LE MARI
Je la vois bien assez chez moi.
202 HGURES D*OPÉRA-GOMIQUE.
excellentes qui, en même temps qu'elle, faisaient partie de la troupe de TOpéra-Comique. Il en était pourtant de fort remarquables, et pour s'en convaincre on n'a qu'à évoquer le souvenir de Mme Crétu, de Mme Saint- Âubin, de Mme Duret Saint-Aubin, fille de celle-ci, de Mlle Rolandeau, de Mme Belmont, de Mme Scio, de Mlle Pingenet, de Mlle Regnault, de Mme Boulanger et de tant d'autres. Chacune d'elles avait ses qualités spéciales, particulières, soit au point de vue de l'art du chant, soit au point de vue des exigences scéniques ; mais aucune ne paraît avoir possédé la variété, la souplesse, l'universalité, pourrait-on dire, et surtout l'originalité du talent de Mme Gavaudan.
Toutefois, la situation brillante que Gavaudan et sa femme avaient su, par Içurs efforts et leur intelligence, acquérir à l'Opéra-Comique, fut à. moitié brisée par des causes politiques, lorsque l'Empire eût disparu et que les Bourbons furent venus reprendre sa place. Nous avons vu que pour des raisons de reconnaissance et d'égards personnels, tous deux tenaient pour l'Empire, On assure, d'autre part, que Gavaudan faisait montre d'opinions fort avancées, peu en harmonie avec celles qui prévalaient dans les conseils du gouvernement, et cela lui attirait la haine de certains individus, l'anîmosité de ses camarades, et les rigueurs du public.
Comme sa femme tenait tout le répertoire et qu'il était absolument impossible alors de se passer d'elle, on trouva bon de fermer les yeux en ce qui la concernait; il n'en était pas de même pour lui, dont les services étaient devenus moins fréquents et moins importants à cette époque, et la société des artistes de l'Opéra- Comique, soit par un mouvement spontané qui ne serait pas à son honneur, soit qu'en ces circonstances elle eût la main forcée par l'administration supérieure, expulsa brutalement Gavaudan de son sein. Sa pension fut liquidée, et il dut prendre prématurément sa retraite. Cette retraite, à la vérité, ne fut pas définitive, et nous le verrons plus tard, puisque Gavaudan reparut à rOpéra-Comique dans l'année même où sa femme se retirait à son tour ; mais le procédé employé envers lui n'en était pas moins singulièrement brutal, et méritait d'être rappelé (1).
Mais Gavaudan n'était ni d'un âge, ni d'un caractère à rester inactif. A peine avait-il quitté l'Opéra-Comique qu'il s'en allait à Bruxelles, où le roi des Pays-Bas l'appelait pour lui confier la direction du Grand-Théâtre de cette ville, lui faisant un traitement de vingt mille francs par an, avec faculté de jouer seulement quand il lui plairait. Malheureusement, le climat de la Belgique
(1) On lit dans V Annuaire dramatique de' 1817, à la date du 18 mars 1816 : — « M. Gavaudan s*est retiré et a donné pour sa représentation de retrait^ Jpbigénie en Tauridet tragédie de Guymond (jouée par les acteurs du Théâtre- Français, et dans laquelle il a rempli le rôle d6 Pylade), suivie de la première représentation des Peuji MariSt comédie en un acte. » — Les Deux Maris étaient non point pne comédie, mais un opéra-comique en ui;l acte, Tavant^derf nier que Nicolo ait fait jouer avant de mourir.
30 't FIGURES D'OPÉRA-COHIQUE.
était absolument contraire à Gavaudan; sa santé s'altéra, il fut attaqué d'un catarrhe pulmonaire et se vit obligé de revenir en France.
