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procès, une lutte sans trêve contre les huissiers, a pu voir — s'il est vrai que les morts puissent voir ce qui se passe ici-bas — les hommes à papier timbré batailler autour de son marbre tardif. L'histoire des démêlés de la Société des gens de lettres avec le sculpteur Rodin est légendaire, elle a servi de thème à d'innombrables chroniques, à des centaines d'interviews et de reportages ; mais il aurait fallu Balzac lui-même pour écrire l'histoire de ces conflits épiques qui sont à peine terminés.
Quelle aventure encore que celle des conseillers municipaux de Tours refusant, l'an dernier, de s'associer aux fêtes du centenaire de Balzac, sous prétexte que Balzac n'avait pas été un assez bon républicain! Quel autre que l'auteur des Scènes a'.? la Vie de Province pourrait nous décrire lessusccjtibilités de clocher, les vanités de coterie, les raii cunes de quartier qui ont pu déterminer ces édiles, plus dignes de la Béotie que de la Touraine, à refuser de prendre part à la glorification d'un des plus grands génies qui aient honoré les lettres françaises?...
Par une autre ironie de sa destinée, Balzac, qui entrevit le premier le triomphe insolent d'Israël, a eu le Juif pour remplaçant dans toutes les demeures qu'il a occupées. C'est un point que nous avons déjà signalé.
C'est aux Jardies que Gambetta s'est installé dans les derniers temps de sa vie ; c'est lui qui s'est assis sous les arbres qu'avait plantés le peintre de tant de présidents du Conseil, grands seigneurs ou grands hommes d'Etat. C'est dans la villa même de l'auteur de la Comédie humaine qu'est mort cet aventurier politique qui, par certains côtés, fut un Epigone des personnages de Balzac.
Rue de Monceau, M"* de Balzac venait à peine d'expirer que M"^ de Rothschild envoyait réclamer les clefs de l'hôtel qu'elle avait acheté. Aux champs, Balzac eut pour successeur Gaudissart ; à la ville, il eut Nucingen.
C'est un Juif encore, Anatole Cerfbeer, mort il y a quelques années, qui a élevé à Balzac un monument qui vaut toutes les statues et qui est un témoignage curieux d'une espèce de fanatisme particulier, d'un enthousiasme de bibliothécaire et d'archiviste : le Répertoire de la Comédie humaine.
Dans ce répertoire, Cerfbeer a reconstitué l'état civil de tous les personnages de Balzac, il nous a retracé leur curriculum vitre, il nous a appris ce qu'ils avaient fait ou dit dans toi roman.
Ces héros si vivants et si vrais qui servirent de modèles aux hommes du second empire, sont remplacés par des types nouveaux. L'ère balzacienne est close, la tradition est rompue ; mais il a fallu, pour que l'influence de Balzac sur les générations nouvelles fût abolie à peu près complètement, que la France faillît disparaître dans un cataclysme, que toutes les habitudes de la vie sociale fussent modifiées et que Paris, envahi par les cosmopolites et les Juifs, cessât d'être Paris, pour devenir un lieu quelconque.
La chose est faite aujourd'hui, et, dans la transformation générale, dans la dissolution de tout ce qui constituait la vieille France, tous les types que Balzac avait marqués de sa géniale empreinte ont été à peu près effacés.
Mais quel livre admirable on pourrait écrire, quel superbe pendant on pourrait donner à l'œuvre du puissant romancier, en montrant en leurs activités dernières les êtres-types, les figures représentatives dont il avait peuplé ses récits!
Observez-les aujourd'hui, les héros de Balzac, et voyez ce qu'ils sont devenus.
Les fîères grandes dames, la duchesse de Langea. et la marquise de Maufrigneuse. la touchani madame de Mortsauf et la vicomtesse de Beauséait montent l'escalier d'un Hirsch quelconque qui, ei échange de quelques heures de présence dans ses salons, paie les notes de couturière en retard. La ravissante baronne de Listomère est entretenue par un Juif allemand qui pue d'une façon inconsidérée.
Maxime de Trailles et Rastignac ont figuré sur la liste des chéquards. et ils n'ont dû leur salut qu'à la complaisance d'un juge d'instruction qui n'avait rien de l'austérité de Popinot.
Desplein porte un nom juif. et. moitié entremetteur et moitié médecin, exploite une maison de santé interlope. D'Arthez est toujours catholique, mais il est rallié, et ne sait trop quelle attitude il doit prendre à la Chambre. Lousteau a passé en police correctionnelle pour affaire de chantage, Camille Maupin est obligée de mettre ses bijoux en gage pour nourrir Saint-Alphonse.
Le décor lui-même, dans lequel se sont déroulées les scènes les plus pathétiques de Balzac, a été démoli peu à peu.
Le Palais-Royal, qui fut le théâtre enflammé par toutes les passions et flamboyant de toutes les luxures, sur lequel se rencontrent à chaque instant
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les acteurs de la Comédie Humaine, est devenu ua désert que les joaillers fameux ont abandonné les uns après les autres pour la rue Royale ou la rue de la Paix.
Les antiques demeures du noble faubourg Saint- Germain ont été éventrées par un boulevard, et grâce au vandalisme triomphant des Compagnies de Chemins de fer, ce coin de Paris où vécurent les patriciennes aux âmes compliquées et tendres que Balzac se plaisait à peindre, a perdu complètement sa physionomie d'autrefois.
La petite Pologne, le quartier de la Bienfaisance et de la Pépinière, où le baron Hulot se fît écrivain public pour faire vivre la petite Atala Judici, est occupée maintenant par des hôtels splendides de financiers plus ou moins véreux, enrichis à nos dépens.
Le boulevard lui-même où la Palférine et ses amis ont dépensé tant d'esprit quand tout Paris se donnait rendez-vous là, n'est plus qu'une strass quelconque de Berlin, depuis que des brasseries à musique où coule à flots la bière allemande, ont remplacé les cafés où l'on savait encore causer.
Les héros de Balzac ne sont plus que des fantômes errant sur des ruines, à l'exception d'un seul toutefois, de Nucingen qui leur survit à tous, et qui semble
régner, comme un mauvais Génie, sur ces décombres. Nucingen règne, en effet : il est le roi véritable, non seulement des générations balzaciennes disparues, mais de celles qui leur ont succédé et que le grand manieur d'argent tient encore plus complètement asservies.
C'est par ce côté de son œuvre que Balzac a mérité surtout d'être appelé « voyant ».
Avoir prophétisé le cycle de l'Argent, avoir prévu que ce « vil métal », tant méprisé par les poètes et les philosophes, allait devenir le tout puissant maître du monde, c'est vraiment avoir eu du génie. Nucingen est immortel comme Shylock, et il est plus grand que Shylock de toute la hauteur qui sépare la Haute Banque d'aujourd'hui de la vulgaire usure de jadis...
mALGRÉ tous ses défauts. ses partis pris, ses exagérations. l'homme qui a dit ce mot : L'histoire est une résurrection — ' lut un merveilleux historien, le plus
. '^V^ admirablement dou<J peut-être de tous les -'- -"^ historiens de tous les temps.
Je fais, bien entendu, dans Tœuvre de Michelet. les deux parts qu'il convient d'y faire.
Dans la première phase de sa vie. Michelet. professeur d'histoire, puis chef de la section d'histoire aux Archives, vécut au milieu des textes, des pièces authentiques, des documents du passé ; il fut comme un bénédictin doublé d'un poète.
Les pages consacrées à la guerre de Cent Ans, à
Jeanne d'Arc, à Louis XI, resteront comme le chefd'œuvre de cette première manière à la fois très sûre et très puissante.
Quand il reprit cette Histoire de France^ interrompue par d'autres travaux, Michelet était dans des conditions tout à fait différentes. Il avait changé de méthode en changeant d'âme et il procédait plus d'Alexandre Dumas que de Tacite.
Il adoptait un personnage quelconque, en faisait le centre de tout le mouvement de l'humanité; il choisissait un fait minuscule et il lui rapportait toute la politique d'un règne.
Il acceptait toutes les affirmations de Mémoires contemporains, de pamphlets ou de gazettes, dès que ces Mémoires^ ces pamphlets ou ces gazettes rentraient dans sa conception générale ou même correspondaient à sa manie du moment. A mesure qu'il étudiait moins, il affirmait davantage. Gomme tous les hommes qui ont commencé tard à vivre, il devenait plus effervescent, plus violent, plus irréfléchi, à mesure qu'il vieillissait.
Qui ne voit les dangers de ce système? Quelque impartiale et quelque bien informée que soit La Libre Parole, un historien qui, dans cent ans, voudrait écrire l'histoire uniquement avec notre journal, risquerait de ne pas donner une im-
pression absolument exacte de ces dernières années.
La collection d'un journal comme La Libre Parole sera un document d'un prix inestimable pour l'avenir, mais sur certains points où la passion, la plus légitime et la plus justifiée, a pu nous entraîner, l'historien, pour rendre un jugement d'ensemble, devra contrôler ce que nous avons dit par d'autres documents.
Dans ses derniers livres, Michelet n'avait plus rien des qualités maîtresses de l'historien qui sont la sérénité de l'âme et, tout au moins, l'intention d'être équitable, de peser le pour et le contre.
Comme s'il eût senti qu'il avait encore beaucoup à dire et que le temps pressait, l'écrivain ne se donnait même plus la peine d'écrire. Il envoyait au pwblic des feuillets chargés de monosyllables, ainsi que le chêne de Dodone jetait au vent ses feuilles éloquentes.
Ces paroles brèves, pénibles, saccadées, profondes souvent, obscures parfois, jamais banales, semblaient sortir moins d'une bouche humaine que des lèvres serrées d'une Pythie frissonnant du délire sacré.
L'admiration subsiste quand même, très ardente et très vive, chez les hommes de notre génération.
Il semble, effectivement, qu'il en soit de Michelet
comme de Victor Hugo. Si on voulait apprécier sévèrement les doctrines de l'historien, il faudrait lui restituer ce qu'on lui doit : les jouissances incomparables qu'il vous a procurées, les tableaux magnifiques qu'il a déroulés devant vous, les horizons originaux qu'il a ouverts à votre imagination. Quel est, parmi ceux qui pensent, celui-là qui pourrait estimer ce qu'il doit à Michelet? Les aperçus, les idées, les points de vue les plus personnels en apparence, tiennent souvent à une phrase, à une ligne, à une épithète de Michelet. Il pense en vous, à votre insu, comme Victor Hugo chante en vous. Les vers ne vous reviennent point, la phrase n'est point distincte, et cependant l'image qui danse dans une sorte de mélodie vague a été évoquée par le poète ; c'est avec l'historien que vous avez vu ce CDin du Passé que vous espériez avoir découvert.
Michelet, en effet, avait un don génial, un don en quelque façon surnaturel ; il voyait : c'était un voyant. Certains hommes avaient reçu, dit-on, la faculté de découvrir les trésors cachés sous la terre ; Michelet voyait plus clair dans la nuit du passé que dans le plein jour de son époque.
Quand il entrait dans un siècle, tout se mettait à lui parler : la statue, le tableau, le château en ruine retrouvaient l'étincelle de vie que leur avait com-
muniquée l'artiste qui les avait créés. De tout cela sortait une lumière non point éblouissante, mais impressionnante et subite, comme une lumière éclairant des apparitions.
Nul effort, nul travail visible, nulle déduction. Les résurrections historiques de Michelet n'avaient aucun rapport, en apparence, avec les laborieuses investigations grâce auxquelles tant d'esprits ingénieux sont parvenus à reconstituer une époque patiemment étudiée. Il semblait que tout obéît spontanément à la parole de cet enchanteur. On eût dit que le moine, le grand seigneur, le vilain se dres saient à un signe que ce magicien avait retrouvé dans les lointaines Kabales.
(( Maître, que nous veux-tu ? » paraissaient demander tous ces personnages si vivants, si réels, si accusés dans tout le relief de leurs caractéristiques physionomies.
Michelet possédait dans cet ordre une puissance véritablement prodigieuse. Il traduisait, il communiquait plutôt à ceux qui le lisaient jusqu'à cet état d'âme particulier que produisent certaines époques, cet état fait de rumeurs qui circulent, de légendes qui vous poursuivent, d'inquiétudes et de pressentiments.
On entend dans son Histoire romaine les voix de
fantômes qui hurlent dans les rues d'Alexandrie à l'heure où le vieux monde, prêt à finir, se vautre 'dans les orgies de la vie inimitable avec Cléopâtre et Antoine.
On voit s'en aller vers Actium ces galères à voile de pourpre, à cordages dorés, à rames d'ivoire emplies d'histrions, de musiciens et de devins.
On entend de même dans son Histoire de France les grands silences des villes du Moyen Age, la nuit, puis soudain, quelque duc d'Orléans qu'on assassine, les torches, la vieille épouvantée qui ouvre sa fenêtre aux carreaux étroits.
Quand on a lu les quelques pages qu'il a consacrées à la crise des esprits au moment de la venue de Jeanne d'Arc, on a vécu en plein xv* siècle ; on a éprouvé, tant est irrésistible la force de cet évocateur, la fatigue de ces temps maudits, et l'amertume de ces années de désespérance vous monte aux lèvres.
Voulez-vous avoir une idée de ce que fut la vie des prisons sous la Terreur? Quelques lignes de Michelet vous en apprendront plus que de gros volumes :
« Les prisons ne savaient rien dans la nuit du 9 au 10 Thermidor. Les communications avec le dehors, faciles en 93, furent impossibles en 94. Les
geôliers, terrifiés eux-mêmes, n'avaient plus de complaisances. Chacun de ces grands bâtiments étaient une ville dans la ville, n'apprenant rien du monde des vivants. La saison faisait contraste. Les beaux mois de juin, juillet, marqués d'exécutions immenses, furent lugubres.
« Les prisons crui'ent, à ce qu'affirme Babœuf, au système de dépeuplement^ d'extermination. Continuerait-on de juger? Un massacre semblait vraisemblable. Le Plessis, qu'on appelait l'antichambre de la guillotine, crut qu'on commencerait par lui, et il attendait le tocsin. Notre-Dame ne le sonna pas. Mais quand l'aigu petit tocsin de l'Hôtel de Ville s'entendit, à neuf heures du soir, un prisonnier dit : « A cette heure, chacun de nous a cent ans. » La panique fut telle, au Plessis, qu'ils se firent des remparts de bancs, de^chaises, préparèrent contre le massacre une défense désespérée. »
Quelle vision saisissante ! quelle évocation merveilleuse ! Michelet ne raconte pas, il ne décrit pas ; il vous fait voir. Vous pénétrez avec lui dans les prisons ; vous apercevez ces malheureux entassés dans les geôles ; vous assistez à leur agonie ; vous les voyez prêter l'oreille pour écouter si leur nom ne vient pas de retentir dans les « corridors sombres ».
Et, par une revanche ironique de la vérité, il se trouve que l'historien révolutionnaire, rien qu'en nous montrant l'aspect vrai de la Révolution, prononce contre elle le plus décisif des réquisitoires, sans qu'un mot de blâme sorte de sa plume devant les spectacles le^ plus atroces. C'est le Tacite inconscient et naïf en quelque façon d'une époque qui, par l'absence de garantie, le mépris de la vie humaine, l'oblitération du sens moral, laisse bien loin derrière les plus sombres pages de la Rome du Bas-Empire.
Qu'on nous ramène au Parc-aux-Cerfs ! est-on tenté de s'écrier, quand on s'enfonce avec Michelet dans cet enfer des prisons révolutionnaires où, dans une promiscuité complète, les femmes se livrent à qui veut dans l'espoir d'être engrossées, afin d'échapper à l'échafaud. Michelet, en citant l'exemple de M"* de Croiseilles, à peine âgée de quatorze ans, enceinte de M. de B..., guillotiné le lendemain, n'a pas une parole de flétrissure pour le régime qui permettait ces choses ; il appelle cela bonnement vivre en simple histoire naturelle, et cependant le tableau qu'il trace en quelques lignes d'un réalisme brutal, est plus éloquent pour peindre une époque et montrer ce qu'elle valait au fond que toutes les déclamations et toutes les indignations...
La vie ! telle fut la pierre philosophale que rechercha et que trouva Michelet. Quand il eut infusé, en quelque façon, cette vie retrouvée à tous ces morts qui avaient rempli la scène humaine de leurs ambitions ou de leurs victoires, de leurs succès ou de leurs souffrances, il ouvrit sa fenêtre toute grande et se mit à regarder la Nature. Il avait causé avec Annibal, avec César, avec Charlemagne, avec Louis XI, avec Luther; il voulut causer avec le brin d'herbe qui tremble au vent, avec le coquillage que la mer polit amoureusement, avec la libellule qri bat des ailes au-dessus des nénuphars de l'étang. Il avait écouté la sédition hurlante sous les rostres où parle Cicéron, la clameur des mêlées frénétiques, le susurrement plus implacable encore des courtisans qui comptent les heures d'agonie d'un monarque ou qui échangent entre eux le mot d'ordre de quelque intrigue de cour; il en avait assez. Il s'assit au bas d'un sentier pour bien comprendre la voix éloquente de la montagne; il prêta l'oreille sur le sable des grèves, aux multiples harmonies de cet Océan qui, pareil à l'Humanité, porte en lui tant de tempêtes et tant de bonheurs, tant de drames de destruction et de violence et tant d'existences végétatives et paisibles.
Victor Hugo et Balzac auront seul marqué d'une pareille empreinte les intelligences contemporaines.
Le lyrique superbe, l'historien immortel de la vie moderne en la première moitié de ce siècle et le peintre merveilleux de la vie des vieux âges sont les seuls qu'on soit obligés de subir, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas.
Tous les trois ont été de grands remueurs d'idées, d'images et de passions.
E me souviens encore de rimpression que j'éprouvai quand Flaubert, avec la bonhomie charmante qui était le fond de cette nature d'élite, vint me remercier d'un article sur la Tentation de saint Antoine qui l'avait vivement touché. Il m'apparut de suite tel qu'il était, excellent, sincère,, tout en dehors, avec une finesse presque joviale, et ce fut moins un maître que je reçus qu'un grand camarade plein de cordialité, d'entrain, de jeunesse, heureux de serrer la main d'un confrère.
Chacun a connu cette personnalité franche, bruyante, débordante de vitalité, exubérante de belle humeur, qui attirait spontanément à elle^ Haut en couleur, taillé en Hercule, Flaubert sem-
blait bâti à chaux et à sable. Sans doute, il se rattachait par bien des côtés au type normand; mais ce front singulièrement conformé inspirait je ne sais quelle idée d'une race barbare, plus forte et plus originale, et faisait penser à un Caucasien pur ou à un Tartare. On éprouvait le besoin d'expliquer ainsi ce goût particulier pour les splendeurs colossales du Passé, ce don de ressusciter, dans leur brutalité instinctive et dans leur magnificence extérieure, les civilisations gigantesques ensevelies dans la poussière des cités disparues. Lui-même ne méconnaissait pas le fait, et, quand nous causions de ces choses, il me rappelait, à l'appui de la doctrine des hérédités lointaines qu'un sien ancêtre, après d'invraisemblables aventures, avait fini par devenir roi d'une peuplade à moitié anthropophage et par épouser une sauvagesse.
De celui-là, Flaubert aurait tenu ces entraînements vers l'étrange dont nous parlions. De son père, le grand chirurgien de l'hôpital de Rouen, qui fut le protecteur de Dupuytren, il aurait hérité de la tendance à ces analyses psychologiques si aiguës et si fouillées parfois qu'elles ont la précision d'une dissection anatomique ; de cette implacable sûreté d'observation appliquée aux plaies morales, qui fait comparer la plume de l'écrivain au scalpel de l'opérateur.
L'individualité de Flaubert, en effet, fut double Par le prestigieux éclat d'un style, admirable toujours, mais quelquefois guilloché ou coloré à outrance, il appartenait à la génération qui a précédé la nôtre ; par l'importance accordée aux moindres inductions physiologiques, par l'exactitude scrupuleuse à rendre les spectacles de la vie contemporaine tels qu'ils se présentent aux regards, il a contribué puissamment à pousser la génération actuelle dans la voie où elle s'est engagée. Il fut à la fois le dernier des romantiques et le premier des réalistes...
J'ai encore dans mes papiers quelques notes écrites chez Flaubert sur le papier bleu dont il se servait.
La biographie à laquelle ces notes étaient destinées n'a pu paraître faute d'un portrait, c: Je vous dirai tout ce que vous voudrez. Je vous confierai tous les autographes que vous désirez, mais ne me demandez pas ma photographie: je serai le seul homme de mon temps qui n'aura pas posé devant un objectif. » Ainsi protestait ce pauvre Flaubert. Sur nos instances, il nous avoua pourtant qu'il avait fait une seule fois infraction à cette règle formelle, mais pour une personne qui, ayant tout accordé, avait le droit d'exiger beaucoup
et naturellement avait réclamé à son obligé ce qui pouvait lui coûter davantage. Flaubert s'était arrangé pour que l'épreuve fût unique, ce qui assure d'avance un prix inestimable à cette photographie légendaire.
Flaubert était plein de verve, semant les paradoxes et les anecdotes dans sa conversation ; il se promenait par enjambées rapides dans son vaste salon meublé à la turque, vêtu lui-même de ce large costume à demi oriental qui permettait au sang de circuler librement, rallumant sans cesse une petite pipette de terre qu'il laissait toujours éteindre.
Je revois comme si c'était hier cet homme si gai, si vivace, si rond dans ses allures, si expansif dans ses sentiments, si complètement exempt de toute haine. Il y a pourtant vingt ans déjà qu'il est mort, vingt ans qu'il est tombé sur sa tâche inachevée dans cette maison où il s'enfuyait chaque année pour ciseler ses phrases à loisir, non pour la foule qu'il savait incapable de discerner l'or du cuivre, mais pour quelques-uns, pour les connaisseurs en belle orfèvrerie littéraire à l'estime desquels il tenait si vivement.
L'auteur de Madame Ùovar y aimait à parler de ses premières années à Rouen et de l'influence qu'avait
exercée sur lui son professeur de dessin, Eustache- Ilyacinthe Langlois, du Pont-de-l'Arche, peintre, graveur, écrivain, qui avait posé pour le Romulus de David, s'était occupé un des premiers du Moyen Age et avait laissé une Histoire de la Danse des Morts... L'amitié avec Louis Bouilhet tenait une place considérable dans ces causeries. Organisation tendre et presque féminine, Bouilhet semblait compléter Flaubert, plus viril et plus énergique. A plusieurs reprises, ils travaillèrent ensemble et rimèrent même en commun un poème: V Origine de la vaccine.
Venu à Paris pour faire son droit, Flaubert, logé dans la maison du National^ qui était également celle du fameux Divan Le Peletier, se lia avec toutes les célébrités du moment; il comut surtout force musiciens : Litz, Thalberg, Berlioz et Wagner, encore pauvre et ignoré, qui arrangeait Guillaume Tell pour petite flûte. Attaqué d'une maladie de nerfs, l'écrivain, après la mort de son père, retourna quelque temps au Croisset, où il vécut près de sa mère et d'une petite nièce qu'elle élevait avec un rare dévouement. Ce fut alors qu'il entreprit à pied un voyage en Bretagne, voyage dont il a écrit une relation complète qui n'a jamais été imprimée.
En 1849, Gustave Flaubert partit pour l'Orient
en compagnie, je crois, de Maxime Du Camp, et alla jusqu'à la seconde cataracte du Nil ; il visita l'Egypte, la Palestine, la Syrie, Conslantinople, et rentra en France par l'Italie. Au retour, il publia dans la Revue de Paris d'abord, puis chez Michel Lévy Madame Bovary qui, du jour au lendemain, rendit le nom de l'auteur illustre.
