Figures d'hier et d'aujourd'hui
La génération dont il faisait partie a perdu en lui son orgueil et sa plus pure gloire. Il était pour elle quelque chose de plus que le meilleur, il était comme son cerveau, sa conscience, son lien. Lui disparu, il semble qu'elle se défasse et se disperse. Et très réellement, les lettres françaises ne retrouveront pas de longtemps, pour s'y vouer et les illustrer, un homme pareil, tel que la nature n'en réussit pas un sur plusieurs millions, après des séries d'expériences, d'à peu près et de ratures. Marcel Schwob était complet.
Mais le paiement était terrible. Je crois qu'il n'a jamais cessé de souffrir. Et les pertes de temps considérables auxquelles il fut obligé pour adoucir ou seulement dépayser sa douleur durent lui être plus cruelles encore que les tourments physiques, à lui qui était fait pour ne jamais changer de place et vivre dans une cellule studieuse.
La perfection de son œuvre ne s'en est pas ressentie, certes, mais seulement son abondance. Malgré qu'on en ait
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dit, Marcel Schwob aurait beaucoup produit, s'il en avait eu le temps. Songes qu'il savait tout, et que par conséquent aucune issue ne lui était fermée, aucun obstacle ne pouvait jamais l'arrêter en parlant de quoi que ce fût, en évoquant n'importe quel moment des siècles. Songez aussi que cette érudition inconcevable, au lieu de lui être un fardeau, l'aidait et l'allégeait au contraire dans la marche aisée de son imagination. Examinez enfin son style : il est simple et nu; ce n'est pas lui qui est concentré, — au moyen de ce travail pénible et d'après coup de beaucoup d'écrivains, — ce sont les pensées qui l'ont inspiré, pensées elliptiques et résumatives au suprême degré : chacune suit l'autre, mais entre elles deux, il y a un monde intermédiaire et suggéré. La parole écrite n'a pas l'air d'être troublée de ce travail mental.
Mais comme ce travail et cette pensée n'avaient ni ratures ni reprises et qu'ils se déroulaient dans le cerveau de Marcel Schwob avec une sérénité magnifique, il est donc vrai de dire que la brièveté de son œuvre est regrettable absolument, puisque, considérable, cette œuvre eût été aussi parfaite.
Ce traducteur unique, en définitive, n'aura traduit que Moll Flanders, Francesca de 'Rimini et Hamlet. C'est irréparable, cela. Il aurait pu faire revivre pour nous, avec toutes les nuances et les palpitations du style original,
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l'œuvre entière de Stevenson et de Meredith, scandaleusement ignorée du public. Il ne l'a pas fait. Qui le fera, maintenant, à sa place? Il faut dire qu'il y avait en cet homme étrange une sorte d'ironie dont les formes atteignaient parfois une élégance très particulière. C'est ainsi qu'il passa de longues heures de son existence à lire à quelques amis les pages de ses auteurs préférés (les traduisant aisément au cours de la lecture). Qui sait quel profond plaisir il devait alors éprouver à la pensée que de tels trésors ne perdraient jamais rien de leur prix, en tombant, du fait de la diffusion du livre, dans la circulation des intelligences médiocres?
Sauf un ouvrage sur Villon, inachevé, et un Parnasse satyrique du XVe siècle, toujours à paraître, son œuvre critique ne comprend guère que Spicilège. C'est un livre admirable et qui cependant ne satisfait pas pleinement. L'auteur s'y réserve trop. Il donne, il est vrai, le meilleur et le plus essentiel de sa pensée, mais, toujours à cause de cette élégance farouche, il n'en montre ni les préparations ni les achèvements. L'ellipse ici règne en maîtresse. Trop de choses sont passées sous silence qui, pour Schwob sans doute, étaient déjà banales mais qui pour nous eussent été infiniment substantielles et précieuses. L'étude sur Stevenson, par exemple, est tout à fait extraordinaire, mais elle part de l'hypothèse que le lecteur connaît de Stevenson tout
ce que le critique en sait déjà et que tous deux partent de là pour une promenade de méditations indéfinies. Le procédé est excellent pour les classiques, mais comme Marcel Schwob n'avait de goût réel que pour la beauté inconnue de jadis ou la beauté nouvelle d'aujourd'hui, il en résulte que peu de gens peuvent réellement le suivre. Et c'est d'ailleurs tant mieux. La foule n'est pas faite pour entrer partout.
