ses contemporains, écrit des poèmes dans lesquels une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique. Il sait qu'une œuvre vaut uniquement par son ésotérisme, et que l'affabulation, le récit de Tanecdote ne peuvent être que des agréments disposés avec grâce autour de la flamme intérieure qu'ils
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voilent. Mais, à cette époque papillotante du romantisme, ses jeunes contemporains, ses cadets rimaient volontiers des anecdotes ou des chansons tout extérieures, complètement étrangères à leur esprit. Ils composaient, parés d'aimables talents, et combinés avec adresse, des poèmes sur des thèmes choisis, comme des écoliers exécutent des discours latins sur des sujets imposés. C'est une mode qui leur a survécu, qui subsiste encore. Mais le jeune Musset dans ses fantaisies espagnoles mettait tant de charme, Hugo dans ses Orientales jetait tant de couleur, qu'aujourd'hui encore elles ne sont pas tout-à-fait mortes. Tous ceux-là mettaient en œuvre des récits qui leur étaient indifférents, tel un pianiste exécute sur le clavier des morceaux de maîtres disparates avec des doigts habiles et froids. Victor Hugo alla jusqu'à prêter sa forme savante successivement aux lieux-communs qui passaient en son temps par les bouches de la foule, lieux-communs aujourd'hui remplacés par d'autres ; car ils se chassent comme les nuages dans le ciel. On l'en glorifiait, et il s'englorifiait. Bizarre conception ! Sophisme malsain ! Une formule circulait : « Le poète est l'écho de son temps ». Un homme porte le costume de son temps, mais là-dessous il est fait de chair et d'os, et d'organes, pareil aux hommes de
tous les temps. Un poète parle la langue de son temps, de son pays ; mais il ne vaut que si sa pensée et son émotion correspondent à ce qu'il y a d'immanent dans le cœur des hommes. Existe-il, d'ailleurs, une pensée collective du temps ? Peutêtre sur certains objets très délimités, sur certaines nécessités vitales. Et comment se manifesterait-elle ? Qui l'exprimerait ? On croit couramment par exemple, qu'en France les hommes du dix-huitième siècle avaient une pensée collective. Je crois que c'est là une vue très superficielle. Où donc cette pensée se montre-t-elle ? Chez les encyclopédistes^ dit-on. Mais ces encyclopédistes, qui avaient si mesquinement borné leur horizon, ne constituaient qu'une petite fraction des écri-r vains de ce siècle. 11 y avait alors des esprits d^une portée autrement vaste, encore que le vulgaire les ignore. Il y avait Claude de Saint-Martin et Court de Gébelin et Fabre d'Olivet. Nous ne savons pas, aujourd'hui, si dans l'avenir ces hommes ne seront pas considérés comme représentatifs de leur époque bien plutôt que les encyclopédistes. Quand une époque ou une nation porte une aspiration nette et déterminée, ce n^est pas un poète qui la formule, c'est un homme d'action qui la concrétise. Et encore, il est facile de voir le désir d'une nation. Elle veut vivre,
car elle est un être. Une époque ne constitue pas un être collectif. Une collectivité' ne s'ordonne pas selon le temps comme elle s'ordonne selon l'espace • Une époque n'engendre point comme une nation, sonégrégore. Le sentiment d'une nation peut être exprimé par un poète, mais cela n'arrive guère que lorsqu'il ne peut être mis en acte par un héros. Il n'y a peut-être qu'une nation qui ait des poètes nationaux. La Pologne s'affirme par la grande voix de ses Miçkiewicz, de ses Krazewski, de ses Slowacki parce qu'elle ne peut plus s'affirmer parle geste de héros.
La grande affaire, c'est de s'évader des trivialités du temps, c'est de s'évader des formules du temps. On a dit que Vigny les contemplait du haut de la tour d'ivoire où il s'était réfugié. Il fut longtemps à trouver ce refuge. Une générosité imprudente le jeta dans le siècle. Il fut candidat à l'Assemblée Nationale, en 1848 ; il crut, lui pessimiste, que le naïf socialisme, jeune alors, serait un contrepoison à l'effroyable oligarchie des hommes d'argent. Et quand il eut confirmé sa méditation et son expérience, il monta dans sa tour d'ivoire, désenchanté, incroyant aux hommes comme il était désespérément incroyant aux dieux. Belle et précieuse matière que l'ivoire, mais fragile : les contacts la rayent. Il faudrait
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une tour en ciment armé. Ce n'est que du haut d'une tour qu'on domine les hommes. Et celui qui ne sait pas tracer autour de lui une aire de solitude ne prominera jamais. « Tu sortiras de la solitude esprit de lumière ou esprit de ténèbres », disait l'antique sagesse d'Egypte.
