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VILLIERS DE LISLE-ADAM

drame en trois actes, où l'élan juvénile épouse les hautes préoccupations d'un esprit en ascension, où déjà une page, le songe d'opium, doit demeurer célèbre. Déjà Villiers était un semeur d'idées. 11 en répandait opulemment le trésor autour de lui, et c'est sans doute dans cette Elën que le jeune François Coppée trouva le germe de son gracieux Passant, qui, coulé dans une poésie plus étroite, plus mesquine, devait séduire le vulgaire, certainement rebelle aux tendances plus altières à'Elën.

L^année suivante apparaît Morgane, drame eu cinq actes. Elën et Morgane sont revêtues du manteau romantique, dont le poète semble n^avoir abandonné qu'avec un certain regret le luxe un peu puéril. Villiers ne connut pas la joie de voir vivre ces deux pièces sur la scène. Morgane n'y parut jamais. Elën fut représentée une fois, cinq années après la mort de l'auteur, par le second Théâtre-Libre, que dirigeait M. Larochelle. Elën et Morgane, longtemps introuvables en librairie, puisque l'auteur, ne leur souhaitant que la scène, les avait fait tirer à un très petit nombre d'exemplaires, sont demeurées peu connues. Villiers^ en sa seconde période, les déprisait. D'ailleurs, toujours en gestation d'une nouvelle beauté, il cédait à la tendance emportant les esprits créa-

teurs au dédain de leurs œuvres passées. Le génial auteur d'Axel n'avait pas à dédaigner Mor- <jane. Aocël, dans la pensée de Villiers, était uniquement pour le livre, Morgane était uniquement pour la scène. Si le drame de la jeunesse du poète ne contient pas les profondeurs étoilées du dramatique poème de la maturité, il montre cependant de sombres et vertigineuses beautés.

Morgane, dans la tradition celtique, est la Vénus immortelle dont le nom signifie « née de la mer », et, sur les côtes de Bretagne, les marins ont conservé la crainte de la « Marie-Morgarie », la sirène aux cheveux d'or qui les appelle vers les récifs mortels. Ce nom redoutable, Villiers l'entendit tout enfant, dans la baie natale de Saint Brieuc, et, poète juvénile, il en baptisa sa tragique héroïne. Il en signa celte femme fatale qui portait en sa belle poitrine brune un cœur déchiré de cimes et d'abîmes. La femme fatale, tous les grands poètes l'ont montrée, pardessus le ricanement du vulgaire, apparaissant dans la vie comme l'associée du Destin. Quand l'homme en ascension vers son devenir voulu va d'un effort placer son front sous le rayon de l'étoile d'élection, la femme fatale surgit, missionnaire des influences adverses, et, d'une caresse de ses mains longues, fait dévier le front

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mâle du rayon d^étoile. Dans les œuvres de Villiers, cette femme fatale apparaît toujours. C'est Morgane, Elën, mistress Andrews, Sara. Entre le héros encore mordu par les passions, encore enténébré par les fumées de Tinstinct, et le lumineux idéal vers lequel il tend la main, elle interposera son ombre délicieuse et dévastatrice. Elle étouffera les soupirs d^argoisse de l'homme dans la volupté préordonnée de ses cheveux. Ainsi la plupart des hommes créés par Villiers, anxieux héros dont l'âme hautaine a des tendons vulnérables encore, vont s'abîmer sous de mystérieux baisers, comme de majestueux vaisseaux en vue du port sous les vagues nocturnes. Ainsi Morgane emporte dans la mort son magnifique amant, après avoir pénétré du respir de son Ascendant l'aspir de l'Ascendant du beau Sergius.

Avec Morgane, Villiers de l'Isle-Adam ramenait le théâtre à sa voie, la voie où marchèrent les Tragiques anciens et les grands Français et Shakespeare. Car le théâtre, art hiératique, doit faire couler en ses flancs la vie apparente et la vie mystérieuse des êtres. Au point de vue scénique, Morgane est constituée comme un organisme complet, comme un drame solide et d'un intérêt haletant.

