‹ Figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 22 sur 31 · PIERRE MILLE · texte numérisé non relu

PIERRE MILLE

Je ne sais presque rien de sa vie au point de vue des événements, sinon qu'il a beaucoup voyagé. Mais ce serait presque une mauvaise note, car les plus grands voyageurs sont souvent les plus ternes conteurs, et les gens les plus véritablement pauvres d'expérience. On dirait qu'ils se sont usés sur les routes du monde au lieu de s'y être augmentés. Il est probable que c'est par une certaine impuissance naturelle de regarder et de retenir et aussi par manque de culture, et parce qu'ils ne savent pas méditer. La rencontre est infiniment rare du grand voyageur et du grand écrivain de voyages. Je n'en vois presque pas d'exemples.

Je crois donc deviner que M. Pierre Mille a vu beaucoup de gens; mais je sais que rien de ce qu'il a vu n'est resté inemployé dans son imagination. Il se rappelle tout et il a le don d'expression qui lui permet de l'évoquer devant nous, avec force. Il connaît l'humanité en général, parce qu'il en

a vu partout, et des plus diverses, des humanités de tous climats et de toutes mœurs. Il sait aussi les ciels, les horizons, les terrains, et n'ignore point l'art de les différencier indubitablement, lorsqu'il veut nous les dépeindre, selon les latitudes de la mappemonde. Il a la pratique de l'âme des foules et s'il peut nous dire comment se comporte, en telle circonstance, un nègre du Soudan, il peut aussi nous montrer la conduite commune que tiendront vingt de ces nègres, et cela ne sera pas du tout la même chose.

En un mot, il a dans la tête une sorte de répertoire où sont rangés bien en ordre : paysages, pensées, bêtes et gens, préjugés, mœurs, habitudes, et tous les faits qu'il a vus, lus ou contrôlés, et toutes les significations que ces faits comportent. Il choisit dans ce répertoire les éléments dont il a besoin, les arrange dans de nouvelles combinaisons, les groupe en forme d'œuvre d'art.

Une œuvre d'art, il n'y a pas d'autre mot, en effet, pour définir chacun de ces contes brefs, intenses et parfaits. Il n'y manque rien, et il n'y a rien de trop. L'auteur ne laisse paraître ni son érudition, ni son opinion, ni sa personne. Il ne cède pas à la tentation de décrire ou au péril de se souvenir avec trop de complaisance. Il ne note, avec un tact exquis, que l'essentiel : le mot qui décrit le paysage, le verbe qui exprime le point culminant de l'émotion. C'est, dans toute la vérité du terme, un suggestif. Tout ce qu'il tait tiendrait

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des pages; il l'omet par discrétion, par pudeur, par sentiment de la mesure, et cela nous touche aussi profondément et bien plus sûrement que s'il le disait.

Aussi ses récits exotiques, quels éléments qu'ils mettent en œuvre, exaltent-ils en nous un double plaisir : celui que nous éprouvons à penser qu'on nous estime assez pour ne pas tout nous dire et celui que nous trouvons en effet à tout comprendre. Car M. Pierre Mille emploie, pour nous évoquer des milieux si différents de ceux que nous connaissons, de tels moyens qu'ils nous deviennent familiers et que tout ce qui s'y déroule nous semble naturel, logique, inéluctable.

A ces deux plaisirs vient s'en ajouter un autre, le plus noble de tous, celui qui leur donne pour ainsi dire une dignité esthétique : nous nous trouvons en présence d'un homme qui a non seulement beaucoup observé mais encore et en même temps pensé, souffert et rêvé. Un certain scepticisme d'honnête homme, inévitable à qui a beaucoup roulé à travers le monde, n'exclut pas chez lui l'émotion sincère en face de la douleur, la compréhension fervente et apitoyée des choses qui sont du domaine de la fatalité et de l'injustice, l'intelligence des subtilités les plus fines et les plus rares de nos vieilles sociétés artificielles, ni même la faculté de rêver, d'imaginer, au-delà de notre univers, en prolongement avec lui, un autre univers, pareil et cependant

dissemblable, comme un tremblant, irréel et mystérieux reflet, le monde des songes et de la féerie, des légendes et de l'inconnaissable.