Il dut alors se condamner au repos pendant quelques années, et l'on n'en entend plus parler jusqu'en 1821. A ce moment, ne pouvant plus jouer à Paris, il va donner des représentations en province, et voici la note que publiait à son égard le Miroir du 12 octobre 1821 : — M. « Gavaudan, qui depuis longtemps a quitté le théâtre, a joué dernièrement avec succès à Bordeaux le rôle de Coradin dans Euphrosine et celui du président des Deux Jaloux. On a trouvé qu'il conservait encore assez de talent pour représenter le rôle de l'emploi auquel il a donné son nom (1). » Au mois de janvier de l'année suivante il parcourt le Midi et se montre avec succès à Marseille et à Montpellier, tandis que sa femme, à la suite d'une assez grave maladie, fait à l'Opéra-Comique, le 2 janvier, une rentrée brillante que le Miroir enregistre en ces termes flatteurs :
N*ayant point d'étrennes à donner en pièces nouvelles» rOpéra- Go inique a cru dédommager et réveiller ses spectateurs en leur rendant la jouissance du talent toujours piquant et nouveau de Mme Gavaudan. On se pare aux bons Jours de ce ({u'on a de mieux, et, sous ce rapport, la rentrée d'une comédienne aussi spirituelle est un véritable cadeau de jour de Tan, qui donne, au milieu de sa détresse, une idée con-
(1) Son talent avait en effet créé un type d'emploi auquel on avait donné son nom, et pour désigner les rôles de cet emploi on disait « les Gavaudan »» de même qu'on disait « les Martin » et « les Elleviou. » -
Qolante des ressources qui restent à rOpéra-Comique, et rappelle les plus beaux temps de sa prospérité.
Les comédiens ne peuvent réunir toutes les qualités ; les uns (comme dit La Fontaine) ont la grandeur et la force en partage; la gentillesse, la grâce, l'originalité, la malice et la finesse sont les attributs de Mme Gavaudan. On n'a jamais représenté &vec plus de perfection un page espiègle, une soubrette maligne, une villageoise naïve. Le goût préside tout jours m choix du naturel qu'elle adopte, aucune nuance ne lui échappe, et quoiqu'elle soit douée d'une voix juste, agréable et flexible, elle possède, sans être chanteuse à roulades, assez d'autres avantages pour qu'on puisse dire encore avec La Fontaine :
Est-ce a toi d'envier la voix du rossignol?
Gavaudan continue de parcourir la province, où il attire partout la foule ; on le voit à Nantes, à Orléans, dans d'autres villes encore; mais voici que sa femme, dans tout l'éclat encore de son talent, songe à abandonner le théâtre, à prendre sa retraite, et cette résolution ne laisse pas que d'affliger sérieusement les amateurs de ce talent. En apprenant cette nouvelle, le Miroir s'écrie (14 avril 1822) : — « Mme Gavaudan, qui, dit-on, va se retirer, laissera de vifs regrets aux nombreux amateurs du genre gracieux et piquant qu'elle s'était créé. » Peu de temps après, le même journal revient plus longuement sur ce sujet (19 mai) : — c Les envahissements successifs du mélodrame, le privilège accordé aux pièces à machines, et les ornements superflus d'une musique ultramontaine ont fini par bannir Thalie de l'Opéra-Comique. Si quelquefois encore la comédie se montre à ce théâtre, elle ne le doit qu'à un reste de
S06 FIGURES d'OPÉRA-COMIQUE.
