‹ Figures d'Opéra-Comique: Madame Dugazon, Elleviou, les GavaudanChapitre 4 sur 7 · LA TRIBU DES GAVAUDAN · texte numérisé non relu

LA TRIBU DES GAVAUDAN

Le nom de Gavaudan est célèbre dans les fastes de la musique dramatique, et il est resté fameux, nonseulement pour nos vieux amateurs, mais pour tous ceux qui sont quelque peu au courant des faits relatifs à l'histoire de nos théâtres lyriques. Porté par un grand nombre d'artistes, dont quelques-uns l'ont fait connaître honorablement, dont plusieurs lui ont donné presque de la gloire, il a été produit longtemps par eux avec succès devant un public qui, personne ne l'ignore, était plus difficile à satisfaire que celui d'aujourd'hui. Pendant une longue suite d'années, nos théâtres les plus importants, l'Opéra, Favart, Feydeau, Montansier, ont inscrit sur leurs affiches ce nom, qui brilla surtout d'un éclat particulier à l'Opéra- Comique, dans les premières années de ce siècle, et qui s'était déjà révélé avec bonheur plus de six cents ans auparavant; car un des troubadours les plus remarqués du moyen âge,, Gavaudan le Vieux, avait donné les preuves d'un vrai

talent, et Ton assure qu'il était l'ancêtre des artistes dont je veux parler ici (1).

On conçoit que lorsqu'il s'agit d'une famille dont une douzaine de membres se sont fait connaître simultané-

ment sur diverses scènes importantes, les recherches sont laborieuses et offrent, à de certains moments, de sérieuses difficultés, étant données surtout l'absence de documents authentiques et les erreurs commises par tel ou tel biographe. Je vais essayer néanmoins de tirer un peu de lumière de cette obscurité ; non que je m'exagère en aucune façon l'importance du sujet que je veux traiter, mais parce que, en tout état de cause, ce sujet me semble intéressant et curieux, ne fût-ce qu'au point de vue de l'histoire de nos théâtres lyriques.

(1) On comprendra que je ne veuille point me porter garant de l'exactitude de cette assertion. Après l'avoir mentionnée, je me bornerai, en ce qui concerne Gavaudan le Vieux, à reproduire la couptû notice suivante, publiée par M. L. Dessales dans lu Biographie Didot :

« Gavaudan le Vieux, troubadour, vivait au douzième siècle. Il fut sans doute appelé le vieux par opposition au nom de jeuney donné à un homonyme, qui très-probablement était son Ûls, mais dont il ne reste même pas un souvenir. Une des onze pièces qui nous restent de lui nous permet seulement de constater qu'il écrivait encore vers 1189. Dans cette pièce, il déplore la prise de Jérusalem par Saladin, excite les chrétiens à se croiser contre les Maures qui se sont donné rendez-vous en Espagne, pour de là envahir la France. A part quelques qualifications de mauvais goût, qui tiennent aux habitudes du temps, son style a une vigueur remarquable. Dans une autre pièce, il dit de lui-même : « Je ne ressemble pas aux autres troubadours (qui font les. flatteurs); au contraire, je suis très-rude pour celui qui m'appelle /rère, et mon trouver est à la fois blâme et louange* Mon sens est clair pour ceux qui sont intelligents et trèsôbscur pour celui qui ne sait guère. Â mon avis, là où le mérite n'est pas réeî, cro/re p'est pas savo/r. ». ...

En effet, pour ce qui se rattache aux deux principaux membres de cette dynastie artistique, Jean-Baptiste Gavaudan, le ténor renommé, le digne émule d'Elle-* viou, et sa femme, la séduisante et sémillante madame Gavaudan, Tun et l'autre ont leur^place marquée dans le livre d'or de l'Opéra-Comique.

Et comme en toutes choses il faut commencer par le commencement, nous allons nous reporter à un siècle environ en arrière, pour retrouver les premières traces de cette grande tribu chantante.

C'est d'abord sur notre première scène musicale, et d'une façon fort obscure, que se produisit pour la première fois le nom de Gavaudan. Le petit almanach théâtral intitulé les Spectacles de Paris (année 1778), mentionne, au nombre des « acteurs et actrices chantant dans les chœurs » de l'Académie royale de musique, un « sieur » Gavaudan, classé dans les hautescontre; et le même volume nous apprend que le 31 août (1777, par conséquent), «mademoiselle Gavaudan l'aînée a débuté par le rôle d'Aurore dans Céphale et Procris, et par ceux de Bergère et de Lucinde dans Armide (1), »

(1) Nous verrons plus loin que le chef obscur de cette brillante dynastie, le Gavaudan dont il. est ici parlé; ancien maître de musique à Montpellier, était le père des trois chanteuses dont il va être question dans ce chapitre, et de l'acteur qui a rendu ce nom fameux; à repéra-Comique.

Dans Talmanach de l'année suivante, le nom du « sieur > Gavaudan a disparu de la liste des choristes de l'Opéra (1) ; en revanche, celui de mademoiselle Gavaudan est placé parmi les « doubles » des premiers sujets, et nous trouvons dans les « seconds dessus » des chœurs celui d'une autre demoiselle Gavaudan, sœur cadette de la précédente, ainsi que nous l'apprend l'almanach de 1780, qui leur conserve le même rang- Celui de 1783 maintient seule mademoiselle Gavaudan l'aînée au nombre des pensionnaires de l'Opéra, et insère la petite note que voici au chapitre des débuts effectués à la Comédie-Italienne : « Le 8 juillet (1782), la demoiselle Gavaudan, sœur de l'actrice de l'Opéra, a débuté par le rôle de madame Saintclair dans la Fausse Magie ; ensuite par celui d'Alix dans les Trois Fermiers ; d'Aline dans la Belle Arsène. »

En 1786, la situation respective des deux sœurs est intervertie. L'Opéra avait alors un luxe de dénominations inusitées pour le classement de ses chanteurs, lesquels étaient répartis en • premiers sujets, » en « remplaçants, » en « adjoints, » en « doubles » et en « coryphées. » Or, cette fois, « mademoiselle C. Gavaudan cadette » est inscrite au nombre des chanteur^ adjoints, tandis que « mademoiselle L. Gavaudan aînée » reste comprise parmi les doubles, à un degré au-des-

(1) Cet artiste était mort sans doute, car, ainsi que nous le verrons encore plus loin, un biographe assure que Gavaudan, le chanteur de rOpéra-Comique, né le 8 août 1772, s'engagea dans la marine à l'âge de sept ans, « la mort de son père l'ayant laissé sans ressources. >» Celle-ci dut donc arriver à la fin de 1778, et l'on voi^ que, les dates se correspondent.

mE DYNASTIE DE CHANTEURS. 147

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■SOUS d'elle. L'année 1787 n'apporte aucun changement dans leur position, mais elle nous révèle l'existence d'une troisième sœur, dont jusqu'ici nous n'avions pas eu connaissance, mademoiselle Emilie Gavaudan, qui rejoint ses aînées à l'Opéra, où elle se case dans les coryphées. — C'est décidément une invasion.

Jusqu'en 1791, point de changement. Mais, en 1792, mademoiselle Emilie Gavaudan a baissé d'un cran : de coryphée elle est descendue à l'état de simple choriste, ses sœurs ayant conservé leurs emplois. En 1793, une seule d'entre elles, mademoiselle G. Gavaudan, la cadette, reste à l'Opéra; mais le niveau égalitaire ayant passé sur ce théâtre aussi bien qu'ailleurs, on ne trouve plus ni premiers sujets, ni remplaçants, ni doubles, ni le reste, et la « citoyenne » Gavaudan est tout simplçr ment mentionnée, ainsi que tous ses camarades, comme artiste du chant. Nous la retrouvons encore attachée à ce théâtre en l'an VII (1798), mais il est alors impossible de savoir où sont passées ses deux soeurs.

Il est bien difficile d'être renseigné d'une façon un peu nette et satisfaisante au sujet des trois demoiselles Gavaudan dont il vient d'être question. Ce qui ressort de plus clair, d'après le témoignage unanime des biographes et des chroniqueurs, c'est que toutes trois étaient sœurs du célèbre chanteur qui se fit une si grande réputation à l'Opéra-Comique. Quant aujc autres

renseignements, ils ne sont directs qu'en ce qui concerne la plus jeune, Emilie, la seule dont on connaisse le prénom (1); encore, comme c'est à Fétis qu'on doit ces renseignements, doit-on se tenir, à leur sujet, dans une réserve prudente.

Si j'en crois le biographe que je viens de nommer, la plus âgée de ces trois chanteuses avait épousé le fameux chanteur Lainez, et s'était retirée du théâtre peu de temps après son mariage. (Il faut supposer alors qu'elle ne s'est pas mariée dans sa plus grande jeunesse, puisque nous avons vu qu'elle est restée quinze ans à l'Opéra, de 1777 à 1792.) Elle serait morte à Paris, le 15 juin 1810. Pour ce qui est de la seconde, celle qui était restée à l'Opéra, où elle était connue des habitués sous le sobriquet de Spinette, à cause du talent qu'elle déployait dans le rôle de ce nom du . Tarare de Beaumarchais et Salieri (ce fut elle aussi qui créa le rôle de Julie dans les Prétendus, de Lemoyiie), elle aurait, selon le même écrivain, « quitté Paris au commencement de la Révolution, pour se rendre en Allemagne, » et serait morte à Hambourg en 1805. Ce double fait peut être vrai, mais en tous cas le départ pour l'Allemagne de

(1) Un hasard m'a pourtanjt fait découvrir le prénom de la cadette, prénom qui ne s'accorde guère avec l'initiale C, par laquelle on a vu que l'almanach les Spectacles de Paris la distinguait de son aînée. Pendant plusieurs années, à partir de 1785.. parut sous ce titre : Etrennes de Polymnie, une sorte d'almanach chantant qui publiait les paroles et la musique d'un grand nombre de chansons et romances. Or, en feuilletant le volume de cette première année^ 1785, j'ai découvert un Eloge des brunes, dont les paroles sont de M. de Damas, et dont l'air est de « mademoiselle Adélaïde Gavaudan ^cadette, de l'Académie royale de musique. » H n'y a pas ici d'erreur possible*

mademoiselle Adélaïde Gavaudan n'a pu avoir lieu au commencement de la Révolution, puisque nous avons eu la preuve qu'en 1798 cette artiste faisait encore partie du personnel de notre première scène lyrique. Enfin, en ce qui concerne la troisième sœur, Emilie, Fétis, encore, assure qu'elle débuta au théâtre Feydeau, dafis des rôles de peu d'importance, et qu'elle finit par épouser l'excellent chanteur-compositeur Gaveaux, artiste du même théâtre, qui mourut fou le 8 février 1828, après avoir écrit la musique d'une trentaine d'opéras, dont quelques-uns obtinrent un très-grand succès : le Petit Matelot^ le Diable couleur de rose^ V Amour filial ou la Jambe de bois, Sophie et Moncars, le Bouffe et le Tailleur, Monsieur Deschalumeaux y la Famille indigente j Lise et Colin, le Traité nul^ etc., etc.

