‹ Figures de bronze; ou, Statues de neigeChapitre 1 sur 15 · A CLAIRVAUX · texte numérisé non relu

A CLAIRVAUX

Mon cher Guérin,

Cest à l'ami et au prisonnier que je dédie ce volume.

L'ami y verra le témoignage d'une fraternelle affection qui est restée sincère et profonde au milieu de tous les événements et que les luttes soutenues en commun n'ont fait que cimenter et rendre plus solide encore.

Le prisonnier trouvera peut-être une passagère distraction à parcourir ces pages oii revivent quelques-uns des personnages qui ont, dans le siècle qui finit, traversé la scène humaine.

Je n'ai rien changé à ces portraits ; je les ai laissés teh qu'ils furent écrits sous l'impression du moment. Vous y rencontrerez donc ça et là Vexprcssion d'enthousiasmes et d'admirations que Von ne ressent plus guère aujourd'hui.

A vrai dire ceux qui inspiraient ces sentiments en valaient pour la plupart la peine...

Plus favorisés que la génération qui est venue après nous, nous avons, lorsque nous sommes entrés dans la vie, aperçu encore dans toute leur gloire des écrivains, des penseurs et des poètes comme Lamartine, Michelet, George Sand qui ont sans doute payé largement leur tribut à l'aj^gile grossière dont nous sommes tous pétris, mais qui n'en ont pas moins laissé une trace ineffaçable dans la mémoire des hommes...

A quinze ans nous savions par cœur une partie des vers de Victor Hugo et ces vers, célébrant l'immortelle épopée accomplie par nos pères, chantent encore en nous quand nous sommes prêts à désespérer devant les hontes d'une époque où Von ne connaît plus d'autre dieu que V Argent.

Sans nous dissimuler les erreurs et les fautes^ nous ne pouvons nous empêcher de penser que la France d'aloj^s, oii de si éclatantes clartés illu-

minaient les sommets, était un peu différente de la France que nous ont faite les Juifs.

Ce changement vous frappera sans nul doute. A mesure que Vêlement purement français disparaît devant Vinvasion des cosmopolites le niveau s'abaisse, les caractères dimiiiuent et, peu à peu, on voit arriver au premier plan cet étrange personnel qui va du Panamisme au Dreyfusisme... A nous qui avons vu autre chose, cette période de trente ans semble une perpétuelle dégringolade.

Je crois, mon cher Guérin, qu'il y aura là pour vous matière à des réflexions graves et fécondes.

La captivité, cette captivité que vous supportez avec une stoïque fermeté, a toujours été pour les hommes destinés à exercer une influence sur leur temps, une école de recueillement et comme une veillée des armes austère d'oii Von sort plus fort et mieux trempé pour les combats à venir.

Nous avons fait notre œuvre quant à nous, et poussé à temps le cri d'alarme qui a empêché la Finance de s'endormir dans un sommeil précurseur de la mort. Le pays a été averti ; il sait maintenant où est Vennemi ; il discerne les

causes précises de ce mal longtemps invisible qui a rongé lentement cette France autrefois si vivante, si prompte à se relever de ses chutes et à prendre une revanche glorieuse de ses défaites.

C'est à la génération nouvelle qu'il appartient de puiser à la vraie source, c'est-à-dire à l'instinct de la nationalité et de la race, les énergies nécessaires pour préserver ce pays qui fut si grand du sort de la malheiireuse Pologne.

Malgré tant d'héroïsmes, malgré tant de qualités brillantes et charmantes, la Pologne est morte de ses querelles intérieures que fomentaient les ennemis qui allaient être bientôt les dépeceurs et les bourreaux, elle est morte de l'étranger comme nous mourons de l'étranger et du Juif.

G est un exemple que tous les vrais Français, tous les Républicains dignes de ce nom, devraient méditer et que commentent à leur façon les personnages qui se succèdent dans cette galerie de portraits comme des types d'humanité, d'une humanité qui semble être devenue plus vulgaire et plus basse à mesure que le siècle a vieilli.,

Soisy-sous-Étiolles, 29 Septembre 1900.

LAMARTirSE

'i;.sT à Milly, c'est sur la terre natale qu'il faut chercher l'âme de l'auteur du Lac^ de cet incomparable charmeur qui fît ri'iveuse et poétique jusqu'au sentimentalisme morbide la génération bercée au bruit des fanfares du clairon, aux roulemonts des tambours, aux échos des canonnades lointaines de Wagram et d'Iéna. Maintenant, (;n clîet, que la Mort et le Temps ont jeté leur voile d'oubli sur les agitations et les tristesses des dernières années, le Lamartine qu'on revoit, c'est le Lamartine adolescent, souriant et fier comme un jeune dieu, c'est Lamartine à vingt ans.

Cette tète, admirablement belle, illuminée par

4 FIGtRE? DE BRONZE OU STATUES DE NEIGE

l'inspiration, rayonnante de toutes les beautés de la jeunesse heureuse, ne ressemble guère au Lamartine vieilli, à cette figure amaigrie et comme desséchée que l'on aperçoit parfois encore dans les vitrines des photographes. C'est le Lamartine jeune que, sans nul doute, verra la postérité, puisque nous-mêmes, déjà, nous aimons à revenir vers cette époque éclatante de la vie du poète comme on revient vers la source sacrée en remontant le fleuve troublé- et violent à la fin de son cours.

Regardez ce portrait, lecteurs. C'est bien là la physionomie de Lamartine à vingt ans quand la légèreté un peu évaporée de Tenfance avait fait place, comme le dit le poète lui-même, à une gravité tendre et douce, à cette concentration méditative du regard et des traits qui donne l'unité et le sens moral au visage. « Cette statue de l'Adolescence, enlevée un moment de l'abri des autels pour être offerte en modèle auxjeunes hommes », personnifie le Lamartine idéal qui, transfiguré par la Mort, a laissé dans le tombeau les guenilles de l'homme.

Le cadre nécessaire de cette figure ieune est le lieu où s'est écoulée la jeunesse de l'auteur de Jocelijn.

Lamartine, en effet, aima la terre, le sol natal, le bois, la vigne patrimoniale, le clocher en un temps où l'acheteur de biens nationaux s'installait comme

chez lui dans les châteaux antiques, oîi Napoléon plantait dans tous les pays des duchés factices, des principautés de convention et des royautés d'usurpation.

« Jamais homme, il le dit lui-même, ne fut élevé plus près de la nature et ne suça plus jeune l'amour des choses rustiques, l'habitude de ce peuple heureux qui les exerce, et le goût de ces métiers simples, mais variés comme les cultures, les sites, les saisons, qui ne font pas de l'homme une machine à dix doigts sans âme, comme les monotones travaux des autres industries, mais un être sentant, pensant et aimant, en communication perpétuelle avec la nature qu'il respire par tous les pores, et avec Dieu qu'il sent par tous ses bienfaits. »

Lamartine aima la terre natale et la terre l'en récompensa en lui murmurant à l'oreille le secret de sa poésie, en l'initiant à ses beautés intimes, en le saluant poète au temple de la Nature, quand les Delille et les Baour Lormian restaient â la porte du sanctuaire occupés à accoupler deux pauvres rimes l'une à l'autre, à marier, poétiquement parlant, la faim et la soif.