fausse honte de la part des membres du comité, et peut-être aussi à ce qu'un acteur s'est rendu propriétaire de plusieurs ouvrages du genre qu'on est parvenu à proscrire. Mme Gavaudan, qu'un jeu fin, spirituel et gracieux, une gaieté communicative et une entente parfaite de la scène ont placée au premier rang de no& meilleures comédiennes, a vu se fermer pour elle une carrière qu'elle avait parcourue avec tant de succès, et dans laquelle elle pouvait se promettre encore de nombreux triomphes. Découragée par la perte du genre, qui fit si longtemps la prospérité dç l'Opéra-Comique, Mme Gavaudan a pris le parti de la retraite. Son absence, vivement sentie par les admirateurs de son talent, cause tous les jours de nouveaux regrets qui ne peuvent être adoucis que par l'espoir d'un changement de résolution de la part de cette charmante actrice. »
Dans son numéro du 12 novembre, le Miroir, désormais sûr de son fait, exprimait de nouveau ses doléances : — « Plus les bons comédiens sont rares, plus j'éprouverai de regret en annonçant la représentation de retraite de Mme Gavaudan. L'Opéra-Comique fait en elle une grande perte. Les talents qui s'élèvent ne consolent pas de ceux qui disparaissent. Une intelligence supérieure, une grâce infinie, une gentillesse toujours originale, une finesse extrême, une gaieté vive, une imitation piquante et fidèle de la nature, sont les qualités qui ont particulièrement distingué le jeu spirituel de Mme Gavaudan ; tout annonce que sa représentation (de retraite) attirera beaucoup de monde ; elle y paraîtra dans le Diable à Quatre, où l'on a toujours eu tant de plaisir à la voir. Gavaudan, qui a conservé toute son énergie, jouera le Délire, qui se repose depuis
sa retraite, et où il montrait un talent si remarquable. Une pièce nouvelle réunira plusieurs acteurs des différents théâtres, et complétera ce spectacle, qui aura paru trop court quand on y aura vu Mme Gavaudan pour la dernière fois. »
. Gavaudan, en effet, allait profiter de cette occasion pour se rappeler au souvenir du public qui l'avait choyé jadis, et, aidée de Scribe, sa femme préparait une surprise à ses admirateurs. La surprise consistait en une petite pièce de circonstance, intitulée les Adieux au public.
Le 19 décembre 1822, l'affiche de l'Opéra-Comique portait en tête cette mention :
Représentation de retraite de Mme Gavaudan
avec le concours de MM. Chenard^ Gavaudan^ Potier^ LepeintrOy Mmes Demerson, Mante et Gavaudan,
Gavaudan avait quitté l'Opéra-Comique depuis plus de sept années ; Chenard avait lui-même pris récemment sa retraite ; Potier et Lepeintre (aîné) appartenaient au théâtre des Variétés ; enfin, Mlles Mante et Demerson étaient, on le sait, deux des meilleures actrices de la Comédie-Française. Le spectacle se composait de deux pièces du répertoire : le fameux Diable à Quatre, dans lequel Chenard avait repris son rôle de Jacques, tandis que Mlle Demerson avait bien voulu se charger de celui deMarton, et que la bénéficiaire jouait pour la dernière fois <5elui de Margot ; le Délire, qui avait complètement disparu de l'affiche depuis le départ de Gavaudan et dans lequel celui-ci reparaissait après une
208 FIGCRCS D OPÉEA-CDMJQCE.
ni longue absence ; et enfin le petit tableaa improTisé par Scribe, et que TalBche annonçait en ces termes :
La première représentation des adckcx au public, inter» mhde dans lequel joueront Mmes Bigaut, Boulanger^ Mante^ GavaudaUf MM. Potier^ Lepeintre^ Gavaadan^ Vizentini, Tous les sociétaires et pensionnaires de ce théâtre paraîtront dans cette pièce.
Ck)mme il s'agit^ après tout, d'un petit chapitre assez curieux de l'histoire de TOpéra-Comique, on me pardonnera si je reproduis ici en son entier, et malgré son étendue, le compte rendu que k Miroir (du 21 décembre) fit de cette intéressante représentation.
Certainement, dit ce journal, je ne me plaindrai pas que la matière me manque pour faire un article, et cependant cette représentation, tout extraordinaire qu'elle fût, n'avait employé ni la comédie, ni la tragédie, ni la danse. L*Opéra-Gomique en a fait tous les frais ; il n'a appelé pour auxiliaires que doux dames de la Comédie-Française, deux acteurs des Variétés, et doux de ses vétérans en retraite; il n'a même pas déployé tous ses trésors, car il a donné deux de ses plus faibles opéras, et s*est passé de Martin, qui n'en a pas moins j;0uô son rôle dans la petite pièce.
L'afnuonco était considérable, la salle était remplie de bonno houro, les toilettes étaient brillantes. Les hommes étaient venus galamment faire leurs adieux a Mme Gavaudan, ei los femmes revoir son mari, qui leur a fait jadis verser tant de larmes, et dont le talent, si brillant encore lors de sa retraite, avait, dit-on, conservé tout son éclat.
