‹ Figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 23 sur 31 · LE MAGICIEN · texte numérisé non relu

LE MAGICIEN

M. Remy de Gourmont est très aimé de la jeunesse intellectuelle. Mais, par bonheur, il commence à lui échapper. Je pense bien que peu de personnes comprendront que je puisse m'en féliciter, mais je sais parfaitement ce que je veux dire, et je serais même capable de m'en expliquer longuement..., mais ce ne serait vraiment pas la peine.

M. Remy de Gourmont est toujours très respecté des jeunes, parce que les jeunes savent bien que ce n'est pas en un jour qu'une pensée aussi mûrie se forme et que, telle qu'elle est, elle représente le résultat d'un travail long et secret. Seulement, ils ne le suivent plus. Son détachement absolu, son nihilisme souriant est l'étape suprême d'une route ardue. Il suppose une foule de petits sacrifices faits en chemin, il contient bien des abdications amères. Il équivaut, souverainement, à l'ascétisme. Sur le sommet où il est arrivé, l'air est rare, les joies sont austères et presque solitaires. Les amis de la première heure et les disciples ren-

contrés ont pris peur. La plupart se sont détournés, beaucoup ne comprennent plus. Mais le contemplateur préfère des admirations lointaines. Elles lui sont plus légères. Le voilà donc, n'ayant jamais fait de concessions, visiblement désigné pour être celui qui n'en fera jamais, le voilà donc, le seul peut-être parmi les écrivains vivants, libre d'une liberté extraordinaire, pouvant aborder le regard calme et toucher, les mains pures, les choses les plus fragiles et les plus terribles.

Une femme d'esprit me dit un jour à propos de lui : « Quand on a lu Gourmont, on ne peut pas s'empêcher de penser qu'Anatole France est inutile. » Voilà un paradoxe qui paraît de plus en plus juste au fur et à mesure qu'on le creuse. Il n'attaque pas France, qui reste un de nos plus exquis ironistes, mais il le juge.

En effet, l'auteur de Thaïs est resté fort longtemps un bel exemple d'indépendance intellectuelle. Et c'était difficile, étant donné le nombre d'honneurs officiels dont il s'était laissé combler. Mais, malgré tout, quelque chose de violent demeurait en lui, je dirais presque quelque chose de sectaire qui inquiétait ceux qu'il n'enchantait point. Et pour ma part, j'ai connu pas mal de gens qui lui savaient gré de représenter à leurs yeux la cause de l'anticléricalisme et qui le lisaient comme ils auraient lu un Renan qui n'eût pas d'abord été prêtre. Et puis, tout à coup, ce sectarisme long-

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temps contenu par les apparences de l'humour et par les atténuations du goût, le voilà qui éclate, mettant au jour un France tout nouveau, une sorte d'orateur populaire, joyeux de retremper sa fatigue de blasé dans le bain de la foule.

Il est bien entendu que cette volte-face n'en est pas une, puisqu'elle n'est au contraire qu'un des moments, prévu, d'une évolution morale. Mais elle prouve simplement que M. France n'était pas un sceptique. C'était un bourgeois libéral, très raffiné, qui avait longtemps attendu l'instant de se révéler. Tandis que chez M. Remy de Gourmont, la ferveur très réelle de son imagination est purement intérieure et artiste : elle ne déborde jamais dans le domaine moral. Elle n'a rien de sentimental, encore qu'elle soit extrêmement sensible, je veux dire épanouie aux impressions de l'univers. Ce moraliste ne comprend la morale que comme un des domaines de la connaissance. Il l'envisage en physicien. Comme jeu, il lui préfère la métaphysique et comme émotions celles de l'art. Le public peut se tromper à des affinités véritables mais superficielles : en réalité M. Anatole France est un libertaire et un amateur, et M. Remy de Gourmont un sceptique et un artiste. Ils ne sont pas aux deux extrémités du monde intellectuel, mais l'un s'est arrêté en route alors que l'autre a été jusqu'au bout. C'est pourquoi les gens d'une culture moyenne peuvent comprendre et goûter quelque chose du doux génie du premier, mais il y en a très

peu pour approuver les dénégations complexes du second. La liberté de penser est plus difficile que l'érudition. Ne croire à rien, quand on reste un honnête homme, est une attitude assez stoïque.