Cet amour de la terre fut, chez Lamartine, la grande

force du poète et la grande faiblesse de l'homme.

• Gomme Antée lorsqu'il touchait sa mère sacrée, le

poète trouvait une vigueur nouvelle et une inspira-

b FIGURES DC Ur^ONZE OU STATUES DE NEIGE

tionplus féconde en respirant les maternelles caresses des forêts paternelles. L'homme aussi sentait fondre en lui au sourire de cette nature, au bonjour joyeux que lui donnait le plus humble buisson d'aubépine, au salut du moindre brin d'herbe qui le reconnaissait, ses résolutions viriles et ses mâles déterminations. Le stoïque et l'incorruptible se changeait en un plaintif et éloquent Tityre qui pour son honneur, par exemple, n'a jamais voulu prononcer le deus hsec otia fecit. Le consul qui foudroya sur un forum plus dangereux qu'au sénat le Catilina rouge répétait le pro domo avec un accent plus ému et moins fier. Le magnifique traducteur de Child-ffarold a.\Siit des airs de Rawensvood qui faisaient rire les sceptiques et attristaient les gens de cœur.

Et certesil fallait avoir un triple airain autour de la poitrine pour ne pas plaindre cet exilé qui, au milieu de cette France ingrate, se rattachait à cette patrie intime qui était sa contrée, son village, son domaine, qui aimait tout cela de tout ce que cela lui avait coûté. Il avait semé là sa fortune en bienfaits et vraiment il était pardonnable de vouloir voir se lever la moisson de reconnaissance. Jeune homme, à l'heure des entraînements et des passions, à l'heure où il eût pu oublier dans les bras de toutes les femmes heureuses d'être à lui les vignerons de son père et les paysans qui avaient joué avec lui, — il

avait, au milieu des enivrements et des triomphes, jeté tout son or sur ce hameau. Il était doux au vieillard, à l'instant des découragements et des injustices, de voir ces travailleurs qu'il avait rachetés de la conscription, exonérés du fermage, fournis d'outils, le saluer au passage et mettre par leur affection un peu de baume dans son âme non pas ulcérée, mais attristée...

Victor Hugo, qui fut l'émule en poésie de Lamartine, pouvait trouver partout un splendide horizon — océan profond ou montagne grandiose, — pour servir de cadre à son immense génie et à son prodigieux égoïsme. Musset eût rencontré en cent endroits, une Julie, une Ninon, une Ninette et du vin d'Espagne sur la table de nuit. L'un avait -un cerveau, l'autre avait des sens, Lamartine seul avait une âme. Chêne harmonieux de la forêt des hommes, il avait besoin de rafraîchir ses puissantes racines dans le sol fécond de VAlma parens.

Jetez les yeux sur ce dessin, qui représente Milly et dont l'original fut crayonné, il y a bien des années, par un voisin, un admirateur et un intime ami de Lamartine.

Chaque détail a son importance, chaque objet a son parfum rustique et noblement réalisé, son goût de terroir — si j'ose m'exprimer ainsi.

Milly n'était point un château sans être tout à fait une ferme ; — c'était ce qu'on nomme dans le Maçonnais, un vigneronnage.

Il y avait un pressoir dans les dépendances, où l'on apportait les paniers pleins nisqu'au bord de grappes gonflées par les ardeurs du soleil.

Cette charrette à peine indiquée portait les vendangeurs joyeux sur les coteaux d'alentour.

Dans cette cage placée dans la cour, on mettait sécher les fromages de Mâcon que Lamartine aimait particulièrement. — Et, je ne sais si je me trompe, mais ces moindres choses ont leur poésie simple et leur grandeur pastorale.

Rien de ce qui se rapproche de la puissante nature n'est vulgaire et mesquin. On sent courir dans cette maison le souffle de la simplicité patriarcale et de l'églogue virgilienne. Cette croisée fermée, encadrée de clématites, de iasmin et de lierre, était le cabinet de travail de Lamartine. Cette croisée ouverte vous représente la salle à manger. Le père du grand poète soupait là, à la même table que ses fermiers et ses domestiques, le maître au milieu, le plus humble valet de ferme au bout — mais à la même table. Cela vraiment ne vous a-t-il pas un grand air seigneurial, non pas à la façon de talons rouges et des corrompus de la cour de Louis XV, mais à la façon des vrais seigneurs

chrétiens qui regardaient leurs vassaux comme leurs fils cadets.

Milly, nous le répétons, n'a jamais été un château ; cependant quelques ornements gothiques <à la cheminée, quelques sculptures sur la façade lui donnaient un certain aspect imposant. Aujourd'hui tout s'est embourgeoisé, la maison du grand poète et du grand seigneur appartient à des bourgeois, et il est probable que le pauvre n'y trouve plus le même accueil qu'autrefois... surtout si le propriétaire a été pauvre lui-même. Lamartine, une fois à Milly, mettait des sabots; ses successeurs mettent peut-être des souliers vernis pour épater l'habitant.

Ce n'est pas à Milly, comme on l'a dit à tort, qu'est né Lamartine, mais c'est là qu'est né son talent. C'est là que s'est faite l'éducation du poète illustre. Ces arbres dont vous n'apercevez que le faîte, ombragent l'allée oîi sa mère. M™" de Prat, se promenait une heure chaque soir après dîner, rêvant vaguement peut-être les poésies que son fils devait traduire un jour en un magnifique langage.

(( Quand tout ce tracas du jour se taisait enfin, que nous avions dîné, que les voisins qui venaient quelquefois en visite s'étaient retirés, et que

l'ombre de la montagne s'allongeant sur le petit jardin, y versait déjà le crépuscule de la journée qui allait finir, ma mère se séparait un moment de nous. Elle nous laissait, soit dans le petit salon, soit au coin du jardin, à distance d'elle. Elle prenait enfin son heure de repos et de méditation à elle seule. C'était le moment où elle se recueillait avec toutes ses pensées rappelées 4 elle et tous ses sentiments extravasés de son cœur pendant le jour dans le sein de Dieu, où elle aimait tant à se replonger. Nous connaissions, tout jeunes que nous étions, cette heure à part qui lui était réservée entre toutes les heures. Nous nous écartions tout naturellement de l'allée du jardin où elle se promenait, comme si nous eussions craint d'interrompre ou d'entendre les mystérieuses confidences d'elle à Dieu et de Dieu à elle ! C'était une petite allée de sable jaune tirant sur le rouge, bordée de fraisiers, entre des arbres fruitiers qui ne s'élevaient pas plus haut que sa tête. Un gros bouquet de noisetiers était au bout de l'allée d'un côté, un mur de l'autre. C'était le site le plus désert et le plus abrité du jardin. C'est pour cela qu'elle le préférait, car ce qu'elle voyait dans cette allée était en elle et non dans l'horizon de la terre. Elle y marchait d'un pas rapide, mais très régulier, comme quelqu'un qui pense fortement, qui va à un but certain

LAAIAHTINË 11

et que l'enthousiasme soulève en marchant. Elle avait ordinairement la tête nue, ses beaux cheveux noirs à demi livrés au vent, son visage un peu plus grave que le reste du jour. »

C'est à Milly que lurent commencées les llarmonies, c'est de Milly que Lamartine partit pour ce fastueux voyage en Orient qui lui fut si durement reproché plus tard.