JéO Diable à Quatre a commencé le spectacle. Mme Gavaudon a l'empli le rôle de Margot avec sa gentillesse ordinaire « ot («honard, qui a joué deux fois depuis qu'il a paru pour la dernière, o chanté des couplets nouveaux qu'on a redemandés.
Mlle Demerson s^était chargée du rôle de la soubrette, rôle insignifiant pour une comédienne, mais qui lui a donné occasion de se faire applaudir à trois ou quatre reprises, comme cantatrice. Elle a chanté avec beaucoup de goût et de grâce, et n'a pas eu besoin de cette indulgence qu'on a ordinairement pour les-comédiens français quand ils chantent, comme pour les comédiens lyriques quand ils parlent. La spirituelle soubrette de la rue Richelieu ne s'est pas montrée moins digne, en un mot, d'être Finterprète de Dalayrac et de Grétry, que celle de Molière et de Reguard.
Après le Diable a Quatre^ on a douné le Délire, qu'on n'avait pas représenté depuis le départ de Gavaudan, et qu'on attendait avec impatience, moins pour la pièce, dont la musique est un chef-d'œuvre, mais qui est le drame le plus triste qui soit à l'Opéra-Gomique, que pour J'acteur qui s'était fait dans le rôle de Murville une si grande réputation. Il est dangereux pour un acteur qui a laissé de brillants souvenirs de reparaître après une longue absence : ses moyens doivent naturellement être diminués ; il a perdu l'habitude de la scène sur laquelle il régnait, la confiance quUl avait dans lui-même et dans le public, et peut-être cette justesse de tact, cette délicatesse de goût qui s'altèrent ordinairement en province ; ceux qui l'ont connu sont portés à le trouver changé, et ceux qui ne le connaissaient pas sont plus exigeants en raison de la réputation qu'il a laissée. Gavaudan a triomphé de tous ces obstacles : il n'a rien perdu de son talent, et si je ne craignais pas de paraître exagéré, je dirais même qu il a gagné sous de certains rapports. Sa voix est plus pleine, plus ferme : il a joué avec une sensibilité parfaite, avec une entente de la scène, une énergie et un naturel admirables ; il a montré dans les moindres nuances de son rôle une intelligence qui décèle une étude et une connaissance profonde des sentiments qu'il exprime. Il a toujours été le personnage qu'il représentait et s*est montré véritable acteur, en cela qu'il n'a pas laissé voir un moment qu'il l'était. Aussi a-t-il produit une vive sensation, arraché des larmes, et excité des applaudissements unanimes. Après la pièce, on l'a demandé ; il est venu, amené par Mme Pradher, recevoir Iqs témoi'»
i\0 FIGURES d'opéra- COMIQUE.
gnages de la satisfaction du public, qui ne Fa pas moins applaudi pour le talent qu'il a encore que pour celui qu'il a eu Jadis.
Au Délire ont succédé les Adieux au j^ublic, petit intermède de circonstance, composé pour une seule représentation, et qui doit, par conséquent, être jugé sans rigueur^ L'auteur de cette bagatelle vraiment éphémère, puisqu'elle n'aura qu'un jour, avait sans doute présent à la mémoire» en l'écrivant, cet air ancien : Pour une fois^ c' D'est pas la peine. L'idée première est légère et môme un peu commune, mais quelques détails agréables et plusieurs saillies spirituelles s'y font remarquer; le motif suffisait d'ailleurs pour en assurer le succès.
Les comédiens de l'Opéra-Gomique se réunissent en assemblée générale ; la petite Fanchette, leur servante, les quitte après de bons et loyaux services ; elle vient demander un cerûcat de sa bonne conduite, on le lui accorde ; elle fait ses adieux à ses maîtres, et par contre -coup au public. Quelques scènes épisodiques ornent ce frêle canevas, et en font tout le mérite. Mlle Mante a paru la première, brillante de jeunesse et de beauté : n'ayant pas grand'chose à dire, elle s'assied et laisse au public le plaisir de contempler sa jolie figure. Tous les comédiens arrivent ; les hommes se rangent d'un côté sur de longues banquettes qui remontent le théâtre, et les dames, de l'autrecôté, sont réduites, pendant toute la pièce, au rôle invraisemblable de personnages muets (1).