De tout cela, Spicilege garde une allure d'anthologie que justifie le titre d'ailleurs, et aussi quelque apparence d'un beau jardin semé de statues inachevées, aux inscriptions interrompues.
Mais c'est dans ses contes que Marcel Schwob révèle son âme.
Comment parler de ces chefs-d'œuvre exquis ou terribles que, malgré d'indéniables influences : Poë, Baudelaire, Villiers, on peut égaler à ce que ces grands hommes ont produit de parfait?
Comment dire le charme d'une langue incomparable, tellement souple qu'elle devient celle même des acteurs qui la parlent, au moment précis où ils s'en servent, tellement pure qu'elle est immuable, et tellement animée d'une vie violente qu'on est saisi comme devant une résurrection? Où est le secret de cette fusion de la vie et de l'art qui inquiète les chercheurs et les analystes?
Le secret n'est pas celui du travail, quelque patient qu'on
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le suppose. Il devait être dans l'âme elle-même de Marcel Schwob : c'est dans ce foyer idéal que se fondaient en un alliage subtil et indestructible la pensée du critique, l'imagination du conteur, la science de l'érudit et la passion de l'homme; et le métal sortait pur, que le styliste n'avait plus qu'à ciseler : joyaux de tous les âges.
C'est ce dernier élément, la passion, qui seule importe. Sans lui, les autres sont lettre morte ; privé d'eux, il peut créer des œuvres durables, mais avec eux il les fait éternelles.
Cette passion chez Schwob était la plus multiforme de toutes : la perversité. C'est-à-dire cette souplesse intellectuelle qui peut prendre tous les masques, s'insinuer dans toutes les attitudes, devenir momentanément et à volonté toutes les exaltations de la vertu ou du vice.
Cette passion, qui fait les grands dramaturges et les grands poètes, est une fièvre impersonnelle et sans forme, qui prête son ardeur et sa vie à une foule successive. Marcel Schwob la possédait à un tel point qu'il a pu, sans jamais d'erreur, suggérer les états d'âme les plus particularisés qu'on pouvait choisir : depuis celui d'un poète préraphaélite (Lilitb) jusqu'à celui de la fille d'un bourreau (Fleur de Cinq Pierres). Il entrait, souverain, dans un cerveau d'homme ou de femme, en épousait idées, préjugés, langage, habitudes, voyait par ses yeux les spectacles de
l'époque supposée, sentait littéralement par ses cinq sens et allaitjusqu'au bout de cette hallucination sans jamais livrer par une syllabe de dissonance le secret de son intrusion et de sa ruse.
Les contes du "Roi au Masque d'Or et de Cœur double surtout sont des manifestations merveilleuses de cette impersonnalité dont il faudrait enfin — (à ce propos surtout) — dire que, loin d'être l'absence d'originalité, elle est au contraire l'originalité suprême.
Et d'ailleurs cette originalité-là a toujours, pour l'accompagner, la soutenir, une originalité plus profonde encore, plus particulière. Marcel Schwob livra le secret de la sienne avec Le Livre de Monelle.
Il ne s'agit plus ici des virtuosités de l'érudition ; non, mais quelque chose vit de tout palpitant, de tout frémissant : tout nu et sincère, pervers avec cruauté, chaste avec douleur, et tendre comme l'amour : une âme de petite fille.
Le Livre de Monelle se présente à nous avec une pudeur extraordinaire et un luxe barbare de précautions, de chuchotements préliminaires, de tortueux conseils. Mais après, la préface tombée comme un voile, il se livre : trouble, effaré, câlin. Bargette, Cice, Mandosiane, Usée et la mystérieuse Monelle disent des paroles inoubliables et révélatrices.