Avant d'atteindre sa propre hauteur, qui ne put être estimée qu'après sa mort, Vigny s'était montré sous ses aspects moindres. Outre ses poèmes, un roman à thèse généreuse, un roman historique, et surtout des pièces de théâtre avaient répandu son nom discret. OEuvres honorables certes, où se reconnaît une main forte, mais on les pourrait retrancher sans le diminuer. Ainsi subit-il vivant cette ironique destinée : il eut des succès, et en réalité il était inconnu. « Avoir du succès » est peut-être la plus amère aventure qui puisse blesser un esprit haut. Le génie dans l'obscurité est une des grandes beautés de ce monde. Le génie nié, bafoué, insulté, gagne sa couronne d'épines. L'insulte le confirme. Mais le génie toléré, admis, félicité comme un personnage aimable et mondain, terni par les approbations médiocres, c'est sa pire tristesse, c'est la substitution d'une couronne en papier doré à son auréole natale. Cependant, c'est le destin de tout esprit de passer déformé à travers l'esprit des
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autres, comme un rocher de marbre est réfracté dans l'eau. Les hommes ne sont pas tenus d'être prophètes. On ne peut demander aux contemporains de Vigny d'avoir deviné que celui dont ils estimaient d'estimables productions portait dans sa tête, dans son sein, dans son àme déchirée, les grandes pages des Destinées. Elles ne devaient voir la lumière qu'après sa mort. Pouvait-il être compris des autres, puisqu'il ne s'était compris lui-même que tard, ou par accès ? Se découvrir, s'inventer, plonger au gouffre de soi-même pour y pêcher la perle, la perle sécrétée par la douleur tréfoncière de Fâme : rude tâche ! Il faut être très fort pour n'y pas succomber.
Cinq ou six cents vers et c'est tout. Cela suffit. Ce que Vigny avait à dire tient entièrement là. Quand un homme a donné une forme belle à deux ou trois idées attenant au fond même de l'âme humaine, il peut être sûr que l'avenir retiendra son œuvre. D'aucuns versent des fleuves d'idées diverses et étincelantes. Elles passent, elles éblouissent un instant, puis disparaissent. C'est qu'ils avaient éparpillé leurs forces sans en trouver en eux une source suffisamment abondante et généreuse. Les hommes ont besoin de simplifier leur conception de ceux d'entre eux qu'ils admirent. Ils aiment l'homme d'une idée. Celui-
là ne les déconcerte pas par la multiplicité de ses aspects. Il présente un diamant taillé à plusieurs facettes. On sait que c'est un diamant qu'il porte. Celui dont la main tient une poignée de gemmes inépuisables inspire l'hésitation. L'homme d'une idée se fait entendre de ses contemporains si son idée correspond à leur désir. Une idée est un être vivant, comme le savait Platon. Pour exercer son action dans le monde de l'humanité, il lui faut s'allier à un homme, le plus étroitement, le plus douloureusement possible. Elle se nourrit de sa substance, et quelquefois lui prend son sang et sa vie. Si elle est pour lui unique, comme une maîtresse très aimée, elle l'enveloppe d'une oppressive autorité. Et si elle s'empare d'un esprit faible, elle le ronge et le détruit. Elle devient l'idée fixe, selon le langage médical. Mais nul esprit de quelque puissance ne devient la proie d'une seule idée. Dans le tourbillon de celles qui l^assaillent, il en est une qui domine les autres, comme une reine dans un essaim d'abeilles. Elle règne despotiquement. Elle dessert et diminue ses compagnes ; elle les contraint de porter sa livrée ; elle ne tolère que celle dont elle accepte la soumission ; elle chasse celles dont elle redoute la rivalité. L'esprit qu'elle asservit a perdu sa liberté ; car elle l'a pétri, elle l'a façonné à sa guise
plénière. Elle ne lui permettra de voir toute chose qu'à travers des verres à sa couleur. Et il parcourra le monde des émotions et des sensations sans pouvoir les connaître autrement qu'à travers le prisme dont elle les décomposera pour lui.
Telle aventure ne touche pas les grands génies, les esprits complets. Ceux-ci, toutes les idées les habitent, en ordre hiérarchique, échelonnées selon leur puissance générative. Mais certains esprits moindres, ne possédant qu'une sorte de grandeur, ne s'évertuant que dans un secteur du cercle spirituel, deviennent la demeure d'une idée. Elle imprègne leur âme de sa teinture, — et il faut ici donner à ce mot le sens mystique oîj l'entendait Jacob Boehm. Vignj est^hanté d'une idée : la désespérance. Est-ce une idée ou un sentiment? A-t-elle jailli de son intellection, de son imagination, ou de son cœur? Elle est fille de son esprit, mais née aux confins de son cœur. Et elle l'habite entier. Saint Augustin dit que la désespéraH€e tue les âmes. Cette âme-là, sans doute parce qu'elle voulut s'y bâtir un palais tout résonnant de ses échos, la désespérance ne l'a pas tuée, et même, par une singulière destinée, elle l'a fait vivre et elle lui a donné la force.
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Voici un homme qui a proféré de belles paroles terribles. Voici la postérité de l'Eoclésiaste. Sa bouche n^a pas jeté des cris bestiaux, des clameurs forcenées. Elle n^émit que des chants limpides, assez majestueux pour valoir d'être confrontés à la majesté du silence. G^est qu'ils n'exprimaient pas des désespoirs, c'est-àdire des sentiments violents à causes immédiates et nettement déterminées, mais une désespérance métaphysique et foncière, un état latent de l'âme et de l'esprit. Cette désespérance acquise était-elle une résultante de désespoirs apportés par la vie ? Non. Si des souffrances comme nous en subissons tous avaient déposé sur elle leurs sédiments sentimentaux, elles n'ont pas altéré son caractère essentiel. Sans doute un cœur hanté d'anciens désespoirs passag-ers renforce le sombre accent d'un esprit envoûté par la désespérance, mais, à moins de le trouver étrangement faible, il ne saurait entraîner cet esprit à la définitive désespérance.