Le Château des Cœurs, cette féerie d'une donnée si neuve, revenait souvent dans les conversations de Flaubert; il se plaisait à énumérer avec ses saillies toujours pétillantes d'esprit, mais dans lesquelles ne perçait aucune amertune, les étonnantes péripéties qu'avait subies la malheureuse pièce. A une certaine époque de sa carrière, il avait effectivement rêvé le théâtre. Il retourna à sa chimère avec le Candidat', il prit pour une réalité un des atomes atmosphériques qui s'agitent à notre temps ; mais il s'aperçut bientôt qu'en croyant avoir découvert un personnage original il n'avait étreint qu'une ombre impalpable.
Sa vocation n'était pas là. Ce n'est pas par le Château des Cœurs, pas plus que par le Candidat que Gustave Flaubert vivra, c'est par ces trois œuvres vraiment fortes et belles qui s'appellent : Madame Bovary, Salammbô et la Tentation de saint Antoine.
En dehors de toute considération d'école, Madame Bovary est impérissable parce que c'est une œuvre vraiment humaine; une création émouvante, palpitante, saignante, qui a jailli du cerveau de l'écrivain sans qu'il ait procédé d'après un système déterminé. Cette tragédie bourgeoise d'une si terrible intensité d'analyse, d'une vérité si criante, d'une logique si cruelle, vous empoigne sans qu'on raisonne ses impressions. Salammbô montre dans Flaubert le merveilleux érudit collaborant avec l'homme d'imagination. La vieille Carthage, féroce, fascinante, troublante, moitié marchande et moitié hiératique, revit dans sa monstrueuse grandeur en ces pages où l'artiste met en œuvre avec une habileté prodigieuse les matériaux que le savant voyageur lui a remis.
Quant à la Tentation de saint Antoine qui a soulevé de nombreuses critiques, ce sera pour moi l'œuvre maîtresse de l'écrivain au jour du définitif classement que la Postérité seule se charge d'établir.
Je ne sais rien de beau comme la lutte qui s'élève dans l'âme du pauvre anachorète entre la Foi, représentée seulement par une croix de bois et ce monde antique, évoqué avec un talent magistral, réincarné dans toute la beauté de ses formes, personnifié par toutes ses voluptés, ses enchantements, ses poésies, ses prestiges et ses fantasmagories.
Je ne connais pas de drame plus superbe que celui auquel Flaubert nous fait assister, car il résume le problème de la Destinée humaine. Ici, portées à leur suprême puissance de séduction, traduites dans leurs manifestations les plus captivantes, toutes les tentations: le Pouvoir, la Luxure, l'attraction physique de la femme, l'attraction intellectuelle du sophiste ; là, un humble moine perdu dans les déserts horribles, partageant sa hutte avec les chacals, ne vivant que du pain rare que lui apporte quelque caravane. Est-il antagonisme plus passionnant et contraste plus éloquent? De quelque côté que vous portent vos aspirations, est-il possible de ne pas admirer le souffle de l'artiste qui s'est attaqué à une conception aussi haute.
C'est au Faust seul que l'on peut comparer la Tentation de saint Antoine ; mais nous avouons que l'œuvre de Flaubert nous semble supérieure à celle de Goethe. L'idéal du saint est autremen» élevé que celui du docteur. Celui qui résiste vaut mieux que celui qui succombe. Saint Antoine est Faust, mais un Faust repoussant Méphistophélès. C'est Faust vainqueur au lieu de Faust vaincu. Le mot de Faust, c'est l'amour de soi-même et l'oubli de Dieu; le mot de saint Antoine, c'est l'amour de Dieu et l'oubli de soi-même.
En laissant ce point de vue en dehors et en
se plaçant seulement au point de vue de l'esthétique, la Tentation de saint Antoine constitue une œuvre incontestablement plus parfaite que le Faust.
Dans le Faust tout est décousu, inégal, composé d'éléments divers, les évocations et les réalités s'y heurtent ; l'auteur prête à son personnage ses raisonnements particuliers, le souvenir de ses propres amours, la peinture des paysages qu'il affectionne. La Tentation^ au contraire, est une œuvre simple, complète, totale. Elle se présente à nous tout d'une pièce, dans sa majestueuse et harmonieuse unité. L'écrivain a pris une légende, une tradition; il en agrandit le cadre, mais il n'en change pas le plan. En cette synthèse éternelle, il n'introduit rien qui soit de l'actualité, rien de personnel, rien de passager. Il n'intervient jamais. Il ne fait pas discuter Antoine, il le laisse au contraire dans l'ombre, replié sur lui-même, réfugié dans sa conscience, appuyé à cette croix contre laquelle tous ces dieux, tous ces plaisirs, tous ces mensonges, toutes ces apparitions, toutes ces apparences viennent livrer bataille. En cette œuvre, où l'artiste déploie une virtuosité inimitable de styliste, en cette œuvre au décor si précis, au panorama si varié, il n'existe pas une longueur, une inutilité, une fantaisie. Le jour tombe quand commence ce drame qui n'a qu'une scène, mais
une scène qui contient le monde; le jour naît quand ce drame finit ; en une nuit, le cycle humain s'est déroulé devant l'anachorète, épris seulement de ce qui est divin
aEORGE: SAfSP
E nom de George Sand est encore vivant dans beaucoup d'àmes ; il a été mêlé aux plus douces émotions de notre jeunesse ; il rappelle tout un monde d'imprus.siuns printanières, de fraîches visions, de poétiques souvenirs. La Mare au Diable., la 'Petite Fadette, Mauprat ont été les compagnons de nos promenades juvéniles, avec les Feuilles cV Automne^ les poésies de Musset, les volumes de Michelet. Effacer cette charmeresse de notre mémoire serait déchirer du livre de notre vie les feuillets les plus enchantés, ceux qui sont colorés encore par un reflet des feux de la vingtième année.
Sans doute, les proportions de cette figure ont été diminuées. De cet être auquel on appliquait la parole du poète : « Muse par le talent, femme par le cœur, homme par le courage, » il reste une conteuse émouvante et vraiment inspirée quand elle parlait de son cher Berry. L'œuvre philosophique et sociale, les palingénésies nuageuses des commencements : Lélia, Spiridion, les Sept cordes de la lyre, sont plus oubliées que le Grand Cyrns de M"'=de Scudéry ou la Cléopâtre de LaCalprenède. Les productions de la fin sont médiocres. Il reste, encore une fois, les paysanneries qui vivront par la sincérité et par le style.
Sous ce rapport, les dernières années, qui ont si peu produit, ont eu une force de destruction étonnante. Quel contraste, et quelle leçon aussi pour la critique, que le tableau qui s'offrait à nous en 1870 et celui que nous apercevons en 1900! Ces grands hommes qu'on qualifiait de surhumains, qu'on accablait d'épithètes lyriques, se sont rapetisses, rabougris, desséchés pour ainsi dire sous nos yeux. La verdure partie, il est resté du bois mort.
Jn se demandait où l'on trouverait un Panthéon assez vaste pour y loger tous ces génies, et voici qu'une urne paraît suffisante pour y déposer la pincée de cendres qui se retrouve dans l'alambic.
L'éclat des pompeuses funérailles et la hauteur même des bûchers n'ont fait qu'activer la dissolution et rendre la dépouille plus légère. Que subsiste-t-il de Quinet, de Louis Blanc ? Qui achète les œuvres complètes de Lamartine ? Qui lit les Harmonies, la Chute d'un Ange, les Girondins? Un volume de pièces choisies résumera cette gloire qui remplit l'Europe. Le Temps a déjà rongé Hugo lui-même, lumineux et obscur par places, comme un astre qui s'éteint mélancolique et presque oublié, dans un firmament de papier.
Même réduite à une mesure qui n'a rien d'extraordinaire, George Sand apparaît intéressante. Elle a eu ce que possédaient tous les créateurs de son temps, l'aisance dans le travail, l'équilibre heureux des facultés, une puissance communicative se dégageant d'un foyer intérieur ; elle ne fatigue pas, parce qu'on ne sent pas chez elle la fatigue, l'effort, l'effet tiré à grand'peine d'un cerveau surmené.
Quelle différence, entre ce travailleur paisible et bon enfant qui, dans ses lettres, cause à cœur ouvert, avec ses amis, du roman qui est sur le
chantier, et les maladifs d'aujourd'hui, toujours en train de pousser ce han ! douloureux et gémissant que poussent les gindres, occupés à pétrir dans les sous-sols des boulangeries ! C'est la névrose, me dira-t-on ; mais avouez qu'on est tenté parfois de répéter avec la vieille Auvergnate qui soigne Raphaël dans la. Peau de chagrin: « Il n'y a que les Parisiens pour avoir de ces chiennes de maladies-là I »
George Sand ne sait pas ce que c'est que la névrose. Pour elle, « le travail est un acte de lucidité ». (( L'inspiration, ajoute-t-elle ailleurs, n'est point une intervention miraculeuse de la Muse^ mais bien un état de notre être, un moment de bonne harmonie complète entre le physique et le moral. »
Guy de. Maupassant, parlant un jour de George Sand, n'hésitait pas à conclure de ceci que George Sand n'était pas artiste. J'avoue que ce jugement m'a plongé dans une stupeur profonde. Quelle idée îe romancier se faisait-il donc d'un artiste pour refuser ce nom à George Sand? Ces magnifiques paysages si remuants, si dramatiques, si vrais qu'il semble qu'on y soit, ne sont-ils pas de l'art au même titre que les Ruysdaël et les Claude Lorrain? Ne sont-ils pas bien supérieurs à tout ce clinquant, à tout ce 11; '.Va-al qu'une certaine école
voudrait aujourd'hui nous donner pour la quintessence de l'art?
George Sand semble, au contraire, avoir été exclusivement artiste et avoir justifié la définition de Fart: Homo additus natuvce. Elle a mêlé l'homme à la nature ; elle a associé les émotions, les tristesses, les amours de la vie humaine aux spectacles chang-eants de la création. Elle reproche quelque part à Sainte-Beuve d'avoir regardé Flaubert avec des yeux un peu salis; elle a vu tout, au contraire, avec de beaux yeux largement ouverts, disposés à admirer et prenant volontiers même le mal pour le bien.
Une préoccupation absorbante de tout ce qui a fcrm e, couleur et mouvement, une inconscience tranquille achèvent de mettre en relief le côté uniquement artiste de George Sand. Semblable à certains de nos peintres, très simples d'allures, très superficiellement instruits, qui vous disent, quand vous leur parlez d'une de leurs œuvres et quand vous leur demandez comment ils l'ont conçue: « Cela m'est venu sans y penser », l'auteur de François le Champi déclare à chaque ligne qu'elle est incapable d'expliquer le pourquoi de ce qu'elle a écrit. Le don, inné en elle, a agi tout seul.
Le penseur, chez George Sand, est bien inférieur à l'exécutant, au virtuose. Son vocabulaire est brillant; mais son idéal, somme toute, est assez étroit, son horizon très borné. Tout ce qui dépasse la vision directe de son œil lui échappe : elle n'aime ni ce qui est trop loin dans les âges sur la terre, ni ce qui est trop haut dans le ciel. Elle ne comprend rien à cette Bretagne, si étrange, si pleine d'une mystérieuse solennité. Devant ces landes semées de monuments d'un aspect si fantastique qui racontent la civilisation d'il y a cinq mille ans. elle écrit : « Les débris celtiques, incontestablement curieux pour l'archéologue, ce n'est rien pour Tarliste, c'est mal encadré, mal présenté. Carnac et Erdeven n'ont aucune physionomie. » Être de plaine, de gros bon sens, très terre-à-terre, au fond, elle n'a aucune attraction pour Jeanne d'Arc, et l'on s'étonne de trouver ces lignes sous la plume d'une femme qui nous est offerte comme une sorte d'inspirée démocratique :
« Dites-moi (c'est à Barbes qu'elle s'adresse), quels sont les ouvrages sur Jeanne d'Arc qui vous ont donné une certitude sur ses notions person-
nelles. Je n'ai rien lu de sérieux sur son compte que ce qu'en dit Henri Martin dans son Histoire de France. Tout le reste de ce que j'ai eu entre les mains est trop légendaire et je n'y trouve pas une figure réelle ; c'est à faire douter qu'elle ait existé. Ses réapparitions après sa mort font ressembler son histoire à celle de Jésus, — qui n'a pas existé non plus, — du moins personnalisé comme on nous le représente.
(( Ces grands hallucinés sont déjà bien loin de nous et j'ai un certain éloignement pour les extatiques. Je vous le confesse. J'aime tant l'histoire naturelle, j'y trouve le miracle permanent de la vie si beau, si complexe dans la nature, que les miracles d'invention ou d'hallucination individuelle me paraissent petits et impies. »
George Sand est là tout entière ; elle fut une naturaliste, mais non point dans les sens que prêtent à ce mot des gens qui prétendent ne peindre dans la nature que ce qui est bas, grossier, repoussant ; elle fut une naturante, si vous préférez, aimant la nature telle qu'elle est, c'est-à-dire très belle à certaines heures. Elle ne mit guère en scène que des instincts, comme les naturalistes d'aujourd'hui, mais des instincts ennoblis et idéalisés au point de pouvoir être pris pour des sentiments.
En toute chose, elle fut parfaitement différente
du portrait que notre époque, éprise du faux, qui a l'adulation maladroite, qui loue à contre sens, a mis en circulation. Elle ne fut ni une apôtre, ni une émancipatrice, ni une afïamée d'idéal, ni une possédée de l'amour, ni un être de sacrifice comme Louise Michel, ni même une irrégulière volontaire. Elle ressembla ' à beaucoup de femmes du xviii"^ siècle, grandes dames, présidentes, bourgeoises aisées, décidées à ne pas se gêner, libres dans leurs mœurs, pensant sur l'amour à la façon de Champfort, promptes à s'affranchir, sous ombre de philosophie, des préjugés prétendus qui les contrariaient dans leurs fantaisies, et finissant en aïeules aimables, au milieu d'une société peu sévère. Le pauvre Musset, qui rêvait de je ne sais quelle passion byronnienne, s^était trompé de porte; et, par une méprise digne seulement d'un poète, il s'était précisément adressé à la moins romanesque et à la moins romantique des femmes.
Quelques lignes de la correspondance, d'ailleurs, nous peignent George Sand od vivum. Ce sont celles où elle nous montre son admiration partagée entre Jean-Jacques Rousseau et Montaigne. Elle emprunta à l'auteur de la Nouvelle Héloise sa sentimentalité d'apparat, ses doctrines qui prêtaient aux éloquentes déclamations, cette adoration de la vertu, tout en phrases et qui n'engage à rien d'effectif. Elle prit à
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Montaigne cette sagesse pratique, cette politique de la vie qui consiste à s'accommoder à tout, cette philosophie sceptique qui permet de traverser une longue existence sans trop hypothéquer de la liberté de soi-même.
La lecture du cinquième volume de cette correspondance, qui va jusqu'au milieu de 1870, nous prouve que George Sand avait profité dans le commerce de Montaigne. Revenue des entraînements tout physiques d'une jeunesse qui s'était prolongée tard, elle se révèle comme une bonne châtelaine, mère de famille dévouée, très adroite et très avisée dans la conduite de sa barque littéraire, très éclectique dans ses relations et trouvant le moyen d'être bien avec tout le monde: avec les proscrits, qui ne sont, il est vrai, que des proscrits pour rire, et les tyrans, qui ne sont point de ceux qui font pleurer. Oij sourit un peu en voyant cette républicaine, qu'on disait irréconciliable, féliciter le prince Napoléon « de son Austerlitz » et lui écrire :
(( Avez-vous pensé, en vous allant tout seul à pied depuis le Panthéon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que dans cent ans d'ici la France, In monde par conséquent, vivrait, grâce à vous, d'une autre vie ?
« Du haut du Panthéon quelque chose a dû vous p irler et vous crier: « Marche ! »
M™^ de Sévigné n'aurait pas osé en dire autant à Louis XIV, même au lendemain du fameux jour où elle dansa avec lui.
C'était Montaigne, l'habile et facile Montaigne, que M™^ Sand avait dû consulter ce matin-là, en réservant Rousseau pour les écrits destinés à soulever l'enthousiasme de la jeunesse naïve du quartier Latin...
Le sixième et dernier volume de la correspondance n'est pas moins intéressant sous ce rapport. Commencé avec la déclaration de guerre à la Prusse, il se termine par une lettre datée de Nohant, le 28 Mai 1876, douze jours avant la mort de George Sand. Il éclaire donc bien les dernières années et il accentue encore la physionomie de l'auteur de Mauprat dans le sens dont je parlais tout à l'heure.
L'écrivain qui, par ses livres, a tant contribué à répandre les idées révolutionnaires, envisage maintenant la Révolution comme une bonne bourgeoise de province que tout alarme et dérange. On a bien l'impression de la guerre dans les départements ; on se rend bien compte de l'apathie de ce pays gorgé de bien-être, que la pensée du sacrifice irrite et effraie ; on distingue clairement le mauvais vouloir
général, l'espèce de découragement anticipé qui, dès le commencement de la campagne, assurait le succès de la Prusse.
Ce gouvernement de la Défense, si prôné, si singulièrement travesti, gonflé, grandi, apparaît ce qu'il fut vraiment: « une dictature d'écolier », selon le mot de George Sand elle-même. L'œuvre de Gambetta est jugée comme l'Histoire la jugera définitivement.
(( Les créatures de Gambetta, écrivait-elle, ont dit sur tous les tons que la reddition de Paris n'engageait pas la France. Mais on a l'impudeur de nous dire que la guerre ne fait que commencer sérieusement. C'est donc pour s'amuser qu'on a fait périr, depuis trois mois, tant de pauvres enfants par le froid, la misère, la faim, le manque d'habits, les campements impossibles, les maladies, le manque de tout, le recrutement des infirmes, opéré cruellement et stupidement, l'incurie des chefs, l'incapacité des généraux; oui, c'était un essai, la part du feu. En trois mois on n'a rien su faire que de la dépense inutile, dépense d'hommes et de ressources. On est indigné en lisant depuis deux jours les décrets que Ton daigne prendre à la dernière heure pour réprimer des abus que toute la France signalait, sans que le Dictateur fît autre chose que de promener en tous lieux sa parole bouffie et glacée. »
Pour la Commune également, George Sand a les feux d'une rurale, la colère du propriétaire qu'on empêche de recevoir ses fermages. Combien son langage était différent lorsqu'elle parlait de ce parti du National, « demi-farceur, demi-jobard, flouant un peu les autres, qui ne vivait que de haine, de petitesse, d'envie et de nargue ! »
(( Le National, écrivait-elle à Charles Duvcrnel, n'avait pas même eu le mérite d'être coupable de sympathie pour ces pauvres fous de communeux, que l'on peut blâmer tout bas, et que le National a insultés et flétris jusque sous le coup de la pairie. Lâche en ceci ! car si le communisme avait fait une révolution ou plutôt lorsqu'il en fera une, et ce sera malheureusement trop vite, le National sera à ses pieds comme Carrel lui-même qui, le 26 Juillet, traitait la Révolution de « sale émeute » et qui en parlait tout différemment le l'"' Août. »
Trente ans après, les insurgés, « les uns odieux, les autres crétins », ne sont dignes d'aucun intérêt. Ces malheureux ouvriers qui tombaient sur les barricades, étaient cependant des lecteurs de George Sand ; c'est dans ses ouvrages qu'ils avaient puisé leur haine de la société, leur foi dans un état de choses
meilleur. George Sand pensait exactement comme eux lorsqu "elle écrivait en 1836 : « Parmi tous ces hommes qui défendent la propriété avec des fusils et des baïonnettes, il y a plus de bêtes que de méchants. Chez la plupart, c'est le résultat d'une éducation antilibérale. Leurs parents et leurs maîtres d'école leur ont dit, en leur apprenant à lire, que le meilleur état de choses était celui qui conservait à chacun sa propriété. Ils appellent révolutionnaires, brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du peuple. »
Nous avons vu, depuis George Sand, tant de gens à opinions successives, que nous sommes un peu blasés de ce côté-là, et qu'aucune variation ne nous étonne plus. On eût aimé cependant, chez une femme surtout, trouver un mcâ ciîlpâ humain, un mot : (( Pauvres diables ! j'ai peut-être une part dans leurs malheurs ; je nie suis trompée et je les ai trompés ! »
Ce dernier volume reflète fidèlement le désarroi d'esprit de George Sand et de ses contemporains devant des faits qui dépassent toutes leurs prévisions. L'écrivain, cependant, avec le bon sens pratique qui fait le fond de sa nature, se reconnaît assez
vite et discute clairement ce qui se produira. « Quelle situation, dit-elle, va succéder à cette lutte répugnante ? Un genre Directoire ! Le besoin de s'amuser, de s'enivrer, d'oublier. » Ce Directoire sera plus bas encore que l'autre. George Sand le pressent. « Comme nous ratons tout ce que nous voulons copier dans le passé, nous n'aurons pas même le chic de Barras ; nous serons bêtes, et nos incroyables n'en feront accroire à personne. »
Nous voilà loin des enthousiasmes et des lyrismes des premiers volumes, et si l'on veut apprécier les changements accomplis, c'est cette comparaison qu'il faut faire. La correspondance de ceux dont la vie fut longue a toujours des airs de cimetière, cimetière d'idées et cimetière d'êtres humains. Que de morts illustres cette femme a laissés derrière elle parmi ses correspondants et ses amis : Musset, Chopin, Delacroix, Gustave Planche, Charles Duvernet, M"^ d'Agoult, Barbes, Mazzini, Thoré, Janin !
La pensée de ces compagnons tombés en chemin ne semble pas attrister outre mesure George Sand. Cette calme figure se voile rarement de mélancolie. C'est une bonne tête, une organisation solidement trempée pour la vie. La mort ne l'effraye pas pour elle-même; elle en parle dans ses dernières lettres avec sérénité. « Je ne su)S pas, écrit-elle au docteur Henri Favre, de ceux qui s'affectent de subir une
grande loi et qui se révoltent contre les fins de la vie universelle. »
La maternité paraît être le sentiment dominant en elle. Littérairement c'est une poule, une poule qui chante le coq, comme il arrive parfois, mais qui pond chaque année son roman, sans effort, sans souffrance, comme la poule pond un œuf. Dans le commerce ordinaire, c'est une mère plus encore qu'une amie ; elle appelle Dumas « mon cher fils » ; elle relève avec une gaieté virile Gustave Flaubert, toujours encoléré, toujours mécontent et, pour qui, au contraire deSand, pondre un œuf est le plus cruel des supplices...
Ces six volumes de correspondance n'ont rien ajouté, sans doute, à la gloire de George Sand. J'ai cru devoir y insister, cependant, parce qu'on y trouve mieux qu'ailleurs sa psychologie véritable, parce que c'est là, beaucoup plus que dans ses livres, que son « moi humain » se révèle.
Aussi bien on s'attarde volontiers à parler de George Sand, parce qu'on sent qu'on ne la retrouvera plus sur sa route ; elle représente ce qui a été plus que ce qui sera. Quelques écrivains, Joseph de Maistre et Stendhal, par exemple, dans des genres divers, n'ont été jugés à leur valeur que longtemps après leur mort. « Je ne serai guère compris que vers 1884, » écrivait Stendhal en 1836.
Que restera-t-il de George Sand en 1950 ? Je vois ses romans alors dans une bibliothèque de province. Quelque visiteur furetant dans les rayons, cherchant un ouvrage pour l'aider à s'endormir, prend un volume au hasard ; il est saisi par ce parfum particulier aux vieux livres ; il retrouve peut-être quelque feuille desséchée mise jadis en guise de signet, et il est à la fois surpris et ravi de ce rococo demeuré jeune par endroits...
