GALERIE DE CHARTRES, 10 ET U
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On s'occupe rarement des chanteurs d'une façon un peu instructive, et on ne le fait point de manière à ce que l'étude de leur talent soit profitable. Il y aurait là cependant un sujet d'observations qui ne seraient pas sans intérêt, mais que chacun semble négliger volontairement. On encense les favoris du jour, on les couvre de louanges hyperboliques, sans leur faire l'honneur d'une discussion sincère. Quant à ceux du passé, on se répand sur leur compte en anecdotes plus ou moins authentiques, on en fait de véritables idoles qu'il ne reste plus qu'à diviniser ; mais on ne les discute pas davantage, et l'on ne se donne même pas la peine de rechercher l'ensemble des qualités qui constituaient le fond de leur talent. Cette préoccupation, relative au côté épisodique de l'existence de certains artistes, n'est certes point blâmable en soi (et l'on verra que je ne la juge point telle) ; mais c'est à condition qu'elle ne soit pas exclusive, et qu'elle n'empêche pas l'étude des faits intéressant spécialement leur carrière et l'influence qu'ils ont pu exercer sur la marche de l'art, au point
2 FIGURES d'OPÉRA-COMJQUE.
de vue qui leur est particulier. Or, c'est là ce qui n'a lieu que fort rarement.
Cette étude pourrait être utile cependant, ne fût-ce que pour établir un parallèle entre ce qui existait jadis et ce qui existe aujourd'hui. Je suis assez peu enclin à dénigrer au profit du passé le temps où il m'est donné de vivre, comme beaucoup sont toujours prêts à le faire ; outre que ces doléances me semblent rarement de mise, il ne me parait pas que ce soit là un excellent mode d'encouragement pour ceux qui travaillent avec ardeur et intelligence. Pourtant, en un point particulier, et pour ce qui concerne l'art du chant appliqué au théâtre, je ne puis m'empêcher de remarquer qu'il y a soixante ans les choses semblaient aller beaucoup mieux qu'aujourd'hui. J'ouvre un livre spécial à la date de ISOSetj'y trouve, parmi les artistes qui composaient alors la troupe de l'Opéra-Comique, les noms restés célèbres d'EUeviou, Martin, Chenard, Gavaudan, Juliet, Solié, Gaveaux, Saint-Aubin, Mmes Gonthier, Saint- Aubin, Rolandeau, Scio-Messié, Crétu, Gavaudan, Desbrosses, sans compter Lesage, Rezicourt, Dôzainville, Philippe, Jausserand, etc., etc. En présence de tous ces noms fameux, je me demande où est le théâtre qui nous présente aujourd'hui un tel ensemble de grands artistes, et comme je ne le découvre point, j'en conclus que sous certains rapports nous sommes fort loin d'être en progrès.
Mais comme ce n'est pas un cours d'esthétique au point de vue vocal que je prétends faire ici, je ne pousserai pas plus loin ces réflexions. Quelques types de chanteurs se sont présentés à moi, des plus originaux et des plus sympathiques à la fois parmi ceux qui ont brillé jadis sur notre seconde scène lyrique; je me suis pris à les étudier, à les aimer, et ce que je veux faire, c'est rapporter simplement ce que des recherches, parfois laborieuses, m'ont appris à leur sujet. Et comme en eux le caractère est aussi curieux que le talent, je tâcherai, en faisant connaître de mon mieux l'artiste, d'esquisser la physionomie vive et accentuée de l'individu. Personne, j'en suis sûr, ne saurait s'en plaindre, car le portrait ainsi sera complet, et l'on verra qu'il est loin de manquer d'intérêt.
C'était un aimable théâtre que ce théâtre de la Comédie-Italienne, berceau de notre opéra-comique, qui a laissé des annales si riches, si fécondes ; et que pourtant si peu connaissent aujourd'hui, ce théâtre si cher à nos pères, véritable favori de la population parisienne, et dont on pourrait presque dire que l'existence, si brillante et si prolongée, comptait ses journées par ses succès. Mobile dans ses procédés, forcément capricieux dans son mode d'exploitation, par suite des obstacles que lui suscitaient à chaque instant ses deux suzerains, la Comédie-Française et l'Opéra, qui le traitaient en vassal et en serf, sa plus grande gloire, son plus grand éclat datent de la seconde moitié du dix-huitième siècle, époque ou il trouva sa véritable voie, où il se donna tout entier à une forme théâtrale nouvelle.
qui devait en faire un type et constituer son originalité. C'est alors, qu'ayant abandonné successivement la comédie italienne et la comédie française, le vaudeville et la parodie, il se voua presque exclusivement à la « comédie à ariettes » et devint, tout en conservant son titre, qui n'était plus qu'un non- sens, la seconde scène lyrique de Paris, créant et formant un genre nouveau inconnu partout ailleurs, genre qualifié bientôt de national, et que le temps, en l'agrandissant, devait se charger d'enraciner dans nos mœurs.
Ce fut une époque de véritable splendeur pour ce lieu charmant, rendez-vous quotidien de tout ce que Paris possédait d'artistes, de lettrés, d'esprits fins, délicats et choisis, pris dans toutes les classes de la société intelligente. C'est là que naquirent une foule d'œuvres mignonnes, aimables, exquises, parfois tendres, gracieuses et touchantes jusqu'à l'émotion, parfois vives, alertes et gaies jusqu'à la folie. Poètes et musiciens se servaient mutuellement, étant servis à leur tour par une race de comédiens parfaits et telle qu'on n'en trouverait pas une semblable aujourd'hui. C'est le temps où brillaient la Fée Urgèley Nina et Lindor, Thémire, Rose et Colas, le Déserteur y le Cadi dupéyNinetleàla Cour ^ Biaise le Savetier j le Sorcier, la Belle Arsène^ la Rosière de Salency^ Lucile, Zémire et Azor^ le Tableau parlant^ V Épreuve villageoise, les Trois Fermiers, Biaise et Babety Sargines, Alexis et Justine, Nina ou la Folle par amours V Amoureux de quinze ans, et tant d'autres^^qu'on ne saurait citer.
Des écrivains charmants, qui s'appelaient Favart, Anseaume, Sedaine, Monvel, Marsollier, mariaient leur muse à celles de ces artistes inspirés qui avaient nom Duni, Philidor, Monsigny, Grétry, Dalayrac, Dézèdes,
Martini, évoquant tour à tour ces types enchanteurs : Léandre et Isabelle, Gille et Pantalon, Annetteet Lubin, André et Denise, Perrette et Lucas, Justine et Alexis, et Rose, et Laurette, et Blondel, et Félix, et Nina... Que sais-je?
Et pour incarner tous ces types, aujourd'hui disparus, pour animer toutes ces physionomies, pour faire vivre réellement ces figures déjà si vivantes, c'était une réunion merveilleuse d'excellents acteurs, dont les noms ne sont point oubliés de ceux qui ont quelque connaissance des choses du théâtre. vous, joie de nos pères, enfants de cette muse souriante de la Comédie- Italienne, artistes incomparables, gais et brillants compagnons, amuseurs séduisants, enchanteurs éternels, vous qui étiez à la fois le sourire et l'émotion, l'enjouement et la grâce, la tendresse et l'abandon, la malice et la raillerie, l'esprit et la gaieté, le caprice et la fantaisie, vous, chers comédiens aimés, qui avez eu votre part légitime de succès, de gloire et de renommée, et qui avez tenu si longtemps sous le charme un public que vos talents rajeunissaient sans cesse, laissez-moi tous rappeler votre souvenir et inscrire ici vos noms alors si acclamés !
C'est d'abord Clairval, l'amoureux légendaire, le roi des hautes-contre, Clairval, 1' « enfant chéri des dames, » le comédien aux aventures galantes, Clairval, que sa grâce, son élégance et son talent avaient fait surnommer le Mole de la Comédie-Italienne ; Caillot, son émule et son ami, 1' « honnête » Caillot, dont le talent était si souple, si pathétique et si puissant ; Laruette, ganache impayable, créateur des « rôles à tablier », chez qui le comédien était doublé d'un compositeur distingué; Mi-
chu, le Colin typique, dont la fin fut si tragique ; Trial, au comique si exubérant et si franc, qui, lui aussi, finit si malheureusement; Thomassin, à la mine bonasse ; Narbonne, dont la présence seule excitait le rire; Ghenard, qui pendant si longtemps fut chéri du public; puis Dorsonville, Suin, Rozières, Philippe, Grange... Auprès d'eux, un véritable essaim de femmes adorables, pleines de grâce, de jeunesse, de talent, d'esprit et de beauté. En tête, Mme Favart, Favart l'enchanteresse, à la fois auteur, musicienne, comédienne et danseuse, Favart, à la voix légère et souple, à la physionomie piquante et vive, au geste rapide, au minois éveillé, Favart qui la première tenta sur cette scène une réforme du costume et osa paraître avec de vrais sabots et un vrai tablier de bure; la jolie Mlle Mandeville, plus tard Mme Trial, ingénue souriante, tendre et mélancolique ; Mlle Adeline, soubrette alerte et fine, mordante et railleuse ; Mme Laruette, amoureuse et enjouée, sémillante et aimable; Mlle Colombe, dont la voix agile, étendue et brillante fut un ravissement; Mlle Renaud, pleine de séductions ; Mlle Lescot, fille de Clairvai, digne enfant d'un tel père; Mlle Desbrosses, Mlle Carline, toutes deux charmantes; et enfin la plus célèbre de toutes, Mlle Rose Lefèvre, plus tard Mme Dugazon, qui fit pendant plus de trente ans les délices du théâtre, et dont on peut dire que Paris était coiffé.
C'est de cette actrice fameuse que je voudrais parler ici ; c'est son souvenir que je veux évoquer, son sourire que je veux retracer, sa physionomie charmante que je veux essayer de faire revivre. Mme Dugazon fut pendant trente ans la reine de la Comédie-Italienne et l'enfant gâtée du public, à qui elle s'imposait par le
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charme, la grâce et les mille qualités d'un talent supérieur et absolument exceptionnel ; ce fut une grande artiste, à tous les titres possibles et dans la plus complète acception du mot, et il y a toujours plaisir, sans compter le profit, à étudier ces êtres privilégiés, à demander au passé la raison de l'influence qu'ils exercèrent sur la foule, à rechercher enfin la cause de leur fortune, de leurs succès, de leur action intellectuelle sur toute une génération.
La beauté plaît aux yeux, le talent charme l'àme.
Dans l'article : Spectacles, de son deuxième volume d'octobre 1767, le Mercure de France insérait les lignes suivantes :
a On a omis de parler, dans le premier volume de ce mois, de deux jeunes danseuses prussiennes, nommées Le Febvre, qui ont été fort applaudies dans un pas de deux qu'elles ont exécuté avec une légèreté et une précision au-dessus de leur âge, qui est de onze ans au plus. On les a revues avec le même plaisir, le 4 de ce mois, dans la Nouvelle École des Femmes, où elles ont dansé le pas de rHymen et V Amour, »
Les deux jeunes filles dont il est ici question n'étaient nullement Prussiennes, comme le croyait l'auteur de l'article. Ce qui avait évidemment amené la confusion, c'est que leur père avait été pendant de longues années
maître de ballets en Prusse (1), et qu'elles arrivaient avec lui de Berlin. La petite famille Lefèvre (c'est ainsi que s'orthographie le nom) ne se composait pas d'ailleurs de ces deux seules fillettes ; il y avait deux autres enfants, une troisième fille et un jeune garçon : celuici devint violoniste, chef d'orchestre et compositeur ; quant aux trois filles, elles furent toutes trois d'abord danseuses, puis actrices à la Comédie-Italienne. Mais une seule fit preuve d'un vrai talent et acquit une brillante réputation : c'est l'aînée, Rose Lefèvre, qui par la suite devint si fameuse sous le nom de Mme Dugazon (2).
Rose Lefèvre était née à Berlin en 1755, et était venue à Paris, avec sa famille, à l'âge de huit ans. Elle en avait donc douze lorsque, au mois de septembre 1767, ^Ue se présenta pour la première fois avec une de ses sœurs, comme danseuse, au public de la Comédie-Italienne, qui accueillit l'une et l'autre avec la plus grande
(1) On a dit que ce même Lefèvre avait été précédemment maître des ballets à la Comédie-Italienne. C'est possible, mais je ne saurais l'affirmer. Peut-être est-ce à lui que se rapporte cette note, que je trouve dans Y Histoire du Théâtre^ Italien ^ de Desboulmiers (t. VII, p. 833) : — « Lefèvre, danseur, a demeuré pendant plusieurs années à pension au Théâtre-Italien, qu'il a quitté en 1738, après avoir caractérisé l'Amour dans le ballet des Filets de Vulcain,
(2) Aucun biographe ne fait mention des deux sœurs de Mme Dugazon. Toutes deux cependant, comme on vient de le voir, firent, ainsi qu'elle, partie du personnel de la Comédie-Italienne, comme danseuses d'abord, comme actrices ensuite. Avant les débuts de Rose comme actrice, les trois sœurs faisaient partie de la danse, et un recueil spécial, les Spectacles de PariSy mentionne, dans ses années 1771, 1772, 1773 et 1774, comme danseuses seules, « les trois demoiselles Lefèvre. » Le volume de 1775, qui enregistre le début
faveur. Bientôt la troisième vint les rejoindre, et dès 1770 toutes trois étaient premières danseuses. Mais la petite Rose avait de l'ambition; elle était, de plus, trèsespiègle et fort intelligente. Voici comment un biographe parle d'elle à cette époque :
....Aux différentes répétitions de ses ouvrages, Grétry avait observé une petite danseuse qui se permettait de singer, avec un naturel parfait, les grandes virtuoses à côté desquelles elle se trouvait, et qui les parodiait à ravir ; il avait observé aussi qu'elle avait la voix juste et la figure piquante. Grétry fit son profit de la remarque, et, lorsqu'il donna Lucile en 1769, il songea à tirer parti de Mlle Lefèvre. Ce fut pour
comme actrice de Rose, cite comme premières danseuses « les deux demoiselles Lefèvre », ses sœurs cadettes. Il en est de même pour ceux de 1776, 1777 et 1778. Celui de 1779 ne mentionne plus qu'une seule première danseuse, « Mlle Lefèvre » ; l'autre a disparu complètement de l'Almanach. Nous la voyons reparaître dans le volume de 1780, qui contient les noms de trois premières danseuses, «. Mlles Lefèvre, Oranger, Desforges, » et qui imprime ces lignes à l'article Débuts à la Comédie-ltalieune : — « Le 5 juin (1779), Mlle Lefèvre a débuté dans l'emploi des duègnes, par le rôle de Marguerite dans les Femmes et Je Secret. » — Elle est reçue parmi les actrices à pension, et comme telle figure dans les deux annuaires suivants, d'où, au contraire, la seule demoiselle Lefèvre restée danseuse a disparu. Celui de 1788 nous fixe sur le compte de celle-ci par cette note aux Débuis à la Comédie-Italienne : — « Le 21 août (1782), la demoiselle Lefèvre, sœur cadette de la dame Dugazon, a débuté par les rôles d'Agathe dans V Ami de la Maison et de Louise dans les Trois Fermiers ; ensuite par celui de Lucette dans la Fausse Magie, de Pauline dans Sylvain, de Lise dans le Jugement de Midas, de Clémentine dans le Magnifique, de Bélinde dans la Colonie, et de Colombine dans le Tableau parlant. » A partir de ce moment, toutes deux figurent au nombre des actrices à pension, la duègne ainsi : « Mlle Lefèvre C. » ; l'autre : « Mlle Lefèvre L. » A partir do 1790, Mlle Lefèvre C. disparaît; l'autre reste jusqu'à la disparition de l'Almanach, qui cesse sa publication en 1795.
elle qu'il composa Tair charmant : On dit qu'à quinze ans, etc., devenu depuis un air populaire. I.e public fut enchanté de la débutante, et Grétry lui promit, et se promit a lui-même, de composer, sous quelques années, d'autres airs, et môme des rôles entiers pour sa jeune élève. Dès ce moment, les études de Mlle Lefèvre furent partagées entre la danse, qu'elle ne regardait que comme un moyen de transition à un état plus relevé, et le chant, qui devait la conduire à* sa véritable profession. Mme Favart, excellente actrice, et en même temps femme d'un caractère noble et d'un esprit supérieur, formait secrètement Mlle Lefèvre, et l'initiait aux mystères de son art. Elle était auteur, et le petit opéra tïAnnotte et Liïbin passait pour être le fruit de ses relations littéraires avec l'abbé de Voisenon, Elle prépara Mlle Lefèvre, qui était restée élève de Terpsichore, à jouer le rôle d'Annette. Un soir que l'actrice qui devait le jouer se trouva indisposée, soit par hasard, soit par arrangement, Mme Favart produisit tout à coup sa protégée, qui remplaça si heureusement Tactrice absente, que, dès le même soir, elle fut reçue pensionnaire. .. (1)
C'est le o janvier 1769 que fut jouée la Lucile de Grétry ; c'est donc à cette date qu'il faut placer la première apparition de la jeune Rose Lefèvre comme actrice. Comme actrice, pourtant, est peut-être beaucoup dire. L'air : On dît qu'à quinze ans, ne fait pour ainsi dire pas partie de la pièce, mais d'une sorte de divertissement chanté et dansé qui la termine ; cet air a trois couplets, dont le premier était chanté par « une villageoise, » le second par « une autre villageoise » et le troisième, qui porte justement ces paroles : On dit qu'à quinze ans,.,, en duo par les « deux petites villageoises. » C'était évidemment des espèces de coryphées.
(1) Mahul, Annuaire nécrologique^ 1821.
• petits rôles non portés sur la distribution de la pièce, et dont l'un était confié à la petite Rose Lefèvre.
A partir de ce moment, la jeune fille, stylée par les leçons de madame Favart, se prépara à la nouvelle carrière qu'elle voulait parcourir. Tout en conservant son emploi de première danseuse, elle joua ainsi, de temps à autre, quelques petits rôles accessoires ; mais son véritable début, comme comédienne, ne date que de 1774. On peut même assurer que son apparition dans Anuette et Lubin ne fut pas considérée comme telle en ce qui concerne le public, et ne fut qu'un essai destiné à faire connaître aux artistes ce qu'on en pouvait attendre dans un rôle important. Son début officiel eut lieu seulement le 19 juin 1774, dans le rôle de Pauline, de Sylvain, rôle qui avait été créé par madame Trial ; ce début fut des plus heureux, et amena immédiatement, c'est-à-dire à la date du 30 juin, sa réception comme actrice pensionnaire. L'excellent annaliste de la Comédie- Italienne, d'Origny, enregistre le fait en ces termes : •— « Mademoiselle Rose Lefèvre, attachée dès sa plus tendre jeunesse à ce théâtre, en qualité de danseuse, eut toujours une extrême envie d'y être utile en plus d'un genre. Pour répondre à ses désirs, on essaya son organe dans de petits airs, et son intelligence dans de petits rôles. Elle montrait tant de dispositions pour tout, elle mettait à tout tant de zèle, de goût et d'agrémens, qu'on la crut en état de remplir des rôjes plus considérables. Elle joua en effet celui de Pauline dans Sylvain, avec les applaudissemens les plus flatteurs, et fut reçue aux appointemens. »
Elle fit d'abord peu de créations ; mais elle reprit successivement plusieurs rôles du répertoire, qui lui
firent d'autant plus d'honneur qu'ils avaient été établis par des artistes chéries du public. C'est ainsi que pendant une maladie de Mme Laruette, elle obtint un succès éclatant en jouant, d'une façon toute nouvelle, celui de Louise, du Déserteur. Elle y déploya une chaleur et une sensibilité remarquables, une verve véritablement entraînante, à ce point qu'elle arrachait des pleurs de tous les yeux. Au talent acquis parle travail, elle joignait les élans d'une inspiration soudaine, qui lui faisait trouver des effets nouveaux et inattendus ; c'est ainsi qu'un soir, dans ce rôle, elle s'avisa, au lieu de dénouer le ruban de la croix d'or qu'elle offrait au geôlier pour sauver la vie de son fiancé, de le briser d'un mouvement ému et rapide ; ce mouvement fut si naturel et si dramatique, que toute la salle éclata en bravos. Un rôle d'un tout autre genre, qui avait été naguère le triomphe de Mme Favart, celui de Roxelane dans les Trois Sultanes^ lui valut aussi un vif succès, en raison de la grâce, de l'enjouement, de l'espièglerie, de la gaieté qu'elle y déployait. Elle se fit remarquer encore dans une reprise des Mariages Samnites, où un chroniqueur, en parlant d'elle, disait qu'on aurait peine à démêler « lequel était plus parfait, de son début, de son chant, ou de son jeu. »
Enfin, ses succès furent tels, que moins de deux ans après sa réception comme pensionnaire, au mois d'avril 1776, elle était reçue sociétaire. (On sait que la Comédie-Italienne était alors régie, comme aujourd'hui encore la Comédie-Française, par une société d'artistes.) Douée à cette époque d'un visage aimable et charmant, d'une physionomie piquante et fine, d'une tournure pleine de grâce, d'un organe souple et flat-
teur, elle joignait à ces dons heureux beaucoup de finesse, de mordant et de gaieté, en même temps qu'une sensibilité profonde, expansive et chaleureuse ; aussi brillait-elle également dans les soubrettes et dans les jeunes amoureuses. Sa voix était peu étendue, mais flexible et juste, son chant était peu travaillé, mais aimable et plein de franchise ; c'était tout ce qu'on pouvait exiger à une époque où la musique était encore presque secondaire dans Topéra-comique. Plus tard cependant, elle travailla sous ce rapport, et si elle ne devint jamais ce qu'on peut appeler une virtuose, du moins peut-on dire qu'elle assouplit considérablement sa voix, et la rendit tout à fait charmante, et surtout expressive ; personne ne parlait le chant avec un accent plus vrai et une expression plus passionnée.
C'est à cette année 1776 qu'il faut placer le mariage — regrettable à tous égards— de Mlle Rose Lefèvre avec un artiste dont le talent était aussi fort remarquable, Dugazon, qui jouait alors les valets à la Comédie-Française. Fils lui-même d'un acteur distingué qui avait appartenu à ce théâtre, Dugazon avait débuté le 29 avril 1771 par les rôles de Crispin dans le Légataire universel^ et de lord Houzey dans le Français à Londres. Reçu pour doubler Préville, Auger et Feulie, il s'était bientôt fait remarquer, avait obtenu des succès rapides,
et dès l'année suivante était devenu sociétaire (1). Il connut Mlle Rose Lefèvre, qui était moins âgée que lui de douze ans environ, s'en éprit, et l'épousa. Mais cette union, loin d'être heureuse, donna naissance à des incidents qui dégénérèrent promptement en scandales. Quelles furent les premières causes de cette mésintelligence ? Faut-il l'attribuer à la légèreté de la femme, ou aux écarts de caractère du mari ? Peut-être les torts furent-ils partagés. Toujours est-il qu'au bout de peu d'années les deux époux se séparèrent, et qu'à l'époque de la Révolution, lorsque la loi leur en donna la faculté, ils firent prononcer leur divorce (2).
Le mariage de Mme Dugazon fut fâcheux pour elle, et j'ai regret à dire que c'est presque à partir de ce moment qu'elle fit parler d'elle un peu plus qu'il n'eût fallu, et tout à fait en dehors de sa profession. La légèreté de sa conduite lui fit une renommée d'un autre genre, et si, comme je le crois, on en a ^beaucoup exagéré les excès, il est certain qu'elle a singulière-
(1) Il s'appelait Jean -Baptiste-Henri Gourgaud-Dugazon. Son père avait débuté à la Comédie-Française en 1739, en jouant Hector du Joueur^ et Sganarelle du Médecin malgré lui. Le talent dramatique était d'ailleurs un don dans cette famille, car les deux filles de ce dernier, Mlle Dugazon et Mme Vestris, appartinrent aussi à la Comédie-Française, où elles précédèrent leur frère de quelques années . et où elles se firent une grande réputation, la première dans l'emploi
des soubrettes, la seconde dans celui des premiers rôles tragiques.
(2) Mme Dugazon continua, après son divorce, de porter le nom de son mari, sous lequel elle était connue au théâtre. Quant à lui, quoique d'un âge assez avancé déjà, il épousa en secondes noces une jeune personne étrangère à sa profession, Mlle Aubcrt, qu'il laissa veuve au bout de quelques années , avec deux enfants en bas âge. II mourut fou au village de Sandillon, près d'Orléans, le 11 octobre 1809.
ment légitimé les critiques. Les anecdotes à ce sujet sont innombrables. J'en citerai seulement quelquesunes, — et des moins scabreuses.
En voici une que je transcris textuellement d'un de ces recueils clandestins, si nombreux à cette époque (i) : — « Mme Dugazon, depuis six mois qu'elle a jugé à propos de se séparer de corps de son cher mari, en est, dit-on, à son quinzième ou seizième galant. C'était la semaine dernière le tour du comte D.... Mais un soir, il passa un caprice dans la tête conjugale de l'ami Dugazon, qui s'avisa d'aller rendre visite à sa femme. Le comte étoit exact : il ne manqua pas de s'y trouver. Au bout d'une heure, Dugazon prend sa femme à part, et lui dit : « Madame, souhaitez le bonsoir à M. le comte ; « aujourd'hui je reste ici. » La belle, toute tremblante, bégaye un adieu au comte, en lui faisant signe d'éviter les querelles pour l'amour d'elle. Enfin le mari reste maître du champ de bataille. Mais M. le comte étoit de fort mauvaise humeur : le lendemain, le surlendemain, il alloit. partout disant que Dugazon étoit un drôle, un polisson, qu'il lui couperoit les oreilles. Si les oreilles de Dugazon n'ont point été coupées, elles furent du moins fort échauffées de tous ces propos qui lui revinrent, et le hasard fit que, quelques jours après, il se trouva avec le comte, qui recommença devant lui les mêmes discours. Dugazon, qui est un des plus braves histrions du siècle, lui signifia qu'il ne pouvait souffrir tant d'affronts accumulés sur sa tête. Cette déclaration
(1) Correspondance secrète, poliLîque^ littéraire, etc., depuis la mort de Louis XV, t. VIII, p. 55-56.
lui en attira un de plus, et le comte lui appliqua un bon soufflet ; l'autre, dans la minute, le lui rend de toute sa force. Ces deux rivaux brûloient de se battre ; on les sépare, on les garde. Dugazon reçoit des ordres de la police, et sa femme, avec tous ses talents, est menacée d'un tour à la maison de force. On se demandoit comment tout cela finiroit, et ce que M. le comte leroit du soufflet qu'il avoit reçu : « Parbleu ! répondit un plaisant, il le mettra avec les autres. »
Dugazon passait pour un maître mystificateur, à une époque où la manie des mystifications était à la mode. Il avait d'ailleurs beaucoup de sang-froid, de présence d'esprit, et une audace qui allait jusqu'à l'impudence. On le verra par cette historiette, dans laquelle sa femme est encore en jeu. Admis aux petits spectacles de la cour, où son talent était très-prise, il jouait aussi la comédie dans les meilleures sociétés, souvent avec les plus grands seigneurs. Plusieurs fois il avait eu pour partenaire, dans des proverbes, un M. Gaze, maître des requêtes et fils • d'un fermier général. Ayant eu des soupçons fondés sur une liaison qu'entretenait ce jeune homme avec sa femme, il se rend un jour chez lui, le force, à l'aide de menaces, à lui remettre les lettres et le portrait de celle-ci, puis se retire tranquillement. Mais voici queramant,revenu de sa stupeur, court après lui et le poursuit sur l'escalier, en criant : « Au voleur ! au voleur! qu'on arrête ce coquin! » Les laquais s'empressent à ses cris, mais Dugazon, sans se déconcerter, se retourne vers Gaze, et lui dit, avec le plus grand sang-froid : « Bravo ! monsieur, à merveille ; si vous jouez comme cela ce soir, vous me surpasserez. » Puis il s'éloigne, laissant les valets persuadés que leur maître venait
de jouer une scène que Dugazon lui avait fait répéter.
L'histoire ne s'arrête pas là. Peu de jours après, sur la scène de la Comédie-Française, au moment où le spectacle venait de finir et tandis que la foule s'écoulait, Dugazon aperçoit Gaze, qui lui tournait le dos. Il s'approche de lui, lui donne deux vigoureux coups de canne, puis reprend une posture tranquille. L'autre se retourne, l'aperçoit, élève la voix, se plaint de son insolence, et le menace avec colère. Dugazon, que personne n'avait vu, affirme alors que c'est encore une plaisanterie du jeune homme, et qu'un comédien comme lui ne saurait avoir l'effronterie d'outrager ainsi un magistrat. Quoi que pût faire Gaze, il ne put jamais convaincre personne.