De son côté, l'auteur de l'article Gavaudan inséré dans la Biographie universelle et portative des contemporains (1836), écrivait ceci : « Le nom de Gavaudan est très-connu dans les fastes dramatiques. Deux de ses sœurs avaient été à l'Opéra (les Spectacles de Paris nous ont appris que ce théâtre les avait accueillies toutes trois) ; l'une avait épousé Lainez, et mourut en 1810 ; l'autre avait créé les rôles de Julie dans les Prétendus, et de Spinette dans Tarare, d'où le nom de Spinette lui était resté(l). Une autre, veuve du compositeur Gaveaux, est encore vivante. » On voit comme tout cela est incomplet et confus : on n'a même pas les prénoms des trois sœurs, on ignore quand la dernière mourut, on ne

(1) A ces ouvrages il faut ajouter les deux suivants, dans lesquels elle a créé les principaux rôles : Panurge dans l'île des Lanternes, ^ de Grétry, et les Pommiers et le Moulin, de Lemoyne.

connaît la date de naissance d'aucune d'entre elles

Au point de vue de leur valeur particulière, de leurs qualités d'artistes, les renseignements sont presque aussi difficiles à trouver ; en cherchant bien, cependant, j'en ai pu réunir quelques-uns.

En ce qui concerne l'aînée, j'enregistre d'abord le jugement sommaire qu'en porte Fétis : « .... Elle était jolie, mais c'était à peu près son seul mérite : jamais elle ne put s'élever au dessus des rôles de coryphée. » La première partie de cette phrase est une appréciation, la seconde est la constatation d'un fait; nous verrons tout à l'heure le cas qu'il faut faire de la valeur de l'un et de l'exactitude de l'autre. Auparavant, il me faut reproduire encore, au sujet de mademoiselle Gavaudan l'aînée, ces lignes peu flatteuses que je trouve dans le Petit Almanach des grands Spectacles (1792) : — « On nous promet tous les jours de la voir débuter (à l'Opéra, qu'elle allait quitter bientôt) dans quelque rôle principal et intéressant, et tous les ans nous sommes trompés dans notre attente. C'est sans doute sa grande jeunesse et son extrême timidité qui la découragent (ici, l'ironie est patente, car, à cette époque, la demoiselle Gavaudan comptait près de quinze ans de services) ; mais nous pouvons la rassurer hardiment de la part du public. Son mérite est à l'abri de la critique la plus sincère. »

L'opinion exprimée en ces lignes railleuses ne semble nullement justifiée quant à la valeur de mademoiselle Gavaudan aînée, qui, quoi qu'en dise Fétis, jouait autre chose que des coryphées et avait fait ses preuves à l'Opéra dans des rôles importants. Voici tout d'abord ce que je lis dans un petit recueil précieux, Y État actuel

de la musique du roi et des trois spectacles de Paris (pour Tannée 1778) : — « Nous n'oublierons pas de citer ici l'acquisition que ce spectacle (l'Opéra) a fait (sic) de la demoiselle Gavaudan, cantatrice charmante, qu'il faudra bien se garder de rendre nulle pour les gens de goût, en lui forçant l'organe, en la contraignant d'adopter ce genre de chant qui ressemble plutôt à une joute de crieurs publics qu'à des expressions de sentiment. » Comme on le voit, on a crié de tout temps à l'Opéra.

Et non-seulement mademoiselle Gavaudan avait du talent, mais ses débuts firent presque sensation. Bachaumont en parlait ainsi (18 septembre 1777) : — « On parlé beaucoup d'une demoiselle Gavaudan, qui a débuté à l'Opéra dans celui de Céphale et Procris, où elle a fait le rôle de Murore avec un grand succès. Bonne fortune pour ce spectacle, auquel elle attire beaucoup de inonde. » De son côté, le Mercure de France (octobre 1777) constatait en ces termes l'effet produit par ses débuts : — « Mademoiselle Gavaudan l'aînée, première chanteuse du concert de Montpellier (1), a débuté, le 31 août dernier, par le rôle de l'Aurore, dans Céphale et Procris, Un son de voix intéressant, une prononciation bien nette, l'éclat et la légèreté de son organe, lui ont mérité les suffrages du public. On l'a comparée à mademoiselle Petitpas, qui n'avait pas encore été remplacée depuis sa retraite de l'Opéra. Mademoiselle Gavaudan a reçu

(1) Nous avons vu plus haut que Gavaudan le père avait été maître de musique à Montpellier. C'est donc en cette ville, qui sans doute l'avait vu naître, que mademoiselle Gavaudan l'aînée, vraisemblar blement élève de son père, avait commencé sa carrière.

de nouveaux applaudissemens dans les rôles de Bergère et de Lucinde, qu'elle a remplis dans Armide. »

Quelques mois après, en mars 1778, le Mercure parle de nouveau de la même artiste : — « L'Académie de musique donne, les jeudis et dimanches, les Fragmens composés des actes de Pygmalion, du Devin du Village, et de Myrtil et Lycoris. Mademoiselle Gavaudan joue le rôle de Colette dans le Devin du Village, et M. Le Gros celui de Colin. La réunion de leurs talens et de leurs organes, les plus brillans et les plus flatteurs que l'on puisse entendre, ne laissent (sic) rien à désirer dans l'exécution de cette charmante pastorale. »

Quelle que pût être l'indulgence de l'écrivain, il est de toute évidence qu'il n'eût pas parlé ainsi d'une artiste dont la valeur eût été absolument nulle.

Enfin, quelques années plus tard, les éloges du Mercure sont plus complets encore, et au sujet d'un rôle extrêmement important; voici ce qu'on y lit à la date du mois de novembre 1782 :

« Le mardi 22 (octobre), Mlle Gavaudan a joué, pour la première fois, le rôle d'Angélique dans Boland, Sa voix fraîche, brillante et toujours pure était bien propre à rendre la mé« lodie douce et agréable qui caractérise ce rôle ; elle y a eu les plus grands applaudissemens; elle joint à'une figure intéressante une manière de chanter naturelle et facile, et une prononciation nette et distincte qui ne laisse pas perdre un mot de ce qu'elle chante, mérite trop rare et cependant essentiel. Ses mouvemens et ses gestes n*ont pas encore la liberté ni la variété qu'exige Faction théâtrale ; mais il y a lieu de croire que l'habitude de la scène et la confiance qu'inspirent les encouragemens du public, lui feront acquérir ce qui lui manque à cet égard, si Ton s'occupe des moyens de perfectionner ses talens, en les plaçant et les exerçant dans les rôles convenables à sa figure et à sa voix. »

Nous savons donc maintenant que si mademoiselle Gavaudan Taînée n'était point une artiste de premier ordre, comme la Saint-Huberty, qui tenait alors le premier emploi à l'Opéra, et aux côtés de laquelle elle se montra dans Didon (1), elle n'était point non plus sans talent.

Quant à sa sœur, mademoiselle Gavaudan cadette, l'auteur de la Nouvelle Lorgnette des Spectacles t2), petit recueil biographique consacré au théâtre et publié en 1801, lui consacrait ce peu de lignes : — « Mademoiselle Gavaudan, ci-devant au Théâtre des Arts (l'Opéra), connue sous le nom de Spinette. Elle jouait avec esprit, et était aimée du public. Sa voix, d'abord fort agréable, a perdu de son étendue. Un autre recueil du même genre, déjà cité plus haut, le Petit Almanach des grands Spectacles, s'exprimait ainsi sur son compte : — « Mademoiselle Gavaudan cadette. Le souvenir de mademoiselle Arnoult empoisonnait souvent le plaisir qu'on goûtait à ce spectacle (l'Opéra). Quand, s'écriait-on, quand aurons-nous le bonheur d'avoir une actrice qui puisse la remplacer ! Mademoiselle Gavaudan a paru,

(1) « Chaque représentation de Didon était pour la Saint-Huberty Toccasion d'un nouveîfu triomphe. Un jour, on dépose une couronne aux pieds de l'artiste, qui, hésitante, troublée au point d'en perdro la voix, ne peut que remercier du geste. La salle entière se lève et demande que Didon se couronne. L'artiste fait un geste négatif, mais mademoiselle Gavaudan, qui jouait Elise, ramasse la couronne et la met sur le front de la reine aux acclamations de la foule qui lit, brodée en or entre les feuilles, cette inscription prophétique : « Didon et Saint-Huberty sont immortelles. » (La Saint-Huberty, par Ad. Jullien. Gazette musicale du 2 mars 1873.)

(2) Fabien Pillet, père de Léon Pillet, ancien directeur de l'Opéra mort, il y a quelques années, consul de France en Italie,

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15i FIGURES d'opéra-comique.

et on a trouvé ce qu'on cherchait. » Je soupçonne fort ces lignes de vouloir dire précisément le contraire de ce qu'elles expriment. Mais le petit livre en question n'est qu'un pamphlet, et l'on ne saurait ajouter une bien grande foi à ce qu'il contient. Choron, dans son Dictionnaire historiqtie des Musiciens^ dit que « mademoiselle Gavaudan cadette, connue sous le nom de Spinette, chantait, ainsi que l'aînée, au théâtre de l'Opéra vers 1783, » et qu' « elle excellait dans les rôles de soubrettes. » Enfin, Bachaumont, en enregistrant ses premiers essais un peu importants à l'Opéra, écrivait ceci, qui n'était point tant dédaigneux : — « Mademoiselle Gavaudan cadette, une des coryphées chantant dans les chœurs, acquiert par degré une sorte de célébrité ; elle est d'une très-jolie figure, elle aune voix fort agréable et commence à jouer de petits rôles avec succès; en sorte qu'elle est parfaitement aujourd'hui sur le trottoir. Un plaisant, sans doute pour la mieux faire connaître, vient de lui adresser une espèce d'épître ou de déclaration d'amour bizarre, sous le nom et dans le ton d'un Gascon ; quoique cette pièce, trop longue pour être bonne, soit assez plate, elle fait fortune et sans doute reçoit son lustre de l'héroïne (1). »

Nous avons appris précédemment,^par les Spectacles de Paris, que mademoiselle Gavaudan cadette était entrée à l'Opéra en 1778, un an après sa sœur (elle était alors comprise dans les chœurs) ; qu'elle avait quitté un instant ce théâtre pour s'en aller débuter à la

. (1) Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des leitres, 11 mai 1785.

