BOIELDIEU
17 juillet 1824.
Gavaudan reprit donc son rôle de Stephanow. Bc" niot(;si:£ reparut le 20 juillet 1824, et le succès fut aussi grand pour la partition que pour son principal interprète.
La position de Gavaudan à rOpéra-Gomique était redevenue régulière. Après a *^oir donné pendant quelque temps « des représentations, » il avait définitivement (Contracté un engagement, et il resta au théâtre jusqu'en 1828. Il reprit plusieurs de ses anciens rôles, ^t en créa quelques-uns de nouveaux. On le vit successivement dans le Délire^ Euphrosine et Coradin, le Trésor supposé, Montano et Stéphanie, Zoraïme et Ztdnar^ le Déserteur, Léocadie (où il doubla Huet pendant le temps de son congé), le Calife, Camille, le Roi René, Françoise de Foix, Joseph^ Beniowskiy le Séjour militaire, les Deux Jaloux, le Duel (de Rifaut), etc., elc. Parmi ses créations â cette époque, je citerai un petit opéra de Gasse, Une Nuit de Gustave Wasa, et l'un des derniers opéras de Berton, les Créoles. Cet ouvrage important, — il était en trois actes, — dont le poème était détestable, fut représenté le 14 octobre 1826 avec un succès négatif. C'est au jeu seul de Gavaudan qu'il dut de pouvoir se sou-
220 FIGURES D'OPÉRA-GOMIQLE.
tenir au théâtre pendant quelques soirées, ainsi que nous le voyons par ces lignes du Mentor (19 octobre) 2 — « Le rôle de Pyracmond, dans les CréoleSy a été dégagé à la seconde représentation de plusieurs phrases qui avaient excité Thilarité du parterre, et maintenant le jeu énergique de Gavaudan excite de nombreux applaudissements, et suffirait seul pour assurer à la pièce quelques représentations (1). »
Je crois que ce rôle fut sa dernière création, et Gavaudan, qui avait tant aidé jadis, grâce à son magnifique talent, à l'immense succès du Délire et de Montana et Stéphanie, rendit ainsi, sur le déclin de sa carrière, un dernier service à son vieil ami Berton, qui avait pour lui une affection vive et sincère. Il semble qu'il ait été atteint d'une vieillesse précoce, car en 1828 il dut se retirer définitivement du théâtre, l'état de sa santé l'obligeant à prendre un repos absolu. Il n'était pourtant encore âgé que de cinquante-six ans.
Ses dernières années furent d'ailleurs cruelles, et le peu de renseignements que nous avons sur elles nous l'indique suffisamment. La Gazette musicale disait en effet, à la date du 24 juin 1838 : - « Gavaudan, qui a fait longtemps les délices de l'Opéra-Gomique, est gra-
(1) Pour ne rien omettre, je dois constater que Gavaudan joua un rôle dans une petite pièce de circonstance du genre de celle qu'il avait jouée pour la représentation de retraite de sa femme, et qui, comme, celle-ci, n'eut qu'une seule représentation. Il s'agit des Débutants malgré eux, intermède donné le 8 février 1825, dans une représentation au bénéfice de Mme Belmont. Je ferai remarquer en même temps que l'opéra de Berton dont je viens de parler, les Créoles, a été complètement oublié par Fétis, dans sa biographie de ce grand artiste.
vement malade; outre la perte d'un œil, on craint qu'il n'ait à subir l'amputation d'une jambe. » D'autre part, M. de Manne, l'un de ses biographes, affirme que « vers la fin de ses jours, il devint aveugle. » Enfin, un événement terrible vint affliger sa vieillesse : son fils, Constant-Edouard Gavaudan, qui avait embrassé la carrière militaire et servait en Afrique comme lieutenant dans un régiment d'infanterie, fut assassiné près de Blidah, pendant qu'il dessinait un marabout (1).
