UN LYRIQUE DE L ANALYSE IQJ
on comprendra peut-être l'attrait si je décris la manière dont il semble que Meredith développait sa pensée :
On voit d'abord la trame de l'histoire. Ce sont des histoires ni plus ni moins étranges que celles racontées par tous les romanciers; cette trame est tissée avec un soin de réaliste ingénieux et sensible : le plus difficile et le moins subtil des lecteurs français n'y trouverait rien à redire car il y rencontrerait les qualités, dirai-je officielles, qu'on nous attribue : la clarté, la finesse, l'ordre, le pathétique, l'exactitude dans les caractères, les décors et les détails de mœurs.
Cependant, au-dessous de cette trame et qu'on dirait transparente, en court une seconde qui la soutient, l'accompagne, la complète et lui donne comme sa profondeur et sa solidité. On en offrirait une image plus juste encore en la comparant à ce commentaire muet que nous faisons d'un texte lorsque nous le lisons : nous le lisons toujours entre les lignes, c'est-à-dire que nous créons, au fur et à mesure, une sorte d'atmosphère autour des phrases qui nous sont proposées et qui leur donne un sens second plus vivant, plus réel, plus en rapport avec nous-mêmes.
Eh bien ! George Meredith fait lui-même ce travail subtil et continuel. Il fait courir autour des événements de son intrigue le commentaire sans fin de sa propre pensée. Il interprète toute chose avec son esprit personnel. Mais cette interprétation que tout écrivain d'analyse tente plus ou
Iû8 FIGURES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
moins de faire à certains moments, Meredith l'accomplit avec une constance, une maîtrise et surtout une richesse d'imagination qui le rendent unique. Tantôt c'est un politique et un réaliste qui juge avec une froideur de connaisseur d'hommes les actions de ses héros, tantôt c'est un psychologue aigu comme Paul Hervieu ou étrange comme Duranty qui explique, commente, analyse les velléités les plus ténues, les plus insaisissables de ses capricieuses femmes, tantôt c'est un poète qui élève sa voix souveraine et plane au-dessus de l'intrigue, et ce poète a cent attitudes et cent masques : il ricane comme Henri Heine, il s'attendrit comme Musset, il est élégiaque comme Lamartine et plein de grands rêves comme Baudelaire.
Vous vous rendes compte de quelle admirable manière Meredith a renouvelé le roman contemporain. Le vieux procédé de l'introspection, qui entre les mains d'un simple psychologue apparaît si faux, si froid, si antiartistique, George Meredith, parce qu'il était un poète, en a fait quelque chose de méconnaissable, et lui donne une portée, une puissance insoupçonnées...
Il a vaincu, grâce à son génie, cette difficulté (qui semblait avoir quelque chose d'une antinomie) de suggérer par un autre moyen que la présentation des faits. Et c'est justement en commentant les faits qu'il nous en fait paraître le sens et la force.