PROUDHON ET KARL MAUX
veilleiix stylistes, sont relégués dans le quatrième dessous.
Au premier moment il y eut bien quelques tentatives de résistance, ou du moins quelques étonnements.
Quelques socialistes français, ayant la bosse de la vénération moins développée que leurs camarades, s'avisèrent d'interroger ce gros livre du Capital qui inspirait aux plus hardis un involontaire respect. Ils se dirent que le chef de la Révolution cosmopolite avait dû parler un peu de « l'immortelle Révolution française », du rôle joué par la France dans l'émancipation des nations ; mais c'est en vain qu'ils se cherchèrent là-dedans, ils ne s'y trouvèrent point.
— C'est incroyable ! murmurèrent-ils, nous avons fait des choses énormes, nous avons épouvanté l'univers par notre audace, nous avons promené les principes de 89 à travers le monde dans les plis du drapeau tricolore, et il n'y a pas un mot là-dessus dans ces 500 pages ! Nous avons eu des remueurs d'idées incomparables, des Rousseau, des Voltaire, des Condorcet, des écrivains qui, à ce qu'on nous
racontait, avaient brisé les chaînes de « l'humanité» ;
Louis Blanc, Proudhon, Pierre Leroux, George Sand et même Edgar Quinet auquel on a élevé une statue à Bourg. Où tout cela est-il?
Force fut bien de s'avouer qu'en bon Juif allemand, Karl Marx s'était assis sans façon sur la France. Que ce fût la France monarchique ou la France républicaine, la France chrétienne ou la France révolutionnaire, rien de ce qui était de chez nous n'existait pour lui.
Benoit Malon et Rouanet lui-même eurent sans doute quelques velléités de récalcitrer, et on trouverait dans la Revue socialiste quelques pages de protestation discrète contre l'adoration servile dont Karl Marx est l''objet aujourd'hui. Cluseret, s'il avait eu trente ans de moins, se serait mis volontiers à la tête d'un mouvement socialiste purement français. La pression d'outre-Rhin était trop forte et, à part Cluseret, tous finirent par suivre la trompette.
Il faut plus d'énergie qu'on ne l'imagine pour résister à ces poussées-là, et le personnage de Monnier, qui a le courage de déclarer nettement qu'il n'aime pas les épinards, n'est pas un être si ordinaire qu'on le croit. Très peu oseraient dire que le socialisme allemand, la musique allemande et la bière allemande ne vont ni à leur cerveau, ni à leurs oreilles, ni à leur estomac.