Il y a pour les hommes mille motifs de désespoir. Ils sont individuels ou collectifs. L'his-
toire les enregistre, et la tragédie les évoque. Et quelle vie humaine atteignit son terme sans avoir traversé la région oii ne vit aucun espoir ? Laquelle ignore le désert sans puits à l'horizon ? C'est le désespoir jeté dans notre sein par une cause individuelle comme une flèche par la main d'un archer visible. C'est celui d'Hécube hurlant comme une chienne, ou celui de Roméo croyant Juliette morte. Mais de ce désespoir causé par la ruine de notre amour, on sort toujours, soit par la mort, quand le destin vient nous dire comme Macduff à Macbeth : « Despair and die ! » soit par la vie qui met le baume du temps sur nos blessures. Ugolin sort du désespoir par la mort. La belle Andromaque par la vie : elle entre au lit du fils de celui qui tua son Hector. Elle, elle avait perdu son amour, et l'amour est une vertu différente de l'espérance. Il y a le désespoir de la chair, celui d'Ugolin , qui ayant vu ses quatre fils mourir de faim sous ses yeux, sentit t« lui « le jeûne plus puissant que la douleur : « Poscia,più che il dolor, pote il digiuno ». Mais si la porte, clouée sur lui, de la tour de Pise s'était ouverte avant la mort de ses quatre beaux enfants, le plus pitoyable des traîtres, sorti de sa terrible prison, n'en aurait bientôt peu à peu gardé que le souvenir évanescent d'un cauchemar. Le déses-
poir de la chair est temporaire, et celui du cœur aussi, à condition de ne pas mourir immédiatement ou dans un délai. C'est le vide de l'âme devant laquelle s'est effondré l'espoir qu'elle construisait, pour y loger sa vie, ou la part la plus forte de sa vie. Mais sur l'emplacement de la maison détruite s'en bâtit bientôt une autre. Certaines existences sont hachées par les coups du désespoir du cœur. Elles persistent, elles persévèrent, comme recommence l'araignée dont une main mauvaise déchire successivement la toile constamment retissée. Une évidente providence a mis en nous la force de reconstruire l'espoir. Il est des accommodements avec la douleur comme avec le ciel. Quand Jupiter délivra Prométhée, il ne pouvait violer son serment divin. Il avait juré que l'audacieux ravisseur du Feu serait pour toujours enchaîné au Caucase. Prométhée dut porter toujours au doigt un anneau de fer dont le chaton fut formé d'une gemme prise au Caucase. Notre désespoir passé n'est plus qu'un anneau mystique que nous portons au doigt pour nous rappeler la chaîne qui hier nous enveloppait le cœur. Si sublime fût-il, Prométhée avait connu le désespoir de la chair. Quel héros ne Ta pas connu ? Ney, le brave des braves, disait : « Je voudrais bien voir lejeanfoutre qui prétend
n'avoir jamais eu peur ». Je voudrais bien voir le héros qui n'a pas connu le désespoir de la chair ou celui du cœur. Rappelons-nous la sueur d'agonie du jardin des Oliviers le soir où la planète vit le plus mystérieux des désespoirs.
Désespoir de la chair, désespoir du cœur, ce sont des tourmentes, des cyclones qui nous traversent et nous bouleversent, qui laissent en nous des ruines et des désastres. Mais après la désolation qui leur succède, une frénésie nous prend de reconstruire là où ils ont détruit, une fièvre de vivre, là où la convalescence avait ralenti les battements du sang. Sans doute ils laisseront longtemps dans notre âme, dans notre esprit, leurs rudes vestiges ; sans doute leur souvenir apporte sa gravité dans le timbre de notre voix. Mais ils agissent sur nous selon les innéités qu'ils rencontrent en notre fond. Us s'allient aux tendances qui leur ressemblent : ils les confirment. Ils influent sur notre esprit ; ils pèsent sur lui, mais ils n'en modifient pas la trame, s'ils en altèrent la couleur. Sans doute entre l'expérience que nous apporte la rumination des faits blessants et la conviction où nous induit notre méditation intérieure, il n'est pas de cloison étanche. La première vient se jeter sur la seconde, au risque de la dessécher. Mais chez les hommes d'une ccr-
taine force, les racines de l'esprit ne sont pas brûlées par l'eau salée des larmes dont elles sont arrosées.
Voici un fait : il agréa à la comédienne Marie Dorval de coucher avec le jeune et beau comédien Mélingue. Quand Alfred de Vigny apprit ce fait, il sentit, écrivit-il sur une page intime, « la terre lui manquer sous tes pieds ». Les événements puisent leur importance dans nos sentiments.. Sans doute un tel incident, pour insignifiant qu'il soit intrinsèquement, peut retentir longtemps dans une âme telle que celle qu'il frappait. Mais s'il devait ébranler ou transformer les conceptions fondamentales sur lesquelles s'appuie cette âme, s'il devait voiler d'une plus sombre couleur sa vision du monde, c'est qu'il la trouverait sans force native et sans puissance. Que dire d'un esprit qui laisserait péricliter sa foi ou dépérir son espérance à cause que le coeur qu'il accompagne serait blessé , comme par sept flèches, par les sept pensées que Jérémie attribue aux femmes concupiscentes ?
Les faits qui nous déchirent fortifient nos innéités qui leur correspondent, qui sont aptes à profiter de leur rude enseignement. Mais ils ne créent pas en nous des tendances étrangères. Ils n'ont pas le pouvoir d'innover dans nos âmes.