En 1870 paraissent deux fantaisies en un acte,

t^ Evasion et la Révolte. La première, de portée moindre, ne fut représentée qu'une quinzaine d'années plus tard, à la première soirée du Théâtre- Libre, dans des conditions amusantes. Ce fut une de ces petites fêtes comme les aime le Paris spirituel, car un public de choix, vivant et brillant, s'était entassé dans une baraque en bois, au fond du passage de TElysée-des-Beaux-Arts, à Montmartre, à l'appel de quelques jeunes genss'improvisant comédiens et criant sur les toits qu'ils allaient montrer du nouveau. L'Evasion, aventure d'un forçat échappé qui renonce à égorger un jeune couple d'amants, fut saluée d'acclamations. Ce n'était pas la pièce, c'était le nom de son auteur qu'acclamait avec passion une jeunesse ardente.

La Révolte avait été représentée en 1870, au Vaudeville, grâce à l'intervention d'Alexandre Dumas fils, qui en aimait la dure logique. Ce dialogue entre un époux bourgeois acharné à gagner de l'argent, et une épouse, qui jusqu'alors associée irréprochable, veut maintenant fuir sa geôle et vivre, provoqua des colères et des discussions.

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L'œuvre théâtrale dans laquelle Villiers devait sWfirmer en maître de la scène parut dix ans plus tard. C'était un drame en cinq actes, le Nouveau Monde. Pour l'écrire, le poète avait dû s'étendre sur un lit de Procuste. Une Société américaine avait mis au concours^ en 1876, une pièce devant présenter en scène la guerre de l'indépendance américaine. Celle qui devait être estimée la meilleure par un jury constitué à cet effet serait représentée par les soins de cette société, et l'auteur recevrait une prime de dix mille francs. Un artiste très expérimenté ne se diminue pas en exécutant une commande imposant de strictes conditions d'exécution. Il sait faire entrer son génie dans un cadre régulier aussi bien que le déchaîner vers le libre espace sans limites. Villiers sut avec une magistrale habileté donner la vie à une aventure symbolique dont les péripéties s'enchevêtrent dans la lutte de la jeune Amérique contre la vieille Angleterre. Comme tous les ouvriers très experts en leur art, Villiers aimait quelquefois le tour de force. C'était une manie chez E<%ar Poë. Tous

deux étaient marqués au sceau saturnien qui attribue à l'artiste le don de construire, comme il donne à l'homme un squelette solide. Il incite aussi les esprits qu'il sigillé à la solution des plus ardus problèmes, au goût de vaincre la difficulté. Villiers, qui met toujours à ses œuvres une armature précise et minutieusement ajustée, avait édifié son Nouveau Monde sur une charpente qui est une merveille d'ingéniosité. Il sut encore de chacun des protagonistes faire un personnage symbolique tout en lui insufflant une vie ardente et personnelle, et il leur conféra de la grandeur tragique, parce que ses mains déposaient de l'or sur tout ce qu'elles touchaient. Lord Ceci!, l'aristocratique héros représentatif de la tradition anglaise, Stephen Aswell, le noble champion des jeunes libertés, Ruth Moore, tendre cœur fiancé à l'avenir qui possède son amour, et lié au passé qui tient sa générosité, cœur de femme oii se tord le conflit générateur de tragédie, atteignent une grandeur qu'un critique d'ordinaire moins intelligent, J. J. Weiss, estima cornélienne. Cette pièce de circonstance, écrite pour courir les chances décevantes d'un concours, est un des plus majestueux drames de notre temps. Le jury lui décerna le prix. Mais la Société américaine qui avait institué le concours faillft à tous ses engagements. Elle ne

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versa pas la prime à l'auteur et ne s'inquiéta jamais de faire représenter la pièce.

En 1883, après les pénibles et illusoires démarches destinées à emplir de lie la coupe où boit tout poète qui fait œuvre théâtrale, l'auteur, aidé de quelques amis, parvint à monter sa pièce sur la scène du Théâtre-Historique, aujourd'hui occupé par M'"'" Sarah Bernhardt. Construite pour une mise en scène soignée, la pièce affrontait la rampe dans les lamentables conditions qu'offrent ces représentations de fortune : troupe d'acteurs sans cohésion, mise en scène misérable. Mais l'intérêt du drame et sa robuste beauté triomphèrent des chances adverses. La salle palpita. La majorité des critiques dramatiques, celle dont Je jugement s'établit dans les papotages des couloirs, ne savait trop que dire. Elle reprocha à l'auteur de n'avoir pas été toujours sublime.