On s'aperçoit que Martin n'est pas sur le banc des acteurs, on l'appelle à grands cris ; on le voit à la première galerie, les cris redoublent. Le spectacle est interrompu. Martin se lève enfin, on voit qu'il veut parler, on se tait comme s'il allait chanter (2). Le chanteur, devenu orateur, s'acquitte de ce nouveau rôle avec beaucoup d'aplomb et de mesure : il
(1) Ici, jo suis obligé de demander pardon à mes lectrices, pour l'impertinence de feu mon confrère. — A. P.
(2) Feu mon confrère est plus gracieux pour les hommes que pour les dames^ — A. P.
dit (c qu'il se serait fait un plaisir de paraître avec ses camarades, mais qu'il n'avait pas été prévenu. » Quelques personnes applaudissent. La majorité se récrie et trouve singulier le fait avancé par -Martin; on se donne quelques coups dans un coin du parterre. Huet se lève, s'avance, et commence ainsi : « Notre camarade Martin... » On l'interrompt. Il recommence encore, on Tinterrompt de nouveau ; on veut voir Martin sur le théâtre où on \e voit toujours avec plaisir. Huet parvient enfin à se faire écouter, et dit : « Notre camarade Martin, n'assistant pas à nos assemblées, n'était réellement pas prévenu. » On allait demander pourquoi Martin n'açsiste pas aux assemblées, où ses lumières pourraient être utiles autant que son talent est agréable sur la scène; mais le calme se rétablit et l'on continue la pièce.
Mme Boulanger se lève et chante des paroles nouvelles sur un air du Tableau parlant ; elle assure qu'on entend toutes les paroles qu'on chante à l'Opéra-Gomique, ce qui n'était pas dans le moment même de la plus exacte vérité. Potier entre, il annonce qu'il s'est découvert une très-belle voix et demande à être reçu dans la société ; on veut lui donner une idée de la manière dont on chante, ou plutôt dont on devrait chanter à l'Opéra - Comique ; l'on fait chanter à cet effet Mme Rigaut qui, dans un air italien qu'elle exécute avec un goût exquis, enlève les suffrages de toute l'assemblée; c'est du public que je parle. Il eût été cependant plus convenable que, dans une circonstance où Ton voulait relever la musique française, qu'elle chante si bien, on lui fît chanter du français. Potier ne se décourage pas, il essaie plusieurs morceaux, où il prouve qu'avec le geste et le secours de l'orchestre on peut très-bien chanter sans le secours de la voix, ce dont on a déjà eu plusieurs exemples à l'Opéra-Gomique. Enfin Mme Gavaudan arrive, annoncée par la ritournelle de l'air : Ma Fanchette est charmante. Elle fait plusieurs compliments au public, qui les lui rend en applaudissements et lui témoigne le regret qu'il a de la perdre en la redemandant après la pièce, qui, grâce à l'épisode de Martin parlant de sa banquette, avait beaucoup de rapports avec la Pièce qui n^en est pas une, et que Lepeintre, chargé d'un rôle à peu près
nul, et qui faisait pendant de l'autre côté de la scène avec la jolie Mlle Mante, a terminée en souhaitant à rOpéra-Comique d'avoir tous les jours des recettes aussi belles que celle que Mme Gavaudan a dû faire. On l'évaluait à 20 ou 24,000 francs.
Au petit orage près dont nous avons parlé, tout s'est passé convenablement. On a admiré le silence que ces dames ont observé pendant les adieux de Mme Gavaudan (1). On a demandé si toutes les assemblées étaient aussi silencieuses que celle-là, et Ton a seulement blftmé Tauteur d'avoir représenté rOpéra-Comique sous le costume de Midas.
On ne m'en voudra pas, je suppose, d'avoir reproduit ce long article, vraiment plein de détails curieux et intéressants. A ceux-ci, j'en ajouterai cependant quelques autres.