Gavaudan survécut deux ans seulement à ce terrible malheur. Il mourut au mois de mai 1840, ainsi que nous l'apprend la Gazette musicale (du 17) : — < Gavaudan, l'acteur qui s'était rendu fameux dans l'ancien opéra-comique, vient de mourir à Paris. » 11 n'avait pas encore accompli sa soixante-huitième année.
J'ai à parler maintenant de Mme Raimbaux-Gavaudan, artiste fort distinguée, qui se montra digne du nom qu'elle portait, et dont la carrière, pour avoir été courte, n'en fut pas moins brillante. Mme Raimbaux- Gavaudan, qui se fit remarquer comme cantatrice italienne et soutint dignement l'honneur de la famille.
(1) Je trouve ce renseignement dans une note qui suit Tarticle 'Gavaudan inséré dans le Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture,
22â FIGURES d'opéra-comique.
est le dernier membre de cette dynastie d'artistes qui se soit produit au théâtre. Elle avait de qui tenir, étant fille de Gavaudan et de sa femme, et l'on peut dire qu'elle chassait de race, car son talent était très-fin et très-distingué. Elle ne s'était point bornée, d'ailleurs, à profiter des bons exemples qu'elle avait sous les yeux, et elle avait eu l'heureuse chance de. devenir l'élève du grand chanteur Garcia, cet admirable artiste qui, dans son genre, n'a jamais trouvé ni rival ni successeur.
On sait ce qu'était Garcia. A la fois compositeur, virtuose et chef d'orchestre, poète à l'occasion, il écrivit plus de quarante opéras espagnols, italiens ou français, dont il lui arrivait aussi parfois de tracer les poèmes ; chanteur inimitable, doué d'une voix magnifique, qu'il savait rendre plus belle encore par son grand style et ses accents passionnés, comédien plein de verve, d'entrain et de chaleur, d'une souplesse à toute épreuve, aussi habile à provoquer les grandes émotions du drame lyrique qu'à exciter le fou rire de l'opéra-bouffe, il se fit admirer dans les deux mondes et se fit applaudir successivement en Espagne, en France, en Italie, en Angleterre et jusqu'aux Étas-Unis et au Mexique, faisant deux parts de ses succès, dont les uns s'adressaient au chanteur, les autres au compositeur. C'est pour lui que Rossini écrivit à Naples l'un des rôles de son Elisabetta, et à Rome, l'année suivante, celui du comte Aima vi va du Barbier. Lui-même composa en France plusieurs de ses ouvrages, et se fit jouer ur tous ceux de nos théâtres où l'on s'occupait de musique. 11 donna ainsi à l'Opéra la Mort du Tasse et Flo-» restait; à l'Opéra-Comique, les Deux Contrats; au Théâtre-
Italien, «7 FazwleUo; enfin, au Gymnase-Dramatique, la Meunière.
Puis, quand il fut fatigué de jouer, de chanter et d'écrire, il se fit professeur, et ne fut pas moins heureux sous ce rapport que dans la première partie de sa carrière. Déjà il avait fait éclater l'étincelle du génie chez sa fille aînée, la Malibran, cette âme de feu, que servait une voix si insolemment belle, et il avait formé aussi sa seconde fille, qui devait plus tard devenir Mme Viardot, ainsi que son fils. Manuel Garcia, et la femme de celui-ci, Mme Eugénie Garcia. On pense bien que les élèves ne manquèrent pas à ce grand artiste, quand il se fut décidé à les appeler à lui. Parmi ceux-ci on compte la célèbre Mme Méric-Lalande, l'une des chanteuses françaises qui se sont fait un grand nom dans la carrière italienne ; puis l'infortuné Adolphe Nourrit, l'une des gloires de notre Opéra; et Just-Géraldy, et Mme Favelli, et Mme la comtesse Merlin, l'amie de la Malibran, et bien d'autres que je ne saurais citer.