Du reste, la passion de ce personnage pour Mme Dugazon eut plus d'une fois pour lui de funestes conséquences. Bachaumont nous en donne une autre preuve dans ses Mémoires secrets : — « On peut . se rappeler, dit-il, les fâcheuses aventures que procura l'année dernière à M. Gaze sa passion aveugle pour Mme Dugazon, de la Comédie-Italienne. Il paraît qu'il n'en est pas guéri. Depuis peu, ce jeune maître des requêtes étant à ce spectacle, a trouvé mauvais qu'un M. Dulau, officier aux gardes, critiquât durement l'actrice dont il s'agit, et il en est résulté une rixe, dans laquelle le magistrat a reçu un coup d'épée si grave qu'il a fallu le saigner onze fois. Il va mieux, se soutenant à peine, et, à l'aide de deux écuyers, il semblait par sa sortie prématurée se faire un triomphe de sa blessure devant le public, qui l'entourait en effet comme un héros d'amour fort rare aujourd'hui. »
On le comprend d'ailleurs, Mme Dugazon avait, à
cette époque, tout ce qu'il fallait pour être adulée, choyée, fêtée par une foule d'adorateurs. Jeune, belle, sémillante, pleine de grâce et d'esprit, entourée de l'auréole d'un talent qui s'affirmait chaque jour avec plus d'autorité, son succès était grand, non-seulement devant le public, mais auprès des hommes à la mode. Et, ce qu'il y a de plus étrange, c'est que son mari luimême se faisait en quelque sorte le porte-voix des
légèretés de sa femme, et s'en allait racontant, moitié plaisant, moitié colère, les détails de ses infortunes conjugales. Ce qui faisait dire à Sophie Arnould, toujours prête à lancer un mot : — « Cet homme est bien inconséquent ; il peut penser de sa femme tout ce qu'il voudra, mais il ne faut pas en dégoûter les autres (1). »
(1) J'ai parlé de la renommée que Dugazon s'était faite comme mystificateur. Ses farces, ses reparties, ses saillies sont restées célèbres, et il ne laissait échapper aucune occasion de s'amuser aux dépens d'autrui, souvent même à ses propres dépens. Voici une anecdote que Mme de Bawr rapporte dans ses Souvenirs :
c< Dugazon conservait, hors de la scène, une gaieté d'esprit à laquelle il devait peut-être d'exceller dans les rôles comiques. S'étant pris un jour de querelle avec un de ses camarades, nommé Désessart, le plus gros homme que l'on pût voir, ils convinrent entre eux de se battre au bois de Boulogne à l'épée. Arrivés sur le champ de bataille avec leurs témoins, Désessart, qui, pour déguiser son obésité, portait toujours des vêtements noirs, ôte son habit et ne garde que sa veste. — « Un instant, lui crie Dugazon, qui tire de sa poche €< un morceau de blanc d'Espagne, je ne suis pas un assassin, et j'ai « réfléchi cette nuit que tu me faisais un trop grand avantage. » En parlant ainsi, il s'approche, trace un cercle d'une dimension raisonnable sur le ventre du gros homme, en disant : « Tous les coups « d'épée que tu recevras en dehors du cerclé ne compteront pas. « Maintenant en garde! »
« Mais le fou-rire avait pris aux témoins. Désessart lui-même ne pouvait garder ni son sang-froid, ni sa colère, en sorte que le combat se transforma en un bon déjeuner à la Porte-Maillot. »
J'ai dit que dans les deux premières années de sa réception à la Comédie-Italienne, Mme Dugazon n'avait fait que peu de créations, et s'était presque bornée à reprendre, avec beaucoup de bonheur, un certain nombre de rôles du répertoire. A cette époque, je ne vois guère que deux ouvrages dans lesquels elle ait été chargée d'en établir de nouveaux : la Fausse Peur, de Darcis, un jeune élève de Grétry, et la Colonie, de Sacchinî. Celui-ci, qui lui valut son premier grand succès, lui fournit aussi l'occasion de prouver, pour jeune qu'elle fût alors, quelle intelligence elle possédait de la scène et de ses propres facultés, et combien elle savait se sacrifier elle-même, jusqu'à un certain point, pour assurer la fortune d'une œuvre.
La Colonie était une partition italienne que Framery avait adaptée à la scène française. Par le fait d'une erreur moins rare au théâtre qu'on ne serait tenté de le croire, on avait distribué à contre-sens les deux rôles féminins, Mme Dugazon se trouvant chargée de Celu de Bélinde, tandis que celui de Marine était confiée à la belle Mlle Colombe. C'était justement le contraire qu'il eût fallu faire, et Mme Dugazon, qui s'aperçut vite de la méprise, fit part de son sentiment à Framery, en l'engageant vivement à lui donner Marine, et a faire jouer Bélinde à Mlle Colombe, ce qui fut aussitôt dé-
cidé. Elle avait d'autant plus de mérite à provoquer ce changement, que le rôle de Bélinde, particulièrement brillant, était placé au premier plan, et devait sembler d'autant plus agréable à une jeune actrice qu'elle y recevait une foule de compliments sur sa grâce et sur sa beauté. Mme Dugazon sut donc sacrifier en cette circonstance, aux intérêts de l'art et de son théâtre, des considérations singulièrement puissantes d'ordinaire sur l'amour-propre d'une femme. Elle n'y perdit rien, du reste, et n'eut à se repentir ni de son bon sens, ni de son bon goût, ni de sa modestie : grâce à elle, le rôle de Marine, mis complètement en dehors par un jeu plein de finesse et de grâce, fut considéré comme le meilleur de la pièce, et elle y obtint un succès d'enthousiasme.
Mais à partir du jour où elle devint sociétaire, les auteurs comprirent tout le parti qu'ils pouvaient tirer d'un si admirable talent. Sedaine et Grétry, Marsollier et Dalayrac, Monvel et Dézèdes s'empressèrent à écrire pour elle une foule d'ouvrages charmants, dans lesquels elle pouvait déployer l'ensemble de ses qualités rares et précieuses. Dans l'espace de six ans environ, elle joua ainsi V Amant jaloux (1), le Jugement de Mi*
(1) U Amant Jaloux fut joué pour la première fois le 23 décembre 1778, avec un grand succès pour les auteurs et pour leur principale interprète, Mme Dugazon ; mais les représentations de la pièce furent presque aussitôt interrompues par une longue maladie de cette artiste, et l'on fut obligé de la remplacer par Mlle Billioni, qui reprit le rôle le 9 janvier 1779. Mme Dugazon ne fit sa rentrée que le 15 avril Suivant, dans une pièce intitulée les Deux Amis ou le Faux Vieillard, opéra-comique parodié sur différents airs italiens.
das(;l) Aucassin et Nicolettej les Événements imprévus, de Grétry ; le Corsaire, de Dalayrac ; FéliXy de Monsigny (2) ; Isabelle et Fernand, le Poète supposé, de Champein ; le Savetier et le Financier y de Rigel ; la Nouvelle Omphale, de Floquet; Jérôme le porteur dechaise, deDézèdes, etc., etc. En même temps, Piis et Barré, dont le talent aimable, naïf et gracieux avait un peu ranimé le vaudeville à la Comédie-Italienne, l'associaient à leurs succès dans cette suite de tableaux champêtres et charmants : les Vendangeurs ou le Bailli d'Asiiières, la Matinée et la Veillée villageoises, la Coupe des Foins, et aussi dans une amusante parodie de VIphigénie en Tauride de Gluck, intitulée les Rêveries renouvelées des Grecs.
Une circonstance particulière vint montrer le talent de Mme Dugazon sous un nouveau jour, et en prouver toute la souplesse et la ductilité. Depuis 1769, défense avait été faite à la Comédie-Italienne de représenter des comédies françaises, ainsi qu'elle l'avait fait pendant un grand nombre d'années. Ce théâtre s'était donc vu obligé d'abandonner une partie importante de son répertoire, et l'une de celles qui plaisaient le plus au
(i) Au sujet de cette pièce, on lisait dans le Mercure : « A
l'égard de Mme Dugazon, ses talens supérieurs, qui se sont fait connaître dans Ja Colonie, et qui ont tant contribué au succès de tttte pièce, sont de jour en jour plus vivement sentis par le public, q^e charment la finesse piquante de son jeu, sa gaieté, l'agrément 6t a netteté de son chant. Elle joue le rôle de Cloé dans Je Jugeloen de Midas. »
(^) Mme Dugazon a joué le rôle de la petite servante avec
infinii^nt d'esprit, et dans la plus grande vérité du costume. » {Correspoûance de Grimm,)
public. En 1779, cette interdiction fut levée, et Ton s'occupa aussitôt de reprendre un certain nombre de pièces qui jadis avaient été en grande faveur, surtout celles de Marivaux. L'un des premiers ouvrages que l'on remit ainsi à la scène fut le Jeu de Vamour et du hasard, dans lequel Mme Dugazon fut chargée du rôle de Lisette, qui lui valut un très-grand succès. Le Mercure disait à C6 sujet : t Mme Dugazoti, en donnant moins d'éclat à si voix, ne laissera rien à désirer des qualités qui forment une excellente soubrette. Esprit, gaieté, finesse, intelligence, naturel, tout, dans le rôle de Lisette, s'est réuni pour donner de ses talens l'idée la plus avantageuse. > On la célébra dans ce rôle en prose et en vers, ainsi que le prouve cette poésie — médiocre d'ailleurs — qui lui fut adressée alors par un monsieur de P., « ancien mousquetaire • :
Toi dont Tesprit, le goût et les talens Attachent Tâme et pénètrent les sens; Toi qui toujours tendre, vive et volage Émeus le spectateur surpris, Ornement de la scène, idole de Paris, Charmante Dugazon, reçois ce tendre hommage : De tes talens il est le prix.
Plus je te vois et plus j'admire De ton jeu toujours vrai les effets enchanteurs. Tes yeux fripons et ton malin sourire Ont sous tes loix enchaîné tous les cœurs.
Dans les jeux brillans de Thalie, A des succès nouveaux ose encore espérer ;
Ne laissant rien à désirer.
Rends-nous de Marivaux la piquante saillie.
Et Paris te suivra sur la scène embelUe Pour t'applaudir et t'admirer.
Mme Dugazon n'eut pas moins de succès dans une autre pièce de Marivaux, la Mère confidente, dont la reprise suivit de près celle du Jeu de Camour et du hasard (1), et dans le même temps cette femme étonnante se faisait applaudir comme danseuse. L'autorisation de rejouer des comédies françaises avait amené la Comédie-Italienne à réorganiser en quelque sorte son personnel, et à s'attacher des artistes nouveaux, dont quelques-uns, comme Valleroy et Mlle Pitrot, avaient appartenu au Théâtre-Français ; en même temps elle avait renouvelé jusqu'à son ballet, dans lequel Mme Dugazon n'avait pas dédaigné de reparaître, ainsi que nous l'apprend d'Origny : — « Les comédiens se pourvurent aussi de nouveaux sujets pour la danse ; ils s'attachèrent un bon décorateur, et firent choix d'un maître des ballets avantageusement connu (Hus).En conséquence, il y eut à la suite d'une représentation de la Rosière de Salency un ballet qui reçut beaucoup d'éloges, et dans lequel Mme Dugazon se distingua (2). »
On voit qu'à cette époque les plus grands artistes ne croyaient pas au-dessous d'eux de se montrer dans
'1) A propos do la Mère conûdcnte, une autre pièce de vers, que voici, fut adressée à Mme Dugazon :
Que j'aime à t'écouler, quand d'une voix si lendre, Tu dis que la vertu fait sentir le bonheur !
Ton secret, pour te faire entendre,
C'est de laisser parler ton cœur; Mais en blâmant l'amour, ta voix bien séduisante, Â Tamour, malgré moi, m'appelle à chaque instant ; Et quand je vois la Mère confîdentGy
J'ai grand besoin d'un confident.
^2) Annales du Théâtre- Italien.
tous les genres ; sous ce rapport, Mme Dugazon continuait les traditions établies par Mme Favart, et elle ne s'en trouvait pas plus m.al.
Tandis que par ses efforts pour plaire au public elle lui devenait chaque jour plus précieuse et plus chère, ses sœurs, de leur côté, cherchaient à se mettre en évidence; mais, bien que ni l'une ni l'autre ne fût sans talent et sans intelligence, toutes deux demeurèrent dans l'ombre à ses côtés et ne fournirent qu'une carrière sans éclat. L'une avait débuté le 5 juin 1779 ; l'autre, suivant l'exemple de ses deux aînées, abandonna aussi la danse et débuta le 21 août 1782. L'excellent annaliste du Théâtre-Italien, d'Origny, nous renseigne à leur sujet :
Un peu plus de développement dans les moyens, dit-il à propos de la première, de méthode dans le chant, de jeu dans la physionomie, voilà ce que Mlle Ijcfèvre fit désirer le 5 juin 1779, quand elle rendit le rôle de Marguerite dans les Femmes et le Secret, Le choi^ de ce personnage décela aussi sa modestie, et c'est beaucoup que de savoir mesurer son vol à ses forces, et d'avoir moins de prétention que de talent. Mais Mlle Lefèvre a tellement passé les espérances du public dans les personnages de Jacqueline du Maître en droite de Babet dans Rose et Colas^ de Marguerite dans On ne s'avise jamais de tout^ et d'Honora dans Tom Jones, par lesquels elle a continué son début, qu'elle a été mise au nombre des actrices à pension pour remplir dans les accessoires tout ce à quoi elle serait jugée nécessaire (1).
Par les rôles qu'elle avait choisis pour ses débuts, il est facile de voir que celle-ci avait adopté l'emploi des
(t) Annales du Théâtre-Italien.
duègnes, qui, quoique important à cette époque, ne peut pourtant jamais être que secondaire. D'ailleurs, d'Origny lui-même, malgré les éloges qu'il lui décerne, avoue qu'elle ne fut engagée que pour jouer des rôles accessoires. Voici ce qu'il dit ensuite de la troisième sœur :
Mlle Lefèvre, sœur cadette de Mme Dugazon, s'essaya, le 21 août 1782, dans les rôles d'Agathe de T Ami de la MaisoUy et de Lucile des Trois Fermiers, Les jours suivants, elle fit Lucette dans la Fausse Magie^ Pauline dans Sylvain, Lise dans le Jugement de Midas, etc. Tantôt vive et animée, tantôt simple et naïve, elle montra toujours de Taisance, du naturel, de la finesse et une voix harmonieuse et flexible. Les spectateurs les plus difficiles en mérite lui ont accordé leurs suffrages, et on n*a pas balancé à la recevoir aux appointements (1).
Celle-ci pourtant, pas plus que l'autre, ne parvint à se faire un semblant de réputation.
Le 8 juin 1781, un incendie épouvantable avait dévoré la salle de l'Opéra et coûté la vie à onze personnes. Sans une pluie survenue juste à point pour arrêter les progrès du sinistre, dont les ravages paraissaient ne point vouloir s'arrêter, on ne sait quels malheurs auraient pu se produire, et si toute une partie de Paris
(1) Annales du Théâtre-Italien.
ne fût devenue la proie des flammes. Un tel événement, et les suites qu'il avait fait craindre un instant, firent réfléchir l'autorité sur les conséquences que pourrait avoir un désastre du même genre, s'il se produisait dans un quartier populeux et encombré comme celui où se4rouvait la Comédie-Italienne. La salle de l'hôtel de Bourgogne, occupée alors par ce théâtre, était située, on le sait, dans la rue Mauconseil, au milieu d'un dédale de rues étroites et tortueuses, d'où les flammes d'un incendie, trouvant à leur portée un aliment trop facile, pouvaient ensuite se propager avec une rapidité foudroyante. On songea donc à déplacer le théâtre et à le transférer dans un quartier moins peuplé, moins dangereux, où les secours pussent arriver avec plus de promptitude, et où, le cas échéant, l'action du feu pût être plus facilement maîtrisée. Le duc de Ghoiseul ayant offert de céder des terrains qu'il possédait sur le boulevard et qui formaient les jardins de son hôtel, sa proposition fut accueillie, et l'architecte Heurtier fut chargé d'élever sur ces terrains une salle nouvelle, qui est celle qu'occupe encore aujourd'hui le théâtre de rOpéra-Comique. L'inauguration de cette salle eut lieu le lundi 28 avril 1783, et elle fut une nouvelle cause de prospérité pour la Comédie-Italienne (1).
Le premier ouvrage musical qui fut donné sur ce nouveau théâtre fut Biaise et Babel, de Monvel et Dézè-
(t) Comme les artistes de ce théâtre, bien qu'aucun Italien ne fit
plus partie de leur troupe, continuaient de s'appeler les comédiens
italiens, la partie du boulevard où était située leur nouvelle salle
'prit bientôt leur nom et porta la désignation, conservée jusqu'à nos
jours, de Boulevard des Italiens.
des, dont la première représentation eut lieu le 30 juin 1783, et cet ouvrage, dans lequel Mme Dugazon était chargée du rôle le plus important, celui de Babet, mit le sceau à la renommée de cette grande artiste. Monvel, qui était alors l'un des premiers acteurs de la Comédie-Française, avait été en 1781, on n'a jamais bien su pourquoi, forcé par la police de s'expatrier. Réfugié à Stockholm, à la cour du roi de Suède, qui l'avait accueilli en qualité de lecteur particulier et de comédien ordinaire, il y avait continué ses travaux littéraires, auxquels il avait dû à Paris plus d'un succès mérité. De Stockholm, il avait envoyé à Dézèdes le livret d'un opéra-comique en deux actes, qui formait la suite d'un ouvrage précédemment donné par eux, les Trois Fermiers. C'était Biaise et Babet. Dézèdes en eut bientôt écrit la musique, et cette bleuette charmante obtint un immense succès, dont on reporta tout le mérite sur Mme Dugazon, sa principale interprète. Grimm, qui n'était point enthousiaste de sa nature, a fait de l'artiste, à propos de cette pièce, un éloge dans lequel l'admiration perce à chaque ligne.
... Il faut voir le tableau, et le voir sur la scène, pour en concevoir Teffet et le charme ; il faut voir la pantomime du rôle de Babet; il faut la voir surtout au second acte, dans la scène du raccommodement, pour sentir à quel point on peut ranimer et rajeunir au théâtre les situations même qui semblent les plus connues, les plus usées. Il est vrai que tout ce qui est pris dans la nature, tout ce qui en conserve vraiment le caractère, la touche originale et naïve, ne s'use jamais. Que de nuances fines et délicates la voix de Mme Dugazon ne donnet-elle pas dans ce rôle aux expressions les plus simples I II n'y a pas une de ses inflexions, il n'y a pas un mouvement de son jeu qui n'ajoute au mouvement delà scène, et ne le varie avec
autant de vérité que de grâce. S'il est vrai, comme on Tassure, que cette artiste, toute charmante qu'elle est au théâtre, hors de la scène manque également d'esprit et de goût, il faut se mettre à genoux devant son talent, et l'adorer comme le prodige de quelque inspiration divine (1).
Grimm était un impertinent; il savait très-bien que Mme Dugazon, loin d'être une sotte, comme il veut le donner à croire, était une femme fort intelligente et fort distinguée; mais cet Allemand si pédant et si gourmé ne pouvait, en aucun cas, se résoudre à adresser à un de nos artistes un éloge sans restriction. Un autre écrivain, contemporain de Mme Dugazon, mais qui en parlait bien longtemps après Grimm, Duvicquet, s'exprimait ainsi sur son compte à propos de Biaise et Babet :
....Monvel, alors retiré en Suède, instruit par les journaux de la vogue étonnante de Mme Dugazon, imagina de donner une suite à ses Trois Fermiers; effectivement Biaise et Babet mit le comble à sa renommée ; elle y produisit pendant près de deux ans un de ces effets dont on ne peut guère avoir aujourd'hui une idée exacte; ce n'était pas par la pompe de la musique qu'une simple pastorale partageait avec leâ chefs-d'œuvre rivaux de Gluck et de Piccinni l'honneur d'attirer l'affluence ; rien de plus simple, rien de moins à prétention, rien de moins savant que la musique de Biaise et Babet; ce n'était point par la magnificence des décorations et des machines : une chaumière et un paysage très-commun en faisaient tous les frais ; ce n'était point par la force des situations : ce n'est qu'une querelle et qu'un raccommodement entre deux amants ; c'est une seconde édition du Devin da Village, une paraphrase nouvelle d'une ode d'Horace,
(1) Correspondance de Grimm.
déjà connue par des traductions sans nombre. Qu'allait-on voir, qu'allait-on admirer dans Biaise et Babet? quoi? Mme Dugazon. Je me trompe, une véritable villageoise bien amoureuse, bien fâchée sans aucune raison contre son petit Biaise, et surtout bien fâchée d'être fâchée, persistant par orgueil dans sa bouderie, et revenant avec une naïveté enchanteresse au sentiment qui la domine ; voilà ce que Ton courait en foule applaudir, et ce que Ton irait applaudir encore, s'il se trouvait une actrice qui, avec les qualités extérieures indispensables à un semblable rôle, eût assez de raison pour ne point le surcharger d'ornements, pour y mettre la simplicité, la franchise, Tabandon et; surtout, la sensibilité qu'il exige (1).
On a raconté pourtant que Mme Dugazon eut presque une rivale dans ce rôle charmant, mais une rivale qui, de toute façon, ne pouvait lui porter ombrage, devant rester inconnue du grand public. La reine Marie-Antoinette l'ayant vue dans Biaise et Babet, conçut un vif désir déjouer elle-même Babet, et pour satisfaire son caprice, fit monter l'ouvrage au petit théâtre particulier de Trianon. Mme Dugazon fut alors mandée à la cour, présida avec Fleury aux répétitions, et aida la reine de ses conseils. Ceux-ci, parait- il ne furent point perdus, car Fleury, dans ses Mémoires, fait ainsi l'éloge de la reine : — « Elle était à applaudir mille fois lorsqu'elle se dépitait, froissait ses fleurs, les jetait dans la cor beille et s'écriait avec le plus joli hochement qu'on puisse imaginer : Tu m'as fait endêver..., endêve!,,, endêveL,. C'était un si heureux mélange de bouderie et de sentiment, de larmes et de dépit, de colère et d'a-
(1) Feuilleton du Journal des Débats du 27 septembre 1821, sur la mort do Mme Dugazon.
mour, que j'ai vu s'en émouvoir de vrais courtisans, et, tout courtisans qu'ils étaient, oublier d'applaudir pour pleurer (1). »
J'incline à croire, cependant, que l'actrice de profession restait de beaucoup supérieure à son élève. Ce qui est certain, c'est que Biaise et Babet continuait de faire rage à Paris, un peu grâce à la pièce, qui était vraiment aimable et naïve, à la musique qui, merveilleusement adaptée aux paroles, était touchante et émue, surtout grâce à Mme Dugazon, qui réalisait un idéal charmant, et qui, en frappant l'imagination des spectateurs, allait aussi frapper directement leur cœur et faisait couler des larmes de tous les yeux. A dater de cette création, l'admirable comédienne fut définitivement classée et devint, on peut le dire, une des gloires de Paris. A ce point que bien des gens regrettaient de la voir rester à la Comédie-Italienne, considérée par beaucoup comme un théâtre de genre, et déploraient
(1) Voilà qui n'était pas mal, en effet, pour uno comédienne couronnée. Le malheur est que cette petite histoire, si elle n'est pas entièrement apocryphe, pèche au moins par l'exactitude des détails, et qu'elle doit se rapporter en tout cas, non à Biaise et Babet, mais à 7a Matinée et la Veillée villageoises. Le rédacteur des Mémoives de Fleury a été trompé par ce fait, que dans ce dernier ouvrage, joué effectivement au petit théâtre de Trianon, se trouvait aussi un rôle de Babet, que la reine voulut représenter. Or, l'écrivain a confondu les deux Babets, et, sans penser même à la possibilité de cette con fusion, il est entré dans des détails absolument imaginaires. Ce qui est certain, c'est que Marie-Antoinette n'a pu jouer en 1782 Biaise et Babet, cette pièce n'ayant fait sa preînière apparition que Tannée suivante, et c'est justement à propos d'une représentation qui avait eu lieu en 1782 que les Mémoires de Fleury rapportent cette anecdote. (On peut consulter à ce sujet un intéressant opuscule de M. Adolphe Jullien : La Comédie à la cour de Louis XVI, le tbéâtre de la reine à Trianon ^ Paris, Baur, 1875, in-8.'^
de ne pouvoir l'applaudir à la Comédie-Française, sur la première scène du monde (1).
Mais quelque fût le théâtre qu'elle illustrait, il faut convenir que jamais actrice chérie du public n'en reçut de tels témoignages de reconnaissance et d'affection. Les preuves abondent à ce sujet ; j'en donnerai seulement quelques-unes.
La santé de Mme Dugazon fut de bonne heure altérée, et souvent la maladie la força d'interrompre son
(1) En ce temps de petits vers, où Ton poussait jusqu'au fanatisme
Famour de la prose rimée, Biaise et Babet Ht tomber sur la tête de
Mme Dugazon une avalanche de prétendues pièces de poésie. J'en
reproduis une au hasard, et à titre de simple curiosité, toutes étant
fort médiocres :
Un jour la reine de Cylhère, Quittant le séjour éternel, Voulut se Ûxer sur la terre, Et se Ût au village ériger un autel.
L'enfant ailé qui ne la quitte guère Se désoloit de ne plus voir sa mère :
Soudain il se dispose à gagner le pays, U prend son vol, s'élance... et reconnoît Cypris. Elle folâlroit sur l'herbette, Répétoit mainte chansonnette, Carossoit Biaise... elle aperçut son fils :
— Quoi, ma mère, c'est vous, dit-il d'un air surpris ! Et cette voix enchanteresse...
Mais vous m'allez dégrader de noblesee!
La mère de l'Amour chez Jacques le fermier !
— Mon enfant, cesse de crier; De mon Paphos où tout m'assomme, • Je ne veux plus entendre le jargon; Avec ces bonnes gens je vis à l'unisson :
Ce n'est plus Vénus qu'on me nomme, Et je suis Babet-Dugazon.
service. Déjà, en 1778, trois mois s'étaient écoulés sans qu'elle pût paraître sur le théâtre. Au mois d'avril 1784, elle fut en grand danger, et pendant quelques semaines on conçut des craintes sérieuses pour sa vie. Quand on apprit qu'elle venait d'entrer en convalescence, la joie éclata de toutes parts, et les vers suivant circulèrent dans Paris :
Des bords du Styx, Apolloa te rappeUe ; Par ton retour que de gens satisfaits !
Soliman verra désormais Sa Roxelane aussi vive que belle; Éléonore, AngéUque, IsabeUe Retrouvent leur Lisette au jeu comique et fin ;
Biaise son amante fidèle.
Le parterre aux ennuis un remède certafn,
Et l'aimable Thalie enfin
Son inimitable modèle.
Lorsque sa rentrée fut annoncée, on lança le quatrain que voici :
Au gré de nos désirs te voilà rétablie :
Momus va rentrer dans ses droits, Et jeudi, trois du présent mois, On donnera le Retour de Thalie.
« Mme Dugazon, dit un chroniqueur, a reparu, en effet, le 3 juin, dans le Dfoit du Seigneur, et dès qu'elle s'est montrée, le public lui a témoigné, par des accla-
mations réitérées et des transports de joie, les pouvoirs qu'ont sur lui les talens et les grâces. »
L'année suivante, Mme Dugazon fut encore malade, et pendant trois mois resta de nouveau éloignée de la scène, au moment où elle venait de faire une de ses créations les plus magnifiques dans un nouvel opéracomique de Monvel et Dézèdes, Alexis et Justine, dont nous aurons à parler tout à l'heure. Une de ses camarades, Mlle Desbrosses, voulut la remplacer dans ce rôle, et faillit avoir à s'en repentir, malgré toute sa valeur personnelle ; ce n'est qu'à force de talent qu'elle se fit pardonner une audace que le public, tout d'abord, voulait lui faire payer cher. — « Mlle Desbrosses, nous dit d'Origny, voyant le public privé à regret de la représentation d'Alexis et Justine par la mauvaise santé de Mme Dugazon, étudia I3 rôle de Justine, et sans s'aveugler sur les difficultés de le rendre avec autant de succès que l'actrice qui s'y est toujours attirée l'universalité des suffrages, çlle osa se présenter le 4 juillet (1785) pour le remplir. La réception qu'on lui fit, toute décourageante qu'elle étoit, ne lui ôta point l'usage de ses moyens, tant elle comptoit sur les effets de la prévention, tant elle étoit persuadée que l'estime qu'on a pour un artiste n'est que trop souvent exclusive ! Mais elle lui donna une physionomie touchante : l'espèce de douleur qui se peignit tout à coup sur son visage inspira de l'intérêt. On voulut bien l'entendre avant que de la juger. Mlle Desbrosses, dès les premières scènes, montra une intelligence et un naturel qui lui valurent des applaudissemens sans nombre ; et elle mit dans le reste du rôle tant de grâce, d'esprit, de sensibilité et d'abandon qu'elle eut autant de parti-
sans que de spectateurs. On Ta demandée à la fin de la pièce, et c'est alors qu'on est convenu unanimement qu'il n'est pas impossible que, dans certains rôles, Mme Dugazon ait une rivale digne d'elle (1). »
Pourtant, malgré un talent très-réel, Mlle Desbrosses ne parvint jamais à faire oublier sa devancière, et l'on voit qu'en cette circonstance elle avait failli être victime de son dévouement. Lorsque après cette nouvelle maladie, Mme Dugazon reparut à la scène, le 45 septembre, ce fut une véritable fête : — « Jamais l'enthousiasme ne se montre d'une manière plus sensible, que lorsque les circonstances en ont retenu pendant quelque temps les mouvements. C'est ce qui est arrivé le jour où Mme Dugazon a reparu dans le rôle de Louise du Déserteur. Les transports du public ont principalement éclaté quand M. Clairval, dans les Amours d'Etéy a mis sur la tête de cette actrice la couronne que les juges de la joute venoient de lui décerner (2). »
En province, lorsqu'elle s'y trouvait en représentations, Mme Dugazon n'était pas moins acclamée. Elle était à Lyon au mois de mai 4785, peu de temps avant de faire la maladie dont nous venons de parler ; Bachaumont écrit, à la date du 22 de ce mois : — « Mme Dugazon.... est actuellement à Lyon. Suivant une lettre datée de cette ville du 7 mai, elle y a produit un enthousiasme universel. Le vendredi 6, elle étoit annoncée pour la dernière fois ; elle jouoit le rôle de Babet dans
.(1) Annales du Théâtre-Italien, (2) Idem.
le Droit du Seigneur ; au moment où chacun vint lui offrir son présent, on vit tomber à ses pieds une couronne, que le sieur Gervais, chargé du rôle du seigneur, ramassa et lui présenta aux acclamations dft toute la salle. Le spectacle fut interrompu pour entendre la lecture d'une pièce de vers composée à la louange de cette actrice par le sieur Patra, l'un des premiers acteurs de cette troupe. Mme Dugazon, sensible à tant d'honneurs, a consenti à donner encore quelques représentations (1). »
Partout et toujours, c'était le même succès, la même vogue, on pourrait dire le même enthousiasme et le même délire.