88 FIGURES d'ÉVOCA-TEURS
L'expérience de la vie développe certaines de nos puissances au détriment de certaines autres, et les courbe dans une direction. Elle n'en invente aucune. C'est un impavide jardinier qui peut à un pommier couper des branches et supprimer des fructescences tandis qu'il soignera quelques fruits choisis pour les mieux aoûter ; mais il ne lui fera jamais porter de prunes. La langue française, qui se sert du verbe faire pour mille usages, possède une expression singulièrement forte : « un homme fait », dit-elle d'un homme dont la jeunesse est morte. Les heures de sa vie l'ont fait tel qu'il est, l'ont façonné comme les lames successives ont sculpté les récifs dans la mer. Celles qui furent les plus âpres, les plus violentes, les plus douloureuses, lui permirent de jeter plus profondément ses regards en lui-même. L'homme ne voit guère son âme qu'à travers des déchirures. Elles auront agrandi certaines de ses facultés, et diminué certaines autres. Elles auront modifié la nature de ses relations avec les hommes, non celle de ses relations avec les dieux. Le sommet de la vie, c'est l'enthousiasme, c'est-à-dire le moment oii l'être intérieur s'approche du plan divin. L'effort des belles âmes ne permet pas aux hordes des souffrances de détruire en elles la puissance d'enthousiasme. Mais l'enthousiasme
est une llamme qui se teinte de toutes les couleurs du prisme sentimental, depuis la douleur jusqu'à la joie. Il peut être aux couleurs de la désespérance, qui lui donneront une rude et trafique beauté.
De temps en temps, à notre époque insoumise à la hiérarchie intellectuelle , quelque critique agnostique prend sous son bonnet et met à la mode pendant quelques années, un système qui prétend expliquer les hautes âmes et les esprits supérieurs. Ces systèmes, comme les jours, se suivent et ne se ressemblent pas. Tantôt l'un démontre que le grand homme est produit par ce que ce jargon pédant appelle «son milieu », ce qui revient à démontrer qu'un aérolithe est le produit d'un carré de choux. Tantôt un autre découvre que ce grand homme représente les gens parmi lesquels il a vécu, ce qui revient à découvrir qu'il faut un nombre considérable d'imbéciles pour être représentés par un grand homme. Ces fariboles ne valent pas discussion. Le premier des travaux d'un homme de quelque puissance, celui dont dépend tout le cycle des autres travaux, c'est de devenir lui-même, c'est de conquérir sa personnalité contre tous obstacles, c'est de s'affranchir des chaînes de ces contingences natives que la langue vigoureuse des généthliaques nomme
chances tl'ctat. Cet effort, comme tous les grands autres efforts, s'accomplit dans le tréfond de la vie secrète. Certes, la vie apparente pèse lourdement sur la vie réelle et profonde d'un homme, môme très fort. Mais nous ne voyons pas les effets de cette pression, et toutes nos conjectures sur la vie secrète sont vaines.
Rien, dans la vie apparente d'Alfred de Vigny, ne nécessite les deux épais nuages à l'ombre desquels grandit la fleur de son œuvre : la désespérance et le sentiment de la solitude absolue. fKien, dans la vie apparente d'un homme supérieur, ne nécessite les directions de son esprit. Tous les imbéciles qui ont écrivaillé sur Molière, — et nul plus que Molière ne fut affligé par les commentaires des imbéciles, — ont fait graviter ce viril génie autour du malheur conjugal. A les entendre, il suffirait d'être cocu pour écrire le Misanthrope ! \La vie apparente de Vigny fut mélancolique, solitaire et voilée. D'un poète, la période décisive est l'adolescence, comme de tout homme. A ce moment, la personnalité vaporeuse encore, pour la première fois se condense. Non encore enténébrée par les expériences du monde, elle a la force divinatri«e; elle a l'oreille ouverte aux voix qui chantent la suprême réalité. Pour entendre ce que la pro-
fonde sagesse hindoue appelle « la voix suave de l'oiseau d'immortalité ;^ il faut avoir longuement cheminé dans les âpres sentiers de la vie ascendante. L'adolescent n'a pas atteint cette hauteur, mais il la pressent. Siegfried écoute ingénument le chant de l'oiseau. Ceux d'entre les hommes qui deviennent des héros ont obéi sans hésitation aux commandements des voix de leur adolescence. Les autres, les moins forts, ceux qui ont tâtonné, qui ont péniblement cherché leur route à travers les hasards, ne reconquièrent, — mais hélas ! diminuée, — leur personnalité perdue que lorsqu'ils parviennent à Rajuster, meurtrie par les expériences vaines, au rêve restitué de leur adolescence. Mais cette période de la vie, féconde et concréfiante, demeure secrète, sous les apparences, et d'autant plus impénétrable que l'àrae qui la traverse est de plus haute qualité. On raconte volontiers que les grands événements historiques impriment une direction déterminée aux âmes adolescentes qui se forment au moment où ils se passent. Par ainsi, le vol des aigles françaises sur le monde aurait jeté le poids de son ombre sur le jeune Vigny, de même que sur toute la génération romantique. Je crois qu'il ne faut voir là qu'un développement de rhétorique, une decla-
matio, dit le poète latin. La jeunesse a un prodigieux pouvoir de vivre en elle-même, et ceux qui sentent une force intérieure savent s'enfermer dans un isolement que ne troublent pas les clameurs du dehors. Toute ma génération, — celle dont le berceau entendit les échos de Sedan, — a grandi dans l'idée que le champ de bataille l'attendait pour la victoire ou la mort. Si, à chacun des hommes de cette génération ayant montré une activité féconde, on demandait quelle influence cette idée exerça sur leur âme ado. lescente, chacun répondrait : « Aucune. Si le destin m'avait appelé , j'aurais fait comme les autres mon devoir, et voilà tout! »
De la vie apparente de Vigny on cite des faits. Le blond gentilhomme adolescent fut soldat. La vie militaire fait éclore, selon les âmes qu'elle prend, des vertus ou des vices. Le poète, c'est-àdire l'esprit pénétrant l'ordre et l'harmonie, y prit le sens de la discipline, de la hiérarchie et du sacrifice. Mais il n'était pas né pour être soldat, pas plus qu'il n'était né pour écrire les poèmes gracieux et inférieurs de sa première manière. Cet esprit n'eut la révélation de lui-même que fort tard, et par éclairs, mais quels farouches éclairs ! 11 regarda la vie du soldat de son œil stoïque, et il sut peindre sa vision en une sorte
de traité de la hauteur d ame sous le harnais.