M. Pierre Mille a créé en littérature un personnage qui deviendra un type. C'est Barnavaux, le rengagé d'infanterie de marine, le crevard, le troubade sceptique, gouailleur et intelligent, qui a partout roulé sa bosse et qui a observé tous les milieux possibles des colonies de la France. Ce savoureux bonhomme est le porte-paroles de l'auteur. Il raconte dans son style bref et nerveux tout ce que M. Pierre Mille a vu et compris, et c'est un procédé littéraire des plus sûrs et des plus intenses que celui-là : ne présenter les faits que tels qu'ils se reflètent dans ce cerveau d'homme du peuple expérimenté, c'est les alléger de tout artifice et de tout ornement, c'est les dire en toute vérité et en toute simplicité : l'art suprême.

Comme homme cultivé, M. Pierre Mille ne saurait partager toutes les opinions de Barnavaux; comme conteur et comme appréciateur de la réalité, il est bien obligé de lui reconnaître une supériorité. Et c'est tout à fait curieux, et même passionnant, cette espèce de dialogue continuel que soutiennent ensemble l'écrivain raffiné et le soldat fricoteur, et les sujets sur lesquels ils s'entendent et ceux sur lesquels le second ne peut pas même comprendre le premier.

Et c'est encore plus curieux, lorsque, par la vertu d'une

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argumentation claire et d'un exemple bien choisi, M. Pierre Mille peut faire comprendre à Barnavaux quelques-unes des idées générales qui dirigent à son insu l'humanité vers quelques fantômes de progrès. Lises le conte intitulé La Gloire, et appréciez l'admirable gradation au bout de laquelle Barnavaux, ébloui, s'aperçoit que son modeste effort de troupier découragé a quand même été utile et glorieux. C'est une page de premier ordre.

Du reste, tout est à lire dans l'œuvre de M. Pierre Mille : Marie~faite~en-Fer est un chef-d'œuvre de pitié élevée et Les "Pigeons sont un des plus beaux récits que je connaisse.

Ce conteur nerveux, sobre et brutal à la manière de Kipling, est un poète aussi. A toute minute les images éclatent chez lui, inattendues malgré leur savante préparation, surprenantes et logiques à la fois. La Nef morte, L'Homme qui a vu les Sirènes ne peuvent avoir été conçus que par un poète authentique, un homme que, selon l'expression d'Edgar Poë, les réalités du monde affectent comme des visions, et réciproquement.

J'admire en lui un conteur de la plus belle tradition française : concis, énergique, imagé, lyrique; mais, plus encore, celui que je devine au delà de l'artiste impeccable, c'est-àdire, dans toute la force du terme, un homme et un homme de France : pensif, sage, bon, chevaleresque, averti même des illusions qu'il chérit, professant vis-à-vis de l'huma-

nité moins de mépris pour ses vices que d'estime pour ses quelques efforts vers le bien et que de pitié pour ses souffrances.

LOUIS DELATTRE

L'œuvre de M. Louis Delattre est considérable et n'a jamais fait de bruit. Elle est peu connue en France : c'est très dommage. Elle ne se recommande point par l'intellectualité ou la sociologie : toute prétention en est, sans effort, bannie. Mais elle est profondément et joliment vivante, avec une ingénuité telle que je ne me souviens pas d'en avoir souvent rencontré d'aussi absolue.

M. Louis Delattre est un auteur pour ainsi dire local : il n'a jamais parlé que de la Flandre, qu'il connaît jusqu'en ses moindres détails de moeurs. Mais cette Flandre, surtout cette campagne flamande, est pour lui l'abréviation de l'univers : elle lui suffit pour s'imaginer le jeu complet et complexe de la Nature, elle symbolise pour lui l'émotion même du monde et du mystère. Ironiste, railleur, humoriste, bon enfant, comme sont ceux de sa race {"Le Jeu des Petites gens), il sait, lorsqu'en vient le moment, rentrer en lui-même, retrouver son âme profonde, ressentir la tristesse, la mélan-

colie, la gravité de vivre. (Voir certains contes de Vne Rose à la bouche et de nombreux passages de La Loi du Péché.)