Il faut dire aussi que Mme Dugazon avait le respect du public, de son talent et d'elle-même, que l'amour de l'art et de sa profession était porté chez elle au plus haut degré, et qu'elle s'efforçait sans cesse, par un travail obstiné, par une recherche constante d'effets nouveaux, de se montrer supérieure à elle-même et de mériter chaque jour davantage les suffrages de ses admirateurs. Chaque rôle nouveau était pour elle l'occa-
{i) Mémoires secrets pour servir à J'hisloire de la République des lettres.
sion d'un nouveau succès ; mais dans le nombre, il s'en trouvait qui lui valaient de véritables triomphes. Nous l'avons vu pour Biaise et Babet, où elle avait fait preuve de tant de grâce et de naïveté, de charme et de tendresse ; nous Talions voir encore pour Alexis et Justine^ où elle déploya toutes les ressources du pathétique le plus profond, de la sensibilité la plus exquise et de la passion la plus ardente, sans jamais cesser d'être naturelle et sans se laisser entraîner à aucune exagération (1).
Le succès de Biaise et Babet était loin d'être épuisé lorsque Monvel envoya de Stockholm à son collaborateur Dézèdes le livret d'Alexis et Justine. Il s'agit dans cette pièce d'un enfant issu d'un mariage secret, puis abandonné par ses parents ; le jeune Alexis a été élevé par un brave paysan, qui, lorsqu'il a atteint l'âge d'homme, lui destine sa fille en mariage. Tout à coup le père reparaît, vient réclamer son fils, qu'il veut marier de son côté, et l'emmène malgré ses pleurs, malgré ceux de sa fiancée, qui le supplie en vain d'avoir pitijB de leur amour. Après avoir quitté Justine, Alexis vient de nouveau, en secret, lui faire ses adieux, et son père, surprenant les deux amants au milieu de leur effusion, touché de leur douleur, consent enfin à les unir.
{i) Entre Biaise eê Babet et Alexis et Justine, Mme Dugazon avait créé quelques autres rôles : dans le Dormeur éveillé^ de Plccinni ; dans Richard Cœur-de-Lion, où elle s'était chargée d'un personnage bien secondaire; daDS le Droit du Seigneur, de Martini, où elle avait produit un grand effet.
On voit tout le parti qu'une artiste de la valeur de Mme Dugazon pouvait tirer d'un semblable rôle. Elle y apporta tout le feu, toute la passion qui la dévoraient, en conservant néanmoins le caractère d'ingénuité qui convenait au personnage, et sans jamais se laisser emporter par une exagération dramatique qui aurait , été un contre-sens, mais dans laquelle il lui eût été facile de tomber. Ce sentiment de la justesse et de la mesure au point de vue scènique était l'un des traits distinctifs de son talent si souple et si varié, c'est lui qui constituait une partie de sa supériorité, et le public, sans toujours s'en rendre compte peut-être, le comprenait parfaitement et lui en savait particulièrement gré.
. La première représentation d'Alexis et Justine eut lieu le 17 janvier 1785, et l'enthousiasme causé par le jeu de Mme Dugazon fut tel que la grande artiste se vit l'objet d'une manifestation jusqu'alors sans précédent : — «... La dame Dugazon, dit Bachaumont, a fait beaucoup d'impression dans le rôle de Justine, et le public l'a demandée à la fin, honneur dont n'avoit jamais joui aucune actrice à ce théâtre, ni même à d'autres (1). » De son côté, d'Origny constate en ces termes sa supériorité : — « Il n'est pas possible de mettre dans le rôle de Justine plus de grâce et de vérité, de finesse et de profondeur, de sensibilité et d'abandon que n'en a mis Mme Dugazon. Cette excellente comédienne n'a plus rien à ajouter à son talent, et désormais pour tout éloge
(1) Mémoires secrets pour servir à T histoire de la République des lettres.
on dira d'elle : personne ne lui ressemble, et elle est toujours semblable à elle-même (1). » Enfin, Grimm lui-même — une fois n'est pas coutume — consent à faire l'éloge de l'artiste sans y joindre aucune restric* tion : — « Mme Dugazon, à qui le rôle de Babet a feit un honneur infini, et à qui on ne se lasse pas de le voir jouer, vient de déployer un nouveau genre de talent dans le rôle de Justine. Il étoit difficile de réunir à ce point la sensibilité la plus vive, la plus passionnée, avec une naïveté plus douce et plus attachante ; cette charmante actrice a été véritablement éloquente dans sa scène du second acte avec M. de Longpré : nos meilleures tragédiennes ne rendroient pas avec plus d'énergie et avec des nuances plus justes et plus profondes tous les sentiments de ce rôle, un des plus pathétiques qu'on ait jamais vus sur ce théâtre. »
Croirait-on qu'après de tels succès, Mme Dugazon pût trouver le moyen d'en obtenir un plus éclatant encore ? C'est ce qui arriva pourtant avec une pièce qui, grâce à elle, a fait époque dans l'histoire du théâtre en France, et dans laquelle elle surpassa par son jeu les plus grandes actrices qui avaient paru sur la scène française.
Les gazettes avaient récemment rapporté un fait touchant. Une jeune fille des environs de Sedan attendait son fiancé, et, pour le revoir quelques intants plus tôt, était allée à sa rencontre sur la route. Quelqu'un vint à elle, et lui apprit brutalement que le jeune homme avait été frappé de mort subite. A cette nouvelle, une révolution se fit dans l'esprit de la pauvre enfant, qui
■ ■ ' ■' 111 ■■■■■■■■■■■■i>< liii I ^pKl^—
(1) Annales da Théûlrc-Ilalien,
devint folle de douleur. Elle n'en mourut point pourtant, et pendant plus de dix ans, elle fit chaque jour plus de deux lieues à pied pour aller à l'endroit où elle avait espéré trouver celui qu'elle aimait. Arrivée là, elle s'asseyait sur une pierre, et passait la journée à attendre; puis, lorsque la nuit venait, elle s'en retournait tristement en disant : — « Allons, il n'est pas encore arrivé! Je reviendrai demain. »
De ce fait-divers, un des plus fidèles collaborateurs de Dalayrac, MarsoUier, avait tiré un poëme touchant d'opéra-comique; seulement, dans sa pièce, l'annonce de la mort du fiancé n'était que le résultat d'une erreur. La jeune fille n'en devenait pas moins folle, mais le retour de son amant lui rendait la raison et venait faciliter le dénoûment. Lorsque MarsoUier eut terminé son livret, il le confia à Dalayrac, qui s'y attacha avec passion et l'eut bientôt mis en musique. L'ouvrage avait pour titre Nma ou la Folle par amour.
La tentative de MarsoUier était hardie. Jamais, en France du moins, on n'avait osé présenter en scène un être privé de raison. C'était là du réalisme dans sa plus complète expression, et les amis des auteurs n'étaient point rassurés sur le sort qui pouvait attendre une telle entreprise. On finit par les effrayer à ce sujet tant et si bien qu'ils hésitèrent avant de s'adresser au vrai public, et que par deux fois ils essayèrent leur pièce en petit comité, sur des théâtres d'amateurs. L'effet, loin d'être contraire, ayant surpassé leur attente, ils se décidèrent enfin à la produire sur le théâtre pour lequel elle avait été faite, c'est-à-dire à la Comédie-Italienne, où la première représentation en eut lieu le 45 mai 1786.
Il va sans dire que le rôle de Nina avait été confié à
Mme Dugazon, et que c'est elle déjà qui l'avait joué à Ghoisy, chez le duc de Coigny, aussi bien que sur le petit théâtre que Mlle Guimard avait fait élever dans son hôtel somptueux de la Chaussée-d'Antin. Déjà, peu de mois auparavant, elle avait puissamment contribué au succès d'un joli petit opéra de Dalayrac, la Dot; elle sauva par son admirable interprétation, par son talent à la fois si expansif et si contenu, si plein de tact et de convenance, en même temps que si intelligent des nécessités de la scène, ce que la tentative des auteurs avait, pour l'époque, d'audacieux et de téméraire ; elle sut, dans un cas si difficile, où il lui fallait tout deviner et où elle n'avait point de modèle, saisir la limite précise entre ce qui lui était permis et ce qu'elle ne devait point franchir ; elle eut, en un mot, la perception nette, absolue, de ce que le public pourrait accepter et de ce qu'il ne saurait supporter. Elle fut parfaite enfin, touchante et dramatique, attendrissante et émue, pathétique et déchirante, pleine de candeur, de tendresse, de passion, et à ce point sublime et vraie que les hommes sanglotaient en lui voyant jouer Nina, et qu'il ne se passait point de soirée où quelques femmes ne s'évanouissent au spectacle d'une douleur si cruelle, rendue d'une façon si saisissante. Aussi, non-seulement sauvat-elle la pièce, sur le compte de laquelle les auteurs n'étaient qu'à demi rassurés, mais lui procura-t-elle un immense succès, qui fit affluer à la Comédie-Italienne une foule telle qu'on n'en avait jamais encore vue. Ce qui faisait dire, en parlant de Nina : « Les paroles sont de MarsoUier, la musique est de Dalayrac, mais c'est Mme Dugazon qui a fait la pièce. »
Aussi, le jour de la première représentation fut-il
pour elle un immense triomphe. Grimm, cette fois encore, veut bien, en parlant d'elle, se départir de sa froideur et de son impertinence habituelles : — t II est difficile, dit-il, de rendre tout l'effet de ce drame. On l'avoit déjà joué avec le plus grand succès, à Choisy, chez M. le duc de Coigny. Une souscription, à la tête de laquelle étoit M. le comte d'Artois, en avoit fait donner une seconde représentation sur le théâtre de Mlle Guimard, et son succès garantissoit celui qu'il vient d'obtenir sur le Théâtre-Italien. C'est Mme Dugazon qui a fait le rôle de Nina ; elle y a paru supérieure à elle-même, et peut-être à toutes les actrices dont s'enorgueillissent les autres théâtres (1) ; jamais on n'a déployé une sensibilité plus exquise et plus profonde ; jamais on n'a su prendre plus heureusement des tons plus divers ; jamais on ne les a nuancés avec plus de justesse; c'est la sublimité de son jeu qui a décidé essentiellement le succès de l'ouvrage ; car les larmes qu'il fait répandre n'empêchent pas d'apercevoir ce
qu'il laisse trop à désirer »
Tous les contemporains sont unanimes dans les éloges qu'ils adressent à Mme Dugazon au sujet de ce rôle : — «.... Cette comédie, nous dit d'Origny, a une vogue prodigieuse. Eh ! comment ne pas s'empresser de. voir
(1) Pour apprécier la valeur d'un tel éloge, U foui se rappeler qu'à cette époque la Comédie-Française possédait des artistes telles que Mme Vestris, Mlles Doligny, Dugazon, Raucourt, Contât, Sainval, et que la troupe de l'Opéra comptait dans ses rangs trois chanteuses renommées qui passaient pour des tragédiennes d'un mérite exceptionnel, Mlles Laguerre, Levasseur et Durancy.
et de revoir une pièce dont le principal rôle est dessiné correctement, et qui est joué parfaitement par MM. Michu et Philippe, et d'une manière transcendante par Mme Dugazon? Cette actrice n'est nulle part aussi sublime que dans Nina; quelquefois la douleur rend sa voix sans accent, quelquefois elle la rend déchirante* Ses yeux hagards indiquent le désordre de ses idées ; sa physionomie mobile, son action indécise, les vives saillies ou l'agitation concentrée de sa passion, l'expression variée et toujours sentie des mouvements de son âme, portent les spectateurs à plaindre sans cesse le personnage, et à admirer continuellement l'actrice (1). »
Mme Vigée-Lebrun, dans ses aimables Souvenirs, si remplis de détails intéressants sur la plupart des artistes qui se sont illustrés, dans tous les genres, à la fin du dix-huitième siècle, a eu l'occasion toute naturelle de parler de Mme Dugazon, dont elle était l'admiratrice sincère ; elle s'en occupe surtout à propos de Nina, et l'on voit que l'impression qu'elle avait reçue n'était point effacée à l'époque où elle écrivait : — «... Je me rappelle un rôle dans lequel on a toujours vainement essayé de la copier. Jamais on n'a pu nous rendre Nina, Nina, tout à la fois si décente et si passionnée ! et si malheureuse, si touchante, que son aspect seul faisait fondre en larmes les spectateurs. Je crois avoir vu Nina vingt fois au moins, et chaque fois mon attendrissement a été le même. J'étais trop enthousiaste de
(1) Annales du Théâtre-Italien»
Mme Dugazon pour ne pas l'engager souvent à venir souper chez moi. Nous remarquions que si elle venait de jouer Nina, elle conservait les yeux un peu hagards, en un mot qu'elle restait Nina toute la soirée. C'était bien certainement à cette faculté de se pénétrer aussi profondément de son rôle qu'elle devait l'étonnante perfection de son talent (1). » Ailleurs, lors de son voyage en Italie, où elle entend la Nina de Paisiello, Mme Lebrun dit encore : « Paisiello, à cette époque (1790), faisait les délices de l'Italie. J'allais fort souvent au Grand Opéra (c'est du théâtre San-Carlo, de Naples, qu'elle veut parler) , dans la loge de la comtesse Scawronnki. J'assistai à la première représentation de Nina, qui bien certainement est un chef-d'œuvre; mais tel est l'effet de la première impression reçue, que la musique de Paisiello, toute belle qu'elle était, ne me faisait pas autant de plaisir que celle de Dalayrac ; il faut dire aussi que Mme Dugazon n'était point là pour jouer Nina. » Mme Lebrun prouva d'ailleurs son admiration à Mme Dugazon, en faisant son portrait dans le rôle de Nina. Ce portrait, qui fut exposé au salon de 1787, représentait « la sublime folle, » comme on disait alors, à l'instant où elle prononce ces mots : « Paix!... il appelle... »
Un autre contemporain, l'auteur de la notice insérée sur Mme Dugazon dans la Biographie Michaud^ s'exprime ainsi en ce qui concerne sa création de Nina : — « Les vieux amateurs n'ont pas encore oublié l'effet extraordinaire qu'elle produisait dans le rôle de Nina ; on ne
(1) Souvenirs de Mme Vigée-Lehrun (Lettres à la princesse Kourakin), lettre VHI.
pouvait porter plus loin le délire de la passion. L'actrice y était déchirante, et des femmes, en la voyant, avaient des attaques de nerfs. Ceux de nos contemporains qui ne l'ont pas vue peuvent s'en faire une idée par la vérité touchante de la pantomime de Mlle Bigottini dans le même rôle du ballet de Gardel, que cette célèbre danseuse jouait d'après les conseils que Mme^Dugazon s'était plu à lui donner (1). »
Tous ceux qui lui avaient vu jouer ce rôle s'accordent dans leurs éloges, et n'y apportent pas l'ombre d'une restriction. Aussi serait-il difficile de rendre un compte exact du succès qui l'accueillit le jour où, pour la première fois, elle se produisit dans Nina. C'était un enivrement général, un délire, un fanatisme, c'étaient des bravos, des trépignements, des acclamations sans fin, des sensations toutes nouvelles et d'une intensité inouïe ; les hommes pleuraient, les femmes se trouvaient mal, tous admiraient ce talent incomparable, qui les tenait sous le joug et les faisait passer par tant d'émotions poignantes et diverses. Depuis le Félix de Sedaine et Monsigny, on n'avait pas vu un tel succès de larmes. Lorsqu'à la fin de la pièce et quand on eut demandé les auteurs, Favart fils fut venu dire que celui des paroles était inconnu (MarsoUier avait voulu garder l'anonyme) et que celui de la musique était Dalayrac, un cri unanime retentit dans toute la salle, pour rappeler la grande artiste qui l'avait tenue haletante pendant si longtemps et qui avait opéré de tels prodiges. Dès qu'on la vit reparaître, ce fut un nouvel enthou-
(1) Sur le sujet et sous le titre de Nina, Gardel avait fait un ballet pour rOpéra.
siasme, une véritable tempête de bravos, une pluie de bouquets, au milieu de l'un desquels se trouvait la pièce de vers suivante :
Tous les cœurs sont émus à tes divins accords, On ne sait qu*admlrer, ton génie ou tes charmes. Tu pleures : aussitôt ta fais couler mes larmes : Qui donc resterait froid à tes brûlants transports ? Mais la toile se baisse et la pièce est unie. touchante Nina, sublime Dugazon,
Aussitôt cesse ta folie, Mais moi, d*amour pour toi j'ai perdu la raison (1).
Cl) On composerait un volume rien qu'avec les vers qui furent adressés à Mme Dugazon au sujet de ce rôle de Nina, à l'aide duquel elle bouleversa tout Paris. J'en citerai quelques-uns encore, comme échantillons. Ceux-ci d'abord, dont l'auteur était le chevalier du Puy-des-lslets ;
Grâce à ton air espiègle, à ton fripon langage, On porlolt en riant les chaînes de l'amour; On l'aimoit indiscret, et même un peu volage ; Au public, sous tes traits, il jouoit plus d'un tour. Mais aujourd'hui ce dieu, si léger, si commode, Sage dans sa folie, amuse nos loisirs,
Et tu le remets à la mode En changeant son visage, ainsi que nos plaisirs.
Le quatrain que voici était l'œuvre d'un M. G... :
Quelle adresse à mêler le rire avec les larmes ! Ta folie amoureuse a passé jusqu'à nous :
De jour en jour nous devenons plus fous De tes talens et de tes charmes.
Enfin je citerai ce dernier quatrain^ à cause de Tineptie prétentieuse du dernier vers :
Oui, c'est Nina, quelle est touchante!
C'est sa pudeur, son modeste abandon :
Que sous vos traits elle est intéressante, Qu'avec esprit elle perd la raison!
48 FIGURES d'OPÉRA-GOMIQUë.
A chaque création, il semblait que Mme Dugazon renouvelât son talent et se transformât elle-même. Ses succès passés, loin d'épuiser, de fatiguer même ce talent si divers, paraissaient l'assouplir encore et lui procurer une puissance d'expression toujours nouvelle. Ce qui est certain, c'est qu'elle n'abordait pas un rôle sans y faire preuve de qualités pour ainsi dire inconnues et dont chacune était comme une révélation. Après Biaise et Babet, Alexis et Justine et Nina^ qui l'avaient placée si haut dans l'estime publique, le Comte d* Albert, Sargines et r Embarras du choix sont encore là pour le prouver. A propos du premier de ces ouvrages, Grétry, qui en était l'auteur, a écrit ceci dans ses Mémoires : - « Dans le Comte d* Albert, comme dans beaucoup d'autres pièces, essayer de faire l'éloge de Mme Dugazon, c'est vouloir expliquer la nature : elle entraine par ses beautés, et nous force au silence. Cette femme admirable ne sait point la musique ; son chant n'est ni italien ni français, mais celui de la chose. Elle m'oblige à lui enseigner les rôles que je lui destine, et j'avoue que c'est en tremblant que je lui indique mes inflexions, de peur qu'elle ne les subsitue à celles que lui inspire un plus grand maître que nous. Lorsqu'un heureux instinct favorise un individu, on doit le laisser agir. » Voilà la chanteuse jugée par un musicien. Si l'on veut voir
maintenant la comédienne jugée par un de ses pairs,' il faut retenir ce mot de Mole, dit par lui à l'époque où elle venait de créer le Sargines de Dalayrac. Une jeune actrice le consultait sur la f^içon de jouer un rôle dont elle était chargée : — « On donne ce soir Sargines à la Comédie-Italienne, lui répond Mole ; allez voir Mme Dugazon, c'est le meilleur conseil que je puisse vous donner. »
Mme Dugazon avait eu ce privilège, partagé par tous les grands comédiens, de donner son nom à l'emploi qu'elle avait adopté. Ces rôles de paysannes délurées ou naïves, tantôt soubrettes, tantôt ingénues, étaient désignés d'ordinaire sous le nom singulier de corsets {\). Lorsqu'elle s'en fut emparée, on prit l'habitude d'appeler ces rôles Dugazons-corset, puis simplement Dugazons, et cette appellation a persisté jusqu'à nos jours pour qualifier les rôles importants au point de vue de la scène, mais moins importants en ce qui concerne le
(l) C'est-à-dire « rôles à corset, » parce qu'ils se jouaient en corset el en jupon. Beaucoup d'emplois étaient ainsi désignés alors, du costume, ou d'une partie du costume qui les distinguait. C'est ainsi qu'à la Comédie-Française on appelait rôles à manteau ceux de raisonneurs ou de pères nobles, qui généralement portaient un grand manteau, comme on désignait sous le nom de grande casaque les valets de haute comédie, qui se jouaient en grande livrée. De même, à la Comédie-Italienne, on appelait basses-tablier les rôles de bassechantante, qui d'ordinaire représentaient un ouvrier, soit maçon, soit serrurier, soit forgeron ou autre, et dont le costume était caractérisé par un grand tablier de cuir. De là aussi cette dénomination de rôles à corset. H n'y a pas longtemps encore que, dans le drame et le mélodrame, on qualifiait de queues-rouges certains rôles de jeunes comiques niais, qui se jouaient toujours avec une perruque à queue rouge.
chant, et primés, sous ce dernier rapport, par ceux de chanteuses légères (cela parce que, depuis quatre-vingts ans, la part du chant dans Topéra-comique est devenue beaucoup plus considérable, et que sous ce rapport les rôles de Dugazons ont passé au second plan). L'un des derniers rôles de ce genre que joua Mme Dugazon fut dans un petit ouvrage en un acte, VEmburras du choix, dont la Chabeaussière avait écrit les paroles, et dont son frère, Lefèvre, avait composé la musique. Ce dernier était, je crois, un musicien assez médiocre; quant à la pièce de la Chabeaussière, son mérite était mince. Aussi l'Embarras du choix ne dut-il un semblant de succès qu'à la présence de deux artistes particulièrement aimées du public et que l'auteur avait à dessein réunies dans sa pièce. — « Le principal but que s'est proposé M. de la Chabeaussière, nous apprend Grimm, a été de célébrer deux talens précieux à ce théâtre, celui de Mme Dugazon et celui de Mlle Renaud, en les mettant adroitement en opposition dans le même ouvrage. La pièce a été écoutée jusqu'à la fin sans murmures : le plaisir qu'on trouvoit à suivre cette espèce de lutte entre deux talens si différens, mais également chers au public, a fait pardonner les longueurs qui se trouvent dans la première partie de cet ouvrage. »
Ce rôle, je viens de le dire, fut l'un des derniers, sinon le dernier en son genre que joua Mme Dugazon. Son physique s'étant modifié tout à coup, et sa sveltesse mignonne ayant fait place à un rapide embonpoint, elle jugea à propos de changer son emploi et de transformer sa carrière. Elle adopta alors les rôles de jeunes mères, qui bientôt prirent aussi son nom et furent
appelés Mères Dugazons, et dans ce nouvel emploi, auquel elle se donna sans réserve et sans regret, elle ne fut pas inférieure à elle-même et retrouva tous ses succès passés. Cette seconde partie de son existence artistique ne fut ni moins glorieuse ni moins brillante que la première. Il va sans dire que les auteurs continuèrent à travailler pour elle comme ils l'avaient fait jusqu'alors, et parmi les rôles qui lui furent confiés dans les conditions nouvelles qu'elle avait imposées à son talent, plusieurs lui valurent des triomphes éclatants. Dans le nombre, il faut surtout citer Pierre le Gra^id, de Grétry ; Marianne, Camille ou le Souterrain, de Dalayrac ; le Calife de Bagdad, de Boieldieu ; le Prisonnier, de Délia Maria. Après ceux-ci, je mentionnerai, pour ses autres créations : Jeanne d'Arc à Orléans, de Kreutzer ; Fanny Morna, de Persuis ; Zùè ou la Pauvre Petite, de Plantade ; Stratonice, de Méhul ; la Femme de 45 ans, le Secret, de Solié ; d* Auberge en auberge, de Tarchi ; Jacquot ou VÉcole des mères, de Délia Maria ; la Pauvre Femme, Maison à vendre, de Dalayrac ; enfin, le Médecin turc, de Nicolo, par lequel elle termina sa carrière.
Dans tous ces rôles, les contemporains continuent de l'admirer sans réserve. L'un dit, à propos de Camille : « Mme Dugazon est d'une vérité sublime dans son rôle... Et où cette femme inconcevable pourrait- elle n'être pas parfaite ?» Un autre, à propos de Jeanne d'Arc à Orléans : t L'ouvrage n'a dû son succès qu'au jeu de Mme Dugazon et au tapage de la scène. » Un troisième, parlant de Pierre le Grand : « Mme Dugazon est sublime dans cette pièce ; on ne saurait trop répéter les éloges dus à un talent aussi marqué. » Enfin, Fabien Pillet, l'auteur d'un petit livre intitulé la Lorgnette des spec-
taclesy en faisait un éloge sincère et raisonné : — « Mme Dugazon n'a plus le physique convenable aux rôles de jeunes amoureuses qu'elle jouoit il y a quinze ans avec un prodigieux succès, mais la nature de son talent est toujours la même. J'ai examiné attentivement le jeu de cette actrice célèbre, et j'ai reconnu qu'elle se pénétroit parfaitement des intentions de ses rôles. Sa diction est toujours raisonnée;elle ne fait pas un geste qu'elle ne le sache propre à perfectionner le caractère de son personnage. Elle sait être alternativement pathétique, affectueuse, fière, comique, emportée, etc., sans qu'aucune de ses transitions, quoique forte, paraisse fausse ou peu motivée. Un défaut du public actuel en a peut-être donné un à Mme Dugazon ; voyant qu'on ne peut plus obtenir d'applaudissemens que par des éclats bruyans, elle ajoute trop à l'expression de ses rôles ; elle suit bien l'élan de la nature, mais elle va parfois au delà des bornes qui lui sont prescrites, et, peu maîtresse alors d'y entrer sans une transition trop marquée, elle est forcée de se soutenir sur un ton outré ; nos petits-maîtres du jour appellent cela de la charge et ricanent bêtement en grasseyant : « C'est pitoyable ! » Mais l'homme qui observe voit dans ce défaut même la marque d'une âme brûlante et préfère mille fois l'actrice qui abuse de son talent à celle qu'un talent rétréci force de rester en deçà des bornes ; un conseil peut modérer l'effort de la première, et rien au monde ne peut suppléer à l'âme. Mme Dugazon sera difficilement remplacée dans les rôles de Marianne, de la Pau" vre Femme, de Mme D... dans V Incertitude maternelle, etc., de même qu'elle ne l'a jamais été dans ceux de Babet, de Nina et de Sophie (dans Sargines), quoique
ces deux derniers soient fort bien joués maintenant par Mme Gré tu (1). »
Cependant les événements politiques vinrent, au moins pour un moment, éloigner Mme Dugazon du théâtre. Tandis que son mari — avec lequel, depuis longtemps, elle n'avait plus aucune espèce de relations — se faisait remarquer par l'ardeur avec laquelle il avait adopté les idées révolutionnaires (2), elle était
(1) Mme Dugazon se montra une fois dans un spectacle extraordinaire, à la Comédie-Française, en compagnie de son camarade Clairval, dans un rôle tragique : « — Un pacte de fraternité avec le Théâtre-Français, dont le Théâtre-Italien a fait preuve dans la représentation d'Athaliey a paru faire plaisir au public. H étoit intéressant en effet pour lui, de voir Mmes Contât, Dugazon, Mole et Clairval, etc., qui ont le plus fourni à ses plaisirs, réunis sur la même scène, et se présenter à lui en signalant cette union qui fait fleurir les arts, et qui convient si bien à ceux qui les cultivent. » [Spectacles de Paris pour 1792.)
(2) La Comédie-Française était alors, comme le pays lui-même, divisée en deux partis : il y avait le camp royaliste et le camp libéral, ou révolutionnaire. Dans le premier se trouvaient Naudet, Saint-Prix, Fleury, Belmont, Vanhove, etla plupart de leurs camarades de l'autre sexe; dans le second, on rencontrait Talma, Dugazon et sa sœur, Mme Vestris, Grandmesnil, Grammont, qui devint général en 1793, et périt sur l'échafaud avec son fils. — u Dugazon, dit un biographe, se crut appelé à jouer un rôle pendant la Révolution, dont il adopta les principes avec une exagération peu convenable à sa profession. Il fut, en 1793, aide de camp du fameux Santerre, et prit part à plusieurs événements de cette époque. Celte conduite l'exposa à des
restée fervente royaliste ; elle Tétait de cœur et d'âme, et avait le courage de l'avouer, comme on va voir. Reçue souvent à la cour, à l'occasion des spectacles que la Comédie-Italienne était appelée à y donner, Mme Dugazon avait été de la part de la reine Marie-Antoinette l'objet d'attentions délicates et de prévenances particulières. Elle avait conservé un bon souvenir de ces procédés, et conçu pour la personne même de la reine une affection sincère et reconnaissante. Elle en donna un soir, en plein théâtre, une preuve éclatante. Le fait a été souvent raconté ; j'en emprunte le récit à un témoin oculaire, à la belle Mme Elliott, l'intéressante maîtresse du duc d'Orléans, qui le rapporte ainsi dans ses Mémoires :
Après le 20 juin 1792, ceux qui voulaient du bien à la famille royale souhaitèrent que la reine se fît voir quelquefois en public avec le Dauphin, intéressant et bel enfant, et sa charmante fille, madame Royale.
Elle alla donc à la Comédie-Italienne, avec ses enfants, Mme Elisabeth, sœur du roi, et Mme de Tourzel, gouvernante des enfants de France. Ce fut la dernière fois que la reine parut en public. J'étais dans ma loge, juste en face de celle de la reine, et comme elle était beaucoup plus intéressante que le spectacle, j'eus toujours les yeux fixés sur elle et sur sa famille.
«vanies, lorsqu'il reparut sur la scène, après la réaction du 9 theranidor 1794. Son courage et sa présence d'esprit le tirèrent de ce mauvais pas. Il jeta sa livrée, et s'avancent vers le parterre irrité : « Je ne suis plus que citoyen, dit-il, j'attends de pied ferme celui « qui croit avoir quelques reproches à me faire, et je suis prêt à lui 4( répondre sur tous les tons. » Personne ne se présenta, et la paix éûuX rétablie.
Oa donnait les Événements imprévus^ et Mme Dugazon jouait la soubrette.
