‹ Figures d'évocateursChapitre 8 sur 10 · VILLIERS DK L ISLE-ADAM · texte numérisé non relu

VILLIERS DK L ISLE-ADAM

Pinde où ^a parole sonnerait d'un timbre plus froid. Mais la prose, — fût-elle aussi belle que celle d'A.rël, — lui permet de réclamer une place plus importante. On a dit que Shakespeare avait mille âmes. Le poète contient une foule d'esprits, celui du théologien, ou du métaphysicien, ou du mage, aussi bien que celui de la bonne femme égrenant humblement son chapelet.

Souvent Villiers a délaissé le monde de l'humanité pour celui de la surhumanité. Alors il est semblable à l'albatros que montre Baudelaire sur le pont d'un navire. Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. Les génies suprêmes, Corneille ou Shakespeare, ont leurs pieds solidement appuyés sur la terre, sur la terre où nous vivons, où nous souffrons, où retournent nos corps. Ils ont aussi des ailes pour s'enlever dans les cieux les plus mystérieux, et s'y mouvoir avec une divine aisance. Et les hommes, leurs frères plus faibles, s'ils perdent alors de vue leurs envolées lointaines, entendent pourtant encore, du fond des hauteurs, le battement de ces cœurs où se sublimèrent leurs propres émotions.

Villiers ne classait pas Axel parmi ses œuvres dramatiques, mais parmi ses œuvres métaphysiques. Quoi qu'il en soit, pour inachevée qu'il faille la prendre, l'œuvre surgit merveilleuse et

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solitaire, sans parenté dans la littérature européenne, si ce n'est, peut-être, le second Faust ou Titan. Et c'est une parure de diamants noirs, d'or et de perles, sur le sein généreux de la Muse de France.

Villiers de l'Isle-Adam, prince audacieux de l'esprit celte, a emporté la littérature française sur des cimes qu'elle n'avait jamais atteintes avant sa venue. Est-il voué, de par son héroïque envolée, à la solitude et à Texil ? Bien qu'il apparaisse encore isolé dans une couronne de nuées, il appartient bien à son temps, et il exerce sur lui une influence profonde.

Certains hommes reçoivent mission de relier l'esprit de leur race à son principe. Ils sont des chaînons de la chaîne qui le rattachent aux hiérarchies de l'esprit. Villiers me disait plusieurs fois : « Je suis peut-être le porte-voix derarrièrcpensée moderne. » Il était beaucoup plus. 11 était l'expression sonore du désir inconscient de son époque.

Carlyle a écrit : « L'Europe demande une aristocratie réelle, sans quoi elle ne peut continuer à

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exister». Ikie société ne peut pas plus vivre sans aristocratie qu'un corps sans tête. L'aristocratie essentielle de Villiers suffirait à le signaler. Mais surtout, sa haute sérénité d'Initié certain de sa foi contrôlée par l'examen de son intelligence, la pénétration de sa science et la vision de son génie, le désigne comme un maître à une époque éperdue de recherche anxieuse et de préoccupation dévoyée. Le siècle est àprement théologique. Il a brisé un maillon de la chaîne qui le liait aux Hiérarchies, et il tend désespérément les bras vers qui le remettrait en sa voie, vers ses maîtres. VilUiers est un de ceux-là.

Il fut, avec son ami Stéphane Mallarmé, un précurseur de cette explosion littéraire commencée vers 1885, et qu'on étiqueta du nom de symbolisme. Ce mouvement, qui semblait devoir rénover l'art et les lettres de France, et partant, du monde occidental, et dont le point de départ était beaucoup plus juste que celui de 1830, n'a pas pris l'expansion espérée. La promesse obscure et lumineuse qu'il déroulait n'est pas sortie de ses limbes. Pourquoi? Les ardents jeunes hommes qui semblaient devoir élargir des horizons nouveaux et vastes, avaient tenté de marcher dans la vraie voie, dans l'unique. Ils voulaient du monde et de la vie percevoir l'essentiel et l'inscrire en

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des symboles. Ils cherchaient, sous le voile de l'apparence, la réalité. C'est là le but réel et certain de toute poésie haute, de tout art sublime. Mais ils s'arrêtèrent à mi-chemin. Leur audace manqua de persévérance. Ils ne montèrent point jusqu'à la hauteur où le sens vivant des choses est dévoilé ; ils n'accédèrent point à l'initiation intérieure. Ils se contentèrent de cérébrales sensualités. Ils fléchirent, comme Axel, alors que maître Janus lui disait : « Tu es dans l'âge otj le scintillement des astres dérobe, à chaque instant, le sentiment du Ciel. Oublie plutôt des expressions qui, sur tes lèvres, sont purement verbales, et dont tu ne saurais entendre le sens vivant. Ne joue pas avec elles. Chacune de tes paroles flotte autour de toi quelques instants, puis... te quitte ». Il n'est jamais que les fortes individualités qui, contre tous obstacles, s'accomplissent ; et il faut toujours honorer ceux qui, n'ayant pas touché leur terre de promission, tentèrent du moins de la chercher.