DIEU ! Dans ce beau partage des dons qui font l'artiste, je n'ai reçu qu'un maigre lot. Tel qu'il est pourtant, et même sur l'ingrat terrain où mon ingrat instrument s'exerce, j'ai plus d'une fois goûté la joie de l'art. J'ai senti que je servais, j'ai senti que j'aimais, j'ai senti que j'ouvrais des esprits et des cœurs et que j'y laissais quelque chose de bon. Et dans d'autres rencontres, j'ai senti que plus d'un ennemi injuste et arrogant se retirait, emportant une marque vengeresse. Et je crois en vérité, que je n'échangerais pas contre les rentes les plus victorieuses, cette pauvre plume qui ne m'a pas toujours trahi. »
De ce regard en arrière, jeté par Louis Vcuillot, sur sa rude vie d'artiste et d'écrivain, on peut rapprocher l'espèce de testament poétique qui termine Çà et là\
Placez à mon côlé ma plume, Sur mon cœur le Christ, mon orgueil; Sous mes pieds mettez ce volume, Et clouez en paix le cercueil.
Après la dernière prière, Sur ma fosse plantez la croix ; Et si l'on me donne une pierre Gravez dessus : J\al cru, je vois.
J'espère en Jésus. Sur la terre Je n'ai pas rougi de sa loi :
Au dernier jour, devant son père, Il ne rougira pas de moi.
A plus d'une reprise, comme les ymaigiers de génie du passé, qui se représentaient eux-mêmes dans un coin de l'église enrichie par eux de merveilles, Veuillot s'est ainsi peint lui-même dans son œuvre. Il n'a point cherché une de ces attitudes solennelles et théâtrales qu'affectionnent les grands hommes d'aujourd'hui : il n'a point tracé de lui un de ces portraits de convention que l'esprit de parti impose aux badauds en riant tout bas ; il s'est montré tel qu'il fut toujours, respectueux pour tout ce (jui est
vraiment grand, railleur impitoyable pour tout ce qui est vil, prétentieux et ridicule.
Relisez encore cette page qui semble résumer tout entier le grand polémiste :
(( Il y a deux races en ce monde, depuis Abel et Gain; deux races adverses et ennemies : l'une qui est faite pour croire, pour respecter, pour aimer, pour adorer, pour porter humblement, vaillamment les jougs du devoir; l'autre, incrédule, haïsseuse, impie, qui blasphème et qui raille et qui ne se soumet qu'à la force pour laquelle elle se sent moins de haine que pour le devoir; au fond, révoltée contre la société, c'est-à-dire contre l'homme autant que contre Dieu. Les livres nés de cette race ne m'ont jamais plu et ne peuvent me plaire, puisque j'appartiens à l'autre.
(( Dans la race dont je suis il 'y a des tribus militaires, je suis d'une de ces tribus. Parce que tout mon sang frémit contre le mensonge, on m'a appelé révolutionnaire; parce que j'ai refusé tout hommage aux idoles, on m'a outrageusement comparé au charlatan qui s'est fait un talent et une renommée d'aller par les rues et les places publiques hurler contre Dieu. Grâce à l'éducation que la société inflige aux enfants du peuple et que ce malheureux et moi avons également reçue, j'aurais
pu, sans doute, devenir un révolutionnaire , mais non pas comme lui. Nous ne sommes pas de même race. Je n'aurais pas enfoui mon âme dans l'imbécile stérilité du blasphème. On ne fait que des esclaves parmi les peuples auxquels on ôte Dieu; ce n'est pas là ce que je me serais proposé si ma raison avait fléchi devant les problèmes dont le spectacle du monde l'obsédait. J'aspirais à la liberté et à la justice ; je n'aurais pas cherché ces filles du ciel dans la boue ; je n'aurai pas cru que Dieu me laissait le soin d'inventer la liberté et la justice. La foi catholique, en m'enseignant que les nations sont guérissables , m'a préservé de la dangereuse folie de vouloir refaire l'espèce humaine et du crime de la mépriser. »
Ce caractère énergique et ferme, plus encore que le redoutable talent du polémiste, explique, en même temps que les haines qu'excita Veuillot, l'influence qu'il exerça sur son temps.
Jusqu'à lui, le catholique était devenu, pour certaines gens, un être fantastique ; on le représentait toujours assis sur le bord d'une chaise comme le
comte d'Outreville d'Augier, parlant bas, a.yant sur le visage comme une teinte de cierge, ne dépassant jamais l'horizon de la rue Saint-Sulpice.
Par un phénomène très singulier, les catholiques en grand nombre avaient fini par accepter ce personnage. Le civilisé, que Taine nous peint si bien, impuissant et désarmé par ses habitudes mêmes de bonne compagnie avait fait taire chez beaucoup l'homme et le citoyen. Pour éviter de se mettre en avant, de s'afficher, les catholiques s'étaient petit à petit laissé esbrouffer par tous ceux qui criaient fort. Les Protestants déclaraient qu'ils allaient au temple, les Juifs s'honoraient d'aller à la synagogue, les Francs-Maçons se rendaient ouvertement •aux tenues de Loges, sans qu'aucun d'eux pensât être diminué en obéissant à ses convictions. C'est à peine cependant si, il y a quelques années , des jeunes gens qui auraient été très braves au feu, osaient avouer qu'ils assistaient régulièrement aux offices : ils cachaient cela presque comme une infirmité.
Les Prudhommcs prétendus libéraux, les Coquelet dont Yeuillot a esquissé tant de fois la grotesque silhouette, les Homais et les Gaudissart de Loges prenaient volontiers des mines dédaigneuses sur ces questions; ils parlaient avec une bienveillante pitié de ces superstitions surannées ; ils avaient des
106 FIGURES DE l'.RONZK OU STATUES DE NEIGlî
indulgences adorables et des haussements d'épaule d'une bouffonnerie achevée.
Avec sa verve gauloise, sa belle humeur, son esprit toujours éveillé, Veuillot vint retourner lu situation, se déclara hautement bon chrétien, vrai chrétien comme nos pères l'avaient été, et mil bientôt tous les rieurs de son côté, i
En ce pays de mode, d'opinion, où les gens qui n'ont peur de rien tremblent à l'idée d'être ridicules, le bien moral produit par ce franc luron, carré par la base, spirituel comme le diable et pieux comme un saint, fut considérable.
La persécution aidant, on ne voit plus le personnage crépusculaire et douteux du monsieur qui, dès qu'on abordait ce sujet, disait : « Certainement... Cependant... certaines croyances ont... du bon, si j'ose m'exprimer ainsi!... Je ne serais pas éloigné d'admettre... » On dit couramment maintenant : (( Je suis catholique, vous me plaignez ; vous êtes franc-maçon, je vous plains, chacun son goût. Si vous êtes de bonne compagnie, nous pourrons échanger quelques arguments, vous me parlerez sans doute de Torquemada et j'aurais le plaisir de vous dire deux mots de Robespierre. Si vous êtes mal élevé, nous nous contenterons d'échanger des injures. »
Pour moi, c'est là l'œuvre vraiment nouvelle et
féconde de ce courageux soldat d'une grande cause. D'innombrables religieux ont pratiqué dans les cloîtres d'admirables vertus, mais tout le monde ne regarde pas dans les cloîtres ; le mérite de Veuillot fut de montrer à tous, de mettre en plein forum parisien un chrétien vivant de la vie de tout le monde, et en même temps absolument fidèle aux devoirs de l'Eglise, un chrétien qui, de l'aveu de tous, n'était ni un niais, ni un timide, ni un sot, ni un ambitieux, ni un intéressé, ni un hypocrite.
Jamais homme ne fut mieux organisé pour une semblable tâche. Le style des maîtres d'autrefois semble s'être transmis directement à l'incomparable écrivain qui personnifie si noblement le bon sens, les sentiments élevés, les croyances de la vieille France. Amis ou ennemis sont d'accord pour reconnaître l'originalité, la puissance, l'éclat, la souplesse de ce talent tour à tour éloquent ou comique, sublime et familier. Louis Veuillot, c'est tout à la fois Bossuct, Molière et La Bruyère; il monte souvent aussi haut que le premier, il amuse comme le second, il portraiture comme le troisième. A chaque pas on rencontre des tours charmants, des bonnes fortunes d'expression incroyables, des surprises de phrases ravissantes, des traits mordants, des aperçus délicats et fins. Un mot suffit à Veuillot pour peindre, pourflageLer, pour terrasser, pour attendrir,
pour faire justice, dans une raillerie, d'une personnalité médiocre ou d'un mauvais ouvrage. Il y a tels de ces portraits en dix lignes qui resteront aussi longtemps que certains caractères de La Bruyère.
Cette œuvre, d'une variété infinie, touche à tout, aborde tous les sujets, rajeunit toutes les questions. Nous voici dans le Parfum de Rome, sur la voie Appia que suivaient les triomphateurs au temps où Rome conquérait le monde. La phrase alors s'enveloppe de sérénité, et la mélancolique grandeur des ruines descend sur ces pages majestueuses, adressées par l'auteur à ses filles :
« Au delà des aqueducs, loin, loin, on voit des montagnes couvertes de verdure et de neige. Rien n'est si grand. Je vous en ferai voir quelques dessins ; malheureusement, le soleil n'y sera pas.
« Le soleil n'a point vieilli comme ces ouvrages des hommes. Il est aussi jeune et aussi joyeux que quand il les a vus s'élever. Il rit sur ces montagnes, sur ces neiges, sur ces herbes et sur ces sépultures, et il y fait pousser des fleurs.
(L J'ai pensé à vous parmi ces merveilles ; j'ai prié pour vous. J'ai demandé au bon Dieu de vous donner la jeunesse éternelle sous le soleil de son éternité, et j'ai cueiUi pour vous ces violettes au pied du tombeau de Cecilia Mctella. »
LOUIS VELILLOT 109
Ouvrez les Odeurs de Paris, et le boiilcvai-d moderne, avec son mouvement tumultueux, son atmosphère factice, son va-et-vient de multitudes, revit sous la plume de ce spectateur si merveilleusement habile à observer et à décrire.
Plus loin, Solesmes apparaît telle qu'était la vieille abbaye du xi^ siècle, restaurée par dom Guéranger, alors que, avant les décrets, artistes et écrivains se donnaient rendez-vous là pour méditer et pour travailler.
Parcourez également la correspondance. C'est là qu'on trouve le vrai Veuillot — si peu ressemblant aux portraits de fantaisie qu'on a faits de lui — l'être plein de crânerie dans ses idées, de belle humeur, de gaieté sonore, épi'is de tous les spectacles dignes de tenter des yeux d'artiste, parlant de la nature en poète, des hommes en observateur spirituel et pénétrant, jouissant honnêtement de tout ce que l'existence a de plaisirs permis.
Ce qui frappe, en effet, dans cette correspondance, c'est la gaieté. Cet homme a trouvé le bonheur dans le devoir, et, pour lui, s'est vérifiée la parole de V Imitation : a Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et qui ne craint poiat de
leur déplaire jouira d'une grande paix. )> Il avance, allègre et content, dans le pays de la lumière, et ni la haine, ni l'envie n'effleurent cette âme passionnée pour un si magnifique idéal.
Ces lettres mettent bien en relief la nature aimante de ce polémiste redoutable qui vécut au milieu des batailles. Ce lutteur qui, dans l'ardeur des combats, portait des coups si meurtriers n'avait point de fiel. Il est plein d'une miséricorde dédaigneuse pour cet Empire qui a brisé dans sa main sa plume de journaliste, qui le traque de journal en journal et lui interdit de publier sous son nom un article littéraire. On sent qu'il ne demanderait pas mieux que de se réconcilier avec Montalembert : (( Je pense, écrit-il à sa sœur, que Montalembert va toujours bien. Donne-m'en des nouvelles. Pour la vingtième fois peut-être j'ai encore rêvé de lui; toujours le même rêve, une réconciliation parfaite, un embrassement de frère. Je voudrais bien connaître Joseph, fils de Jacob, pour lui demander l'explication de ce rêve unique. J'ai moins rêvé de mon frère, de toi, de nos filles, que de ce diable qui m'haif si follement. »
L'appartement de Veuillot, on le sait, était voisin de celui que Montalembert occupait au numéro 40 de la rue du Bac. Un jour, il aperçut sur la terrasse de son adversaire des médecins qui se préparaient
LOLIS VEUILLOT 111
à une opération, et il se mit à prier de tout son cœur pour la guérison du malade.
Nous prenons là l'homme sur le vif, s'épanchant librement avec sa sœur et ne songeant pas qu'on puisse l'écouter.
Avec cela, c'est un Gaulois, et la plaisanterie, fûtelle salée, ne lui fait pas peur. QueJques-uns ont trouvé qu'il est bien souvent question de cuisine dans ces lettres. Cela n'est pas bien grave. On aurait fini par prétendre que les catholiques se nourrissaient uniquement de restes de cierges ; il n'est point mauvais qu'on sache qu'ils mangent quelquefois de bon appétit comme les autres hommes. L'art est dans tout. Même en carême, une omelette bien dorée, une nappe bien blanche, un vin sincère ont leurs charmes. Notre fragile nature a des besoins qu'elle peut légitimement satisfaire. Veuillot le dit et il a raison.
A côté de ces préoccupations réalistes quelles belles envolées vers l'Infini, quelle émotion devant la splendeur des choses visibles, devant ce que Vinci appelait la bellezza del mundo !
Lisez cette adorable page :
(( Sous un ciel nettoyé et magnifique j'ai fait quatre lieues dans l'odeur des foins coupés, au chant de l'alouette et de l'Angelus, voyant tous les apprêts
du lever de l'Aurore, et c'est charmant. Elle a commencé par tirer ses rideaux et elle a jeté sur la terre un petit sourire d'un bleu rose qui a tout animé. Soudain se sont dessinées les collines ; les arbres ont poussé et les champs, peu à peu, sont devenus verts et blonds, de noirs qu'ils étaient. Puis l'Aurore a ouvert sa fenêtre et passé la tête. J'ai vu tout son visage. Il est agréable. C'est une physionomie pâlotte, mais souriante, fraîche, avec une teinte de mélancolie. Quelques étoiles restaient par-ci par-là dans sa coiffure de nuit. En tombant sur la Terre, elles devinrent des ruisseaux et des fleurs. Elle fit sa toilette et se pommada de tilleul et de foin avec une pointe du sureau ; c'est son parfum du moment. Son haleine est fraîche, elle vint jusqu'à moi et me donna une sensation de froid que j'aurais voulu vous envoyer dans nos taudis de la rue du Bac. Elle s'éclairait de plus en plus, et la Terre de plus en plus se réjouissait de la voir : tout s'animait, les oiseaux éclatèrent en chansons et me firent souvenir de faire ma prière, comme ils faisaient la leur. »
Pour celui qui croit comme croyait Veuillot, tout est souriant et tout est aimable dans la nature. Les plus dures épreuves ont leur douceur, les deuils les plus cruels éveillent des pensées qui consolent...
lOClS VEUILLOT 113
Le don dominant, chez ce grand écrivain, est le don qu'avaient nos pères de saisir tout de suite le ridicule ou la fourberie, de n'être point dupe des charlatans, des farceurs , des exploiteurs. Dans ce pays envahi par le pathos, la déclamation, la fausse littérature exprimant des sentiments faux, il aime ce qui est vrai, sain, net, ce qui a un goût de terroir et un accent bien français.
Son ennemi, c'est l'ennemi du pauvre peuple, le professeur de révolution, l'avocat verbeux qui pousse l'ouvrier à l'insurrection et le fait fusiller ensuite, c'est le famélique de la veille devenu le jacobin nanti du lendemain.
Qui n'a eu l'idée d'aller relire V Esclave Vindex devant les ruines des Tuileries ? Ce dialogue fameux semble avoir aujourd'hui plus d'actualité que jamais.
VINDEX
Tu mo parais aujourd'hui peu zélé pour les faubourgs.
SPARTACUS
Je l'avoue, cette insurrection ne me satisfait pas autant que la dernière ; je l'approuve surtout beaucoup moins que celle qui m'a conduit Ici. Fassent les dieux que de perfides
conseilleurs n'aient pas entraîné le peuple dans une sédition contraire à ses intérêts.
Vraiment?
SPARTACUS
Oui, j'ai quelque peine à approuver cette révolte. Que veut le peuple? Il a la République, il a le suffrage universel ; tout citoyen est admissible à tous les emplois. Je ne vois pas ce que l'on peut raisonnablement exiger encore.
VINDEX
J'ai l'oreille fine, tu le sais. J'entendais tout à l'heure les discours que tiennent là-bas, sous la terrasse, les Insurgés captifs.
SPARTACUS
Que disent-ils?
VINDEX
Ces citoyens admissibles à tous les emplois se plaignent de n'être pas admissibles à toutes les tables.
SPARTACUS
Ce sont des communistes, je m'en doutais.
VINDEX
Et tu n'es pas communiste, Spartacus?
SPARTACUS
Moi ! j'ai horreur do cette secte impie. Je ne m'étonnerais même pas que ses chefs fussent dirigés et soldés par les coryphées de la réaction.
Vcuillot n'est ni Vindex, ni Spartacus, ni Tesclave vindicatif et haineux, ni le gladiateur qui rôve d'ètic oppresseur à son tour. Cette belle âme est étrangère à cette basse envie qui ronge depuis cent ans notre société. Cet être de droite conscience a une répulsion innée pour ces personnages obliques qui parlent une langue qui n'a plus rien du simple et clair français de jadis... L'Ote-toi de là que je m'y mette de tous ces parvenus qui, après avoir exproprié la noblesse, s'efforcent de la singer sans en avoir les brillants côtés et l'élégance aisée, n'est point le fait de ce prolétaire qui a si magnifiquement parlé de ses humbles parents.
Rien n'est superbe comme la façon dont cet homme du peuple, ce mâle aux larges épaules prend sous sa j)i'otec'.ion cette aristocratie dégénérée qui ne croit plus à elle-même ; il semble voir quelques-uns de nos rudes paysans d'autrefois élevant dans leurs bras quelque frêle patricien qui représente un principe, une idée, une tradition glorieuse.
« Je sens en moi, écrit Veuillot, une singulière pente ; singulière du moins en ce temps. J'ai l'esprit de roture, comme je voudrais que les gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais rétablir la noblesse, je le ferais de suite et je ne m'en met-
trais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir la rolure.
« En vérité, j'ai joué un rôle de dupe si je n'y regarde qu'avec l'œil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce de terrain, l'aristocratie et j'ai à peine pu rencontrer deux aristocrates, la royauté dans un siècle qui n'a pas vu et ne verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi du peuple et de la liberté, qui me fera « lanterner » à la première bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique ; mais i'ai trop cru au devoir et j'en ai trop parlé. C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas ! tout ce que je n'ai pas fait. »
Ce qu'il faut saluer dans Veuillot, ce n'est donc pas seulement un grand écrivain, c'est aussi un grand plébéien, c'est l'image du vrai peuple, incarné dans ce lutteur infatigable et dans ce chrétien convaincu ; c'est le digne fils de ces hommes qui ont été, eux aussi, aux Croisades, mais sans en rapporter un titre ; le représentant de cette masse anonyme qui a fait la grandeur de la France. Paysans, ouvriers, ceux-là ont vécu, pendant des siècles, tranquilles.
heureux, honnêtes, sur le sillon natal ou dans les corporations d'autrefois; épée, plume, outil, ils tiennent tout, selon l'occasion, de cette belle main ferme et robuste qui n'a pas peur du travail ; ils ont donné à nos cathédrales des architectes comme Pierre de Montereau, à nos champs de bataille des héros comme Hoche, comme Stofflet ou Cathelineau, aux lettres des écrivains comme Louis Veuillot...
EPGAR QUIMETT
HENRI HlilNE 133
Dans Henri Heine tout est en cerveau, mais quel étonnant cerveau ! On a appelé l'auteur des Reisebilder « un rossignol qui a fait son nid dans la perruque de Voltaire ». Le mot est faux comme tous les mots, d'ailleurs, que la foule répète.
Le blasphème, parfois spirituel et souveni polisson, de Voltaire, ne ressemble guère au scepticisme de Henri Heine. Voltaire ne sait rien : Henri Heine sait tout et devine, avec une intuition d'artiste, ce qu'il ne sait pas. Voltaire — et en ceci il était de son temps — parle de te it comme un aveugle des couleurs ; il a un fond de notions très pauvre, un horizon très court ; il ne soupçonne pas ce que fut la vie de l'antiquité et du Moyen Age. Henri Heine, au contraire, semble avoir été le contemporain de Périclès et de César, d'Alcibiade et d'Antoine. On croirait qu'il a regardé Cléopàtre faire dissoudre la perle qu'il a chantée, la perle mystérieuse qui, donnée à la reine Atossa par Smerdis, fut trouvée par Alexandre dans la cassette de Darius et appartint à Thaïs, la Corinthienne, avant de briller sur les blanches épaules de la Lagide au col de cygne. On dirait qu'il a vécu
dans les burgs du Rhin pendant le Moyen Age ; qu'il a pris part au concours des maîtres chanteurs. Si Victor Hugo a rendu surtout le décor, l'aspect extérieur des mœurs des ancêtres, Heine a exprimé leur état d'esprit, leurs pensées, leurs extases naïves. Le passé, avec ses croyances, ses légendes touchantes, ses enthousiasmes d'enfant, revit dans les vers du poète avec un charme archaïque inouï.
C'est' par ce côté précisément que l'ironie est pénétrante et aiguë.
Le Homais qui vous déclare que, jusqu'aux jours fortunés où nous avons eu un Parlement et un Sénat eomme ceux que nous possédons, les Français ont croupi dans l'ignorance et la barbarie, vous fait hausser les épaules. Nous savons parfaitement que les villageois d'autrefois avaient d'autres occupations que de battre les étangs pour empêcher les grenouilles de coasser. Lorsque quelqu'un nous raconte cette histoire, nous disons : « Voilà un imbécile, » et nous passons. Combien nous remue davantage, dans son action dissolvante, celui qui évoque devant nous les âges d'héroïsme et de foi dans toute leur candeur et toute leur poésie : les cathédrales et les châteaux, les paladins et les saints et nous dit : « Voyez, tout cela est devenu une vaine poussière : ces
trésors de l'âme humaine sont dissipés ; c'est un cycle de l'évolution humaine à jamais fermé ! »
Si Daudet avait insulté grossièrement les souverains, les Rois en exil n'auraient produit aucune impression. C'est parce qu'il nous montre la grandeur de l'idée monarchique, qu'il rappelle tous les souvenirs qu'elle réveille, tous les dévouements qu'elle a inspirés, toute l'ardeur qu'elle met dans l'âme d'un Elysée Méraut, que nous éprouvons une mélancolie profonde devant cette chose magnifique, qui finit dans les vulgarités les plus basses, que nous avons le cœur serré de voir cette épopée qui s'achève en opérette.
C'est la race qui prête à Henri Heine une physionomie spéciale. Le scepticisme de Voltaire est tout jeune encore, c'est l'irrespect d'un libertin du XVIII* siècle qui accable de brocards un prêtre qui lui déplaît. Le scepticisme de Henri Heine a l'air d'être le fruit de cinq mille ans d'existence de l'humanité. Ce moderne, dont les aïeux sont nés en Palestine, semble vieux comme le vieux monde et lassé, comme lui, d'une expérience dont le résultat
136 FIGl UES DE BRONZE OU STATUES DE NEIGE
est partout le même, à toutes les époques, en Orient comme en Occident. C'est l'homme de Pascal, qui n'est point mort, qui a appris sans cesse et qui, fatigué et désillusionné d'avoir tant vécu et tant appris, résume ce voyage à travers la terre et les livres dans un sourire désabusé, et dit : (( Tout est imposture, mensonge et vanité; les générations innombrables qui se succèdent ont les mêmes instincts, les mêmes vices, les mêmes déceptions ; la vie est une mauvaise plaisanterie. ))
La parole désenchantée du Juif allemand devenu Parisien fait écho, à travers tant d'années écoulées, aux maximes attristées du Cohelet biblique. La terrasse des Tuileries, où Heine promenait ses rêveries, tant qu'il put marcher, répète ce qu'on entendait sur la terrasse du palais d'Ethal, au temps où le Schelomo allait méditer là au bruit des sources, au parfum des arbres d'Orient, sur la vanité de toute chose. (( L'homme et l'animal sont semblables. Il n'y a qu'un seul bien pour l'homme: jouir le plus possible de la vie. Il n'y a pas plus de souvenir éternel pour le sage que pour le fou. »
Renan a bien indiqué cette filiation de pensées et ce qu'il dit à ce sujet est moins vague que d'habitude.