Sa Majesté, dès son entrée dans la salle, parut fort triste. Elle fut très-impressionnée par les applaudissements, et je la vis plusieurs fois essuyer ses yeux. Le petit Dauphin, qui resta sur ses genoux toute la soirée, semblait inquiet de savoir la cause des larmes de sa malheureuse mère. On la voyait le caresser; Tassistance, bien disposée, paraissait s'attendrir sur la cruelle situation de cette belle reine.
Dans la pièce se trouve un duo chanté par la soubrette et le valet, et Mme Dugazon dit :
J'aime mon maître tendrement, Ah ! combien j'aime ma maîtresse...
Gomme en disant cela, elle mettait la main sur son cœur et regardait la reine, tout le monde saisit parfaitement Tallu- .sion.
Aussitôt, quelques Jacobins qui étaient dans la salle sau* tèrent sur le théâtre, et si les acteurs n'avaient caché Mme Dugazon, ils. l'auraient certainement égorgée; ils chassèrent alors de la salle la pauvre reine et sa famille, et tout ce que la garde put faire fut de les remettre sains et saufs dans leurs caresses.
On peut bien dire de Mme Dugazon qu'elle l'échappa belle ce soir-là. Un biographe ajoute ceci : — « Ce ne fut pas son seul trait de courage ; car elle ne déguisa jamais, dans les temps les plus dangereux, son affection pour la famille royale et son éloignement pour les hommes de la Révolution (1). Ce motif l'obligea de quit-
(1) Mme DugazoD avait été, avec Clairval et Mme Trial, l'objet d'une faveur particulière. Chacun de ces trois artistes, en dehors de la situation qu'il occupait à la Comédie-Italienne, recevait une pension sur la cassette du roi. (Voir à ce sujet les Spectacles de Paris pour 1786.)
ter, à la fin de 1792, la scène, où elle ne reparut qu'en 1795. 9 De son côté, Mme Vigée-Lebrun, qui raconte aussi le fait qu'on vient de lire, le fait suivre de ces mots : « On m'a dit qu'un peu plus tard, le public voulut tirer vengeance de ce noble mouvement en s'obstinant à lui faire chanter je ne sais quelle horreur, qu'on chantait alors tous les soirs sur la scène. Mme Dugazpn ne céda point : elle quitta le théâtre (1). »
En effet, à partir de ce moment jusque vers le milieu de 1795, c'est-à-dire pendant environ trois années, MmeDugazon s'éloigna du théâtre et vécut ignorée. Peut-être à cette époque quitta-t-elle Paris, où ses opinions bien connues pouvaient la mettre en danger, et alla-t-elle donner des représentations soit dans certaines villes de province, soit à l'étranger ; recherchée et désirée partout comme elle l'était, elle ne devait point manquer de sollicitations, et Londres surtout, où elle s'était fait admirer à plusieurs reprises, devait l'attirer particulièrement (2). Toujours est-il qu'elle rentra au
. (1) Plus tard, et lorsque ce temps était déjà bien éloigné, Mme Dugazon donna une nouvelle preuve de son royalisme. — « Les sentiments de Mme Dugazon, ainsi que ses souvenirs, ne lui permettaient pas de voir la Restauration avec indifférence. Elle alla au devant de Louis XVIII, et obtint la faveur de lui être présentée à Saint-Ouen. Le roi lui adressa ces paroles ; « Je le vois bien, vous ne m'avez M pas oublié; mais je n'ai point oublié non plus le plaisir que vous « m*avez fait plus d'une fois à Versailles; je suis bien fâché que « l'état de votre santé vous ait fait quitter le théâtre; j'aurais été « enchanté de vous y revoir. » — (Mahul, Annuaire nécrologique,
I8âi.)
(2) Ce qui est certain, c'est que sa retraite à cette époque n'avait aucun caractère définitif. Cela est indiqué par la seule lettre d'elle dont il m'ait été donné de retrouver une trace. Cette lettre, datée
théâtre Favart, devenu rOpéra-Gomique national, en 1795, et qu'elle y fut reçue comme par le passé, c'est-àdire avec des marques de la satisfaction la plus vive. Elle retrouvait le succès à chaque création nouvelle qu'elle faisait dans l'emploi des jeunes mères élégantes qu'elle avait adopté définitivement, et non-seulement elle était restée l'idole du public, mais celui-ci ne manquait pas une occasion de lui prouver son affection ; c'est ainsi qu'un jour, à la première représentation du Prisonnier, le parterre souligna par ses applaudissements, en en faisant une allusion flatteuse pour l'actrice, ces deux vers d'une romance chantée par. elle :
Rose qui meurt à, son déclin A souvent Téclat de Taurore...
Entre ses plus grands succès à cette époque, il faut surtout citer le rôle de Lémaïde du Calife de Bagdad, l'un des premiers opéras de Boieldieu, et celui de Mme Dorval dans Maison à vendre, de Dalayrac.
Mme Dugazon n'était rentrée au Théâtre Favart qu'en
d'Amiens, 24 vendémiaire (an IV probablement, c'est-à-dire d4 octobre 1795), et adressée à Camerani, secrétaire de rOpéra-Comique, est ainsi analysée dans un catalogue d'autographes (Catalogue de la vente Gauthier-Lachapelle. Paris, J. Charavay, 1872, in-8) : — «^ Ne pouvant présumer que le théâtre de Paris fut près de s'ouvrir, elle s'est arrangée pour quelques représentations avec le directeur d'Amiens. « Malgré toute l'ingratitude que j'ai éprouvée de la part de plusieurs « de mes camarades, je conserve toujours pour ce théâtre, où j'ai « créé tant de rôles, une prédilection que rien n'a pu détruire et ne « détruira jamais. » Peut-être les mauvais procédés dont elle se plaint avaient-ils été une suite des événements politiques qui avaient tant bouleversé toutes les classes de la société?
qualité de pensionnaire. Elle redevint sociétaire seulement en 1801, lors de la réunion des deux troupes de Favart et de Feydeau, et fut alors nommée membre du comité d'administration de TOpéra-Gomique (titre que le théâtre prenait définitivement) ; mais elle ne jouit pas longtemps de cette nouvelle situation, et l'état précaire de sa santé vint l'obliger à prendre prématurément sa retraite, alors qu'elle eût pu rendre encore au théâtre de grands et utiles services. Chacun le sentait bien, et d'ailleurs la reconnaissance qu'on lui devait faisait un devoir à tous de chercher à la retenir. « Sa délicatesse, dit un de ses biographes, lui inspira des craintes, moins pour elle-même que pour une société à laquelle elle ne voulait appartenir qu'autant que ses services lui sembleraient une compensation suffisante des avantages qu'elle en retirait. Elle demanda son congé, et ne l'obtint qu'après avoir triomphé d'une longue résistance de la part de l'autorité et de ses camarades, qui étaient tous ses amis ; mais quelques mois s'étaient à peine écoulés qu'on éprouva le besoin de la revoir ; malade et déjà atteinte de l'infirmité douloureuse qui l'a conduite lentement au tombeau, elle céda à des invitations pressantes; mais bientôt il fallut songer à un dernier adieu : elle avait fait un effort pour rentrer à la Comédie, elle en fit un plus violent pour s'en arracher... (1). »
Le 18 novembre 1803, Mme Dugazon avait fait sa dernière création dans un agréable ouvrage de Nicolo, le Médecin turc; le 28 février 1804, au milieu d'un im-
(1) Feuilleton du Journal des Débats du 27 septembre 1821.
mense concours de public qui venait lui rendre un affectueux et dernier hommage, elle donnait sa représentation de retraite, qui était pour elle l'occasion d'un triomphe suprême, et dont un journal rendait compte en ces termes :
Mme Dugazon vient .de faire ses derniers adieux au public dont elle avait fait les délices pendant trente ans. Depuis 1774, époque de ses débuts, jusqu*au dernier temps, il ne s'est peut-être pas passé une seule année où elle n'ait assuré par son talent le succès de quelque nouvel ouvrage. Elle savait, en effet, se ployer à tous les genres avec une égale supériorité.... On la voyait tour à tour riante et gaie, simple et naïve, sensible et passionnée, touchante^ pathétique, souvent sublime et toujours naturelle.
La représentation donnée au proQt de cette actrice (le 9 ventôse an xii, 28 février 1804) a été des plus brillantes, et dans le Calife de Bagdad, où a elle paru pour la dernière fois, elle a augmenté encore, par la perfection de son jeu, les regrets d'une retraite que Ton trouve prématurée. Tous les acteurs et actrices de TOpéra-Comique national se sont fait un plaisir de contribuer, par leur présence, à l'éclat de cette représentation, où elle a été couronnée par ses camaradeS; qui Font embrassée avec effusion de cœur, au milieu des plus vifs applaudissements. Cette scène d'adieux a tiré les larmes de tous les yeux. Dans les plus beaux jours de sa gloire, Mme Dugazon n'a jamais reçu des témoignages plus marqués d'estime, d'attachement et nous dirons presque d'amour, suivant l'expression d'un de nos journaux les plus estimés (1).
(1) Correspondance des professeurs et amateurs de musique, du 4 mars 1604. — Peu de temps après, un recueil théâtral, f Opinion du Parterre, insérait ces lignes : « Mme Crétu remplace actuellement Mme Dugazon, qu'elle doubla longtemps dans les rôles marqués qui conviennent à son âge; c'est une bonne actrice au lieu d'une qui était excellente. »
C'est en cette année 1804, alors qu'elle venait de prendre sa retraite, qu'Isabey père exposa au Salon un adorable portrait de Mme Dugazon, dessin charmant, qui a été reproduit au pointillé par la gravure, et dont la ressemblance, dit-on, était absolument frappante (1).
J'ai déjà rapporté de nombreux témoignages de l'admiration que Mme Dugazon, -dans tout le cours de sa longue carrière, avait provoquée chez ses contemporains, et de l'estime en laquelle ceux-ci tenaient son incomparable talent. Je n'en finirais pas si je voulais rappeler tout ce qui a été écrit sur son compte ; on me permettra cependant de reproduire encore quelques appréciations générales.
C'est d'abord Grétry, qui suppose — à tort peut-être — que chez elle la nature agissait plus que le travail ou l'étude : — « L'actrice si connue par son énergie naturelle, dit-il dans ses Mémoires, Mme Dugazon, tire sa force véhémente du sentiment qui l'inspire et l'entraîne elle-même ; c'est en laissant agir la nature, en ne se servant que des forces irrésistibles qu'elle donne, que cette femme célèbre enflamme les spectateurs. Ëtudie-t-elle les endroits de ses rôles qu'elle veut ren-
(1) C'est ce portrait qui a servi de modèle à celui qui accompagne cette notice.
dre avec énergie ? Je ne le crois pas ; elle les a tout au plus pressentis ; mais étant sur la scène, dans la situation même, c'est alors qu'une étincelle de sentiment allume dans l'àme de l'actrice ce feu qu'elle communique à mille spectateurs. »
Mme Lebrun, comme Grétry, pensait que le talent de Mme Dugazon était surtout spontané, et devait plus à la nature qu'à l'étude. Après avoir parlé, dans ses Souvenirs, de la plupart des grands acteurs qu'elle a été à même d'admirer, après avoir apprécié Lekain, Brizard, Monvel, Larive, Talma, Préville, Dugazon, Mole, Fleury, Carlin, Caillot, Laruette et sa femme, Sophie Arnould, Mlle Clairon, Mme Vestris, Mlles Dumesnil, Raucourt, Sainval, Doligny, Contât, Mme Saint-Huberty : — «... J'arrive enfin, dit-elle, à celle dont j'ai pu suivre toute la carrière .dramatique, au talent le plus parfait que l'Opéra - Comique ait possédé, à Mme Dugazon. Jamais on n'a porté sur la scène autant de vérité. Mme Dugazon avait un de ces talents de nature qui semblent ne rien devoir à l'étude. On n'apercevait plus l'actrice ; c'était Babet, c'était la comtesse d'Albert, ou Nicolette. Noble, naïve, gracieuse, piquante, elle avait vingt physionomies, de même qu'elle faisait toujours entendre l'accent propre au personnage, et son chant n'annonçait aucune prétention. Elle avait même la voix assez faible, mais cette voix suffisait au rire, aux larmes, à toutes les situations, h tous les rôles. Grétry et Dalayrac, qui ont travaillé pour elle, en étaient fous, et j'en étais folle. »
Sur la fin de sa carrière, un critique la jugeait ainsi : « Son talent et la réputation extraordinaire dont elle a joui ne permettent pas de ne considérer en cette actrice
que l'emploi auquel elle est réduite aujourd'hui. C'est le sort des talents naissants de briller et de plaire : l'estime et le souvenir sont le partage de ceux qui ont brillé. Mme Dugazon apporta au théâtre toutes les qualités qui y sont nécessaires : jamais bergère plus jolie* ne put êtrç aussi coquette; jamais soubrette ne fut plus fine ; et dans les rôles d'un ordre plus élevé, spécialement dans les drames lyriques, peu d'actrices eurent comme elle l'accent pathétique, les gestes de la nature, le désordre de la passion. Beaucoup après elle ont joué Nina, la comtesse d'Albert, nulle ne l'a fait oublier ; toutes, au contraire, l'ont rappelée pour lui donner l'avantage de la comparaison. Les plus belles années du Théâtre-Italien sont celles ou la scène était occupée par Glairval et Mme Dugazon. Le public la revoit toujours avec plaisir dans l'emploi des mères, où l'on retrouve encore son talent (1). »
Mais l'éloge le plus complet que je connaisse de Mme Dugazon est celui qui a été tracé par Bouilly, à qui elle avait facilité l'accès du théâtre, et qui la considérait comme sa bienfaitrice. Je le reproduis ici, parce qu'il me paraît intéressant à plus d'un titre :
. ..Parmi les grands talents qui enflammaient mon imagination, dit BouiUy, excitaient mon enthousiasme, il en était un dont la séduction devenait entraînante, inexprimable : c'était celui de la célèbre, de l'inimitable Mme Dugazon, actrice de rOpéra-Gomique, appelé à cette époque Théâtre-Italien. J'avais admiré souvent Mme Saint-Huberti au Grand-Opéra dans la tragédie lyrique, Mlle Raucourt dans les chefs-d'œuvre de
(1) Année théâtrale pour l'an ix.
notre scène française, et la brillante Mlle Contât dans la comédie ; mais aucune de ces femmes célèbres ne réunissait, à mon avis, cette variété de perfection, ce mélange incompréhensible de pathétique et de gaîté, de noblesse et de simplicité, de finesse et de naturel, qui faisait admirer Mme Dugazon, dans les différons rôles où tour à tour elle se montrait princesse et villageoise, soubrette et tendre mère, ingénue et coquette, opulente et paUvre femme. Elle saisissait avec une admirable vérité toutes les nuances de la nature, tous les mouvemens du cœur humain, toutes les inspirations de l'imagination la plus dévorante. A Tépoque où j'arrivai dans la capitale, elle créa le rôle de Nina ou Ja Folle par amour, Sivec une perfection qu'il est impossible de décrire : il fallait la voir et l'entendre pour prendre une juste idée de cette voix pénétrante, de ce délire déchirant et plein de charmes, de cette énergie d'expression qu'elle faisait vibrer dans tous les cœurs. Bientôt changeant d'accent, de pose, et pour ainsi dire de visage, elle créa le personnage de Sophie, amante et institutrice du jeune Sargines, et s'y montra douée de cette raison, de ce noble élan, de cet amour qui anime tout et fait des héros. Jamais, jusqu'alors, je n'avais pu comprendre toute l'étendue, toute la puissance de la séduction d'une femme, et de son influence sur la destinée de celui dont elle a fait son chevalier... Quelque temps après, cette actrice incomparable offrit, dans la comtesse d'Albert, le modèle de l'amour con* jugal, d'une femme forte et courageuse, qui ne connaît aucun obstacle et ne redoute aucun danger pour se montrer l'honneur de son sexe et la digne compagne d'un héros persécuté. Et, lorsqu'après avoir représenté ces grands personnages, elle revenait sous la cotte rouge et le chapeau de paille ravir dans Babet, enchanter dans Denise de P Épreuve villageoise^ ou bien sous le tablier de Jacinthe de F Amant jaloux et de Lisette des Événemens imprévus exciter le rire et l'hilarité de tous les spectateurs, on ne concevait pas comment l'esprit, la grâce et le talent pouvaient saisir tant de nuances, varier à ce point les intonations de la voix, les habitudes du geste et les traits du visage. On était tour à tour ému, ravi, transporté ; des larmes les plus abondantes on passait au rire le
plus attrayant ; de la terreur à la gaîté la plus vraie, la plus communicative ; on parcourait en un mot toutes les sinuosités du cœur humain : on éprouvait toutes les sensations qui laissent un profond souvenir... Et c'était l'ouvrage d'une seule femme, dont l'admirable instinct ne cessait d'être l'interprète de la nature, dont le talent flexible et toujours vrai fut cité, par les auteurs et les amis de l'art, comme le modèle le plus accompli qu'ait jamais possédé notre scène lyrique (1).
On voit que tous les jugements s'accordent sur Mme Dugazon, et que, d'où que partent les critiques, toutes se réunissent pour proclamer la perfection de son incomparable talent, sa diversité étonnante et son incontestable autorité. C'est à peine si un appréciateur ose se permettre l'ombre d'une observation, en faisant entendre que parfois il lui arrive d'exagérer quelque peu les effets, de forcer le ton ; encore exprime- 1- il l'avis que ce quasi défaut est causé, chez l'artiste, par le mauvais goût du public.
En somme, on pourrait résumer l'ipipression générale par ces quatre vers, placés dans un recueil biographique spécial en tête de la notice consacrée à Mme Dugazon :
Telle est de son talent la puissante féerie, 11 rend tout vraisemblable, il donne à tout la vie ; Il embrase la scène, et, pour donner des lois A peine at-il besoin du secours de la voix (2).
(1) Mes Récapitulations y par J.-N. Bouilly, t. !«••, p. 124-128. ^2) La Nouvelle Lorgnette des spectacles.
Si la conduite conjugale de Mme Dugazon laissa beaucoup à désirer, — et l'on est en droit de supposer qu'il y avait en cela beaucoup de la faute de son mari, — on peut dire néanmoins qu'à tous les autres points de vue le caractère de la femme était à la hauteur du talent de l'artiste. Bonne, aimable, dévouée, généreuse, jamais on ne s'adressait vainement à elle, et elle se montrait toujours prête à aider quiconque avait besoin de ses services. Ses camarades, ainsi que les auteurs qui travaillaient pour son théâtre, ne tarissaient pas en éloges sur son bon cœur ; Sedaine, MarsoUier, Laujon, La Chabeaussière, Grétry, Dalayrac, Dézèdes, la traitaient en amie dévouée. Pour plus d'un, elle aplanit les difficultés du début, et Bouilly lui conserva toujours une reconnaissance profonde pour la façon dont elle l'avait aidé dans ses premiers pas. Il faut lire, à ce sujet, les divers chapitres où il a parlé d'elle dans ses Récapitulations, et particulièrement le récit qu'il fait de la réception de son premier ouvrage, Pierre le Grand. Ce récit est trop long pour que je puisse le transcrire ici ; mais, à ce sujet, je rapporterai une anecdote racontée par un de ses confrères, E. de Planard, l'auteur du Pré aux Clercs :
M. Bouilly, qui depuis a eu tant de succès éclatants et durables, arrivait de sa province avec un manuscrit en trois actes, intitulé Pierre le Grand. Il obtint une lecture de Granger, chargé d'ouvrir ou de défendre aux auteurs inconnus la porte de l'assemblée des comédiens. Granger dit à M. Bouilly : ff Vous avez un rôle pour Mme Dugazon ; elle est toujours placée en face du lecteur. Lisez avec courage, observez du coin de Tœil sa physionomie expressive et ses mouvements : si ses narines se gonflent, votre pièce est reçue, et si, par un geste convulsif, elle prend des deux mains le bas de son corset pour le tirer avec force et dégager sa poitrine, vous aurez un tour de faveur. »
M. Bouilly eut le bonheur de voir en jeu le nez de Mme Dugazon vers la fin de son premier acte à la principale scène
du troisième, le corset de Mme DTigazon devint trop étroit
Mme Dugazon, en effet, fit recevoir la pièce de celui qu'elle considéra bientôt comme son protégé ; elle fit plus, elle obtint pour le jeune débutant la collaboratiou de Grétry, qui voulut bien se charger d'écrire la musique de son premier ouvrage, et enfin elle assura le succès de Pierre le Grand en jouant d'une façon admirable le rôle de Catherine, qui compta au nombre de ses succès les plus éclatants.
Bouilly a raconté lui-même la première représentation de Pierre le Grand, avec cette bonhomie, parfois étrange à force de naïveté, qui le caractérisait. De son récit, je détacherai ce petit épisode :
L'usage, au théâtre, est d'aller remercier les acteurs dont le talent et le zèle ont contribué au succès d'un nouvel ouvrage : mon premier tribut appartenait de droit à Théroïne de ma pièce, et je me présentai à la loge de Mme Dugazon
au moment où elle y rentrait haletante et couverte de sueur. Elle était accompagnée de Grétry, qu'elle tenait sous le bras, et de plusieurs personnes qui la félicitaient sur le talent inimitable qu'elle venait de montrer. Elle se jette sur son canapé, m'aperçoit et me tend la main que je couvre de baisers brûlants. « C'est un engagement pris entre vous et nous, me dit-elle avec cette expression qui allait droit au cœur; vous vous devez tout entier à une carrière dans laquelle vous débutez si bien. » Ces mots fixèrent pour toujours ma vocation; et je promis de me livrer exclusivement à l'art dramatique. Je priai ma marraine de me permettre de sceller cet engagement par un baiser sur ce beau front, où se peignaient si bien toutes les impressions de Tàme. Elle y consentit et voulut essuyer l'eau qui coulait encore sur sa figure si noble et si ravissante, mais me jetant à son cou et la pressant dans mes bras, je m'écriai, en lui prenant plusieurs baisers de suite : « Oh 1 que c'est bon, la sueur de l'actrice à qui Ton doit un succès!... — Allons, allons, dit Grétry avec son sourire malin, c'est un gourmet, cela promet pour l'avenir. » Mme Dugazon ne fut aucunement blessée de mon audace, et me voyant passer à plusieurs reprises la langue sur mes lèvres, comme si elles eussent été couvertes d'ambroisie, elle ajouta elle-même, en souriant avec bonté ; « Notre jeune auteur, si je ne me trompe, me rendra fière d'être sa marraine. )»
Toujours prête pour les bonnes actions, sa bourse étant pour ainsi dire ouverte à qui voulait y puiser, Mme Dugazon prenait volontiers, à son théâtre, l'initiative des mesures généreuses. C'est à son incitation que les Comédiens-Italiens donnèrent les premiers, en 1784, une représentation au bénéfice des pauvres de Paris, durement éprouvés par un hiver précoce et excessif. Elle voulut joueç dans les deux pièces qui composaient le spectacle, le Droit du Seigneur et Biaise et
Babety et grâce à cet attrait la recette atteignit le chiffre, fabuleux pour cette époque, de 9,162 livres (1).
Lorsqu'elle se fut retirée du théâtre, Mme Dugazon se consacra presque exclusivement à son fils, Gustave Dugazon, qu'elle aimait passionnément, et dont elle dirigea les succès dans le monde. Gustave Dugazon
(1) L'Eglise, dit à ce sujet Bachaumont, fut fort aise du secours qui lui arrivait. Mais, toujours tolérante, elle décida que les curés ne pouvaient toucher directement l'argent des mains des comédiens, et que les aumônes devaient se purifier en passant par la caisse du lieutenant de police. Un plaisant Ût alors circuler cette épitre, qu'il supposait adressée par Saint-Augustin à Mme Dugazon et à ses camarades :
Salut à la troupe italique, A ce comité catholique Dont le cœur loyal s'attendrit Sur la calamité publique.
C'est le ûls de sainte Monique, C'est Augustin qui vous écrit.
Oui, mes amis, par cette épître.
J'abjure maint et maint chapitre, Où j'ai frondé votre métier Comme un tant soit peu diabolique.
Oui, sans être garant de rien, Je croirois qu'un comédien Risque, s'il est homme de bien, D'être sauvé tout comme un autre.
Un -mime en face d'un apôtre, C'est un scandale, dira-t-on; Saint Paul à côté de Rosière, Trial vis-à-vis de saint Pierre, « Et bienheureuse Dugazon
Aux pieds d'un diacre ou d'un vicaire,
Le paradis seroit bouffon.
Tant pis pour qui s'en scandalise :
Allez au ciel par vos iKrtus
Et laissez clabauder l'Eglise.
était né en 1782, et s'était adonné à la composition musicale. Élève de Berton et de Gossec au Conservatoire, il obtint à l'Institut le second prix de Rome en 1806, et, peu d'années après, fit ses débuts au théâtre en écrivant pour la Porte-Saint-Martin la musique d'un ballet intitulé Noémie. Il aborda ensuite l'Opéra-Gomique, où il fit représenter successivement Marguerite de Voldemar^ la Noce écossaise, le Chevalier d'industrie, et enfin arrangea pour l'Opéra la musique de trois ballets : les Fiancés de Caser te, Alfred le Grand et Aline. On assure que Mme Dugazon était dans des transes cruelles chaque fois que son fils donnait au théâtre un ouvrage nouveau ; — et le malheur voulut que jamais il n'obtînt un succès.
Pendant les dernières années de sa vie, sa santé resta toujours chancelante; mais elle-même, malgré ses souffrances, demeurait toujours aimable et conservait son agréable humeur. « Elle vivait, dit un de ses biographes, au milieu d'un cercle d'amis composé en grande partie d'artistes, presque tous ses anciens camarades. Sa conversation était spirituelle, de bon ton, et semée d'anecdotes piquantes qu'elle racontait avec beaucoup de grâce. Sa figure conserva jusqu'à la fin tout son charme : l'expression d'expansive bonté en faisait le trait dominant, et le peintre Isabey l'a très-bien rendue dans le portrait de Mme Dugazon qu'il exposa au salon de 1804. » Un autre biographe (1) s'exprime ainsi au sujet de ce portrait : « Il existe de nombreux portraits de Mme Dugazon ; la plupart ont été reproduits par la
(1) Duvicquel, dans son feuilleton du Journal des Débats.-
gravure; mais, pour avoir une idée exacte de sa charmante physionomie, il faut consulter de préférence celui qui a été gravé d'après un dessin d'Isabey. L'original n'était plus jeune au moment où la main de l'amitié en immortalisait les traits ; mais tel est l'artifice ingénieux du célèbre dessinateur, qu'en laissant deviner plutôt qu'entrevoir l'âge du modèle, il a trouvé le secret d'exprimer les grâces, la finesse et l'harmonie de tous les traits d'une figure spirituelle et animée, ces yeux qui s'enflammaient successivement du feu des passions les plus tendres et les plus héroïques... (1). »
(1) Nous connaissons déjà le portrait de Mme Lebrun, celui d'Isabey; en voici un autre, qui a été signalé par M. Hédouin, dans un livre publié il y a quelques années : — « A l'époque où j'habitais Paris, lorsque mes occupations me laissaient un moment de liberté, j'assistais aux ventes assez nombreuses d'objets d'art qui ont lieu en hiver. Le 22 janvier 1848, je me trouvais à une de ces ventes, rue des Jeûneurs, au moment où deux vieux amateurs se disputaient uno miniature de Mme Dugazon, peinte par Siccardi. Le costume de la célèbre actrice était celui que portaient les femmes à la mode vers la fin du règne de Louis XVI. Mme Dugazon devait avoir alors trentesix ans. Je l'avais connue âgée de près de soixante ans, et je retrouvai sur cet ivoire, non seulement ses traits un peu chiffonnés, mais encore l'expression de sa physionomie vive, gracieuse, et de ses yeux pleins d'intelligence, de sentiment et de feu. » — Mosaïgae^ par P. Hédouin. Paris, Heugel, 1856, in-8.)
Enfin, il m'a été donné de voir récemment un autre portrait do Mme Dugazon, qui est en la possession d'un honorable et intelligent industriel, M. Gaze. Celui-ci est de Lenoir, l'auteur du portrait de Lekain qui est aujourd'hui à la Comédie-Française, à laquelle il a été donné par le fils du grand tragédien. Ce portrait, fort joli, date de 1780 : Mme Dugazon est représentée assise, un livre à la main, dans une toilette des plus simples, vêtue d'une robe qui laisse le col tout à nu et dégage le haut de la gorge. L'œil est brillant et plein d'intelligence, la bouche fine, les sourcils sont bien arqués, les cheveux, abondants, sont coupés courts. La peinture est excellente et fort distinguée.
Mme Dugazon était atteinte depuis longtemps d'une maladie terrible et incurable : une hydropisie de poitrine. Cette maladie, qui lui faisait éprouver des souffrances cruelles et qui l'avait obligée à une retraite prématurée, la fit languir encore pendant dix-sept années. Après avoir abandonné le théâtre, ce qui n'avait pas dû être sans quelque déchirement intérieur, « elle chercha, dit un chroniqueur, un asile à l'extrémité de l'un de nos faubourgs, et là, tout entière à sa tendresse maternelle, aux soins de sa famille et de l'amitié, elle a attendu, avec autant de souffrance que de sérénité, le moment fatal qui, en terminant sa vie, a Elis fin en même temps à des douleurs qui auraient rendu la mort désirable à une âme moins fière et moins résignée. »
C'est le 22 septembre 1821, à l'âge de soixante-six ans, que fut enlevée au monde cette actrice merveilleuse, qui tiendra une grande place dans l'histoire de l'art dramatique français. Depuis plusieurs semaines, ses souffrances étaient devenues intolérables, et, sentant sa fin approcher, elle s'était préparée à quitter dignement la vie. On se rendra compte de l'amour qu'elle portait à son fils en lisant les lignes suivantes, les dernières que sa main ait tracées :
« Je défends à mon fils d'accompagner et de suivre mon convoi, au risque d'encourir ma malédiction, dont
je l'accable du fond de mon tombeau s'il ose manquer à la prière que je lui fais et à l'ordre que je lui donne. « Ce 13 juillet, jour de l'enterrement de la femme de mon frère.