Comédie-Italienne (le 8 juillet 1782), et qu'elle y était rentrée presque aussitôt. C'est à partir de cette rentrée qu'elle commença à se faire remarquer.

Auparavant, en effet, nous ne la trouvons mentionnée nulle part, et il n'est question [d'elle en aucune façon. Quant à la courte apparition qu'elle fit à la Comédie-Italienne, elle ne fut sans doute pas fort heureuse, car, non-seulement le Mercure de France né soufQe mot de ce début à sa date, mais voici comme, trois mois plus tard, il commence un article consacré aux débuts d'un autre artiste, le chanteur Lecoutre, à la Comédie-Italienne : — « Nos lecteurs se souviennent sans doute que nous nous sommes engagé à ne leur rendre compte que des débuts qui annoncent des talens, ou au moins des espérances. Tous les jours nous nous félicitons d'avoir pris ce parti, parce qu'il leur épargne l'ennui des répétitions, et qu'il nous dispense d'employer trop souvent, dans ces articles, une sévérité toujours désagréable pour les sujets auxquels elle s'attache, et presque toujours inutile... »

Mademoiselle Gavaudan cadette ayant débuté récemment, pouvait prendre sa part de ce blâme indirect et général. Mais son échec à la Comédie-Italienne ne l'empêcha pas d'pbtenir des succès dans la seconde partie de sa carrière à l'Opéra, où cette fois elle prenait rang parmi les artistes du chant. Le Mercure lui-même lui consacre ces lignes flatteuses, dans le compte rendu d'un opéra de Piccinni, Diane et Endymion, inséré dans •un de ses numéros de septembre 1784 : — « Mademoiselle Gavaudan la cadette a joué avec finesse et intelligence le rôle de l'Amour ; elle annonce un talent qui n'a besoin que d'être cultivé par l'étude et de bonnes

leçons. Elle a obtenu surtout les plus grands applaudissemens dans son premier air : Mes traits et mon flambeau... »

Cette artiste fit ensuite, dans les opéras de demicaractère, et comme je l'ai dit plus haut, quelques créations importantes : Tarare, les Prétendus^ Panurge dans Vile des Lanternes^ Ziméo, les Pommiers et le Moulin...» Enfin elle sut, dans un rang secondaire, se faire une véritable réputation.

Quant à la troisième sœur, Emilie Gavaudan, je suis obligé de confesser qu'il m'a été impossible de recueillir sur elle autre chose que ces deux lignes contenues dans un petit recueil spécial, les Yérités à l'ordre du jour (an vi-1797) : — « Emilie Gavaudan a de la gaieté, de la finesse, de l'esprit, un jeu animé, vif et sémillant. » C'est celle-ci qui, on se le rappelle, épousa plus tard le chanteur-compositeur Gaveaux.

Par tout ce qui précède, on peut se convaincre que les trois sœurs Gavaudan ne manquaient ni de talent, ni d'intelligence. Leurs qualités étaient, nous l'avons vu, prisées et estimées de leurs contemporains, et si leur réputation n'est pas arrivée jusqu'à nous, on peut dire, sans doute, que c'est parce qu'elle a été absorbée et comme éclipsée par la rapide et brillante renommée de leur frère, Jean-Baptiste Gavaudan, et par celle de leur belle-sœur, la femme de celui-ci. Leurs étoiles s'effacèrent devant l'éclat radieux des deux grands astres de l'Opéra-Comique.

Mais avant de parler de ceux-ci, il me reste à esquisser la physionomie de quelques autres membres de la famille.

Ici encore, nous tombons dans Tobscurité. Il s'agit de trois nouveaux Gavaudan, d'une part les demoiselles Rosette et Agiaé, et de l'autre le comédien-chanteurauteur Bosquier-Gavaudan, qui, après avoir passé par Feydeau et le théâtre des Troubadours, conquit une véritable popularité aux Variétés, où il resta pendant trente ans et où il fit représenter quelques pièces d'une importance secondaire.

Rosette et Aglaé étaient sœurs ; ceci est prouvé par les assertions de tous les contemporains. Mais il m*a été absolument impossible de découvrir si Bosquier- Gavaudan était leur frère ou leur cousin germain. D'autre part, tous les recueils du temps affirment bien que le Gavaudan de l'Opéra-Comique était l'oncle de tous trois, mais aucun ne nous fait connaître leur mère — ou leurs mères. Fétis dit, à la vérité, que les deux jeunes sœurs étaient nièces de Gavaudan et de ses deux sœurs aînées, c'est-à-dire celles qu'on qualifiait l'aînée et la cadette, ce qui revient à dire que leur mère était Emilie ; mais les affirmations de Fétis, souvent sujettes à caution lorsqu'il paraît les appuyer sur quelques documents, deviennent tout à fait suspectes lorsqu'il ne précise rien. D'ailleurs, ce biographe ne parle en aucune façon de Bosquier-Gavaudan.

Quoi qu'il en soit, ce que nous savons de certain, c'est qu'en l'an VI (1797-98), Rosette et Aglaé Gavaudan

td8 FIGURES d'opéra-comique.

faisaient déjà partie de la troupe du théâtre Feydeau, puisqu'elles sont comprises dans le tableau du personnel de ce théâtre donné par Vlndicaieur des specta^cles de l'an VII. Voici les lignes consacrées à l'une et à l'autre par Fétis : — < Rosette, l'aînée, débuta en 4796, avec quelque succès, dans les seconds rôles de femmes qu'on appelait alors du nom ridicule de Corsets, tandis que sa sœur Aglaé chantait dans les chœurs. En 4800, celle-ci fut aussi chargée de quelques rôles de peu d'importance; toutes deux furent comprises dans la réforme, après la réunion des deux théâtres d'opéracomique (Favart et Feydeau). Rosette Gavaudan a épousé Frédéric Kreubé, ancien chef d'orchestre du théâtre Feydeau et compositeur dramatique. » Je ne sais ce qu'il y a d'exact dans tout ceci, mais je sais bien ce qu'il s'y trouve d'erroné. Les deux demoiselles .Gavaudan furent si peu comprises dans la réforme qui fut effectuée lors de la réunion des deux troupes dans la salle de Feydeau (réunion qui eut lieu le 46 septembre 4804), que Rosette ne quitta momentanément l'Opéra-Comique qu'en 4808, pour y rentrer en 4842, et que toutes deux ne se retirèrent définitivement qu'en 4845. On peut se convaincre de ce fait en feuilletant la collection de rOpinion du Parterre, excellent rcr cueil du temps qui relatait tous les événements dramatiques. Ce qui a peut-être donné lieu à la méprise de Fétis, c'est que Rosette quitta un instant le théâtre Feydeau, en 4802, pour aller faire une courte apparia tion à la Porte Saint-Martin, ainsi que nous l'apprend un contemporain : — « Je ne lui soupçonnais pas, à Feydeau, une voix aussi étendue et aussi flexible ; mais j'ai été agréablement détrompé, lorsqu'elle débuta à 1*

Porte Saint-Martin dans l'insignifiant opéra du Souri et r Aveugle (1). »

- Du reste, les opinions sont partagées au sujet des deux sœurs. On lit dans V Année théâtrale de l'an ix (1800-1801) : — « Mlle Rosette Gavaudan a de la finesse, pourra bien jouer, mais ne paraît pas douée des moyens nécessaires à une cantatrice. Sa cadette, Aglaé, a plus de dispositions pour le chant, et beaucoup moins pour la scène. »

D'autre part, l'auteur de la Nouvelle Lorgnette des Speôtacles s'exprime ainsi sur le compte des demoiselles Gayaudan : — « Il y a deux sœurs de ce nom au théâtre Feydeau. L'aînée, douée d'un physique le plus agréable, remplit quelques rôles de soubrettes et y fait preuve d'intelligence; la cadette, non moins jolie, mais moins vive, joue les utilités, et n'a pas encore de talent, du moins comme comédienne. La première, dont la voix n'est pas toujours juste, peut devenir une actrice très- intéressante, et l'autre, qui semble négliger sa diction, a tout ce qu'il faut pour faire une cantar trice. »

On voit que ces deux opinions se confirment mutuellement, et qu'elles sont, en somme, à l'avantage des deux jeunes artistes. Voici qui leur est moins favorable; c'est le jugement porté sur elles par le rédacteur de r Opinion du Parterre. Je lis dans le volume de 1805, aux noms do Rosette et Aglaé Gavaudan : — « Sœurs de l'acteur de ce nom. C'est un frère dénaturé, il a gardé

(1) Quant au mariage d' Aglaé Gavaudan avec Frédéric Kreubé, le i^ait est exact. Ce mariage eut lieu en 1814. .

160 FIGURES D'OPÉRA-COMIQLE.

tout le talent de la famille (1). Elles jouent les rôles S enfants, et ne le paraissent plus guère: comme actrices, comme chanteuses, elles se valent réciproquement, mais Aglaé est plus jolie. » — En 1806 : — < Rosette et Aglaé Gavaudan se font remarquer par le nom de leur frère. » — En 1807 : — < Mlles Rosette et Aglaé Gavaudan paraissent peu disposées à imiter leur frère. » On voit que l'écrivain avait de la tenue dans les idées.

A ces renseignements que j'ai pu réunir sur les deux nièces de Gavaudan, j'ajouterai la courte liste des rôles créés par l'une et par l'autre au théâtre Feydeau, en faisant remarquer que ceux qui ont été l'apanage d' Aglaé, l'aînée, étaient généralement plus importants que ceux que l'on confiait à sa sœur Rosette. La première s'est montrée dans Clémentine ou la Belle-Mère, de Fay ; les Deux Jourtiées^ de Cherubini ; Rose et Aurèle^ de Devienne; Jean-Baptiste , du Cousin Jacques ; les Trois Hussards, de Champein ; la Jeune Prwde, une Ma^ tinée de Catinat, de Dalayrac ; F Époux généreux, le Diable

à quatre, de Solié La seconde a joué aussi dans la

Jeune Prude, dans une Matinée de Catinat, dans Jean- Baptiste, puis dans Marcelin, de Le Brun ; Cimarosa, de Nicolo ; le Vaisseau-amiral, de Berton ; Henriette et Verseuil, de Solié, etc. (2).

(1) Il y a là évidemment, quoiqu'elle soit répétée par trois fois, une erreur de rédaction, un lapsus calami. L'auteur de YOpinion du Parterre savait très-bien, et il l'a prouvé à dix reprises, que Rosette Gavaudan (qu'on appelait tantôt Rose, tantôt Rosette, tantôt Rosalie), était, ainsi qu'Aglaé, nièce et non point sœur de Gavaudan.

(2) A propos ^'Henriette et Verseuil^ on lit dans V Année théâtrale de l'an xii : — « ... Une soubrette fut jouée par mademoiselle Rose

Rosette et Aglaé Gavaudan continuèrent ainsi, dans une demi-médiocrité, leur carrière à l'Opéra-Comique, Cependant, la fin de l'existence artistique de la première fut un peu incidentée.