Dans cette vie apparente on cite le passage de trois femmes. Une femme de lettres gracieuse et spirituelle, qu'il renonça à épouser quand elle n'était encore qu'une jeune fille rimant gentiment. La brillante Delphine Gay devint la femme d'un déplaisant et vulgaire lanceur de journaux. Aurait-elle pu être mieux ? Celle qu'épousa le jeune gentilhomme, pour des considérations médiocres, paraît d'une lourde médiocrité. Enfin, celle qu'élut la passion fut une comédienne occupée, comme toutes, d'obtenir des rôles. Espérons qu'il y eut quelque inconnue, d'un niveau plus élevé.
Une curiosité passionnée toujours cherche l'énigme féminine dans la vie d'un poète. Elle n'est pas si vaine, mais toujours déroutée. L'énigme n'est jamais déchiffrée : elle cache au plus profond de la vie secrète son sens obscurci. Certes, les femmes marquent l'œuvre d'un homme au sceau de leur baiser. Mais déterminer la part de leur influence, la part de l'influence de chacune, seul l'intéressé le pourrait peut-être, et encore devrait" il posséder un don merveilleux de voir en luimême. Cette influence impondérable se transforme, se transpose dans l'esprit qu'elle touche. Elle y dépose des ferments poursuivant leur action dans le mystère de la conscience en travail.
94 FIGURES b'ÉVOCATEUI'.S
Elle coopère, selon sa puissance, à une transélémentation des impressions qui y pénètrent. Mais l'œuvre latente de nos sœurs d'argile, comme les nomme Shelley, est tout autre que le croient ceux qui ne voient que la surface. Elle naît de vibrations infinitésimales, pareilles à l'émission d'ondes hertziennes, et bien fou qui prétendrait percevoir, avec les faibles lunettes de l'intellection, sa subtile genèse. Une loi au moins paraît là certaine : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Et ce qu'elle a, seul le sait celui à qui elle l'a donné.
Voilà pourquoi ils me font toujours rire^ comme les maris selon Gavarni, les docteurs ès-critique qui se targuent de jauger une influence de femme sur l'œuvre d'un poète. Vous nous racontez que la comédienne Marie Dorval, d'un accès de coucherie, a inspiré la colère de Samson! Est-ce elle qui a inspiré à Milton son Samson agonistes ? Et ils me font rire aussi ceux qui prétendent connaître dans sa réalité un haut esprit par ses papiers confidentiels, par des notes de journal intime, parles lettres d'épanchement. On ne peut trouver là qu'une partie de lui-même, une partie transitoire et recroquevillée, éphémère, mesquine et négligeable. Gerte, une personnalité est constituée de tous ses éléments. Elle se révèle entière
dans l'œuvre la plus parfaite qu'elle a créée. Là se retrouvera aussi cette partie secondaire d'ellemême qu'on chercherait naïvement à connaître par des notes confidentielles, par des anecdotes extérieures. Car cette partie pèse de tout son poids sur l'autre, sur celle qui importe, sur celle qui différencie la personnalité du vulgaire, sur celle qui lui donne sa grandeur et sa beauté, sa plus haute et sa définitive vérité. La famille de Racine détient, dit-on, des papiers intimes qui montreraient ce poète sous un aspect nouveau. Cela n'importe. Il est entier et réel, il découvre sous tous ses aspects, dans Andromaque et dans Phèdre, son âme forcenée. La famille de V igny possède, dit-on, un long et minutieux journal de son célèbre parent. C'est dans les Destinées qu'il apparaît intégral. Aux heures où il les con- <;;ut , il fut lui-même , réellement et totalement, il sentit frémir toute son âme sous les attaches qui la liaient au cœur secret du monde. Quand il écrivait son journal, ou des lettres à ses amis, il n'était que l'homme incomplet, raisonneur et limité que nous sommes tous aux heures ordinaires de notre vie. Cet homme-là, ne nous en inquiétons pas trop. C'est lui qui alourdit l'élan vers les cimes. Assurément nous lui devons notre respect attendri pour son honnêteté
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native et sa limpidité, pour son noble et constant tourment. Mais réservons-lui notre tendresse plus profonde et plus affirmée pour les heures où il invoque son âme la plus haute, où il nous apparaît vêtu de sa plus généreuse beauté. Le poète n'est lui-même qu'aux moments où il atteint sa propre cime. Il n'est que sa propre ombre quand il en est descendu.
