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L'ISOLE

Jean Moréas offrit un haut exemple aux générations littéraires. Sa vie fut noble et digne, fière, sans compromissions. Il vécut comme devrait vivre tout artiste et tout poète : il ne fut jamais un « homme de lettres ».

Il ne savait même pas ce que c'est qu'une intrigue. Son orgueil tranquille, naïf et délicieux, attendait l'hommage et ne s'en étonnait point. Rien ne pouvait atteindre sa sérénité antique. Quels que fussent ses succès, il leur demeurait supérieur. Et cela, c'est très rare aujourd'hui, où la moindre adulation étourdit un artiste et souvent le dévoie.

Je crois que ce qu'on a le plus admiré (parce que précisément notre époque est fort troublée et inquiète), c'est cette rectitude paisible. Jean Moréas fit son œuvre absolument comme si rien n'existait autour de lui. Il l'aurait faite telle il y a cent ans, ou dans deux cents ans, dans n'importe quel état de la société, père de vingt enfants ou célibataire. Le monde extérieur, moral ou physique, n'avait pour lui aucune

espèce de réalité. C'était un Grec venu à Paris, qu'il considérait comme une manière d'Athènes pour modernes, et sans s'occuper de rien ni de personne, en marge de tous les soucis contemporains, sans jamais se livrer non plus luimême, il fit sur des sujets classiques des vers de plus en plus classiques, toute sa vie, avec une impassibilité auprès de laquelle celle des Parnassiens semble un enfantillage.

Une telle attitude est d'un sage, indiscutablement, elle est même d'un artiste pour peu que vous donniez encore ce nom à un homme pour qui la forme seule est importante, mais elle n'est pas d'un poète. Un poète ne peut pas rester froid. Un poète doit livrer en lui passage au flot des images et des analogies. Le fait de versifier ne doit pas être pour lui autre chose qu'un moyen, à perfectionner d'ailleurs, mais dans un sens personnel.

C'était le droit de Jean Moréas de préférer le vers classique à tout autre, mais son erreur était de n'y vouloir introduire aucune vibration qui fût sienne. Il rêvait pour son instrument une perfection de seconde main, il voulait faire penser aux poètes de la Pléiade. Mais les poètes de la Pléiade étaient déjà des copistes de l'antiquité. Le reflet d'un reflet n'est tout de même pas une image.

Encore s'il ne s'agissait que de technique, on se dirait : Chacun se sert de l'instrument qu'il veut, même s'il le prend des mains d'un maître du passé. Mais l'idéal de Moréas n'était

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pas non plus de chanter des choses nouvelles. Il en avait horreur. Dans ses Stances (son œuvre la plus émue), vous ne trouverez rien qu'une certaine désespérance stoïque et élégamment dite, avec des images qui sont plutôt des accessoires classiques de poésie, et où jamais ne se découvre ni la vibration d'une musique, ni l'émotion d'un cœur d'homme.

Dix vers de Laforgue les valent toutes, — à tous les points de vue possible.

Dans ces conditions, serait-on tenté d'objecter, d'où vient la popularité dont il jouissait auprès de la jeunesse? Car vous pouvez lire tous les journaux : aucun qui ne relate cette popularité, aucun qui ne traite Moréas de grand poète.

Il y a plusieurs raisons. D'abord la claire et tranquille noblesse de sa vie personnelle. Un homme de qui pendant trente ans on ne peut pas dire qu'il ait commis la plus petite vilenie impose aux plus blasés. Puis son indifférence magnifique envers toutes les tentatives faites autour de lui ne pouvait, s'adressant à tout le monde, froisser qui que ce fût. Il n'avait donc ni calomniateurs, ni ennemis. Le caractère impersonnel de son œuvre n'appelait ni l'improbation, ni l'approbation. Aucune autre œuvre ne s'en trouvait ni infirmée, ni confirmée. Il y avait par conséquent des chances pour qu'elle réunît dans une sorte d'entente neutre et négative les suffrages de ces féroces et vaniteux écrivains qu'on appelle les poètes modernes.

Mais la raison profonde, essentielle, c'est que les Français n'ont pas le sens de la vraie poésie. Et je crois bien qu'ils ne l'auront jamais. Ils appellent grands poètes les grands rhéteurs : on ne les fera jamais sortir de là. Le gros public admire M. Rostand, qui versifie avec les apparences de la perfection des sentiments banals et gentils. Le public d'élite admirait Jean Moréas, qui fit des vers parfaits et froids sur des sentiments nobles et froids, en lui donnant en outre le plaisir, raffiné, d'une reconstitution archaïque. Mais, vulgaire ou distingué, le public français ne va pas d'instinct vers la poésie. Il va vers l'éloquence.