« L.-R. Lefèvre-Dugazon. »
Tous les journaux furent unanimes dans l'expression des regrets qu'un tel événement causait à la population parisienne. « L'une des plus célèbres actrices de Feydeau et de la France, disait le Constitutionnel, Mme Dugazon, vient de mourir à Paris. Elle était retirée du théâtre depuis plusieurs années, mais elle n'était pas . entièrement perdue pour l'art, puisqu'elle se plaisait à donner des conseils aux jeunes actrices qu'elle aimait à exercer. » Le Drapeau blanc disait de son côté : « La mort vient d'enlever à Thalie une des plus célèbres actrices qui aient brillé sur la scène de l' Opéra-Comique ; Mme Dugazon est décédée avant-hier. »
Enfin, un journal spécial, le Miroir, publiait sur Mme Dugazon, le lendemain de ses funérailles, un article excellent à tous les points de vue; je reproduis ici cet article sans en retrancher un mot, parce qu'il me semble le meilleur complément à cette étude :
Je n'aurais pas manqué de matières pour parler de TOpéra- Comique; plusieurs représentations brillantes et productives, sur lesquelles je reviendrai, réclamaient de justes éloges, qu'il m'est plus doux de prodiguer que des critiques auxquelles je ne m'abandonne qu'à regret, et lorsque je les crois nécessaires ; j'avais même à louer, sans les désigner, puisqu'ils n'existent plus, la réforme de quelques abus, qui, je Fespère, amèneront la destruction de quelques autres; mais
les vivants 'ont le temps d'attendre, et quand les comédiens de Feydeau suspendent leurs travaux pour répandre des fleurs sur le cercueil de leur célèbre associée, ceux même que j'aurais pu louer aujourd'hui préféreront que je m'unisse à eux dans Texercice d'un pieux devoir, et que je me rende l'interprète de leur douleur sincère et de leurs honorables regrets.
Mme Dugazon était respectée et chérie par les acteurs de rOpéra-Gomique, comme si elle eût encore fait partie de leur Société. Elle ne cessait d'être présente au milieu d'eux par le souvenir que l'on conservait de ses talents et de ses qua** lités aimables. On n'a pas attendu qu'elle n'existât plus pour se rappeler qu'elle était bienfaisante et charitable; on la citait à toute occasion. Les traditions qu'elle avait laissées faisaient autorité pour la manière dont on devait jouer les rôles qu'elle avait créés jadis ; les plus habiles comédiennes allaient la consulter dans sa retraite. Son âme n'avait point vieilli ; elle en communiquait avec une bienveillante affection les inspirations encore admirables; elle confiait le secret de ses études ; elle s'enflammait en donnant d'obligeants conseils ; ses années disparaissaient quand elle récitait, aux personnes trop jeunes pour l'avoir vue, les scènes sur lesquelles on venait lui demander des révélations quelquefois décourageantes; on concevait en l'écoutant l'effet prodigieux qu'elle avait dû produire; on cessait de s'étonner de sa gloire, et l'on désespérait de pouvoir l'égaler. C'est ainsi que j'ai vu dans ces derniers moments cette inimitable actrioe arracher des larmes en redisant à ses amis le rôle de Nina, et, sous le costume de la douleur, exciter l'enthousiasme, faire oublier son âge et produire encore une illusion incroyable. Ses avis n'ont pas été inutiles aux actrices que leur talent mettait le plus à même de pouvoir s'en passer ; elle les prodiguait avec une complaisance extrême, et, sous ce rapport, les comédiens, et, par conséquent le public, quoiqu'elle en fût séparée, font encore une perte sensible.
Mme Dugazon fut sublime dans plusieurs rôles et spirituelle dans tous. C'est à reproduire un si beau talent que tous les efforts des comédiens doivent tendre, et que je les encouragerai sans cesse.Ilsn'y parviendront qu'en suivant la route
qu'elle a suivie, et, pour tirer d'une perte douloureuse une leçon favorable, je me borne à rappeler leur attention sur les moyens qu'çlle employa pour mériter les regrets qu'elle leur laisse, et la haute réputation qui doit survivre à sa mort comme à sa retraite.
Ses parents et ses amis se sont pressés autour de son cercueil, dont sa prévoyance maternelle avait éloigné son fils. Sa famille était nombreuse, car tous les artistes de l'Opéra- Gomique et beaucoup d'autres s'étaient réunis pour l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure.
Le service funèbre a eu lieu à Saint-Vincent de Paul ; Chonard et Ponchard, secondés par leurs camarades, ont exécuté en musique les hymnes religieux. M. Bouilly a prononcé au Père-Lachaise (1) un discours fort touchant, où il a dignement retracé les honorables qualités et les succès brillants de Mme Dugazon. Un concours considérable de spectateurs a augmenté le triste éclat de cette pénible cérémonie. La foule, que la célèbre actrice attirait jadis par son talent, ne l'a point abandonnée. Sa carrière a été glorieuse jusqu'à la fîn. Les larmes qu'on fait répandre à sa mort sont le complément des suffrages que l'on a recueillis pendant sa vie. Ce dernier triomphe n'a point manqué à Mme Dugazon ; ello a traversé la vie au bruit des applaudissements, elle est descendue dans la tombe au milieu des regrets et des sanglots (2).
(1) Mme Dugazon avait demandé à être enterrée au Père-Lachaise, auprès de Grétry, de MéhuI, de Delille, de Mlle Raucourt et de Mlle Contât. Son vœu fut exaucé.
(2) Un auteur dramatique, M. Couaiihac, qui a publié sous ce titre, 7â Vie de théâtre (Paris, Lecuir, s* d., in-12), un volume d'anecdotes et de souvenirs fort intéressants, dit que « Mme Dugazon mourut sous la Restauration, femme légitime de M. Le Gouteulx de Canteleu. » C'est la seule mention que j'aie trouvée de ce fait, qu*il m'a été impossible d'éclaircir, et sur lequel sont restés muets tous les contemporains. J'en ai cherché vainement une trace dans le travail de M. de Lescure : Le i8 brumaire diaprés les documents iné'ditSf publiés dans la Revue de France du 31 octobre 1874, et dans
Je n'ajouterai rien à cette oraison funèbre. Elle justifie suffisamment ce que j'ai dit du talent et du caractère de celle qui fut Mme Dugazon.
lequel cet écrivain analyse les Souvenirs médïis du sénateur, comte Le Couteulx de Canteleu. Tout ce que je puis faire, c'est de grouper ici les renseignements que j*ai trouvés dans cette élude sur les membres mâles de la famille de Canteleu, dont l'un, selon M. Couailhac, aurait été le second mari de Mme Dugazon, ce qui me paraît au moins étrange :
« Barthélémy Thomas Le Couteulx, père de notre auteur, seigneur de Canteleu, Croisset, Farceaux,etc., fut conseiller au parlemement de Rouen, puis premier président do la cour des comptes, aides et finances de Normandie. — Son fils, Barthélémy, futur sénateur» comte de l'empire et pair de France, était né à Rouen en 1749.
« n eut deux fils qui lui survécurent : Barthélémy Le Couteulx, auditeur au conseil d'Etat, qui lui succéda à la pairie ; et Charles- Emmanuel Le Couteulx, aide de camp du prince de Wagram, puis colonel du 6* de la garde, elc »
« Il (le sénateur) mourut, le 21 septembre 1818, laissant la mémoire d'un homme d'esprit, d'un honnête homme et d*un financier aussi éminent que désintéressé, chose toujours assez rare, mais surtout au lendemain des révolutions »
« Nous devons Tobligeante communication do ces Souvenirs au petit- fils de l'auteur, le comte Emmanuel Le Couteulx de Canteleu. s
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La dynastie de ténors dont les membres se sont succédé, à la Comédie-Italienne et à TOpéra-Comique, depuis un siècle, comprend les noms de Caillot, Clairval, Michu, EUeviou, Gavaudan, Ponchard, ChoUet et Roger. (Je m'arrête à dessein à ce dernier, bien qu'il ait, depuis longtemps déjà, quitté le théâtre de ses plus grands succès, et parce que je trouve qu'on n'a pas rencontré, depuis, un artiste de sa valeur.) De tous ces noms, de tous ces artistes qui ont joui auprès du public d'une faveur exceptionnelle, qui ont exercé sur lui une véritable fascination, EUeviou est resté le plus célèbre, bien qu'il ait eu à lutter pendant longues années avec le souvenir de Clairval, son prédécesseur immédiat. Mais, si la critique cherchait toujours à effrayer le jeune comédien avec l'ombre de ce dernier, il faut dire que le public se soucia médiocrement de ce jeu puéril, et s'abandonna sans réserve au plaisir que le nouveau venu lui faisait éprouver.
Au physique : taille un peu au-dessus de la moyenne
et bien prise, tournure distinguée, visage aimable et souriant, traits réguliers, physionomie ouverte et expressive, sourire fin, spirituel et parfois railleur. Au moral : un cœur excellent, serviable et généreux, facile à l'amitié, aune amitié cordiale, franche et dévouée; une certaine brusquerie familière, ou, pour mieux dire, une sorte de franchise un peu- rude dans la manière de dire les choses ; un grand souci de sa dignité personnelle et de celle de sa profession ; la tète chaude et vive, quelque propension à l'excentricité, et toute l'obstination d'un vrai Breton ; avec cela, esprit cultivé, lettré à ses heures, studieux même en ses loisirs, brave jusqu'à l'aventure, mais sans forfanterie, à une époque où le choc journalier des opinions rendait les relations difficiles; sachant ne pas reculer devant un coup d'épée et le provoquant au besoin, honnête homme enfin et homme de cœur dans l'acception la plus complète du
mot..., tel était Elleviou. Et ce portrait, flatteur assurément mais non flatté, peut donner, si l'on y joint le charme répandu sur toute sa personne et la séduction opérée par son talent, une idée de Tattraction qu'exerçait cet être si bien doué sur tous ceux qui l'ont connu.
Jean Elleviou était né le 44 juin 4769 à Rennes, où il fit de bonnes études littéraires, et où il fut le condisciple du général Moreau et d'Alexandre Duval, l'écrivain dramatique. Son père, chirurgien en chef de l'hôpital militaire de cette ville et qui mourut, aux environs de 4845, chevalier de la Légion d'honneur, le destinait à la profession médicale. Elleviou fut donc envoyé à Paris pour y suivre les cours de l'École de méde-
cine ; maïs la vue seule de l'amphithéâtre lui donnait des nausées, il se fatigua rapidement, comme il le disait lui-même, de fouiller dans les cadavres, et préférait jouer la comédie de société, où d'excellentes dispositions naturelles lui valaient des applaudissements qui décidèrent de sa vocation. Bientôt il jeta aux orties, avant même de l'avoir revêtue, sa future robe de docteur, accepta un engagement qui lui était offert pour le théâtre de la Rochelle, et quitta furtivement Paris pour se rendre en cette ville. Mais sa famille avait été' prévenue, et comme elle prétendait à toute force l'empêcher de monter sur les planches d'un théâtre, elle avait pris ses mesures en conséquence et fait agir les autorités. « Informé de son escapade, l'intendant de la province fait arrêter le débutant. On l'enferme dans une tour faisant partie de la prison de la ville, et donnant sur la place. Cette détention procure au jeune Breton un auditoire bien plus nombreux, un succès bien plus grand qu'il ne l'avait ambitionné. Les dames surtout prennent parti pour le bel acteur, et la ville entière va écouter et applaudir le troubadour captif, qui chante à une des fenêtres de sa prison la romance de Richard ':
Dans une tour obscure.
Un roi puissant languit... (1). »
(1) Dictionnaire de la conversation et de la lecture ^ article Elievioa.Cet article est d'Ourry, chansonnier et auteur dramatique bien connu il y a quarante ans, et fort au courant de Thistorre théâtrale.
Voilà un épisode quelque peu romanesque, et qui pourrait sembler inventé à plaisir. Il est affirmé pourtant par plusieurs biographes. Ce qui paraît absolu» ment certain néanmoins, c'est qu'EUeviou fut arrêté à la Rochelle sur les instances de son père, qu'il fut mis dans l'impossibilité de se montrer au théâtre, et qu'il dut attendre la présence de celui-ci pour être mis en liberté. En somme, le père et le fils s'embrassèrent tendrement en se revoyant, et la désobéissance du jeune homme fut bientôt oubliée et pardonnée, à la condition qu'elle ne se renouvellerait pas.
Elleviou fut donc renvoyé à Paris, pour y reprendre et y continuer ses études. Mais ses désirs artistiques l'emportèrent définitivement sur son obéissance filiale, et il résolut bientôt de s'abandonner à sa vocation. Ayant réussi à se faire engager à la Comédie-Italienne, il y débuta le 49 avril 4790 dans le Déserteur, de Monsigny, et peu après joua le rôle de Sylvain dans le Sylvain de Grétry. (On sait que la Comédie-Italienne n'avait plus alors d'italien que le titre, et que ce théâtre, appelé souvent théâtre Favart, et qui allait bientôt prendre la dénomination d'Opéra-Comique national, était presque exclusivement consacré au genre lyrique.) Chose singulière, la voix d'Elleviou était à cette époque une bassetaille dont le timbre était sourd et dont l'étendue laissait beaucoup à désirer. Ses succès ne répondirent donc pas d'abord à ses espérances, ce qui ne l'empêcha pas d'être reçu dans la même année comme acteur aux appointements. Mais Elleviou, qui fit d'ailleurs des progrès rapides, songea à transformer sa voix : le travail qu'il fit pour développer les sons élevés en modifia complètement le caractère; il perdit successivement
ELLE VIO U. 81
plusieurs notes graves, et de basse qu'elle était d'abord, celle-ci se transforma en ténor, qui s'étendit chaque jour vers le haut par l'étude qu'il fit des sons de tête. Dès 4792, cette métamorphose singulière était déjà opérée, car il put chanter alors le rôle de Philippe dans le petit opéra de Dalayrac intitulé : Philippe et Georgetle, et c'est de cet ouvrage que date le commencement de sa réputation (1).
En réalité, l'entrée d'Elleviou au théâtre avait été extrêmement modeste. Mais, je l'ai dit, il fit de rapides progrès, qui lui donnèrent assez promptément quelque importance. On peut le voir par une lettre de lui, adressée aux sociétaires de la Comédie-Italienne un an après sa réception à ce théâtre, et dans laquelle il estimait ses talents à cinq mille livres par an, chiffre assurément important à cette époque, où l'argent avait beaucoup plus de valeur qu'aujourd'hui et où les chan-
(1) Tout écrivain soucieux de la vérité ne saurait trop mettre les lecteurs en garde contre les produits de ces historiens de rencontre, qui ne connaissent même pas le premier mot des choses dont ils parlent avec tant d'abandon. Entre cent exemples à ce sujet, j'en citerai un particulièrement curieux : c'est un article signé du pseudonyme assez singulièrement choisi de Louis Méhul et publié dans la France musicale du 15 janvier 1843, dans lequel l'auteur, après avoir fait jouer la comédie à EUcviou dans des villes où il n'a jamais paru, à Corbeil, à Provins, à Rouen, lui fait chanter, avant son arrivée à Paris, U Matrimonîo segreto de Cimarosa, et enfin le fait engager à l'Opéra-Comique par Jean Monnet, le réédiflcateur de ce théâtre. Or, pour donner une idée de la véracité de l'écrivain et de sa compétence historique en pareilles matières, il suffira de faire remarquer qu'Elleviou parut pour la première fois à la Comédie-Italienne en 1790, que il Matrimonio segreto fut créé à Vienne seulement en 1792, et qu'enfin Monnet devint directeur de l'Opéra Comique en 1752, dix-sept ans avant la naissance du grand chanteur.
teurs étaient beaucoup moins payés ; cette lettre, qui faisait d'abord partie de la collection d'autographes de Guilbert de Pixérécourt, et qui fut vendue en 1863 dans une autre collection, était ainsi analysée dans le catalogue de cette dernière : — « Voilà une année qu'ils (les comédiens italiens) ont bien voulu l'adoptei* et l'associer à leurs travaux. La manière dont ils l'ont accueilli, l'indulgence paternelle qu'ils ont eue pour ses erreurs, leur seront des titres éternels à sa reconnaissance... Calculant sur les offres qui lui sont faites, sur ses dépenses et besoins de nécessité, il comptait leur demander cinq mille livres, mais il a autre chose à leur proposer. C'est de faire tout ce qu'ils voudront, et il s'en remet sur son sort à leur équité; quel qu'il soit, je raccepterai, et je me féliciterai toujours de faire mes premières armes sous d'aussi bons maîtres^ et de pouvoir^ à Vaide de vos talents, faire passer ma nullité (1). ]> Les premiers rôles créés par Elleviou à la Comédie - Italienne étaient peu importants. C'était le nègre Zabis dans Paul et Virginie, de Kreutzer; Lorédan dans Camille, et Philippe dans Philippe et Georgette^ de Dalayrac; un émigré dans le Siège de Lille, de Trial ; et Théobald dans Roméo et Juliette, de Dalayrac. « Ces rôles le firent goûter comme acteur et chanteur agréable; mais son jeu était encore loin de faire oublier Clairval et d'égaler Michu. Il échoua même complètement dans l'emploi des Colins, où brillait celui-ci, et
(i) Catalogue de lettres autographes sur l'art, la littérature et la musique dramatique. Paris, Laverdet, in-S®, 1863.
nous l'avons vu sifflé jouant Prosper dans Azémia. Ses formes prononcées, sa voix mâle, sa tenue et ses marnières habituelles étaient incompatibles avec le ton et les grâces ingénues de l'adolesceiice, qu'il imitait d'une façon plus ridicule qu'intéressante (1). »
La loi sur la première réquisition vint interrompre pour un instant la carrière dramatique d'EUeviou, en même temps que celle de plusieurs de ses camarades, qui durent, ainsi que lui, partir pour l'armée. A ce fait se rattache une anecdote singulière, que j'emprunterai à un aimable chroniqueur théâtral, M. Couailhac, en lui en laissant la responsabilité :
Les puissants du jour, dit cet écrivain, quelques membres un peu sybarites du Comité de salut pubUc, les chefs de Tarmée municipale^ dix ou douze membres influents de la Convention^ venaient au foyer du théâtre oublier les rudes soucis de la journée. Un des aides de camp de Ronsin, nommé Mazuel, était surtout fort assidu. Il était assez mal reçu parce qu'il posait pour le genre farouche.
Un soir, une société nombreuse était au foyer; c'étaient des artistes, des élégants, des journalistes. On s'y était réuni comme sur un terrain neutre, où la politique avait moins d'accès.
Un groupe voisin de la porte était composé d'Arnault, de Clauzel, de Mme Desbrosses et d'EUeviou, dont le bon ton s'était toujours révolté de la grossièreté de l'aide de camp de Ronsin.
A ce moment, Mazuel, botté, éperonné, le chapeau sur la tête, fait une entrée bruyante, et va sans façon s'adosser à
(1) Encyclopédie des gens du monde.
une vaste cheminée dans laquelle brûlaient de véritables troncs d'arbres.
Tous les assistants se sentaient blessés par de telles manières, car la politesse, qui avait fui de partout, s'était en quelque sorte réfugiée dans le monde artiste d'alors ; — c'est un peu le contraire aujourd'hui.
EUeviou, plus mal disposé que d'ordinaire, sans doute, ne put s'empêcher de s'écrier :
-— Citoyen aide de camp, il y a des dames ici.
— Je ne vois que des citoyennes, répond Mazuel.
— C'est ainsi que tu veux faire respecter la République, en ayant moins de politesse pour des citoyennes, que les royalistes n'en avaient pour leurs femmes ? Mazuel, voilà de la brutalité !
— Tais-toi, blanc-bec I s'écrie Mazuel, — rugissant de colère.
— Eh bien, voilà comment un blanc-bec agit avec un rustre ! reprend EUeviou, en prenant sur la tète de Mazuel son chapeau et le jetant à terre.
L'aide de camp de Ronsin, au comble de la fureur, veut tirer son sabre; mais EUeviou le prévient, le saisit, et le précipite dans la cheminée toute flamboyante.
Vous pensez bien que la rumeur était grande.
Les uns, comme Martin, Gavaudan, Clauzel, applaudissaient ; les autres, effrayés, se hâtaient de retirer de la cheminée Mazuel, qui se trouvait déjà dans un état déplorable. Des garçons de théâtre furent appelés pour l'emporter. Malgré ses vives souffrances, et au moment où on lui faisait passer la porte, il se retourna, et menaçant EUeviou du poing, il rugit ces mots :
— B de royaliste, tu y passeras!
En effet, l'affaire était mauvaise pour EUeviou, et chacun l'engageait à fuir. L'artiste résista, et il eut raison, car il aurait toujours été atteint.
Un hasard devait le sauver.
Le soir môme, à minuit, sar la plainte de Mazuel, un ordre d'arrestation arrivait et tombait entre les mains d'un employé supérieur de la Commune, qui se trouvait être un des
plus chuuds admirateurs du talent d'Ëlleviou. Cet honnête mélomane se rappela qu'EUeviou était réquisitionnaire et que Tordre de départ pour les armées avait été suspendu pour lui et pour quelques autres artistes, toujours par effet de cet amour de Tart.
Sur l'initiative de ce brave homme, Tordre de départ fut expédié et Tordre d'arrestation prit sa place au fond des cartons.
Le len lemain, à cinq heures, des gendarmes appréhendaient à domicile Elleviou, Martin, Clauzel et Gavaudan ; ils les mettaient sur la grande route, afin qu'ils pussent rejoindre Tarmée du Rhin, avec Tiudemnité de trois sous par lieue.
Tandis que Mazuel^ à qui les souffrances avaient donné le délire, se lamentait sur son lit de douleur, les quatre voyageurs cheminaient gaiement, en jetant aux échos de la route les éclats brillants de leurs jeunes et fraîches voix.
Au moment où ils arrivaient à Strasbourg, la nouvelle du 9 thermidor y parvenait. Charles Nodier a décrit trop magnifiquement un de ces épisodes pour que j'ose parler après lui. Tout ce que je veux dire, c'est que les quatre chanteurs furent bientôt rendus aux applaudissements du public parisien (1).
Ce fut alors, vers 1795, qu'EUeviou se fit remarquer parmi ceux que les Jacobins appelaient /a jeunesse dorée^ et qui désignaient les Jacobins eux-mêmes de cette façon : la queue de Robespierre.
EUeviou, qui avait la tête chaude, se mit sans doute quelque autre affaire sur les bras à cette époque, car il eut de nouveau maille à partir avec la police et se vit
(1) Victor Couaîlhac, la Vie de Théâtre. — Paris, Lecuir, 9. d.» in-12.
obligé de quitter encore momentanément Paris, cette fois en évitant les gendarmes. Profitant de l'occasion, il retourna à Strasbourg, et donna des représentations en cette ville, où il obtint de très-grands succès et d'où il revint au bout de quelques semaines.
Ses vrais succès à Paris datent aussi de ce temps. Elleviou avait été reçu sociétaire au théâtre Favart dès 1792, deux ans après ses débuts. Les auteurs prirent alors confiance en lui, et lui firent faire de nombreuses créations qui établirent sa renommée. Il devint le favori du public, en jouant successivement les rôles de Dely dans Gulnare, de Blinval dans le Prisonnier, de Zulnar dans Zoraime et Zulnar, d'Armand dans V Opéra-Comique, de Florval dans rOncle valet, de Valcour dans le Trente et Quarante, d'Adolphe dans Adolphe et Clara, de Versac dans Maison à vendre, de Beniowski, du Calife de Bagdad. C'est donc à partir de cette époque qu'il devint réellement le soutien et l'honneur de rOpéra-Comique, avec Martin, le célèbre baryton, auquel l'unissait une étroite amitié.
Cependant, l'un et l'autre, j'ignore par quelle cause, s'éloignèrent un instant de ce théâtre et s'en allèrent donner ensemble des représentations en province. Les deux scènes de Favart et de Feydeau, où deux troupes excellentes jouaient simultanément l'opéra-comique, se faisaient depuis plusieurs années une concurrence acharnée et fâcheuse. Au commencement de 4801, ces deux troupes résolurent de se fusionner et de n'en plus faire qu'une, de fermer le théâtre Favart et de se réunir à Feydeau.
Avant d'opérer la fusion, les sociétaires écrivirent à Elleviou et à Martin pour leur demander s'ils voulaient
venir se joindre à eux; ceux-ci refusèrent d'abord (4), puis finirent par céder et se décidèrent à reparaître sur la scène de leurs premiers succès, qui devait leur en fournir tant d'autres.
Ce fut alors que commença la seconde et la plus brillante partie de la carrière d'Elleviou.
La véritable révélation du talent d'Elleviou, comme eomédien, datait du jour où, pour la première fois, il s'était chargé du rôle d'Alberti, si bien joué précédemment par Philippe et par Gavaudan, dans la Camille de •Dalayrac. Le public était autrement exigeant et sévère
, (1) Gomme on peut le voir par une lettre signée de Martin et d'Elleviou, lettre qui n'offre d'ailleurs qu'un intérêt secondaire, et qui fut insérée dans le Courrier des Spectacles du 23 vendémiaire an X. C'est peu de temps après, le 27 nivôse an x, à l'occasion de la récente rentrée d'Elleviou, que le même journal publiait l'acrostiche suivant, dû à un admirateur enthousiaste du talent du grand artiste ; ce petit morceau de poésie enfantine est signé des initiales T. J. B. ; on pardonnera à l'auteur en faveur de ses bonnes intentions :
C^tourdi, philosophe, auteur, joueur du fat, t^éger, tendre ou bouffon, grâce à sa voix touchante, tilrato me ravit, le Prisonnier m'enchante ; cgspiègle ou phlegmatique, empereur ou soldat, <rai Prolhée à la fois amusant, admirable, i-<l se plie à tout genre et dans tout genre il plaît, où pourrait- on trouver un chanteur plus aimable, Cn plus joli talent, uo acteur plus parfait?
alors qu'aujourd'hui, et ce n'était pas une mince affaire pour un comédien que de reprendre un rôle dans lequel avaient successivement brillé deux artistes aimés à juste titre.
Quand Elleviou entra en scène — dit un chroniqueur — on Taccueillit avec froideur, on voulait le juger, c'était une épreuve. Tout le monde sait qu'Alberti, dans cette première apparition, n'a qu'une scène de pantomime à jouer. Mari jaloux, sa femmO; victime de ses soupçons, est enfermée dans un souterrain. Voici la manière nouvelle dont Elleviou rendit cette pantomime : il s'avance à pas lents, pâle, l'air sombre, les traits altérés ; s'asseyant dans un fauteuil, les bras croisés sur la poitrine, sa douleur le rend immobile ; il prend ensuite une plume, commence une leltre, la déchire; cédant alors à un mouvement involontaire, il ouvre le tiroir d'un secrétaire placé devant lui, en relire le portrait de sa femme et le rejette aussitôt avec colère, avec indignation ; mais, attendri, les yeux humides de larmes, il revient de nouveau au portrait, le regarde avec amour, n'en peut détacher sa vue et finit par le porter à ses lèvres. Tout à coup^ honteux de sa faiblesse, il cache le portrait el fuit au bruit de trois salves d'applaudissements. — Un public intelligent venait de deviner le grand acteur ; il saluait, dans le crépus*- (;ule du matin, Vastre qui devait plus tard briller dans tout son éclat (1). >
On peut avouer qu'en effet ceci n'était pas trop mal pour un artiste encore dans la première jeunesse, et dénotait une certaine expérience, ou mieux, une sorte de divination des effets et des ressources de la scène.
(Ij H. Audibert, Indiscrétions et conûdences, (Paris, Dentu, 1858^ in- 16.)
Aussi, dès ce moment, EUeviou fut-il pris par le public en affection toute particulière. Mais la critique était moins juste— ou moins indulgente; car si les qualités de l'artiste l'emportaient sur ses défauts, il n'était pas tout à fait exempt de ces derniers, et il faut avouer qu'on les lui reprochait avec un peu trop de persistance et d'àpreté. On voulait bien lui concéder un physique fort agréable, une aimable tournure, une voix charmante, l'intelligence scénique, la chaleur et la sensibilité, le goût et la sobriété dans sa manière de chanter, et tout cela sans doute était bien quelque chose. Mais on ajoutait que souvent il forçait sa voix, que son jeu manquait de variété, que son aisance devant le public tombait parfois dans le laisser-aller, que son geste était roide, enfin, qu'il n'étudiait pas ses rôles avec assez de profondeur.
Nous devons croire que toutes ces observations né manquaient pas absolument de justesse, tout exagérées qu'elles pouvaient être dans la forme, et l'on peut supposer qu'EUeviou, d'ailleurs plein d'ambition, d'ardeur et d'intelligence, en sut faire son profit. Mais la critique d'alors, comme celle d'aujourd'hui, avait la manie des comparaisons, et un journal se serait cru déshonoré sans doute, si, chaque fois qu'il avait à parler d'Elleviou, il n'avait sournoisement évoqué le souvenir de son prédécesseur, de ce fameux Clairval, le ténor chéri de la Comédie-Italienne. Or, ceci était de l'injustice pure. EUeviou était un talent essentiellement personnel et original, et prétendre le forcer à imiter un autre artiste était vouloir l'annihiler et lui enlever toute sa valeur. D'ailleurs, s'il eût fait ce qu'on lui conseillait, on n'eût pas manqué probablement de changer de gamme et de
lui dire qu'il ferait mieux de chercher des effets nouveaux, inconnus, que de se traîner dans l'ornière et de faire ce qu'on avait fait avant lui. Il en est presque toujours ainsi pour les artistes, et surtout pour les comédiens.
Quoi qu'il en soit, voici l'opinion qu'émettait un critique en l'an ix. Elleviou était âgé alors d'environ trente ans. On verra ici, grâce à certaines réticences, l'écrivain qui ne veut pas se compromettre par l'expression d'une admiration sans bornes, mais qui a bien de la peine à découvrir quelques défauts dans l'artiste qu'il fait poser devant lui :
Nous avons nommé EUeviou le premier sujet de TOpéra- Comique. Nous ne serons démentis par aucune des femmes élégantes et jolies qui, fidèles à Tusage de briller aux premières représentations, ne commencent à applaudir que lorsque Elleviou a paru.