Un jeune comédien nommé Gontier, qui n'était point sans talent, avait débuté à la Comédie-Française, dans l'emploi des jeunes premiers de comédie et de tragédie, le 25 germinal an xn (14 avril 1804), et, reçu pensionnaire, était festé à ce théâtre jusqu'au commencement de 1807, époque à laquelle il retourna jouer la comédie en province. Presque en même temps. Rosette Gavaudan quittait l'Opéra-Comique, et partait aussi pour la province, sans doute dans la même troupe que Gontier, qu'elle connut et qu'elle épousa. De retour à Paris au commencement de 1810, les deux jeunes époux parurent l'un et l'autre à la Comédie-Française ; Gontier fit de nouveaux débuts à ce théâtre le 26 et le 28 juillet de cette année, et sa femme débuta elle-même, au mois d'octobre suivant, dans les duègnes de comédie et les confidentes de tragédie.

Voici en quels termes le rédacteur de VOpinian du Parterre appréciait les débuts de Mme Gontier : — a Connue au théâtre de l'Opéra-Comique sous le nom de Rosette Gavaudan, cette actrice, qui a épousé en province le jeune acteur dont j'ai parlé plus haut, s'est présentée au Théâtre-Français pour un emploi qui contraste singulièrement avec son âge et. sa figure. C'est

Gavaudan, dont le contralto fut habilement employé par le compositeur, dans un air qu'elle exécuta avec beaucoup de goût. » Nou3 savons donc que Rosette Gavaudan était douée de ce timbre de voix dont l'emploi est si rare dans notre cpéra-comique.

aux caractères de la comédie et aux confidentes tragiques que Mme Gontier se destine. Elle est trop jeune, a l'organe trop argentin, et le visage trop agréable pour le premier de ces emplois ; le second ne va point avec les habitudes contractées en jouant l'opéra-comique. Du reste Mme Gontier a du mérite, et peut obtenir des succès, pourvu qu'elle choisisse un emploi plus convenable à ses moyens. »

Mme Gontier-Gavaudan joua successivement, à la Comédie-Française, dans Nanine, le Joueur^ Tancrède^ la Fausse Agnès, et Phèdre; mais elle ne resta pas à ce théâtre, et le quitta au mois de janvier 1811. C'est ce qui faisait dire à l'auteur de VOpinion du Parterre, dans son volume suivant : — « Je ne la place ici que parce qu'elle parut encore le 4 janvier par le rôle d'Œnone dans Phèdre ; son article compris au volume précédent explique assez pourquoi ces essais ne se prolongèrent pas davantage et restèrent sans récompense. »

Cependant, tandis que sa femme terminait ses débuts à la Comédie-Française, Gontier, qui n'avait pas été plus heureux qu'elle, bien qu'ayant appartenu naguère à ce théâtre, le quittait rapidement pour aller débuter à son tour... à l'Opéra-Comique. Il parut pour la première fois sur cette scène le 4 décembre 1810, dans le rôle de Prosper, d*Azémia ; puis il se montra successivement dans Renaud d'Ast, Stratonice et quelques autres ouvrages. Il fut reçu parmi les pensionnaires et demeura cinq ans à ce théâtre, dont il ne se retira qu'en 1815, en même temps que sa femme et sa bellesœur.

De son côté, en effet, Mme Gontier-Gavaudan reparut à l'Opéra-Comique dans les premiers mois de 1812, et

fit de nouveaux débuts dans un nouvel emploi, celui des duègnes. C'est le 20 avril qu'elle aborda pour la première fois cet emploi, en jouant les deux rôles d'Aurore dans Ma Tante Aurore et d'Alix dans Biaise et Babet, Elle y fut, paraît-il, fort bien accueillie. Elle succédait ainsi à une artiste extrêmement remarquable, dont elle se trouvait maintenant porter le même nom, et avec qui pourtant on ne doit point la confondre. Mme Gontier (AUaire), qui, après avoir débuté en 1778, avait fait preuve de talent dans les jeunes rôles, s'était fait ensuite une immense réputation dans les duègnes et était devenue l'une des célébrités de l'Opéra-Comique ; si elle n'avait point sur la recette l'influence de Martin, d'Elleviou ou de Mme Dugazon, la bonne mère Gontier, comme on l'appelait, n'en était pas moins l'idole du public et de ses camarades. Elle s'était retirée, au grand désespoir des amateurs, dans les commencements de l'année 1811, laissant sa succession à une excellente artiste, Mme Desbrosses, et c'est au bout d'une année que Mme Gontier-Gavaudan venait se joindre à cette dernière, et partager avec elle l'emploi laissé vacant par Mme Gontier-AUaire.

Maintenant que j'en ai fini avec Rosette et Aglaé Gavaudan, j'ai à parler de leur frère, Bosquier-Gavaudan (1), qui fut, dans un genre secondaire, presque un

(1) Nous avons vu que Bosquier-Gavaudan était neveu du grand chanteur Gavaudan. Celle des sœurs de celui-ci qui lui avait donné le jour (laquelle ?) avait épousé un M. Bosquier qui n'appartenait point au théâtre, que je sache ; et lo jeune Bosquier, en prenant cette carrière, avait joint au nom de son père celui de sa mère, pour faire connaître sans doute dès l'abord au public qu'il tenait à une famille célèbre dans les fastes dramatiques.

artiste de premier ordre. Après avoir fait une trèscourte apparition à Feydeau, où il passa inaperçu, il entra en l'an vin (1799) au Théâtre des Troubadours, fondé par Piis et Léger pour faire concurrence au Vaudeville ; mais ce théâtre ayant disparu rapidement, il entra aux Variétés, alors théâtre Montansier, et ne le quitta plus jusqu'à l'époque de sa retraite, qui eut lieu aux environs de 1835. Il demeura donc aux Variétés pendant plus de trente ans, s'y fit tout d'abord une réputation considérable à côté de ces bouffons homériques qui avaient nom Potier, Brunet, Tiercelin, de ces actrices charmantes qui s'appelaient Caroline, Mmes Mengozzi, Elomire, Barroyer, et conserva plus tard cette renommée malgré le voisinage de Lepeintre aîné, d'Arnal, de Vernet, etc., etc. Mais Bosquier-Gavaudan était plus qu'un comique ; c'était un vrai comédien, doué d'une voix très-agréable, d'un talent souple et varié, où le rire et les larmes paraissaient se faire une place égale. « Bosquier-Gavaudan, disait un chroniqueur, plaît aux personnes qui s'avisent d'aller chercher un comédien au théâtre où ce titre est le moins nécessaire. Il mériterait un meilleur entourage... Bosquier-Gavaudan aspire au nom de comédien, et joue les rôles qui demandent autre chose que des grimaces, des lazzis et des caricatures (1). » Brazier, dans son Histoire des petits Théâtres de Paris, dit que Bosquier- Gavaudan est « l'homme de France qui a le mieux chanté le vaudeville. »

(1) Opinion du Parterre, t. IX, p. 378, et t. X, p. 318.

— p— ■ I 1 1 »iii«i III > Il I 1 1 II I ■ Il j

Ce qui est certain, c'est que dès son arrivée aux Variétés cet artiste se fit, comme je l'ai dit, une grande réputation ; cette réputation s'établit tout d'abord dans les petits opéras que l'on jouait à ce théâtre,. opéras dans lesquels le principal rôle lui était toujours réservé, et où il faisait briller, outre un talent de comédien très-distingué, sa voix fraîche et un vrai goût musical. C'est ainsi qu'il créa successivement les Aveugles de Franconville, de Le Brun ; le Voyage impromptu^ Point d'adversaire, de Pacini ; Lui-même, le Terme du voyagey d'Alexandre Piccinni; VEau et le Feu, de Blanchi; V Oncle et le Neveu, de SoUé; le Diable couleur de rose, de Gaveaux, où le rôle de Valognes lui fit le plus grand honneur, et quelques autres ouvrages de ce genre. Mais quand le décret restrictif de 1807 eut, avec le nombre des théâtres, hmité les genres que ceux-ci devaient représenter, Bosquier-Gavaudan dut s'en tenir à l'interprétation du vaudeville, et il est juste de dire que sa renommée, loin d'en souffrir, parut s'accroître encore. Au nombre des pièces qu'il créa dans ce genre, avec un très-grand succès dû à la souplesse et à la variété de son talent, je citerai les suivantes : Les Fêles françaises, Turlupin, le Valet sans maître, les Rentes viagères, Roquelaure, le Gâteau des Rois, Grivois la Malice, Quelle mauvaise tête l Malhei^be, un Tour de Colalto, Claudinet, la Ferme et le Château, M, Gérésol, la Fiancée du pays de CauXf les Hommes-Femmes ou le Carnaval de Pontoise, Quinze ans d'absence^ Parchemin ou le Greffier de Vaugirard, le Vin, le Jeu, les Femmes, le petit Fifre ou la Noce flamande, la Rosière de Verneuil, Berghem et Van Ostade ou les Peintres hollandais, les Baladines, Allons voir le Diable ou le Jeu à la mode, Péchantré ou une Scène de

Tragédie^ les Filles à marier ou F Opéra difficile y la Famille moscovite t Crispin financier, etc., etc.

Bosquier-Gavaudan se fit connaître aussi comme auteur diiamatique par un certain nombre de pièces, représentées toutes aux Variétés, et dans lesquelles il se chargeait généralement d'un rôle important. Je ne retrouve en ce moment que les titres de trois d'entre elles : les Bretteurs, Claudinet ou le Dernier venu engrène, et le Diable en vacances, petit opéra qui faisait suite au Diable couleur de rose, et dont il écrivit le poëme avec Desaugiers, pour Gaveaux, qui en fit la musique. Il a donné aussi, à la Porte Saint-Martin, le 1" mai 1807, en collaboration avec Adnet, Montbars V exterminateur, mélodrame en trois actes (ballet d'Eugène Hus, musique d'Alexandre Piccinni). Un fait singulier se produisit même le jour de la première représentation, fait ainsi raconté par le rédacteur de Y Opinion du Parterre: — « Adnet, qui devait jouer un rôle principal, se trouvant indisposé, Bosquier-Gavaudan, l'un des auteurs, le i*emplaça d'une manière fort plaisante. » Il n'avait pas Cessé néanmoins, à cette époque, de faire partie de la troupe du théâtre Montansier-Variétés.

Nous allons maintenant nous occuper des deux membres les plus intéressants de cette grande famille d'artistes, de Gavaudan et de sa femme, qui ont laissé

une trace brillante dans les annales de TOpéra-Co* raique.