Il est certain que chez les Juifs qui ont, comme
Henri Heine, renoncé à toute foi religieuse, l'incrédulité prend des proportions particulières et comme un accent plus désespéré. La négation de toute origine supérieure et de toute fin divine semble plus troublante quand un fils de cet Israël qui, à travers les âges, a défendu l'idée de Dieu, vient déclarer que le monde, depuis qu'il existe, a été dupe d'une chimère, leurré par une illusion...
On ne peut parler de Henri Heine sans penser à cette pauvre Impératrice d'Autriche qui aima jusqu'à l'adoration le chantre de la désespérance et du néant. Jamais femme ne subit cet étrange attraction du Juif blasphémateur comme cette souveraine infortunée d'une grande nation catholique qui devait trouver la mort dans de si effroyables circonstances. Elle avait voué un véritable culte à Henri Heine et le Gaulois nous a montré jadis la princesse Stéphanie, la femme de l'archiduc Rodolphe, allant porter, au nom de l'Impératrice, une couronne sur la tombe du Juif qui a insulté tant qu'il a pu, tout ce qui, dans notre civilisation,
était d'origine chrétienne.
« Pendant son passage à Paris, écrivait le Gaulois,
l'archiduchesse Stéphanie s'est rendue au Père-
Lachaise, où elle a déposé sur la tombe de Henri
Heine une couronne portant cette inscription :
L'Impératrice d'Autriche à son 'poète favori.
« L'Impératrice a un culte pour le poète de V Intermezzo. Elle lit quotidiennement ses glorieux poèmes. Dans son enthousiasme, elle fut désireuse de connaître les plus proches parents du jpoète défunt. Elle alla visiter, à Hambourg, la sœur cadette de Heine, la baronne Embden, qui est la mère de la princesse de La Rocca, et la grand'mère du duc de Perdifumo.
« L'Impératrice offrit à la baronne Embden un médaillon entouré de diamants à son chiffre, et à son fils une épingle portant le chiffre impérial en diamants. La souveraine, avant de quitter la baronne Embden. lui promit que la première personne de. sa famille qui passerait à Paris irait déposer une couronne sur la tombe de Heine.
Ce fut l'archiduchesse Stéphanie qui exécuta la promesse de l'impératrice, et qui vint offrir le souvenir de la souveraine à la cendre du grand poète. »
Nous avons eu la curiosité de chercher ce qui, dans l'œuvre de Henri Heine, avait pu conquérir à
ce point l'impératrice, et nous y avons trouvé cette ironique selicha sur Marie-Antoinette qui est un chef-d'œuvre d'artistique férocité.
« Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement au château des Tuileries et pourtant, là, reviennent en plein jour les spectres d'autrefois.
« Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de Flore ; le matin, elle tient son lever avec une étiquette sévère.
« Dames de cour en toilette. La plupart sont debout, d'autres assises sur des tabourets, en robes de satin ou de brocart d'or, garnies de joyaux et de dentelles.
« Leur taille est fine, les jupes à paniers bouffent, et dessous regardent si finement les mignons petits pieds à hauts talons : ah ! si seulement elles avaient des têtes.
« Mais pas une n'a la sienne ; la reine elle-même n'en a pas, et c'est pourquoi Sa Majesté n'est pas frisée.
« Oui, celle qui, avec sa coiffure haute comme une tour, pouvait se comporter si orgueilleusement, la fille de Marie-Thérèse, la petite-fille des Césars allemands.
« Il faut maintenant qu'elle revienne sans frisure et sans tête, au milieu de nobles dames non frisées, et sans têtes également.
« Voilà les suites de la Révolution et de ses maudites doctrines. Toute la faute est à J.-J. Rousseau, à Voltaire et à la guillotine.
« Mais, chose étrange ! je crois presque que les pauvres créatures ne s'aperçoivent pas qu'elles sont mortes et qu'elles ont perdu la tète.
« Tout ce monde se trémousse absolument comme autrefois : quelle fade importance se donne cette valetaille !
« Les révérences sans tête font frissonner et rire tout ensemble.
« La première dame d'atours s'incline et présente une chemise de linon, la seconde la tend à la reine, et toute deux se retirent avec une révérence.
« La troisième et la quatrième dame s'inclinent et s'agenouillent devant Sa Majesté pour lui passer ses bas.
« Une demoiselle d'honneur arrive et s'incline en apportant le déshabillé du matin ; une autre demoiselle s'incline et présente la sous-jupe à la reine.
« La grande-maîtresse de la cour se tient là ; elle rafraîchit avec son éventail sa gorge blanche et, ne pouvant le faire avec la tête, elle sourit avec le derrière... »
Avouez, tout de même, qu'il faut avoir le cerveau conformé d'une drôle de façon, quand on appartient
à la famille de Marie-Antoinette, pour aflichcr publiquement une idolàtrique admiration pour le poète qui se livre à ces plaisanteries macabres qui rappellent la joie des bons Juifs d'autrefois en assistant à quelque meurtre rituel et en voyant jaillir du cou de la victime le sang vermeil et pur destiné au doux pain du Pourim.
Même sans être d'une race d'archiduchesse, qui ne se sentirait pris d'une pitié profonde pour cette femme en cheveux blancs, qui avait été la souveraine adorée de Versailles et de Trianon, et qui, malade comme le sont toutes les femmes, les os glacés par une nuit d'octobre, était réduite, dans le cachot de la Conciergerie, à mettre sa pauvre jupe de bazin blanc sur ses pieds pour se réchauffer un peu avant d'aller à l'échafaud et qui pensait à son mari mort, à ses enfants restés au Temple ?
L'impératrice emportait toujours en voyage les œuvres de son auteur de prédilection. Avant d'aller à Preigny, elle aura peut-être relu, en écoutant le clapotement des eaux du lac, cette pièce atroce dans laquelle le poète s'égaye sur ces gorges de patriciennes dans lesquelles la hache du bourreau a fait une large entaille. Elle se sera divertie peut-être de cette reine qu'on ne peut plus friser parce qu'elle n'a plus de tête, et de cette dame d'honneur réduite à faire la révérence avec son derrière.
Et derrière le douzième arbre de l'avenue, l'Anarchiste était déjà embusqué et guettait...
Il ne faut pas trop rire à la Belle Hélène lorsqu'on appartient à la famille des Atrides et que l'on est menacée par les dieux d'avoir le sort de Klytemnestra
Partout on retrouve l'individualité double qu'il y a dans Henri Heine, partout éclate le dualisme du poète et du railleur. Nul procédé, mais toujours le même effet ; l'ironique, à un moment donné, tirant par le manche, j'allais dire par l'aile, l'être supérieur prêt à s'envoler dans l'azur et le ramenant sur la terre. Un mot, une parenthèse, une fin de phrase, et voilà la bulle de savon irisée qui crève tout à coup. Il semble entendre à chaque instant:
Le fifre au rire aigu railler le violoncelle Qui pleure sous l'archet ses noies de cristal.
Ce qui domine, c'est la grande plainte, à la fois lamentable et rieuse, de celui qui se nomme luimême (( le pauvre Lazare ». Les souvenirs heureux, les images passagères d'un bonheur vite évanoui, les fantômes de l'amour se pressent autour de ce lit de malade, et le poète les salue au passage, mais
c'est la Mort qui est constamment assise à ce chevet — et Henri Heine d'avance vous raconte la fin de la pièce.
Le rideau tombe, la pièce est finie : dames et messieurs s'en vont à la maison. La pièce leur a-t-elle plu? Il me semble avoir entendu des applaudissements. L'honorable public a battu des mains avec gratitude pour son poète. Mais la scène est si muette maintenant : Joie et lumière, tout s'est éteint.
« Pourtant, écoutez ! Un bruit étrange se tait entendre non loin de la scène vide ; — peut-être la corde de quelque vieux violon a-t-elle sauté. Quelques rats dans le parterre, trottinent désagréablement çà et là, et tout sent l'huile rancie. La dernière lampe fait entendre un sifflement désespéré et s'éteint. La pauvre lumière était mon âme ! »
Ainsi, l'incorrigible railleur se raille encore luimême au seuil de l'Eternité. Comme adieu il nous envoie ce cri poignant qui termine la pièce intitulée Morphine, ce cri qui sert de conclusion à cette œuvre si brillante d'apparence et si sombre en réalité, si chatoyante dans sa forme, et si lugubrement pessimiste dans son inspiration : Le sommeil est bon ; la mort est meilleure : mais le îneilleur encore serait de n'être jamais né....
pense à Quinet, aujourd'hui? Qui parle de Quinet? Qui lit Quinet?
Quinet a été, cependant, durant une partie de ce siècle, une manière de luud homme ; il a écrit dans un style d'un souffle parfois assez haut d'innombrables volumes qui n'étaient pas absolument vulgaires. Beaucoup de gens ont •cru à Quinet, à Louis Blanc, à Lanfrey, qui n'était qu'un sous-Quinet ; à l'heure actuelle, personne ne met plus le nez dans tous ces fatras.
C'est le dégonflement si rapide de ces personnalités factices, la vaporisation, en quelque sorte, de ces figures qui tenaient une certaine placé dans le monde intellectuel, qui mérite d'attirer l'atten-
tion. Tandis que les personnages illustres du passé, , les grands ministres et les grands écrivains prennent, au contraire, une majesté plus imposante et un plus saisissant relief, grâce à la comparaison avec le présent, les hommes célèbres d'hier sont, non pas méconnus, non pas injustement attaqués, mais oubliés, ou plutôt fondus, éteints ; ils sont comme s'ils n'avaient jamais été...
De leur vivant même, ces représentants d'un autre âge ont assisté à cet effondrement. Rappelez-vous l'impression qu'on avait sous l'Empire de ces exilés qui se nommaient Louis Blanc, Quinet, Ledru-Rollin : le lointain leur donnait des proportions exagérées, ils constituaient comme une réserve de la France. Mêlés aux catastrophes les plus capables de porter l'être humain au-dessus de lui-même, ils n'ont rien fait de bon, de bien, ni de beau. En plein siège, Quinet et Louis Blanc rédigeaient laborieusement de magnifiques proclamations au peuple allemand," mettaient leur bonnet de nuit et ensuite s'allaient coucher avec la certitude que, dès que leur appel serait connu au camp ennemi, les soldats jetteraient leurs armes et repartiraient pour leur pays.
Malgré le côté naïf et ridicule, il y a quelque chose de touchant dans la confiance que tous les gens de cette génération avaient dans le livre, dans l'idée, dans l'imprimé. Étrangers à toute action,
EDGAU QUINET 123
à toute notion pratique, à toute connaissance des hommes, ils vivaient exclusivement dans le littéraire.
Les éloges hyperboliques, les adulations et les flagorneries qu'il fut de mode de prodiguer aux proscrits du coup d'Etat ne contribuèrent pas peu, sans doute, à leur fausser l'esprit et à leur donner le change sur la portée de leur influence. Les exilés régnaient comme des demi-dieux dans un Olympe artificiel vers lequel montaient continuellement des nuages d'encens.
Dans les dernières années de l'Empire, le plus vulgaire des réfugiés de Bruxelles était « un tribun pensif. )) « Les soldats austères du Droit, les proscrits graves, les génies faits de colère et d'amour» allaient leur train. Avec le retour commença la déception; le déballage désillusionna légèrement, et le spectacle de ce qu'on vit ne tarda pas à convaincre les mieux disposés que le fond des idées que les Louis Blanc et les Quinet rapportaient dans leurs malles se réduisait, somme toute, à bien peu et ne pesait pas bien lourd.
Ces hommes, cependant, étaient-ils aussi médiocres que ceux qui nous gouvernent aujourd'hui? Assurément non. D'abord, ils écrivaient en fran-
çais; une belle flamme éclairait souvent leurs conceptions les plus déraisonnables ; ils croyaient sincèrement, ils avaient un certain idéal de justice, de liberté, de progrès.
Ahasvérus^ qu'il est impossible de relire d'un bout à l'autre aujourd'hui, contient des pages admirables et nous a valu certainement ce chef-d'œuvre d'exécution : la Tentation do saint Antoine. « Deux écrivains, dit très justement Maxime Du Camp, ont frappé Flaubert d'une empreinte qui reste visible jusque dans ses dernières années : c'est Chateaubriand et Edgar Quinet. » Regardez dans Ahasvérus l'évolution des représentants de toutes les idolâtries et de toutes les légendes: le Léviathan, l'oiseau Vinateyna. le serpent, le poisson Macar qui se proclament dieux tour à tour; rapprochez cette scène du défilé, devant l'ermite, des Olympiens, des Boudhas. des Ormuz, des Anubis à oreilles de chien, et la ressemblance vous saisira.
La conception première de cette palingénésie confuse n'est point banale, et cette quadrologie, dont les divisions s'intitulent la Création, la Passion, la Mort, le Jugement dernier, contient çà et là des beautés, des passages lumineux, d'éclatantes visions de civilisations disparues. Rachel, l'ange devenu femme qui console Ahasvérus réduit à se cacher dans la maison de Mob, et personnifie l'Amour qui apaise
et qui guérit, serait un sujet émouvant pour un peintre. La forme qui est brillante, quoique déclamatoire, sauve, je le répète, chez Quinet, les théories qui sont souvent bien saugrenues.
Les Jésuites, dont le tempérament est resté français à la façon du xvii'' siècle, épris de simplicité, de netteté; de clarté, eurent-ils tort de ne pas enseigner ces mythes, un peu compliqués, dans leurs collèges? Je n'en sais rien. Ce qui est certain, c'est que Quinet se crut désormais persécuté par eux; il fit des cours sur ce sujet et écrivit avec Michelet, que hantait la même lurlutaine, un livre qui semble modéré à côté de tout ce qu'on publie aujourd'hui, mais qui, jadis, fit quelque bruit.
Tout cela, encore une fois, semble de l'histoire ancienne. Sans doute, on a été plus loin dans les actes; on a expulsé d'inoffensifs religieux de leurs cellules, mais on l'a fait pour faire quelque chose, par peur, en croyant flatter les bas instincts de la foule, qui n'ont pas été flattés du tout, puisque chacun reconnaît que la situation du pays n'est pas plus florissante qu'auparavant. Vers 1840, on se passionnait pour ces questions. La génération d'alors, en effet, autrement candide et impressionnable que la nôtre qui a touché du doigt le creux de toutes les histoires qu'on lui a racontées, qui est guérie de toutes les mvstifîcations. était persuadée
que le siècle avait à accomplir une mission providentielle qui devait nous conduire à une félicité sans égale.
La Révolution, aux yeux de Quinet et de beaucoup de ses contemporains, était comme une seconde création du monde, une nouvelle révélation. (( L'Humanité, selon le mot de Quinet lui-même, semblait sourdement travaillée dans ses entrailles, comme si elle allait enfanter un Dieu. »
En fait de Dieu, la Révolution n'a guère enfanté que le Veau d'or, qui avait été déjà adoré avant elle. Comme Ixion, elle a étreint, au grondement du tonnerre et à la lueur des éclairs, non point une forme réelle, mais un fantôme et une nuée. Cette vérité. Quinet, du moins, eut la loyauté de la proclamer; il constata le lamentable avortement de ces doctrines au nom desquelles on avait égorgé tant d'innocentes victimes ; il ne s'allia pas aux souteneurs de paradoxes affreux qui célébraient la Terreur. La conclusion de son livre « la Révolution » est d'une mélancolique éloquence.
(( Une chose, écrit-il, réconcilie dans d'autres histoires avec les fureurs des hommes. Le sang versé y est presque aussitôt fécond. Quand je vois couler
celui des martyrs, je vois en même temps le christianisme grandir sous la terre au fond des Catacombes. De même dans la Réforme, dans la Révolution anglaise, le sang de Zwingle,de Guillaume le Taciturne, de Sidney est tombé sur un sol fertile et il a enfanté la vie. Le sang a coulé plus abondamment chez nous et de sources plus hautes ; il n'a pas trouvé une terre aussi bien préparée. On dirait qu'il n'y a aucun rapport entre les sacrifices de victimes et le résultat obtenu pour la Postérité. L'horreur de tant de supplices est sans compensation. Ou l'avenir tient en réserve des explications que l'histoire ne peut fournir aujourd'hui sans quitter les faits pour les prophéties, ou nous sommes condamnés à reconnaître que le sang le plus généreux a été le plus stérile, et que chez nous nos martyrs n'enfantent pas de croyants. Voilà le cri de l'histoire et de la conscience humaine. »
Sur tous les points, Quinet vit les faits démentir ses illusions juvéniles. Bercé, en naissant, de la gloire guerrière, élevé au milieu d'un régiment, fasciné tout enfant par cette terrible figure de Napoléon, auquel il a consacré un poème épique, il assista, vieillard, à l'écroulement de notre puissance militaire, et fut un des témoins de ce siège de Paris que M™^ Quinet a raconté heure par heure. Fanatique de cette Allemagne à laquelle il emprunta ses plus
128 FIGURES DE BRONZE OtJ STATUES D:: NEIGE
nuageuses formules, il connut Tamertume de Michelet qui, en 1869. écrivait un hymne à « sa chère Allemagne », et put juger de quelle façon ces rêveurs et ces idylliques maniaient le canon Krupp et le fusil Dreyse. Il lui a été épargné de voir combien la République, qu'il concevait si large, si généreuse, si noblement préoccupée du progrès, était devenue étroite, violente, persécutrice et corrompue, pardessus le marché. Du moins, il a pu pressentir que là encore ses chimères seraient condamnées par les réalités.
Aussi différent que possible des positivistes et des matérialistes d'aujourd'hui, Quinet était un mystagogue et un illuminé. Ni ambitieux, ni avide, ni hypocrite, on peut le peindre d'un mot en disant qu'il fut par-dessus tout un faux prophète. Du prophète il avait les allures solennelles, le style sonore et bizarre, le tour sibyllin; il ne montait pas comme tant d'autres sur les tréteaux, il semblait toujours sur un trépied, mais sur un trépied particulier d'où ne sortaient que des vapeurs vaines enveloppant des oracles qui ne s'accomplissaient jamais...
HAMAis « la grande misère de tout »
n'apparut d'une plus saisissante façon que dans ce génie en proie à de peri pétuelles souffrances. Quel spectacle, que celui de cet homme organisé pour jouir en sensualiste de toutes les voluptés, de l'amour, des fleurs, de la nature, et étendu presque constamment sur son lit de malade, couché dans ce qu'il appelait « son tombeau d'oreillers, », obligé de soulever sa paupière avec la main pour regarder les merveilles de la création ! Quelle vision que celle de ce païen, de ce poète des sens martyrisé par la Destinée comme aucun martyr ne le fut pour sa foi, et ne croyant à rien au delà de cette
existence dans laquelle il avait rencontré tant d'amertumes pour si peu de joies !
Que de fois j'ai pensé à Henri Heine, en causant avec Daudet, dont le talent, comme celui du chantre des Dieux en exil, est un subtil mélange de poésie ailée et d'observation très humaine. Le succès est venu, et, avec le succès, la gloire et la fortune ; les éditeurs frappaient à la porte avec de grosses sommes, et la douleur, à certains jours, terrassait l'heureux qui murmurait : Quid prodest ?
Pendant ce temps, des paysans, debout dès cinq heures du matin, dévorent avec appétit au milieu des champs, dont la poésie leur échappe absolument, une soupe aux choux, quelques livres de pain, une tranche de lard, font des enfants à leur femme et vivent de la bonne vie naturelle. Dans le Forez, beaucoup se contentent même de ce qu'on nomme la soupe au soleil : on trempe du pain dans une écuelle, on met du beurre, le soleil fait fondre, et les bûcherons mangent joyeusement, sans faire ces mines inquiètes de gens assis à des tables luxueusement servies, et qui, devant des salmis appétissants, sentent la crampe protester contre les désirs du cerveau.
'oELVRE de Daudet est sortie toute palpitante de ce Paris dont l'auteur du Nabab était l'observateur passionné.
Tous les personnages existent ; sur chaque acteur il serait facile de mettre un nom réel. Mais l'Art a passé par là. Avec ces figures que chacun connaît et que les chroniqueurs I ont esquissées cent fois, l'écrivain a créé des ^ types qui vivront quand ces figures auront disparu depuis longtemps de l'actualité.
Il a substitué à l'exactitude photographique cette vérité éternelle qui fait que certains portraits, dont le modèle nous est inconnu, nous intéressent toujours, nous regardent et semblent encore nous
parler quand nous les contemplons attentivement.
Qui a posé pour Tartufe, pour Turcaret. pour Rastignac, pour de Marsay, pour Gobsec? Existait-il un vrai Nucingen. un Grandet réel, un père Goriot en chair et en os? Nous l'ignorons maintenant: mais à la place de la passagère silhouette qui a servi de guide à l'artiste et qu'il a mise au rancart comme on jette au panier une note qui vous a été utile, apparaît désormais une personnalité marquée d'une ineffaçable empreinte.
Tous les Parisiens savent quel fut Elysée Méraut. Qu'importe à la province, à Saint-Pétersbourg, à Vienne? Elysée Méraut, c'est l'homme du peuple, royaliste par tradition, par éducation, par tempérament, voyant dans un roi non point un être ordinaire, mais le représentant d'un principe. Qui s'est occupé, à part les badauds, de deviner quel est au juste le prince détrôné qui est venu fréquenter nos cabarets dorés et déshonorer dans les basses orgies le nom illustre que le sort, dans un moment d'erreur, lui avait donné ? Le type a une signification plus étendue ; il incarne en lui fous les descendants dégénérés de ces familles qui. après avoir produit des héros, produisent des gommeux...
Quel beau livre, quelle œuvre supérieurement vivante et vraie que ces Rois en exil!
Quand l'homme s'abaisse, la femme grandit par une loi commune à toutes les sociétés. On peut dire de cette reine, qui a si vaillamment défendu son trône et qui s'efface pour que son mari garde pour lui tout le prestige, ce qu'on disait de la duchesse de Berry : « C'est le seul homme de sa famille. » Elle aussi, comme Méraut. croit d'une foi mystique à la Royauté et tandis que le mari court les clubs, les coulisses et les boudoirs interlopes, elle écoute, étonnée et ravie, le précepteur Méraut. Méraut le pauvre et le bohème qui. pareil à Bossuet instruisant le dauphin, déroule devant le petit comte Zara les annales des siècles écoulés et commente de sa parole de feu le rôle presque sacerdotal que Dieu a assigné à ceux qu'il a choisis pour être des pasteurs de peuples.
Puis la vie parisienne, avec ses intrigues entrecroisées, ses tripotages bizarres, ses pièges tendus dans le ruisseau, enveloppe cette cour exilée. L'argent manque, et, la gorge serrée, la reine demande à Méraut d'aller engager à ce mont-de-piété qu'il connaît, hélas ! les pierres qui ornent la couronne
royale. Les pierres sont fausses... Le roi a déjà vendu les vraies pour entretenir une coquine qui le bafoue. Il vendrait tout, le pauvre roi, pour suffire à ses besoins de viveur. II est prêt à vendre jusqu'à ses droits au trône, et c'est alors qu'éclate la scène superbe où la reine, suspendant son enfant par la croisée ouverte, menace ce fantoche de souverain de se précipiter dans le vide avec son fils si l'acte déjà préparé est signé.