Mme Raimbaux-Gavaudan fut l'une des disciples favorites de ce maître excellent, qui en prit un soin tout particulier et lui prodigua ses meilleurs conseils. Sa voix était un contralto très-pur, très-flexible, mais qui manquait peut-être un peu de force et de puissance. La jeune artiste se fit d'abord apprécier dans les salons et dans les concerts, où elle obtenait des succès très-flatteurs, et ce n'est qu'au bout de quelques années qu'elle se décida à aborder la scène.
Voici comment Fétis en parlait alors :
Dans un concert donné le 13 de ce mois par Mme Raimbaux, cette cantatrice a réalisé les espérances que les ama*
leurs et les artistes ont conçues de son talent. Cette jeune dame possède une voix pure, étendue et sonore, de la facilité de vocalisation et de Tâme. Si elle se décide à suivre la carrière dramatique au lieu de se borner à chanter dans les concerts, nous croyons 'que son talent sera bien accueilli du public, et qu*elle sera d'une grande utilité à l'administration qui se l'attachera (1).
Et peu de temps après ;
J'ai déjà dit ce que je pense du talent de Mme Raimbaux ; il ne reste qu'à confirmer aujourd'hui l'opinion que j'en ai conçue. Et d'abord je louerai le ciel et M. Garcia de nous donner une cantatrice de concert d'un talent de premier ordre ; car j'ai déjà dit, je crois, que Mme Raimbaux est élève de ce grand chanteur; elle s'est emparée d'une place vide en musique, et je la crois capable, plus que tout autre, de la bien remplir. Toutes les célébrités chantantes brillent au théâtre : c'est Mme Raimbaux qui la première s'abstient des succès de la scène (2).
C'est à la fin de 1834, quelques mois seulement avant la mort de son illustre maître, qu'elle débuta au Théâtre- Italien dans Vltaliana in Algeri, ayant pour partenaires Rubini, Graziani, et Santini, et ne faiblissant pas au milieu de ce redoutable entourage. Elle fut fort bien accueillie, bien que ritaliana in Algeri n'eût pas été jouée depuis le départ de cette étonnante cantatrice qui avait nom la Pisaroni, et que la succession de cette incomparable artiste fût certes lourde à porter. Peu après elle se montra dans le Barbier et dans la Ceneren-
(1) Revue musicale du 19 mars 1831.
(2) Idem, 9 avril 183U
tola avec le même succès, mais elle fut moins heureuse lorsque, succédant de nouveau à la Pisaroni, elle aborda le genre dramatique en jouant Arsace de Semiramide. La . nature aimable de son talent convenait moins à ce geni*e de rôles, et la faiblesse relative de sa voix s'y faisait .sentir davantage. Mais dans le genre bouffe ou tempéré, la digne héritière du nom de Gavaudan continua de réunir les suffrages du public, et l'un des ouvrages dans lesquels elle obtenait le plus de succès était cette amusante fantaisie qui depuis si longtemps a disparu du répertoire, la Prova d^un opéra séria, dont le compositeur Gnecco écrivit tout à la fois les paroles et la musique. Ce rôle était l'un des meilleurs de la jeune cantatrice, et Fétis, rendant compte un jour, dans sa Revue musicale^ de la première représentation d'un opéra mé- . diocre de Donizetti, VAjo nelV imbarrazwy ajoutait ces lignes à son article : — « A l'attrait d'une pièce nouvelle se joignait celui de la Prova d'un opéra séria, qui est toujours exécutée avec beaucoup d'ensemble et qui offre une réunion de talents délicieux dans Lablache, Rubini et Mme Raimbaux. » Pour briller aux côtés de deux virtuoses de cette valeur, il ne fallait pas être soimême une artiste ordinaire.
On peut croire, du reste, et nous l'avons déjà dit, que Fétis tenait en sincère estime le talent de Mme Raimbaux, car il s'assura son concours pour les fameux concerts historiques qu'il donna à Paris à cette époque, et dans le programe d'un de ces concerts que j'ai sous le? yeux je vois inscrit le duo bouffe de la Serva padrona^ de Pergolèse, chanté par elle et Lablache.