Au bas de Milly, s'élève le village de Bussière où M™" de Lamartine avait installé une lingerie et une pharmacie. Là, on soignait les vignerons malades et on donnait de l'ouvrage aux jeunes filles pauvres du pays.

Dans le cimetière de Bussière, vous verrez sur une humble tombe, l'inscription suivante : Lamartine à son ami l'abbé Dumont. L'abbé Dumont est le type de Jocelyn. C'est dans les confidences du vieux prêtre, dans les longues causeries à travers la campagne on l'austère vieillard se confessait au jeune homme inspiré que Lamartine trouva le poème magnifique de Jocelyn.

(( Quand je passe par le village de Bussière, dit encore Lamartine dans ses Confidences, mon cheval, habitué à ce détour, quitte le grand chemin vers une petite croix, monte un sentier rocailleux qui

passe derrière l'église, sous les fenêtres de l'ancien presbytère, et s'arrête un moment, de lui-même, auprès du mur d'appui du cimetière. On voit pardessus ce mur la pierre funéraire que j'ai posée sur le corps de mon ami. J'y ai fait écrire en lettres creuses, pour toute épitaphe, son nom à côté du mien. J'y donne un moment, en silence, tout ce que les vivants peuvent donner aux morts : une pensée... une prière... une espérance de se retrouver ailleurs!... »

Ainsi de quel côté que l'on se tourne dans ce coin de terre qui tiendrait dans le parc d'un de nos financiers modernes et qui semble grand maintenant comme le génie qui l'a illustré, on trouve à chaque angle de la route, à chaque coude du chemin, la gloire et la bonté, le souvenir de la bienfaisance de l'homme et le souvenir de la grandeur du poète, l'hôpital qu'il a construit et le chef-d'œuvre qu'il a créé.

Il est sur la colline Une blanche maison.

Un rocher la domine.

Un buisson d'aubépine Est tout son horizon.

La blanche maison, c'est Milly ; le rocher, vous l'apercevez dans le lointain, et regardez bien cet

arbuste, c'est le buisson d'aubépine immortalisé maintenant et célèbre pour avoir parfumé le poète enfant comme le laurier qui ombrage le tombeau de Virgile...

Qu'il est grand, en réalité, au point de vue moral et intellectuel, ce génie universel : poète incomparable, historien émouvant, orateur irrésistible! Considérez cette existence dans son ensemble, et vous serez frappé de la grandeur qu'elle présente. A l'heure où d'autres étudient encore, le poète remue la France entière avec les Méditations, puis il entre en triomphateur à la Chambre et y parle le plus magnifique langage que la tribune ait entendu, prononce de superbes discours, non point, comme on le croit trop volontiers, sur des sujets prêtant à la déclamation, mais sur des questions qui demandent des connaissances particulières, sur le budget, sur les caisses d'épargne, sur les enfants trouvés. Historien, il renverse un trône avec un livre et, soudain, il se révèle tribun intrépide, ayant le courage que si peu ont en notre pays, d'aller au-devant de l'émeute, de lui tenir tête, de la dompter.

Cette multiplicité de facultés fait de ce privilégié

entre tous les fils des hommes un être tout différent de ceux que nous connaissons. Ce n'est pas un spécialiste possédant une aptitude, la développant, la perfectionnant, arrivant à une virtuosité étonnante sur un instrument ; c'est une âme, un cœur, un esprit. Citoyen, écrivain, homme du monde, il est tout à la fois sans fatigue, il vibre à tous les vents, il est emporté par toutes les généreuses passions, il est une des incarnations complètement belles de la race mortelle...

Sans exagérer le principe de l'hérédité, il est facile quand il s'agit de Lamartine, de découvrir, dans les influences de famille, dans les milieux honnêtes et paisibles où se passa l'enfance, l'explication de cette nature si élevée, si désintéressée, si exempte de cupidité et d'envie. Il descendait de ces vieilles races de province, oii l'activité intellectuelle s'économisait en quelque façon; où il y avait comme des réserves d'honneur, de foi. de dévouement; où le génie s'amassait de génération en génération, comme un trésor qui grossit dans un coin. Ses premières années, nous l'avons vu, s'écoulèrent devant de merveilleux paysages ; les grands bois bercèrent de leur murmure celui qui devait les chanter plus tard; une mère d'un c..\c[!Lionnel mérite forma elle-même cette âme.

De l'adolescence au seuil de l'âge mûr, le poète ignora les rudes caresses de cette pauvreté qui, si elle trempe le caractère, laisse une inextinguible amertume au cœur. Tout dans ses impressions premières, est poésie, sourire, bonté. Les femmes ont de maternelles tendresses pour ce pensif jeune homme à la physionomie aristocratique. Les désastres mêmes de la Patrie ne se présentent pas à lui sous l'aspect violent et horrible. C'est au bord du Léman, choyé par tout le voisinage, qu'il apprend l'écroulement de Waterloo.

C'est vraiment la jeunesse, non d'un ouvrier de la pensée, condamné à ne devoir rien qu'à lui-même, mais d'un patricien de lettres, d'un prédestiné de l'art, d'un Apollonien enveloppé, en naissant, de clartés et de parfums, Hélas ! ce fils d'Apollon devait finir plus tristement que Phaëton : il voulut^ lui aussi, selon l'ordinaire ambition de ces types toujours tentés par en haut, conduire les chevaux radieux du Soleil. Il n'eut point la chance d'être écrasé dans leur chute ; il traîna cette longue et prosaïque vieillesse qui fut comme la rançon des triomphes et des joies du commencement ; de l'Empyrée tombé dans les réalités les plus plates, il nous offrit le lamentable spectacle d'un aigle en cage, d'un aigle ayant un fil à la patte, d'un aigle mangeant dans la main de chacun.