Cependant, cette reprc-sentation avait fait de Villiers un personnage « d'actualité parisienne ». Telles sont les mœurs présentes. Un homme peut vivre simultanément dans la gloire et dans l'obscurité. Le cas est môme fréquent. La gloire est faite par vingt esprits. La renommée est faite par vingt voix. L'une et l'autre n'ont rien de commun La gloire est une grande dame. La renommée est une bonne commère. Qui que vous soyez, quel

que soit votre idéal, votre œuvre, votre héroïsme, votre fantaisie ou votre forfait, celle-ci, dès qu'un incident vous lance sur la vague de « l'actualité parisienne », s'empare de vous et vous serre dans ses bras inconstants. L'allégorie moderne de la Renommée aux cent bouches, la presse parisienne, est coutumière d'élans généreux, de spontanéités charmantes. Elle représente bien l'humeur de Paris, ouverte, généreuse et légère, merveilleusement compréhensive et follement capricieuse. Mais elle ne fait pas ce qu'elle veut. Elle est une esclave soumise à des règles et à des mœurs. Pour qu'elle ait le droit de montrer sa sympathie à un homme, il faut qu'il soit « d'actualité ». Villiers était dans les rédactions un personnage notoire. Sa légende y courait ; sa verve terrible, son esprit intarissable, toute les anecdotes qui l'enveloppaient, l'auréolaient, plus ou moins fausses comme presque toutes les anecdotes, lui donnaient un grand prestige. On disait : « Villiers ! ah ! oui ! » Exclamation qui pouvait ainsi se traduire : « Certainement, c'est un homme de grand talent, ou de génie. Mais qu'en faire, puisqu'il échappe à toute classification ? » Puis, on avait vn l'homme ; on l'avait aperçu dans les cafés. Il venait dans les rédactions offrir un conte, un article, qu'on n'acceptait pas toujours. Il m'a-

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vait dit un jour : « Mon ami, quand vous aurez travaillé vingt ans, vous pourez faire passer des articles à trois sous la ligne dans des journaux guipaient quelquefois ».

En même temps que le Nouveau Monde s'éclairait de la rampe, les Congés CrM^/5 paraissaient en librairie. Le nom de Villiers de l'Isle-Adam, glorifié par le dernier qui le portait, fut alors jeté aux échos de toute la presse.

Villiers, qui réservait sa tendresse à ses œuvres de haute portée, et surtout à son Axel inachevé, n'accordait pas grande importance à ses contes. « Bah ! disait-il, des anecdotes ! » Cependant, nombre de ceux qu'il écrivit montrent une beauté définitive et complète. Moins préocupé de les surcharger des efflorescences de sa pensée touffue, il atteignait en chacun d'eux, avec aisance, le but qu'il s'était fixé. Aussi, certains de ses contes donnent cette impression de plénitude prouvant le chef-d'œuvre. Le conte en prose ne peut accepter que des paroles essentielles. C'est une forme où se trouvent merveilleusement à l'aise les esprits très riches, ceux dont le verbe magnétique dissi-

mule son rayonnement sous le chatoiement des phrases. Il maintient l'artiste dans un cadre strict, comme le poème à forme fixe. Il adapte toutes les émotions, depuis la terreur mystérieuse d'Edgar Poë jusqu'à la gracieuse volupté de Boccace ; mais il exige le don universel du poète. Il n'existe pas, dans aucune langue européenne, de contes plus parfaitement beaux que ceux de Villiers. V Intersigne ^ Véra, V Amour suprême seront certainement toujours admirés comme des chefsd'œuvre. Dans les quatre volumes de contes qu'a laissés Villiers, nombreux surgissent ceux qui peuvent être cités comme des modèles, ceux dans lesquels le poète évoque un horizon se perdant au bord de l'infini. Il y a quelques années, un éditeur belge se plut à réunir dans un livre luxueux, sous le titre heureux de Histoires souveraines quelques-uns des plus beaux contes de l'auteur. Mais comment faire la sélection ? Et le choix, quoique intelligent, ne contenta point les admirateurs du conteur, car chacun d'eux avait ses préférences personnelles.