Plus je relis ce livre adorable, plus je pense qu'il ne contient ni symboles, ni littérature, malgré les apparences
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volontairement consenties. La vérité vraie et profonde (seulement on ne la dit pas, parce que ce ne serait pas assez « critique »), c'est que Marcel Schwob avait une âme de petit enfant : vivace, instinctive, multiforme, perverse et tendre sur laquelle n'avait jamais pu avoir de prise le formidable et pesant appareil des bibliothèques.
Elle vivait sous cet amoncellement qui ne la gênait point et un jour, prévoyant la fin du corps qu'elle habitait et du cerveau qu'elle animait, avec Monelle, elle parla.
Le 21 octobre 1904, mourait, dans la catastrophe d'Aïn- Sefra, une jeune femme de vingt-sept ans, dont la vie, l'œuvre et la pensée furent également insolites. Peu de personnes s'en émurent, parce que l'attention publique ne se porte guère d'habitude vers les créatures d'élite et que peu lui importe, sur le moment du moins, leur disparition. Mais les amis qu'elle s'était attachés, durant cette courte carrière, lui ont gardé ce culte secret et brûlant qu'inspirent les grandes âmes et qui, gagnant chaque jour un nouvel enthousiasme, s'étend avec lenteur, mais avec une sûreté irrésistible. Je veux parler d'Isabelle Eberhardt, dont M. Victor Barrucand a publié le livre posthume : Bans l'ombre chaude de l'Islam (1).
(1) A ce manuscrit, retrouvé abimé dans les fouilles d'Aïn- Sefra, M. Victor Barrucand fut obligé de collaborer, mais il le fit dans la mesure seule où il était nécessaire d'intituler et de classer des chapitres et de combler des lacunes de texte.
Je ne m'occuperai point ici de ce livre, remarquable d'ailleurs et d'une élévation étrange, mais de la personnalité unique de cette jeune femme dont pas un geste ne fut banal, pas une action commune et qui cependant demeure, à y bien réfléchir, le plus vivant et le plus frappant exemple de la théorie qui combat le préjugé des races : un être représentatif, vraiment.
Fille de père sujet russe musulman et de mère russe chrétienne, Isabelle Eberhardt naquit à Megrin (banlieue de Genève) en 1877. Son père étant mort peu après sa naissance, elle demeura avec son vieux grand-oncle qui l'éleva absolument en garçon. Elle prit ainsi de bonne heure l'habitude du costume masculin et ne le quitta plus qu'en de très rares et très courtes occasions. Il n'entra donc plus tard, lorsqu'elle vécut en Afrique, nulle intention de se déguiser ou de se cacher, dans le choix qu'elle fit du burnous du nomade. Elle échangeait simplement le vêtement du jeune homme européen contre celui du jeune homme arabe.
Elle commença des études médicales, puis les abandonna bientôt, entraînée vers la carrière d'écrivain. A vingt ans, sa mère l'emmena à Bône, et elle y mourut. Isabelle Eberhardt revint à Genève auprès de son grand-oncle afin de remplir auprès de lui son devoir filial. Mais celui-ci mourut peu de
temps après, lui laissant une petite fortune. Alors, seule au monde, éprise d'indépendance, conquise par le radieux souvenir de l'Algérie, elle revint, parcourut à cheval et sans compagnon la Tunisie et l'Est algérien, se mêlant à la vie du peuple et des nomades, portant leur simple costume, curieuse avec intensité de leurs mœurs et de leur pittoresque, mais toujours scrupuleusement respectueuse de leurs secrets et de leur vie personnelle. Nulle indiscrète curiosité chez elle, nul soupçon de reportage. Musulmane, elle vit parmi des Musulmans, s'intéresse à eux comme une sœur à ses frères. Elle en arrive à se faire affilier à leurs confréries, demeurant des semaines entières dans leurs tribus, non pour le plaisir de les observer, mais pour la joie d'être chez elle, de se reposer. Dénuée de toute fierté vaniteuse, elle cause avec tous, s'occupe de tout. Enfin, saisie de la curiosité de retrouver la trace des assassins du Marquis de Mores, elle s'enfonce dans le Sahara Constantinois, jusqu'à Eloued. Après un court voyage en Sardaigne, elle y revient en 1900. Elle y rencontra M. Slimann-Ehnni, alors maréchal des logis de spahis, et l'épousa selon le rite musulman.