16 FIGURES DE BRONZE or STATUES DE NEIGE

Un instant la gloire de Lamartine sembla voilée par les vulgarités de cette fin d'existence ; mais le recul du temps l'a déjà replacé dans le rayonnement qui lui convient. Les générations qui nous succéderont oublieront les défaillances de l'homme et ne connaîtront plus que le génie du chantre inspiré de la nature. Les femmes surtout, auxquelles les strophes harmonieuses du Lac rappelleront toujours de douces émotions, resteront les fidèles admiratrices de Lamartine. Sous le ciel d'automne gris et soucieux qui met involontairement du vague à l'âme, elles iront, comme leurs aïeules, dans un coin du jardin que jonchent les feuilles mortes, relire les pages où Lamartine a raconté les enthousiasmes, les songeries, les amours idéales de sa vingtième année. A travers ces brumes et ces tristesses d'octobre pleines de la mélancolie de tout ce qui finit, elles reverront passer, comme un fantôme éloquent, le sublime inspiré de l'infini, l'amant d'Elvire, le chantre de Joceb/n ; elles le reverront, non point avec nos yeux de désabusés et de sceptiques, mais tel que l'aperçut la génération de 1830: vierge de toute souillure matérielle, exempt de toute pensée basse, homme par le courage, ange ou pur esprit, rapportant du ciel des chants mélodieux. Elles auront revécu une heure dans l'idéal; elles auront éprouvé cette impression d'une fleur oubliée

LAMAÎITINE

retrouvée dans un volume et elles répéteront avec leur poète :

Cachez-vous quelquefois dans les pages d'un li\Te Une fleur du matin cueillie aux rameaux verts ? Quand vous rouvrez la page après de longs hivers, Aussi pur qu'au jardin, son parfum vous enivre. Après ces jours bornés qu'ici mon nom doit vivre, Qu'une odeur d'amitié sorte encor de ces vers.

VICTOR Huao

1822, date de l'apparition des Odes

f M m\vj^ ^\'^^ ^a//arfe5. — 1885, mort de Victor

l ^ ^i^ J I Hugo... Quiconque méditera ces deux

[W \,^' À dates se sentira envahi, comme malgré

^^^ ■ — ^ lui, d'un immense étonncment. Ce long

espace parcouru, dès qu'on le contemple, éveille dans

l'esprit une admiration silencieuse, comme certains

panoramas, tout à coup découverts, rendent muets

d'enthousiasme.

En cette vallée magnifique qui s'étend à vos pieds, il y a des ornières et des fossés ; qui donc y songe? En haut, c'est le ciel qui luit ; en bas, c'est le ruisseau qui gazouille, l'armée des épis qui ondule, les grands arbres qui s'inclinent dans un frémissement symphonique, et, dans le lointain, le

fleuve, le grand fleuve, paisible ou bouillonnant, qui fertilise, qui réjouit ou menace, qui porte les barques légères et les lourdes embarcations, et qui roule ses .eaux majestueuses sans s'occuper de savoir si quelque ville au passage a déversé un égout dans ses flots superbes.

On ressent la même impression quand on examine, dans sa synthèse radieuse, l'œuvre de Victor Hugo. Le détail se noie dans l'ensemble. Ce n'est plus seulement Hernani ou les Contemplations, Ruy-Blas ou la Légende des siècles qui sont en cause, c'est le poète tout entier. Ce qu'on voit, c'est le poète sans rival qui a vraiment eu le Verbe en lui, selon une expression qu'il aimait, le poète qui exerça sur ses contemporains l'obsession que Napoléon exerça sur lui-même, le poète qui nous ouvre à deux battants des portes de diamant et nous fait pénétrer dans des régions éblouissantes où résonnent toutes les musiques, où resplendissent toutes les couleurs, où étincellent des milliers de pierres précieuses entassées en monceaux comme en quelque cité fabuleuse de l'Orient. Ce qu'on admire, ce qu'on salue, ce qu'on acclame encore une fois, ce n'est point telle ou telle partie de l'œuvre, c'est l'œuvre elle-même, l'œuvre colossale, l'œuvre stupéfiante, l'œuvre prestigieuse. L'Ode, le Drame, l'Epopée, la Grandeur dans ce qu'elle a parfois d'excessif et presque de monstrueux.

la Passion dans ce qu'elle a de plus violent ou de plus sombre, la Grâce attendrissante, la fraîche Idylle fleurissant sur ce monument cyclopéen semblable à ces monts farouches que le poète a décrits, monts énormes et titaniques, « qui sont de merveilleux faiseurs de violettes et de roses. »

Qui pourrait dire : « J'aime ceci ou cela dans Victor Hugo ? » Comme l'Océan, comme la Montagne, comme la Forêt, ce génie éveille l'idée de l'infini. Ce qu'on aime dans l'Océan, ce n'est point une vague, ce sont des vagues incessamment renouvelées. Ce qu'on aime dans la Forêt, ce n'est point un arbre ou une feuille, ce sont ces milliers d'arbres et ces milliers de feuilles qui confondent leur verdure et leur bruit.

Ce qu'on aime dans Victor Hugo, ce sont ces milliers d'images, de sentiments, d'impressions ; c'est l'infini, en un mot, c'est l'infini qui est avons. Ce qu'on aime, c'est soi-même, soi-même idéalisé, grandi, ayant de généreuses pensées plein la tête, des spectacles incomparables sur son horizon.

Avec ce don de tout amplifier qui lui est particulier, Victor Hugo a prêté à nos désastres de la guerre, aux horreurs même de la Commune une grandeur qui servira la gloire française devant la Postérité.

Ce qu'ont été ces événements, ce n'est pas dans le récit des compilateurs laborieux et froids qu'on

le cherchera. C'est dans Victor Hugo qu'on le lira. On n'en croira que ce tout puissant faux témoin. On l'apercevra légendaire à travers les âges, ce siège où Dante portait un képi. Cet obus eût tué vingt-cinq pauvres diables que nul n'en eût parlé, mais cet obus est tombé aux Feuillantines. Cet obus est tombé chez Homère, et cet obus est immortel. Bien différent d'ailleurs en cela, comme sous tant d'autres rapports, de Zola, ce métis italien, Victor Hugo s'est toujours souvenu à temps qu'il était Français, de bonne et vieille souche française. Dans ses imaginations révolutionnaires les plus discutables, le Doète, fils de soldat, ne touche jamais à ce qui est la propriété commune de la France, à sa gloire. Dès qu'un drapeau flotte au vent, dès qu'un clairon sonne, il est là; il se trompe souvent et confond la Marseillaise qui défend la frontière avec la Marseillaise qui défend la barricade ; mais c'est toujours un hymne français et dans cent ans on n'y reconnaîtra plus rien...

.T'ai crayonné iadis un croquis de Victor Hugo chez lui. J'ai dit l'attrait de ces réceptions et de ces dîners on le poète était vraiment lui-même.

La vie de Victor Hugo était minutieusement

réglée. Debout dès l'aube, il se tournait vers l'Orient et il priait, car il était resté profondément spiritualiste et il croyait à l'efficacité de la prière, à l'intervention d'un esprit supérieur dans la direction des affaires terrestres. Il s'installait ensuite dans son cabinet, s'asseyait sur une chaise de paille, devant une table de bois blanc et travaillait jusqu'à midi.