Ce qu'il y a de plus auguste et de plus haut, ce qui intéresse les destinées mêmes des nations, mêlé à ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus prosaïque, le Paris des agences équivoques, des restaurants de nuit, des boulevardiers, des marchands exploiteurs, des domestiques infidèles entrant à chaque instant dans ce palais qui abrite une Majesté tombée. — voilà l'originalité singulière de ce livre, plein d'une ironie voilée et fine qui est terrible.
Le volume, qui s'ouvre en face des Tuileries en ruines, se termine dans le cabinet de consultation de Bouchereau, où l'on a conduit l'héritier présomptif menacé d'être aveugle et depuis longtemps chétif et malingre. Le médecin constate que le sang du pauvre enfant est corrompu et vicié.
— Du sang de roi ! s'écrie la reine, que le médecin n'avait pas reconnue sous son voile.
Le mot est d'une simplicité tragique. Il résume
ALPHONSE DALDEl' 151
l'œuvre qui aurait pu s'intituler : Comment les races finissent. Mais Daudet craignait par-dessus tout ce qui pouvait avoir une apparence de dogmatisme.
C'est la caractéristique en efl'et de cet esprit charmant qui a parfois la touche si virile et qui étonne par ses visions soudaines de choses très complexes, d'être exclusivement un artiste, de se défendre de toute idée générale, de toute thèse soutenue par le roman. Les Rois en exil n'en sont pas moins une des œuvres les plus philosophiques de ce temps ; ils touchent au plus vif de certaines questions, ils éveillent d'effrayantes interrogations, ils constituent, à nos yeux, une des pages les plus vigoureuses de l'histoire contemporaine. Beaucoup qui se seraient proposé ce but ne l'auraient pas atteint ; Daudet qui ne l'avait pas cherché l'a touché avec une incroyable précision.
Pourquoi? C'est qu'il existe dans toute œuvre d'art un je ne sais quoi qui échappe à toutes les combinaisons ; c'est qu'il y a dans quelques organisations privilégiées un don particulier. Ce don, on peut le laisser infécond par l'oisiveté, on peut le développer par le travail, on ne peut l'acquérir quand il vous manque. Ce don génial, ce don que rien ne remplace, ce don d'évoquer le mouvement et la vie, ce don d'imaginer des situations qui sont plus éloquentes que tous les discours, Daudet le possédait;
152 figup.es de bronze ou statues de neige
mais à ces facultés innées il ajouta tout ce que fournit l'incessante observation, l'investigation assidue du curieux cherchant partout des renseignements, le travail du ciseleur penché pendant de lonsjues heures sur son œuvre...
Dans VÉvangéliste, le procédé d'art est le même. S'il a dû concevoir de suite le Nabab éclatant, capiteux, bruyant, dégageant autour de lui des bruissements d'or, des froufrous d'étoffes, des féeries de lumières, Daudet a certainement aperçu VEvangéliste sous cette clarté grisâtre qui enveloppe certaines figures parcheminées de vieilles femmes lisant ou cousant dans les intérieurs de maîtres hollandais.
L'idée même du livre lui est venue plus par le cœur que par les yeux. Frappé par la constante tristesse de la maîtresse d'allemand de son fils, l'écrivain a causé avec elle ; il a arraché peu à peu à cette âme meurtrie le secret de son désespoir, et il a tiré de ce document intiine une œuvre profondément émouvante, mais volontairement maintenue dans une gamme mélancolique et sombre. ^
Sapho, cette œuvre criante de vie qui est peut
être, avec les Rois en exil^ le chef-d'œuvre de Daudet, est sortie toute vivante d'épisodes familiers à chacun, d'histoires parisiennes dans lesquelles chacun, s'il ne se reconnaît pas lui-même, reconnaît tout de suite ses amis et les amies de ses amis.
II y a loin de ce réalisme sincère où, sans déformer les objets, l'artiste, avec sa vision spéciale, les met dans la lumière qui leur convient, au naturalisme grossier de Zola, qui n'aboutit qu'à vous faire voir les choses dans le jour artificiel et faux de la photographie.
Zola voit une grosse chose qui tient beaucoup de place à l'horizon : un écroulement d'empire, une transformation du commerce par les grands magasins, la question des grèves, il entend souvent prononcer un nom comme celui de Claude Bernard ou de Schopenhaiier ; il se dit : « Je vais mettre cela dans un roman !» II le fait comme il le dit, et, comme il est exécutant assez habile, comme il est musclé, solide, servi par une volonté robuste, par un imperturbable aplomb, cela y est. Cela y est mal, cela y est, sans art, sans grâce ; mais, encore une fois, cela y est. Tout y passera, si Dieu lui prête vie,
et il sera autorisé à prétendre qu'après tout il aura laissé une image grossière, mais intéressante, de la société de son temps, une espèce de Comédie humaine, brossée comme un panorama.
On a prétendu que l'auteur de la Joie de vivre rendait ses lectures avec une précipitation inquiétante, à la façon d'une médecine. Il n'y a que des disciples pour trouver ces comparaisons ! Ce qui est certain, c'est que l'on songe parfois, en le lisant, aux procédés de Mahomet II. Furieux qu'on lui eût dérobé des melons, le terrible sultan fit scier en deux les pages qu'il soupçonnait de ce larcin, et, dans le dernier, on découvrit le corps du délit encore indigéré. On trouve souvent, en ouvrant Zola, le dernier livre dévoré, encore tout cru et à peine coupé.
La manière de travailler de Daudet est tout autre. Cet œil dont l'acuité est si pénétrante, dont la puissance d'observation est si étonnante, se fixe sur un des spectacles de la vie contemporaine. L'écrivain devient comme obsédé du désir de traduire ce qu'il a vu ; mais, loin de jeter brutalement sa première impression à l'imprimerie, selon le système des naturalistes, il procède à la façon d'un artiste, difficile pour lui-même, devant sa toile ou devant son bloc de teiTe. Il modèle avec soin!, il adoucit ou il accentue les contours ; il fond les tons pour rendre
l'ensemble harmonieux. Dans ce travail, tout de forme en apparence, l'idée se creuse, le personnage se complète par des traits nouveaux. Le lecteur a ainsi, devant un roman de Daudet, une sensation qui ne ressemble pas à celle qu'il éprouve devant d'autres romans : la sensation de la vérité rendue visible par l'art.
Il serait difficile d'indiquer la dominante, l'idée maîtresse de l'œuvre de Daudet.
Peut-être pourrait-on reprochera Daudet une sorte d'immoralité sociale qui échappe aux superficiels : l'abaissement systématique de l'homme devant la femme.
On a dit de George Sand « qu'elle idéalisait la création et qu'elle prostituait la créature ». Sans idéaliser toujours la femme, Daudet a une tendance à diminuer l'homme; il le représente privé de tout ressort, incapable de toute résolution énergique, jouet docile de toutes les passions.
En ceci, d'ailleurs, il a été, comme toujours, un peintre social, véridique et sincère, car, aux époques de décadence, je le répète, la femme monte, tandis que l'homme descend.
Quoi qu'il en soit, Roumestan a des naïvetés d'enfant corrompu, d'Argenton est un grotesque malfaisant, Christian est un neutre vicieux. Le beau rôle dans les Rois en exil, est pour la reine d'Illyrie, et Daudet s'est surpassé lui-même dans la peinture de cette figure.
La situation est à peu près identique dans Sapho. Gaussin est un neutre également, qui sert d'escabeau à la femme qui pose son pied dessus.
Sapho, quant à elle, reste attendrissante, même dans sa honte. L'auteur n'a point essayé de la réhabiliter par un amour déclamatoire, comme celui de la Dame aux Camélias ; il nous intéresse à elle en nous la montrant simplement réelle, cruellement meurtrie par le pavé parisien sur lequel elle a été je'.ée toute jeune.
Faussée dans sa physiologie, elle conserve de cette fonction essentielle de la femme qui est la maternité comme un dévouement disponible, un besoin d'être une mère en même temps qu'une maitresse. Entre cette pauvre et vaillante créature qui a subi tant d'assauts du sort en gardant toujours une petite flamme d'idéal, et cet homme qui succombe si vite au premier choc des passions, le contraste est tout en faveur de la femme.
ALPHONSE DAVDET 157
Ce poète ailé, cet écrivain d'une imagination si brillante et d'un style si chatoyant se rattache plus qu'on ne croit, en passant un peu par Henri Heine, à la famille des Montaigne et des Rabelais. Peut-être le succès exceptionnel qu'il obtint si vite s'expliquet-il par cette affinité, par la façon dont le chantre des Amoureuses correspondait de plus en plus, à mesure qu'il avançait, à un certain fond narquois qui s'est toujours mêlé, dans notre race, à des velléités chevaleresques.
Enfant du Soleil, Daudet aimait l'idéal comme il aimait la lumière; mais épris avant tout de vérité, il a pourchassé partout ce qui lui semblait l'imposture, * la caricature de l'idéal : le faux idéal des paresseux et des chimériques dans Jack, le faux idéal impérial personnifié dans un homme d'Etat dandy, dans le Nabab, le faux idéal monarchique, dans les Rois en exil, le faux idéal religieux, dans VBvangéliste, le faux idéal des Conquistadores sédentaires, des explorateurs en chambre, dans Tartarin.
C'est un réaliste dans l'acception vraie et complète de ce mot qu'on prodigue à tort et à travers ; sans être ennemi de Don Quichotte il a quelque faiblesse pour Sancho, et lui-même en convenait volontiers.
L'humble Sancho, qu'il soit homme ou femme, qu'il soit le père Joyeuse, Lorie ou Romain, Daudet l'esquisse avec amour ; il nous intéresse à ses joies, il nous attendrit même sur ses ridicules.
Au contraire de Balzac, qui aimait les ambitieux, les dominateurs, les orgueilleux : de Marsay, de Trailles, Rastignac, Vautrin, Nucingen, Daudet préfère les petits ; c'est pour eux qu'il prodigue les trésors de sa délicate sensibilité. L'élément émouvant de tous ses romans est toujours dans le spectacle d'un bonheur modeste renversé par quelque force d'en haut, broyé par la lutte de ces sentiments élevés et violents qui grandissent l'Humanité et parfois écrasent l'individu par les tempêtes qu'ils soulèvent.
S'il se rapproche de Dickens par cette pitié pour les souffrants, par la bonté profonde qui était en lui, l'auteur des Bois en exil et de Sapho est bien de notre pays sceptique et de notre temps désabusé par l'ironie qu'il verse en souriant sur tout ce que les hommes ont entouré jusqu'ici d'un respect plus ou moins conventionnel. A ce titre ce charmant désillusionneur, ce doux irrévérencieux, ce révolutionnaire couronné de roses a sa place marquée parmi les écrivains qui, depuis cent cinquante ans, ont employé à détruire un admirable talent.
Il n'en est pas moins vrai que la mort de Daudet a été pour les lettres françaises une perte irréparable. C'est depuis qu'il n'est plus qu'on a vu surtout combien l'admirable écrivain dominait de haut tous les romanciers contemporains, même les plus prétentieux et les plus bruyants.
Je rapprochais tout à l'heure le nom de Daudet de celui de Balzac. Il serait peut-être excessif de comparer l'auteur du Nabab à l'auteur de la Comédie humaine^ car le géant qui a discuté les plus graves problèmes, décrit tous les milieux, dépeint la société tout entière, est, avec sa vigueur de tempérament et sa formidable puissance de cerveau, d'une taille à laquelle bien peu d'écrivains et de penseurs peuvent avoir la prétention d'atteindre. Ce que l'on peut avancer sans être taxé d'exagération, c'est que certaines œuvres de Daudet, les Rois en exil, par exemple, sont dignes de Balzac, et je ne connais pas d'éloge plus magnifique.
Quelle étrange et saisissante rencontre si les personnages des romans de Daudet se croisaient à l'angle d'un chemin du cimetière avec les acteurs et les figurants de la Comédie humaine, les protago-
nistes de ce monde extraordinaire et troublant, dont Balzac fut le tout puissant démiurge !
La duchesse de Langeais, M™^ de Mortsauf et M""^ de Listomère auraient peut-être quelque peine à reconnaître dans Christian le type d'un roi d'autrefois. Z. Marcas embrasserait Elysée Mérault comme un frère et Camille Maupin aimerait Félicia Ruiz comme une sœur. Mais l'Esther de Splendeur et misère des Courtisanes se retrouverait difficilement dans Sidonie ou dans Sapho. J'imagine aussi que Maxime de Trailles et de Marsay jugeraient que Paul Astier est, à côté d'eux, un struggleforlifeur de médiocre envergure et que les hommes de proie eux-mêmes ont perdu la fière et hautaine allure qu'ils avaient dans le passé.
Tous ces êtres, cependant, avant d'exister de l'existence idéale de l'art, ont appartenu à la réalité. C'est dans la réalité que l'écrivain a été les prendre pour les montrer aimant, souffrant, combattant, poursuivant fiévreusement ces buts qui sont toujours les mêmes aux époques les plus différentes : le Pouvoir, la Richesse ou le Plaisir...
Un demi-siècle a suffi pour que les héros qui servirent de types à toute une génération ne soient plus que des attardés, des représentants d'une phase désormais close et qu'on ne conçoit plus jouant un rôle dans une société si profondément transformée.
Ils étaient vrais pour leurs contemporains, et c'est maintenant seulement, par un singulier effet d'optique, qu'ils paraissent romanesques.
Dans cinquante ans à leur tour, les personnages du monde de Daudet, ces personnages .qui étaient d'une si criante ressemblance que les ]f)ortraiturés en criaient comme des brûlés, apparaîtront peut-être sous une teinte à demi effacée aux peintres de mœurs de l'avenir.
Ainsi pourraient deviser ces deux morts glorieux, ces deux historiens incomparables de la vie sociale de leur temps, ces deux travailleurs infatigables que le hasard a réunis dans le même cimetière pour s'y reposer d'un éternel repos.
Le Paris même, qu'avec des dons bien différents, ils décrivirent admirablement tous les deux, ce Paris que leurs personnages traversent sans cesse, enflammés par leurs passions, aiguillonnés par leurs appétits, pliant sous le poids de leurs souffrances, de leurs remords ou de leurs misères, aura bientôt presque complètement disparu. Le théâtre aura été démoli en même temps que les acteurs qui l'emplissaient de leur mouvement.
Un quartier tout flambant neuf s'est élevé dans l'avenue jadis presque déserte et ressemblant à un
cours de province où Ferragus XVII, chef des Dévorants, terrassé par la perte d'une fille chérie, jouait aux boules avec de vieux retraités. C'est là que Daudet habita quelque temps. La maison luxueusement moderne qu'il occupait rue de Bellechasse avait remplacé un de ces hôtels héraldiques où Balzac se plaisait à installer ses aristocratiques héroïnes.
Tout avait changé même dans le court espace d'une vie qui fut, hélas! si vite achevée, et c'était même un gros chagrin pour l'écrivain que de penser qu'une gare allait être construite presque en face de son nouveau logis, sur les ruines de cette Cour des Comptes qui lui avait inspiré des pages exquises.
En dehors d'un buste comme celui que David d'Angers sculpta pour le monument de Balzac ou comme celui dans lequel un maître contemporain, surpris lui-même par la mort avant que son œuvre fût achevée, a fait revivre la belle et douloureuse figure d'Alphonse Daudet, ce qui reste encore de plus durable, c'est le souvenir toujours vivant au cœur . des camarades, la mémoire des heures enchantées passées l'uji près de l'autre... C'est aussi parfois le regret, alors que l'existence est si brève et que les jours nous sont si parcimonieusement comptés, d'avoir laissé des nuages voiler, ne fût-ce qu'un instant, l'autel de la douce Amitié...
eimile: ^ola
ouR tracer de Zola un portrait vivant et vrai, il faudrait faire ce que j'ai fait dans le Testament d'un antisémite^ ou ce qu'a fait le bon bouquiniste Laporte dans ses Erotica naturalistes : il faudrait pouvoir citer du Zola. Malheureusement, il est impossible de citer du Zola dans un livre accessible à tous sans s'exposer à des poursuites pour outrages aux bonnes mœurs, ou tout au moins sans encourir le blâme unanime de ses contemporains.
Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les admirateurs de Zola seraient les premiers à trouver mauvais que l'on citât devant leur mère, leur femme ou leurs sœurs une page de l'écrivain qu'ils ne manquent pas de vanter publiquement quand l'occasion
s'en présente. J'ai raconté autrefois la petite vengeance que j'avais exercée contre une femme tout à fait supérieure intellectuellement, qui était une mère de famille irréprochable, mais qui avait la manie de faire l'éloge de Zola.
Quand elle entamait au dîner, devant ses convives, le panégyrique de l'auteur de Pot-Bouille, je lui disais :
« Je vais vous citer, devant tout le monde, quelques passages.
— Vous ne ferez pas cela ici ! me disait-elle.
— Je le ferai. »
Elle me regardait avec des yeux suppliants et je lui disais :
« Vous voyez bien, chère et adorable amie, que l'hypocrisie vous ronge sans que vous vous en aperceviez. Vous avez des principes, mais c'est pour vous en servir comme du coussin que vous avez sous les pieds... Vous louez Zola et vous considéreriez comme un acte de mauvaise éducation de ma part de citer quelques pages de l'auteur que vous vantez par un faux dilettantisme.
(( Prétendez-vous que c'est la présence de jeunes personnes qui rendent cette lecture odieuse ? Ce serait encore une imposture de plus qui sortirait de vos lèvres charmantes. Je viendrais demain dans votre petit salon, celui oîi il y a toutes ces plantes
vertes, vous lire en tcte-à-tête certaines descriptions ignobles, que vous auriez une impression pénible, que vous seriez froissée dans votre délicatesse de femme de cette lecture faite par un homme devant vous.
(( Alors pourquoi trouvez-vous bien que l'on mette à la portée des petites ouvrières qui achètent des journaux à un sou ou des livraisons illustrées, ces œuvres dont vous ne pouviez supporter le contact direct, quoique vous soyez dans des conditions d'équilibre moral à ne pas en être troublée ? »
Généralement, on remplissait mon verre, on m'offrait de reprendre du parfait au café ou on me faisait des compliments sur mes livres pour me faire taire ; mais je n'en avais pas moins dit la vérité.
Est-ce à dire que Zola soit dénué de toute espèce de talent? Je n'ai jamais prétendu cela; je n'ai jamais contesté à Zola une certaine puissance, une certaine verve basse, brutale et grossière. Mais, il en est du talent comme de l'esprit : celui qu'on veut avoir gâte celui qu'on a. Si Zola avait été moins gonflé d'orgueil, si, fidèle aux vieilles tradi-
lions des lettres françaises qui ont pour elles la garantie des siècles, il s'était borné à accomplir au jour le, jour sa tâche d'écrivain sincère et laborieux, il eût été fort capable d'écrire des ouvrages de valeur, et il est à peu près certain qu'il siégerait maintenant au sein de cette Académie dans laquelle il a eu la vanité sotte de vouloir entrer, près de laquelle il a fait si longtemps les plus humiliantes et les plus plates démarches et qui a fini par lui fermer définitivement sa porte au nez.
Le malheur de cet homme a été de manquer de simplicité et de modestie. Etre un écrivain, même un écrivain à succès ne lui a pas suffi, il a voulu pontifier, créer des voies nouvelles, être' un chef d'école. Avant d'essayer de chambarder l'armée, Zola avait rêvé de chambarder la littérature.
C'était une tâche très au-dessus de ses forces...
Parler aujourd'hui du Naturalisme, c'est, en quelque sorte, procéder à une exhumation. Il est indispensable, cependant, d'en lire quelques mots pour expliquer Zola et se représenter le processus de sa destinée.
La théorie du Naturalisme peut, en somme, se définir ainsi : la transformation en système d'une insuffisance de conception.
Dans l'être humain, Zola ne voit pas l'ange, il ne voit que la bête, et, au lieu de dire modestement :
EMILE ZOLA IGÎ)
« Je n'aperçois que cela », il dit superbement : « Il n'y a que cela. »
Malgré la netteté de cette déclaration, l'homme, avant et après Zola, était et sera composé de deux éléments : un élément élevé, tenté par l'Idéal, épris du Beau ; un élément bas, inférieur, matériel. Avant comme après Zola, les artistes organisés d'une certaine, manière ont exprimé et exprimeront le côté pur, noble, divin de la nature humaine; d'autres, organisés d'une manière différente, traduiront la lutte des instincts, le déchaînement des appétits, le côté grossier et charnel. Certains peindront, plus ou moins bien, des Vierges comme Raphaël ; d'autres s'amuseront à saisir sur le vif, dans le débraillé de leur attitude, des buveurs et des servantes d'auberge, comme ont fait Van Ostade et Téniers. Condamner des spiritualistes parce qu'ils peignent des Vierges est aussi illogique que d'anathématiser des matérialistes parce qu'ils peignent des ivrognes.
Comme l'autel biblique, l'autel de l'Art est l'œuvre incessamment renouvelée de deux artistes de tendances contraires qui se complètent l'une par l'autre :
iMoïse pour l'autel cherchait un statuaire.
Dieu dit : « II en faut deux. » Et dans le sanctuaire
Conduisit Oliab avec Béliséel ;
L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel.
Qu'à certaines époques les instincts violemment soulevés montent à la surface et menacent de submerger toutes les aspirations généreuses, que ce qui ravale l'emporte momentanément sur ce qui exhausse — nous ne le nions pas. Qu'un peintre de mœurs, troublé par ce mouvement, s'écrie : « Voilà ce qui m'intéresse, voilà ce que je veux essayer de décrire » — nous ne songeons pas à le blâmer. L'erreur, encore une fois, est de prétendre maximer, faire passer en un corps de doctrine un goût personnel, une attraction spéciale, une vocation particulière.
S'il était vrai que cette démocratie, que Zola a si platement adulée tout en la calomniant, dût se mouvoir uniquement dans le cercle de plaisirs ignobles et de préoccupations triviales que le Naturalisme aime à nous montrer, elle serait condamnée par le témoignage même de son propre panégyriste. Nous n'en sommes pas encore là, heureusement. S'il y a des Nanas, il y a encore des Sœurs de Charité, et je ne découvre pas en quoi les découvertes scientifiques de notre temps ont modifié le dualisme entre le Bien et le Mal, qui, depuis que le monde est monde, a l'âme humaine pour théâtre.
Regardons maintenant le théoricien à l'œuvre ; voyons ce qui va résulter de l'application de ce système dont l'immoralité et la fausseté sautent à tous les yeux.
Prenons, si vous voulez, la Joie de vivre. C'est un livre de la maturité de Zola; c'est peut-être la première œuvre sous laquelle Zola a été vraiment luimême. Riche, célèbre, il s'est dit sans doute : « Je vais écrire un livre pour moi, tel que je le comprends, sans concessions aux habitudes du public, sans aucune de ces excitations non plus qui font vendre un volume. Et il s'est proposé de retracer la vie ordinaire telle qu'il la conçoit, telle qu'elle est peut-être pour un certain nombre d'êtres à notre époque effroyablement bête, grise et sèche, désolée par le matérialisme déprimant ; il a voulu, en un mot, nous montrer l'animal perfectionné s'habillapt. buvant, mangeant, se droguant, mourant.