Mais, plus secret encore, plus essentiel que cet humour et ce sérieux, on trouve un sentiment d'une qualité plus précieuse et plus rare et qui d'ailleurs explique en un homme la coexistence de l'ironie et de la mélancolie. Je parlais d'ingénuité. Oui, sans doute, mais imagines une ingénuité sans naïveté, une ingénuité extrêmement avertie et sensible, améliorée par la culture et tout imbue d'un panthéisme spontané, en communion constante non seulement avec l'âme des hommes simples, mais avec la nature elle-même, la nature tranquille et amie des campagnes.

Le peu que je sais de l'âme flamande et que j'en ai pu deviner me confirme dans cette opinion que ces tendances de M. Louis Delattre sont en parfaite conformité avec celles de toute sa race; et je suis certain que si, au lieu de se livrer comme elle le fait à l'instar de la France à une production effrénée et inutile de livres, la Belgique se recueillait un peu sur ceux qui viennent véritablement de son esprit, elle ferait populaires (dans le meilleur sens du mot) ces œuvres de M. Louis Delattre si succulentes, si émues, si drôles, si naturelles.

Populaire!... J'aime ce mot, si distingué!... Ne sentezvous pas comme moi combien il est riche, pur, savoureux? Songez que la création de mots comme «démocratique », etc.,

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lui a soutiré pour ainsi dire toute signification vulgaire et commune. Il est tout nettoyé, tout neuf, enluminé comme un objet d'enfant, naïf comme un bahut ou comme une cruche de ferme, doux au regard de l'esprit comme un objet familier et logique après qu'on a longtemps regardé de la camelote brillante et bête.

Populaire! Oui, j'applique avec joie ce mot à l'art de M. Louis Delattre et je sens que c'est le plus juste qu'on puisse trouver pour le caractériser.

Populaire en ses sujets : jamais vous n'y trouverez ni salons, ni alcôves, ni rues de grandes villes, ni foules luxueuses. Tout s'y passe dans un monde simple et sans prétention, tout y est tout près de la nature, en perpétuel contact avec elle. Populaire en son style : style varié, souple, sans jamais un effet de littérature, sans une de ces phrases odieuses qui donnent aux puristes et aux maniaques de syntaxe la joie des tours de force accomplis; mais ce style se joue autour des pensées les plus fines et les plus rares avec une telle aisance qu'on ne s'en aperçoit pas et qu'on n'a pas un instant l'impression d'un travail. Et, au point de vue verbal, quelle abondance! M. Louis Delattre aime les mots pour eux-mêmes, il est visiblement heureux lorsque le courant de la phrase en amène de bien curieux, de bien bariolés, de bien amusants. Avec quelle joie il exhume des vocabulaires archaïques et des argots de métier : de ces jolis

mots qu'un long oubli a conservés purs et qui sortent alors frais comme des choses qui n'ont jamais servi, éveillant en notre esprit toutes sortes de sensations et de synesthésies que les mots usés, émoussés, décolorés du langage courant ne suscitent plus qu'à force d'habileté dans l'arrangement des périodes !

Mais je ne saurais trop le répéter, toutes ces qualités ne viennent aucunement de la volonté de les avoir : elles émanent avec une spontanéité inépuisable d'une âme fine et tendre, d'un esprit attentif, d'un cœur ouvert à toutes les émotions de la vie depuis les plus frêles jusqu'aux plus terribles.

Voulez-vous savoir comment le petit Quolet envisage les pensums (Le "Roman du Chien et de l'Enfant)? Voici :

« Aujourd'hui, au juste, il conjugue un verbe. Il passe, par toutes les fentes de la grammaire, une longue phrase qui, à chaque mot, à chaque temps, à chaque personne, prend des allures différentes de conversation, de commandement, de chanson.

» Que j'aime à courir dans la verte prairie.

» Que tu aimes à courir...

)) Et chaque flexion parle à l'écolier, et il la voit s'exécuter. C'est bien doux. On ne dirait jamais que le petit Quolet rédige une punition reçue à l'école pour avoir couru

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dans le pré du charron, un bourru qui ne pardonne rien aux écoliers. Il tire la langue et agite la tête aux fioritures des majuscules. ))

Tous les héros de M. Louis Delattre sont restés plus ou moins ce petit garçon qui tire un plaisir et une émotion même d'un pensum parce que pour lui tout vit, tout est doué de mouvement, tout possède une personnalité, jusqu'aux flexions des verbes. C'est prodigieux de sensibilité, lorsqu'on y songe.