D'abord, un rapprochement assez singulier que me fournit un annaliste, en le faisant suivre d'une boutade peu aimable. L'auteur anonyme de XAlmanach des Théâtres qui portait cette singulière signature : K, Y, Z, inscrit ces lignes à la date du 19 décembre 1822 : « Ce jour est à noter dans les fastes du théâtre... Le soir, Talma débutait à Bruxelles par le rôle de Néron, pendant que Mme Gavaudan nous faisait ses derniers adieux à Feydeau. La représentation de retraite de Mme Gavaudan était des plus brillantes : 20,000 francs de recette. On ne s'est jamais ennuyé à moins bon marché. »
D'autre part, le rédacteur, toujours anonyme, d'un
(1) Encore une impertinence, suivie d'une autre. Décidément, feu mon confrère était un hypocondre.
autre petit livre du même genre, YAlmanach des Spectacles (celui-là était Goupart, l'ancien régisseur du Palais-Royal, mort il y a peu d'années), en rendant compte de la représentation de Mme Gavaudan, nous donne le texte du couplet final de l'intermède de Scribe, adressé par elle au public ; je reproduis ce couplet, non parée qu'il est bon, car je n'en crois rien, mais parce qu'il constitue un souvenir :
Demain ma carrière est finie, Mon souvenir demain aura passé ; Mais je saurai garder toute ma vie
Celui que vous m'avez laissé.
Votre bonté protégea mon aurore, Elle a, plus tard, surpassé tous mes vœux,
Et ce soir elle vient encore
Adoucir mes derniers adieux.
Enfin, il n'a été question jusqu'ici que de ce qui s'est passé devant le public à cette fameuse représentation, qui remua pour ainsi dire tout Paris. Mais on ne sait pas encore ce qui aurait pu s'y passer, on ne connaît pas, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, les coulisses de cette représentation. Ge petit côté à moitié mystérieux concerne une sorte de cabale mi-artistique, mipolitique, que les ultra-royalistes devaient organiser contre Gavaudan, pour l'empêcher de reparaître sur une scène dont, on se le rappelle, les mêmes personnages l'avaient fait naguère expulser. Geci nous est révélé p?ir un troisième annaliste, Ghaalons d'Argé, qui parle ainsi dsius son Histoire critique et littéraire des Théâtres de Paris pour l'année 1822 :
On se rappelle sans doute que, dans le temps, Gavaudan fut obligé de s^éloigner du théâtre Feydeau. On Taccusait de professer des opinions exagérées, adoptées par les uns, traitées d*infâmes par les autres, comme il arrive dans tous les pays que Tesprit de parti divise. A la nouvelle de son apparition sur une scène dont on Tavait expulsé, le ressentiment des uns éclata, Tamilié des autres applaudit à cet acte d'indulgence. — * C'est faire insulte à la majesté royale, criaient les premiers, que de souffrir un pareil homme à Paris! — C'est mettre fort bien en pratique la maxime union et oubli, j» disaient les seconds. — Et dans Tespoir d'un peu de scandale et de bruit, c'était à qui pourrait voir l'entrée en scène de l'acteur exilé. Très-heureusement pour toutle monde, car la moindre dissension n'eût pas manqué d'avoir des suites excessivement funestes, tout se passa fort bien. Gavaudan, quoique un peu usé, réunit tous les suffrages dans le joueur Murville, qu'il joua avec autant de chaleur que d'entraînement.
On voit donc que le combat n'eut pas lieu, et ce, faute de combattants. Et non -seulement Gavaudan put impunément se montrer dans cette circonstance exceptionnelle, mais deux ans après, et alors que sa femme avait pour jamais renoncé au théâtre, il fit, comme nous Talions voir, une rentrée véritable et régulière sur la scène de l'Opéra-Comique, où il retrouva ses anciens succès et qu'il ne quitta définitivement qu'en 1828, pour aller vivre dans la retraite à Montmorency (1).