Toujours est-il qu'elle continuait d'être fêtée au
Théâtre-Italien, où, le 2S janvier 1836, une représentais
tion brillante était donnée à son bénéfice. Je crois pourtant que c'est peu de temps après que Mme Raimbaux quitta notre scène italienne, après y avoir fait un heureux séjour de six années. Que devint-elle? abandonna-t-elle complètement la carrière dramatique, ou s'enfuit-elle à l'étranger ? C'est ce que j'ignore. Tout ce que je sais, c'est que plus tard, Mme Raimbaux- Gavaudan, devenue veuve, épousa en secondes noces un écrivain dramatique, Gordelier-Delanoue, grand amateur de musique et de théâtre, qui fut l'un des collaborateurs assidus du pauvre Gérard de Nerval au journal fondé par celui-ci, le Monde dramatique, et qui se fit connaître par la publication d'un assez grand nombre de vers, dont quelquefois la musique faisait les frais (1). Aujourd'hui, Mme Gordelier-Delanoue, veuve une seconde fois, habite Paris, et conserve toujours dans son cœur le souvenir des deux artistes si distingués auxquels elle doit le jour et dont elle a su, pendant quelques années, continuer les bonnes tra* ditions.
J'aurai à retracer, pour terminer cette étude, les dernières années de la vie de Mme Gavaudan. J'ai reçu
(1) Jo citerai particulièrement un opuscule ainsi intitulé : la Poésie
W la Musique, ou Racine et Mozart, épître à M. Victor S , dilet^
tante (Paris, Peytiaux, 1824, jn-8«)»
à ce sujet, de la part d'une personne qui a bien connu Texcellente artiste à cette époque, des détails intéressants que je n'aurai que la peine de transcrire. On m'excusera donc si je laisse absolument la parole à mon correspondant.
« Les dernières années de Mme Gavaudan s'écou*
lèrent calmes et heureuses, et, ainsi qu'Auber plus tard, l'aimable femme portait ses soixante- dix printemps avec une éternelle jeunesse. Elle s'était retirée à Passy, qui n'était pas alors Paris, car on était loin de songer encore à l'annexion des communes de la banlieue> Toujours levée dès l'aurore, elle descendait de chez elle en habits du matin, venait effleurer de son pied d'oiseau les magnifiques pelouses du Ranelagh, si célèbres en ce temps, et mêlait ses accents à ceux des fauvettes, des merles et des rossignols perchés sur les grands arbres. Sa voix, restée jeune comme ellemême, émerveillait ses amis, qu'elle venait réveiller chaque matin par ses aubades.
« Le Ranelagh et ses environs étaient à cette époque le rendez-vous, le lieu de villégiature de bien des célébrités parisiennes, qui venaient y chercher le repos et le grand air de la campagne. On ne voyageait pas alors aussi facilement qu'on le fait aujourd'hui grâce aux chemins de fer, et à quelques kilomètres de Paris on pouvait se croire loin de la grande fournaise. D'ailleurs, le bois de Boulogne n'avait point encore fait sa merveilleuse toilette moderne; on s'y pouvait égarer en des sentiers souvent impénétrables, et dans certains endroits le roi Soleil lui-même ne pouvait se montrer qu'avec beaucoup de discrétion.— C'était le bon temps, disent les anciens de l'endroit.