Le chemin ardu du haut duquel l'ami de Diomède nous appelle, il le couvre pour nous cependant des fleurs les plus séduisantes. Ah ! le délicieux chemin ! Les doux et voluptueux fantômes de Néobelle et de Fanette y saluent, d'une façon tout élyséenne, les furieux héros, amants de la princesse Phénissa. La perverse et moderne Sixtine passe insidieusement la main autour de l'épaule de la terrible et fantasque Lilith. Tout ce monde étrange et ardent est aussi merveilleux, fragile cependant, aussi inquiétant que l'éclosion magique d'une serre illusoire sur un sol stérile et maudit. Sa vie étinceiante et légère participe des illusions de la volupté. Mais ces fleurs capiteuses sont une efflorescence plutôt qu'une floraison. Au matin de la déception amoureuse, elles évanouissent leur mirage et l'artiste, désappointé, cède la place au philosophe calme et froid qui ne contemple plus que la lave sèche du nihilisme absolu. Mais le soir, l'illusion renaîtra, les fantômes se relèveront, les fleurs, nées du besoin réveillé de nos sens, redonneront arômes et nuances.

Et c'est ainsi que, dans un équilibre sans cesse rompu et sans cesse retrouvé, allant des fictions romanesques aux

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abstractions scientifiques, la pensée de M. Remy de Gourmont imite le mouvement même de la vie. Notre désir de croire (notre besoin de bonheur, au fond), se satisfait à la contemplation d'une humanité luxueuse et libre, malgré qu'il la sache inventée, et notre curiosité, après, absorbe l'âpre nourriture de la certitude du vide.

Plus encore que cette oscillation du rêve à la vie, du monde à la pensée, du réel à l'idéal, j'admire chez M. Remy de Gourmont la fusion qui souvent s'opère au cours d'une même œuvre entre ces deux éléments si opposés. La ferveur et l'élégance de l'artiste se font jour jusque dans les plus pures spéculations de la critique d'idées ou de mœurs, et les audaces du penseur, exprimées dans le plus exquis des langages, ornent de leur sévère beauté les discours des héroïnes de ses romans.

Dans Une JSuit au Luxembourg, c'est le fils de Dieu luimême qui descend sur terre et parle. Ah! les choses qu'il dit à ce jeune journaliste halluciné, dans le jardin du Luxembourg, au milieu des massifs de roses que la magie de sa volonté suscite autour de lui, par cette nuit de février que sa présence fait douce et lumineuse comme une nuit de contes de fées ! Ah ! ces choses équivoques et suaves, ces révélations si humaines sur le divin, ce scepticisme enveloppant d'une intelligence que rien n'émeut plus; ces discours! je n'ai pas la prétention d'en donner ici la moindre idée.

L'écrivain somptueux des Histoires magiques est arrivé, avec ce conte, à l'absolue maîtrise de sa langue et de ses moyens de suggestion. Je ne pense pas qu'il puisse dépasser cette perfection. Quelque chose comme une atmosphère de silence et de chaleur d'été, un recueillement profond et inquiétant enveloppe les objets du décor, se répand dans l'air avant l'arrivée du personnage suprême et tout cela : ce magnétisme discret, ce raffinement de pensée, cette appréhension de la mort au milieu de toutes ces choses excessives, la fallacieuse douceur des paroles, l'éparse volupté de la lumière nocturne, des femmes et des roses, — tout cela compose un des plus délicats chefs-d'œuvre que la littérature française ait produits. Et je me rappellerai longtemps l'exaltation bizarre, contenue, souriante et un peu âpre que j'ai éprouvée à la lecture de cette surprenante légende sceptique.