Il est dommage qu'une pudeur excessive ait interdit à Jean Moréas de chanter les émotions profondes de sa propre vie. Il eût fait d'immortelles choses, car cette vie de héros qui s'acheva en martyre fut son plus beau et son plus grand poème, — son œuvre vraie.

Des Poètes

L'IMAGINIFIQUE

On l'appelait autrefois, aux temps héroïques du symbolisme, Saint-Pol-Roux le Magnifique. Et il paraît qu'il méritait bien ce surnom, tant à cause de ta splendeur de ses costumes que par la beauté truculente de ses discours. Aujourd'hui, je le nommerais volontiers Saint-Pol-Roux l'Imaginifique, du surnom que Gabriele d'Annunzio donne au héros du Feu, et que je trouve que l'auteur de la Dame à la Faux mérite mieux.

Illustre alors dans les cénacles, mais pour des raisons moins directement artistiques, M. Saint-Pol-Roux a vu, depuis, passer devant lui bien des gloires et toute une génération. Mais peu lui importe : il a gardé pour lui l'estime de ses pairs et leur fidèle admiration, et d'ailleurs les succès de librairie ne sont pas nécessaires à ceux qui vivent avec leurs rêves.

Cette célébrité est le paiement terrestre, et matériel, de

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ceux que leur pensée, trop pauvre et trop faible, ne saurait contenter. Il leur faut bien quelque chose, n'est-ce pas, et la réclame a été instituée pour leur seul usage et leur légitime consolation à l'ingrat métier d'artiste.

Combien plus noble est, dans la solitude, la rêverie d'un grand poète !

Je trouve non seulement que M. Saint-Pol-Roux est un grand poète, mais encore qu'il mène la vie réelle, souhaitable, naturelle du grand poète.

Après avoir quitté Paris, il se réfugia à Roscanvel, puis à Camaret, en plein Finistère. Il y vit avec sa femme, ses enfants, au milieu d'une nature qu'il adore, parmi des paysans et des pêcheurs dont il aime et comprend l'âme fruste et simple.

Certainement, il ne s'éloignera plus jamais de cette retraite. Elle lui suffit.

Tous ceux qui ont eu le plaisir de l'approcher sont unanimes à reconnaître la noblesse de son caractère, le charme de sa conversation, la bonté de son cœur. Croyez bien que ces trois qualités foncières de Vhonnête homme ont entre elles un étroit rapport. Il me plaît de penser qu'à leur origine préside une imagination riche, complète et nuancée, un cerveau parfait. De là où nulle pensée médiocre ne saurait pénétrer, il est plus que probable qu'un sentiment mesquin sera toujours exclu.

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Lisez son œuvre : vous y rencontrerez un optimisme sans naïveté, preuve d'une âme qui a su certes voir le mal mais ne lui a pas laissé d'importance, tout occupée qu'elle était à voir fleurir sous ses pas l'éclosion magique, incessante, fourmillante des Images.

Dès lors s'explique admirablement sa conduite. La vie de Paris, le journalisme, les succès mondains, la réclame n'ont rien à voir avec les préoccupations d'un poète pour qui l'univers n'est qu'un système merveilleux de symboles et de correspondances. Outre que, dans ce cas, le plus petit coin de la terre est un champ indéfini de visions et d'expériences, la nature avec ses paysages est plus propice à la culture de la précieuse faculté qu'une capitale artificielle, pleine de gens pressés et dont le langage a perdu contact avec les vérités primordiales et le sens du réel.

Saint-Pol-Roux prit le parti de tous les grands poètes : il s'exila.

Il peut, à tous les points de vue, se passer de ses contemporains : c'est une supériorité énorme. Il n'a besoin ni de leur argent, ni de leur approbation, ni de leur présence ; il est vis-à-vis d'eux dans un état d'indépendance absolue. Il peut, si cela lui plaît, et sans que personne le taxe de coupable silence ou de paresse, rester un an sans écrire, perdu dans ce que Baudelaire appelait les

Infinis bercements du loisir embaumé

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et où le cerveau, secrètement enrichi chaque jour par les sources de la méditation et de la rêverie, se prépare à de nouvelles œuvres. Et il peut, ensuite, écrire le livre qu'il a voulu, rutilant, délicat, enluminé, bizarre, compliqué et enfantin, le livre qu'il ne peut pas ne pas écrire, qui sort de lui comme un cri, comme un aveu, comme une confidence nocturne, le livre de son cœur, de sa folie et de son âme, sans que personne ait à y objecter les restrictions de la critique banale.