(1) Avant de terminer ce chapitre, il me faut donner place à un renseignement concernant un membre féminin de cette innombrable famille Gavaudan, renseignement qui m'est encore fourni par un recueil spécial, rAnzîua/re dramatique (1821-1822), publié par Mme Cavanagh et rédigé par Ragueneau. Il s'agit d*ùne dame Rémival, née
La réapparition en quelque sorte furtive que Gavaudan avait faite à l'Opéra-Comique, dans la représentation de retraite de sa femme, avait produit un grand
Gavaudan, dont le petit livre en question, le seul dans lequel j'aie trouvé trace de cette artiste, restée d'ailleurs fort obscure, annonçait ainsi la mort :
« Le 17 mars 1820 mourait Madeleine-Marie-Cécile Gavaudan, femme Rémival, qui n'eut qu'une part très-petite à la réputation qui, depuis quarante-cinq ans, est comme inséparable de cette nombreuse famille dévouée à Euterpe, et qui paraît y compter un troubadour du xii« siè* cle, Gavaudan le Vieux. Sans les alliances, nous avons vu de ce nom jusqu'à six personnes à la fois, de tous les âges, dans divers emplois plus ou moins importants, et dans divers théâtres.
« Celle-là joua à Montansier et tint aussi les duègnes. Elle avait été en province et fait partie de la troupe de la Raucourt en Italie. Elle débuta n Favart le 23 mai 1798, par la comtesse d'Euphrosioe. Voici l'origine du nom pseudonyme de Rémival, son mari :
« Tricoche, fort jeune encore, devait débuter le lendemain à Nancy. Darcourt, régisseur honoraire de l'Opéra-Comique, rengagea à chan* ger de nom, celui qu'il portait ne semblant pas convenable au théâtre. Tricoche répondit qu'il ne demandait pas mieux, mais qu'il ne savait encore lequel prendre. En ce moment on jouait le deuxième acte de Nanine, où l'actrice dit à Biaise :
Tu vas souvent au village prochain, A Rémival
K Tiens, voilà un nom, lui dit Darcourt, appelle-toi Rémival. Et il débuta en effet sous ce nom, qu'il a gardé. Tricoche-Rémival est retiré depuis longtemps à Orléans, sa ville natale; sa femme, dont nous parlons, est morte à Paris, rue Rameau. »
Mme Gavaudan-Rémival, après avoir fait à Paris deux courtes apparitions, fournit sans doute toute sa carrière en province et à l'étranger, car je ne sache pas quMl existe sur elle aucun autre ren* seignement que celui que je viens de donner.
effet. Je n'en veux pour preuve que ce fait, que peu de temps après, dans son numéro du 13 février 1823, le Miroir, qui n'était point un journal illustré et qui ne donnait jamais de dessins, adressait à ses abonnés, sous forme de supplément, un portrait lithographie de Gavaudan, qu'il accompagnait des lignes suivantes ;
La dernière apparition que Ga vaudan a faite dernièrement à rOpéra-Gomique a renouvelé le souvenir du talent de cet acteur rempli de chaleur, d'inteUigence et d*énergie. Nous avons dû regretter alors qu'on s'en soit privé pendant sept années. Ses exemples n'auraient pas été inutiles aux comédiens qui aspiraient à le remplacer ; il pouvait leur servir longtemps, et pourrait leur servir encore de modèle. Nous l'offrons à nos lecteurs dans le rôle de Murville, du Délire^ où il est venu "prouver que sa verve dramatique ne l'avait point abandonné. Après cer dernier triomphe, il aurait pu dire comme le vieil athlète Entelle, vainqueur de Dracèse dans lès jeux célébrés aux funérailles d'Anchise : Apprenez par ce que je viens de faire quelles ont été mes forces dans ma jeunesse. Content de ma victoire, je renonce à mon art et aux luttes du cirque. En effet, Gavaudan, après une longue absence, n'a fait, comme Eatelle, qu'une apparition qui lui a valu de nombreux applaudissements ; mais il n'a pas renoncé aux palmes que la province, où il obtient en ce moment de grands succès, se plaît à lui prodiguer encore.
Malheureusement, l'exemplaire du Miroir que j'ai sous les yeux ne contient pas le portrait en question, dont la description n'eût pas sans doute manqué d'intérêt. Je dois donc m'en tenir aux lignes qui précèdent.