Je sais que les enfants possèdent généralement cette précieuse faculté, mais ils se hâtent de la perdre. M. Louis Delattre l'a gardée, cette impressionnabilité exquise, ce don d'enfance par excellence ; et mûrie par l'expérience, attendrie par l'amour, rectifiée par la bonté, soumise au contrôle de l'intelligence et de la méditation, elle est devenue quelque chose de tout à fait unique et qui donne à son œuvre entière sa qualité particulière, son animation et sa puissance à nous émouvoir.

« En silence, cette âme percluse et tendre, élevée dans la solitude, rend dans cet instant à la nature familière, par la perspiration de la sympathie, ce que celle-ci lui infusa au long des joies muettes et inconscientes de sa jeunesse. Pas de boniment; ce cœur n'a point de parade. En Pierre- André, la vie s'est façonnée sans les mots. Tout ce qu'on lui

fait dire, c'est aperçu par les vitres claires de son émotion plutôt que cueilli sur ses lèvres. »

(La Loi du Péché.)

Et il a su tirer de cette émotion constante, sympathique, généreuse, abandonnée en face de la nature une sorte de philosophie d'une résignation joyeuse quoique avertie, — au fond celle des simples, au fond une métaphysique populaire.

« Va dans la vie caressante et n'insulte pas la destinée. Ne pleure pas sur ce qui s'en va, ne pleure pas sur ce qui arrive. Les événements sont les enfants de Dieu; souvent, dès l'abord, on ne les reconnaît pas. On les croit étrangers et on se défie; on leur trouve une physionomie sournoise et on est près de les chasser avec des pierres. Mais plutôt, attends. Les voilà qui tirent brusquement la main de leurs tabliers; et ils t'offrent leurs bouquets de fleurs! Je t'assure, dès à présent, qu'ils ont tous une fleurette à donner, ou pour le moins un petit minot veloureux, poudré de pollen d'or... Adieu te

dis ! »

(Vue "Rose à la bouche.)

Si vous avez cette heureuse disposition d'esprit qui vous porte à considérer les bibliothèques non pas comme des tombeaux pour les livres mais plutôt comme des jardins où l'on cultive toutes les variétés de la flore de l'esprit, alors je vous

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conseille la lecture des oeuvres de M. Louis Delattre lorsque vous serez fatigués des parfums trop forts de la littérature sensuelle et des calices élégamment découpés mais froids de l'intellectuelle. Vous tiendrez là dans votre main un bouquet d'herbes et de fleurs des champs, naïf, doux et enfantin et qui sent bon la terre, la sève et la rosée.

STEPHEN CHASERAY

Cet écrivain, en France, n'a été lu que par quelques personnes. Je ne dis pas que ce soit scandaleux, car il a fait pour ainsi dire tout ce qu'il a pu pour rester ignoré du public, mais, enfin..., il comptait peut-être sur ces hasards d'autrefois qui faisaient tomber entre les mains des critiques enthousiastes la petite brochure à quelques exemplaires, le volume exposé sur les quais.

M. Stephen Chaseray a été desservi par le hasard. Nul critique influent n'a découvert ses petits livres, n'a dit à quel point ils étaient originaux et savoureux, et M. Stephen Chaseray, qui avait des tendances au scepticisme, est devenu tout à fait sceptique.

Je dois de connaître ses œuvres à MM. Marius-Ary Leblond, dont la minutieuse curiosité à propos de tout ce qui touche les colonies une fois encore avait été heureuse, lorsqu'ils le découvrirent au cours d'un voyage en Algérie. Ils ont dû en parler à d'autres personnes, et s'ils n'ont pas

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mieux réussi dans leur œuvre de zèle c'est qu'à Paris on n'a guère le temps de s'occuper d'un livre lorsqu'il n'envahit point les librairies, et les livres de M. Chaseray n'eurent pas de nombreuses éditions.