Le grave chercheur de doctrine, dont l'enfance se nourrit à la Bible, dont la maturité accepta le dogme de la fatalité, s'arrête au seuil qu'enveloppent les apparences. Il n'a pas eu la force d'enfoncer la porte de la réalité, c'est-à-dire du mystère entrevu. Et de là tout son mal, toute sa belle douleur stoïquement voilée.
Le juste opposera le dédain à l'absence,
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la divinité.
Le juste ? soit, mais non le mage. Une oreille de prophète entend le silence. Une oreille de divinateur perçoit, dans ce silence, — dans cette Sigè mystérieuse dont les Gnostiques ont fait, avec l'Abîme, un des deux principes de la création, — tout le concert des voix intermédiaires. Ici, arrêtons-nous au bord des profondeurs abyssales.
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Mais certainement les hommes du siècle, les hommes qui passent, sont sourds au sublime silence, sont sourds à la voix qui parle dans un buisson ardent. Heureusement pour eux ! S'ils l'entendaient, leur organisation en serait à jamais détraquée. Mais le poète doit les entendre. Il doit être assez fort pour supporter la redoutable audition. S'il n^a l'ouïe merveilleuse du prophète, si sa parole n'est l'écho de lointaines vibrations du ciel, à quoi bon sa vaine rimaillerie ? S'il n'entend pas battre le cœur du monde, sa voix ne saura se plier au rythme nécessaire. Elle ne chantera pas; elle ne pourra que parler.
Voici le malheur réel de Vigny : Son esprit ne pénètre pas au monde transcendant, et quelquefois, aux heures où il conçut les poèmes des Destinées, il y toucha. Quelques puissants coups d'aile, inattendus et rares, l'emportèrent au-delà des plans qu'il hantait, au-delà des domaines où il bornait sa course.
Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.
Assurément ; mais la surface enclose par ce mur est plus ou moins vaste. Si elle est plus étroite que le désir de Tâme, il y a chez l'homme un désaccord entre ses puissances, et de ce con-
Ait naît le drame intérieur. Chez Vigny, l'âme a plus d'aspirations que l'esprit n'en peut satisfaire et n'en peut apaiser : de là le conflit tragique. Dans ses nobles ouvrages en prose, dans son journal intime, suivez sa pensée : elle est juste, et elle est d'un juste ; elle est ferme et droite, frappée au coin de ce haut bon sens qui fait la preuve de l'aristocratie spirituelle. Mais elle ne lance pas d'étincelles mystiques. Elle marche avec gravité ; elle ne s'envole pas. Elle garde le ton raisonneur de la terre, non la grâce aérienne et spacieuse. Elle a pris une telle habitude de marcher sûrement sur le sol dense, que, quand il lui arrive d'être emportée par un élan sublime, elle semble retenue par une gène légère, jamais abdiquée. Elle s'est tant accoutumée à s'exprimer dans la parole de la terre, qu'elle s'étonne de vibrer dans un chant éolien. Et si pur soit-il, son chant, ce chant intérieur qui doit s'accorder à l'essentielle musicalité du monde, manque de certaines résonnances insondables.
Et pourtant, nous l'écoutons en tressaillant de presque toutes nos fibres, cet hymne d'une majesté déchirée, qui déroule sur d'amples orgues les thèmes de Tisolenient de la créature et de sa désespérance. L'atmosphère où il vibre est amère et veuve d'encens. Dans la symbolique immé-
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moriale des Orientaux, telle qu'on l'entend chez le délicieux et profond Hafiz, les parfums signifient l'espérance. Vous qui pénétrez en ces beaux poèmes stoïquement terrifiés, laissez là le désir d'y respirer ces parfums vivifiants. Vous y trouverez une àme si limpide que la désespérance l'élut pour s'y mirer, pour y refléter sa beauté fatale, pour s'y transmuter sous l'ardeur sourde de la résignation.
Dans le journal intime de Vigny se lit cette phrase : « L'espérance est la plus grande de toutes nos folies et la source de toutes nos lâchetés ». C'est pourtant la seule chose que Pandore nous ait conservée dans sa boîte. Voilà une phrase sinistre, mais étroite. Elle ne tombe pas d'un sommet. L'esprit d'où elle sort n'est pas d'un Voyant, mais d'un homme dont les regards s'arrêtent au mur de l'apparence. Il ne voit pas au-delà de l'horizon de la terre ; il ne verra pas celui de sa terre promise. 11 ne voit pas la constante logique de la vie maintenue par <( la chaîne d'or » dont le discret Platon ne parle qu'à mots couverts. 11 envisage les choses selon la vision des philosophes exotériques. Son esprit n'est pas illuminé, mais son àme a des ailes. Que l'esprit, l'àme et le cœur d'un homme atteignent de cô^aeiEV© |^^* mêmes hauteurs, qu'ils respiltent daphnies a
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mêmes atmosphères, et c'est cet e'quilibrc qui constitue le grand poète.
Chez le courageux auteur des Destinées^ tout ce qui pénètre d'incomplet et d'imparfait est corrigé par la pureté de l'âme et la générosité du cœur. Là bouillomie le secret de son chant, qui prend l'accord sur l'acceptation de l'inéluctable, sur l'adhésion tranquille au malheur. Voici ce que son esprit a démêlé dans l'écheveau embrouillé des apparences : Nous vivons dans l'isolement définitif, que la nature prolonge autour de nous, et dont rien ne nous console, pas même un sentiment, pas même l'amour « taciturne et toujours menacé », et l'unique horizon de notre vie, c'est la désespérance absolue. Car nulle voix des cieux n'a jamais répondu à l'anxieuse interrogation des hommes, et même nulle voix n'a répondu à la plus terrible question qu'ait entendue la planète, dans le soir enténébrant le jardin des Oliviers. Alors ?