Cet acteur est, en effet, doué d*un physique très-beau^ sans cesser encore d'être agréable (?), d'une tournure aisée, d'une physionomie expressive, d'un organe qui a du charme quand il en modère l'emploi. Il a de Tintelligence, et dit assez bien ; plusieurs rôles ont prouvé qu'il avait aussi de la chaleur et de la sensibilité.
Gomme chanteur, il laisse à une énorme distance tous ceux en ce moment destinés à le seconder. Â.près avoir débuté dans les rôles de basse-taille, il a pris l'emploi des haute-contre ; il n*en a cependant pas une véritable, mais il supplée à cette qualité de voix, devenue aujourd'hui si rare, par un ténor assez flexible. 11 a beaucoup d'art et un goût trèsmoderne. Sa méthode est bonne, il n'abuse pas de sa facilité, ne prodigue pas les agréments, mais sa manière a qpelque uniformité. C'est en général le plus grand reproche qu'on puisse lui faire, sous le double rapport de chanteur et de comédien. Depuis le Prisonnier, rôle où il a eu un succès si
brillant et si mérité, il a apporté à presque tous ceux qu'il a joués le ton, la physionomie et la tenue de BlinvaU à de très-légères nuances près. Quelquefois aussi, il ne conserve pas un ton excellent. Sans doute il ne s'en écarterait jamais, si avec tant de moyens pour succéder à Clairval, il voulait en étudier les rôles ; et si au lieu déjouer toujours ceux qpie les auteurs s'empressent de faire pour lui sur le même modèle, il savait, comme ce célèbre acteur, varier son répertoire, et paraître dans plus d'un genre (1).
Un autre chroniqueur du même temps s'exprimait ainsi :
Ce jeune acteur est Tun des plus fermes soutiens de rOpéra-Gomique national ; sa iigure est agréable et sa taille avantageuse. Sa voix n'est pas très-forte, le timbre en est même un peu sourd, mais elle a l'avantage d'être flexible et il la manie d'ailleurs avec tant d'art et tant de grâce, qu'elle séduit tous ceux qui l'entendent.
Elleviou a' la diction d'un acteur qui se pénètre bien de l'esprit de ses rôles, et qui préfère l'assentiment des gens de goût aux bravos tapageurs du gros public; son débit est sage, son geste vrai, quoique peu développé, et son jeu de figure fin et spirituel sans affectation. Un plus grand usage de la scène perfectionnera encore ses qualités, mais, en attendant, nous lui donnerons quelques conseils dont il paraît avoir besoin.
Il faut qu'il adoucisse la roideur de ses bras, qu'il les développe un peu plus fréquemment ; qu'il marche avec moins do gêne ; qu'il s'abandonne davantage dans les moments où il faut du pathétique ; qu'il ait auprès des femmes une galanterie plus douce, plus a^^d/2^io/2/2^e,et j'oserai même dire plus décente. Nous l'engageons aussi à prendre pour modèle dans les rôles de fats et d'étourdis, moins les freluquets du nouveau style que les jeunes ci-devants (s/c), si bien représentés
(1) Année théâtrale^ poi^r l'an ix.
par Glairval, et dont Fleury nou8 rappelle encore si parfaitement les g^râces et les ridicules.
Ëlleviou a prouvé par un tour de force, dans le Cabriolet, jaune, qu'il était véritablement comédien. Il s'y est chargé d'un rôle de niais tout à fait opposé à son genre habituel, et: pourtant il n'y a rien laissé à désirer : nous rengageons^ néanmoins à ne pas descendre souvent à la caricature ; loin de faire son talent, il pourrait lo dénaturer; c'est au bon comique qu'il doit viser, et il a, sans contredit, tout ce qu'il faut pour y parvenir (1).
On voit que le souvenir de Clairval servait toujours de repoussoir aux critiques, et qu'avec son aide ils essayaient — vainement, il est vrai, — de calmer l'enthousiasme toujours croissant du public, ce qui ne devait pas laisser que d'agacer singulièrement EUeviou, assez nerveux et irritable de sa nature, et qui, de plus, n'était certainement pas sans avoir la conscience de sa valeur. Au reste, nous verrons plus loin qu'il ne se croyait pas inférieur à l'artiste dont on lui rappelait sans cesse les succès, puisque, pour le combattre, il choisit justement ses propres armes, c'est-à-dire les. rôles créés par lui et qui lui avaient servi à établir sa légitime renommée.
Cependant, avant d'en venir là, l'idée lui prit de quit ter non-seulement l'Opéra-Comique, mais même la carrière dramatique.
Était-il fatigué des criailleries injustes de certains organes de la presse, et de cette manie de vouloir ra-
(1) La Lorgnette des Spectacles, an ix.
ELLEVIOD. 93
baisser son talent par des comparaisons incessantes et désobligeantes ? Se trouvait-il trop peu payé à TOpéra- Comique, qui pourtant faisait pour lui des sacrifices énormes? Voulait-il réellement se retirer, comme il le disait? On ne sait trop, car s'il émettait, au point de vue des appointements, des prétentions vraiment exagérées, c'était peut-être avec le secret désir qu'on le prît au mot, puisqu'en réalité il se retira peu d'années après, dans toute la force de l'âge et dans tout l'éclat de son talent.
Il faut pourtant constater qu'Elleviou, dont la nature était fort indépendante, fut toujours très-capricieux et très-difficile dans ses rapports avec ses co-sociétaires de l'Opéra-Comique. Déjà une première fois, en 1801, nous l'avons vu, il avait voulu quitter ce théâtre, en entraînant Martin dans sa fuite, Martin, son ami le plus intime, presque son frère, Martin, avec lequel il partagea la plupart de ses grands succès. De retour au bercail après une excursion assez longue en province, tous deux avaient fini par rentrer, lors de la réorganisation du théâtre ordonnée par le premier consul, et avaient été désignés chacun comme l'un des trois membres, révocables seulement par le gouvernement, du comité des sept sociétaires administrateurs.
Mais en 1808, Elleviou exprima de nouveau le désir de se retirer; en vain voulut-on le retenir, il prétendit imposer à ses camarades des conditions telles que le comité ne jugea pas pouvoir les accepter. Il partit alors, ainsi que nous l'apprend un annaliste :
Elleviou paraît avoir quitté décidément la scène où il eut tant de succès. On le dit retiré dans le département du Rhône, et résolu de s*y faire agriculteur. Si cette décision est irré-
vocable, si le refus qu'il a éprouvé lorsqu'il a prétendu faire porter ses appointements à 40,000 francs en est la cause, on doit être bien honteux d'avoir gâté, par des applaudissements irréfléchis; cet acteur, qui a une jolie voix et des talens aimables sans doute, mais qui pourtant est loin de Caillot et de Clairval. On a tellement exagéré ses succès, qu'il s'est persuadé à lui-même qu'on ne lui rendait qu'une exacte justice et qu'il les méritait dans toute leur étendue. EUeviou a cru qu'on ne pouvait trop payer un homme aussi rare que lui ; et le prix excessif auquel il a mis le bonheur de le posséder prouve bien quelle haute estime il fait de sa personne. Je ne prétends lui rien ôter du plaisir qu'il peut avoir à s'apprécier si cher; mais je lui ferai remarquer que Lekain, qui le valait peut-êtrO; se contentait d'une part entière aux Français, et que dans le temps où cet acteur l'obtint, elle pouvait valoir à peu près dix mille francs.... Je ne déprécie pas le talent d'Elieviou, et je conviens que sa perte laisse un grand vide dans rOpéra-Gomique, qu'elle peut même l'entraîner vers sa ruine, mais je ne crois nullement qu'il fallût faire pour lui le sacrifice qu'il exigeait (1) .
Cette fois encore, pourtant, tout finit par s'arranger à la satisfaction générale (2). EUeviou revint à TOpéra- Comique, parut de nouveau devant ce public qui Tido-
(1) opinion du Parterre^ 1806.
(2) C'était néanmoins une idée fixe chez EUeviou, car en 1807 il menaça de nouveau de se retirer. — « On attribue à EUeviou des goûts extrêmement pastoraux. On nous menace chaque année de la retraite de cet acteur, qui brûle, dit-on, de revoir ses hameaux, ses oiseaux, ses coteaux, ses ruisseaux, en un mot, de se faire agriculteur dans le département du Rhône. Et moi je crois qu'il entend mieux ses intérêts, et qu'il sent fort bien que la plus belle cabane du midi de la France ne vaut pas la place brillante qu'il occupe à l'Opéra* Comique, dont il est le dieu tutélaire. » [Opinion du Parterre, 1808.)
lâtrait, et, pour punir ses détracteurs en les obligeant à faire amende honorable, il songea à transformer sa carrière en joignant les rôles de l'ancien répertoire à ses nouvelles créations, et en montrant qu'il était digne de succéder à ce Clairval qu'on lui jetait sans cesse à la tête. C'est ce que va nous apprendre un chroniqueur déjà cité, en nous donnant, cette fois, la vraie note du talent d'EUeviou :
EUeviou, Tun des meilleurs acteurs comiques, et le plus agréable peut-être de nos chanteurs, s'il n'est pas le plus savant, est sans contredit le premier sujet de rOpéra-Gomique. Depuis qu'il a joué Blondel dans Richard Cœur-de-Lion, et Richard dans le Roi et le Fermier , sa réputation s'est considérablement accrue, et sa place dans l'opinion publique est devenue très-brillante. Clairval avait laissé de grands souve* nirs dans ces deux rôles ; EUeviou n'en a point été effrayé, et le succès très-mérité qu'il a obtenu prouve que cet acteur n'a pas eu tort d'en ambitionner d'autres que ceux auxquels il avait semblé se borner jusqu'ici. On avait un peu trop circonscrit la carrière de cet acteur; on prétendait qu'il lui serait impossible de sortir de ces rôles de fats, d'étourdis, de petitsmaîtres, de roués, en un mot, d'une couleur moderne, et qu'aussitôt qu'il serait forcé de quitter sa veste de hussard^ et qu*il ne pourrait plus traîner un grand sabre sur les planches du théâtre, tout son talent s'éclipserait. En se bornant jusqu'ici à ce misérable rôle, EUeviou avait peut-être donné lieu de penser qu'il n'en pouvait sortir; il portait la peine de son affection pour les rôles dont je viens de parler, et parce qu'il y excellait on voulait l'y renfermer. Il est également heureux pour sa gloire et pour nos plaisirs qu'il ait enfin senti que ce genre futile ne pouvait lui faire qu'une réputation d'un moment, et que pour asseoir la sienne sur des bases solides, il fallait embrasser réellement l'emploi de Clairval, remplacer dignement ce grand acteur. C'est vers ce but plus noble et
96 FIGURES D'OPÉRA-COMIQDE.
plus louable qu'Elleviou a dirigé ses efforts, et le plus grand succès a été leur récompense (1).
Elleviou profita en effet de son influence et des avantages de sa position pour faire remettre à la scène quelques anciens ouvrages, dont le caractère convenait à la nouvelle direction qu'il voulait donner à son talent. C'est ainsi qu'on le vit paraître successivement dans divers opéras déjà vieux de Grétry et de Monsigny : l'Ami de la Maison, Zémire elAzor^ Richard Cœur-de-LioUy le Roi et le Fermier, Félix, etc., etc. Il déploya des qualités toutes nouvelles dans l'interprétation de ces ouvrages, auxquels il rendit toute la fraîcheur de la nouveauté et procura des succès plus brillants encore que ceux qu'ils avaient obtenus dans leur origine. «... Tout Paris, dit à ce sujet Fétis (2), voulut le voir et l'entendre dans les rôles de Blondel, d'Azor et de Félix ; il' était à la fois chanteur plein de goût et d'expression, acteur remarquable par la noblesse et la sensibilité. Des rôles nouveaux écrits pour lui prouvèrent qu'il n'avait pas besoin de la tradition pour se diriger dans la carrière nouvelle où il s'était engagé. Celui de Joseph lui fit particulièrement beaucoup d'honneur. Dans Jean de Paris il retrouva toute son ancienne légèreté, mais avec plus d'aplomb et de fini dans les détails. »
L'artiste qui savait ainsi s'approprier tous les genres et transformer à volonté son talent, n'était point sans doute un artiste ordinaire. J'étais donc dans le vrai
(1) Opinion du Parterre, 1807.
(2) Biographie universelle des Musiciens.
lorsque je disais qu'Elleviou fut, non pas un excellent ténor, mais le type véritable et parfait du ténor de TOpéra-Comique. On a vu que sa voix, travaillée avec soin et devenue remarquable en timbre et en étendue, était conduite par lui avec un goût très-sûr, que ne venaient point gâter, comme souvent chez Martin, l'amour des enjolivements (!) continuels, la manie des vocalises, et un manque absolu de respect pour le texte musical, pbur la pensée même des compositeurs (1) ; on s'est rendu compte des grandes qualités du comédien, qui joignait à la grâce et à la légèreté, à la finesse et à l'ironie, un vrai sentiment dramatique, la sensibilité et la tendresse, le pathétique et la passion. « Elleviou, disait un critique équitable, montra la flexibilité de son talent dans des pièces d'un caractère tout différent. Le Cabriolet jaune ^ Picaros et Diego, une Folie, le montrèrent acteur d'un comique excellent et d'une gaieté franchement communicative. Jamais il n'abandonna un genre pour l'autre et n'imposa exclusivement au public un ordre de sensations. Il passa alternativement de l'emploi des petits maîtres musqués à celui des héros de pièces dramatiques, puis de ceux-ci aux comiques proprement dits. Peu d'artistes eurent plus de variété, et une variété d'autant plus remarquable qu'on l'avait accusé de monotonie. » En voilà plus qu'il n'en faut,
(1) On se rappelle le mot de Grélry, se rendant à l'Opéra-Comique pour assister à une représentation de son opéra l'Epreuve villageoise^ dans lequel Martin remplissait le rôle de La France, et raillant ainsi ce défaut de l'artiste : «< Allons entendre V Epreuve villageoise, avec la musique de M. Martin. »
assurément, pour justilSer ses succès prolongés. Aussi EUeviou jouit-il, pendant tout le cours d'une carrière de plus de vingt ans, de la faveur ininterrompue du public, faveur qu'il devait non-seulement à son travail et à l'amour de sa profession, mais encore à un ensemble étonnant de facultés naturelles et de qualités exceptionnelles, au nombre desquelles il faut compter l'originalité et la singulière euphonie de son nom. Un écrivain spécial, Edouard Monnais, signalait un jout en ces termes ce rare avantage, précieux surtout pour un chanteur. — « Le hasard l'avait encore doté d'un rare privilège, que je mettrai, ne vous en déplaise, en ligne de compte dans les éléments de sa félicité, le privilège d'un de ces noms qui ne ressemblent à aucun autre, qui distinguent celui qui les porte du reste des humains, qui flamboient comme un météore ou murmurent doucement à l'oreille, comme le gazouillement de l'oiseau sous le feuillage, du ruisseau dans l'herbe fleurie. Il est des noms qui repoussent la gloire tant qu'ils peuvent, en lui opposant une masse inerte, opaque et vulgaire. Il en est d'autres, au contraire, qui font l'office d'un puissant réflecteur, qui concentrent et renvoient avec une force extraordinaire les rayons lumineux. Croyez- vous qu'il soit indifférent pour un artiste de se nommer Raphaël, Cimarosa, Talma, ou n'importe comment? Elleviôu! quel nom de chanteur! quel nom mélodieux, séduisant, original ! quel prestige dans un salon, quel taUsman sur une affiche ! Et comme ce nom convenait à l'homme ! comme il lui ressemblait! comme il annonçait bien cette élévation de taille, cette grâce de manières, cette insouciance de tenue, ce charme de physionomie, cette facilité de voix, et tout
un ensemble de qualités qui ne se sont jamais retrouvées dans le même artiste!... »
Qu'on me permette maintenant de citer une appréciation du talent d'Elleviou par un homme expert en la matière, de Planard, l'heureux auteur du Pré aux Clercs et de tant d'autres livrets charmants d'opéracomiques :
EUeviou, disait de Planard dans les Ephémérides univer" selJeSf n'était point encore à la hauteur du siècle pour le dédain des paroles ; il avait la bonhomie de croire qu'il fallait au théâtre jouer un peu ce qu'on chantait, et avec ce système, si ridicule de nos jours, il remplissait chaque soir la vaste salle de Feydeau.
De toutes les voix d'hommes que nous avons entendues, celle d'Elleviou nous a paru aller le mieux à l'âme, et beaucoup de connaisseurs soutiennent encore qu'il chantait pour la scène infiniment mieux que son camarade Martin, dont la voix a une si grande réputation...
EUeviou, comme comédien, n'était pas toujours ce qu'on appelle profond. Parfois il enfonçait peu le trait ; il pariait vite, prenait rarement des repos ; mais il avait un naturel exquis, un jeu spirituel et un charme inexprimable : cette qualité si précieuse empêchait de remarquer qu'il aurait pu mieux faire ; ajoutons cependant que dans plusieurs rôles il était parfait.
Il tremblait souvent au moment d'entrer en scène. Il aimait beaucoup les répétitions et en augmentait le nombre autant qu^il pouvait... »
En réalité, il y avait quelque chose de fascinateur et d'enchanteur dans la personne et dans le talent d'Elle-
viou. Aussi peut-on dire que le jour où, dans toute la force de l'âge, de l'intelligence et de ce talent séducteur, il se décida à quitter définitivement la scène, fut un jour de deuil pour le public et les artistes. On ne pouvait se faire à l'idée de cette retraite prématurée, qui privait l'art d'un de ses champions les plus nobles et les plus distingués (1).
Mais Elleviou n'avait pas mené la vie à grandes guides,il ne s'était point habitué à cette existence fastueuse
(1) Chose assez singulière, Elleviou, qui était aussi fêté qu'à Paris dans les villes de province ou de l'étranger où il consentait à aller donner quelquefois des représentations, fut relativement malheureux dans une ville aimable oîi pourtant les artistes parisiens sont particulièrement recherchés et facilement admirés. Et cela, à l'apogée de sa gloire et de son talent, car c'était quelques mois avant l'époque où il prit sa retraite.
Le 29 juillet 1812 il commençait à Bruxelles une série de douze représentations, et se montrait successivement dans Adolphe et Clara, Joseph^ le Tableau parlant^ le Trente et Quarante, Maison à vendre^ les Maris garçons^ Picaros et Diego^ Richard Cœur-de- Lion^ le Poète et le Musicien, l'Homme sans façons et l'Auberge de Bagnhres. « C'est la seule fois — disait récemment, en rappelant ce souvenir, un journal spécial de cette ville — c'est la seule fois qu'EUeviou est venu jouer au théâtre de la Monnaie. Est-ce parce que le public ne répondit pas à son appel ? On serait tenté de le croire, par cet extrait de l'Oracle de Bruxelles du 22 août : « Depuis « environ dix mois, nous avons successivement possédé, à Bruxelles, « Talma, Fleury et Elleviou, trois hommes également célèbres dans « des genres divers. Voici ce que nous avons remarqué aux repré- « sentations de ces grands acteurs. A celles du tragédien Talma, on « se battait aux portes pour y entrer; toutes les loges étaient refe- « nues plusieurs jours d'avance et plus d'une aimable dame n'est « parvenue à pénétrer dans le sanctuaire qu'aux dépens de ses sou- « liers, de son schall et même de son chapeau. Aux représentations « de Fleury, il y a eu constamment queue, et la salle était bien « garnie. A celles d'EUeviou, on a presque toujours été à. l'aise et
de grand seigneur, seule connue des chanteurs de nos jours, qui se croient taillés sur un autre patron que le reste des humains. Il avait eu le bon esprit de faire des économies, de se ménager un asile aimable pour le jour où il lui plairait de renoncer à sa profession ; et il ne fut pas obligé, comme nous ne le voyons que trop souvent aujourd'hui, de venir traîner sur les planches d'un théâtre les ruines d'un talent disparu et d'une voix dévastée.
Aussi, je le répète, les regrets furent-ils unanimes, complets, universels. Et l'on en trouvera un écho dans ces lignes, écrites par un critique au moment où la décision de l'artiste venait d'être connue :
...L'ingrat EHeviou se retire définitivement, et ne jouera que jusqu'à la fin de février, à moins que l'un de ces événements sur lesquels il ne faut pas compter ne nous conserve cet acteur si cher aux habitants de la grande ville, qui n'ont jamais varié à son égard. Trois parts entières et des congés tant qu'il en voulait, rien n'a pu le retenir. On dit même qu'il est devenu insensible au bruit flatteur dos applaudissements, dont il faisait de si abondantes récoltes chaque fois qu'il paraissait en scène ; c'est fier, mais c'est beau. Tant de philosophie, un si grand amour de la retraite, un détachement si absolu des vanités mondaines me semblèrent longtemps suspects; je suis bien forcé d'y croire actuellement, et je déplore
« les loges offraient des vides affligeants pour le caissier de la Co" « médie. » — (Guide musical de Bruxelles du 30 juillet 1812.)
Toutefois, l'écrivain se trompe en supposant que la froideur du public de Bruxelles empêcha EHeviou de retourner se faire entendre en cette ville. Ainsi qu'on va le voir, c'est neuf mois après son se» jour à Bruxelles qu'Elleviou abandonna pour toujours la carrière qu'il avait pourtant embrassée contre le gré des siens.
d'avance le sort de rOpôra-Comique. Tout se remplace, diton; le public transporte ses faveurs à d'autres sujets, et celui qui se retire est bientôt oublié. Non, messieurs; une perte semblable fait au théâtre qui réprouve une blessure qui saigne longtemps. Elleviou n'est pas seulement un des plus aimables chanteurs que vous ayez entendus, c'est encore un excellent comédien ; souvenez-vous qu'avec tout son talent il n'a pas fait oublier Clairval ; comment, avec des talents bien inférieurs, ferait-on oublier Elleviou ?
S'il se retire dans la force de Tâge et du talent, s'il préfère le repos à la gloire, c'est fort bien pour lui, mais c'est fort mal pour nous. Le public est un peu égoïste avec les acteurs qu'il aime ; il voudrait les conserver jusqu'à extinction de chaleur naturelle. Malheureusement Elleviou n'est pas de cet avis pour ce qui le concerne. Il imite Caillot, qui se retira en 1772, ayant a peine quarante ans, et que les souvenirs de sa réputation brillante et de ses succès environnent encore à Saint-Germain-en-Laye, où il vit heureux et tranquille. Que n'imite-t-il plutôt TArlequin d*une comédie insérée dans le théâtre de Gherardi, qui soutenait qu'un comédien italien ne pouvait prétendre à sa retraite avant l'âge de cent vingt ans, et que Scaramouche (Tiberio Fiorelli) ne s'était retiré à quatre-vingt-quatorze que par tolérance (1)?
{i) Opinion du Parterre, 1813. — La fantaisie de Gherardi a été presque réalisée par le comédien anglais Macklin, qui dépassa Scaramouche et demeura au théâtre jusqu'à l'âge de cent ans accomplis.
ce Macklin, jouant à l'âge de quatre-vingt-quinze ans le rôle de sir Archy dans l'Amour à la mode, et de Pertinax dans l'Homme du monde^ fut d'abord pris d'un frisson et d'un violent mal de tête en s'habillant. Après la première scène il ne voyait plus le parterre. Au milieu du deuxième acte, il fut pris d'une indisposition subite, et on dut l'emporter. Mais il reparut quelques jours après, le 7 mai 1789. Agé de cent ans, il jouait Shylock; le premier acte alla bien, mais dans le cours du deuxième, 11 s'aperçut que les forces lui manquaient, et fut obligé de demander au public la permission de se faire remplacer. » — (Victor FounxEL : Curiosités théâtrales.)
Dans le cours des vingt-deux années qu'il passa à rOpëra-Comique, EUeviou, outre les rôles qu'il reprit dans les ouvrages du vieux répertoire, fit une foule de créations. Tous les auteurs voulaient l'avoir comme interprète, comme ils voulaient aussi son ami Martin, sachant bien que lorsque tous deux, ou même un seul d'entre eux concourait à Texécution d'une pièce, le succès était presque assuré d'avance. Je ne saurais rappeler ici toutes celles auxquelles le ténor chéri de l'époque prêta l'appui de son talent souple, fin et distingué; j'en citerai pourtant un assez grand nombre : le Pri^ sonnier, la Fausse Duègne^ V Opéra-Comique et V Oncle valet, de Délia Maria ; le Cabriolet jaune, D* Auberge en Auberge^ le Trente et Quarante, une Aventure de Saint- Foix ou le Coup d'épée, Astolphe et Alba, de Tarchi ; /'JBchelle de soie et V Enfant prodigue, de son camarade Gaveaux, comme lui artiste de l'Opéra-Comique ; V Époux généreux et la Femme de quarante-cinq ans, de son autre camarade Solié ; V Auberge de Bagnères et les Aubergistes de qualité^ de Catel ; Paul et Virginie, tBomme satis façons, François /" ou la Fête mystérieuse, de Kreutzer ; une Folie, Vlrato, Gahrielle d'Estrées , Bion, Joseph, de Méhul (1); r Habit du chevalier de Grammont, d'Éler; les
(i) Le rôle de Joseph fut surtout l'un des plus grands succès d'Elleviou, au triple point de vue de l'homme, du chanteur et du comédien. On raconte qu'après l'avoir vu dans cet ouvrage, la maréchale Lefebvre, celte duchesse sortie des rangs du peuple, on peut le dire, et dont la conversation... colorée faisait la joie de la cour impériale, se serait écriée, dans un élan d'enthousiasme : — « Mâtin! m Joseph était aussi beau que ça, madame Putiphar a été une forte dinde! »
Confidences, un Jour à Paris, Michel- Ange, le Médecin turc, de Nicolo ; la Méprise volontairCrde mademoiselle Le Sénéchal de Kerkado; Zélie et Terville ou Chimère et lléalité, de Blangini ; Betiiowski, le Calife de Bagdad, Zoratme et Zulnar, Jean de Pari^, de Boieldieu ; le Concert interrompu, les Maris garçons. Délia et Verdikan, le Charme de la voix, de Berton ; le Présent de noces ou le Pari*, de Berton fils ; la Dame voilée, de Mengozzi ; la Petite maison, de Spontiiii ; Julie ou le Pot de fleurs, de Fay et Spontini ; Maison à vendre, la Boucle de cheveux, Gulnare ou l'Esclave persane, Adolphe et Clara, le Poète et le Musicien, Camille ou le Souterrain, Picaros et Diego, de Dalayrac ; le Siège de Lille ^ de Trial ; le Siège de Toulon, le Baiser et la Quittance, etc., etc.
A tous les rôles, de caractères si différents, qu'il remplissait dans ces ouvrages, il appliqua le cachet de sa personnalité charmante, de son talent multiple et si facilement malléable. Aussi, à sa retraite, le fardeau de son héritage eût-il été impossible à porter pour un nouveau venu. Fort heureusement TOpéra-Comique possédait alors un autre artiste, très- distingué aussi» incomparablement inférieur à Elleviou au point de vue de la voix, mais suppléant à ce défaut capital par une rare adresse dans sa manière de chanter, et comédien supérieur à ce point qu'on l'avait surnommé « le Talma de rOpéra-Comique. »
Je veux parler de Gavaudan, auquel le public de Feydeau était depuis longtemps habitué, qui en était fort aimé, qui d'ailleurs, étant le second d'Elleviou, avait joué la plupart de ses rôles, et qui, en s'emparant définitivement de ces rôles, aida le répertoire, donna à Ponchard, alors débutant, le temps de se faire apprécier
du public, et lui permit d'attendre des créations (1).
Quoi qu'il en soit, Elleviou donna sa représentation de retraite le 10 mars 1813, et se montra pour la dernière fois au public dans Félix et Adolphe et Clara. Il n'est pas besoin de demander si le théâtre était comble : la salle de Feydeau pensa craquer sous le poids des spectateurs *venus pour applaudir cette dernière apparition de leur artiste chéri. Son succès fut immense, et, à la fin du spectacle, la troupe de l'Opéra-Comique, en corps, vint rendre hommage au fugitif et mêler ses regrets à ceux du public. Ce fut enfin une soirée presque sans précédents, et l'on peut dire qu'Elleviou, dans ces conditions exceptionnelles d'un chanteur qui se retire presque à la fleur de l'âge, partit chargé de lauriers.
Plus jamais il ne se montra au public et ne reparut sur la scène, même accidentellement. Il alla s'enfouir dans son superbe domaine de Ronzières (commune de Ternand), près de Tarare, dans le département du Rhône, oubliant pour toujours ses succès passés, les jouissances de son amour-propre. Depuis longtemps il avait le désir de s'adonner à l'agriculture; à cet effet, il avait soigneusement étudié tous les procédés nouveaux de culture, et ne songea plus qu'à les appliquer dans ses propriétés, ce à quoi il s'attacha avec ardeur. Jeune encore, actif, intelligent, plein de vigueur et d'initiative,, l'esprit et le corps occupés, entouré des soins et de l'affection d'une femme qui l'adorait, il ne regretta jamais un seul instant la détermination qu'il avait prise.
(1) Ponchard, sortant du Conservatoire, avait débuté à l'Opéra- Comique le 16 juillet 1812.
J'ai maintenant à faire connaître la»nature originale et singulière du caractère d'ElIeviou, à donner quelgués détails intimes sur sa vie, à rappeler ses relations avec les hommes de son temps, à faire ressortir quel- .ques-unes de ses excentricités.
Je m'excuse d'en user ainsi un peu à bâtons rompus. Mais il n'est pas entré un instant dans ma pensée de m'astreindre à écrire une notice régulière, en forme académique, sur cet artiste d'une nature si « irrégulière » et néanmoins si remarquable. J'ai voulu tout simplement grouper les faits qui ont marqué sa carrière, qui ont sillonné sa vie, pensant, en tout état de €ause, que cela pourrait n'être pas lu sans intérêt, sans . plaisir, et même sans quelque utilité.