M. Stephen Chaseray, je crois, n'a jamais quitté l'Algérie, où il fut fonctionnaire. Du reste, qu'il y soit venu jeune ou qu'il y soit né, peu importe, puisque sa littérature, très variée cependant, ne traite uniquement que de l'Algérie, et en particulier de la province de Constantine. Et cette spécialisation, outre son talent, suffirait à lui créer une originalité, à une époque où le plus petit débutant des lettres avoue ou simule de nombreux voyages et place, plus ou moins artificiellement, son intrigue à Paris, dans les villes d'eaux, sous les tropiques, partout où l'on peut poser le pied.

On sait ce qui en résulte, et combien cette littérature, pour ainsi dire internationale, est interchangeable à l'infini. Décors et personnages n'ayant entre eux aucun lien intime et ne se nécessitant pas les uns les autres, la fable et le paysage se développent au hasard, et le volume dernier venu de la série ressemble au premier, mais de plus en plus vaguement. M. Claude Farrère a remarqué que l'extension de l'exotisme en art a fini par nous rendre tout proches et très connus les lieux les plus inaccessibles, pour nous sédentaires lecteurs. C'est un avantage, mais pour un homme de talent; car le talent tire avantage de tout et il lui est très commode de n'avoir plus

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à décrire un paysage déjà connu par d'autres livres; il se contente d'y faire allusion. Sinon c'est un inconvénient grave. Car il y a pour un écrivain inattentif une grande tentation à appliquer ce procédé algébrique aux personnages eux-mêmes, à leur état d'âme, à leur tempérament, à leur situation sociale, à leur habitude corporelle, et le résultat est un roman d'analyse abstraite, un véritable roman mécanique.

Les vrais réalistes le savent bien, eux qui ne mettent debout un héros que lorsqu'ils l'ont planté vivant, avec toutes ses racines retrouvées, dans un terrain dont chaque accident est visible. Ils envisagent du même coup d'œil la scène et le décor, et ne peuvent plus dissocier l'un d'avec l'autre. C'est à cette faculté d'ailleurs qu'ils doivent de donner l'illusion de la vie. « Tout le reste est littérature. »

M. Stephen Chaseray est un réaliste de race. Il ne s'est hasardé à décrire qu'un seul petit coin du monde, mais ce petit coin, il le connaît jusqu'au tréfonds. Vous pouvez demain lui demander un conte sur un Juif de Constantine ou sur un voyou des faubourgs, ou sur un chacal du plateau; il n'aura besoin pour l'écrire de faire appel ni à des souvenirs effacés, ni à l'aide momentanée d'un livre. Tout le spectacle de cette nature et de cette société lui est présent, à toute minute qu'il se déroule. Il connaît le ciel, le sol, les mines, les nuances de l'air, la couleur des frondaisons, ce qui pousse, ce qui se dessèche, ce qui meurt selon les saisons,

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sur les plaines ou au creux des ravins ou sur le bord des précipices. Il connaît les animaux, leurs moeurs, leurs gîtes, leurs migrations. Il connaît tous les habitants de cette population cosmopolite et faisandée : les colons, les Arabes, les Italiens, les Espagnols, les Maltais, les Juifs, les Kabyles, les fonctionnaires, les nouveaux venus naïfs, les prêtres, les vagabonds, les juges, les médecins, les sénateurs, les voyageurs, les utopistes, les politiciens et les gens de tous les métiers possible.

Cette connaissance absolue et minutieuse, il ne l'a pas acquise en un jour. Il a même eu le temps, au fur et à mesure qu'il l'acquérait, de passer par les trois phases morales que doit traverser selon lui (plus ou moins vite selon son degré de conscience ou de frivolité), tout homme qui pénètre sur le sol algérien : d'abord une admiration un peu littéraire pour l'attirante simplicité qui se retrouve dans tous les actes de la vie musulmane et que la beauté des paroles du Koran renforce encore; puis, une réaction arabophobe d'autant plus énergique qu'il s'aperçoit qu'on n'a guère à attendre de l'indigène autre chose que des politesses hypocrites, si ce n'est des injures et des anathèmes. Presque tout le monde s'en tient à ce second stade. Enfin, un raisonnement de sceptique, qui se dit que tous les hommes sont hommes et qu'il vaut mieux les étudier impartialement, en s'arrangeant de façon à vivre à leurs côtés.