En ce qui concerne les premières années de Gavaudan, je ne saurais mieux faire que de reproduire les lignes suivantes d'une notice publiée sur lui en 1836 (1), et dont la précision ne laisse rien à désirer : « Gavau* dan (Jean-Baptiste-Sauveur) est né à Salon, en Pro* vence, le 8 août 1772. Il passa sa première enfance à Nismes, où son père était maître de musique d'une maison religieuse; mais ses sœurs ayant été appelées à Paris pour y débuter à l'Opéra, il suivit sa famille dans la capitale. La mort de son père l'ayant laissé sans ressources, il s'engagea dans la marine à l'âge de sept ans, servit sur l'escadre du comte de Grasse, et ne revint à Paris qu'à la paix de 1783 (2). Après y avoir achevé son éducation, il fut placé dans les bureaux de l'Académie royale de musique*. Entraîné par un penchant naturel et par l'exemple de ses sœurs, il prit des leçons de Per* suis et débuta, en 1791, au théâtre Montansier (3)^ oïl il ne joua que deux fois. Le succès qu'il y avait obtenu détermina, dès le mois d'avril de la même année, son engagement au théâtre de Monsieur (4). Il y com-

(1) Dans la Biographie universelle et portative des contempO" rains, excellent recueil, étonnamment informé la plupart du temps, et fait avec un soin tellement scrupuleux qu'on ne saurait retracer l'histoire d'un contemporain sans y avoir recours.

(2) Si ce renseignement est exact, et je dois constater que tous les biographes sont d'accord sur ce point, Gavaudan aurait fait, en qualité de mousse, la guerre de l'indépendance américaine.

(3) Fondé au Palais-Royal, l'année précédente, par la fameuse co* médienne.

(4) Celui-ci, qui prit après la Révolution le nom de théâtre Fey* deau, et qui était dirigé par le célèbre violoniste Viotti, avait été

168 FlGUftES D*OPÉR A-COMIQUE.

lïiença sa réputation dans les rôles de Félix de r Amour filial, et de Belfort dans les VisUandines, qu'il ne joua cependant qu'après Gaveaux. Appelé à l'armée par la loi du 23 août 1793, il fut mis en réquisition, comme artiste, par le Comité de salut public, et revint bientôt à Paris. En 1794, il quitta le théâtre Feydeau et passa avec Martin au théâtre Favart (l'Opéra-Comique), où il doubla d'abord Michu et Elleviou. Le premier rôle qu'il créa fut celui du valet Padille dans Ponce de Léon (de Berton) qu'il joua, en 1797, avec autant d'aisance que de gaieté, quoique avec un peu de charge. Mais bientôt, sans renoncer à quelques rôles de caricatures où il était très-plaisant, il devint chef d'un autre emploi dans lequel il n'a pas encore eu d'égal, et qui lui a mérité le surnom de Talma de l'Opéra-Comique. Il y avait en effet beaucoup de rapports entre ces deux acteurs, dans la taille, le caractère sévère et antique de leur figure, la mobilité, l'expression de leurs traits, le son de leur voix, naturellement moelleux et flatteur, qu'ils savaient rendre sombre, grave et tragique, enfin dans la révolution qu'avait subie leur talent, tous deux ayant joué avec autant de succès que de grâce, l'un les jeunes premiers, l'autre les colins. Il serait cependant injuste de mettre Gavaudan sur la même ligne que

ouvert au public le 26 janvier 1789. Gavaudan y débuta en effet dans le courant de 1791, et le petit almanach les Spectacles de Paris (pour 1792), après l'avoir compris dans le personnel du théâtre comme « second amoureux, haule-contre », contient cette note à son sujet : — « M. Gavaudan a débuté par le rôle de Valsaindans VHistoire universelle ('Ju Cousin Jacques), du comte dans l'Isle enchantée^ et de Dorlis dans- le Nouveau Don Quichotte. Ce sujet donne beaucoup d'espérances. »

UNE DYi^IASTIE DE CHANTEaRS. 169

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Talma. De quelque réputation qu'ait joui l'acteur de ropéra-Comique, il ne doit guère s'attendre qu'elle passe à la postérité ; mais c'est précisément un. motif de le mentionner honorablement dans une biographie contemporaine... »

On a vu que Gavaudan avait attiré l'attention sur lui dès ses débuts, puisque le théâtre Feydeau, dont le personnel admirable était choisi avec un soin tout particulier, s'était empressé de l'enlever à la Montansier, Mais à cette époque, où les chanteurs n'étaient pas aussi complètement qu'aujourd'hui confits dans leur orgueil, et où, même avec du talent, un débutant ne pouvait pas espérer conquérir d'emblée la place de ses anciens, il y avait encore des chefs d'emploi, qui se réservaient les bonnes créations et ne laissaient aux nouveaux venus que les rôles de moindre importance et le soin de les doubler. Gavaudan avait trouvé au théâtre Favart deux artistes fort distingués, Michu et EUeviou, qui n'étaient nullement disposés à lui quitter la place, et qui, dans les ouvrages nouveaux, se partageaient les meilleurs rôles. Pendant quelques années, il se borna donc à les doubler et à faire quelques créations secondaires. Mais il n'en fit pas moins preuve de talent et d'intelligence, et bientôt, s'étant fait vivement remarquer, il força les auteurs à s'occuper de lui.

Déjà il s'était attiré les bonnes grâces du public, déjà, dans quelques ouvrages nouveaux (entre autres Zoratme et Zulnar de Boïeldieu), il avait obligé la critique à compter avec lui, lorsque Berton lui confia un rôle qui mit son talent en pleine lumière et lui fit conquérir d'un seul coup une éclatante renommée. Ce rôle, c'était celui du fou Murville, du Délire j dans lequel il se

montra admirable, avec lequel il fit courir tout Paris, et qu'il ne cessa déjouer jusqu'à la fin de sa carrière.

C'est le 6 décembre 1799 qu'eut lieu la première re-^ présentation du Délire ^ et l'on peut dire que ce jour-là Gavaudan se révéla pour la première fois au public dans toute la puissance d'un talent dont nul jusqu'alors n'eût pu soupçonner la portée. Le poëme de Reveroni- Saint-Cyr était une sorte de mélodrame sombre, presque funèbre, dans lequel la terreur était par instants poussée jusqu'à ses dernières limites; la musique de Berton était chaude, colorée, vigoureuse; le rôle de Murville, joueur conduit à la folie par la ruine, était extrêmement difficile et réclamait un comédien rompu à toutes les difficultés de son art, exerçant sur le public assez d'autorité pour lui faire accepter les plus grandes har-^ diesses, et sachant, d'autre part, se contenir suffisamment pour ne jamais dépasser, même dans les moments les plus pathétiques, les bornes de la vraisemblance théâtrale, tout en se montrant atteint du feu de la passion la plus ardente.

Gavaudan réussit au gré des plus difficiles, le succès qu'il obtint dans cette création prit toutes les propor-^ tions d'un triomphe, et pendant des mois entiers il attira la foule à l'Opéra-Gomique. Il faut dire que par un travail opiniâtre, par de longues études spéciales, il s'était préparé à cette création, qu'il avait poussé la conscience jusqu'à fréquenter assidûment la société des fous, et que pendant de longues semaines il n'avait pour ainsi dire pas quitté la maison de Charenton, où il se rendait' chaque jour pour les étudier sur nature. Aussi, le caractère de son jeu dans cet ouvrage était empreint d'un tel accent de vérité, il avait atteint une^

telle intensité d'effets qu'il terrifiait véritablement les spectateurs, et que chaque représentation du Délire était interrompue par les cris d'une ou de plusieurs personnes, hommes ou femmes, qu'une émotion trop vive, une impression trop profonde, faisait tomber en syncope. Son succès fut le pendant de celui que Mme Dugazon avait obtenu, treize ans auparavant, dans Nina. Tous les contemporains sont unanimes à affirmer l'immense talent dont Gavaudan fit preuve dans cet ouvrage. Quelques extraits nous donneront une idée de la réputation qu'il s'était faite et de l'action qu'il exer- • çait alors sur le public. Voici ce qneldiRevue des théâtres disait en l'an vm :

Il est un ouvrage qui fera la réputatioa de Gavaudan, c'est le Délire; il est impossible de mettre plus de vérité, d'énergie, de chaleur, et de produire plus d'effet dans Tunique scène de cette bluette. Gavaudan a prouvé, dans le rôle de Murville, qu'il était véritablement acteur ; s'il continue comme il commence, il y a lieu de croire qu'il atteindra promptement à la perfection de l'art; mais qu*il ne s'endorme pas sur ses lauriers; que, d'après les éloges brillants et peut-être exagérés de certains journalistes, et surtout de ses amis, il ne se croie pas l'homme unique; qu'il ait grand soin de se défendre des dangereuses illusions de l'amour-propre, et qu'il ait sans cesse devant les yeux cette maxime irrécusable, que, dans la pratique des arts, quiconque n'avance pas recule ; c'est alors qu'il sera véritablement digne de sa réputation et qu'il jouira de la gloire attachée au talent. L'estime que le sien est en droit d'inspirer a dicté ces réflexions.

Le rédacteur de V Année théâtrale (an xi) disait de son côté :

Gavaudan, né d'une famille de comédiens, acteur jeune encore (je le crois bien, il avait alors 28 ans!), d'une taiUe

très-bien prise et d'une figure très-agréable, est à TOpéra- Comiquo après EUeviou ce quUl était au théâtre Feydeau après Gaveaux. Il n'a jamais eu une haute-contre très-brillante, ni des moyens très-étendus; mais son goût a été constamment bon, et sa méthode est celle de la nouvelle école. Il était, dans ses débuts, chanteur très-agréable et comédien médioci'e. L'âge et le travail ont opéré en lui un double changement : il a perdu une partie de ses moyens comme chanteur, et est parvenu a une certaine réputation comme comédien. C'est dans les drames lyriques, et surtout dans- ces rôles sombres, dont une passion concentrée forme le caractère, qu'il aime à se placer. Il a étudié, et il met à profit la manière de Talma. Par exemple, dans le rôle de Montano, il a saisi avec une vérité frappante Texpression terrible de la jalousie, et , celle d'une fureur, tantôt dissimulée, tantôt éclatant avec violence. Dans Ariodant, faible copie de Montano, son accent, sa physionomie, toute sa personne, indiquent le sentiment extrême qui l'agite. Après ces deux rôles, une imitation de Nina dans un genre plus sombre a donné une nouvelle oc* casion de briller à l'acteur dont nous parlons. Il a fait la for> tune du />&/i>e par son jeu effrayant, nous ne dirons pas naturel, car la nature n'offre point, dans une aussi déplorable erreur, un modèle dont Fimitation puisse être supportable à la scène, Gavaudan fut chargé ensuite du rôle de Stephanoff dans Beniowskî, et y déploya un égal talent, au point môme de faire craindre que, comme plusieurs autres acteurs, il n'eût reçu de ces rôles extraordinaires une teinte sombre, une couleur dramaturge (sic) dont il ne pût se défaire. Mais on le vit bientôt paraître dans le vaudeville (1), qu'il dit parfaite-

(1) L'Opéra-Comique doit son origine au vaudeville, c'est-à-dire à la chanson, et les pièces de l'ancien théâtre de la Foire n'étaient autre chose que des bouffonneries ou des parodies entremêlées de ponts-neufs. Lorsque, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle» la Comédie-Italienne, qui devint plus tard le théâtre Favart, adopta le genre musical, elle ne le fit pas tout d'une pièce, et son répertoire se trouva composé partie de k comédies à ariettes », partie de

méat ; et si la caricature de Frédéric ne fut pas très-exacte, la manière brillante dont il a rempli le rôle de Yadé doit rassurer les amis de TOpéra-Gomique qui ont pu craindre que ce genre ne fût abandonné par un de ses plus agréables élèves. Il serait cependant possible que Gavaudan perdit le peu de voix qui lui reste : lui conseiller de se placer alors dans une troupe de comédiens, peut-être môme d'acteurs tragiques, ne serait pas très-déraisonnable. Plus d'un exemple prouve que des théâtres lyriques on peut passer à la scène française.