Le juste opposera le dédain à l'absence.
Mais, le dédain est-il une ample vertu digne d'un stoïque ? Est-il de force à protéger contre la fatalité? Sans doute.
Une des vertus premières du poète est le
dédain : le dédain des choses basses, le dédain de tout ce qui est facile, facile comme la descente de tous les Avernes Ah ! qu'elle est nécessaire, cette vertu défensive ! Fine cotte de mailles d'un acier bien trempé, qu'il faut porter sur le torse, invisible, insensible, sous la tunique ou sous le veston. Sans doute, cette vertu-là prend sa source dans l'orgueil, le prince des vices. Mais toute fleur eut du fumier à sa racine, et, en se réfractant dans les belles âmes, les vices deviennent des vertus. Une merveilleuse transmutation s'élabore dans ces âmes, et n'est-ce pas la plus sublime de nos fins, n'est-ce-pas le suprême Grand-OEuvre de transformer en beauté toutes les vilenies que la vie nous tend dans sa corbeille ? Quel œil suivra la mystérieuse élaboration de notre vie intérieure ? Aucun œil humain n'en aura jamais le pouvoir, et pas même celui du plus clairvoyant divinateur. Du moins nous assistons chez Vigny à la transmutation d'une conception déprimante en une émouvante et fécondante beauté, à la transfiguration de la désespérance.
L'homme ne vit pas seulement de pain. Il vit surtout d'espoir et de foi ; il vit de son adhésion à des axiomes; il vit, pour prendre un mot de saint Paul, de la substance des choses espérables.
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Celui qui serait sans aucun espoir, sans aucune foi, ne pourrait pas plus vivre que sans nourriture. Quiconque attente à un espoir ou à une foi, quiconque détruit le pain spirituel n^estil pas pareil au ravageur qui brûlerait les moissons et les granges ? Les sophistes de la désespérance sont des malfaiteurs que les sociétés organisées supprimaient. Heureusement, les tristes bûcherons qui s'attaquent à la forêt de nos espoirs ébrèchent leurs cognées sur des fûts résistants et réviviscents. Comment donc trancheraient-ils les vivaces racines de notre vie ? Mais Vigny est loin de les blesser. Cet homme, qui vaut avant tout par sa qualité d'âme, n'a trouvé dans le monde d'autre déesse que la désespérance. Mais il l'a enveloppée des forces de son amour, et il l'a baignée, cette noire déité sans arôme, des effluves de son parfum intérieur ; et son âme scrupuleuse et charitable s'est tant effrayée de la montrer à ses frères telle qu'il la voyait, qu'il n'a déchiré que par accès brefs, nécessaires, imposés, le voile de silence dont il l'avait couverte.
Il est un critère de l'action exercée par un esprit, critère indépendant de la mesure de son pouvoir, c'est l'impression qu'il laisse dans les autres- Cette action, il ne l'exerce que sur ceux qui sont en affinité avec lui. 11 ne fait vibrer que les es-
prits à son diapason. Mais quelle vibration leur donne-t-il ? Tumultueuse ou harmonieuse? Quelle semence jette-t-il : quel froment généreux ou quel blé retrait ? Qu'ils sont rares les esprits qui nous exaltent vers la paix supérieure;, vers les cimes de l'amour rasséréné ! Les plus grands passent à travers nous comme des torrents emportant des cailloux, et des débris et de la vase. Us nous secouent et nous dévastent. Remercions-les. Quelle reconnaissance ne leur devrons-nous pas, si, une fois la tourmente passée, nous nous apercevons que l'eau torrentielle nous a lavés, nous a purifiés, et nous laisse cet apaisement du sang que notre corps puise dans des flots bien vivants et bien agités.
Balzac, qui, en dépit de la dilution de son génie en pages trop nombreuses, en bavardages romanesques, demeure un condensateur d'énergie, a laissé une formule célèbre : « Les hommes n'ont pas besoin de maîtres pour douter. » Gomi mentons-la. Celui-là ne sera jamais un maître, i qui laissera le doute dans les esprits oi^i il passe. Si, comme on l'a dit, « le scepticisme est un mol oreiller pour dormir », les hommes ont besoin de vivre, et ils appellent d'instinct ceux qui leur : imposent une foi. Car toute vie est un acte de foi ; à des axiomes. Le septicisme à la Pyrrhon, c'est-
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à-dire le mode le plus perfectionné du genre, constitue un jeu d'esprit amusant pour des mandarins lettrés ou des grœciili de décadence. Là se borne sa portée. Mais il n'est pas mauvais qu'une âme ait été assaillie par le doute. Bien plus, cela est nécessaire à son entraînement, à son développement, à son ascèse. Le doute fait partie de la profitable tentation, comme la désespérance, comme tous les troubles, comme tous les fruits attirants et amers. Dans l'immémoriale symbolique des « Philosophes du Feu » des esprits qui voient la matière poursuivre sa vie sur plusieurs plans, une phase est annoncée dans la conduite du Grand-Œuvre, une phase terrible que beaucoup désignent sous le nom de Tête de Corbeau. Cest la phase où tous les efforts accomplis paraissent vains : La matière qui avait passé par d'éclatantes couleurs tombe dans un noir de néant ; et le Philosophe sent entrer en lui la mort de l'espoir. Mais s'il est vaillant, il persiste dans son labeur et l'œuvre sort triomphalement de la phase fa- I taie. Dans le Grand-CEuvre qu'est le développe- I ment d'une ùme dans la vie de ce monde, la I phase de la Tête de Corbeau survient toujours. Il faut la traverser selon d'inéluctables nécessités, comme il fallait, pour arriver aux Champs-Elyséens, traverser les quatre fleuves infernaux. Alors
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jouent leur rôle utile les faux-maîtros qui prêchent le doute. Mais les vrais maîtres aussi, les plus forts et les plus certains, ont traversé la phase du doute, nécessaire et féconde, et ils. la font traverser aux autres, comme un guide au pied sûr vous aide à franchir un passage difficile d'un sentier de montagne. Le doute méthodique de Descartes est une station salubre du chemin crucial de l'esprit.