Elleviou était bienfaisant, bon et généreux : on en pourrait donner des preuves nombreuses ; ceci me semble inutile. Seulement, je revendiquerai pour lui l'honneur d'un fait original que tous les chroniqueurs en quête de copie ont mis depuis sur le compte de tous les chanteurs célèbres, Duprez, Tamburini et d'autres, et que, récemment encore, M. Charles Yriarte a réédité bonnement dans ses Célébrités de la rue, en prenant Lablache pour héros.
Il s'agit d'un chanteur, qui, passant le soir dans les Champs-Elysées, et voyant s'égosiller en pure perte un
pauvre diable de musicien nomade et infirme, s'approche, se place à ses côtés, entame sans la moindre préparation un grand air d'opéra, puis, quand ses accents merveilleux ont attiré autour de lui une foule compacte, charmée d'assister à ce concert improvisé, intéresse cette foule à l'infortuné qu'il a voulu secourir, amasse, à l'aide d'une quête, une recette abondante à laquelle il ajoute sa quote-part, et s'enfuit après avoir remis entre les mains du malheureux cette récolle inattendue.
Or, le héros de cette aventure est EUeviou. Le fait est patent, et constaté non- seulement par les journaux contemporains, mais encore par une petite pièce de Vieillard, Lafortelle et Chazet, le Concert aux Champs-Elysées, jouée au théâtre Montansier en l'an x, et dans laquelle le grand chanteur était mis en scène. Rendons donc à César ce qui est à César, et à Elleviou ce trait de charité original qui n'appartient nullement à ses confrères (1).
(1) Voici Yavis placé en tête de la pièce : Je Concert aux Champs- EliseeSy imprimée en l'an x : « Elleviou 8e promenait ces jours •derniers aux Champs-Elysées, avec sa femme et Louis Pradère. Tout à coup ils s'arrêtent auprès d'un aveugle qui jouait, tant bien que mal, d'un mauvais instrument, et qui n'obtenait rien de la pitié publique ; aussitôt Pradère s'empare de l'instrument, la foule se rassemble, Elleviou chante, sa femme quête. Ils sont bientôt reconnus; mais la quête a produit 36 francs qu'ils remettent à l'indigent, et se dérobent ensuite aux applaudissements. Tel est le trait de bienfaisance représenté sur le théâtre Montansier. Les auteurs sont bien loin d'attribuer la réussite de ce petit ouvrage à son propre mérite; £e joli tableau ne demandait qu'un cadre, et le sujet seul était un .succès. » ÂÛn que l'illusion fût plus complète sans doute, les auteurs avaient donné au pert-onnage qui représentait Elleviou le nom
Je dois à la vérité de déclarer qu'il montrait parfois moins de bienveillance aux auteurs de l' Opéra-Comique qu'aux pauvres diables qu'il rencontrait sur la voie publique. Deux exemples, son duel avec Lesur et son aventure avec Dalayrac, suffiront à le prouver.
Un librettiste médiocre, Lesur, avait commis un opéra-comique dont il avait emprunté le sujet à une comédie de Thomas Corneille, le Charme de la voix (1). Cette pièce avait été faite sur la demande d'Elleviou, qui avait dit à Lesur que s'il y trouvait un rôle agréable, il la ferait recevoir et jouer immédiatement. Tous deux avaient tenu leur promesse ; mais le piquant de l'affaire, c'est qu'après la première représentation. Elleviou trouva la pièce si mauvaise qu'il déclara formellement à l'auteur n'y plus vouloir paraître. Là- dessus.
de Blinval, attaché à la plupart des rôles que jouait d'ordinaire le grand chanteur ; l'acteur chargé de ce personnage s'appelait Frédéric ; Mme Blinval (Mme EUeviou) était représentée par la charmante Caroline, et Pradère, personnifié sous le nom de Dupré, par un acteur nommé Xavier.
Une autre pièce inspirée par le même fait : le Forte-piano ou une Soirée de bienfaisance aux Champs-Elysées^ fut jouée dans le même temps au petit théâlre Mareux, situé rue Saint-Antoine. Enfin, la gravure s'empara do ce petit événement, et l'un des artistes les plus distingués de l'époque, Duplessi-Bertaux, publia une estampe curieuse, représentant la scène du concert des Champs-Elysées. On peut voir à ce sujet le Magasin pittoresque de décembre 1867, qui reproduit l'estampe en question.
(1) L'Amour bizarre ou Jes Projets dérangés, opéra-comique en trois actes, musique de Berton, joué au théâlre Favart le 13 fructi* dor an vu (31 août 1799). Il ne faut pas confondre cet ouvrage avec un autre opéra de Berton, réellement intitulé le Charme de la voix^ mais dont les paroles avaient été écrites par Gaugiran-Nanteuil et qui fut représenté à l'Opéra-Comique le 24 juin 1811.
colère de Lesur, railleries d'EUeviou, échange de paroles discourtoises, et finalement rendez-vous pris pour une promenade matinale au bois de Boulogne, où Ton davra se battre au pistolet. Le lendemain, en effet, à la première heure, tous deux sont sur le pré, en compagnie de leurs témoins. En sa qualité d'offensé, Lesur tire le premier et manque son homme; mais celui-ci, qui n'en voulait pas à sa vie, lui jette son pistolet dans les jambes, court rejoindre son cabriolet en lui lançant cette boutade : « Quand je vous tuerais, votre pièce n'en serait pas moins mauvaise, » et file au galop sur Paris.
L'autre aventure se rapporte à l'un des opéras les plus justement célèbres de Dalayrac, Adolphe et Clara ou les deux Prisonniers.
L'ouvrage avait obtenu, à la première représentation, un succès éclatant, que Dalayrac, blotti au fond d'une baignoire, avait pu constater. Aussi n'en fut-il que plus frappé de stupeur lorsque, étant monté dans la loge d'Elleviou pour le féliciter, et venant de l'embrasser avec effusion, il entendit celui-ci lui dire froidement:
— Mon ami, je ne jouerai plus dans ta pièce. Tu peux disposer du rôle, et je te conseille d'agir rapidement, si tu ne veux interrompre le succès et arrêter le cours des représentations.
Dalayrac, on le conçoit, était atterré.
— Mais, mon ami, dit-il à EUeviou, je ne te comprends pas. Et pourquoi ce caprice ? Cela ne s'est jamais vu. Quitte-ton un rôle lorsqu'on y a obtenu un succès aussi éclatant et aussi justifié?
— C'est vrai, le succès a été très-grand. Mais il n'y
ilO FIGURES d'opéra-comique.
a dans tout le rôle d'Adolphe qu'un rondeau, un seul, et tu as pu voir par toi-même que son effet était absolument nul. C'est un morceau manqué.
— Bah ! l'effet sera plus grand à la seconde représentation.
— Moindre, au contraire, car le public, ce soir, a été charmant pour moi; il m'a applaudi, mais je ne m'y suis pas trompé et j'ai bien vu que c'était pure complaisance de sa part. Et pourtant, sachant que le morceau n'avait rien de brillant, bien loin de là! je l'avais travaillé avec un soin tout particulier, avec une conscience inimaginable. Ainsi donc, mon pauvre ami, tu le vois, il n'y a point de remède. C'est une affaire bien décidée : je laisse ton rôle, que tu vas pouvoir confier soit à Gavaudan, soit à Philippe, soit... à qui tu voudras, d'ailleurs. J'en suis aussi désolé que toi; mais que veux-tu ? c'est un échec dans une victoire.
Dalayrac, qui connaissait son Elleviou, et le savait têtu comme un Breton qu'il était, .vit bien que tous les raisonnements du monde ne feraient rien contre une résolution ainsi arrêtée de sa part. Il rentra chez lui, plus découragé par ce fait qu'il n'avait été heureux de son succès.
La nuit pourtant ne fut pas perdue pour lui. Dès le matin, Elleviou était réveillé en sursaut par un coup de sonnette dont la violence annonçait un visiteur pressé. Peu habitué à des réceptions aussi matinales, il maudissait en lui-même l'importun, laissant d'ailleurs à son valet de chambre le soin de réconduire, lorsqu'il crut reconnaître la voix de Dalayrac se disputant avec ce dernier.
Il s'apprêtait à s'interposer entre eux deux, quand
ELLEVIOU. m
Dalayrac, forçant la consigne, entra malgré tout dans la chambre d'Elleviou.
— C'est toi ? lui dit celui-ci.
— Moi-même.
— Que diable t'arrive-t-il pour que tu viennes chez moi, à cette heure, battre mes domestiques?
— Tiens, voilà. Je t'apporte un nouveau rondeau. De celui-là tu seras satisfait.
— Comment ! un rondeau ? Tu l'as donc improvisé ?
— Non, j'ai simplement passé la nuit à le faire. Allons, lève-toi, je vais te le faire chanter.
Elleviou se leva en effet, Dalayrac se mit au clavecin, et tous deux essayèrent le morceau. A peine avaient-ils fini, qu'Elleviou s'écria :
— Mon ami, cours au théâtre, fais afficher pour demain la seconde représentation : ton rondeau est adorable, et grâce à lui nous jouerons la pièce cent fois.
* On pense bien que Dalayrac ne se le fit pas répéter, bien qu'il n'eût pas dormi de la nuit.
Les rapports des auteurs avec Elleviou, on le voit, n'étaient pas toujours des plus faciles. Mais c'était bien pis encore lorsque le chanteur avait affaire à des gens qui se posaient en supérieurs, et envers lesquels il croyait sa dignité engagée.
Le récit suivant en donne une preuve suffisante :
Lors du mariage de Napoléon et de Marie-Louise, les deux cours se réunirent dans la ville de Lille, où de grandes fêtes devaient avoir lieu. Naturellement, les comédiens et les chanteurs ordinaires de Tempereur y avaient été appelés.
A son arrivée, Elleviou vit qu'on avait affiché Richard Cœur-de-Lion, suivi du petit opéra à* Adolphe et Clara, Sans plus attendre, il écrit à Tadministration qu'il veut bien jouer les deux pièces en commençant par Adolphe et Clara^ mais non autrement. D'ordinaire, après le rôle fatigant de Blondel dans Richard, il ne pouvait plus rien jouer, disait-il.
On en réfère à M. de Brigode, le chambellan de service. Ce dignitaire, furieux, vient trouver Elleviou et lui dit que c'est par ordre et qu'il n'a qu'à s'exécuter.
L'empereur, qui devait aller à la soirée de la préfecture, voulait voir Richard Cœur-de Lion, où Ton chante un chœur qui commence ainsi : Célébrons ce bon ménage. C'était de circonstance, et le chambellan de service comptait qu'on saisirait l'à-propos.
Quand le chambellan eut parlé, Elleviou se leva et répondit froidement.
— Monsieur le chambellan, ma voix ne reçoit pas d'ordres. Et il passa dans une pièce voisine.
Au théâtre, le directeur, les artistes, qui connaissaient Elleviou de longue date, déclaraient qu'il ne jouerait pas. Voilà M. de Brigode sur les épines, et regrettant presque de s'être laissé emporter.
Le spectacle commence. Napoléon, Marie-Louise et toute la cour prennent place avant le deuxième acte de Richard Cœur-de 'Lion. Au duo : Une fièvre brûlante^ l'empereur donne le signal des applaudissements, et pendant toute la pièce, Elleviou obtient personnellement un immense succès.
Très-flatté dans son amour-propre d'artiste, Elleviou, qui savait aussi que l'affiche n'avait pas été changée, en rentrant dans sa loge, fit appeler le régisseur et lui dit :
— Priez M. de Brigode de vouloir bien venir dans ma loge.
Ce dernier s'y transporta, et, à son entrée, Elleviou lui dit avec beaucoup de dignité :
ELLEVIOU. 113 i
— Monsieur le chambellan, je consens à jouer Adolphe et Clara.
Puis il se retourne, et procède à son changement de cosituma (1).
La leçon était méritée, et donnée avec goût. L'empereur, à qui l'on raconta l'incident, en rit beaucoup, et dit : — Ce pauvre Brigode a dû passer une bien mauvaise soirée.
Dans une circonstance du même genre, Elleviou eut affaire au comte de Rémusat, alors premier chambellan de l'empereur et intendant des quatre grands théâtres.
Pour fêter je ne sais plus quel prince ou quel événement, un spectacle de gala devait être donné à Saint- Cloud. En sa qualité de surintendant, M. de Rémusat était chargé de l'organisation de ces sortes de solennités. Il fit donc appeler le directeur de l'Opéra- Comique, et arrêta avec lui un spectacle qui devait se terminer par F Ami de la Maison, que l'empereur ne connaissait pas.
,Mais il se trouva qu'Elleviou, qui jouait dans la pièce, était fort enrhumé et dans l'impossibilité de chanter. Avis de ce contre-temps fut donné au surintendant, qui, ayant fait approuver par l'empereur le spectacle choisi par lui, ne se souciait nullement d'y apporter aucun changement. Il fit donc dire au chanteur de passer à son cabinet, pour une communication importante. Celui-ci, qui savait de quoi il s'agissait.
(1) Victor Couailhac, la Vie de théâtre.
lui fit répondre qu*il ne sortait point quand il était malade. M. de Rémusat insiste par une lettre. La forme de cette lettre froisse Elleviou, qui, cette fois, juge inutile de répondre et reste tranquillement chez lui sans mot dire.
M. de Rémusat était aux abois. De guerre lasse, il vient lui-même chez l'artiste et lui déclare sèchement qu'il faut jouer, puisque tel est le bon plaisir de Sa Majesté.
— Sa Majesté, réplique Elleviou, ignore sans doute que je suis malade, car je ne sache pas de bon plaisir qui puisse obliger ma voix à chanter quand elle est absente.
— Il faut jouer quand même, répond le surintendant.
— J'ai déjà eu l'honneur de dire à Votre Excellence qu'il m'était impossible de jouer, reprend alors Elleviou d'un ton quelque peu hautain, et je n'ai point coutume de me répéter.
Le surintendant dut se le tenir pour dit, et Elleviou ne joua pas, en effet.
J'ai fait voir qu'ElIeviou était brave et ne reculait pas devant un coup d'épée. Son affisiire avec Lesur en a pu donner la preuve ; mais celle-ci pourrait paraître le jnésultat djun entêtement de jeune homme. Entre plu- -sîeufis autres, j'en vais citer une qui lui fait véritablement honneur.
ELLEVIOa. 415
Un haut fonctionnaire, un « beau » de l'empire,. nommé Bizet, qui fut sous Louis-Philippe directeur des abattoirs de Paris, était assidu au foyer de l'Opéra- Comique et donnait de temps en temps de petites fêtes, auxquelles il invitait un grand nombre d'artistes.
A la suite d'un fait de guerre, la garde impériale venait de rentrer à Paris, et Bizet, organisant une de ses soirées habituelles, y convia, en même temps que la plus grande partie des chanteurs de Feydeau, quelques fonctionnaires et un certain nombre d'officiers.
Tout se passa d'abord dans les règles des plus strictes convenances ; mais, à la suite du souper, les danses prirent un caractère tellement accentué de la part de certains cavaliers, que quelques dames, entre autres mesdames Gavaudan et Saint-Aubin, crurent devoir quitter la partie, et furent bientôt suivies par mesdemoiselles Lescot, Renaud, mesdames Desforges, Desbrosses, etc.
MM. les officiers taxèrent cette dignité de pruderie, et l'un d'eux laissa même entendre le mot de Wgueules...
EUeviou, qui n'avait pas plus dans sa poche sa langue que ses oreilles, s'écrie alors tout haut :
— Une femme a toujours le droit de se montrer bégueule quand elle a affaire à des goujats.
On pense bien que ce mot mit fin à la fête. Malgré l'insistance de Gavaudan (très-brave aussi), qui prétendait que l'affaire lui était personnelle, Elleviou sortit avec l'officier en question, tous deux accompagnés de témoins improvisés.* L'affaire se vida à quelques pas de là, sous un réverbère, et non sans quelque furie, car les deux adversaires se touchèrent chacun trois fois.
A la seconde passe, EUeviou (Jut la vie à une pièce de cinq francs qu'il avait dans son gousset, et qui fit glisser l'épée de l'officier; mais enfin il lui transperça le bras droit, ce qui mit fin au combat.
: Elleviou dut en quelque sorte son mariage à l'un dç ses accès habituels de franchise un peu rude.
Un écrivain médiocre, homme intelligent d'ailleurs et fort bien élevé, — l'un n'exclut pas l'autre, — avait donné quelques pièces à l'Opéra-Comique. Il s'appelait Jars, ej, fort riche du reste, propriétaire des mines de Chessy, il devait, peu d'années après, prendre place au Corps législatif comme député du Rhône. A la représentation d'une de ses pièces, dans laquelle Elleviou se trouvait chargé du rôle principal, le parterre, d'humeur assez méchante depuis un instant, se met à siffler de belle sorte une scène jouée par celui-ci.
. L'auteur, consterné, ne trouve pas de meilleure excuse, en rentrant au foyer, que de dire qu'Elleviou lïe savait pas son rôle. Le propos est répété à l'artiste qui, fort de sa conscience, vient le trouver et lui dit devant tout le monde, avec beaucoup de politesse d'aiU leurs :
— Croyez, monsieur, que je sais parfaitement mon
rôle, et que c'est bien votre pièce que le public a sifflée.
. Jars était un galant homme. Au lieu de se fâcher, il
ELLEVIOIJ. 117
"reconnut sincèrement son tort, et ce qui eût pu le brouiller avec EUeviou établit au contraire entre eux une intimité très-étroite. Il avait pour sœur une femme charmante, que sa famille avait sacrifiée en l'unissant taalgré elle à un riche banquier lyonnais avec qui elle n'avait pas tardé à divorcer. Reçu affectueusement chez Jars, Elleviou y connut la jeune personne, qui n'était pas seulement riche et fort jolie, mais encore douée d'une grande intelligence ainsi que d'instincts très-artistiques. Tous deux se plurent, et il s'ensuivit le mariage le plus heureux du monde (1).
Je suppose que c'est avant son mariage qu*Elleviou fut le héros de l'anecdote suivante. Comme M. Couailhac est le seul qui ait rapporté cette aventure, je me fais un devoir de déclarer que je lui emprunte les éléments de ce petit récit.
Se trouvant en représentations à Nantes, Elleviou reçut un jour une lettre qui l'invitait à passer dans un des plus vieux hôtels du quartier noble de la ville. Il ne fut pas peu surpris, s'étant rendu à l'invitation, de se trouver en présence d'une adorable jeune fille, cou-^ verte de vêtements de deuil. En le voyant entrer, l'inconnue lui dit avec une grande simplicité ces étranges paroles :
(1) On a dit que c'était la femme même de Jars qui, s'étant follement éprise d'EIleviou, aurait divorcé pour épouser le célèbre chan« leur. Mais, outre que j'ai des raisons particulières de croire erronée cette deuxième version, on peut presque afOrmer qu'EUeviou était trop profondément honnête pour apporter le trouble dans un ménage et enlever une femme a son mari.
— Monsieur EUeviou, ma démarche est singulière et va vous donner de moi une bien fâcheuse opinion ; mais veuillez m*écouter un instant.
— Parlez, mademoiselle.
— Il y a deux ans, je vous vis à Paris, non-seulement au théâtre, mais dans le monde, et je conservai de vous un souvenir que rien n'a pu effacer. Depuis lors, devenue orpheline et restée seule sur la terre, j'avais résolu de me vouer à la retraite, quoique me trouvant en possession d'une grande fortune. J'espérais oublier...., et j'y eusse peut-être réussi, lorsque vous êtes venu en cette ville.- Je n'ai pu résister au désir de vous revoir. Aujourd'hui, je vous ai prié de venir, et je vous dis : — Monsieur Elleviou, voulez-vous accepter ma main?
Frappé du ton de franchise qui caractérisait ces paroles, étonné de la singularité de la situation, Elleviou chercha à faire comprendre à la jeune personne qu'il ne pouvait partager subitement le sentiment qu'elle lui disait éprouver pour lui. Évoquant les préjugés sociaux, il alla même jusqu'à vouloir lui faire entendre de paternelles exhortations.
— Si je vous ai parlé ainsi, monsieur, lui répondit mademoiselle D***, et si j'ai pu me résoudre à une semblable démarche, c'est, vous devez le comprendre, que j'ai combattu depuis deux ans sans pouvoir me vaincre.
— Eh bien, mademoiselle, répliqua Elleviou quelque peu ému, j'ignore ce que l'avenir nous réserve ; mais dans ce moment je vous prie d'accepter mon amitié, qui ne vous manquera jamais.
Jusqu'où fut poussée cette liaison, dont madame Desbrosses, l'excellente comédienne de l'Opéra-Comique,
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fut Tunique confidente, c'est ce que nul ne sut, excepté elle sans doute. Mais elle eut un triste dénoûment, qu'il faut bien raconter aussi.
Un jour, Elleviou jouait Adolphe et Clara avec une charmante débutante. Au théâtre, chacun avait remarqué l'empressement et le soin qu'il avait mis à faire répéter cette jeune personne. A la représentation, il apporta dans la scène de la réconciliation ub accent plus tendre, plus chaleureux, plus passionné que de coutume, et dont la sincérité était visible pour tout le monde; la scène continuait et son émotion semblait augmenter encore, lorsqu'au moment où il devait embrasser Clara, un cri déchirant se fit entendre dans la salle. Le spectacle est interrompu , et l'on entend aussitôt plusieurs voix s'écrier : — Un médecin ! un médecin !
Malgré lui, Elleviou s'était senti troublé à l'audîtion de ce cri de douleur. Un pressentiment l'agite; il s'élance dans la salle sans songer même au costume qui le couvre, se fait indiquer la loge où les soins du médecin ont été réclamés, et arrive juste à temps pour recueillir les dernières paroles d'une jeune femme qui se mourait. C'était mademoiselle D***.
Sa vue sembla la faire renaître un instant à la vie, mais ce ne fut qu'une lueur.
— Mon ami, lui dit-elle en lui tendant la main, je vous aimais bien.
Puis, suffoquée, elle laissa pencher sa tête, et expira. Mademoiselle D*** était atteinte d'un anévrisme, dont l'émotion avait déterminé la rupture.
Profondément frappé de cet événement, Elleviou demeura trois mois éloigné du théâtre. 11 voulait même
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abandonner tout à fait sa carrière, et ce ne fut qu'à Tamitié de son vieux camarade Martin, à ses sollicitations instantes, affectueuses et réitérées, qu'on dut de le voir reparaître sur la scène.
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Nous avons vu qu'EUeyiou quitta définitivement rOpéra-Ctomique au commencement de 1813, et qu'il donna sa représentation de retraite le 18 mars de cette année. A partir de ce moment, il fut à tout jamais perdu pour le public. Retiré dans son riche domaine de Ronzières, vivant dans son château, oubliant pour toujours les succès et les enivrements d'une carrière pleine d'éclat, il ne songea plus à autre chose qu'à cultiver ses terres et prit au sérieux son nouveau métier d'agriculteur, mettant en pratique les observations qu'il avait recueillies à ce sujet, dans le cours de ses divers voyages, en Angleterre et en Suisse, et essayant les instruments nouveaux qu'il avait pris le soin de rapporter de ces deux pays.
Mais bientôt les circonstances devenaient critiques, et il devait montrer une fois de plus qu'il était homme de cœur et de résolution. En 1815, dès la première nouvelle de l'entrée des armées alliées sur le territoire français, EUeviou songea aux dangers que pouvait courir le pays; il organisa aussitôt, pour la défense du département du Rhône, un corps franc dont il prit en personne le commandement, bien décidé à sacrifier
Sa vie si les circonstances l'y contraignaient. Heureusement il n'en fut rien. -
La guerre terminée, les Bourbons rentrés de nouveau .et Louis XVIII rétabli pour la seconde fois sur le trônç^ il retourna à ses occupations agricoles et reprit son existence de châtelain campagnard, disant plus que jamais adieu au théâtre et à la musique. Une fois cependant, mais une seule fois, on l'entendit chanter, et voici en quelles circonstances. ,'
C'était en 1820. Il avait invité le poëte Alexandre Duvâl, son compatriote et son ami, Alexandre Duval; dans les pièces duquel il avait créé plus d'un rôle briK lant (entre autres /o^^pA et le Prisonnier), à venir passer quelques mois chez lui, à la* campagne. Celui-ci accepta et vint, en effet, chez EUeviou goûter ce que ce dernier appelait les douceurs de la vie champêtre. Bientôt nos deux amis organisèrent une excursion, et de Ronzières partirent un beau matin pour la Suisse. Ils arrivèrent 'à Genève juste au moment où l'on célébrait en cette ville la Fête de la Navigation, et furent cordialement invités à un banquet officiel, auquel assistaient les principaux officiers et magistrats de la petite république. Alexandre Duval a raconté ainsi, dans une de ses préfaces, la façon dont se termina cette fête pacifique, en même temps que la part qu'y prit Elleviou :
...Dès que le dessert parut, les chants commencèrent. Tous les jeunes poètes de Genève, et le nombre en est grand, tous ceux qui font Famour et les chansons avaient consacré pour ce jour-là leur voix à la patrie. Tous les chants respiraient la haine de la tyrannie, les bienfaits de la liberté. Tous .les couplets qui furent chantés me parurent charmants, çt tous furent répétés avec enthousiasme. Les santés d'usage
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tarent portées : la coupe de Guillaame Tell circula parmi left nombreux convives... La gaîté de la fête s'augmenta de plus en plus ; et cependant aucun désordre, aucun mot hasardé ne firent craindre de la voir finir par des troubles, résultat trop ordinaire des réunion» nombreuses ; on continua de chanter : on aurait bien désiré qu'EIleviou se fît entendre, mais par convenance on n'osait le lui demander. On sait que les grands musiciens s'abaissent rarement à chanter sans instrument! Eh bien! EUeviou, emporté par la gaîté de ces jeunes citoyens, après avoir complimei^ité le dernier qui venait de se faire entendre, dit qu'il était désespéré de ne pas savoir des chants qui pussent célébrer la gloire de rHeIvétie,^mais qu'il voulait au moins essayer de contribuer aux plaisirs dé la fête, en chantant une vieille chanson française dont les paroles étaient assez médiocres, mais dont l'air convenait à sa voix. Et en effet il chanta :
Elle aime à rire, elle aime à boire, Elle aime à chanter comme nous.
Il y avait bien longtemps que je n'avais entendu Elleviou, car la chose à laquelle il pense le moins maintenant, c'est la rampe ; mais je ne crois pas que de sa vie il ait fait entendre des sons plus mélodieux : sa voix me parut plus belle encore qu^autrefois, et cette chansonj qui ne m'avait jamais semblé qu'un vrai refrain de cabaret, me parut une chose délicieuse. Je ne puis exprimer le plaisir qu'il fit, et la manière bruyante et flatteuse do nt toute l'assemblée lui témoigna sa satisfaction et sa reconnaissance.
Tel fut le dernier écho de la voix de ce chanteur merveilleux (1).
(1) Comme Ëlleviou, Alexandre Duval était né à Rennes; tous deux étaient du même âge, et ces circonstances, aussi bien que les longues relations qu'ils eurent à l'Opéra- Comique , ne contribuèrent pas peu à développer entre eux une vive et sincère amitié. Ellevion
On pense bien que la position de fortune d'Elleviou. son honorabilité bien connue, sa haute intelligence, la distinction de son esprit et de sa personne, enfin sa grande renommée d'artiste, lui avaient attiré, dans le pays choisi par lui pour lieu de retraite, l'estime et la considération publiques. Aussi avait-il acquis dans ce pays ce qu'on appelle une grande situation, et se vit-il un jour élire membre du conseil général du Rhône. C'était déjà presque une intrusion dans la politique, où il fut plus tard sur le point de faire une entrée véritable. Quoi qu'il en soit, il rendit de véritables services, et, au mois de m'ai 1839, le roi Louis-Philippe le nommait chevalier de la Légion d'honneur, comme maire de la commune qu'il habitait.
Cependant, s'il s'était désintéressé de l'art pour luimême, ce nétait pas, on le conçoit, sans s'y rattacher
élaii d'ailleurs d'un commerce sûr, et les témoignages de son affeotion étaient absolument sincères. On lisait dans la Bévue et GazeUe musicale du 27 février 1842 :
« Un ancien et excellent acteur de l'Opéra-Comique, compatriote et ami d'Alexandre Duval, auquel il dut une grande part de ses plus beaux succès, Elleviou, vient d'envoyer une somme de 1,000 francs à la Société des auteurs dramatiques pour concourir à l'érection d'un monument en l'honneur du poète breton. »
Peu de semaines après, le 5 mai 1842, EUeviou suivait son ami dans la tombe.
124 FIGURES d'OPÉRA-COMIQCE,
par l'intelligence. Au moins une fois chaque année il faisait un voyage à Paris, où il était heureux de venir se retremper au contact de tout ce qui pense et agit d'une façon active ; et alors on le voyait visiter avec attention tous les théâtres, et particulièrement l'Opéra- Comique, pour lequel il avait conservé une véritable et bien naturelle prédilection. Mais il avait aussi continué d'entretenir des relations très-suivies, et une lettre fort intéressante, adressée par lui à Boieldieu, et que je vais reproduire, montrera le plaisir qu'il éprouvait encore à s'occuper de choses théâtrales, aussi bien que l'expérience et l'esprit très sain qu'il apportait dans l'appréciation de ces questions. Boieldieu lui avait écrit pour lui faire connaître le succès de la première représentation de son dernier ouvrage, les Deux Nuits^ succès qui ne devait pas se prolonger, hélas ! et qui, se transformant bientôt en une demi-chute par la faute d'un poëme impossible, devait conduire au tombeau l'infortuné compositeur. Voici la réponse qu'EUeviou fit à la lettre de son vieil ami :
RoDzières, le 1*' juin 1829.