Car qui pourrait critiquer une telle œuvre? Elle passe à cent coudées au-dessus des préoccupations modernes, des méthodes, des sociologies, de tout le fatras moraliste dont nous avons les gazettes encombrées. Elle ne traite que des rapports qu'ont entre elles les choses de l'univers sensible et c'est pourquoi, ainsi éternelle, elle paraît neuve et étrange. Que dis-je, elle paraît décadente.

Car rien ne ressemble tant, — au tout premier abord, — à une littérature décadente qu'une littérature ingénue, et il faut un coup d'œil assez exercé pour reconnaître une page naïve et sincère d'avec sa parodie syntaxique, abstraite.

Maintenant, dire ce que sont les images de M. Saint-Pol- Roux, voilà qui est plus difficile, et c'est là l'essentiel.

Je les crois si malaisées à expliquer à cause précisément de leur profonde simplicité. Elles sont nues, naturelles, immédiates, elles viennent à la bouche du poète

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aussi naturellement qu'à la nôtre les phrases toutes faites et les expressions inexpressives. Lorsqu'elles enclosent en elles plusieurs analogies, cette condensation n'est jamais due à une recherche littéraire mais bien au fait pur et simple du génie, je veux dire à cette vertigineuse rapidité de l'imagination qui fait en quelques secondes le chemin et la conquête d'un mois de raisonnements et de déductions. Toujours, sans doute, une idée préside à chacun de ces poèmes intenses, mais une de ces idées faciles, populaires presque malgré leur noblesse et qu'on ne peut taxer ni de complexes, ni d'intellectuelles.

Cette belle série des Reposoirs de la Procession reste un recueil exquis, savoureux et qui justifie merveilleusement ce titre à la fois imaginé et mystérieux, théâtral et religieux.

Je veux citer ici, pour donner un exemple de ces images si particulières, une partie de VAutopsie de la Vieille Fille, un joyau. Des carabins narquois dissèquent une vieille fille et... et... voici :

« Ses pieds dévoilèrent des pèlerinages vers la naïve colline où la Firmamentale inspira, sous le sceau de son orteil fugitif, un bouquet d'eau consolatrice. La caresse fréquente et capricante d'un rosaire et divers touchers d'objets bénis émanèrent des Mains.

» En ses Narines furent prises des senteurs d'encens,

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d'aubépines, de cierges, d'herbes sépulchrales, d'os précieux enfouis dans les cercueils de verre.

w Derrière ses Dents pures, on trouva des senteurs d'hosties, de poissons à chair blanche, d'œufs, ainsi que l'abstinence de vins et friandises.

« Les deux Yeux produisirent, sous forme de banderoles diaphanes, des regards exprimant les cérémonies aux chasubles arcencélestes, des processions aux bannières laudatives et telles visions miséricordieuses où florissent une Vierge avec des lys, un saint Pierre avec des clefs, un Poupon grandiose emmaillotté dans l'haleine d'un âne.

» Les Oreilles livrèrent maints sonores lingots d'angelus, de préceptes en chaire, d'orgues et de louanges ; mais aussi, lointainement, comme à peine écoutés, ces mots jà vieux de cinquante ans, mots las! inutiles d'un fier pâtre qui passe, nubile, sous l'innocente et candide fenêtre, un matin : « Madelon-Madeleine, humblement je vous aime; prenez le pâtre et ses moutons, si vous m'aimez comme je t'aime. »

« Afin d'aller jusques au Cœur — fut déclose la poitrine tant grignotée par les quenottes du cilice.

» Il en jaillit un parfum de presbytère.

» Puis le Cœur apparut, transpercé de sept glaives comme Celui de la Dolorosa.

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» Alors on s'agenouilla révérencieusement parmi les pipes tombées des mâchoires, — et trois signes de croix, faits par les trois mains rouges sur les trois tabliers blancs, ressuscitèrent vaguement trois Chevaliers de Malte. »

Comme l'éclat d'un miroir brisé reflète les totales visions que gardait le miroir entier, un passage seulement de ce poète donne une idée de l'ensemble. Son œuvre est fraîche et vive comme un rêve d'enfant, riche comme une enluminure de missel et archaïque comme elle, et aussi précieuse et raffinée. La qualité des mots, leur choix, leur groupement révèle un artiste au goût très sûr encore qu'audacieux. C'est un écrivain de premier ordre, une sorte de Monticelli de notre littérature, ignoré (ô merveille!) des snobs, mais passionnément suivi par les meilleurs esprits de notre temps.

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