C'est alors que commença pour elle, véritablement, l'aventure. Sa vie devint un roman.
Elle ne le voulait guère, car, malgré son amour farouche pour l'indépendance et le nomadisme, elle chérissait le calme et la paix. Mais une fatalité bizarre pèse sur ceux qui
veulent passer dans la vie sans s'y mêler, et ce sont eux, précisément, les contemplateurs et les rêveurs, qu'on accuse de vouloir, protégés par le masque d'une feinte indifférence, introduire partout leur gênante curiosité.
Sitôt qu'on s'aperçut qu'Isabelle Eberhardt, portant un costume d'homme et un nom d'homme (Si-Mahmoud), se promenait si souvent dans le Sud, on commença à lui prêter toutes sortes d'intentions d'espionnage. Et dès lors il n'est pas de tracasseries administratives que les bureaux arabes ne lui firent subir, jusqu'à lui refuser enfin l'autorisation de consacrer son mariage religieux par une union civile. Sur cette inoffensive voyageuse, errant dans le désert à la fois avec la curiosité nerveuse de l'artiste et avec l'ingénuité de qui veut approcher le plus près possible des plus simples des âmes humaines, sur cette douce et cette pacifique, les bruits les plus malveillants commencèrent à circuler. Le journalisme s'en empara pour les grossir encore et en très peu de temps ses ennemis (que d'ailleurs elle ignorait) eurent fait d'elle une manière de folle dangereuse et bizarre, vaguement agitatrice, bref une gêneuse.
Nous nous faisons difficilement une idée en France de l'organisation primitive incontrôlée qui est en vigueur dans ces districts du Sud Algérien. Elle est terrible. Tout ce qui n'est pas sujet français peut subir les mesures les plus arbitraires et les plus injustes sans recours possible. Ajoutes à cela que
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la moindre démarche qui sort du train-train ordinaire de la petite vie provinciale y apparaît tout de suite monstrueuse et vous comprendrez facilement que les allures libres d'Isabelle Eberhardt, son costume masculin, son affiliation aux confréries musulmanes, ses longues causeries avec les nomades, les chameliers, les gens du peuple et enfin son air d'ignorance suprême (considéré comme un insultant mépris) des bruits qui couraient sur elle durent très vite faire dégénérer la suspicion en malveillance et la malveillance en haine.
Il ne fallut donc pas plus qu'une conversation surprise par un Arabe un peu fanatique et peut-être d'une secte hostile, conversation où l'on dût exprimer le plaisir qui aurait soulagé toutes les inquiétudes si elle pouvait enfin s'en aller, pour que cet homme, croyant rendre service aux autorités, tentât d'assassiner la jeune femme. C'était en janvier 1901. Il ne réussit d'ailleurs qu'à la blesser et on ne put jamais obtenir de lui le moindre éclaircissement sur les motifs de sa conduite. On fut bien obligé de poursuivre l'instruction, mais une fois l'affaire terminée, comme on en avait plus qu'assez et qu'on craignait peut-être quelque révélation compromettante, on obtint contre elle un arrêté d'expulsion (il y avait alors un intérim du Gouvernement) et sans pouvoir ni protester, ni s'expliquer, elle fut obligée de quitter le territoire algérien.
Elle vécut à Marseille et y connut une telle misère qu'elle
fut obligée de s'employer aux travaux du port, avec les portefaix italiens. .Malgré la faiblesse qui lui demeurait de sa blessure récente, elle travaillait comme un garçon, mangeant son pain sur les tonneaux du quai de la Joliette et « fumant des feuilles de platane », comme elle dit dans une de ses lettres, parce qu'elle n'avait plus de tabac.