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Depuis longtemps, ce qui exalte l'enthousiasme du nouveau débarqué, comme ce qui excite l'indignation du colon batailleur, ne touche plus M. Chaseray. Il sait tout ce que cela vaut et à quel degré toutes ces belles paroles sont mélangées à des intentions politiques ou à des intérêts de commerce. C'est en contemplateur très détaché, très serein, qu'il envisage ce fragment de l'univers. Et comme ce fragment de l'univers recompose tout l'univers avec ses grandes masses élémentaires et les passions des éphémères qui l'infestent, en un mot toutes ses énergies, ses tares, sa beauté et sa vie, M. Stephen Chaseray n'a eu qu'à s'écouter penser pour produire, sans efforts, de parfaits tableaux d'Algérie, infiniment divers selon la qualité de l'inspiration qui les conçut.

Elle est, cette inspiration, tantôt dramatique, tantôt humoristique, tantôt lyrique, et vous entendes bien qu'il ne s'agit pas ici d'artifices de littérateurs. Non, mais la vie étant très multiple, très changeante selon les moments ou les milieux, celui qui en aime vraiment le jeu quotidien et complet ne peut pas se résoudre à ne l'envisager qu'à un seul point de vue. C'est pourquoi il varie infiniment ses moyens d'exprimer, puisque ses émotions avaient été différentes.

M. Stephen Chaseray a fait des contes dramatiques tout à fait sobres et solides. Il fait songer tantôt à Maupassant, tantôt à Kipling. Je ne dis pas qu'il les égale, car ce sont des maîtres prodigieux, uniques, dans l'art du récit, mais il y fait

songer, ce qui est déjà inappréciable. Il a de Maupassant la rectitude sévère, l'élimination constante du détail et de l'agrément oiseux, la suggestion de la vie par le raffinement de l'exactitude. Et de Kipling il possède ce je ne sais quoi d'étrange, de cruel et de sec dont on ignore si le charme vient de la qualité personnelle du style ou du magnétisme particulier des pays et des races décrits. C'est très difficile à expliquer, mais cela se sent très fortement. Il faut lire dans ce sens Le Haut-Plateau, Le Cadi Hadij-Amar, qui est vraiment baigné d'une émotion antique et pastorale, et surtout Le Targui, une nouvelle admirable et telle que Pierre Mille seul aurait pu la signer, s'il avait songé à l'écrire.

Mais ce qui a fait en Algérie la réputation, très méritée d'ailleurs, de M. Stephen Chaseray, ce sont ses contes humoristiques. En ce genre, il est absolument délicieux. Sous le pseudonyme de Le Père "Robin, colon, il a publié, entre autres, un livre appelé L'Oued Melhouf, étourdissant de verve, de drôlerie, de fantaisie, de couleur, de pittoresque. Il passe là des bonshommes à qui il n'a manqué qu'un succès de librairie pour devenir des types inoubliables dans notre littérature contemporaine. Ceux qui ont lu L'Oued Melhouf, surtout ceux qui, comme moi, ont eu l'occasion de voyager dans ces pays, les reconnaissent avec délices. Quel impayable défilé de colons, d'Arabes, de domestiques,

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d'armées roulantes (\), de gardes-champêtres, de juges, de médecins, de curés, de voyageurs, évolue sous les yeux amusés du plus inénarrable de tous : le père Robin avec son verbe truculent et naïf, le père Robin dont la femme est encore plus extraordinaire que lui.

Pas la moindre littérature là-dedans, mais une observation qui ne laisse rien passer, qui ne néglige rien. Le moindre détail est à sa place dans l'ensemble, mais il est strictement exact. Les paysages qui servent de décor à ce petit monde sont dessinés en deux ou trois traits de fusain, mais si essentiels qu'on en voit très distinctement tout, jusqu'à la lumière.