A une époque où tout le monde est si pressé que la vie inutile des Américains semble la formule de toute existence, où les journaux, gravement, parmi le tas de leurs informations, conseillent à la jeunesse de travailler pour arriver, d'avoir un idéal moral, etc., comme si travailler, arriver, être moral constituaient de nobles façons de vivre à une époque où toute poésie et toute fantaisie semblent irrémédiablement effacées de la liste des préoccupations humaines, il est bien doux de rencontrer tout à coup un vrai poète, un vrai fantaisiste, un personnage qui, naturellement, voit le monde comme un héros de comédie de Musset, ce qui, sachons-le bien, n'implique pas qu'il n'en comprenne ni le sérieux, ni la terreur.

Rien, au contraire, ne peut donner autant de sérieux, autant de belle et mélancolique gravité que d'être frivole, léger, jeune, fantasque. La découverte des tristesses de la vie est alors, en effet, d'autant plus douloureuse. Une con-

tradiction épouvantable éclate entre le désir naïf, naturel, irrésistible, profond que l'on a de goûter toute joie, toute beauté et tout plaisir et la connaissance de plus en plus découragée que l'on acquiert de la réalité du monde, de la marche fatale des événements vers leur dissolution et leur néant. Drame intérieur autrement pathétique que tous les autres, terrible déchirement de soi-même, angoisse qui n'a pas de nom, qu'il faut cacher, que l'on masque avec la forme, retrouvée, de son ancien sourire, mais qui chaque jour s'accroît en intensité, en autorité.

Ceux que l'on appelle les gens graves et sérieux ne comprennent pas cela, ne le sentent pas. S'étant mis en règle tout de suite avec les choses de la mort et de la vie par un dogme quelconque, ils sont tranquilles, sûrs d'eux-mêmes et ne réfléchissent plus. Ce sont eux qui sont absolument et irrémédiablement sans intérêt.

Tous ceux que la peur de la mort étreint aux minutes même où ils sentent le mieux le charme physique, la plénitude ineffable, l'immatérielle émotion de la vie, tous ceux que la tristesse de l'idée de vieillir suffit à accabler, même aux instants où ils éprouvent le plus subtilement le magique bienfait de leur jeunesse, aimeront ce livre tendre, ironique et poignant de Gérard d'Houville : Le Temps d'aimer.

Je viens un peu tard pour dire quoi que ce soit sur le doux sentiment d'amitié amoureuse qui s'y trouve raconté. Tout

lecteur sensible à ces beautés goûtera, à suivre l'inconscient amour de Laurette et de Raoul, un plaisir rare. Et, ici, Gérard d'Houville s'est montrée psychologue impeccable, puissant, étrangement douloureux et juste.

Ce que je voudrais en dire, c'est ce qu'on ne peut pas dire en effet : le charme. Allez donc faire sentir le charme! Je ne sais pas, je ne puis pas, et cependant c'est la seule chose qui, vraiment, m'intéresse. Mais la personnalité de Gérard d'Houville se dérobe, ironique, derrière les prestiges qu'elle assemble, défait, reprend : légers, trompeurs et doux comme des écharpes, des nuages, des sourires, des contes. Elle a de la réalité, de cette sombre plaisanterie que l'on appelle ainsi tout au moins, le sens le plus exact et le plus averti. Elle sait de quoi il retourne, mais elle joue, avec le sourire sceptique d'une personne bien élevée qui voit le double jeu dans la manche de son adversaire. Elle joue, elle sait qu'elle perdra, que l'enjeu diminue, que ses belles cartes s'en vont, et qu'après il faudra se lever et partir, ruinée, mais elle continue, et elle accorde entre tant un regard de plaisir aux belles spectatrices, au décor de luxe qui l'entoure, au rêve des lumières nocturnes.

Elle sait, ce romancier et ce poète, dont Titania fut la marraine, que l'amour, la beauté, la grâce, le rêve sont de terribles dons faits à l'homme et qui n'apportent, après de fallacieuses joies, qu'une amertume égale et cependant elle

les aime et, bien mieux, trouve en cette amertume mélangée à cette joie, inséparable de cette joie, je ne sais quel plaisir amer, profond, émouvant, qui est de tous les plaisirs accordés aux hommes le plus essentiellement réservé aux êtres de méditation, aux artistes supérieurs, aux grands poètes.