Enfin, voici ce que disait de Gavaudan l'auteur de la

Lorgnette des Spectacles :

Ge jeune homme a beaucoup acquis en peu de temps ; à un physique très-agréable, à une physionomie très-expressive, il joint une grande intelligence, et surtout beaucoup de chaleur. Sa voix est un peu affaiblie depuis deux ans, mais il dédommage cet affaissement, sans doute momentané, par une manière pure et gracieuse.

Le citoyen Gavaudan n'est pas comédien par méthode, il est même aisé de voir qu'il n'a pas assez étudié les premiers principes de son art, mais son âme brûlante et expansive supplée à ce défaut, surtout dans le genre du drame, et il n'a main- -tenant besoin que de régler l'emploi de ses moyens pour mériter une place parmi nos célèbres acteurs. Ce qui m'attache à -cette idée, c'est la manière vraiment satisfaisante dont il a joué Léon dans Mo/2/6'/2^ro, puis Monlano,dans l'opéra àQ Montana et Stéphanie, puis enfin le rôle principal du Délire. Sa tenue.

« pièces on vaudevilles. » Bien que la musique finît par prendre le pas, rOpéra-Comique, au commencement de ce siècle, jouait encore de temps à autre quelques vaudevilles. Ge n'est guère qu'à partir de 1815 que notre seconde scène lyrique abandonna tout à fait ce genre, dans lequel brillaient nos théâtres secondaires. Et encore, pendant la Restauration, un certain nombre des pièces de circonstance, dont on abusait tant alors, élaiont-elles des vaudevilles.

son aplomb, la beauté de ses développements, la force de son pathétique et sa profondeur d'intentions dans un genre d'ouvrage qui semblait devoir être supérieur à ses moyens, ont frappé tous les spectateurs et lui ont captivé tous les suffrages...

Un écrivain qui s'esi beaucoup occupé de théâtre, Eugène Briffault, parlait ainsi de Gavaudan dans l'article consacré par lui à cet artiste dans le Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture :

... Le rôle qui fit le plus pour la renommée de Gavaudan fut celui qu'il joua dans l'opéra intitulé : le Délire! Il s'y montra acteur consommé, et jamais on ne poussa plus loin que lui l'illusion de ce caractère : c'était à l'en croire fou; sa folie, dans les accès furieux, laissait percer une manie de charmante et suave sensibilité ; il inspirait la terreur et l'attendrissement; il excitait et inspirait les émotions les plus diverses, celles qui touchent et celles qui saisissent le mieux le cœur et l'esprit. Sa perpétuelle aptitude au sentiment, qu'il savait diriger à son gré, étftit surprenante. Dans le Délire ^ il passait successivement à travers les émotions les plus subites et les plus imprévues, en excitant dans toutes les parties de la salle un enthousiasme auquel personne ne pouvait se soustraire. Ce rôle renferma sa renommée tout entière, et combla d'honneurs les derniers jours de son existence dramatique.

Ce qui ressort de tout ceci, c'est que Gavaudan, dans ses jeunes années, était un excellent chanteur, doué d'une voix fort agréable, et montrant d'heureuses dispositions comme comédien ; c'est qu'il perdit sa voix de fort bonne heure, et que, ayant heureusement fait de bonnes études musicales, il suppléait, par le style et par le goût, à l'insuffisance de ses moyens vocaux ; c'est que, ces moyens lui faisant de plus en plus défaut,

il modifia son talent de façon que chez lui les qualités hors ligne du comédien fissent oublier les faiblesses du chanteur; c'est qu'enfin ce talent, extrêmement remarquable au point de vue de la scène, était particulièrement souple, varié, fertile, et se prêtait facilement à tous les genres de rôles. Aussi, à un moment donné, ne parla-t-on plus de lui que comme comédien :

On sera peut-être étonaé — lit-on dans V Année théâtrale de Tan xii — de voir parler sans cesse du jeu de Gavaudan ; mais c'est qu'en vérité il ne faut plus le citer comme chanteur. Le dernier rôle nouveau dans lequel il a paru (Saint- Phar dans Aline) a justifié complètement ce qu'un plaisant disait de lui en parodiant une idée du burlesque Scarron : Je crois que F ombre de mon oreille entend f ombre de sa voix. Ces mots peignent en quelque sorte Teffet que produisent les sons traînants et sans force qui sortent de son gosier, et qui viennent expirer sur ses lèvres^

Quelques années plus tard, et alors qu'il était question de la retraite d'EUeviou, qui fut plusieurs fois sur le point de quitter l'Opéra-Comique, un annaliste en parlait ainsi :

Gavaudan pourra remplacer EUeviou dans beaucoup de rôles, et, sous le rapport du jeu et de Taction, le public n'y perdra point, peut-être même y gagnera-t-il ; sa voix est faible actuellement; et ne nous consolera pas de la perte du joli gosier de l'acteur qui s'est échappé ; mais enfin c'est ici le cas ou jamais d'admettre le système des compensations, et Ton peut s'y résigner d'autant mieux que Je départ d'EUeviou donnant à Gavaudan plus d'occasions de paraître^ il pourra cultiver et accroître encore son talent, déjà très-distingué. L'opinion publique le place au rang des premiers acteurs de la capitale ; il saura le soutenir (1).

(1) Opinion du Parterre, 1806.

Plus tard encore, le même écrivain nous donnait des preuves de la flexibilité du talent de Gavaudan en tant que comédien :

Lecteurs qui avez quelque confiance dans mes comptes rendus de l'opinion publique, ne croyez pas ceux qui vous diront que Gavaudan veut être le Talma de TOpéra-Comique, qu'il ne brille que dans les mélodrames admis au courant du répertoire ou qui s'y glissent de temps en temps ; ils vous trompent. Gavaudan joue très-bien la comédie, et je m'offre à lé prouver, en cas de d-éni, par deux rôles, l'un ancien et l'autre nouveau, celui de Vadé dans un vaudeville joué en l'an VIII, et celui du valet dans la petite pièce que M. Planard fit jouer le 25 juillet i812^et pour laquelle M. Pradère (Pradher) fit une si piètre musique.

De tous leâ moyens qu'il posséda comme chanteur, Gavaudan n'a plus guère qu'une bonne méthode et un goût sûr, avec lesquels il se tire d'affaire à l'Opéra-Gomique, parce que le talent de comédien y fait pardonner bien des choses (1),

Quoi qu'il en soit, Gavaudan ne cessait d'obtenir à rOpéra-Comique de très-grands succès. Nous avons vu qu'après avoir passé une année au Théâtre de Monsieur (devenu plus tard Théâtre Feydeau), il était entré au

(l)Nous avons vu, do nos jours, un artiste placé dans des conditions à peu près semblables. C'est l'excellent Couderc, dont nous pleurions récennment la mort, et qui, entré fort jeune à rOpéra-Comique, y perdit aussi la voix au bout de peu d'années, mais que son talent de comédien retint à ce théâtre en lui faisant, pour ainsi dire, une seconde renommée. Qui n'a vu Couderc, tragique et sombre dans Quentin Durward et dans Joseph, ardent et passionné dans le Domino noir et dans le Songe dune nuit cTété, plein de verve et d'entrain dans le Capitaine Henriot, dans 7e Voyage en Chinef dans les Noces de Jeannette^ enfin d'une gaieté folle et tout à fait fantasque dans le Docteur Mirobolan^ dans Maître Palhelio^ dans le Voyage autour de ma chambre !

Théâtre Favart en 1794. Lors de la réunion, de la fusion des deux troupes rivales, qui se fit dans la salle Favart en 1801, Gavaudan, jusque-là pensionnaire, fut reçu sociétaire et vit sa position solidement assise (1). Les auteurs n'avaient pas attendu jusqu'alors pour lui confier des rôles importants, mais plus son talent se dé-^ veloppa, et plus il fut recherché par eux. Aussi, pendant toute cette première partie de sa carrière, qui s'étend de 1794 à 1814 (époque à laquelle il quitta pour la première fois l'Opéra-Comique), ses créations furentelles nombreuses et considérables. Sans parler des reprises auxquelles il prit part, il joua successivement : Beniatvskiy Zoraïme et Zulnar^ la Jeune Femme colère^ Rien de tropf de Boïeldieu ; Roméo et Juliette^ de Steibelt ; la Partie de campagne^ de Jadin ; Rose et Aurèle, de Devienne; Henri IV ou la Bataille d'Ivry, de Martini; François /•' ou la Fête mystérieuse, de Rodolphe Kreutzer ; les Confidences^ le Déjeuner de garçons, Léonce ou le Fils adoptif, le Billet de Loterie, les Deux Maris, Jeannot et Colin, de Nicolo ; Ulhal, Joanna, Joseph, de Méhul ; le Chevalier de Sénanges, le Délire, Montana et Stéphatiie, de Berton ; Deux Mots ou une Nuit dans la Forêt, GtUnare ou r Esclave persane, le Poète et le Musicien, Lina ou le Mystère, Léhéman ou la Tour de Newstadt, de Dalayrac; VOpéra au Village, Henriette et Verseuil, le Diable à Quatre, de Solié ; un Quart d'heure de silence, VEnfatit prodigue.