Catulle Mendès, qui enviait les dons extrordinaires de son compagnon de jeunesse (Villiers, avec une diction et une mimique cruellement comiques, prononçait Catulle Abraham Mendès), a prétendu reconnaître en lui un demi-génie. Est-ce juste? Quand Villiers mourut, le 18 août

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1889, chez les frères Saint-Jean-dc-Dieii, dans la détresse, dans Tangoisse de laisser inachevé son œuvre, et dans la sérénité du chrétien et de l'initie, quand s'ouvrit pour lui la porte du tombeau qui donne sur la gloire humaine, — si peu de chose, — et sur la paix céleste, toute la presse parisienne, dont la vibrante sensibilité se montre souvent si intuitive, s'écria : « Un homme de génie est mort! » Le génie est d'essence audacieux. Si celui-ci n'a pas toujours atteint son but, s'il n'a pas laissé, parachevée exactement selon son vouloir, son œuvre, c'est que son audace fut vertigineuse. Il voulut, lidèle à la tradition des grands Anciens, donner à cette œuvre une signification vivante dont l'essor se perpétue en des horizons de plus en plus lointains. Il avait, pour prendre une expression chère à son premier maître Hegel, « saisi le Mystère », et il voulait en inscrire le reflet dans la parole humaine. C'est le secret de l'incantation, que, intuitif ou savant le poète doit connaître et sentir, doit voir vivre. Plusieurs fois Villiers y fait allusion. Ecoutons cette phrase de r Eve future : « Sans doute n'estimait-il, dans la vibration du mot, que cet insaisissable au-delà dont le magnétisme, inspiré par la Foi, peut pénétrer un vocable dans 1 instant oii on le profère ». Et c'est une œuvre de ténèbres, réalisée par la

magie verbale, que dénoncent ces phrases d'Akédysséril : « Ah ! les délations de mes phaodjs sont profondes. Elles mont éclairé sur certaine détestable puissance dont tu disposes ! Us ont attesté, en un serment, les Dévas des Expiations éternelles, que nulle arme n'est redoutable auprès de l'usage où ton noir génie sait plier la parole des vivants. Sur ta langue, aflirment-ils, s'entrecroisent, à ton gré, des éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux qui jaillisent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et lorsqu'un esprit funeste agile su torche au fond de tes desseins, cet art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d'abord, en... en des suppositions lointaines, motivées subtilement et suivies d'affreux silences... Puis, — des inflexions très singulières de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses — dont tu épies, sans trêve, l'ombre passant sur les fronts. Alors — mystère de toute raison vaincue ! — d'élranges conso/inafices, oui , presque nulles de signilication, — et dont les magiques secrets te sont familiers, — te suffisent pour effleurer nos esprits d'insaisissables, de glaçantes inquiétudes ! de si troubles soupçons qu'une anxiété inconnue oppresse, bientôt^ ceux-là mêmes dont la déflance, en éveil, commençait à te regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes

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lèvres revêt, alors, les reflets bleus et froids des glaives, de l'écaillé des dragons, des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime, étouffe... et il a des ailes ! Ses occultes morsures font saigner l'amour à n'en plus guérir...»

Villiers do Ilsle-Adam a proféré une parole solennelle, aimantée d'une âme participant à la vie des suprêmes esprits, une parole accordée au verbe divin. Il descendait d'un grand-maître de ces Templiers qui avaient fait serment « de protéger et de défendre l'Eglise catholique, apostolique et johannite ». Il se dresse sur notre temps comme l'un des plus purs représentants de l'initiation celtique, dont la chaîne s'enveloppant, à travers les siècles, dans le dogme druidique, puis dans le dogme catholique, est assez solide encore pour rattacher aux sources céleste? dévie l'esprit du monde de l'Occident.

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