Gérard d'Houville est la dernière enfant, le plus charmant Benjamin de cette famille exquise dont Shakespeare est l'ancêtre immortellement jeune, dont Henri Heine et Musset augmentèrent l'idéal prestige. Elle raconte un roman à qui le plus grincheux des réalistes n'aurait pas le droit de contester un détail, et ce roman est un long poème, aussi fantastique qu'une nouvelle de Théodore de Banville : un poème à la gloire de l'amour immortel, de la jeunesse, de la lune, de la grâce, de la beauté, de la nature. Des bottes de fleurs le parfument, on s'y aime, sans le savoir, comme dans les rêves, comme dans la vie; on y rencontre des personnages mystérieux et bizarres, on y regarde les choses sous un angle inattendu, avec des couleurs plus vives.

Livre terrible puisqu'il nous met sans cesse en face des plus tristes secrets de l'existence et cependant livre qui ne cesse pas un instant d'être charmant, parce qu'il veut l'être, parce qu'il se sacrifie, dirait-on, à nous plaire. Il est pareil à ces femmes exquises et nobles, qu'un souci intérieur ronge et condamne et qui ne veulent pas cesser de verser autour d'elles l'enchantement de leur voix et de leur sourire. Gérard

d'Houville a signé là une manière de chef-d'œuvre héroïque et léger, adorablement français, parfait, touchant et doux.

Avec La "Retraite sentimentale, cette fois, pour tout de bon, Claudine s'en va. Nous étions accoutumés à ses résurrections. Nous y comptions même un peu, comme nous comptions autrefois sur un nouveau volume, chaque semestre, des Mille JSuits et Vne JSuit que M. Mardrus traduisait pour notre plaisir.

Et quand, pour une raison ou pour une autre, Claudine ne ressuscitait point, nous avions à sa place sa petite sœur Minne, qui lui ressemblait étrangement, sauf qu'elle était rosse au lieu d'être simple, et habitait auprès des fortifications au lieu d'avoir été élevée à la campagne.

Les égarements de Minne, d'ailleurs, n'étaient point ceux d'une femme qui aime l'aventure, mais au contraire les aventures d'une femme qui aime l'amour et sera par lui fixée. Optimistement, une nuit de volupté lui révèle qu'elle sera heureuse avec son mari ; elle ne cherche donc pas plus loin. Le personnage a fini son rôle.

Mais Claudine, depuis longtemps, avait trouvé celui après lequel on ne recherche plus personne autre. Cette sauvage et cette indépendante n'avait plus ni velléité ni trouble désir. Elle aimait. Rien n'ébranlait sa conscience profonde, ni les infidélités d'un mari toujours admiré et respecté, ni ses propres erreurs, d'ailleurs brèves, et — comment dirai-je? — sans gravité puisque... puisque l'attirante Rézi n'était tout de même pas un amant. Tout était donc, en cette existence paisible, enfin semblable au bonheur, lorsque, soudain, Renaud meurt. Oui, Renaud, le Renaud toujours jeune et toujours amoureux des premiers jours, Renaud, surmené, est tout à coup tombé. Il a fallu l'envoyer en toute hâte dans une clinique de sanatorium. On le soigne, on veut le relever. Il est trop tard. La vieillesse, longtemps et si courageusement tenue à distance par sa ténacité d'éternel joli garçon, l'abat enfin, le flétrit sans transition. Et c'est vieillard qu'il revient chez lui mourir, auprès de sa Claudine aimée.

Voilà.

Mais ce n'est pas cette histoire-là qui est racontée dans La "Retraite sentimentale, elle n'y est que suggérée, indiquée par les péripéties d'une autre histoire : celle de Claudine elle-même, de Claudine qui, comme je l'annonçais tout à l'heure, s'en va définitivement, car elle est vieillie, elle ne veut plus aimer, — puisque Renaud n'est plus là, — que son

souvenir, ses bêtes familières, la nature, et attendre ainsi la mort.

Quelle délicieuse figure de femme, au fond, que cette Claudine! Avec quelle minutieuse attention elle est étudiée, dessinée, creusée! Jamais la littérature libertine n'avait été plus sérieuse, jamais elle n'avait été plus sincère et plus pure d'intentions.