(1) On sait qu'à cette époque l'Opéra-Comique était régi, comme .aujourd'hui encore la Comédie-Française» par une société de comédiens. Les jeunes artistes entraient d'abord en qualité de pensionnaires, et ne devenaient sociétaires que sur un vote de leurs camarades.

la Rose blanche et la Rose rouge, Avis aux Femmes, de Gaveaux ; Milton, de Spontini ; Philoclès, la Dupe de son Art, de Dourlen; Cadichon ou les Bohémiennes, de Bruni; Menzikoff et Foedor, les Trois Hussards, de Champein ; le Sigisbé ou le Fat puni, de Louis Piccinni ; Bayard à la Ferté, Zoé ou la Pauvre Petite, de Plantade ; l'Emprunt secret, de Pradher ; Ninette à la Cour, de Berton fils ; Marguerite de Waldemar, de Gustave Dugazon ; le Trente et Quarante, de Tarchi ; les Béarnais, de Kreutzer et Boïeldieu ; Bayard à Mézières, de Chérubini, Boïeldieu, Catel et Nicolo ; Edouard ou le Frère par supercherie, de Camille Barni ; le Séjour militaire, d'Auber, etc., etc.

Dans plusieurs de ces pièces il jouait avec sa femme, artiste sémillante, aimable et charmante, dont je parlerai dans un prochain chapitre. A cette époque, la troupe de TOpéra-Comique offrait, au point de vue familial, un spectacle assez rare, dont un contemporain se plaignait en ces termes :

Le théâtre de rOpéra-Comique est le plus fertile de tous en aHiances matrimoniales ; on y vit en famille, et trois ou quatre de ces familles le composent presque tout entier. Gavaudan, par exemple, s'y trouve avec sa femme, ses deux .sœurs et son beau-frère Gontier (1) ; Saint- Aubin y fut longtemps avec sa femme, et s'y montre encore avec ses deux filles Cécile et Alexandrine (2). Moreau s*est uni à Mlle Pin-

(1) Ces lignes sont tirées de l'Opinion du Parterre de 1813. A cette époque, en effet, cinq membres do la famille Gavaudan faisaient partie de l'Opéra-Comique : Gavaudan d'abord, puis sa femme, puis Aglaé Gavaudan, qui n'avait point quitté ce théâtre; puis Gontier, fils de l'ancienne duègne de l'Opéra-Comique, et qui avait épousé Rosette Gavaudan; et enfin celle-ci, sa femme.

(2) On sait que la première devint Mme Duret, et que la seconde épousa Joly, Tun des meilleurs acteurs du Vaudeville.

genêt cadette, Paul à Mlle Michu, Huet à Mme Haubert, fillo de Lesage, dont l'épouse eut de la vogae au théâtre de Monsieur; rien n'est plus édifiant, et cela fait un contraste bien marqué avec ce que Ton voit au Théâtre-Français, où presque toutes les actrices semblent fuir les nœuds de Thymen. L'Opéra- Comique vit d'une manière bien plus patriarcale ; les nœuds du sang y paraissent avoir une grande influence ; au défaut de son mari qui ne songe plus au théâtre, du moins pour y payer de sa personne, Mme Grétu maintient sa jeune sœur, Mlle Simonet, dans les rangs des pensionnaires ; le talent supérieur de Mlle Regnault cadette paye pour la nullité presque absolue de Mlle Regnault aînée ; le souvenir des talents de Mme Gontier suffit même pour soutenir Allaire.

Au total, le public gagne-t-il toujours à ces petits arrangements de famille? Un théâtre est-il comme une maison que les héritiers peuvent se partager entre eux, de telle manière que l'aîné garde le premier étage, et que les cadets s'arrangent de leur mieux au-rez-de-chaussée, à l'entresol, au second, au troisième, jusque dans les mansardes et les greniers? et s'il est bien que Gavaudan, acteur dont la réputation est faite, occupe un bel appartement à l'Opéra-Gomi-. que, c'est-à-dire qu'il y joue les premiers rôles, est-il nécessaire que Gontier soit logé dans les combles, ou, pour parler sans figure, qu'il soit chargé des petits amoureux? Voilà l'inconvénient du système patriarcal que nous admirions tout à l'heure ; un sujet distingué tire à sa suite tous ceux qui lui sont unis par le sang ou par l'alliance ; mais se charget-il d'avoir du talent pour toute la famille? et quand cela serait, y a-t-il compensation? Voilà le point de la difficulté.

Ce qui est certain, c'est que le voisinage des membres les moins partagés de la famille au point de vue du talent ne porta point tort aux deux principaux, et que Gavaudan et sa femme continuaient d'être les favoris du public. Avant de parler sérieusement de cette dernière, je voudrais raconter deux ou trois traits rela

tifs à son mari, et le faire un peu connaître, sinon en dehors de sa condition de chanteur, du moins comme artiste proprement dit, et aussi comme homme.

J'ai dit comme artiste, parce que le sens de ce mot est plus général et plus étendu que celui de chanteur. Nous allons voir que Gavaudan méritait ce nom par le soin qu'il apportait dans la composition de ses rôles, et par la façon dont il s'occupait de tous les détails de la scène. Son souci à cet égard était remarquable, et on en aura la preuve par cette lettre qu'il écrivait au rédacteur du Courrier des Spectacles, en réponse à un article qui avait paru à son sujet dans un autre journal (1) :

Plusieurs journaUstes attaquent les acteurs et relèvent leurs fautes vraies ou supposées ; mais il en est peu qui accordent à ces mêmes acteurs les moyens de se défendre ou de se justifier dans les journaux. Comme vous êtes le Courrier des Spectacles, j'espère que vous m'accorderez par faveur, si ce n*est par justice, la place nécessaire pour répondre à un article du Journal du Soir, Ce journal, fidèle à son titre, ne nous critiquoit autrefois que le soir ; mais depuis qu'il est réuni«à robservateur, qui nous critiquoit le matin, je prévois que nous aurons peu de bons moments dans la journée. Quoi qu'il en soit, cet Observateur du Soir, en rendant compte de r Amant jaloux, m'y fait plusieurs reproches graves, relativement au rôle d'Alonze que j'ai joué. Je suis loin de prétendre à la per- ^ f ection, mais j'ai bien assez de mes défauts sans me charger

complaisamment de tous ceux qu'on veut bien me prêter. Comme une discussion sur l'art du comédien peut toujours avoir quelque utilité, permettez-moi de relever quelques erreurs du critique; c'est une juste compensation des autres

(1) Celte lettre fût insérée dans le numéro du Courrier des Spec» tacles du 22 vendémiaire an xi.

que j'ai pu commettre, et que le critique n'a point aperçues.

Il m'accuse de manquer de noblesse et de grâce dans les manières ; si le reproche est vrai, c'est un malheur, ce n'est pas une faute. Il est fâcheux que la nature ne m'ait pas donné des formes assez aimables pour plaire au Journal du Soir; mais il y a peu de générosité, dans ce cas, à me reprocher un défaut dont il m'est impossible de me corriger.

Il trouve mon habit magnifique, mais il est choqué de ma chevelure noire. Je vais motiver les deux points de mon costume, en le priant de motiver aussi sa critique. U Amant jaloux est une imitation fidèle des Contre- tems, comédie de Lagrange, qui elle-même est imitée de la Casa con due porte^ de Calderon de la Barca. Cet Espagnol écrivoit en 1640, et ses sujets sont pris du temps de Ferdinand et d'Isabelle, qui régnoient à la fin du xv« siècle. Or, à cette époque, la cour d'Espagne donnoit le ton à toute l'Europe, et la langue espagnole étoit alors ce qu'est devenue la langue française. Il est donc tout simple qu'un seigneur de cette cour ait eu un habit riche et élégant ; il est également naturel qu'il ait eu des cheveux noirs, puisque les blonds sont fort rares en Espagne; et comme je n'ai vu nulle part que la poudre et la pommade fussent d'étiquette il y a trois cents ans, je prie le Journal du Soir de me donner le bulletin des modes espagnoles d'alors, lui promettant bien de m'y conformer avec reconnaissance.

Mais, ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que le critique me trouve foible, et très-foible, dans la jalousie d'Alonze, moi, que d'autres critiques ont trouvé trop fort dans d'autres jaloux. Il m'accuse surtout de ne pas mettre assez d'importance au bruit qui se fait dans le cabinet. Je lui observe d'abord que Pon ne fait aucun bruit dans le cabinet^ ce qui prouve que le critique n'a pas bien conçu la pièce; mais Alonze feint d'entendre du bruit, pour forcer Léonor à s'expliquer sur la personne qui s'est cachée dans le cabinet quand Alonze est entré. C'est donc une feinte de l'amant, et une feinte ne se fait pas avec fureur, ni avec emportement. La modération d'Alonze, que le critique me reproche, est commandée par Fauteur même; car, lorsque Léonor lui dit : Encore de la jalousie? 11 répond : Moi, jaloux! et il s'excuse du mieux

qu'il peut. Or, si Tauteur a voulu qu'il mît ce ménagement, il n'a pu vouloir en môme temps qu'un seigneur espagnol enfonçât les portes, brisât les meubles et battît sa maîtresse. Si Alonze devoit marquer de Temportemen^ c'est sans doute quand il entre, et qu'il voit cacher furtivement quelqu'un dans un cabinet; bien loin de là, les expressions du rôle sont très-modérées dans toute la scène, et il n'éclate que quand, '

voulant entrer dans le cabinet, il voit qu'on en ferme la portC; et qu'il s'écrie : a Je suis trompé par la plus perfide I

des femmes. » L'auteur ne m'ayant fait perdre toute, retenue '

qu'à ce moment, je n'ai pas cru devoir anticiper sur son intention, et le critique, qui paroît avoir beaucoup d'estime pour d'Hèle, doit me pardonner de ne m'ôtre fâché que quand cet auteur se fâche.

Voilà, citoyen, ce que j'ai cru devoir répondre à une criiique que l'on n'a point motivée. Je suis plus disposé qu'on ne pense à écouter les conseils des gens de lettres ; mais en m'indiquant avec tant de soin ce que j'ai fait de mal, on de^vroit bien aussi m'indiquer les moyens de faire mieux. C'est ce que le critique a oublié, malheureusement pour *moi,. car !

s'il m'eût donné de bonnes raisons, j'aurois mieux aimé suivre ses conseils que combattre ses critiques.. ]

Salut et estime,

Gavaudak. ^ 1

Gavaudan poussait jusqu'au scrupule le respect du j

public, respect dont, il faut bien l'avouer, les corné- i

diens et surtout les chanteurs de nos jours ont perdu quelque peu la pratique. On va voir, par une seconde i

lettre, que chez lui ce sentiment était presque poussé jusqu'à l'exagération. Mais c'est bien ici que l'on peut .

dire que le plus est préférable au moins, et que le sans- ^

gêne des acteurs de nos jours aurait quelques leçons à prendre du savoir-vivre des acteurs d'autrefois.