Les Chanteau sont de petits rentiers de province. Le père souffre horriblement de la goutte. Il s'est retiré d'un commerce de bois de charpente avec quelques économies. Le fils unique, Lazare, qui
s'occupe tour à tour de musique, de médecine et d'affaires industrielles, n'a de vocation décidée ni d'aptitude sérieuse pour rien. Les Chanteau prennent chez eux une orpheline, Pauline, dont ils ont la tutelle et qui possède cent cinquante mille francs. Petit à petit, sans mauvais dessein prémédité, la mère, qui dirige la maison, dépouille à moitié sa pupille pour alimenter les entreprises du fils. Pauline, d'ailleurs, sacrifie cet argent de bonne grâce ; nature de dévouement et de tendresse, « elle est de ces êtres qui sont nés pour être mangés par les autres ». Elle aime Lazare, avec lequel elle a grandi, d'une affection de mère ou de sœur, et doit l'épouser ; mais elle s'aperçoit que ce jeune homme, faible et toujours hésitant, préfère une cousine, Louise, et elle le marie elle-même avec sa rivale. La mère Chanteau meurt d'un œdème. Louise a un accouchement terrible. Véronique se pend. Le chien Mathieu est atteint d'une paralysie de l'arrière-train. Quant à Lazare, il est hypocondre et à demi-fou; sa femme n'est guère mieux équilibrée, et ils se disputent du matin au soir.
Le roman finit sur la colère de Chanteau, qui s'exaspère du suicide de Véronique, qui lui fait manquer son dîner. « Ce misérable sans pieds ni mains, qu'il fallait coucher et faire manger comme un enfant, ce lamentable reste d'homme dont le peu
de vie n'était plus qu'un hurlement de douleur, cria, dans une indignation furieuse :
(( Faut-il être bête pour se tuer! »
Voilà l'analyse, sommaire sans doute, mais exacte du livre. L'œuvre est bien telle que l'auteur a voulu qu'elle fût. L'artiste a évité soigneusement toutes les touches qui auraient rompu la tonalité systématiquement blanchâtre et maussade de sa composition ; il a atteint l'harmonie rêvée par lui dans le vulgaire, le sale, le terre-à-terre. La précision des détails, la réunion de mille traits, la fidélité de description de toutes ces maladies, de toutes ces opérations, de toutes ces morts produisent l'effet que Zola a souhaité obtenir, donnent bien la sensation d'écœurement profond que le romancier s'est proposé d'inspirer ; l'ensemble fait bien dire à chacun : (( C'est donc cela, la vie ? »
Quelle différence avec les chefs-d'œuvre de jadis qui parfumaient l'âme de souvenirs poétiques et frais ! C'est un livre de médecine que cette Joie de vivre! et cet étalage de trivialités repoussantes, cette exhibition de linges souillés, cette succession d'observations pathologiques, formulées dans le langage technique, n'excitent pas seulement le dégoût de la vie, ils éveillent le dégoût même de l'amour.
Ce qu'il y a de particulier, c'est que l'œuvre,
cette fois, n'a aucune prétention à être bruyante et scandaleuse ; elle semble bien l'expression réfléchie et consciente de la conception que l'auteur se fait de la création. L'identité de l'homme avec la brute, perinde homo ac jumenta^ ne semble pas douteuse à l'écrivain. Le chien, avec ses amours et ses maladies, sa vieillesse, est sur le même plan que les autres personnages ; et on ne voit pas ce qui le sépare de ces types, non de scélératesse et de débauche, mais de pureanimalilé, d'évolution exclusivement instinctive.
De la première ligne à la dernière, le romancier se vautre dans la matière avec la volupté que d'autres éprouvaient jadis à s'en arracher ; il hume les miasmes qui sortent de la guenille humaine avec l'extase qui prenait les poètes d'autrefois quand ils pouvaient respirer dans l'infini ; il exalte la laideur et la pourriture du corps comme les Grecs exaltaient la beauté plastique des formes, symbole et représentation de la beauté intérieure, comme les chrétiens, montant plus haut encore, exaltaient l'âme victorieuse de la chair.
Après l'humble aveu de Renan, déclarant que Homais et Gavroche, un apothicaire imbécile et un gamin corrompu, en savent plus que tous les sages, jamais écrivain n'aura légué à l'avenir un monument aussi étonnant de son propre abaissement; jamais
société civilisée n'aura fait, par la bouche d'un écrivain, confession publique plus lamentable.
Examinons maintenant Germinal, qui est une des œuvres de Zola que la réclame a le plus vantées.
Est-ce détraquement intellectuel, est-ce amour cynique du bruit? Ce qui est certain, c'est qu'il y a dans ce roman soi-disant socialiste un étalage de pudenda qui confond l'imagination. Il n'est question là-dedans que de femmes qui relèvent leurs jupes et montrent le moins noble de leurs deux visages. Rien de bizarre comme cette répétition incessante du même mot et du même effet. Cela, à proprement, ou plutôt àsalement parler, est moins immoral peutêtre que certaines descriptions capiteuses de scènes qui se passent dans les boudoirs ; cela est surtout étrange et presque inquiétant, et fait songer à la classe de ces malades spéciaux que les médecins appellent des exhibitionnistes.
Ce goût singulier dans le choix de l'endroit où l'on place ses pétards littéraires n'est pas du (( sadisme », mais rentrerait plutôt dans le Pica ou la Malade : l'attraction dépravée pour les choses puantes. Ces hors-d'œuvre, en effet, ne se rattachent que très indirectement au sujet.
Lisez ce tableau que le romancier trace avec complaisance :
<L Un grand cri s'éleva, domina la Marseillaise :
— Du pain ! du pain ! du pain !
« Négrel pâlit encore, Lucie et Jeanne se serrèrent contre M™' Hennebeau, dont les jambes devenaient molles. Etait-ce donc ce soir même que l'antique société craquait? Et ce qu'ils virent alors acheva de les hébéter. La bande s'écoulait, il n'y avait plus que la queue des traînards, lorsque la Mouquette se montra. Elle s'attardait, elle guettait les bourgeois, derrière les portes de leurs jardins, aux fenêtres de leurs maisons, et, quand elle en découvrait, ne pouvant leur cracher au nez, elle leur montrait ce qui était pour elle le comble de son mépris. Sans doute, elle en aperçut un. car brusquement elle releva ses jupes, tendit les fesses, montra son derrière énorme, nu, dans un dernier flamboiement de soleil. Il n'avait rien d'obscène, ce derrière, et ne faisait pas rire, farouche. »
Ne jugez-vous pas que ce derrière, qui apparaît farouche au soleil couchant, est un épisode faux et voulu ; la conception, je ne dirai pas littéraire, mais mentale, d'un cerveau hanté par les idées malpropres.
Vous ne trouverez dans Germinal aucune de ces
ÉJiiLt; ZOLA 177
observations délicates et fines, de ces notes pénétrantes sur l'être humain, de ces personnages pleins de relief qui restent dans la mémoire. Maurice Talmeyr, dans le Grisou, a peint avec un autre talent de poète et de savant, l'aspect de ces régions souterraines qui, avec leurs couches successives, racontent la formation du monde. Il n'en est pas moins vrai que ce roman, où tous les instincts bas et vils sont en quelque sorte divinisés, dénote une certaine puissance, et que c'est un terrible livre de destruction sociale...
Quel tableau du prolétariat français à l'heure actuelle! Que nous voilà loin du Meunier d'Angibault ou. du Compagnon du Tour de France. Vous en souvenez-vous de ces plébéiens de George Sand. qui avaient toutes les noblesses et toutes les élégances? Ils s'en allaient par les chemins semant des paroles d'espérance, inspirant l'amour aux filles de famille, personnifiant je ne sais quel idéal démocratique. Ils représentaient bien cette République généreuse, libérale, pure de mœurs et vierge de tripotages, dont la décevante chimère nous a conduits où nous en sommes.
Avec Zola, nous nous vautrons en pleine bestialité. Des êtres qui n'ont d'humain que la face, s'accouplent en plein air, au hasard, travaillent comme des bêtes de somme et n'ont d'autres préoccupations
que de boire et de manger. Le rut. dans toute sa brutalité, traverse le roman d'un bout à l'autre ; toute trace de pudeur est éteinte dans ces âmes. Les mères parlent de leurs filles qui se collent après s'être fait emplir à la nuit tombante, dans un enclos banal ou dans les blés.
L'auteur se réjouit de ce spectacle qui développe chez lui une sorte de lyrisme charnel. Il adresserait volontiers à la Nature animale un hymne aussi enthousiaste que celui que Proudhon adressait jadis à Satan,
Voilà donc à quoi ont abouti tant d'écrits, tant de phrases, tant de déclamations sur la régénération et l'émancipation des ouvriers ! Ces malheureux. — d'après ce Zola que prônent les socialistes, — vivent d'une vie toute physique, étrangers à tout ce qui élève et à tout ce qui console. Voilà l'ouvrier que tous les rhéteurs nous dépeignent si grand, si heureux depuis que 89 a brisé ses fers !
Le remède souverain, le nihiliste Soiivarine, un des personnages du roman, se charge de le formuler : accumuler les ruines, multiplier les incendies et détruire le vieu.x monde par tous les moyens dont on dispose, afin d'élever sur ses débris une société nouvelle.
Ce serait folie, en effet, que de croire encore à une existence future, où les iniquités humaines
seront réparées, où l'homme, purifié des souillures terrestres, entrera dans les sphères bienheureuses où tout est amour et justice.
Les personnages de Zola pensent comme nos hommes politiques, qui traquent partout l'idéal, qui veulent enlever aux déshérités tout espoir et toute consolation. C'est une faillite générale, faillite des promesses d'amélioration matérielle , faillite des promesses d'en haut. Rien de poignant comme le cri désespéré que pousse la Maheude, qui se cramponnait à un reste de foi lorsqu'on lui explique que tout cela est un mensonge et qu'après la mort il n'y a plus rien : « Aloi^s c'est bien vrai, nous sommes fichus, nous autres... »
Les chefs du mouvement socialiste ont pourtant été les premiers à répandre Germinal dans tous les ménages ouvriers, et, grâce aux livraisons illustrées, la première vision artistique qu'ont maintenant les enfants du peuple est celle de la Mouquettc montrant ce que vous savez.
Jadis, les ouvriers, en regardant autour d'eux, à l'atelier ou dans la maison, auraient vu le prolétariat sous un aspect différent. Ils auraient aperçu, dans les images gravées par les soins des syndics ou des jurés de la corporation, des saints au nimbe éclatant, exerçant eux-mêmes la profession placée sous leur patronage : saint Honoré enfournant son
pain, saint Éloi forgeant avec ardeur, saint Crépin tirant l'aiguille, ou saint Crépinien mesurant du cuir. A la chapelle de la confrérie, on leur aurait rappelé que le Maître du ciel et de la terre, libre de naître parmi les princes et les rois, avait voulu être fils d'ouvrier et ouvrier lui-même. Quelque prêtre aurait évoqué devant eux le souvenir du divin char- ':)entier et leur aurait dit avec Bossuet : « On se souvenait dans son Église naissante des charrues qu'il avait faites de ses mains, et la tradition s'en est conservée dans les anciens auteurs : que ceux qui vivent d'un art mécanique se consolent et se réjouissent, Jésus-Christ est de leur corps!... »
En admettant même que ce ne fût qu'un rêve, quelle nécessité y avait-il de l'arracher brutalement au peuple, ce rêve consolateur, pour ne lui ouvrir les yeux que sur les réalités les plus basses et les plus désolantes ? En est-il donc plus heureux, plict-il moins sous le poids d'un labeur sans trêve, parce que de faux démocrates comme Zola lui ont enseigné qu'il n'y a rien au delà de la terre, et qu'il faut vivre comme les bêtes d'une vie exclusivement instinctive et grossière, pour aller ensuite pourrir sous la terre comme les animaux?... »
EMILE ZOLA 18i
Pour compléter ce portrait de Zola, j'aurais voulu parler encore de quelques-unes de ses œuvres, de Pot-Bouille et de Nana, par exemple ; mais je sens bien que le sentiment des convenances me l'interdit. Est-il possible que des femmes, des mères de famille, des jeunes filles aient eu le courage de lire jusqu'au bout ces pages fétides qui suent l'obscénité et la basse débauche, qui exhalent d'aflreux relents de graillon, d'eau de vaisselle, de lange et d'excréments ?
Dans tous les cas, l'œuvre immonde de Zola a toujours été à la portée de tous. Pot Bouille et Nana s'étalaient en bonne place dans les bibliothèques des gares, alors que la France juive en était proscrite par ordre de M. de Rothschild. C'est alors que la fameuse Ligue contre la licence des rues, dont M. Bérenger, de la Haute-Cour, était le président, aurait dû intervenir, semble-t-il, pour protéger la pudeur publique menacée.
Ah ! bien, oui ! Bérenger ameuta Paris et fit tuer
l'infortuné Nuger à propos d'un bal d'artistes un
peu libre, sans doute, mais absolument fermé et
où l'on n'était admis qu'avec des cartes d'in-.ita
tion. Jamais ce faux vertueux n'osa élever la voix
IG
contre les pornographies littéraires d'un Zola, pas même le jour où un ministre de l'instruction publique épingla la croix d'officier de la Légion d'honneur sur la poitrine du chantre ignominieux des Nana et des Satin.
Encore un joli tartufe que ce Poincaré, orgueil et espoir du parti modéré, qui, pour obtenir quelques flagorneries d'un petit clan « d'intellectuels et de snobs )), faisait dire à la République qu'il^ représentait :
(( J'honore les peintres de la Luxure, les écrivains qui ont consacré leur talent à corrompre les générations nouvelles en étalant sous les yeux de chacun les spectacles de toutes les corruptions... A des soldats qui ont combattu trente ans pour la Patrie, je n'accorde — et pas toujours — que la croix de chevalier; à celui qui nous a montré la foule en rut autour de Nana, qui a raconté les amours des Tribades et décrit complaisamment les abjections de l'homme ravalé au-dessous de l'animal — j'accorde la croix d'officier... »
Zola, d'ailleurs, acceptait la rosette comme une chose naturelle et qui lui était due. Après avoir encaissé pendant des années le prix rémunérateur que lui apportait un public en quête de peintures lubriques ou de scènes erotiques, l'écrivain pornographe ne s'en croyait pas moins le droit de pré-
tendre aux honneurs et aux distinctions que l'on accorde aux hommes qui, sans rechercher }e succès par des moyens abjects, ont mis leur talent au service d'idées généreuses et élevées, qui se sont efforcés de développer dans les âmes de nobles et patriotiques sentiments.
C'est là, en réalité, ce qui a rendu Zola haïssable à tant de gens qui ne pèchent pas par excès de bégueulisme.
Robuste et infatigable ouvrier d'une œuvre très puissante en certaines parties, bravant les préjugés, épris avant tout d'indépendance personnelle, comprenant l'Art à sa façon, ayant le courage de ses opinions, Zola fût demeuré, même pour ceux qui ont le moins de sympathie pour lui, une individualité originale et vigoureuse.
Ce qui a choqué tout le monde, c'est le mélange qui est en lui du cynisme en ce qu'il a de plus éhonté et de la vanité bourgeoise en ce qu'elle a de plus enfantin. Ce qui a paru insupportable à tous, c'est de voir cet outrancier de la grossièreté et de l'ordure demander une sorte d'investiture et de consécration à des corps littéraires constitués comme l'Académie française, qui n'ont justement conservé leur prestige qu'en restant fidèles à certaines traditions de décence et de bon goût.
II est, d'ailleurs hors de doute que les échecs réi-
184 FIGUnES DE BRONZE OU STATUES DE NEIGE
térés de Zola à l'Académie ne contribuèrent pas peu, en envenimant les blessures de son orgueil, à précipiter la crise finale dans laquelle ce malheureux a si tristement sombré.
Zola ne passa pas tout d'un coup aux Juifs et aux sans-Patrie. Dans V Argent, il avait même fort malmené les Juifs, en se bornant, d'ailleurs, à les peindre tels qu'ils sont. Son évolution ne s'accomplit que peu à peu. au fur et à mesure que ses déboires académiques se compliquèrent de l'insuccès manifeste de ses dernières productions. En voyant Rome et^ Paris s'empiler aux vitrines des libraires sans que l'amateur, fatigué et blasé, vînt comme jadis en déranger le niveau par ses demandes empressées, l'écrivain pornographe, le démodé sentit qu'il était temps de frapper un grand coup pour ramener à lui la faveur publique.
Les Juifs, se dit-il, sont maîtres de tout en France; puisqu'ils régnent sur la politique, ils doivent régner également sur les lettres. Je n'ai, pour reconquérir des lecteurs, qu'à les aduler bassement...
Et il envoya au Figaro son article intitulé Pour les Juifs : L'idée n'était pas mauvaise. Il est certain qu'une polémique retentissante sur la question juive aurait pu donner un regain de jeunesse et de succès au pornographe vieillissant. Mais on ne traite pas une thèse sociale comme on brosse un intérieur de
bouge ou comme on peint une scène de débauche. Pour raisonner sur des idées et sur des faits dénués en eux-mêmes de toute espèce d'attraction, pour intéresser avec des raisonnements abstraits, pour étudier en un mot ces questions vitales d'où dépend l'avenir des sociétés et des races, il faut d'autres qualités que celles qui distinguent le romancier des ivrognes, des prostituées et des lesbiennes.
L'article Pour les Juifs fut un four noir. Il ne provoqua que quelques sourires avec beaucoup de mépris.
C'est alors que commença l'affaire Dreyfus, et que Zola, brûlant ses vaisseaux, se jeta résolument à la nage dans la boue...
Quel souvenir inoubliable que celui de ce vidangeur littéraire, ramassant toute la fange de ses livres, toute la matière fécale de ses tinettes i)Our la jeter sur les uniformes de nos généraux et de nos officiers! Quelle vision que celle de l'armée et de la police mobilisées pour protéger l'insulteur de l'armée quand il venait à la Cour d'Assises et l'empêcher d'être écharpé par la foule, d'être jeté à la Seine ou à l'égout !
Regardez le Pourceaugnac qui a eu l'impudence,
à la fois stupide, énorme et abjecte, de se faire l'accusateur de nos chefs militaires. Il n'a jamais appartenu à l'armée à quelque titre que ce soit, il était tranquillement installé à Marseille pendant que tous prenaient leur part des souffrances et des douleurs de la patrie.
Il n'a acquis la notoriété et la fortune qu'en spéculant sur les instincts les plus dégradés, en étalant des peintures lubriques et en remuant des immondices qui, jusqu'à lui, étaient restées en dehors de la littérature comme les tas d'ordures en dehors des maisons.
En notre temps il n'est point un homme qui ne soit mêlé, un jour ou l'autre, aux nobles agitations de la vie publique. Les uns ont combattu le Seize Mai et fondé la République ; d'autres ont défendu leurs croyances et lutté pour la liberté d'enseignement ou la liberté d'association.
Ceux-là ont poursuivi le rêve d'arracher leur pays à la pourriture parlementaire et se sont rassemblés autour d'un général qui incarna pendant un moment toutes les indignations et toutes les colères.
Les lettrés les plus pacifiques ont protesté, au nom des droits de la pensée, contre ces « lois scélérates )) qui rétablissaient le délit d'opinion.
11 y a quelque temps encore, des écrivains de tous les partis flétrissaient le Sultan rouge qui avait fait
massacrer trois cent mille chrétiens en Arménie; ils adressaient un éloquent appel au pays en faveur de cette Grèce qui fut la mère auguste de toutes les civilisations et l'éducatrice du genre humain.
Jamais Zola ne s'est associé à aucun de ces mouvements ; jamais sa voix n'a retenti pour de généreuses revendications ; il a refusé, lui écrivain, de mettre son nom au bas de la pétition pour Jean Grave que nous avons tous signée.
L'auteur de Pot Bouille n'est sorti qu'une fois de ce cabinet, qui était un atelier de photographies obscènes dans lequel il retouchait, avec la patiente habileté d'un professionnel du sadisme, des instantanés dégoûtants comme les embrassades de Satin et de Nana. Il ne s'est arraché qu'une fois à ses chères études, et c'était pour essayer de défendre un abominable traître.
Un Juif justement condamné par un tribunal d'officiers pour avoir vendu à l'ennemi nos secrets militaires est le seul être qui ait réussi à faire vibrer cette âme de boue.
Ce tenancier d'une maison Tellicr littéraire n'a ouvert des persiennes closes jusqu'alors à tous les bruits du Forum, que pour vider tous les lavabos de l'établissement sur les uniformes de nos généraux.
Telles sont les réflexions que nous nous faisions
et que se faisait la foule, et c'était partout une immense stupeur encore plus qu'une formidable colère...
Quand on se donne la peine de creuser un peu le personnage, on finit cependant par comprendre, et par trouver ce qu'a fait Zola très logique et très naturel, étant donné son type.
Il existe d'innombrables Français qui ont l'inoffensive manie d'écrire et qui écrivent souvent de belles pages, touchantes, généreuses, savantes, inspirées par le génie de la Patrie, évocatrices des souvenirs glorieux de notre histoire.
Personne ne fait attention à eux; ils ont de temps en temps la petite joie de lire dans un journal quelques lignes qu'a glissées la main d'un camarade. C'est tout. La trompette de la Renommée est pour eux une pauvre trompette de deux sous comme en ont les enfants; ils n'osent même pas entrevoir dans leurs rêves les plus lointains ce bout de ruban rouge qui, je ne sais pourquoi, exerce une incroyable fascination sur tous les Français.
Voilà, au contraire, un fils d'étranger qui vomit, qui flaque, qui éructe à travers notre littérature. Il souille, il avilit, il prostitue tout ce que les hommes
respectent, tout ce qui représente un idéal ou une foi : la maternité qu'il nous décrit sous des aspects dégoûtants : l'amour, qu'il ravale au rang d'une chiennerie. Il va, dans sa folie de coprologue, de mangeur d'excréments, jusqu'à donner à un personnage immonde le nom que des centaines de millions d'être humains ne prononcent qu'avec vénération et tendresse.
Cet homme a été couvert par nous d'honneurs, de louanges, d'argent. Il s'est trouvé un ministre pour attacher à la boutonnière de ce pornographe la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Ce ministre n'est point un vieux polisson tombé en enfance ; il est en pleine possession de son intelligence : c'est le chouchou et l'espoir des conservateurs.
Pourquoi voulez-vous que ce Zola ait la moindre considération pour vous puisque toutes les ignominies qui aurait dû le faire chasser comme un malappris ont été pour lui des occasions de triomphe et des causes de succès? Vous l'avez gavé, et, quand il a besoin de se vider, il se soulage dans votre drapeau...
Content de lui, il appelle ses petits confrères de l'étranger 'pour venir admirer son exploit. « Hein ! s'écrient les compères, ces Français, si fiers autrefois, si susceptibles, si prêts à défendre leur dignité! Voyez-vous comme on les traite aujour-
d'hui ! Ce Zola! En voilà un qui ne se gêne pas ! ))
Ils ont raison jusqu'à un certaiïi point. Les vrais coupables, c'est vous..
Judet a, d'ailleurs, achevé de débrouiller l'énigme en nous apprenant que le cas du « Père J'accuse » se compliquait d'atavisme.
Pourquoi cet homme qui avait constamment vécu dans une atmosphère de corruption et de malpropreté, cet homme que les plus nobles causes avaient trouvé indifférent, s'est-il jeté sur le tard dans la mêlée pour s'y faire le champion d'un Youtre dont le crime n'avait rien d'émouvant ni même de romanesque ?
— Pourquoi? a répondu Judet. Parce que le père de Zola a été chassé de l'armée.
De cette tache de famille, Zola a gardé une haine inextinguible pour l'armée. Tous ces roulements de tambours, ces sonneries de clairons, ces claquements de drapeaux flottant au vent étaient pour le fils comme le rappel incessant d'une honte invisible, d'une honte que personne ne connaissait encore.
Quel mobile avait pu pousser le sadique auteur de Pot Bouille à accabler de ses grossières invectives le général Mercier, le général de Boisdeffre, le général de Pellieux, tous ces officiers, qui n'ont peut-être pas le génie militaire de Napoléon I", mais qui, à la lumière des débats, se sont montrés à tous, non point seulement comme de vaillants soldats, comme de très honnêtes gens, mais comme des hommes d'une valeur tout à fait supérieure ?
Ce mobile, il est connu de tous, aujourd'hui.