Les Contes Cruels, qui parureut en 1883, contenaient Azraël^ mystérieux poème en prose qui, publié d'abord en 1878, sous format luxueux, annonçait l'entrée de l'auteur, sorti de la période des essais éclatants, dans la possession de son

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génie. Huit années do silence, d'études constantes et de méditation avaient dynamisé son ascèse. U a traversé le dédale ténébreux qui conduit aux cinquante portes de Lumière, et le monde occulte lui a ouvert ses horizons. Il a terrassé riUusion, et désormais il voit la réalité. 11 est, comme disaient les Anciens, deux fois né, — dwidja, prononcent encore les Hindous.

De Claire Lenoir^ parue sous sa première forme en 1867, à YEve future, parue en 1886, énorme est la distance. Dans Claire Lenoir, si intuitif, si hanté d'étincelles soit-il, le jeune homme trébuche. Le solide constructeur n'a pas bien équilibré son œuvre, qui demeure déconcertante. Il a commis la faute de faire narrer l'aventure inquiétante de Glaire Lenoir par ce sinistre farceur de Tribulat Bonhomet. La voix grinçante du dangereux fantoche nous gène. Et le poète, qui plus tard déploiera un don si prestigieux d'évoquer l'atmosphère occulte oii se prolongent les événements dont nous ne voyons que les phases apparentes, n'atteint pas son but, ne parvient pas à nous emporter dans les cycles de la terreur. Du moins a-t-il chanté par la bouche charmante de la belle Glaire Lenoir, dans un langage déjà magnifique, de très belle et très pure métaphysique religieuse.

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Dans cette prodigieuse Eve future^ qu'il dédie « aux rêveurs, aux railleurs », il atteint do plus hauts sommets. Tels dialogues d'Edison et de lord Ewald s^envolent sur les cimes de l'esprit humain. Et louvrage est à la fois la plus solennelle glorification de l'effort de cet esprit et la plus désespérée raillerie de sa faiblesse. La construction de cette délicieuse Andréide est une forme du Grand-OEuvre, une adaptation de Fhomuncule cherché par des souffleurs en alchimie. Villiers a tenu, — trop, peut-être, — à parler dans leur langue aux hommes de son temps. C'est pourquoi VEve future portera sa date, tandis quMajè/ est affranchi de cette servitude. Il s'est amusé de donner dans son œuvre une part considérable à la science exotérique de son temps, science transitoire qui demain niera ce qu'elle affirmait hier. Lui qui entend et qui parle le langage de la Science éternelle, il s'est attardé aux tours de main de son époque, certes très ingénieux, mais destinés à être détrônés, dans un proche avenir, par les tours de main d'une autre époque. Toutefois, la réalisation, si minutieuse dans les détails, du corps de TAndréide n'est au poète qu'un noyau autour duquel il agrège le tourbillon solaire de ses justes pensers, nés d'une héroïque audace

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intellectuelle. Et cette audace, chez lui, paraît naturelle, tant il y semble voué. Toute destinée de poète a son mystère. Les Vllliers de l'Isle- Adam ont deux devises : « Va oultre ! » et « La main à l'œuvre ! ». « Va oultre », c'est la parole profonde dictée par Saturne. Va oultre ! va pardelà, va au plus profond des abîmes du Mystère ! « La main à l'œuvre », c'est la parole dictée par Mercure, qui favorise les laborieux ouvriers d'art. Or Villiers a été fidèle singulièrement aux deux devises familiales. Il fut l'un des plus profonds entre les poètes. Il fut un merveilleux et patient ouvrier du Verbe.

Axel est l'œuvre préférée de Villiers, celle en laquelle son audacieux génie a essayé son plus audacieux essor. Est-il destiné à occuper, dans la pensée des hommes, une place à côté des grands chefs-d'œuvre définitifs ? Villiers ne le croyait pas. Sans doute il avait raison de ne pas le croire.