Son mari, ayant permuté au 9me hussards, vint la rejoindre. Après enquête et sans difficulté, l'autorisation leur fut donnée du mariage civil. Comme femme de sujet français, Isabelle Eberhardt pouvait alors rentrer sur le territoire algérien dont on avait eu le droit de la chasser comme sujette russe. C'est ce qu'elle fit, sitôt le rengagement de son mari expiré. M. Slimann-Ehnni fut nommé khodja (secrétaireinterprète) à la commune mixte de Ténès. Je passe sur les persécutions et les intrigues dont elle souffrit dans cette petite ville, qu'elle quitta bientôt pour de nouveaux voyages, en compagnie de quelques amis dévoués qu'elle s'était acquis. Entre-temps, elle avait publié à VAkhbar un roman : Trimardeur, composé avec ses souvenirs de Marseille, et Sud-Oranais et elle avait donné à la Dépêche algérienne une série de nouvelles réalistes et simples sur les gens du bled, mais où la profonde connaissance qu'elle avait des moindres détails de leurs mœurs et la pitié qu'elle éprouvait pour la misère de leur vie lui fit aisément atteindre le charme et l'émotion juste.
Hélas! elle ne put jouir longtemps de cette tranquillité dans l'indépendance; car, deux ans après son retour, sa maison entraînée dans le débordement des eaux, elle mourut à Aïn-Sefra. On retrouva son corps dans les décombres et on la fit inhumer au cimetière musulman où elle repose aujourd'hui.
Telle est, sèchement racontée, une des vies les plus riches d'émotion qui se puissent lire. En voilà les cimes principales et les repères chronologiques. Mais, ce qu'il importe de dire, c'est l'existence intérieure, l'évolution morale, chez cette femme unique et dont tous ceux qui l'ont approchée avec quelque sympathie, s'accordent à dire qu'elle n'était tout entière que générosité et noblesse.
On peut y retrouver quatre phases assez nettement distinctes : son adolescence, ses premiers voyages, son exil et enfin son retour aux pays aimés, jusqu'à sa mort.
De quatorze à vingt ans, elle est l'enfant studieuse et rêveuse qui, penchée sur tous les livres, y apprend avec une surprenante rapidité une foule de choses. Mais elle les apprend avec goût. Elle sait écrire le russe, le français, l'allemand, l'arabe, et se tient au courant du mouvement des idées. Semblable en ce point à son illustre compatriote, Marie Baskirstcheff, avec qui nous aurons parfois l'occasion
de la comparer, elle a ce goût de la discussion idéologique, allié à la pudeur d'un esprit qui ne veut pas révéler son nom. Elle entretient des correspondances littéraires, mais sous des pseudonymes variés : Mahmoud-Saadi, Nicolas Podolenski, etc.
Sa formation intellectuelle n'est pas sensiblement différente de celle de beaucoup d'étudiantes russes, à la fois chastes et d'une absolue hardiesse cérébrale, ayant la soif de connaître et le plus tôt possible, le plus de choses possible. Mais ce qui modifia tout à fait chez elle les résultats habituels à ces sortes d'éducation trop abstraites, c'est la manière dont se développa, parallèlement, sa sensibilité.
Marie Baskirstcheff aima la solitude, mais bien platoniquement, puisqu'elle vécut dans un salon perpétuel, ayant besoin du choc verbal des idées étrangères pour communiquer aux siennes de la force et de la vie. Elle aima le renoncement et les exercices d'ascétisme, mais bien littérairement, puisqu'elle fut riche et comblée. Enfin, n'ayant jamais pris contact que par l intermédiaire des conversations et des livres avec les choses de la vie réelle, elle demeura cosmopolite intellectuelle, à toutes les phases de son existence.
Rien de tel chez Isabelle Eberhardt, dont l'enfance connut véritablement la solitude et la vie très simple, sinon pauvre. En outre, elle était musulmane de religion, dès sa naissance, et elle le resta toute sa vie, même lorque sa réflexion et sa
rêverie eurent déformé jusqu'aux proportions d'un panthéisme attendri l'exclusif monothéisme du Mahométan. L'influence de ce culte méditatif ne peut que donner plus de force encore à ces facultés rares et précieuses qui font de l'âme slave la meilleure et la plus pitoyable des âmes.
Isabelle Eberhardt est bien plus intéressante par ce qu'elle pensa toute seule que par ce qu'elle apprit des autres. On ne sait pas exactement la conception qu'à cette époque elle se formait de la vie et des moyens de vivre et je ne pense pas que ses correspondants eux-mêmes en aient obtenu de bien caractéristiques révélations. Mais ce devait être déjà une vision aussi loin du faux attendrissement de la faiblesse que des conclusions du scepticisme désenchanté.