Je ne plaisante aucunement. On a vite fait de séparer, dans ces livres charmants, ce qui a été écrit par concession à l'esprit de scandale de ce qui est dû à l'amour de la vérité et du style. Et même dans les passages les plus scabreux, persiste un tel souci de l'exactitude psychologique et de la netteté de l'écriture que, seuls, des esprits malsains ou grincheux sont capables d'y trouver, franchement, un motif d'indignation ou d'effarouchement.

Pour moi, j'ai lu les Claudine avec la même admiration esthétique que j'aurais contemplé des esquisses de Fragonard : osées, étourdissantes, légères, et lorsqu'on s'approche, aussi impalpables de matière qu'elles semblent précises dans leurs allusions grivoises, tandis que la littérature libertine proprement dite a quelque chose de lourd dans sa malice et d'informe dans son érotisme dont il n'y a pas un soupçon dans les Claudine.

Claudine est le type de la femme naturelle, non pas la femme naturelle telle que la rêvent les écrivains philan-

thropes à la Rousseau pour qui la nature n'est d'ailleurs que le décor de verdure d'une société nouvelle et, suivant leurs vœux, plus logique, mais la vraie femme naturelle, celle pour qui le but de la vie est de vivre, en amante, puis en mère, sans phrases. Claudine ne cherchera point, pour cela, à s'évader violemment d'une société dont elle est, malgré tout, un individu; elle se glissera, en douceur et graduellement, hors des villes qu'elle n'aime point, vers la campagne, où elle est née et qu'elle adore et où elle pourra, à son aise, chérir les bêtes, les horizons, les arbres, la vie innombrable et secrète des éléments. Elle ne cherchera point (comme la sournoise, débile et perverse Annie, son opposition parfaite) le plaisir dans une perpétuelle et haletante aventure, mais dans l'amour son plus immédiat idéal : le plaisir des sens, la satisfaction d'être plus petite et protégée, l'intimité du foyer, le repos dans la constance.

L'épisode de Rézi n'est qu'un épisode, en effet, dans son existence et comme le tribut payé, hâtivement, et sans réelle joie à l'exigeante divinité du Caprice. Elle revient ensuite à Renaud, plus fidèle, plus tendre, plus rassise et plus sûre que jamais.

Femme naturelle, à qui n'échappe aucune des subtilités de l'artifice et de la civilisation parce que l'intelligence est toujours naturelle, à quoi qu'elle s'applique et quoi qu'elle prononce, mais qui n'a de réel bonheur que lorsque ses sensa-

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tions et ses sentiments sont parfaits et complets, parce que le sentiment et la sensation, pour toute vraie femme, ne peuvent être que naturels. Seuls les hommes (et les natures d'hommes chez les femmes) peuvent intervertir, à la suite d'une longue habitude et toujours d'une façon superficielle, les choses de l'intellect et celles du sentiment.

Oui, ce que j'aime le plus dans ces livres aimables, c'est la leçon de justesse qu'ils nous donnent, aimablement. Je ne sais plus qui a dit que les livres de femmes ne nous éclairaient jamais sur les femmes. C'est vrai, mais c'est un peu la faute des hommes. Car leurs livres sur les femmes ne nous présentent pas précisément de femmes telles qu'elles sont, mais telles qu'elles nous émeuvent, ou, si vous préférez, telles que nous les désirons, c'est-à-dire en images de l'idéal. Et les femmes, lorsqu'elles écrivent, malgré toute leur sincérité, continuent en faveur et en vue de cet idéal tout masculin.