II est dans le monde des Victoires mutilées. Elles ont surgi de quelque crypte ou de quelque fosse, merveilleuses, mais, hélas ! incomplètes. Statues qu'on soupçonne parfaites, qui nous im-

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posent le concept de leur perfection, à l'une il manque un bras ou un pied, à l'autre la tête, à l'autre une aile. Mais telles, elles sont si belles qu'il nous faut un effort, un malaise latent, pour nous apercevoir de ces amputations, La Victoire de Samothrace est décapite'e ; elle a perdu des membres. Ce qui subsiste d'elle est si impérieusement obsédant, qu'en le voyant, nous ne savons que nous laisser envahir par son pouvoir. Il est, dans le monde, des Victoires mutilées. Il est des chefs-d'œuvre qui furent trempés dans l'eau du Styx, mais pas entièrement. Ils restent, comme Achille, vulnérables au talon. La flèche de la critique peut les y atteindre. Achille était le plus complet des héros. Les chefs-d'œuvre vulnérables sont peut-être ceux qui prirent les plus magnifiques élans.

Axel est un chef-d'œuvre inachevé. Depuis la première vision qu'il en perçut jusqu'à sa mort, Tauteur y travailla, le fit passer par différents « états », comme disent les graveurs. Nous n'aurons pas connu le dernier état, l'épreuve défininitive. Villiers voulait modifier toute la dernière partie, changer le dénouement, dont il voyait, avec sa coutumière lucidité, la faiblesse. La mort s'y opposa.

J'ai eu entre les mains le manuscrit A' Axel

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en l'un de ses états, tel qu'il fut publié, en 1886, par la revue la Jeune-France^ dont j'étais alors secrétaire de rédaction. On y constate de sensibles différences avec le dernier état^ celui qui parut en librairie, après la mort de l'auteur. J'aidais alors Villiers dans la correction des épreuves. Ce n'était pas mince besogne. Nous allions à Timprimerie, cachée dans le faubourg Montmartre, au fond d'un étroit passage sur les murailles duquel un oiselier accrochait des centaines de cages pépiantes et chantantes. Nous regardions les oiseaux. Je répétai à Villiers cette parole de maître Janus :

— Oii point de cieux, point d'ailes !

— Hélas ! fit-il, ^ Té/ n^a pas pour théâtre l'espace céleste. C'est un aigle prisonnier dans une cave, mais il s'y démène avec une telle furie, avec un tel fracas d'ailerons, que le bruit percera les épaisses voûtes, et l'on entendra au dehors les clameurs de l'aigle blessé. »

Nous arrivions à l'imprimerie, où les « paquets » nous attendaient « sur le marbre ». Los épreuves étaient surchargées d'un texte nouveau. Souvent, une page entière avait été changée sur épreuve. A peine avais-je vérifié si les corrections d'auteur couvrant la première épreuve d^une claire écriture étaient toutes faites sur la

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seconde, que Villiers s'emparait du feuillet, raturait, écrivait, prononçant à haute voix les belles phrases sonores improvisées là, récitant, mimant, vivant le drame extraordinaire. Et le metteur en pages, les typos et les « typotes », sombres en leurs sarreaux noirs comme Sara de Maupers, s'arrêtaient de fouiller les cassetins pour regarder cet étrange personnage qui proférait des paroles incompréhensibles, mais captivantes comme une incantation. Et quand Villiers s'interrompait, on aurait pu entendre le vol d'une mouche dans l'atelier odorant Tencre grasse.

Depuis ces jours-là, Axel fut remanié constamment. Le texte paru dans la Jeune-France, en 1886, présente de notables différences avec le texte paru plus tard dans Tédition Quantin. Mais le poème, tel que nous le connaissons, n'était, dans la pensée de Tauteur, qu'une ébauche, et il faut le considérer comme inachevé. Ce fut l'angoisse de Villiers de voir la mort venir avant qu'il eût pu terminer son œuvre de prédilection. Il en déplorait le dénouement provisoire, dont l'évidente faiblesse le blessait.