Elle peut maintenant sortir de sa chambre d'études : le contact qu'elle va prendre de la vie réelle mettra en valeur une sensibilité parfaite, et qu'une plus longue solitude aurait peut-être altérée ou détruite.
Elle sort et c'est un éblouissement. Déjà, un premier voyage, très court, l'a initiée aux beautés du seuil. Mais ce n'est point le seuil, banal et foulé par tous les pas, qu'elle veut connaître, c'est la nef et le sanctuaire, le Sud mystérieux et magnétique. Elle s'y précipite avec avidité, pénétrant jusqu'au Sahara.
Elle est la proie d'un véritable vertige, et ne veut goûter ni repos, ni trêve. Je ne pense pas que dans ces premières
courses ardentes, elle ait eu le loisir de songer profondément à soi-même. Les rêveries sur le divin, les réflexions profondes sur l'amour, la sympathie pénétrante envers les nomades et les indigènes, sont pour plus tard, à l'époque du retour. Pour l'instant, c'est surtout une artiste et une curieuse, émue sans doute, mais davantage intéressée, captivée par le décor. Elle dut ainsi accumuler, fiévreusement, dans le coffret précieux de la mémoire, des trésors confus, pour les contempler doucement, longuement, aux jours prochains du repos.
C'est pourquoi je n'insiste pas trop sur cette période, d'ailleurs assez courte. Le déplacement continuel est à la vie ce que l'éclectisme est à l'intelligence. Il ne prouve rien et n'est pas un signe de force. C'est une démarche pour ainsi dire trop brutale. Rien ne vaut, pour bien prendre conscience d'une grande vérité morale ou ethnologique, la fixation, tout au moins relative. Connaître quelques sites, quelques peuples, quelques mœurs est plus utile pour en saisir les rapports et les analogies profondes, qu'en voir passer des centaines, vertigineux et brouillés devant l'esprit. Personne n'est plus victime du préjugé des races que les voyageurs pressés.
J'ai hâte d'arriver à cette époque critique où, le malheur s'acharnant sur elle, Isabelle Eberhardt devint vraiment supérieure. La tracasserie administrative dégénérant en perse-
cution, l'agression d'un fanatique, l'exil, la misère atroce, le travail manuel et surmenant : de cette série d'épreuves elle eut à sortir victorieuse. Toute autre qu'elle eût succombé et surtout, désastre pire, se fût aigrie pour toujours. Mais voilà précisément ce qui fait la force et la beauté de l'âme slave. Jamais Isabelle Eberhardt n'eut un mot de haine ou même de mépris. Elle passait, indifférente, tellement loin au-dessus de ces misères qu'elle ne pouvait avoir nulle rancune contre ceux qui les lui avaient suscitées.
La voici sous le costume du portefaix italien, déchargeant les navires des quais de la Joliette. Je l'ai peut-être croisée, sans la connaître, elle, dont ses camarades de labeur ignoraient même qu'elle fût une femme. Elle accepte cette dure existence, non seulement avec résignation, mais encore avec une gaieté jeune et noble, et les pires instants ne découragent pas chez elle cette insatiable curiosité des paysages et des âmes.
Pourtant, elle aime le Sud. Elle ne vit que pour le revoir. Mais tout en elle était noble et digne. Elle pouvait et savait attendre.
On peut dire qu'elle a été une des incarnations les plus suaves de la pitié russe ; elle s'est toujours tenue à l'écart des rêveries de la démagogie et de l'anarchisme. Mais elle eut au suprême degré, — ce qui est bien mieux, — cette compréhension des délicatesses morales du pauvre, du faible
et du sacrifié, malgré leurs inévitables tares, qui rend si touchante l'œuvre d'un Dostoïevsky ou d'un Tolstoï, et surtout cette merveilleuse pureté d'intention (je ne trouve pas d'autre mot) qui permet de passer ingénu, dans les pires milieux, sans jamais y perdre ni l'indulgence, ni la conscience subtile et infaillible de la place où se trouve le vrai bien et le mal véritable, en dépit de toutes les apparences sociales.