Gomment, cher ami, au mUieu de Tenivrement d'un grand succès, au moment où les applaudissements de la veiUe, les 'éloges du lendemain retetitissaient à ton oreille et remplissaient ton âme de ces agitations vives et douces qui sont lé charme et la récompense du talent couronné, tu as pu, tu as bien voulu penser à la promesse que tu avais faite à ton vieil ami? Je t'en remercie mille fois. Je prends môme plaisir m m'exagérer le prix d'un pareil dévouement de ta part, parce que je me donne par qe moyen une plus grande part dans ton .ai^itié^
Ton succès ne m*a point étonné, et comme, je suis assoz
ep harmonie avec le goût des masses, je savais d*avance PeTfet que produiraient sur le public les morceaux que tu avais eu la bonté de me faire entendre. Ta musique doit plaire à tout le monde, môme aux fanatiques de toutes les écoles, car, comme un politique habile ou plutôt comme un artiste à inspirations élevées, tu sais par calcul et par sentiment satisfaire à toutes les exigences, des partis. Tu ne donnes dans Texagération d*aucune méthode exclusive, tu sais les fondre habilement toutes ensemble. On trouve dans ta musique de la mélodie, de l-harmonie, de l'esprit et de Tâme ; on peut faire de la musique prônée avec les deux premiers éléments, même pris isolément, mais on ne peut faire de bonne musique • dramatique qu'avec Tensemble de ces éléments combinés (1). De grands succès ont semblé justifier de grandes fautes dans la musique dramatique : c'est l'absence totale de vérité d'expression, le peu d'analogie entre la musique et les senti* mehts qu'elle doit peindre ; c'est une grande erreur dont on fera nécessairement justice. L'analogie de la musique avec les accents de la nature est ce qu'il y a do plus touchant et de plus durable. Gela ne tient point à la mode. Les compositeurs qui en font peu de cas la négligent, je pense, parce qu'ils ne sont pas organisés pour la sentir; c'est donc une portion essentielle qui leur manque. Ils sont comme les femmes très-jolies, qui ne se donnent pas la peine d'avoir le sens commun, parce qu'elles peuvent plaire sans cela. Tune tomberas jamais dans ces erreurs. Tu ne feras jamais faire un. point d'orgue en dégringolades prétentieuses à une héroïne qui marche à la mort, ni une partie concertante de basson à xjsx père au désespoir,dont les sanglots doivent étouffer la. voix. Aie toujours le' courage d'être vrai.
. (1) Voilà certainement, en peu de mots, l'iXn des meilleurs et des pjus solides jugements qui aient été portés sur Boieldieu, sur ce g^and artiste qui, dans le cours de sa longue, honorable et brillante carrière, a toujours su marcher avec son temps, profiter des progrès acquis, et modifier incessamment son style, en raison même de ses progrès.
126 FIGURES D'OPÉRA-eOMlQUE.
Je n*ai point voulu, par la citation que je viens de faire^ critiquer le grand compositeur que personne n'admire plu» que moi (1). C'est une faiblesse de sa part qui tient à sa com* plaisance et qui est une grande tache, quoiqu'il ait réussi avec cela. C'est un mauvais goût italien que tu n'auras jamais. On doit te savoir gré aussi du respect que tu conserves pour la prosodie, dans le moment où Ton ne se donne plus guère la peine de l'observer. Je me suis laissé aller à mon bavardage, et j'ai rabâché sur des choses que tu sais mieux que moi. Allons, cher ami, suis en vainqueur ta noble carrière. Marche de triomphe en triomphe ; je jouis de tes succès comme toi-même.
Je pense qu'après les émotions vives que causent les tribulations de l'inquiétude et de la réussite, tu dois avoir besoin de te reposer et de respirer l'air balsamique de la campagne. La joie, comme la peine, use la vie. Ton corps et ton esprit, après de pareilles secousses, ont besoin de repos. Je regrette bien d'être si éloigné de toi; il me semble qu'une vieille et franche amitié de jeunesse serait un baume con* solant pour l'agitation nerveuse qui accompagne et suit un grand succès. Enfin, j'espère que Tannée prochaine tu viendras me visiter dans mon ermitage. J'ai parlé beaucoup de toi, hier, avec le préfet de Lyon qui, dans sa tournée départementale, est venu passer deux jours chez moi avec une suite assez nombreuse. Il m'a fait promettre de te présenter à lui, si tu passais à Lyon; c'est un homme... qui est beaupère de M. Villeneuve, administrateur général des postes.
Adieu, cher bon ami, mille et mille remerciements de ton extrême obligeance. Crois à la part que je prends à tes
(1) Tout ceci a trait à Rossmi, et part d'un sentiment très-juste. Ces réflexions sont d'autant plus remarquables de la part d'EUeviou, que depuis longtemps déjà il ne vivait plus dans le milieu artistique, et que la gloire rayonnante de Rossini pouvait facilement l'aveugler sur des défauts dont un certain nombre d'idolâtres ne veulent pas encore convenir aujourd'hui.
jl^ies comme à tes peines, et sois toujours certain de ma tendre amitié.
Tout à toi,
Elleviou.
Envoie-moi ta musique par !a Messagerie royale, rue Nûtre-Dame-des- Victoires, à l'adresse suivante : A M. Elle- Yiou, à Tarare^ bureau restant.
J'ai perdu Tadresse que tu m'avais donnée chez un notaire i... Offre mes hommages à madame. Ma femme te somme de tenir ta parole; elle ne prendra point de garçon jardinier, elle t'attendra. Mille choses affectueuses à ton voisin Rossini. Je voudrais bien que vous fissiez votre voyage ensemble, comme c'était votre projet.
J'ai dit qu'EUeviou venait chaque année à Paris, et qu'il prenait grand plaisir à s'occuper alors de tout ce qui se rapportait au théâtre. Sa curiosité s'adressait même plus bas. Dans le cours d'un de ses voyages, obligé d'attendre dans une auberge de village les chevaux nécessaires à sa voiture, il racontait lui-même qu'il ^ait pris le plus grand plaisir à écouter la parade d'un saltimbanque, et n'avait pas dédaigné de payer sa place et d'aller s'asseoir dans une baraque de marionnettes..
On conçoit que le monde théâtral, et particulièrement le personnel de l'Opéra-Comique, n'était pas sans jwrendre quelque intérêt à ces visites périodiques que je vieil artiste rendait à la ville à qui il devait une si grande célébrité. Le 5 mars 1836, un critique de théâtre bien connu, Charles Maurice, écrivait ceci : « M. Elleviou assistait ce soir à la reprise du Calife de Bagdad, dont il a établi le principal rôle avec tant de distinc-
tien. C'est Etienne Thénard qu'il a retrouvé sous les habits de ce personnage, et ce n'a pas été* comme s'il s'était vu dans une glace. » Quatre ans plus tard, le 18 mars 1840, le même écrivain imprimait ceci, qui nous donnerait la raison véritable de la retraite prématurée d'Élleviou ; « Sur la fin de sa carrière théâtrale, EUevipu éprouvait, au moment d'entrer en scène, unç: si forte émotion, que le soin qu'il prenait de dîner légèrement devenait tout à fait inutile. Rien ne put le rendre maître de la crainte sans motifs de voir s'a réputation s'affaiblir, ou d'une soirée à l'autre, ou même tout d'un coup. Elle a été la seule raison d'une retrait^ aussi prématurée. Je le tiens .d'EUçviou, qui me l'a encore répété ce soir. »
Il y avait peu d'années qu'EUeviou avait quitté l'Opéra-Comique, lorsque, pendant un de ses voyages à Paris, il adressa à Mme Lemonnier l'amusante lettre que voici (1) :
Je vous prie, madame, de vouloir bien offrir de ma |)art à votre mari uu habit de général français. Je ne l'ai porté qu'une fois. C'était à une grande bataille, où je l'avoue, je tremblai de toutes mes forces. Mais, je dois le dire à ma justification, j'avais en face le plus grand capitaine de TEùrope. S'il garda le champ de bataille, je ne fus cependant pas battu, et il paya tous les frais de la journée, qui fut chaude, car les poêles maintenaient la température à 28 degrés au-dessus de
(1) Mme Lemonnier, connue d'abord sous le nom de Mlle Re* gnault, faisait alors les beaux jours de l' Opéra-Comique. Elle venait d'épouser Lemonnier, jeune ténor qui avait débuté depuis peu de temps à ce théâtre*
zéro (i). Je n'abuserai point du privilège des vieux, qui, trouvant plus facile de donner de bons conseils que de bons exemples, rabâchent à cœur-joie sur leurs antiques souvenirs. Je me contenterai de dire à votre mari, en lui remeltant mon habit de général, que j'espère qu'il ne lui portera pas la contagion de la couardise ; qu'il est bien d'être brave, mais qu'il ne faut pas être téméraire ; enfin, deux ou trois petits proverbes qu'il sait aussi bien que moi, mais que je répète parce qu'ils doivent être dans le bréviaire de tous les artistes :
Il n'y a rien de beau ni de bon dans les arts d*imitation que ce qui est naturel;
Une douce chaleur qui pénètre vaut mieux que le feu qui dévore ;
. Il vaut mieux réussir par la convictiop que par la ruse ou la force, etc., etc.
Je sais que tout cela est passé de mode, mais priez Auber de faire des variations sous ces petits proverbes, vous les chanterez, vous en ferez chaque jour sentir la vérité, et vous les maintiendrez en faveur.
' Je m'applaudis, madame, d'avoir été un des premiers à deviner le talent de M. Lemonnier, je vous félicite tous les deux d'une union aussi bien assortie, et recevez l'assurance de l'intérêt avec lequel je suis votre dévoué serviteur.
Ellkviou.
Ce 14 août 1818.
C'est pendant un autre de ses voyages, mais beaucoup plus tard, qu'il adressa de Paris à un de ses amis une
.. (1) Elleviou avait sans doute porté cet habit de. général français dans une de ces pièces de circonstances si fréquentes sous Tempire, qui souvent n'étaient jouées qu'une fois, eu présence du souverain, et qui servaient à glorifier un acte politique ou militaire.
autre lettre, que voici, et qu'on ne lira pas, je pense, sans intérêt, car elle est curieuse à plus d'un titre (1) :
Paris, le 2 mal.
Il y a longtemps, cher ami, que 4*ai formé le projet de vous écrire ; mais dans ce beau pays, où je n'ai point d'oc* cupation sérieuse, où j'ai vingt-quatre heures à dépenser par jour, jene trouve le temps de rien faire de ce que je veux. Et quand je fais, le soir, Ténumération des petits riens qui ont occupé ma journée, des courses, des visites, des promenades, des compliments, des protestations, qu'il ne faut pas prendre à valeur nominale, mais qu'on paye en même valeur aux indifférents qui vous les adressent ; quand, en un mot, en véritable Lyonnais, j'établis une balance entre la peine et le plaisir, cette balance n est pas toujours en faveur de ce dernier. Cependant, comme il y a de bons moments mêlés à ces mauvais quarls d'heure, on prend son mai en patience dans cette reine des cités. Et j'ai raison de l'appeler ainsi, car il n'y a aucune ville au monde qui puisse être comparée à Paris dans ce moment.
Hier, i^ mai, pour la fête du roi, on a découvert les deux fontaines de la place de la Concorde. Vous ne pouvez vous faire une idée de l'admirable effet que produisent les eaux jaillissantes, qui, passant sur des statues dorées, retombent en pluie d'or dans les bassins. Rien de plus élégant, de, plus ravissant, de plus enchanteur ! Les Champs-Elysées étaient illuminés jusqu'à l'Étoile. A neuf heures et demie on a tiré un feu d'artifice, le plus éblouissant qu'on ait jamais vu. La grande girandole n'est rien en comparaison. Pour moi, qui — malheureusement — ai vu ceux du mariage de Louis XVI, de la République, du Directoire, du Consulat, de l'Empire et de la Restauration, je puis vous assurer que je n'ai rien vu
(1) Cette lettre fait partie de ma collection d'autographes, et je la transcris scrupuleusement.
d'aussi magnifique que le bouquet aux trois couleurs qui a termiaé ce feu d'artifice.
Aux promenades, aux Champs-Elysées, au bois de Boulogne, on voit des voitures et des attelages superbes. Les lionnes sont plutôt couchées qu'assises dans leur calèches (1). Il est de rigueur qu'elles y soient seules, et elles croiraient se manquer essentiellement si elles dérogeaient à cet usage. Elles doivent être pâles, maigres, leurs yeux doivent être cernés, et il n'y a pas de moyens qu'elles n'emploient pour parvenir à se procurer ces avantages. Il y en a un surtout (pour lequel elles n'ont pas de brevet d'invention}, qui paraît leur réussir à merveille. Il faut, avec tout cela, que la lionne race pure ait dans sa calèche la tète penchée, et qu'une ombrelle large comme une assiette abrite quelquefois sa physionomie, qui doit révéler la lassitude et l'eunui. Elle et ses adorateurs lèvent les yeux au ciel, et soupirent en bâillant. C'est là le genre adopté, le type véritable, en un mot la perfection du blasé. C'est ce qu'il y a de mieux pour le moment. Je connais bien des gens qui peuvent avoir dans ce genre de justes prétentions.
Un^ remarque que j'ai faite dans mes courses au bois, c'est que l'eunui paraît être sur les physionomies en raison de la beauté de Téquipage, et la gaieté en raison de sa modestie. Aussi, quand je vois quatre brillants chevaux, je suis sûr que je vais voir des figures ennuyées. Ce n'est que dans la citadine, ou dans la latécicnne (2), ou dans le mylord découvert qu'on aperçoit des faces joyeuses, resplendissantes, qui étalent le bonheur de ceux qui les possèdent. Cette remarque n'a pas porté à faux une seule fois. Je ne crois pas cependant que l'usage de la lutécienne vous produirait un effet salutaire. C'est qu'il y a en vous un peu de la nature du lion. Je vous disais qu'une lionne devait être maigre. L'une d'elles me l'a appris l'autre jour. Son ami l'engageait à engraisser. Fi doucl répondit^elle ; l'embonpoint est ignoble.
(1) On sait que les lionnes étaient les cocottes du temps.
(â) C'était, à ceiio époque, les noms de certaines voitures déplace
Pour le> dos, soit, il est en faveur-, mais le reste est très-mal : porté. Quant aux lions, leur teint doit être de plusieurs teintes. . Le blanc mat, tirant sur le vert et le bleu, est très-recherché. Le vr$ii lion ne fait jamais la cour à une femme ; il se laisse adorer par elles ; il les subjugue par le charme de la contradiction et les retient par celui des mauvais procédés. Ce rôle n*est peut-ôtre pas de bon goût, mais il paraît très-facile à. certaines gens.
Voilà bien du bavardage, et mes remarques ne seront pas pour vous d'un grand intérêt.
Je compte retourner à Ronzières le 10 du mois. Faites«moi le plaisir, cher ami, de tâcher de me déterrer un cocher, honnête et intelligent, qui entende bien sa partie. Je sais que ce n*est pas à Lyon chose facile. Soyez assez bon pour prendre quelques informations à cet égard. Je veux quelqu'un qui se . prête à tout; je paye comme à Lyon.
Nous nous sommes bien portés pendant notre séjour, et nous avons fait un. peu de tout ce que font les étrangers à Paris ; et quoique nous n'ayons pas employé le moyen des lutéciennes, nous nous sommes assez bien trouvés de la vie de Paris. Notre ami Rivet a perdu de cette belle et bonne hilarité qu'il épanchait à Ronzières. Depuis son apparition à la tribune dans Taffaire de la conversion, il s'est remis à peindre, et sa gaieté semble vouloir revenir. Sa grande affaire n*est pas décidée. Sera-t-il partie prenante au budget, ou ne le sera-t-il pas ? That is an important question for him . and for his friends.
Si vous avez quelques commissions à me donner, cher ami, écrivez-moi promptement. Je ne partirai pas avant le 12, et je m'arrêterai vraisemblablement quelques jours à Joigny pour y voir mon neveu qui y sera en garnison. ,
Adieu, cher bon ami, mettez-moi toujours en tête de ceux qui vous sont les plus dévoués.
Your*8 for ever
Ellbviou.
J'ai dit qu'Elleviou s'était créé dans le pays où il s'était réfugié une grande situation. Membre du conseil général, chevalier de la Légion d'honneur, maire de la commune qu'il habitait, on assure encore que lorsqu'il mourut, en 1842, les électeurs songeaient à poser sa candidature pour la députation, et qu'il avait toutes lei chances possibles pour être nommé. Il eût été vraiment singulier — et ici je ne songe nullement à exprimer un blâme, — il eût été singulier, dis-je, de voir ce vieillard, qui depuis trente ans avait quitté la scène théâtrale, surgir un beau jour sur la scène politique et prendre la parole, peut-être, à la tribune, pour discuter les affaires de son pays. Il ne s'en fût sans doute pas plus mal tiré qu'un autre, car, outre qu'il avait reçu une excellente instruction, outre qu'il était animé de sentiments très- libéraux, Elleviou, dans sa retraite, occupait sans cesse son esprit et son intelligence, et se tenait au courant des questions intéressantes. Il lisait beaucoup, ainsi qu'on peut s'en convaincre par ce passage d'une lettre adressée par lui à un ami :—«... Je ne peux écrire longtemps sans fatigue, car je vous dirai en confidence que je suis menacé de la cataracte. Je me suis fatigué la vue en lisant trop longtemps et surtout le soir, à la lampe...» Enfin, tout l'intéressait, et un journal, parlant, en 1840, d'une exposition des beaux-arts qui venait d'avoir lieu à Lyon, disait : —
€ On a remarqué qu'à la dernière exposition, M. EUeviou, membre du conseil général, et dont le nom figure avec tant de distinction dans nos annales lyriques, a fait l'achat d'un grand nombre de tableaux de prix. M. Elleviou s'honore en faisant de sa fortune un si noble usage. »
Ce qui prouve combien il était estimé et considéré, malgré le préjugé absurde qui frappe les comédiens, préjugé puissant surtout en province et à cette époque, ce sont les relations qu'il entretenait, et dont certaines seraient de nature à exciter quelque surprise. C'est ainsi qu'en 1832 il reçut dans son château la visite d'un vénérable prélat, M. Jean-Paul-Gaston de Pius, évêque d'Amasie in partUms, et alors administrateur du diocèse de Lyon. Au sujet de cette visite, et lorsque le prélat l'eut quitté, Elleviou lui adressa une pièce de vers, qui fut publiée peu après dans un recueil local, les Nouvelles Archives statistiques, historiques et littéraires du département du Rhône (numéro d'octobre 1832). Ceci est assez curieux sans doute, et il ne sera pas sans intérêt de reproduire ces vers, avec les courtes réflexions dont le recueil en question les faisait précéder :
€ Nous croyons devoir conserver, comme monument, ces vers adressés à notre vénérable archevêque par un homme dont les talents ont fait longtemps la gloire et les délices de notre scène lyrique. Il est curieux de voir comment le ci-devant Belfort des Visitandines comprend aujourd'hui la mission et les devoirs de nos pasteurs spirituels. »
Vers adressés à Mgr F archevêque de Lyon, la veille de la
confirmation, h Bois-d'Oingt,
Depuis longtemps appelé par nos vœux, Tu viens enQn parcourir nos campagnes ; Déjà des sons lointains, des chants religieux Retentissent dans nos montagnes Pour célébrer ce jour heureux : Partout c'est un transport, c'est une sainte ivresse ; On aspire à t'entendre, on brûle de te voir;
Et pour la foule qui se presse, Ta vue est un bienfait, ta parole un espoir.
En contemplant ces traits si vénérables, Chacun y lit tes vertus, ta douceur, L'amour du bien, l'amour de tes semblables, Et ta voix consolante arrive au fond du cœur.
Que quelques feuilles trop sévères
Nous accusant d'impiété, Répètent chaque jour que du Dieu de nos pères
Le culte n'est plus respecté,
Et que, pour comble de misères, La foi s'éteint et meurt où naît la liberté : Ton fidèle troupeau qu'en vain on calomnie.
Saura bientôt dissiper cette erreur, Tu verras qu'il répond à la voix du pasteur
Comme à celle de la patrie.
Demain, les habitants joyeux de nos hameaux, Quand les premiers rayons viendront dorer la terre. S'avanceront en ordre en suivant la bannière Et se dérouleront sur le flanc des coteaux ; L'enfant, l'adolescent, et l'époux et la mère, Et la fille timide appuyant son vieux père, Ensemble adresseront un cantique au Seigneur,
Et préparés par la prière,
Ils viendront dans le sanctuaire Se prosterner devant le Créateur, En implorant ton sacré ministère.
136 FIGUUES d'opéra-çomique.
Le soldat, qui, la veille, a porté le drapeau, Dans le temple, demain, portera la bannière.
Cet accord si touchant, cet éloquent tableau. Feront pâlir la médisance.
Toi-même tu verras que l'on a, dans ce lieu, Du respect pour les lois, de l'amour pour son Dieu, De la haine pour la licence; Et, de retour dans la grande cité, Tu rediras qu'en ta présence S'est faite la sainte alliance De la religion et de la liberté.
Cette poésie ne constitue assurément pas un chefd'œuvre ; mais, à part deux ou tpois, la forme des vers en est estimable, et le«i sentiments qui y sont exprimés sont à l'honneur de leur auteur (1). S'il avait des croyances religieuses fort respectables, on voit qu'il savait les concilier avec l'amour ardent de la liberté, et qu'il ne tournait en aucune façon au bigotisme et à
(1) Jeune encore, et à l'époque de ses plus grands triomphes à. la scène, EUeviou s'était essayé comme écrivain et avait tâté du théâtre aussi comme auteur dramatique, mais sans y trouver le succès que lui devait d'ordinaire son talent de chanteur, Le 19 floréal an xiii (9 mai 1804), le théâtre Favart donnait la première représentation de Délia et Verdikan, opéra-comique en un acte dont il avait écrit les paroles, et dont Berton avait composé la musique. Ce petit ouvrage subit une chute complète — et méritée, paraît-il. Les contemporains attribuent encore à Elleviou une part importante dans la paternité de deux autres livrets d'opéras: Je Vaisseau-Amiral, aussi de Berton, et l'Auberge de Bagnères, un des plus grands succès de Gatel. Mais cette fois il aurait gardé l'anonyme; car, des deux pièces imprimées, la première porte seulement, pour le poëme, les initiales : H. S. C. (Reveroni Saint-Cyr), et la seconde le nom de Jalabert, un jeune écrivain qui promettait de faire un bon librettiste, et qui mourut à la fleur de l'âge»
la tartuferie. Ce n'est point le cas de dire, ainsi qu'on l'a pu faire souvent à propos de certains de ses confrères, devenus plus tard confits en dévotion, que le diable, devenu vieux, se faisait ermite.
Et, en effet, cela ne l'empêchait nullement de continuer à entretenir ses vieilles relations d'amitié, celles qu'il avait nouées jadis au théâtre. Son plus ancien et son meilleur compagnon de jeunesse, le grand chanteur Martin, dont la gloire avait presque toujours côtoyé la sienne, puisqu'ils avaient obtenu ensemble leurs meilleurs succès, tomba malade au mois de septembre 1837. Elleviou lui écrit aussitôt de quitter Paris, de chercher un air salubre et de venir s'installer à Ronzières, où il sera soigné par lui comme par un frère. Martin part en effet et arrive chez son ami ; mais les soins les plus touchants, les plus dévoués, les plus affectueux ne peuvent rien contre la violence du mal dont il est attaqué, et, aux derniers jours d'octobre, il rend le dernier soupir dans les bras d'Elleviou.
Elleviou s'était bien promis, sans doute, de finir ses jours dans sa terre de Ronzières, loin du bruit et du fracas de Paris, qu'il avait fui si jeune. Mais comme si tout devait être étrange dans la destinée de cet homme singulier, sa mort ne le fut pas moins que le reste. A
138 FIGURES D'OPÉRA-GOMIQUE.
son dernier voyage à Paris, comme il avait soixantedouze ans, et que quelqu'un lui faisait compliment sur sa verte vieillesse et sa santé florissante : « Eh ! que voulez- vous, répondit-il gaiement, je me défends, je me défends tant que je peux. »
Et il était dit que cet homme, constamment heureux, le serait jusqu'au bout, et qu'il n'aurait pas même à lutter contre la mort, pas même à la sentir approcher. Le 5 mai 1842, au moment de quitter les bureaux du Charivari, où il venait de renouveler son abonnement, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie qui le foudroya (1).
Et avec lui disparut ce nom doux et mélodieux d'Elleviou, vrai nom de chanteur et de virtuose, moelleux et suave comme les sons d'une harpe, ce nom qu'on eût dit créé pour lui, qui semblerait plutôt originaire de la Provence que de la Bretagne, et que nul après lui ne devait porter, le grand artiste étant mort sans descendance.
(1) «... Jouissant de la considération, et on peut dire de l'affection générales, honoré des fonctions de maire et de conseiller général, Elleviou songeait à se porter candidat aux prochaines élections, et, si nous sommes bien informés, sa nomination était à peu près assurée. C'est au milieu des riants souvenirs du passé et des rêves d'une noble ambition pour l'avenir, qu'une mort subite l'a frappé dans nos bureaux; sa voiture de voyage l'attendait à la porte.
« Malgré les soins empressés du docteur Constantin James, qui se trouvait là par hasard, il n'a pas repris un seul instant connaissance, et il est mort rue d'Alger, 14, dans la maison de cet habile médecin, où il avait été immédiatement transporté. A part cet isolement, une pareille mort, exempte de souffrances et d'amertume, peut être considérée comme le dernier bonheur d'une vie si constamment brillante et fortunée. »— (Charivari du 11 mai 18'i2.)
Les obsèques d*Elleviou furent célébrées le 10 mai dans l'église Saint-Roch, cette église sur les marches de laquelle il avait failli être tué, au milieu de la foule, dans la sanglante journée du 13 vendémiaire. La musique de l'église exécuta le service en contre-point, et un seul chanteur se fit entendre, Duprez, qui n'était pourtant venu que comme invité, et qui chanta un morceau à l'offertoire et un Pie Jesu à l'élévation. • Les artistes de l'Opéra-Comique, en effet, avaient cru devoir s'abstenir en cette occasion, où leur susceptibilité, tout exagérée qu'elle fût sans doute, n'en avait pas moins sa raison d'être. On s'en rendra compte en apprenant que les lettres de faire part envoyées par la famille d'Elleviou enregistraient uniquement ses titres de « chevalier de la Légion d'honneur » et de « membre du conseil général du Rhône, » sans faire aucune mention de sa double qualité d'ancien artiste et de pensionnaire de l'Opéra-Comique. Toujours la même gloriole et la même vanité, de la part de gens qui veulent bien accepter les bénéfices d'uue grande renommée, à laquelle ils sont étrangers d'ailleurs, tout en se réservant le droit singulier d'en blâmer ou d'en taire l'origine et les causes premières.
Voici la protestation qu'adressèrent, à ce sujet, les artistes de l'Opéra-Comique à un journal qui avait blâmé leur abstention :
Monsieur le Rédacteur,
Dans votre numéro d'hier, vous annoncez que les artistes de rOpéra-Gomique n'ont pas assisté aux obsèques du célèbre
acteur Elléviou, par la raison qu*aucun d'eux n*avait été invité à tenir les perdons du poêle (i).
Vous avez été induit en erreur. Tous les artistes de rOpéra-Gomique se proposaient d'exécuter une messe en musique pendant cette triste cérémonie; mais quand ils ont reçu les billets de faire part et qu'ils ont vu que parmi les titres du défunt celui d'artiste avait été omis, ils n'ont pas cru devoir à un chevalier de la Légion d'honneur et à un membre du conseil général du département du Rhône les honneurs qu'ils se seraient empressés de rendre à leur ancien camarade.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Pour les artistes du théâtre royal
de rOpéra-Gomique,
Génot, régisseur général.
Ainsi disparut ce grand artiste, dont le talent fut tel que sa célébrité s'est maintenue jusqu'ici, quoique sa retraite date de plus d'un demi-siècle, et que dès les premiers jours de sa carrière Grétry signalait ainsi dans ses Mémoires : — « ... Un jeune acteur du théâtre de rOpéra-Comique national, duquel j'ai prédit les succès dès son entrée dans la carrière dramatique, et qui, malgré la faveur de plaire au beau sexe, a la force asse2t rare de conserver toute sa raison pour la porter vers son talent, sans lequel cette même iaveur lui serait bientôt retirée. »
Et depuis soixante ans qu'il a quitté l'arène et interrompu, dans tout leur éclat, des succès incontestés, on peut dire justement d'Elleviou ce qu'on a dit, parfois
(t) Les Cordons étaient tenus par deux députés, un conseiller municipal, et un compositeur, Auber.
avec un peu d'indulgence, de quelques artistes supérieurs : — « Il a eu des successeurs ; il n'a pas encore été remplacé (1).'»
(1) La singularité poursuivit Ellevlou jusqu'au delà de la tombe. Témoin les deux faits suivants.
Voici ce qu'on lisait dans la Bovue et Gazette musicale du 25 août 1844 (la veuve d'Elieviou avait fait transporter ses restes à Ronzières) : « On annonce qu'une chapelle vient d'être élevée à Elleviou dans le magniûque domaine où il s'était retiré pour se reposer du théâtre et du monde. On ajoute que le peintre a eu l'idée assez étrange de retracer, sur les vitraux de cette chapelle et sous le costume de saint Pierre, Eileviou lui-même, qui ne s'attendait pas sans doute à être ainsi canonisé en peinture. » •
L'autre fait était ainsi rapporté par le Progrès deLyon^ qui, au mois de juillet 1871, annonçait la mort de la veuve d'Elieviou, à l'âge de cent deux ans : — « Le Journal de Villefrancbe annonce la mort de madame Eileviou, qui s'est éteinte à l'âge de cent deux ans, dans son château à Ronzières, près Ternand. Madame Eileviou s'était rendue célèbre par la passion romanesque dont elle s'éprit pour le chanteur de ce nom... Depuis longtemps, Eileviou avait précédé sa veuve dans la tombe. Il y a quelque temps, celle-ci, trouvant la séparation trop longue, fit exhumer le corps d'Elieviou, qui avait été embaumé, pour le revoir encore une fois. Hélas ! le bel Eileviou était devenu noir comme une momie ! »
M«? GAVAUDAN, Rôle de Joconde.
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