Ce n'est pas par un suicide que peut être donnée au monde la vertu d'un « Signe nouveau ». Le suicide, c'est-à-dire Taveu de l'impuissance à vivre, est par essence stérile. Il ne peut jaillir d'une

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tombe volontaire qu'une fleur vénéneuse. Quoi ! voici deux jeunes gens surhumains par leur générosité native et par leur formation exceptionnelle : Axel d'Auërsperg et Sara de Maupers. Ils ont été^ l'un et l'autre, élus du fond des âges pour une mystérieuse prédestination. Ils ont la beauté, la force, et devant eux s'ouvrent les plus belles avenues qui puissent conduire à l'avenir. Ils ont conquis la puissance conférée par un trésor qui dépasse les limites de la richesse, au point qu'il devient un irrésistible talisman. Plus encore : leur jeunesse possède la clé de la Connaissance parfaite. La jeune fille encerclée dans la règle conventuelle qui concentre les forces de la vie intérieure et mystique, et libre d^ailleurs d'initier son esprit aux arcanes révélés dans les manuscrits des Roses-Croix ; le jeune homme saturé de l'atmosphère quasi-surnaturelle enveloppant le formidable esprit qui l'a élevé, qui l'a nourri, ce maître Janus dont la parole semble venir du cœur même du monde, savent, ou devinent déjà, ce que seuls savent ou devinent les rares et suprêmes génies de l'humanité. Oui, par intuition comme par acquisition, ils savent. Et leur aboutissement serait le suicide vulgaire ! Non, ils savent ou ils pressentent, ces jeunes initiés, où les conduirait la mort volontaire, de l'autre côté de la porte du sépulcre. Sans

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doute, chacun de son côté, ils ont renoncé la vie sublime pour entrer dans le monde passionnel, pour subir la double épreuve de l'or et de l'amour. La passion, dont ils supportent pour la première fois les assauts, les trouble au point de les transporter hors d'eux-mêmes. Doivent-ils donc dépouiller toute force originelle pour devenir immédiatement la proie de la démence ? De tels esprits sont prompts à se ressaisir. Sans doute, comme le déclare Axel, ils ne retrouveront jamais, s'ils survivent, une intensité égale à l'instant de leur rencontre, de leur premier et foudroyant élan d'amour. Mais ne doivent-ils pas accepter de vivre dans le monde passionnel qu'ils ont souhaité ?

Refusons donc, — d'accord avec la volonté de Villiers, — le dénouement d'yl.T^/ tel que nous le connaissons. Nous attendions plus grandiose. Estce parce qu'elle est femme que Sara ne sait offrir à son merveilleux amant que de banales réalisations ? Certains esprits n'ont pas le droit d'énoncer, fût-elle sertie dans le métal d'une admirable éloquence, une banalité. Villiers est de ceux-là. Nous ne sommes nullement surpris de la banalité des conceptions de Victor Hugo. Nous savons que sa fonction est de proférer des lieux communs dans un porte-voix d'or. 11 est des génies dont la mission consiste à magnifier le banal. Mais nous

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nous étonnons quand un parent spirituel de Villiers, Jean-Paul, choit de sa hauteur dans quelque platitude allemande.

La tâche que se proposait Villiers en écrivant Axëi était terrible. Assurément, dans sa pensée, ce poèmô à forme dramatique n'était pas écrit pour la scène. L'auteur ne voulait, à aucun prix, que cette œuvre fut représentée sur un théâtre. 11 me l'affirma plusieurs fois très énergiquement. Les discours de l'archidiacre et les sentences initiatiques de maître Janus sont pour être méditées, non pour être jouées. Pourtant, en 1894, M. Larochelle, qui présidait à la seconde phase du Théâtre-Libre, eut l'idée hardie de monter Axel sur les planches. L'unique représentation donnée à la Gaité fut fort étrange. M. Larochelle jouait le personnage d'Axel ; une jeune fomme qui abandonna peu après la scène, M'""^ Camée, incarna avec intelligence Sara. Mais nous vîmes un maître Janus qui aurait désarmé Villiers. C'était un tragédien delà plus puissante envergure, Emile Raymond, mort plus tard de phtisie et de misère, sans avoir pu jamais conquérir la moindre place où montrer l'éclat de son grand talent. 11 est des destinées d'artistes mystérieusement maléficiées. Raymond comprenait, devinait, sentait, vivait les propos suprêmes du mage. 11 envoûtait la salle du pouvoir de