A midi, il déjeunait rapidement et sortait, c'està-dire qu'il allait travailler d'une autre façon : la matinée, pour lui, constituait le travail immobile ; l'après-midi, le travail errant. Il adorait les impériales d'omnibus, ces balcons roulants, comme il les appelait, d'où il pouvait étudier à loisir les aspects divers de la ville géante. Il prétendait que le brouhaha étourdissant de Paris lui produisait le même effet que la mer ; il n'arrivait à se créer un désert en lui-même qu'au milieu de ces multitudes qui vont, qui viennent, qui s'empressent, qui se heurtent, qui se disputent, et, pareilles aux vagues, se précipitent avec je ne sais quel tumulte régulier vers un but mystérieux.

Rentré vers quatre heures, Victor Hugo, qui recevait parfois trois cents lettres par jour, répondait aux missives les plus urgentes et descendait à sept heures pour dîner. Quelques amis étaient déjà réunis dans le salon rouge, et Georges et Jeanne couraient

au-devant de leur grand-père dès qu'on l'entendait arriver.

C'est alors que, libre de soucis, Victor Hugo était l'homme de l'intimité, poli comme Louis XIV avec les femmes, accueillant, bienveillant envers les plus humbles, respectueux de l'opinion de chacun. Convive de belle humeur et de bon appétit, présidant gaiement une table où nul n'était gêné, ce n'était pas un pontife, mais bien plutôt un aïeul, un témoin. Des surprises exquises étaient réservées aux invités quand Victor Hugo, remontant le cours des temps, se reportait vers ses premières années vers les spectacles qu'il avait observés lui-mêmi comme un pareil homme savait observer, vers les:hommes qu'il avait rencontrés.

Autrefois, l'historien ou l'écrivain, avant de parles, des événements accomplis, recherchait certains salons afin de consulter les vieillards qui person nifiaient la tradition et semblaient comme la représentation vivante des générations éteintes. Que de trésors de ce genre offrait la conversation de Victor Hugo !

Enfant de troupe dans la garde impériale, fils de général, le poète avait touché de près ces soldats épiques dont il a célébré l'héroïsme. Devant l'adolescent que Chateaubriand avait baptisé « un enfant sublime », s'étaient ouvertes toutes grandes les

portes de ce monde de la Restauration où l'ancienne société coudoyait volontiers la nouvelle. Il avait eu le général Lahorie pour parrain et la maréchale Moreau pour protectrice ; il avait causé de la vieille cour avec les duchesses, demandé aux conventionnels devenus pairs de France la physionomie exacte de ces orageuses séances où chacun combattait pour sa tête.

Le poète excellait à faire revivre, avec une parole, avec un geste, ce passé déjà si loin de nous. Il nous souvient, à propos d'une pince à sucre, d'un portrait saisissant et sinistre de Talleyrand, dont Victor Hugo avait été l'hôte à Valençay. Pour une minute le Talleyrand réel se dressait devant nous, enfoncé dans sa haute cravate du Directoire, imposant un respect profond par son attitude à ceux mêmes qui le méprisaient le plus, forçant à s'incliner devant la dignité du grand seigneur ceux que révoltaient les vilenies du politique, absolument triste, ne souriant jamais et restant impassible et immobile au moment où, de sa voix au timbre étrangement vibrant, il "lançait un de ses mots célèbres.

Quoiqu'il fût Gaulois à ses heures, nul ne savait mieux que Victor Hugo guider une conversation, lui communiquer une allure élevée en jetant dans l'entretien une lueur inattendue, en mêlant les pro-

blêmes éternels de l'âme humaine aux propos capricieux du repas. On songeait involontairement à Apollon chez Admète; les banalités, comme il arrive entre gens qui, parfois, ne se connaissaient pas, trottinaient doucement; tout à coup le poète touchait ces sujets vulgaires de son aiguillon d'or, et voici qu'à l'instant il leur poussait des ailes, et que, commencée dans la plaine, la conversation se terminait dans l'empyrée.

Un coup de sonnette brisait l'enchantement de ces heures, qui semblaient brèves tant elles étaient pleines de délicats plaisirs.

Les visiteurs du dehors arrivaient dans le salon d'attente : des femmes de tous les pays, des étrangers, des curieux venaient contempler le Maître. Comme par une métamorphose soudaine, Victor Hugo changeait; le visage lui-même se transformait. Cet homme qui était tout à l'heure d'une bonhomie si sincère et d'une si patriarcale simplicité, se mettait tout à coup à tenir d'une façon sentencieuse des propos qui n'avaient ni queue ni tête, qui, avec les répliques qu'on lui envoyait, ressemblaient souvent à des coq-à-l'âne. Les États-Unis d'Europe, « il faut tuer la mort, » les déclamations contre le partiprêtre revenaient à chaque instant dans la conversation. Le poète n'était plus lui, il devenait un acteur devant le public!

VICTOU HUGO 29

Cette effroyable oppression exercée d'en bas sur le génie, qui saura la décrire comme il faudrait? Qui saura dire les faiblesses auxquelles un homme de la taille de Victor Hugo peut descendre pour avoir l'approbation de gens qu'il méprise sans doute profondément !

Un jour, je m'en souviens, un imbécile qui rédigeait, je crois, un journal de province, déclara qu'il fallait mettre en location toutes les églises, où l'on établirait des théâtres ou des bals pub ics selon l'occasion.

— Cher maître, vous rappelez-vous, demandais-je au grand poète, la parole charmante que vous adressa la duchesse d'Orléans, qui vous disait en revenant de Notre-Dame : « Monsieur Victo»* Hugo, je viens de visiter votre église? » Étes-vous d'avis qu'on établisse un bastringue ou un caféconcert dans l'auguste basilique que vous avez célébrée?

Victor Hugo hésita. Puis comme l'imbécile le regardait, il répondit : « Certainement », mais très bas, je dois le reconnaître.

Voilà où l'amour de la plus vile popularité p^ut conduire un privilégié entre tous les enfants des hommes, un Victor Hugo !

Tout cela pour arriver à être nommé le quatrième

sur la liste des sénateurs de Paris. Ce fut une dou-

leur pour Victor Hugo que cette élection. Il avait vu cela en poète.

Paris, soleil vivant, ruisselle sur le monde.

Paris, cité-reine, nomme le poète-roi. Cette élection faite dans une acclamation, avait les airs d'un petit plébiscite.

Très probablement un monarque de droit divin n'aurait pas cherché à empêcher la réalisation de ce rêve assez légitime. Gambetta se mit à la traverse. Je ne sais comment cela se fit, car il paraissait fort ami du poète. Ce fut à la table du poète que je vis pour la première fois le tribun de près ; par parenthèse, Gambetta fît ce jour-là un douloureux éloge du duc de Broglie et de ses facultés d'homme d'État.