Comme la précédente, la lettre que voici était adressée au Courrier des Spectacles, qui la publia dans son nu^ méro du 23 nivôse an ix :

Paris, ce 21 nivôse.

Veuillez, je vous prie, citoyen, me rendre le service d'insérer, dans votre plus prochain numéro, que c'est par erreur que le citoyen Darcourt, régisseur de notre théâtre, est venu annoncer au public qu'un enrouement subit m'avoit empêché de jouer 7e Locataire dans la représentation du 20 nivôse.

La pure vérité est que la scène du déguisement du Locataire avoit une trop grande ressemblance avec Chimère et Béalité^ que l'o^ donnoit le même jour, et, dans la crainte de nuire au succès de cet ouvrage, on a changé la première pièce.

J'avoue que j*ai été outré que l'on se fût servi de mon nom; si j'eusse été témoin de l'annonce, j'aurois désabusé le public : c'est donc sans mon aveu que l'on m'a mis en avant, c'est ausâi sans mon aveu que l'on a changé le spectacle.

Il m'importe beaucoup d'en instruire le public, dont je suis jaloux de conserver l'estime.

Salut et considération,

Gavaudan.

A l'époque où Gavaudan commença sa carrière, il était bien difficile à un homme, quelle que fût sa profession, de ne pas avoir et de ne pas exprimer des opinions politiques. Gavaudan eut des opinions ; c'est même à cela qu'il dut, comme nous le verrons, son éloignement de l'Opéra-Comique en 1815, et les difficultés de sa rentrée à ce théâtre quelques années après. J'en veux dire deux mots ; mais auparavant je vais reproduire une anecdote assez plaisante qu'un de ses contemporains, Charles Maurice, qui pendant soixante-dix ans

184 FIGURES d'OPÉRA-GOMIQUE.

s'est occupé de théâtre^ a racontée en ces termes dans son livre intitulé : Epaves :

Une fois, pendant la Terreur, Berton, Pradher et Gavau* dan, victimes d'une recrudescence de précautions politiques, furent arrêtés dans la rue en plein jour et conduits au poste voisin, d'où Ton refusait de les laisser sortir faute de leurs , cartes de sûreté, qu*il fallait toujours porter sur soi. — En vain Berton disait-il qu'on donnait, le soir même, une pièce nouveUo de lui à TOpéra-Gomique ; en vain Pradher invoquait-il son titre de musicien déjà répandu et Gavaudan son nom, que personne n'ignorait. Le commandant de la garde nationale était inflexible. — Déjà on parlait de les conduire chez le maire de l'arrondissement, lorsque Pradher, trouvant le moyen d'établir l'identité des prévenus, commença un canon sur ces paroles :

Citoyens, rendez-nous notre professeur, C'est un bon citoyen*

Et Berton riposta, Gavaudan ensuite, par des improvisatidïis analogues qui mirent tout le poste en belle humeur, lequel déclara, à Tunan imité, que les artistes étaient parfaitement reconnus, et procéda à la mise en liberté immédiate de ces trois innocents suspects.

J'ai dit que je voulais faire connaître Gavaudun nonseulement comme artiste, mais encore comme homme* C'est que c'était un homme aussi. Il vivait dans un temps où chacun payait de sa personne à l'occasion, où tout homme portait une épée, et où les passions politiques faisaient plus souvent que de raison sortir cette épée du fourreau. J'ai déjà eu l'occasion, en parlant d'Elleviou, de montrer qu'il était brave; j'en vais donner une preuve.

C'était aux premiers temps de la Restauration. Quelque sévères que soient, dans leur justice, les idées que l'on peut avoir aujouru'hui sur l'empereur et sur l'empire, c'était une preuve de courage, de la part de ceux qui avaient été l'objet des attentions de Napoléon P% de conserver le souvenir de ces attentions et d'affirmer leurs sympathies pour le souverain tombé. Or, Gavaudan et sa femme avaient été choyés par l'empereur, et, celui-ci détrôné, ils ne l'oublièrent ni l'un ni l'autre. Tous ceux des artistes qui étaient dans leur cas furent sujets, une fois Louis XVIII installé sur le trône, à toutes sortes de tracasseries. On se souvient encore des ennuis que, sous ce rapport, Mlle Mars eut à subir à la Comédie-Française.

Gavaudan et sa femme étaient en butte aux mêmes attaques à l'Opéra- Comique. Celle-ci était si utile au répertoire qu'on ne pouvait se passer d'elle ; quant à lui, on le tenait à l'écart autant que possible, et on faisait en sorte de ne pas le faire jouer; mais il trouvait le moyen de protester partout où il se trouvait. Ainsi, à une première représentation au théâtre de la Gaîté, il assistait h une cabale d'ultras contre un artiste de ce théâtre. Deux messieurs se trouvaient dans la loge qu'occupait Gavaudan, et ils criaient à tue-tête. ^

— Parbleu, Messieurs, dit-il, je ne voulais pas entrer dans cette loge, je me doutais que j'y trouverais mauvaise société : ça sent le garde du corps ici !

11 ne se trompait pas.

Son apostrophe lui valut un coup d'épée dans le bras, et son adversaire eut la figure labourée par la pointe de l'épée de Gavaudan.

Je dois à la vérité de déclarer que sa femme, dans un

autre genre et avec d'autres moyens, était aussi courageuse que lui. J'extrais encore, d'un livre que j'ai déjà cité, les lignes suivantes qui le démontreront :

Après les Gent-Jours, les royalistes aimaient à faire jouer Richard Cœur-de^LioD. Et quand Blondel chantait :

Richard I ô mon roi!

L'univers t'abandonne, etc.

c^étaient des trépignements, des cris, et souvent des querelles dans la salle. Après cet air, on forçait souvent Huet, Tacteur qui avait repris le rôle d*ElIeviou, à chanter la cantate du moment qui commençait ainsi :

Quand Lahire, le beau Dunois, etc. ,

et finissait par

Vive le roi ! vive la France !

Huet, royaliste enragé, ne se faisait pas prier, lui qui avait été chercher le roi à Gand, et qui était rentré ensuite dans Paris, monté sur un cheval blanc et portant une bannière où il y avait ces mots : Le Bien-aimé nous est rendu, Vive le roi!

A la troisième représentation de Richard Cœur^de-Lion^ Huet reçut au théâtre une boite de maroquin rouge, ornée de fleurs de lis d'or, et qui renfermait un service de dix-huit couverts en argent.

Ému, enchanté» il s^attendrissait et répétait avec émotion :

— Quelle touchante allusion... Louis XVIII, et il m'envoie dix-huit couverts !

— Ah oui! Que n'est-ce Louis XXXVI, s'écria Mme Gavaudan, qui était bonapartiste.

Plus tard, Huet fut toujours l'objet des faveurs royales, et comme il étalait les cadeaux qu'il recevait au foyer dos artistes, l'incorrigible Mme Gavaudan lui répétait toujours :

Voilà pourquoi j'aime le roi!

C'était le premier vers d'un air qu'on chantait dans une pièce intitulée ; Charles de France, qui avait été faite à propos» du mariage du duc de Berry. •

Comme on connaissait Tesprit d'opposition de Mme Ga« vaudau; elle eut à subir un soir, dans l'opéra de Joconde, un rude assaut. — > Il y avait beaucoup d'officiers de la garde royale dans la salle, et chaque fois que le roi paraissait dans la pièce avec Joconde, on criait : Vive le roi! et on forçait les artistes à en faire autant. Au second acte, après avoir chanté ses couplets, Mme Gavaudan allait sortir, quand \& public lui demanda de crier :Vive le roi!

Elle n'en fit rien et continua son rôle sans broncher. Le tumulte allait crescendo ; il arriva à un tel point que les autres artistes en scène perdaient la tête. Gontier, qui a brillé depuis lors au Gymnase, Gontier, neveu de Mme Gavaudan^ jouait Lucas et lui disait :

— Criez, ma tante, criez I

— Laisse-moi tranquille, et mêle-toi de tes affaires. Enfin elle fait signe qu'elle veut parler. Le bruit s'apaise.

S'avançant alors devant le roi et Joconde, elle dit :

— Tout ce que je puis vous promettre, c'est de danser avec tous les deux ! ^

Après avoir dit ces derniers mots de son rôle, elle sortit vivement.

On ne put rien obtenir d'elle, et le public fut forcé de céder devant ce parti pris et la courageuse obstination d'une femme qui ne voulait pas mentir à ses convictions (1).

Avant de poursuivre ce que j'ai à dire de Gavaudan, pour ce qui concerne la seconde partie de sa carrière, je vais parler de sa charmante femme, dont l'existence artistique fut si étroitement mêlée à la sienne, et qui est restée un type véritable dans le personnel légendaire de rOpéra-Comique.

(1) Victor Couailhac, la Vie de théâtre.

188 FIGURES d'OPÉRA-GOMIQUE.

Mais je ne puis terminer ce chapitre sans transcrire ces quelques détails, que je trouve dans mes notes, et qui compléteront son portrait :

€ Gavaudan était de taille moyenne, un peu trop petit peut-être pour le théâtre, où il regagnait pourtant, par sa puissance intellectuelle, ce qui lui manquait sous le rapport de l'ampleur physique. Il avait le regard profond, l'œil noir et ardent, les cheveux noirs aussi et abondants, le nez fort et droit, la bouche un peu large, bien faite, la physionomie expressive, intelligente et mobile, les mains et les pieds petits, comme faits au moule, les attaches fines et d'une extrême délicatesse. Nature chaude, vigoureuse, impressionnable, il était très-sensible, et, se transfigurant à la scène, il savait communiquer au public son émotion, si naturelle d'ailleurs que souvent il lui arrivait de pleurer réellement en jouant un rôle dramatique et d'un accent passionné (1).

(1) La fille de Gavaudan, Mme veuve Cordelier-Delanoue, qui fui aussi une excellente artiste et qui obtînt naguère, sous le nom d» Mme Raimbaux, de grands succès au Théâtre-Italien, possède ua très-beau portrait de son père, peint par Hiesener en grandeur naturelle, dans le rôle de Montano, de Montano et Stéphanie. Il existe aussi un buste du grand artiste, buste dont j'ignore aujourd'hui la destinée, mais dont j'ai retrouvé la trace dans les lignes suivantes : — « Gavaudan se maintient dans les bonnes grâces du public; outre plusieurs autres avantages, il possède celui d'une figure expressive et théâtrale ; M. Michalon, sculpteur d'un nouveau genre, paraît en avoir senti le prix, puisqu'il a essayé de la rendre; mais j'avoue que, malgré l'infaillibilité du moyen qu'il emploie pour saisir et fixer la ressemblance, je n'ai pu trouver celle de Gavaudan au buste exposé sous le n» 1007 au Muséum. C'est peut-être ma faute. » — Opinion du Parterre, 1811, p. 236.)

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