Mais Claudine est une femme qui veut, non pas plaire à l'homme mais rester elle-même. Elle n'aimera pas la civilisation, mais la nature parce que c'est dans la nature qu'elle se retrouvera le plus pleinement : elle et son plaisir. Elle n'aimera réellement qu'un homme, parce que, faite pour un seul homme, rien n'exigera, naturellement, qu'elle soit à un autre. Bien plus, elle l'aimera tant que, lui mort, elle lui restera fidèle, parce qu'il n'est pas dans la nature profonde

de la femme de rechercher de nouveau ce qu'elle sent bien qu'elle n'aura pas deux fois, ni de préférer l'inquiétude au repos :

« Je leur appartiens de nouveau (aux bois), à présent que leur ombre, leur silence étouffant ou leur murmure de pluie n'inquiète plus celui qui m'y suivait en étranger, vite las, vite angoissé sous leur voûte de feuilles, et qui cherchait l'orée, l'air libre, les horizons balayés de nuages et de vent... Solitaire je les aime, et ils me chérissent solitaire. Pourtant, si l'écho, sur un sol élastique et feutré d'aiguilles de pin rousses, double parfois mon pas, je ne presse pas le mien et je me garde de tourner la tête... peut-être qu'il est là derrière moi, peut-être qu'il m'a suivie et que ses bras étendus protègent ma route mal frayée, démêlent les branches.

» Ma chère douleur, c'est la tenture sombre et nuancée, le velours sans prix qui double l'intérieur de mon cœur. Des soucis paisibles, des joies sans éclat et quotidiennes s'y brodent, éphémères...

» Au tremblement du petit chien blotti contre mes genoux, je m'éveille et sens que j'ai oublié l'heure. Il fait nuit, j'ai oublié l'heure de manger, celle de dormir approche... Venez, mes bêtes! Venez, petits êtres discrets qui respectez mon

songe! Vous avez faim. Venez avec moi vers la lampe qui vous rassure. Nous sommes seuls, à jamais. Venez! Nous laisserons la porte ouverte pour que la nuit puisse entrer, et son parfum de gardénia invisible, — et la chauve-souris qui se suspendra à la mousseline des rideaux, — et le crapaud humble qui se tapira sur le seuil, — et aussi celui qui ne me quitte pas, qui veille sur le reste de ma vie, et pour qui je garde, sans dormir, mes paupières fermées, afin de le mieux voir... »

M. Pierre Valdagne, conteur frivole, est un des meilleurs moralistes modernes. Il ne suffit pas, en effet, pour un bon moraliste de connaître les lois psychologiques qui régissent notre conduite générale. Il vaut même mieux ne s'en souvenir que rarement, avec discrétion, ainsi que quelqu'un qui n'a pas besoin de montrer sa force, et comme par manière de conclusion négligente et souriante après le récit d'événements vus et sentis. Ce qui importe, c'est d'être assez familier avec le milieu social que l'on se propose de décrire pour ne jamais être gêné lorsqu'on y fait une allusion, c'est de savoir très rapidement situer un personnage dans son atmosphère, le différencier d'avec ses proches, en faire sentir plus que les qualités profondes (qui lui sont trop facilement communes avec celles de tous les hommes), les modifications plus délicates, temporaires, fragiles et cependant, pour cela même, plus caractéristiques, plus réelles.

Eh bien! je prétends que ce don est dénié à la plupart des

romanciers, même les illustres. Ils ont ce qui s'acquiert par la patience : l'observation générale, sommaire, j'oserai dire internationale des caractères et des passions et les combinaisons plus ou moins artificielles qu'on leur fait subir en les faisant jouer entre eux, la composition, le pathétique même; mais il leur manque à presque tous cette faculté si précieuse qui donne à la moindre scène, par exemple, de Marni, son accent et sa séduction.

Frivole! Et puis après? M. Pierre Valdagne supporte vaillamment ce reproche, n'ignorant pas ce que la frivolité comporte de sérieux, au fond. C'est un sage du XVIIIe siècle, philosophe comme on savait l'être à cette époque (un peu avant qu'on s'en vantât officiellement), vivant et comprenant la vie avec sérénité, et jamais dupe des apparences. Les hommes représentatifs de cet âge décrié avaient une mentalité aussi élégante que leurs meubles : légère et logique à la fois. Ils considéraient les événements avec ironie, ce qui est la façon la plus haute et la plus belle de les regarder du point de vue de la connaissance. Ils négligèrent les choses de la nature pour tendre tout leur esprit vers celles de la vie sociale, et plus particulièrement de la vie riche et oisive, parce que la richesse et le loisir permettent à la vie sociale de se révéler et de s'épanouir sans entraves, en toute liberté; et ils se gardèrent bien de permettre au sentiment d'introduire son désordre et ses cris dans ces conversations distin-