Tout en admirant les secrets desseins de la Providence qui m'avait fait venir chez Victor Hugo pour y entendre le panégyrique du duc de Broglie par Gambetta, j'étais convaincu, étant naïf, que l'élection ne souffrirait pas de difficultés. Victor Hugo était de cet avis sans doute, car il ignorait les dessous des scrutins; il croyait aux irrésistibles courants populaires. Gambetta qui savait manier la matière électorale, joua Olympio comme un enfant, et le poète eut un cuisant chagrin d'avoir vu son roman électoral brisé. Il revenait souvent là-dessus et toujours avec un accent d'amertume.

Il y eut vraiment, jusqu'au départ pour l'avenue d'Eylau, une époque intéressante où Victor Hugo, encore en pleine possession de lui-même, était superbe de verve et de gaieté dans sa verte vieillesse.

A l'avenue d'Eylau, ce n'était plus la même chose. On avait un peu la sensation de la vieillesse de Louis XIV, rassasié de gloire, toujours avide de flatteries et ne sachant plus discerner la qualité de l'encens. M™* de Maintenon était là sous les traits de ^jme Drouet, essayant, elle aussi, d'intéresser « l'inamusable » et n'y parvenant pas.

Quelle silhouette pour un peintre de l'avenir que celle de cette pauvre femme, rongée par un cancer à l'estomac, et obligée d'assister chaque jour à d'interminables repas, tombant de fatigue et de sommeil, et contrainte d'écouter pour la millième fois le récit du 2 Décembre ! Par une sorte d'effort machinal, elle se réveillait pour frémir aux bons endroits ; elle relevait sa belle tête toute blanche, une tête de douairière, et elle agitait les bras quand on prononçait le nom de « monsieur Bonaparte. » — « Vous rappelez-vous, madame? )) — «Ah! le misérable ! » s'écriait M"** Drouet qui recommençait aussitôt un léger somme.

Combien de fois l'exclamation mélancolique de M'"* de Maintenon devant les carpes de Fontainebleau

vint-elle à la compagne du poète ? Combien de fois, regretta-t-elle le temps où elle jouait la princesse Negroni à la Porte-Saint-Martin? Combien de fois après avoif vu défiler devant elle et accueilli de son sourire placide tout ce que Paris compte d'éminent, envia-t-elle le sort de quelque brave provinciale qui avait le loisir de se mettre au lit à neuf heures.

Dans les dernières années, les instincts physiqifes avaient pris le dessus sur l'intelligence et sur l'âme chez Victor Hugo. « Une bête, disait l'auteur du Rhin, peut être un aigle ou un lion; » il n'était plus ni aigle ni lion ; il semblait qu'orgueilleux comme Nabuchodonosor, il eût été frappé comme lui.

Quinze ans à peine se sont écoulés depuis la mort de Victor Hugo et ces quinze ans, c'est déjà la postérité. Ces quelques années ont suffi pour que, dans l'œuvre géante, mais inégale, s'opérât d'ellemême, pour ainsi dire — la sélection nécessaire. Bien des fragments se sont détachés de ce bloc énorme où tout n'était pas de marbre et de granit. Les nuageuses palingénésies de la fin : VAne, la Pitié suprême, Religion et Religions sont depuis longtemps oubliées.

Comme l'œuvre du grand poète reste encore imposante, malgré ces ratures du Temps, et qu'elle semble magnifique, quand on l'envisage dans son ensemble, cette carrière semée de chefs-d'œuvre en tant de genres dilîérents ! Notre-Dame de Paris et les Misérables, dans le roman ; Ruy Blas, Marion- Delorme, les Biirgraves, au théâtre ; les Orientales, les Feuilles d'Automne surgissent comme des points de repère lumineux devant le regard.

Victor Hugo est debout, au milieu de ce siècle, comme ce. Napoléon dont il nous a montré jadis l'imposant fantôme obsédant sans cesse ses méditations solitaires. C'est lui qui nous a procuré, aux heures juvéniles, les premières et les plus vives sensations ; il a peuplé notre imagination d'images, de souvenirs, de formes colorées, et l'influence qu'il a possédée est telle que si nous ne pensons pas toujours avec lui, nous nous exprimons à chaque instant par lui. Il n'est pas un lettré qui n'ait ressenti le phénomène que j'indique... Une idée personnelle nous vient et, par une opération d'une rapidité inouïe, elle évoque soudain un vers de Victor Hugo. Dès qu'un vers nous est revenu, les autres s'élancent de notre mémoire en chantant et en battant des ailes comme une nichée d'oiseaux qui s'envolent tout à coup, avec des pépiements joyeux, dès qu'on a remué une seule branche d'un arbre...

Celte prise de possession des cerveaux de son temps est le caractère qui distinguera à tout jamais Hugo des grands hommes qui sont venus, et je crois, de ceux qui viendront. Les génies qui se sont succédé d'âge en âge ont tenu une place plus ou moins considérable parmi leurs contemporains: ils vivent encore dans leurs œuvres, souvent plus admirées que lues. Aucun n'a saisi comme Hugo un siècle littéraire dans ses mains robustes pour le pétrir à la ressemblance de son esprit, pour l'obliger à parler le même langage que lui.

En ceci Victor Hugo a été véritablement roi : il a affirmé son autorité en exerçant ce droit de battre monnaie, qui est le signe indiscutable de Vimperium. Il a pris une langue usée, sonnant creux, sans relief, laissant soupçonner à peine la signification de ses formules effacées ; il l'a jetée à la fonte et en a retiré une langue sonore, brillante, battant neuf, annonçant par une sorte de bruit métallique ce qu'elle représentait.

De ce monarque tout puissant tous ont été les tributaires. Les plus farouches ennemis d'un roi sont obligés de se servir, pour leurs transactions, des pièces qu'il a fait frapper ; ceux mêmes qui ont contesté Hugo se sont sersùs, pour l'attaquer, des armes retrempées par lui. Retirez des romans de Zola ce qui appartient au chef de l'école roman-

VILTOR HUGO 35

tique, la couleur, la phrase éclatante, empanachée, pittoresque, la description relevée par des tons chauds, et vous verrez ce qui restera...

C'est par cette royauté littéraire, qu'il a gardée pendant plus de soixante années, que Victor Hugo restera grand au-dessus des plus grands. Quelquesuns, avec des dons inférieurs, ont remué plus violemment les cœurs, créé des courants d'opinion plus originaux, produit une action plus décisive sur les doctrines de leur époque. Voltaire a démoli davantage ; Rousseau qui, avec trois ou quatre livres, a rendu la société française sentimentale et rêveuse, a eu un écho autrement retentissant dans les âmes. Musset même, disciple de Victor Hugo, d'apparence seulement, a mis plus profondément son empreinte sur une certaine partie de sa génération.

Victor Hugo vivra quand ceu.\-là seront oubliés ; son œuvre, en effet, si complexe quand on la juge superficiellement, est simple comme l'Epopée ellemême qui, née avec l'univers, durera autant que lui, car elle exprime les sentiments éternels dont a besoin l'Humanité : la foi, l'aspiration vers l'idéal, l'héroïsme.