Dans cette âme machiavélique, la vendetta a couvé longtemps, à peine soupçonnée par quelques esprits perspicaces et curieux. Tant que la France eut la hantise généreuse de la Revanche, l'homme pratique, subtil et rusé qu'est Zola disait à l'homme de fiel, de bassesse et d'envie : « Pas encore ! »
Quand il a cru qu'il allait être soutenu par le Syndicat juif, ce Machiavel du fumier, si prudent, si habile dans les apparentes outrances, jugea que l'heure était bonne de baver sur l'armée : il s'est lâché alors, il s'est assouvi.
L'article de Judet qui vous a révélé ce Zola inédit, n'est pas seulement une page éloquente et vengeresse ; il est — pour employer une expression dont Zola a usé et abusé — un terrible document humain, un document qui justifie la parole de Blanc de Saint-Bonnet : « Les pères ont des
enfants qui ressemblent au fond de leurs pensées. ))
Le François Zola chassé du régiment et exaspéré contre des chefs qui, cependant, avaient été plus miséricordieux pour lui qu'on ne l'avait été pour bien d'autres, devait logiquement générer le Père J'accuse d'aujourd'hui, l'insulteur cynique et brutal de tout ce qui porte une épaulette...
L'infâme campagne de Zola n'a d'ailleurs donné aucun des résultats qu'il en espérait. Elle a été néfaste à lui-même et à ceux qu'il voulait servir.
L'alTaire Dreyfus n'aura pas été, comme le voulait Israël, un Panama militaire, c'est au contraire un second Panama juif; c'est une banquise de plus qui s'est détachée et qui s'en va à la dérive. C'est la débâcle, non pas de Zola seulement, mais de ce monde dont Zola a été, pendant une certaine période, le grand homme attitré et le malpropre historiographe.
Tant qu'il vivra, Zola sera la ressource des intcrviewers aux abois ; il trouvera encore en province des gens, en nombre de plus en plus restreint,
il est vrai, pour lire ses compilations, dans l'espérance d'y découvrir une obscénité, un mot grossier, une peinture ordurière. Ce qui est fini, c'est le magistère de l'école naturaliste.
D'autres Nanas sont entrées en scène, d'autres romanciers sont venus qui avaient plus de talent que l'auteur de Nana et surtout plus de jeunesse.
Il y a môme des instants où l'on est tenté de trouver exagérées les injures qu'on adresse à ce malheureux.
Pour employer une expression qui m'a paru toujours caractéristique, « il s'écoule selon son rythme et il finit selon son type ».
Cet homme, nous l'avons dit, est évidemment atteint du Pica ou de la Malacie, cette névrose spéciale et alTreuse qui pousse des détraqués à ne trouver de saveur qu'aux immondices et aux ordures et à préférer cette alimentation horrible à un régime plus rationnel et plus sain. Il a été invinciblement attiré par les odeurs nauséabondes que dégageait cette alï'aire Dreyfus.
Le dépravé qui, dans la création, n'a jamais voulu voir que les sanies, les putréfactions, les abcès, les chancres, les infections, les déjections, les latrines, était là dans son élément, et il serait injuste de dire que, considéré ainsi, il ne réprésente pas quelque chose.
Quand Victor Hugo mourut, on déposa le cercueil du grand lyrique, du poète des épopées immortelles, sous l'Arc de Triomphe de l'Étoile où, sur les murailles, des noms de batailles fameuse? alternaient avec des noms de généraux héroïques.
Si Zola mourait aujourd'hui, on mettrait sa dépouille au milieu d'un cloaque, image de celui dans lequel il patauge avec tant d'entrain, et sans doute son ombre en éprouverait quelque joie.
On se figure aisément Nana devenue la strige des boulevards extérieurs et la goule affamée des fossés des fortifications venant rôder par là et répétant, comme dans Germinal, avec le geste que vous savez :
« — V'ià pour l'officier! V là pour le sergent! Vlà pour les inilitaires ! »
« La République sera naturaliste ou elle ne sera pas. )) Ainsi parlait jadis l'auteur de Pot Bouille. Le programme ne s'est que trop réalisé. La République a été naturaliste, voilà pourquoi Zola est officier de la Légion d'honneur. La République, ou du moins les générations républicaines nouvelles, les véritables Républicains en un mot, voudraient sortir du cloaque naturaliste, voilà pourquoi le nom de Zola n'excite plus que des sentiments de répulsion.
Quoi qu'on en puisse dire, une transformation
complète est en train de s'accomplir dans les idées de ces générations nouvelles. Ceux qui vont avoir leur rôle dans la vie ont des manières de concevoir et de comprendre qu'on n'avait pas il y a dix ans ; ils voient distinctement ce que leurs pères ne voyaient pas.
Malgré les formidables obstacles auxquels ils se sont heurtés, les Antisémites ont fait de la besogne.
Ce mouvement qu'on déclarait éphémère, superficiel et factice, prépare tranquillement une des plus fécondes, une des plus bienfaisantes, une des plus grandioses révolutions que l'Histoire ait jamais contemplées... Les Juifs peuvent se démener tant qu'ils voudront, ils peuvent même rire de nos elTorls, ils riront moins lorsqu'ils se rendront compte plus tard de l'intensité et de la profondeur de notre œuvre.
LEis aorscouRT
E sera plus tard une des plus curieuses surprises de l'histoire littéraire que le spectacle de ces deux intelligences fraternellement associées, se complétant Tune par l'autre ou plutôt ne formant 'l^ qu'une unité, pensant et éprouA-ant d'une façon absolument identique, ressentant tous les deux avec une intensité égale des impressions particulièrement subtiles et délicates. Mais combien ces personnalités paraîtront plus sympathiques quand on connaîtra les souffrances intimes, les découragements amers, les désillusions profondes qu'ont subis les deux frères !
Riches, heureux, n'ayant qu'à suivre des carrières
ouvertes, ils se vouèrent tout jeunes à un labeur sans trêve. Ils entreprirent de créer un genre nouveau, d'écrire pour la première fois cette histoire sociale qui ne se borne plus à nous donner des portraits pompeux d'hommes publics, à nous raconter les événements importants, à nous révéler les Tessorts cachés de la politique, mais qui ressuscite véritablement une époque devant nous.
Ils se tracèrent à eux-mêmes cet immense programme que nous retrouvons en tête de la Duchesse de Cliâteauroux, et qui dit mieux l'œuvre à accomplir et l'œuvre accomplie que nous ne saurions le faire. Ils dépouillèrent les historiens du temps, les mémoires, les récits de témoins oculaires, puis, dans leurs patientes investigations, ils descendirent aux pamphlets, aux brochures, aux factums, aux chansons. Mais c'est aux autographes, c'est aux cartons des Archives fouillés avec un zèle de bénédictin qu'ils durent les meilleurs renseignements et les plus sûres indications sur les hommes ; ce furent les œuvres d'art, les toiles, les sculptures, les gravures, les moindres détails de l'intérieur et de l'ameublement qui les introduisirent dans la familiarité des générations disparues, et qui en firent en quelque sorte les contemporains d'un monde évanoui.
Ce qu'ils faisaient pour le passé, les frères de Concourt tentèrent de le faire pour le présent. Ils
voulurent, au roman qui nous transportait dans des milieux imaginaires et nous intéressait surtout par les péripéties de quelque intrigue habilement nouée, substituer le roman réel, le roman qui reproduirait avec la plus scrupuleuse exactitude les spectacles de la jie de chaque jour. Ils voulurent, en un mot, écrire dans le roman l'histoire contemporaine, se servir de cette forme comme d'un thème pour des études sociales et psychologiques.
Pendant de longues années ils accumulèrent des volumes d'un exceptionnel mérite, ne quittant les bibliothèques et les musées que pour parcourir la rue en observateurs attentifs, ne cessant de feuilleter ces paperasses qui vous racontent l'homme d'autrefois, que pour interroger ces mansardes, ces ateliers, ces hôpitaux, ces bouges qui vous racontent l'homme d'aujourd'hui. Ils publièrent successivement la Femme au xv!!!"" siècle, V Histoire de Marie- Antoinette, V Histoire de la société française pendant la Révolution, Germinie Lacerteux, Renée Mauperin, M^" G er valsais.
C'est en vain qu'ils progressaient, qu'ils marchaient chaque jour d'un pas plus ferme, qu'ils osaient davantage ; ils se heurtaient à cette chose plus affreuse pour le créateur que la négation brutale ou l'insulte violente : l'indifférence obstinée du public. Quelques lettrés s'inclinaient poliment, mais
la foule ne paraissait même pas se douter du mouvement qu'on essayait ; les éditions entières restaient invendues. Il y eut là de ces heures navrantes où l'écrivain, ne recevant pas l'écho de sa parole, se demande s'il a réellement parlé, s'il n'est pas le jouet d'une hallucination en croyant créer. Les deux frères alors se regardaient un peu attristés, et bientôt, surmontant une passagère défaillance, ils se remettaient à une œuvre nouvelle qu'ils soignaient davantage encore, qu'ils ciselaient avec plus d'amour que les œuvres précédentes.
Ce public qui les fuyait dans le livre, les Goncourt espérèrent un moment le rencontrer au théâtre et se mesurer enfin avec lui. Ils eurent une minute de belle joie à la veille d'Henriette Maréchal, puis ils se retrouvèrent un soir face à face, ayant plein les oreilles les sifflets d'une cabale, ces sifflets meurtriers et bêtes de toute une salle qui ne juge pas une pièce plus ou moins sévèrement, mais qui refuse obstinément de l'entendre.
Un excentrique était en veine de folâtrer, et ce malencontreux, cet oisif brisait de son instrument imbécile le rêve de ces deux passionnés de l'Art,
qui, nés riches, s'étaient attelés à la tâche comme des mercenaires. Que voulez-vous faire à cela? Ce sont de ces malchances qui n'ont même point la grandeur de certaines fatalités tragiques. Vous aimez éperdument une femme, vous remuez ciel et terre pour la conquérir, vous allez demander sa main, et soudain un passant maladroit vous crève un œil avec son parapluie...
Nature plus féminine et plus frêle, Jules, déjà malade, ne survécut guère à cette déception dernière. Edmond resta seul dans cette maison où ils avaient si longtemps travaillé côte à côte, ravivant son chagrin avec ces mille souvenirs, ces mille riens, ces rappels de plaisirs élevés, partagés, ces bonheurs goûtés à l'achat de quelque dessin ou à la trouvaille de quelque jolie phrase.
Vous avez certainement aperçu à la bibliothèque ou aux archives cette fine physionomie voilée d'une perpétuelle mélancolie. Quand ce studieux, qui semblait se pencher sur ces tombeaux de papier où dorment toutes les passions du Passé pour y chercher l'oubli de quelque douleur encore vivante, relevait la tête, vous avez été frappé de ce regard d'une si étrange acuité, et sans doute l'impression vous en est restée profonde. Ce regard, en effet, n'était ni celui d'un contemplatif, ni celui d'un observateur; il n'embrassait pas, il n'enveloppait
pas, il piquait tout à coup un point, puis s'éteignait comme si sa fonction était simplement de transmettre une note que le cerveau devait ensuite coordonner, développer, et rendre saisissable à tous.
Edmond de Concourt dut attendre longtemps encore avant que justice fût rendue à l'œuvre commune. L'école dont les Concourt avaient été les fondateurs triomphait partout quand le nom des deux frères n'avait pas dépassé encore un certain milieu très restreint ; les procédés qu'ils avaient les premiers appliqués à l'histoire étaient passés dans le domaine commun, et c'est à peine si l'on commençait à apprécier à leur valeur ceux qui avaient été les initiateurs et qui avaient donné les premiers l'exemple de ces études d'une nature toute particulière. Ce n'est que par Daudet et par Zola que le public arriva enfin aux Concourt.
Maintenant que les deux frères sont classés à leur rang légitime parmi l'élite des laborieux, des consciencieux, des stylistes, plaçant leur honneur artistique dans la perfection de l'exécution plus que dans une aspiration vers un idéal supérieur, il est permis de se demander ce qui empêche leur œuvre d'être
vraiment grande dans l'histoire ou dans la fiction. J'avoue que je suis assez embarrassé pour indiquer ce qui fait défaut à cette œuvre ; je me trouve, pour en parler, dans cet état d'esprit particulier qui fait que l'on sent très bien le défaut d'une chose, sans parvenir à rencontrer une formule exacte pour exprimer ce que l'on sent.
L'œuvre historique comme l'œuvre d'imagination semble tout d'abord manquer un peu d'air. Toutes les pages sont également achevées, mais la pensée étouffe sous ce tissu si merveilleusement serré ; la ])oitrine cherche en vain cette atmosphère qui fait respirer l'homme, remuer les feuilles, courir les nuages. Les personnages, le décor, le ciel, tout paraît sur le même plan ; le plus insignifiant détail a une importance énorme ; le plus minime accessoire est traité avec un scrupule presque puéril. Ce que vous ne trouvez pas, c'est le mouvement simple, naturel, aisé.
Les sentiments que les romanciers attribuent aux acteurs qu'ils mettent en scène sont peut-être exacts, mais ils ne touchent par aucun caractère de sincérité ; en l'entendement de l'écrfvain ils ont l'air de s'être dénaturés, d'avoir pris l'eiîipreinte de ces organisations un peu alambiquées et précieuses.
C'est en ceci d'ailleurs qu'on peut apprécier com-
bien l'œuvre d'art se présente à l'école dite réaliste dans des conditions différentes de celles où se plaçaient les grands écrivains du passé. Les maîtres d'autrefois avaient incontestablement un don : ils évoquaient un personnage et lui ordonnaient de marcher, d'agir, de parler; les écrivains actuels s'incarnent eux-mêmes dans un personnage et se disent: « Voilà ce que je penserais dans telle circonstance si j'était la fille Elisa, l'abbé Mouret ou Rougon. )) L'impression qui arrive au lecteur, après cette opération compliquée n'est pas absolument fausse, évidemment, mais elle a perdu beaucoup de sa fraîcheur et de sa vivacité d'accent. Le cri du cœur est vrai sans doute, mais il part toujours de la tête.
Une des causes encore qui empêche cette œuvre d'un si considérable mérite d'atteindre à la grandeur, c'est l'absence absolue d'une foi quelconque. En dehors d'un dévouement très touchant à l'Art, compris surtout par son côté formel, dévouement qu'on pourrait nommer l'héroïsme du dilettantisme, les Concourt demeurent étrangers à toutes les inquiétudes et à toutes les préoccupations qui sont le noble souci de notre humanité. Ils ne sont ni d'aujourd'hui, ni d'hier, ni de demain.
En faisant abstraction de la foi religieuse, notre époque aune foi qui est très réelle en dépit de beau-
coup de déclamations ; elle croit au Progrès, aux transformations de la société, au nombre moralisé et instruit. Les Concourt ne sont dans aucun de ces courants. Ils saluent la Religion en gens bien élevés, ils devinent en artistes la puissance des cérémonies sur l'âme ; ils ne raillent pas le monde moderne, ils témoignent du respect à ce qui est beau et sont incapables de complaisance pour ce qui est bas ; ils n'ont ni ironie, ni sarcasme, ni scepticisme affiché, mais aucun souffle d'opinion n'agite ces pages chaudes, colorées, mouvementées en apparence, et qu'on est tout étonné de trouver immobiles et glacées.
Or, tout en prêchant l'impartialité à l'écrivain, nous voulons que de ces feuilles de papier sortent, sinon des oracles comme des feuilles d'arbre de Dodone, du moins des murmures, des gémissements, des chants d'espérance ; nous ne comprenons rien à cet état qui est une sorte de nihilisme doré. Nous n'admettons pas qu'on regarde toujours et qu'on nous invite à regarder sans nous offrir une conclusion, un exemple au moins, qui appuie une théorie. Il en est des étudiants en psychologie sociale comme (les étudiants en médecine et en droit ; un moment vient où l'on attend la thèse...
Le manque complet de toute idée générale prête à cette œuvre, envisagée dans sa totalité, un caractère d'effrayante et morne tristesse qu'il est presque impossible de traduire. Ce n'est ni la mélancolie qui contient encore un charme vague, ni la misanthropie âpre qui appelle une réaction en sens contraire, ni la désespérance bruyante qui crie pour qu'on la console. C'est une vision d'enfer terrestre sans ciel au delà. L'antique siint lacrynue rerum vous revient à l'esprit avec cette particularité que de toutes ces choses qui sont pleines de larmes ne sortent jamais ces pleurs bienfaisants qui noient le mal dans l'attendrissement et dans la pitié.
Devant le spectacle de tant de vices sans châtiment, de tant de misères sans consolation, de tant de catastrophes sans enseignement, que ce soit l'historien qui les constate ou le romancier qui les peigne, on est pris par une irrésistible sécheresse au cœur, on ressent une de ces impressions qui vous étreignent quelquefois sans qu'on sache comment. Qui n'a passé par là en se mettant un soir à sa fenêtre ? Le jour tombe, l'horizon n'est ni beau ni laid, on entend dans la rue le pas d'ouvriers qui viennent de quitter l'ouvrage, on subit comme le
contre-coup de leur fatigue, on n'a aucun sujet d'être particulièrement affligé, on ne s'ennuie pas, on ne rêve pas et on se dit : « Ah ça ! pourquoi diable est-on au monde ? »
Cette interrogation poignante sur l'utilité de la vie se dégage comme fatalement de l'ensemble de l'œuvre des Concourt. Par une loi bizarre et qu'on pourrait peut-être expliquer par quelque phénomène d'atavisme, ils semblent possédés par ce dix-huitième siècle, dont ils ont été les peintres incomparables. Ou plutôt ils personnifient le xviii'' siècle, mais un xviii" siècle qui se serait continué jusqu'à nous, un xviii" siècle qui aurait vieilli sans se transformer, qui aurait perdu ses illusions et ses ignorances heureuses de l'Avenir sans reprendre d'autres illusions et sans croire à un autre Avenir, en inventant seulement d'autres formules pour ses sensations et des motifs nouveaux de jouissances artistiques.
Ne faites pas attention au style qui est si essentiellement et si pittoresquement moderne et vous retrouverez du Caylus chez les Goncourt. Le descripteur des bals de la barrière de ' l'Étoile est proche parent de l'historien des Bals des l/ois
Chez tous les deux vous découvrirez le môme
amour pour les spectacles réalistes de la rue, le
même attrait pour le populaire, en tant que le popu-
laire intéresse le dillettante ; chez tous les deux vous chercherez vainement ou la tendre parole du chrétien qui veut relever ou convertir, ou la sollicitude du penseur préoccupé des questions sociales qui veut améliorer et guérir...
S'il fallait choisir dans l'œuvre des deux frères, c'est incontestablement à l'œuvre historique que je donnerais la préférence.
Dans le roman, ils ont été, il est vrai, des précurseurs ; ils ont créé avec Germinie Lacerteiix, Manette Salomon, Madame Gervaisais, le roman naturaliste, donné la formule sur laquelle Zola, avec sa main, d'ailleurs vigoureuse, n'a plus eu qu'à mettre des couches épaisses de guano et de cambouis; mais ils ont aussi — ce qui vaut beaucoup mieux — rénové complètement la manière d'écrire l'histoire.
Bien avant Taine, les Goncourt ont commencé l'histoire vraie de la Révolution.
On ne se doute pas de ce qu'était cette histoire dans des livres comme ceux de Thiers, de Lamartine et de M. de Beauchesne, l'historien de Louis XVII. Il faudrait, pour le comprendre, comparer les Récits des temps mérovingiens d'Augustin Thierry
à ces histoires de France de Veliy et de Rigaud dans lesquelles des demi-sauvagesses comme Bathilde disaient à des chefs barbares vêtus de peaux de bêtes comme Childebert : « Si j'avais connu en Europe un plus galant homme que vous, je l'aurais pris pour époux. ))
Il y a autant d'erreurs que de mots dans Thiers et dans Lamartine et l'auteur des Girondins commente pathétiquement les inscriptions laissées par ses héros sur les murailles de la prison des Carmes où ils n'ont jamais été enfermés.
Remarquez qu'à cette époque quelques-uns des acteurs et des spectateurs du grand drame existaient encore. Pour avoir les éléments d'une œuvre incomparable il aurait suffi de les regarder, de les peindre, de les interroger, d'écrire sous leur dictée les impressions qu'ils avaient ressenties, d'aller visiter avec eux tous ces lieux qui avaient encore gardé leur physionomie d'autrefois.
Les Concourt étaient venus trop tard pour avoir recours à ces témoignages : ils n'en ont pas moins fourni à Taine sa méthode de travail. Collectionneurs infatigables, ils ont fait l'histoire de la Révolution telle qu'elle devait être avec des pièces d'archives, des registres d'écrou, des quittances de fossoyeurs, des programmes de spectacle, des journaux
du temps, des « canards » et des imprimés hurlés dans les rues.
Même aujourd'hui cette Histoire de Marie-An loinette est encore un livre précieux, d'une admirable documentation, d'une irréprochable exactitude dans les détails et aussi, par instants, d'une communicative et simple éloquence.
Montalembert avait été très frappé de ce livre et il avait montré aux jeunes auteurs l'Académie dans le lointain. Les Concourt furent tellement épouvantés de cette perspective qu'ils ne passèrent plus sur le pont des Arts et qu'ils organisèrent une autre Académie à Auteuil, près d'un autre pont, mais sur lequel il y avait un viaduc.
On ne peut oublier le Japonisme dans le mouvement que les Concourt ont dégagé autour d'eux.
Vous voyez la tête qu'on aurait faite au quai d'Orsay du temps des Walewski et des Thouvenel, si on avait dit : « Avant cinquante ans, les Japonais alliés aux Chinois viendront peut-être nous livrer bataille sous les murs de Paris. »
Flaubert disait cela et on en riait comme d'un paradoxe un peu gros. Concourt s'occupa toujours,
avec une sorte de curiosité inquiète, de ce monde de l'Extrême-Orient. On le regardait comme une manière de maniaque aimable et, cependant, il entrevoyait l'action qui se préparait derrière ce rêve que l'art japonais traduisait en ces créations d'une si troublante et d'une si poétique fantaisie. Dans ces samouraïs à deux sabres, moitié terribles et moitié grotesques, on eût dit qu'il apercevait déjà ces soldats disciplinés qui, sous les ordres du feldmaréchal Yamagata, ont conquis, en quelques mois, un empire vingt fois plus grand que la France.
La vérité est que les artistes, les penseurs, les écrivains dignes de ce nom en savent plus que toute cette tourbe de mandarins abrutis, de fonctionnaires, d'ambassadeurs, d'ingénieurs panamisants, d'hommes politiques qui ont tous les stigmates de la médiocrité malfaisante. Le grand malheur de ce pays est qu'au lieu d'être gouverné par les Brahmines il est gouverné par les Soudras, par la caste inférieure qui n'a ni les dons charmants des véritables aristocrates, ni le sublime dévouement du peuple. Il a à sa tête, au lieu d'une élite, cette basse pègre de députés vendus, de robins, de manieurs d'argent qui ne voient le merveilleux univers que sous l'aspect d'un chèque immense ou d'un gigantesque pot-de-vin
TAIXE
N dehors de son indiscutable mérite,
Taine est intéressant surtout à étudier,
comme une preuve malheureusement
trop saisissante de la singulière façon
dont notre siècle comprend la liberté de
penser.
Quand l'Histoire de la littérature anglaise fut proposée pour le prix de vingt mille francs. M. Villemain, après avoir couvert l'auteur d'éloges, constata que les tendances positivistes du livre empêchaient l'Académie de le couronner.
Quelque temps après, M. Taine. qui était chargé d'interroger les candidats à Saint-Cyr sur la langue allemande, dut résigner ses fonctions pendant quelques mois, comme entaché de spinosisme.
— Voilà bien, me direz-vous, les mœurs du despotisme et l'influence délétère qu'il produit sur un pays !