Pensant à Isabelle Eberhardt, j'évoque l'ombre du prince Muichkine, l'inoubliable héros de L'Idiot. Comme lui dans les salons, les rues et les bouges de Pétersbourg, elle sur les quais de Marseille, les chemins du désert, dans les gourbis des gueux et les zaouïas opulentes, elle passe; elle comprend tout avec la finesse du cœur, elle rêve, s'attendrit et pardonne. Préférant la nature vide et simple aux foules humaines, cependant, lorsqu'elle est au milieu des foules, elle cherche toujours à saisir le moins vil motif de leurs actions apparemment viles. Quand elle lutte contre les lenteurs de l'instruction de son procès, elle n'insiste que pour savoir la vérité. Mais la personne de l'assassin l'irrite si peu qu'à sa condamnation elle intercède et demande pour lui l'indulgence du Conseil de guerre.
Elle est de ces âmes exquises qui combattent parfois avec les armes de la ruse le mal universel de la force et qui d'ailleurs, visant le bien, quels que soient les moyens em-
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ployés, l'atteignent avec la magnétique précision de l'instinct.
Les amis, enthousiastes, qu'elle se fit en Algérie sont unanimes à reconnaître en Isabelle Eberhardt la présence de cette faculté incomparable, presque inconnue de l'Européen occidental, à cause sans doute de la culture classique, abstraite et humaniste, et probablement davantage par suite de l'empreinte tenace marquée sur son esprit par l'habitude héréditaire de l'ironie.
Cette faculté, ce don qui explique toute la vie d'Isabelle Eberhardt est-il exclusivement russe? Je ne le pense pas. Il nous fait l'effet d'être le propre de la race slave parce que nous ne l'avons guère rencontré que dans les chefs-d'œuvre des écrivains slaves. Il semble que nous soyons ici les dupes d'une illusion littéraire. L'ingénuité, la pureté d'intention, l'absence d'ironie sont des qualités universelles, au-dessus et loin des races et qu'on rencontre dans les masses de tous les pays, là où n'a point encore pénétré, jusqu'à faire partie de l'organisme mental, le doute, l'esprit d'analyse et la lassitude sceptique. Le peuple, partout, est ingénu. Seulement, chez certaines nations très avancées, les habitudes intellectuelles de l'aristocratie, puis de la bourgeoisie, c'est-à-dire des castes artificielles, se sont lentement infiltrées jusque dans la foule simple de la plèbe. C'est ainsi qu'un homme du peuple en France ou en Italie (et encore d'un certain peuple)
paraît aussi averti qu'un bourgeois. Mais cela même devient de moins en moins perceptible au fur et à mesure que l'on marche vers l'Est et la race slave, restée très primitive, s'est conservée, à ce point de vue, plus humaine que toutes les autres races.
En dernière analyse, il y a un fonds commun de l'humanité (dont la portion slave est plus violemment représentative) qui la porte à considérer la vie avec sagesse et bonté, à réprouver la malice à l'égal du meurtre, à excuser la défaillance, à comprendre toutes choses sans révolte et sans amertume. Chez toutes les nations le peuple est plus spécialement nanti de cette sagesse et paré de cette résignation, mais les élites elles-mêmes en gardent, sinon la pratique, du moins le souvenir et la notion.
Devant ces caractères universels, que sont les divergences superficielles des races ? Elles apparaissent au moins pacifiste des hommes plutôt des prétextes de guerre et de malentendus politiques que des séparations sérieuses et profondes. Réelles certes, mais moins importantes qu'on ne s'ingénie à les maintenir, et, avec quelque bonne foi, facilement réductibles.
Enfin Isabelle Eberhardt, en ayant fini avec l'ostracisme, peut revenir aux pays aimés. Mûrie par le malheur, mélan-
colique sans doute, mais calme et douce, elle revoit le Sud tant désiré. Le Maroc l'attire. Elle le visite.