C'est le 29 mai 1824 que Gavaudan se montra de nouveau, dans une autre représentation extraordinaire, sur la scène où il avait remporté de si brillants succès^ Voici comment nous l'apprend le rédacteur de YAlma^
nach des Spectacles : — « 29 mai 1824. Représentation extraordinaire au bénéfice de la caisse des pensions, Gavaudan a joué Coradin {d'Euphrosineet Coradîn), et lé Président dans les Deux Jaloux. L'apparition de cet acteur a été une véritable fête pour les habitués de rOpéra-Comique ; il n'a rien perdu de ses heureuses qualités et s'est montré ce qu'il était il y à quinze ans, c'est-à-dire comédien fort habile et chanteur fort adroit. Redemandé après Euphrosiné, il a recueilli les témoignages de la satisfaction générale. »
Ceci n'était encore qu'accidentel. Bientôt Gavaudan reparut d'une façon plus régulière, et voici ce que disait à ce sujet le Feuilleton littéraire du 2 juin de cette année :
Huet vient d'obtenir un congé de trois mois. Pendant son absence, Gavaudan, qui n'est point rentré comme sociétaire à Feydeau, donnera des représentations dont le prix n*est pas encore convenu. Il jouera vendredi le Délire^ et successivement Montano^ Alberti dans Camille^ et Siméon dans Josepb.
Malgré son long éloignement, le grand artiste n'avait rien perdu de son action sur le public, et il attirait la foule comme par le passé. Témoin ces lignes, que le même journal publiait dans son numéro du 9 juin :
Gavaudan continue à lutter avec succès contre la chaleur : hier, malgré Tattrait qu'offrait la promenade, un assez grand nombre de spectateurs sont venus applaudir Ténergie de son jeu. La belle musique do M. Berton avait sans doute une bonne part à l'empressement du public... Nous ne parlerons aujourd'hui que de l'effet de la représentation, qui n'est rien moins que satisfaisant en général.
L'ensemble offrirait peu d'intérêt sans Gavaudan,
dont l'âme échauffe la plupart des scènes de ce drame tragique. On remarque surtout au second acte cet empire du talent sur la multitude : l'aspect de Cassel en pontife, cette chapelle mesquine, une aube, une étole en contraste avec l'appareil d*un culte des temps antiques, tout ce grotesque amalgame disposerait le public à la dérision ; mais Gavaudan fixe bientôt les regards; ses traits altérés, la pâleur de son visage, son maintien, le tremblement de tout son corps, absorbent Tattention des spectateurs, et inspirent l'effroi. Hier, il a prononcé le terrible non avec une grande force tragique ; il a été couvert d'applaudissements. On regrette chaque jour davantage d'avoir été privé si longtemps de cet acteur, et avec lui de tant d'excellents ouvrages qui paraissent aujourd'hui autant de nouveautés.
Boïeldieu profita de la rentrée de Gavaudan pour lui faire reprendre le rôle qu'il avait créé avec éclat, plus de vingt-cinq ans auparavant, dans un de ses premiers et de ses meilleurs ouvrages : Beniowski ou les Exilés du Kamschatka. Celui-ci avait été remanié de fond en
comble, aussi bien pour les paroles que pour la musique, et Boïeldieu, toujours soucieux de son honneur et de sa dignité artistiques, avait soigné la reprise de cette pièce comme s'il se fût agi d'une œuvre absolument inédite. On s'en rendra compte par ce passage d'une lettre qu'il écrivait à Charles Maurice, rédacteur du Courrier des Spectacles :
A mardi Beniowski! Les pauvres exilés se recommandent à vous. Je me suis donné autant de peine et de fatigue que pour un ouvrage nouveau. Puisse le succès de cette reprise me dédommager un peu, et le public me savoir gré de tant de travail pour un ouvrage qu'il avait adopté, mais
dans lequel, malgré son indulgence, je sentais qu*il y avait à corriger I Nous avons une ouverture nouvelle, air nouveau pour Gavaudan,air nouveau pour Lemonnler, finale nouveau pour le troisième acte et une foule de détails nouveaux dans l'orchestre et dans le chant. Enfin, l'ouvrage a été remis sur le métier. Je vous mets au fait, pensant que cela peut vous être agréable.