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ce verbe adamantin. Cette salle se divisait en deux camps. Celase passait aux temps dits « héroïques », au plus ardent moment de ce mouvement littéraire de 1890. Il y avait d'une part une jeunesse vibrante, passionnée^, enivrée de la parole deVilliers. Il y avait, d'autre part, la critique dramatique, une partie de ce petit monde parisien qui, par métier ou par goût, ligure aux répétitions générales, monde composite et bizarre, d'esprit fin, mais routinier, expérimenté, mais ignorant, blasé, mais naïf, monde fait d'élément les plus différemment originaires, conglomérant le cuistre et l'aventurier, le bélître et l'inspiré, le bourgeois et le bohème, le normalien prétentieusement ricaneur et l'ancien chasseur de cercle promu journaliste de fortune. Spectacle amusant que l'ahurissement de ces personnages aux sidérantes phrases imposées par maître Janus. Ils ne savaient que penser. Ils n'osaient même pas s'ennuyer. La magie verbale de Villiers ne leur en laissait pas le loisir. Dehors, ils se secouèrent comme des chiens mouillés, et les articles de critique furent comiques au possible. Au fond, ces gens moyens, médiocres, quelconques, n'avaient pas tort. Ils étaient venus pour assister à un spectacle. On leur avait offert, dans une prose gemmée, des concepts de métaphysique transcendante.

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Oui, Axel demeure Teffort de la plus audacieuse ambition. Je ne vois que les anciens poètes hindous qui aient plongé leur inspiration au gouffre de la me'taphysique occulte avec une audace égale. Mais les poètes des civilisations anciennes avaient des avantages que nous ne connaissons pas. La formation de leur génie s'opérait entre les colonnes du Temple. Certes, comme l'affirme maître Janus, nul n'est initié que par lui-même. Certes toute connaissance d'une certaine profondeur est intransmissible. Certes aucun Maître digne de ce nom ne peut dire autre chose que «je n'instruis pas, j'éveille ». Toutefois, s'ils prétendaient, avant d'écrire leurs pensées et leurs émotions, franchir les cinquante portes de Lumière qui s'ouvrent sur la Gnose, la voie leur était facile. Quand ils voulaient se dynamiser l'âme, le réservoir immense de la Connaissance était à leur portée. Le verbe prophétique s'élaborait en eux, près des sanctuaires surchargés de puissances latentes, avant de s'évader de leurs lèvres. Mais aujourd'hui, quels labeurs déréglés, quels tâtonnements découragés, quelles peines anxieuses sont le lot du poète qui, avant de parler, tend à posséder la certitude ! Car la parole des agnostiques s'inscrit sur le sable. Elle ne contient aucun principe de durée.

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Le poète d'Axel a conquis le trésor de la Connaissance, aussi énorme que ramoncellcmenl d'or et de pierreries que découvre, dans les souterrains du château dAuërsperg, aux yeux un instant éblouis du jeune margrave, le calme poignard de la belle Sara de Maupers. Et ce trésor occulte pèse sur le poème, autant que la présence, cachée jusqu'aux approches du dénouement, du trésor d'or et de gemmes. De lui surgit, comme de terre le bois d'un chêne, la construction de l'œuvre, assurée et solide, et le logique déroulement des événements générant les émotions des personnages. Il semble que l'auteur ait noté les signes que devait sur leurs fronts préalablement graver la main de la destinée. Puis, dans la troisième partie du drame, le Monde occulte^ chaque parole de maître Janus incitant son jeune disciple à choisir la voie surhumaine est lourde de significations profondes. La difficulté terrible, c'était que le métaphysicien n'usurpât pas la place du poète. Il n'est point de grand poète sans certitude métaphysique. Mais dans tout poème, le métaphysicien doit céder le pas au poète. Il doit être près de lui, toujours présent, mais dissimulé. Le langage du vers, maintenu dans des règles de fer^ oblige le métaphysicien à rester dans les dessous, à ne pas monter sur le

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