« Le fait est que le vieux Ranelagh a laissé de profonds souvenirs, et que sa destruction a fait saigner bien des cœurs, en portant le deuil parmi toute une pépinière de jeunes artistes qui venaient s'essayer sur cette scène minuscule, en paralysant les pieds de maintes célébrités chorégraphiques du demi-monde, qui s'étaient créé là une véritable cour. Les réceptions du père Herny, le vieux propriétaire du Ranelagh, attiraient tout le grand monde léger de Paris à Passy; les plus beaux équipages amenaient dans ce joli coin de verdure toute la jeunesse dorée parisienne, et ce sont les reines de l'endroit qui, les premières, arborèrent les toilettes tapageuses et importèrent les entrechats risqués de la Chaumière et du Prado. C'est là que régnèrent, simultanément ou successivement, celles qu'on appelait la reine Pomaré, Rose Pompon, Mogador (devenue depuis comtesse), et cent autres, qu'il est inutile de rappeler à la malédiction des pères de familles ou à la reconnaissance de leurs fils. Les salons du Ranelagh, qui s'étaient ouverts sur les paisibles menuets de la reine Marie-Antoinette, se fermèrent sur les quadrilles les moins orthodoxes, quadrilles fort échevelés, en dépit de la sévère discipline imposée par le père Herny en personne à son établissement. C'est que cet excellent homme, vrai type d'un temps qui n'est plus, était à la fois directeur de ces bals mondains, conseiller municipal de sa commune, et l'âme du bureau de bienfaisance de Passy, auquel il dévoua toute sa vie.
« Il faut ajouter que le père Herny était encore le directeur du théâtre qui s'improvisait chaque semaine au Ranelagh ; il en dirigeait lui-même la machinerie, les modestes décors, et jusqu'à l'éclairage, car le gaz
n'en était encore qu'à sa naissance, et il fallait une main expérimentée pour en activer ou en modérer l'ardeur. C'est donc le maître du lieu qui, selon les circonstances, faisait le jour ou la nuit sur son petit théâtre; et je crois me rappeler qu'un soir, aux grands éclats de rire de ses amis — car ces représentations avaient lieu en quelque sorte en famille — il alla jusqu'à faire involontairement la nuit complète, en éteignant d'une façon absolue. — Ce fut le succès de la soirée !
« Et* il ne faut pas trop rire de cette scène champêtre, de ce théâtre d'été de nos pères, illustré souvent par la présence de tant de grands artistes, et sur lequel s'en essayèrent tant d'autres appelés à devenir célèbres. Pendant bien des années, Frédérik Lemaître, qui vou lait se voir une fois dans la haute comédie, exprima le désir d'y venir jouer V Avare; je ne sais pourquoi ce désir ne fut jamais réalisé. Bouffé y jouait presque tous les ans. Avant lui des comédiens devenus fameux y débutèrent, alors que la troupe du vieux Séveste, qui s'appelait à cette époque la troupe des jeunes élèves, y venait donner des représentations tous les lundis.
« Que de fois Ponchard et Levasseur — Georges et Bertram — y chantèrent pour de bonnes œuvres ! Samson, Provost, Delaunay, Monrose, y jouèrent fréquemment; Bressant plus tard, puis Talbot; etThiron, et Kime, et Lafontaine, qui y débuta presque dans Salvoisyi ou r Amoureux de la Reine, Brindeau y vint aussi fort souvent. Je citerais presque toute la Comédie-Française^ y compris Charles Ponchard, qui passa par notre première scène comique avant de se fixer au théâtre Favart. J'ajoute encore Bignon, qui, avant son entrée
230 FIGLRES d'opéra- COMIQUE.
au Théâtre-Français, vint au Ranelagh jouer le Fils de la FoUcy — un drame qu'on devrait bien reprendre aujourd'hui, et qui en vaut bien d'autres.
« Parmi les dames, il faut mentionner les deux Brohan, Augustine et Madeleine, Mlle Denain, alors dans tout l'éclat d'une beauté rayonnnante, Mlle Dupont, Mme Thénard, Mlles Nathalie, Edile Riquier, Bonval, Pauline Oranger, Dinah Félix, et aussi la pauvre Delphine Fix, morte si jeune. Mme Desmousseaux, l'excellente duègue, vint aussi jouer un jour une pièce de M. Nouguier, qui avait fait pour Delaunay et pour le Ranelagh V École des jeunes maris. Mlle Marie Royer se montra pour la première fois au public dans Valérie et Faute de s'entendre, avec le jeune Worms, parti pour la Russie il y a quelques années.