Quoique errante, elle est enfin fixée. Ce n'est plus une voyageuse cosmopolite, c'est déjà beaucoup moins l'artiste éprise du pittoresque, c'est une Musulmane méditative qui, de tribu en tribu, promène une rêverie toujours pareille: l'amour de l'infini, une pitié universelle et la nostalgie inséparable de toute grande âme. Cette Russe n'est jamais étrangère au milieu de toutes ces peuplades du désert.
Il existe, en effet, une singulière analogie entre l'Oriental et le Slave. Tous deux, loin de la civilisation mécanique, comprennent la vie simple et la méditation, tous deux ont une âme religieuse, pleine d'attendrissement en face du faible, du mendiant, du désespéré et du fou, tous deux écoutent sans mépris la voix de leurs velléités, tous deux respectent en leurs instincts et en leurs rêves les manifestations mystérieuses d'un au-delà plus fort que notre volonté : tous deux sont fatalistes. L'obstacle seul d'un dogme s'élève entre ces deux races : il n'existait pas pour Isabelle Eberhardt.
La voilà donc arrivée au terme de sa carrière. Cette déracinée s'est enracinée à nouveau. Tandis qu'une Marie Baskirstcheff, ayant quitté la Russie, ne put jamais, que par un artifice de l'intelligence, comprendre la race française, Isabelle Eberhardt, épousant la mentalité d'un certain peuple,
le plus simple et pour ainsi dire le plus végétatif de la terre, prit contact avec la mentalité du peuple universel. Dépouillée de toutes les défenses du soi-disant civilisé, renonçant jusqu'aux apparences même de son sexe, elle marcha dans la vie, ne voulant garder que sa bonne foi, sa sympathie toujours prête, son intelligence des mobiles du cœur et son évangélique bonté. En renouant avec la nature, elle était plus près que jamais de ce caractère commun à toutes les races du monde, et qui est tel que, quand on l'a une fois compris, on s'étonne qu'il y ai* des haines entre elles, et des préjugés. Allant toujours du simple au plus simple, si elle en arrive à n'aimer plus que la voix des choses et l'espace des déserts, cette contemplation n'est pour elle qu'un détour qui la ramène à plus de tendresse humaine.
Sans méconnaître la part de la culture et de l'intelligence dans l'organisation d'une lutte contre le préjugé des races, il faut bien avouer que le plus efficace des rôles est dévolu au sentiment.
C'est par une éducation du sentiment qu'on arrivera à faire comprendre aux peuples la vanité de leurs raisons de se haïr. Tout ce qui, dans les différenciations des races, est dû au climat et à la structure du sol durera (ce serait un rêve d'imaginer le contraire), mais tout ce qui ne résulte que d'une scission d'un groupe ethnique, à un moment donné de l'histoire, peut être lentement détruit par une patiente étude
des analogies plus véritablement profondes. Les misérables combinaisons de la politique sont bien fragiles en comparaison du puissant jaillissement d'instincts, de passions, de générosité et de désintéressement qui soulève, partout où des hommes existent, leur volonté partout la même.
Il aurait fallu parler d'Isabelle Eberhardt avec des paroles de légèreté et de flamme. Que de choses j'ai dû oublier, que de détails touchants et sublimes dans le merveilleux roman de cette vie de fier sacrifice ! Mais aujourd'hui je n'ai voulu retenir que l'exemple qu'elle apporte, difficile à suivre sans doute, — car il demande avant tout une égale grandeur d'âme et une semblable simplicité, — mais qui demeure un modèle et qu'on peut imiter de loin.
Pour mieux s'approcher des races, Isabelle Eberhardt abdiqua la sienne, elle comprit que toutes ces différences si importantes aux yeux des ethnologistes peuvent tomber comme des vêtements et qu'il ne reste, au fond, que l'homme, l'homme qu'aucune logique n'interdit de désirer, plus tard, meilleur :
« Ce que tant de rêveurs ont cherché, dit-elle, des simples l'ont trouvé. Par delà la science et le progrès des siècles, sous les rideaux levés de l'avenir, je vois passer l'homme
futur... Et je comprends aussi qu'on puisse finir dans la paix et le silence de quelque zaouïa du Sud, finir en extase, sans regrets ni désir, en face des horizons splen~ dides. »