Tout cela paraît fantaisiste comme une parade de clown, mais c'est cependant vrai, vrai jusque dans le langage toujours bien à soi, que parle chacun de ces nombreux personnages. Et toujours, ce délicieux, cet invraisemblable scepticisme :

— « Père Robin, dit le docteur Bécasson, quand on habite l'Algérie depuis trente ans; quand on est passé par les trois stades de l'Initiation africaine ; Arabophilie, Arabophobie et Indifférence, on en sait un peu plus long que ces braves

(1) On appelle armée roulante, dans l'Afrique du Nord, ou plus brièvement armée, tantôt un individu, tantôt la masse entière de cette race spéciale de vagabonds oisifs et libres, demialgériens, demi n'importe quoi d'autre, et qui ne veulent jamais s'astreindre à aucune contrainte, fût-elle payée par une sinécure.

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voyageurs. Cependant on ne sait rien encore. Vous me comprenez?

» Je ne répondis pas. J'allai me coucher sous un olivier au bord de l'Oued-Melhouf et je m'endormis d'un sommeil profond. Etait-ce le sommeil du philosophe qui admet toutes les opinions ou celui de l'abruti qui n'en comprend aucune?

» Vous pouvez choisir entre ces deux hypothèses celle qui vous plaira le mieux. »

Et tout le reste est à peu près de ce très savoureux je m'enfichisme.

Il y a enfin une troisième manière par laquelle M. Chaseray se révèle : c'est le lyrisme. Le lyrisme qui semble en contradiction avec l'ironie n'en est souvent que l'envers. Et M. Chaseray est d'autant plus lyrique qu'il est davantage humoristique et dramatique. L'élan se précipite avec une force décuplée par sa contention. Et alors, le styliste que masquait forcément le conteur ou le dialoguiste, le styliste reparaît, armé de tous ses moyens d'écrivain, soulevé par son enthousiasme en face de la nature.

La Chanson du Potier de Terre, Les Animaux libres sont des poèmes en prose d'une beauté et d'une magnificence inattendues, après les fantaisies et les rires de L 'Oued~Melhouf. On demeure arrêté de surprise devant ce

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déroulement continu d'images, devant cette effusion brûlante. Il ne s'agit plus d'un homme à qui les habitants d'un pays furent d'abord sympathiques, puis odieux, puis indifférents, mais d'un poète panthéiste, épris d'un idéal pacifique et beau, rêve né de l'amour patient des choses de la nature. Je ne veux rien citer de la Chanson du Potier de Terre, car je ne saurais quelles strophes choisir, mais voici la phrase initiale des Animaux libres. N'est-elle pas majestueuse, lente et noble comme une prose de Villiers?

« Tsaleb le Renard naquit dans la profonde cuve que font près de la rivière Anga deux ravins silencieux où sont les sources de l'Oued-Zied. Les montagnes d'alentour apparaissent rouges comme la pourpre du couchant, et leurs flancs d'argile, et leurs pierres roulées semblent des galets rouges, jetés là par une mer disparue. De la base au sommet de leurs coupoles gigantesques, autour de ces vastes croupes, s'enroule l'hélice ininterrompue des diss toujours verts et des thyms parfumés. Pas une broussaille; rien que la fine chevelure du diss dans sa courbe ascendante et dans sa régulière beauté. ))

Et, en quelques paroles, ce tableau d'une fuite de renards sauvages :

« Ils partirent, pendant une nuit d'été. La lune claire et

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ronde les regardait. Ils marchaient à la file, posément, dans la poussière d'argent qui tombait sur l'étroite et longue forêt de lauriers roses. Tsaieb, toujours droit et ferme, s'avançait ironique, à la tête des siens proscrits, et ses yeux verts étincelaient dans la nuit. »

Encore une fois, je n'embouche pas la trompette épique et M. Stephen Chaseray serait lui-même très gêné si je disais de lui qu'un nouveau Maupassant nous est né. Mais il est bon de faire savoir au public, lorsqu'on a eu soi-même la chance de l'apprendre, qu'il existe partout des écrivains de talent, et que Paris n'est pas nécessairement la ville où sont installés leurs éditeurs. Il y a partout des milieux à observer, des choses qui appellent l'enthousiasme et par conséquent il y a partout des analystes et des lyriques. Je n'ai pas à dire davantage.

Les Charmeurs

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