— Je vous l'accorde. Mais quelques années après, lorsque Taine, poursuivant son magnifique ouvrage sur les Origines de la France contemporaine, qui sera son titre le plus sérieux à la renommée, traça un navrant tableau des émeutes locales, de la désorganisation efîrayante, des assassinats, des incendies, des excès sans nombre qui avaient rempli les années de 1790 et 1791, annoncé et préparé la Terreur, ce fut un toile épouvantable.
Après la Conquête jacobine^ l'écrivain ne fut plus bon à jeter aux chiens.
L'auteur était resté fidèle à sa méthode ; il n'avait pas avancé un fait sans en fournir dix preuves pour une. C'étaient, en réalité, les contemporains euxmêmes qui parlaient dans son livre ; c'était l'enquête commencée sur le moment, signée des témoins qui ont assisté à la scène, qui arrivait au grand jour de l'histoire.
Personne n'envisagea la question à ce point de vue, et en une minute tout changea pour Taine. Le libéral qu'on louait hier, devint un affreux réactionnaire. On ne lui dit pas : « Est-ce que dans telle liasse il n'y a pas une pièce qui contredit vos affirmations? Etes-vous certain de ne pas avoir accordé
trop d'importance à tel témoignage? » On lui dit simplement : « Nous voulons que les choses se soient passées comme cela. Vous osez prétendre qu'elles se sont passées autrement; conséquemment vous êtes un réactionnaire, et vos assertions ne sont dignes que du plus souverain dédain. y>
Je ne comparerai pas ce sommaire décret à l'excommunication. L'excommunication était précédée d'enquêtes, de remontrances, de débats contradictoires. Ce serait plutôt la justice enfantine du sauvage qui supprime naïvement tout ce qui le gêne. (( Vous prétendez qu'il fait jour; je ferme le rideau de ma cabane : vous voyez bien que vous êtes un imposteur. »
On agit de même avec Taine. On ne lui donna pas de raisons; mais on constata qu'il avait déplu, displacuit nasus luus. Toutes les intolérances se ressemblent. Une certaine démocratie imite Napoléon, qui voulait faire fusiller un directeur de VEsprii public^ parce qu'il avait permis d'imprimer qu'on avait évacué Moscou
Cette sorte de sans-gêne inconscient à nier purement et simplement tout ce qui est la liberté de l'écrivain, le droit de la vérité, la mission de l'his-
toire est nécessaire à noter comme un signe des temps. Mais il est plus instructif encore de remarquer la conception bizarre que certains fétichistes se sont faite de la Révolution, conception à laquelle ils ne consentent pas qu'on touche, et qui, cependant, diminue, au lieu de la grandir, l'idole qu'ils adorent sans la comprendre.
Outre qu'elles ont l'avantage d'être absolument exactes, d'être appuyées, nous le répétons, par des docjments authentiques, les affirmations des écrivains de l'école de Taine pourraient au contraire servir d'arguments plas concluants en faveur de la Révolution, que tous les récits romanesques et toutes les déclamations vides qui, d'ailleurs, commencent à montrer la corde.
Il est certain que l'écroulement d'une société vieille de 800 ans a causé un trouble épouvantable, fait monter à la surface toutes les ambitions, toutes les envies, toutes les scélératesses, tous les instincts pervers, toutes les haines longtemps comprimées ; il est manifeste qu'une perturbation aussi violente a mis au premier plan des Marat, des Fouquier- Tinville, des Carrier.
La dissolution a été complète, l'anarchie effroyable et néanmoins, malgré tant de désordres, la France a triomphé de la coalition, un monde est sorti tout organisé de cette tempête ; il n'a pas duré long-
temps, puisqu'il est en train de finir, mais il a duré cent ans tout de même. Les êtres valables, les réserves disponibles, les forces intellectuelles que la Royauté avait économisées pendant des siècles, ont fini par prendre la tête du mouvement. Ce pourrait être, jusqu'à un certain point, un argument en faveur de ce qu'avait d'inévitable la Révolution.
La plupart de nos sectaires, étrangers à la philosophie de l'histoire^ ne comprennent point de cette façon. Pour eux, la Révolution reste comme une pièce à grand spectacle, oîi les Girondins s'asseyent, en chantant, à des banquets qui n'ont jamais eu lieu, et écrivent de belles sentences dans une prison qu'ils n'ont pas habitée.
Pour ceux-là, ce sont les victimes égorgées qui ont toujours eu tort, depuis de Launay, qu'on assassine après lui avoir promis la vie sauve dans une capitulation formelle, jusqu'à cette pauvre vieille de quatre-vingt-dix ans, qui arrivait souriante devant le tribunal révolutionnaire, en ouvrant ces yeux interrogateurs qu'ont les sourds, et à laquelle Fouquier-Tinville disait : « Très bien ! citoyenne, le t Ibunal est convaincu maintenant ; il sait que vous conspirez sourdement... »
Il s'est passé pour l'histoire de la Révolution française ce qui s'est passé pour l'histoire des
Mérovingiens contée par les moines de Saint-Denis. Les excellents moines arrangeaient les événements à leur façon et ne se gênaient pas pour attribuer un miracle à quelque roi qui avait été généreux pour l'abbaye.
Les bourgeois vainqueurs qui ont écrit l'histoire de la Révolution ont agi à peu près de même ; ils nous ont confectionné une espèce de légende en action qui tient de la pièce du Cirque et de la Tragédie. On aperçoit là des personnages surhumains, des changements à vue, des scènes épiques, des conventionnels et des généraux agitant leur grand chapeau à plumes...
L'emphase orientale du Juif aidant, la Révolution est devenue quelque chose d'apocalyptique, un nouveau Sinaï, une seconde création du monde, (( une nouvelle Hégire », s'écriait solennellement, il y a quelques années, un conseiller municipal de Paris qui ne connaissait pas' le sens du mot Ilcsire.
C'est grâce à Taine que le public, un public déjà instruit, il est vrai, put comprendre pour la première fois ce qu'avait été la Révolution française.
Dans l'œuvre de Taine, composée comme une
mosaïque de milliers de petits détails, la Révolution se révèle ce qu'elle fut vraiment: une immense expropriation opérée par la bourgeoisie.
Pendant quatre ans, il y eut ce que Taine a appelé r (( Anarchie spontanée », un chaos comparable à celui que rêvent les anarchistes.
La bourgeoisie n'était pas usée en ce temps-là comme elle l'est aujourd'hui : elle était encore pleine de tempérament, elle avait de grosses mains solides et elle en profita pour se nantir vigoureusement. Les procureurs, les hommes de loi de province, les robins de tout poil, les fermiers cossus, les intendants, les domestiques de grande maison savaient où étaient les bons endroits ; ils prirent la direction des comités, ils firent guillotiner les maîtres sous prétexte d'incivisme et ils achetèrent des domaines considérables avec quelques poignées d'assignats.
Au bout de quatre ans l'opération était terminée, et ceux qui venaient de devenir propriétaires par des moyens un peu violents ^occupèrent de réorganiser la société pour protéger la propriété.
Les nobles, dont les descendantsdégénérés s'étaient laissé dépouiller sans essayer de résister, avaient opéré de même au temps où ils représentaient la force ; ils s'étaient installés par la conquête sur les terres qui leur convenaient, et, une fois la conquête
définitive, ils avaient établi un système d'institutions destinées à régulariser le tout.
Le régime constitué par les féodaux avait duré des siècles ; le régime fondé par la bourgeoisie victorieuse tombe en lambeaux au bout de cent ans.
La raison de cette différence est simple. Le monde féodal, guidé par un certain instinct de race, avait éliminé le microbe juif. Le monde bourgeois, obligé
cela d'ailleurs par les théories humanitaires dont il avait argué pour arriver au pouvoir, dut accepter le Juif, et il en est mort rapidement.
C'est le peuple qu'on avait fait tuer pour aller cueillir les marrons ; c'est la bourgeoisie qui les a tirés du feu, et c'est le Juif qui les a mangés.
Le Juif a confisqué la Révolution à son profit ; il en a été le seul bénéficiaire, il est le seul riche au milieu de la ruine générale, il est le maître absolu de la société issue de 89... Seulement, voilà... Le Juif, qui est l'être antisocial par excellence, ne peut être qu'un dissolvant ; il a recommencé son éternel rôle de destructeur : il a mis le feu à la nouvelle Patrie qu'on lui avait faite, comme il avait mis le feu à Jérusalem.
La Révolution, accaparée par les Juifs, apparaît à tous comme une partie à la fin de laquelle on découvre qu'on a triché : on demande à grands cris
qu'on annule le coup ; on réclame la revision de la Révolution, afin que chacun soit content.
C'est à ce point de vue que l'œuvre de Taine offre un caractère tout à fait curieux. Taine a été dans la situation d'un peintre qui, ayant commencé le portrait d'un enfant, verrait tout à coup son modèle donner prématurément les signes de la décrépitude et finalement, expirer de vieillesse sous ses yeux.
Il s'était proposé de retracer les origines de la société contemporaine, et c'est la fin de cette société qu'il faudrait maintenant raconter; il avait pensé nous montrer un berceau, et c'est une tombe qu'il conviendrait de décrire.
L'œuvre de Taine n'en garde pas moins une valeur considérable, mais au point de vue documentaire surtout. Il lui manque, malgré tout, quelque chose pour être une œuvre vraiment belle et qui s'impose à l'admiration. Sans doute l'auteur des Origines de la France contemporaine fut une organisation très riche, très puissante, mais aussi très incomplète, à force d'être complexe. Il est luxuriant
et aride, prolixe et sec, paradoxal et lourd, hardi et incertain. II a l'amour des systèmes, . mais conclut rarement. Il adore tracer en plan dont les lignes soient larges, mais il remplit de petites choses un cadre qui s'annonce immense. II voit bien, il a même quelquefois des aperçus d'une étonnante profondeur ; il décrit avec un incomparable talent d'exécutant, et, chose bizarre ! il ne vous fait pas voir.
Vous trouverez chez Taine des fragments d'homme de génie, des parcelles de politique très sagace, et des miettes de poète, des débris de pédant. II possède beaucoup de mots et beaucoup d'idées ; les mots sont brillants et justes, les idées parfois fortes, mais tout cela est long à se mettre en branle et à se ranger en bataille. Pour dire le bref, tout cela ne sait guère où aller.
L'homme resta toujours ainsi dans un état limbique ou plutôt brumeux, et les facultés de l'historien, du philosophe, de l'esthéticien, de l'analyste, de l'observateur, après avoir constitué par leur mélange une individualité très originale au premier abord, ont fini par se neutraliser entre elles et par mettre cette individualité dans l'impossibilité d'avancer.
En réalité, la grande supériorité de Taine fut de ne pas travailler dans les conditions déplorables de hâte et de rapidité auxquelles sont astreints les écrivains de l'heure présente, d'avoir pu lire sérieusement quelques livres et d'avoir pu consacrer plusieurs heures par jour à méditer sur ce qu'il avait lu et à penser à ce qu'il allait écrire. On est très fort avec cela dans un temps où le labeur intellectuel n'est qu'une improvisation perpétuelle, toujours trépidante et fiévreuse.
D'idées personnelles, Taine, quoi qu'on en ait dit, n'en eut guère. 11 avait découvert Carlyle presque inconnu en France, et de son commerce avec ce grand visionnaire, cet esprit véritablement génial, il avait tiré profit ; il projetait quelques lueurs de reflet qui faisaient de l'eiîet sur la foule badaude.
Les audaces prétendues de ce matérialiste étaient, elles aussi, des réminiscences de bourgeois liseur. On a cité avec admiration la fameuse phrase : <( La Vertu et le Vice sont des produits, comme le sucre et l'alcool. ))
La phrase est à peu près tout entière dans la Peau de chagrin^ et encore Balzac, qui n'était pas
professeur, avait-il eu soin de placer le paradoxe dans la bouche d'un convive qui avait laissé sa raison dans un verre à Champagne.
— Savez-vous, répondit Bianchon complètement ivre, qu'une dose de phosphore de plus ou de moins fait l'homme de génie ou le scélérat, l'homme d'esprit ou l'idiot, l'homme vertueux ou le criminel?
— Peut-on traiter ainsi la Vertu, s'écria de Cursy ; la Vertu, sujet de toutes les pièces de théâtre, dénouement de tous les drames, but de tous les tribunaux ?
Au fond, tous ces échappés d'université ou de séminaires sont un peu les mêmes. Ce sont des studieux nés malins. Ils s'en vont en emportant des lieux d'étude où ils ont séjourné quelques années une liste de bons ouvrages que le public ne connaît pas ; ils en extrayent tout ce qu'on en peut extraire ; ils habillent cela avec des formules scientifiques en dosant le tout d'une nuance de modernisme ; grâce à ce système, ils passent pour des demi-dieux de la Pensée.
Toute l'originalité de Taine venait de Carlyle ; toute la science de Renan était faite avec des exégètes allemands dont personne en France ne soupçonnait l'existence, avec des renseignements donnés par
quelques Juifs comme Nenbauër. Dans un volume de théologie pure, cela aurait paru assommant. Renan paraît la marchandise, il l'ornait de quelques faveurs roses, comme les étaliers ornent les viandes d'animaux primés au concours. Et le boulevard était plongé dans l'admiration...
Une différence existait, cependant, entre Renan et Taine. L'un était un être intellectuellement très bas, un sophiste et un menteur de profession. Taine était un homme droit, probe, sincèrement épris de la vérité, un homme qui « voulait voir clair », selon l'expression de Barrés, et qui n'affirmait un fait que lorsqu'il était convaincu qu'il était exact.
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AR un contraste singulier , nul homme peut-être n'a plus glorieusement affirmé par sa vie cette essence supérieure de l'être humain que Littré niait dans ses œuvres ; nul n'a plus mérité de survivre que celui qui prétendit longtemps que tout disparaît avec nous.
Médecin, philosophe, philologue, Littré a touché à tout en approfondissant tout ce qu'il touchait. Un monument, cependant, se dresse plus imposant que les autres au milieu de tant d'ouvrages d'une étonnante érudition : le Dictionnaire de la Langue française, cet édifice de proportions si vastes qu'on a peine à croire qu'il ait pu être élevé par un
seul homme.
Dans un chapitre des Etudes et glanures, intitulé : Comment j'ai fait mon dictionnaire, Littré a narré au long les phases diverses de ce gigantesque travail. Ceux qui liront ces pages connaîtront le savant et l'homme mieux qu'en lisant les biographies les plus circonstanciées. C'est une véritable autobiographie, en effet, que ce récit où le vieillard, tout heureux d'être arrivé à la fin de sa colossale entreprise, s'est raconté lui-même. Tout y est : et les enthousiasmes et les découragements, et les petits calculs touchants de ce budget de travailleur intellectuel.
C'est en 1841 que Littré eut la première idée de' ce Dictionnaire, dont le titre devait être : Nouveau Dictionnaire étymologique de la langue française. Hachette lui avança quatre mille francs. Ces quatre pauvres mille francs hantèrent longtemps comme un remords le cerveau de l'écrivain, que détournait du lexique la traduction d'Hippocrate. Enfin, Littré se décida à mettre la main à ce dictionnaire, dont il avait déjà modifié le plan et le titre, et qui s'appellerait désormais : Dictionnaire étymologique, historique et grammatical de la langue française.
On s'occupa donc d'abord de* recueillir d'innombrables exemples empruntés à toutes les époques, à tous les auteurs , donnant toutes les acceptions d'un même mot.
Au moment où tout semblait aller, 1848 arriva. Liltré perdit toutes ses économies, y compris les fameux quatre mille francs qu'il avait placés. Les Hachette, qui n'étaient pas alors comme aujourd'hui à la tète d'une des premières librairies du monde, reculèrent un instant devant une publication aussi considérable.
Enfin, on se remit en train.
Quand, après la période de préparation, il fallut donner la copie à l'imprimerie, Littré eut un moment d'angoisses en s'apercevant des lacunes que contenait son travail. Il reprit courage, perfectionna les parties faibles de façon à ce que la première rédaction disparût en quelque sorte et se fondît dans une seconde plus complète.
C'est alors que Littré eut l'idée de choisir pour aides, parmi tous les collaborateurs qui s'offraient à lui les deux femmes dont le pieux dévouement illumina comme d'un rayon de poésie cette œuvre en apparence austère et desséchée. Je veux laisser le mari et le père nous expliquer bonnement, dans son langage sans emphase, sa petite organisation. Je ne sais rien qui aille plus au cœur en notre siècle,
OÙ l'on gaspille si facilement l'argent, que cet ir.térieiir d'un grand homme où l'unique préoccupation est de joindre les deux bouts.
(( Une autre combinaison, écrit Littré, me sourit davantage, ce fut de prendre pour auxiliaires ma femme et ma fille, qui, témoins de mes perplexités^ s'ofTraient de tout cœur à me venir en aide. Cet arrangement domestique avait sur celui qui aurait appelé des étrangers, une supériorité que j'appréciais beaucoup. Ces auxiliaires d'un genre nouveau étaient constamment à côté de moi, m'interrogeaient sur ce qui les arrêtait et recevaient immédiatement et sur place toutes les instructions que le courant de la besogne suggérait. Pour cet office, M. Hachette mit à ma disposition 2,400 francs par an. Douze cents étaient pour ma femme et ma fille, douze cents pour moi ; car nous avions, tous les trois, besoin d'une indemnité temporaire ; ma femme et ma fille gardaient moins de temps pour les soins de leur ménage, et moi, avec le courant absorbant du Dictionnaire, je n'avais plus de moments pour certaines occupations accessoires, qui me servaient à joindre, comme on dit, les deux bouts. »
La manière de vivre de Littré pendant de longues années d'incessant labeur devrait être sans cesse présente à tous ceux qui, parmi nous, rêveraient de perpétuer leur nom par de nobles créations. L'exis-
tence se partageait entre l'appartement de la rue d'Assas et la maisonnette du Mesnil. A huit heures seulement, l'écrivain se levait (nous verrons tout à l'heure la raison de- cette heure en apparence tardive). Pendant qu'on faisait la chambre à coucher, qui était en même temps le cabinet de travail, Littré expédiait quelque besogne légère. De neuf heures jusqu'au déjeuner, il corrigeait les épreuves. À une heure, il reprenait place devant son bureau et travaillait jusqu'à trois heures pour le Journal des Savants. De trois heures à six heures, il s'attelait au Dictionnaire. Le dîner durait une heure environ. A sept heures, le bénédictin reprenait le Dictionnaire qu'il ne lâchait plus. Un premier relai le conduisait jusqu'à minuit où sa famille le quittait. Un second relai le menaitjusqu'à trois heures du matin. Le plus souvent, la tâche qu'il s'était assignée était terminée à ce moment ; parfois, il était obligé de veiller jusqu'à l'aube, mais ce surcroît de fatigue était l'exception.
(( Le plus souvent, écrit encore Littré, trois heures étaient le terme où je quittais plume et papier, et remettais tout en ordre, non pour le lendemain, car le lendemain était déjà venu, mais pour la tâche suivante. Mon lit était là, qui touchait presque à mon bureau, et, en peu d'instants, j'étais couché. L'habitude et la régularité (remarque physiologique
qui n'est pas sans intérêt) avaient éteint toute excitation de travail. Je m'endormais aussi facilement qu'aurait pu faire un iiomme de loisir ; et c'est ainsi que je me levais à huit heures, heure de plusieurs paresseux. Ces veilles nocturnes n'étaient pas sans quelque dédommagement. Un rossignol avait établi sa demeure en une petite allée de tilleuls qui coupe transversalement mon jardin, et il emplissait le silence de la nuit et de la campagne de sa voix limpide et éclatante. Oh ! Virgile, comment as-tu pu, toi, l'homme des Gcorgiques, faire un chant do deuil, miserabile carmen^ de ces sons si glorieux. »
Je ne connais rien, je le répète, qui émeuve davantage que ces détails qui nous font involontairement rougir de tant de journées perdues, de tant de préoccupations vaines, de tant de distractions futiles. Rien ne peut mieux peindre l'homme modeste et bon que fut Littré, que ces leçons données aux laborieux de l'avenir par ce grand travailleur expiré sur sa tâche.
Il faudrait, d'ailleurs, plusieurs volumes pour étudier l'onivre entière du grand savant, pour analyser un à un les multiples travaux qui furent
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comme la distraction de ce ceneau si puissamment organisé. A côté du Dictionnaire, cettfi œuvre géante, Littré compte des œuvres comme cette curieuse traduction de V Enfer, du Dante, en vers du xiir siècle, qui est d'autant plus intéressante que le poète avait d'abord eu Tidée d'écrire en vieux français la Divine Comédie tout entière. Tous les érudits connaissent également la traduction d'Hippocrate, la traduction de la Vie de Jésus, de Strauss; la Médecine et les Médecins, le Dictionnaire de Nysten, publié par Littré. avec M. Robin.
C'est par ces compilations plus que par ses traités philosophiques que vivra Littré. Ignotus, le grand portraitiste, a dit : (( M. Littré a un pied-bot, c'est sa philosophie. »
Admirateur fervent, disciple enthousiaste, biographe éloquent d'Auguste Comte, Littré s'est, on le sait, séparé de lui sur certains points. L'école positiviste qui reconnaît pour maître Auguste Comte, en est arrivée fatalement à avoir, comme toute religion, son culte, ses formules, ses initiations; au lieu de sept sacrements elle en admet neuf, pensant sans doute qu'abondance de biens ne nuit pas ; elle recommande trois prières quotidiennes et son Invocation angélique semble une réminiscence ou une parodie de l'Ave Maria que nous récitons tous les matins avec le t^ater.
On n'explique pas bien, dans ces conditions, la nécessité du changement. Littré avait refusé de suivre l'Ecole à laquelle il avait appartenu dans cette voie passablement illogique, et s'en tenait à un positivisme exclusivement scientifique. Sans doute l'esprit est confondu lorsqu'on voit un homme qui sait tout, s'obstiner à ne vouloir ignorer que Dieu ; mais il convient de dire que ces doctrines un peu brumeuses et alambiquées n'avaient rien de bien dangereux pour la foule qu'elles éloignaient par leur appareil triste et sérieux.
Ce qu'il faut ajouter, c'est que ce libre penseur fut vraiment digne de ce nom. qu'il aima par-dessus tout la liberté de la pensée humaine. Il fut, comme homme privé, le plus tolérant de ses contemporains ; comme homme public, il s'affirma en toute circonstance le défenseur des droits de la conscience. On n'a pas oublié qu'il combattit énergiquement le néfaste article 7 et qu'il protesta contre l'exécution des décrets.
Une évolution plus complète s'était-elle, comme on l'a dit, opérée, dans les dernières années, dans l'esprit de Littré? Cette intelligence qui, si longtemps, avait cherché la Vérité avec une incontestable
bonne foi, finit-elle par la trouver? Ce point est à peu près hors de doute aujourd'hui.
Il est certain, en effet, que Littré avait été baptisé quelques mois avant sa mort, et on en peut conclure que ce premier pas vers l'Eglise avait été suivi d'un autre plus considérable. On sait également que deux Sœurs de Charité prièrent devant le lit funèbre du grand savant., et qu'avant d'aller dormir au champ de l'éternel repos l'infatigable travailleur reçut les dernières prières de l'Église.
Personne ne pourra dire, en tous cas, comme on l'a fait souvent en pareille circonstance, que l'acquiescement de Littré à l'idée religieuse fut le résultat d'une diminution de son intelligence, car, jusqu'à l'heure suprême, le grand laborieux est resté en possession de ses facultés. Ce serait donc dans la plénitude de sa volonté et par une détermination réfléchie de sa conscience que Littré aurait adhéré aux doctrines consolantes et élevées qui assignent à l'homme une origine immortelle et proclament que tout ne se réduit pas pour lui à un court passage à travers la vie matérielle.
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