Victor Hugo a écrit de lui-même : « Je suis un fleuve intelligent qui ai reflété successivement toutes les rives devant lesquelles j'ai passé en méditant seulement sur les images que m'ont offertes ces rivages changeants. » L'œuvre du poète donne bien en effet, la sensation d'un vaste fleuve qui a coulé à travers le siècle et qui en a reflété les espoirs, les enthousiasmes, les haines, les colères, toutes les passions et les manifestations diverses. Que cela est loin! se dit-on, quand on voit à la fin d'un volume ces comptes rendus des procès qui ont suivi quelques-unes des pièces de Victor Hugo. Que de bruit, que d'agitation ! L'interdiction du Roi s'amuse^ grâce au don que possède le poète de voir grand et de grandir tout ce qui le touche, prend les proportions d'un événement. La foule emplit le prétoire de clameurs. Chaix d'Est-Ange, qui répond à Odilon Barrot, est interrompu parle public.

Quelle œuvre littéraire exercerait aujourd'hui le même intérêt ? Quel rapport, même lointain, notre mouvement intellectuel a-t-il avec celui de cette brillante période? Remarquez que Victor Hugo n'était pas le seul à passionner ainsi l'opinion. Dans tous les genres, des personnalités éclatantes surgissaient en ces belles années qui suivirent 1830.

Quelle trentaine pour un siècle que ce 1830 ! Partout la jeunesse et l'enthousiasme : la nature

VICTOR HUGO Si

donne double moisson d'hommes comme la terre donne double moisson de blé en certains pays aimés du soleil. Des génies partout, des talents à remuer à la pelle ; quelque chose de plus beau aux premières célèbres que le parterre des rois de Dresde : un parterre de royautés intellectuelles. Deux poètes chantent, c'est Victor Hugo ot Lamartine. Deux peintres sont en présence, c'est Ingres et Delacroix. Deux historiens s'en vont remonter la source du Passé jusqu'aux sources où naît notre histoire, et ces deux historiens sont Michelet et Augustin Thierry. Deux romanciers se disputent la faveur du public et ces romanciers sont Honoré de Balzac et George Sand. Deux journalistes se heurtent, et ces deux journalistes sont Carrel et Emile de Girardin. Au pied de cette tribune deux hommes attendent leur tour de parole, c'est Thiers qui va se mesurer à Berryer, et l'homme qui occupe la tribune est Guizot. Sur cette scène, c'est Frédéric et Bocage ; sur cette autre, c'est la Dorval et c est Georges qui causent d'une petite fille que Ion nommera Rachel. Ces généraux d'hier et ces jeunes officiers, c'est Bugeaud, Pélissier, Changarnier, Lamoricière, Bedeau; ils saluent ces survivants du premier Empire qui s'appellent de ces noms retentissants: duc de Dalmatie ou duc de Trévise.

Un auditoire plein de foi, de candeur, de bonne

volonté vaillante, se presse aux réunions où les Sàint-Simoniens développent les plus généreuses idées de réforme sociale. De tous les côtés, le même éclat de parole, la même avidité de progrès. Les droits de la conscience humaine étaient défendus à Chambre des pairs par un Montalembert, proclamés dans la chaire de Notre-Dame par la grande voix d'un Lacordaire.

On est pris d'une insurmontable tristesse lorsqu'on compare cette profusion d'hommes à notre lamentable indigence actuelle, lorsqu'on rapproche ces nobles désirs de liberté et de justice, cette chaleur, cette ampleur d'âme, à toutes les tracasseries honteuses de l'heure présente. L'événement de ces lointaines années, c'était un beau drame, un livre inspiré, un discours admirable; aujourd'hui, c'est un potin^ un potin qui change de nom et de costumes, et qui revient toujours comme certains personnages de pièces à tiroirs. Les yeux tournes vers l'Avenir, les hommes d'Etat s'efforçaient de découvrir des Icaries et des terres promises ; le regard penché sur le passé, nos contemporains remuent la poussière de tous les codes pour y découvrir quelque vieille loi qui

puisse opprimer un Français qui a le malheur de ne pas penser comme eux.

La France manque d'hommes ! tel est le cri éploré que pousse, à la fin de ce siècle, la nation dont les lianes toujours féconds ont porté jadis tant de généraux, de politiques et d'écrivains.

:u-DESsus de tous les personnages de Balzac, marqués d'une si vigoureuse empreinte, au-dessus du Père Goriot, de Rastignac, du Père Grandet, de César Birotteau, il y a un personnage qui les prime tous, c'est l'Argent. Pour la première fois, Balzac a fait entrer dans l'art cet agent tout puissant qui gouverne le monde moderne : l'Argent. L'Amour, l'Orgueil, la Haine, l'Envie, sont au premier plan dans les créations antérieures ; l'Argent n'apparaît que de loin en loin dans les doléances de l'Avare ou dans les expédients de Gil Blas ; au contraire, il est l'acteur principal et toujours en scène de la Comédie humaine ; il est au fond de toutes les passions et de toutes les

actions de ceux qui figurent dans ce drame si étrangement varié. C'est après lui que courent tous ces jeunes gens, tous ces vieillards, toutes ces femmes charmantes même ; les plus éthérées et les plus pures abordent ce point un jour ou l'autre.

Dans la vie de l'homme comme dans la vie fictive de ses personnages, l'Argent est la perpétuelle, l'incessante, la dominante préoccupation de Balzac. Sa correspondance est une correspondance d'homme d'aiïaires : le malheureux grand homme ne parle làdeaans que d'entreprises à fonder, de billets à rembourser, de protêts à éviter. « Le chagrin est venu, écrit-il à M""^ Zulman Carraud, chagrin intime, profond et qu'on ne peut dire. Quant à la chose matérielle, seize volumes écrits, vingt actes faits cette année n'ont pas suffi. Cent cinquante mille francs gagnés ne m'ont pas donné la tranquillité... ». « L'argent nécessaire à ma vie, écrit-il un autre jour à sa mère, est en quelque sorte disputé à celui qu'exigent les créances et bien péniblement obtenu. Je ne m'abuse pas : si, jusqu'ici, en travaillant comme je travaille, je n'ai pu réussir à payer mes dettes ni à vivre, le travail à venir ne me sauvera pas; il faut faire autre chose, chercher une position »

C'est par ce côté surtout que Balzac est absolument moderne. Le propre de la plupart des chefsd'œuvre est de vous arracher à la réalité, de vous transporter dans une atmosphère différente. Avec Balzac, rien de semblable. La plupart de ses livres ont la trépidation du mouvement parisien ; ils sont montés au diapason de notre existence. Ce ne sont point des portraits que le romancier nous montre, c'est une immense glace oîi nous voyons les personnages remuer, s'agiter, grimacer comme dans la vie elle-même.