Mais d'autres stations nous attendent sur la voie douloureuse, d'autres que déva 4(>tit les vents chargés des plus tristes exhalaisons, jusqu'à celle où l'âme sent en elle-même la morî de l'espoir. Et des guides nous y accompagn^Mil ; quelquesuns mêmes nous y mènent de for.r Les faibles nous y abandonnent, comme ils y sont abandonnés eux-mêmes. Les forts s'encv.ulent, et leur élan généreux nous remporte vers de meilleurs horizons.
L'heure sonne pour tous de la leddition des comptes. Figurons-nous, dans une .sorte de vallée de Josaphat de l'esprit, les poètes qu(; nous avons aimés traduits devant le tribunal de nos consciences. Qu'elles s'efforcent d'être justes comme si Minos, Eaque etRhadamante dressaient derrière elles leurs ombres ténébreuses. Nous demanderons à chacun d'eux ce qu'il évoqua pour nous d'es-
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sentiel et de définitif ; nous lui demanderons de quels esprits il nous a traversé l'âme, et surtout, — oh ! surtout, — quels arômes il a laissés en nous. Certe chacun d'eux nous a troublés ; chacun nous a secoués de passions, d'angoisses, de délires. Les plus audacieux nous ont hantés de cette inquiétude sacrée sans laquelle la vie ne serait qu'une torpeur plus lamentable que la mort. Et c'est une mission du génie de nous tordre lame comme Michel-Ange tord la musculature de ses frémissants Hercules, afin de nous faire vivre selon nos plus excessives possibilités. Mais nous séparerons l'ivraie du bon grain. Ceux qui, après nous avoir jetés dans la tourmente, nous y laissent ; ceux qui nous quittent plus inquiets, plus moroses, plus désespérés, ceux-là nous ont diminués. Ceux-là ne sont pas des maîtres, et la déchéance dont ils nous ont frappés, fiit-elle aussi fugitive que l'éclair, crie leur condamnation. Nous les aimerons peut-être amèrement, parce que, selon Shakespeare, « nos natures se jettent sur le mal comme les rats sur le poison », et parce que la même perversion nous inspire que les femmes immémorialement attirées par le prestige satanique. Mais ceux-là sont les vrais maîtres, les guides purs et tendres, qui, après avoir versé en nous le torrent de leurs doutes, de leurs angoisses,
de leurs passions sanglantes et de leurs désespoirs, nous laissent un baume d'apaisement. A leur généreux contact, nous avons frémi, et nous avons grandi, et ils nous ont imposé le calme de leur force. Le génie est expiatoire, et c'est pourquoi l'histoire des hommes qui reçurent ce don terrible est un martyrologe.
Quand on sort d'écouter la voix pénétrante d'Alfred de Vigny, quelle impression persiste en nous ; quel chant perdurable y prolonge ses échos ; quel sens garde l'ardeur qui nous émeut? Cette voix nous a chanté les hymnes les plus sombres et les plus désolées ; mais le timbre en est si pur, si clair, si généreux, qu'elle nous laisse une douceur profonde, une dilatation apaisée. 11 a évoqué la solitude inviolable et nue et la définitive désespérance. Il les a vêtues d'amour, et il sut éveiller sur leurs visages un sourire si résigné et si fier que nulle crispation n'en détruit le charme. 11 fut doux avec elles, comme au dire de Bossuet, Madame fut douce avec la mort. 11 enchanta ces Bêtes, pour nous les présenter familières, d'un geste d'orphique virilité. Il ne les dompta pas par la force transcendante de l'esprit, ; il les charma par l'énergie du cœur ; il fit, selon son pouvoir, son devoir d'assumer plus intense sa part de la douleur humaine, afin d'adoucir celle qui est dévolue
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à chacun de nous. Les belles urnes, dit le poète hindou, sont comme le bois de santal qui parfum e la hache qui le frappe.
Tout homme dont la voix ne parle pas vainement, mais prolonge ses résonnances dans les antres profonds de l'esprit, est élu pour apporter un message. Si celui qui affirma la solitude de cœur et la désespérance de l'âme, à cause de les avoir vêtues d'amour et contraintes à nous sourire, par chaste pitié pour notre faiblesse, est respectueusement salué et tendrement aimé, quel accueil ferions-nous à celui qui nous apporterait, dans ses belles mains, le message de l'espérance? Les hommes seront toujours les mômes. Celui-là? peut-être mort serait-il très chéri, mais vivant il serait sûrement lapidé.
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