« Si de la Comédie-Française nous passons aux artistes de genre, à ceux qui se sont fait une réputation au Gymnase et au Vaudeville, aux Variétés et au Palais- Royal, ou sur les scènes de drame, nous rencontrons Laferrière et Ferville, Alcide Tousez, Sainville et Grassot, puis Dupuis (celui du Gymnase), Félix, Delannoy, Parade, Saint-Germain, Lafont, Larochelle, Volnys, Emile Taigny, Numa, Hyacinthe, Brasseur, Leménil, Arnal, Fechter, Julien Deschamps, Grenier et jusqu'à Debureau; parmi les dames, nous trouvons Déjazet, Jenny Vertpré, Mme Lambquin, qui débutait dans Kettly ou le Retour en Suisse, un vaudeville qui a fait la joie de nos pères ; Eugénie Sauvage, l'excellente Mélanie, qui s'est retirée du théâtre il y a quelques années; Mlle Fargueil, Mlle Scriwaneck, Alphonsine, Blanche Pierson, alors âgée de quinze ans. Aimée Desclée, qui jouait aivec Bouffé la Fille de l'Avare, et tant,
tant, tant, tant d'autres. C'est cependant ici qu'il faut citer la bonne^ Mme Gavaudan, qui, depuis longtemps éloignée de la scène, ne dédaignait pas de se montrer au Ranelagh en « amateur » et d'y venir jouer le vaudeville en coppagnie de tous les comédiens que je viens de nommer. Je vous laisse à penser si elle était fêtée !
« Parmi les artistes lyriques, j'ai à mentionner Sainte- Foy, Meillet, Troy, Dumestre, mais... mais j'avoue qu'ici la mémoire m'échappe un peu, d'autant qu'on jouait rarement Topéra-comique sur les modestes planches du Ranelagh. Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'opéra n'y était jamais abordé.
tf Mais le Passy d'avant l'annexion ne brillait pas seulement par son vieux Ranelagh^ qui s'est éteint avec les vieux télégraphes, et que la pioche des démolisseurs, — style consacré — a fait disparaître il y a tantôt quinze ans ; il brillait encore, et surtout, par un salon à jamais célèbre dans le monde musical, un salon véritablement artistique, et fameux à l'égal de celui de Rossini. Je veux parler du salon du docteur Orfila, qui fut pendant près d'un demi-siècle le rendez-vous de presque toutes les illustrations artistiques. Nous retrouvons là encore Mme Gavaudan, l'une des intimes amies du célèbre médecin, nous la retrouvons en compagnie de sa fille, Mme Raimbaux, alors dans tout l'éclat de la jeunesse et du talent, toutes deux assidues auprès de leur hôte vénérable, et se créant ou entretenant de solides amitiés dans ce salon fameux, qui, lui aussi, s'est éteint — comme toutes choses ici^ bas.