guées. Cette prudente méfiance n'était pas de leur part une preuve de sécheresse; ils pouvaient souffrir, et la vie de quelques-uns d'entre eux l'établit assez clairement. Mais surtout ils savaient souffrir. Bien avant que Nietzche ait songé à en formuler, lyriquement, la loi, leur éducation première leur avait appris à se surmonter. Ils envisageaient les événements comme une succession de tableaux à contempler et non pas de chocs à subir, aussi bien ceux qui leur arrivaient que ceux qui affectaient les autres.

Méthode supérieure! Attitude dont on ne pouvait plus, ensuite, que déchoir! Ce fut, par excellence, le triomphe de l'esprit français. Sans forfanterie nous pouvons dire que notre civilisation atteignit là son apogée, et réalisa quelques types humains d'un modèle unique, d'une indépassable perfection. Notre race fut alors, quelque cent ans, la plus raffinée et la plus noble des races.

M. Pierre Valdagne la possède au plus haut degré, il sait ce que tout coûte, ce que tout vaut, ce que ça pèse, une conscience d'homme politique, un pantalon de dentelles, une tête de femme du monde. Il le sent plus qu'il ne le sait, il le devinerait s'il l'ignorait. Les mille nuances, insaisissables et fugitives, qui caractérisent un individu : sa richesse, son rang, ses goûts, ses passions, c'est un jeu pour lui de les saisir et de les rendre. Il connaît Paris comme s'il avait passé trois ans dans chaque rue et les mondes superposés et

mélangés qu'il contient comme s'il avait vécu vingt ans, exclusivement, dans chacun.

Avec ses grandes douleurs, Henri Heine faisait de petites chansons. Avec cette grande science (que d'ailleurs beaucoup de Parisiens possèdent aussi mais qu'ils dispersent en conversations) M. Valdagne, le plus Parisien des Parisiens, fait de petites histoires où s'agitent de petits bonshommes. Mais quelles délicieuses miniatures de nous-mêmes et dans quels charmants récits ! Ainsi les estampes de Debucourt représentaient des foules élégantes, dont l'ensemble était chatoyant et frivole, mais dont chaque personnage était aussi vivant, dans ses spirituels accoutrements, qu'un héros de grande machine, et même bien plus.

M. Pierre Valdagne a gardé tout ce qu'on pouvait garder au dix-neuvième siècle de cet esprit ancien ; mais cela, le public ne peut pas le voir. Il demande qu'on l'amuse, simplement, et ne s'inquiète pas de la manière dont on le fait.

Qu'on ne croie pas cependant que M. Pierre Valdagne soit un conteur libertin. A la vérité, il est bien autre chose.

Songez en effet que le romantisme a passé entre l'époque de Crébillon fils et la nôtre et qu'avec ce fait littéraire il est impossible de ne pas compter. Qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse, selon son tempérament, il a transformé notre vision morale. Il a introduit dans nos mœurs comme dans nos préoccupations le sentiment et la passion. Quoi qu'on

fasse et quoi qu'on veuille, alors, la morale, même celle de l'hédonisme, s'en trouve changée. Un élément nouveau et étranger s'y est glissé, altérant à tout jamais la sérénité d'autrefois, la troublant d'une inquiétude. Et c'est pourquoi il est presque impossible aujourd'hui, sinon par un artifice de la volonté et au moyen d'une sorte de mensonge en face de soi-même, d'écrire une œuvre qui serait tout à fait dénuée de pathétique. Quelquefois, JM. Pierre Valdagne emploie ce procédé et il compose des choses charmantes, quelquefois il se laisse aller à sa sincérité et il produit des choses puissantes.