Ceci explique que jusqu'ici on ait beaucoup écrit sur Balzac sans qu'on ait jamais publié une étude complète sur son œuvre. On nous a raconté les projets, les enfantillages, les manies, les illusions naïves de l'hôte des Jardies. On a mis en circulation d'innombrables anecdotes sur son compte ; mais le monument qu'il a élevé n'a jamais été apprécié dans son ensemble, ni même décrit dans ses détails. Pour analyser Balzac, en effet, il faudrait, en quelque sorte, le recommencer, reprendre un à un les mille éléments qui ont constitué l'édifice, peindre à nouveau les mondes divers dans lesquels il a été chercher ses modèles.

Prenez ce pandémonium gigantesque dans lequel se rencontrent, se croisent, se heurtent, se combattent, se coalisent les honnêtes gens, les coquins, les amoureux, les courtisanes, les débauchés, les débutants, les vieillards,les notaires, les médecins, les usuriers, les Nucingen, les Maxime de Trailles, les Gobsec, les Vautrin, les Vandenesse, les Finot. N'éprouvez-vous pas un peu de confusion dans l'admiration, un peu de fatigue physique et de lassitude cérébrale en regardant cette œuvre telle qu'elle est, touffue, grouillante, bruyante, bariolée, inextricable? Ne trouvez-vous pas cette sensation qui vient à tous en regardant Paris du haut d'un pont, d'une fenêtre, de quelque lieu élevé : l'étonnement de voir entassés sur un si étroit espace tant de maisons, tant de palais, tant d'églises, tant de bouges, tant de richesses, tant de misères, tant de hontes, tant de splendeurs?

Ne pouvant juger le prodigieux romancier, on a tenté de le définir ; on l'a appelé : « Molière médecin » ; on a dit que son œuvre était « un musée Dupuytrenmoral ». Taine s'est contenté d'écrire : « Avec Shakespeare et Saint-Simon, Balzac est le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine. ))

Par sa nature, Balzac me semble se rapprocher davantage de Saint-Simon que de Shakespeare.

Comme Saint-Simon il écrit dans le bouillonnement même des passions qu'il met en jeu. Son cabinet de travail est au milieu de la fournaise parisienne comme la table de Saint-Simon était dans ce Versailles troublé du soir au matin par les brigues, les servilités, les compétitions, les ambitions en éveil. Comme l'homme de Saint-Simon, l'homme de Balzac est surpris dans le feu même de ses convoitises, dans l'ardeur de ses désirs enflammés, en pleine lutte pour le plaisir, le bien-être, la jouissance matérielle.

De telles conditions de travail mettent Balzac en dehors de tous les maîtres du passé. On a fait très justement remarquer qu'il ne s'était pas contenté de peindre les mœurs de son temps ; qu'il semblait avoir peint d'avance les mœurs du temps qui a suivi ; qu'il avait moins été un observateur attentif et sciTipuleux qu'un précurseur et un voyant. Rien n'est plus juste, et le phénomène qui s'est produit en cette circonstance est un des plus curieux de l'histoire littéraire et sociale.

Tout un monde qui a existé, qui a vécu réellement, est sorti de la cervelle de ce Jupiter. Les hommes de la Révolution s'efforçaient — sans y

réussir beaucoup d'ailleurs — d'être les hommes de Plutarque. Les hommes du second Empire ont voulu être des hommes de Balzac. Le type de ces hardis aventuriers nés dans les vagues de l'océan parisien comme les cormorans dans l'écume des flots; de ces jeunes gens spirituels, braves, sans scrupules, s'élançant à la conquête de la Toison d'or sans se laisser embarrasser par aucun préjugé, a fait d'effroyables ravages dans la génération qui est maintenant près de disparaître. Balzac est devenu le livre de chevet de tous les étudiants pauvres d'argent et riches seulement d'appétits auxquels Rastignac apparaissait comme un idéal. Toute la Comédie humaine a passé successivement aux affaires ; les personnages ont avancé à l'ancienneté, et après avoir eu de Marsay pour premier ministre, nous avons été gouvernés par Gaudissart.

Il serait injuste, cependant, de rendre Balzac responsable de la décadence morale dans laquelle est tombé ce pays ; il n'a point créé cette situation, il l'a tout au plus aidée à se développer ; il n'a point déposé le germe, il a contribué seulement à le faire éclore dans la chaude température de ces livres pleins de descriptions sensuelles, d'excitations à une volupté raffinée, d'appels aux instincts bas légèrement couverts et poétisés d'une gaze d'élégante corruption. Aux hommes, il a donné

pour but unique le succès, c'est-à-dire la satisfaction de toutes les fantaisies; la possession de ce qui se vend dans une capitale où tout est à vendre ; il a fait passer chez les femmes de petits frissons délicieux et malsains ; il leur a fait entrevoir derrière un rideau les paradis de l'adultère ; il a été, pour les belles oisives, le mauvais génie qui dit oui à l'être malade, nerveux, troublé, qui hésite encore et qui s'interroge anxieusement.

Sous ce rapport, le rôle de Balzac est tout à fait distinct de celui de Dumas, qui a diverti, intéressé, charmé sans corrompre. Dumas resta toujours un simple conteur, Balzac fut pour beaucoup d'âmes inquiètes un véritable directeur de consciences qui, souvent, dirigeait vers de bien singuliers endroits.

L'illustre romancier ne me paraît qu'à moitié resl)Ousable, ie le répète, de l'influence qu'il a exercée. II n'est pas d'écrivain peut-être qui soit moins littérateur, chez lequel on sente moins la volonté préconçue d'aller dans un sens ou dans un autre. Cette œuvre, si incroyablement vivante et si implacablement exacte, semble avoir surgi comme spontanément. C'est le génie dans toute l'acception de ce mot, le génie obéissant à l'inspiration qui s'empare de lui à certains moments.

On comprend bien là le possédé de l'idée, qui s'assied la nuit devant son papier, la tête échauffée

par ce café qui, en accélérant la vie, hâte la mort de ce pléthorique ; il obéit à une force invincible, sans se rendre compte de la besogne qu'accomplit sa plume ; il évoque ses personnages, fait parler les créations de son imagination comme des êtres de chair et d'os, va tant qu'il peut et tombe épuisé ainsi qu'une Pythie quand le fluide ne circule plus en elle, quand les effluves mystérieux ne l'enveloppent plus.

A ce point de vue, Balzac n'est comparable à aucun de ceux qui sont venus avant lui; il n'a rien de commun avec ceux qui croient le continuer. Il est de la douzaine de génies exceptionnels qu'a enfantés l'humanité ; il est la personnification du xix* siècle matérialiste et jouisseur, comme Homère est la personnification du cycle épique; Eschyle, le représentant du cycle tragique; Dante, le poète du cycle religieux. Son œuvre à lui aussi, inérite de porter le nom d'épopée; c'est l'épopée de la civilisation, la bataille de la vie se livrant dans une capitale au lieu de se livrer dans une forêt...

Et, avec tout cela, Balzac a attendu cinquante ans sa statue. Il semble vraiment que le puissant écrivain ait été poursuivi par une malechance posthume. Lui dont la vie mortelle ne fut qu'une longue suite de

Page 1