« A l'époque de la mort de Mme Orfila, l'une des plus spirituelles et des plus excellentes femmes de son
temps, M. Guvillier-FIeury, qui n'était pas encore académicien, a esquissé, dans le Journal des DébatSy l'histoire de ce salon, qui mériterait bien les honneurs d'un volume illustré. Peut-^tre, un jour, un vieil ami de la maison aura-t-il l'idée d'entreprendre cette intéressante et agréable tâche, qui ne serait guère moins que tout un côté intime et très-important de l'histoire musicale de Paris pendant un demi-siècle, et quel demi-siècle!... Celui qui a vu fleurir tout à la fois la grande école italienne et la grande école française — si brillante, celle-ci, en dépit des sceptiques ! — Car il faut constater que, si admirable que fût alors cette magnifique école italienne, l'école française lui disputait le pas, non-seulement au Grand-Opéra, mais encore à l'Opéra- Comique, où Mme Gavaudan et ses illustres camarades, avaient trouvé de dignes successeurs »
On voit, comme je le disais plus haut, que les dernières années de Mme Gavaudan s'écoulèrent tranquilles et douces, au milieu du calme d'une retraite heureuse et choisie. Entourée d'amitiés et d'aflections, continuant en amateur l'exercice d'un art qui avait fait la gloire et la joie de ses jeunes années, s'en allant jouer de temps en temps la comédie sur ce petit théâtre du Ranelagh, où d'ailleurs elle se montrait presque toujours en spectatrice, se faisant entendre parfois chez son vieil ami Orfila, dans le salon duquel son esprit très-vif et ses amusantes saillies faisaient merveille, elle vit s'écouler ainsi une vieillesse qui, du reste^ ne lui était pas à charge. En effet, j'ai dit qu'elle portait allègrement son grand âge. Elle était fort loin de le paraître; son visage, légèrement marqué par la pe-
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UiNE DYNASTIE DE CHANTEURS. 233
tite vérole, qu'elle avait eue à quatorze ans et demi, avait pour ainsi dire conservé toute la fraîcheur de la jeunesse, aucune de ses facultés n'était atteinte, sa santé était excellente, son humeur égale et charmante, et, chose si rare ! à la fin de sa vie elle pouvait montrer encore une double rangée de dents magnifiques et dont pas une n'était absente (4).
C'est à la fin de juin 1880 que cette femme excellente, qui avait été une artiste si remarquable, s'éteignit doucement dans les bras de sa fille. Il semblait que cette année 4880 dût être fatale pour les anciennes célébrités de notre cher Opéra-Comique, car elle vit disparaître trois des artistes qui s'étaient fait un grand nom sur cette scène nationale. Peu de semaines après Mme Gavaudan, le 23 juillet, mourait Mme Boulanger, moins âgée qu'elle de sept ou huit ans, et le 11 septembre
(1) La sensibilité de son oreille s'était seulement un peu émoussée, ainsi qu'on peut le voir par. cette lettre qu'elle adressait, en 1845, à Charles Maurice, et que celui-ci a publiée dans son Histoire anecdotique du Théâtre (t. II, p. 277) :
« Mon bon Maurice,
« Je crois que j'ai une bonne idée en vous priant d'être mon interprète auprès de M. Léon Pillet (alors directeur de l'Opéra), que je ne connais pas, qui est, dit-on, fort gracieux. Je n'ai pu en juger encore, par la raison ci-dessus désignée. Il s'agirait donc de lui demander, au nom de la grand* mère du Diable à Quatre, une loge ! Mais les vieilles femmes sont difQcuItueuses. Elles no peuvent monter ! elles craignent la grande chaleur! elles veulent être près, parce que!... eh bien, parce que Toreille est un peu dure, enfin par mille raisons ravissantes...
« V^* Gavaudan.
« 12 décembre 1845. »
suivant, Mme Saint-Aubin, son aînée au contraire, Mme Saint-Aubin, mère de deux autres chanteuses distinguées, Alexandrine Saint-Aubin et Mme Duret- Saint-Aubin, disparaissait à son tour.
J'arrive au terme de mon récit, en constatant qu'il a pris sous ma plume des développements que je n'entrevoyais pas tout d'abord, et que je ne comptais pas lui donner. Cette constatation n'est pas un regret. Lors qu'une fois on s'est attaqué à un sujet et que ce sujet présente un véritable attrait, on se trouve facilement entraîné, et sans le vouloir on se laisse aller au charme d'évoquer ces vieux souvenirs, et de faire revivre en quelque sorte un temps qu'on regretterait presque (jusqu'à un certain point, cependant) de n'avoir pas connu soi-même. Je m'excuse auprès de mes lecteurs d'une prolixité aussi inattendue, et ne souhaite qu'une chose : c'est qu'ils aient trouvé dans la lecture de ce petit chapitre de l'histoire de notre Opéra-Comique, un peu du plaisir que j'ai éprouvé à le retracer.