Lorsqu'il veut être frivole, il l'est sans remords et gentiment. Tout l'amuse et le distrait. Un parti pris d'optimisme délicieux lui fait voir tout sinon toujours agréable, du moins fort acceptable. Tout s'arrange. Contes ou dialogues, cela sent son Paris à chaque ligne, un Paris où il n'y aurait ni faubourgs, ni poussière, ni pauvreté, ni travail obligé. Tout s'y passe entre le Pré Catalan et le Parc Monceau. On n'en fait partie qu'avec un certain chiffre de rentes ou sinon un labeur fastueux et public. Et, comme dit si délicieusement Jules Laforgue : pas de prolétaires visibles. On conçoit que ces conditions si spéciales d'existence changent étrangement la morale. Au fond, si l'on y réfléchit, c'est la présence de la question d'argent qui rend le vice ou le crime évidents. Tout le monde luttant pour en posséder n'a plus qu'à se détendre

lorsqu'on lui en offre. M. Pierre Valdagne garnit assez la bourse de ses personnages pour qu'ils ne désirent plus rien, pour qu'ils aient les possibilités immédiates de se consoler de tout. Etre riche, ce n'est pas une façon bien élevée de se surpasser, mais c'est un moyen tout de même : on peut rester calme, on n'est pas aigri et sensible comme les pauvres.

La plupart de ces contes et de ces romans dialogues ou non : L'Amour du Prochain, L'Amour par Principes, Mon Fils, sa Femme et mon Amie, Touti, et notamment Les Femmes charmantes, recueil exquis, fanfreluche, doucement cynique et parfumé, la plupart ont paru à La Vie Parisienne et c'est bien naturel, et La Vie Parisienne ne serait pas la Vie Parisienne si M. Pierre Valdagne lui manquait.

On n'y pense qu'à l'amour. On n'y parle que des jolies femmes, de ce qu'elles touchent et de ce qui les touche. C'est un univers de boudoir, peuplé de brimborions, de linge doux, de soies et de dentelles. Cela chatoie, bruit, palpite sans fièvre, s'étire, remue, danse, glisse et sourit. C'est joli et léger comme un dessin de Chéret avec un rien de perversité, mais guère plus méchant que dans les légendes de Bac ou de Préjelan.

Mais parfois M.Pierre Valdagne se lasse de ces frivolités, il laisse parler en lui une voix plus grave. Alors, sans rien

changer à son décor habituel, il se contente de varier la comédie. Au milieu des intrigues aimables d'un monde d'avance organisé pour l'égoïsme et le plaisir, il laisse tomber un sentiment violent. Les passions fortes n'ont aucune raison d'éviter de tomber dans les petites intrigues, M. Valdagne le sait, et aussi qu'elles y bousculent tout, terriblement. Il en observe, avec une joie d'analyste, les progrès, ainsi qu'on voit, dans un organisme épuisé, que seul épargnaient les hasards de la vie, se développer un germe mortel.

Joie de savant, et aussi d'homme sincère, heureux de n'avoir plus à traiter, fût-ce avec toute sa virtuosité et son esprit, des situations artificiellement soustraites aux influences naturelles du dehors. Sa perspicacité se fait de minutieuse profonde et d'ingénieuse humaine. Comme un vent violent mais chargé de fraîcheur pénètre par la fenêtre ouverte d'un salon surchauffé, et l'aère en le dérangeant, un certain pathétique enfièvre les situations et secoue les personnages de ces comédies mondaines.

La Confession de JSicaise est une œuvre de premier ordre. L'écrivain y a noté, avec une saisissante maîtrise, les progrès de la passion dans une âme vénale. Il y a vu, avec une cruauté froide qui surprend chez un si aimable optimiste, la méchanceté et la perversité de l'âme féminine. Il a dépouillé, de sa main délicate, ce gentil cœur féminin des voiles de coquetterie qu'il s'était jusque là plu à effleurer, et voici que le

cœur est apparu, nu, glacé, mesquin, féroce. Et cette étude est douloureuse à crier, aiguë, profonde et vraie.

Depuis lors les preuves sont faites. Quoi qu'il tente désormais, M. Pierre Valdagne peut nous enchanter sans arrièrepensée. Car même lorsqu'il nous fait rire, nous le sentons capable de nous émouvoir.

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