‹ Figures de bronze; ou, Statues de neigeChapitre 12 sur 15 · BENOIT MALON · texte numérisé non relu

BENOIT MALON

\.NS la Fin d'un Monde, je me suis arrête quelque temps au portrait de Benoît Malon. C'est qu'en réalité, il représentait un type intéressant et curieux, un type qui a une date : le plébéien de la Commune.

De quelles injures n"a-t-on pas accablé les insurgés de 1871 ! Je les ai attaqués moi-même violemment, avec cette différence que je les ai attaqués à Paris même, dans le Bien public, alors qu'ils siégeaient encore à l'Hôtel de Ville.

Force est d'avouer, cependant, qu'en dehors des horreurs de la dernière heure, qui ne furent pas commises par eux, les hommes du Parti ouvrier

furent, pour la plupart, de braves gens qui avaient

encore un peu de l'âme et des traditions françaises. Les seuls féroces furent les lettrés,, les déclassés, les Rigault, les Pyat, les Urbain !

Il fut un temps — et ce temps n'est pas encore très éloigné — où Ton n'aurait pu parler en ces termes de la Commune sans soulever de violentes protestations et sans s'exposer à passer soi-même pour un vulgaire pétroleur. Mais la vérité est la vérité : elle finit toujours par prévaloir, par vaincre les passions, les préjugés et les erreurs.

Vous regretterez les Communards et vous ne retrouverez plus, parmi les générations nouvelles élevées par la laïque, des prolétaires maîtres absolus de Paris pendant des mois, disposant de tout dans une ville surexcitée par un long siège, libres de tout faire, puisque les hommes d'ordre étaient partis, et qui ne feront pas plus de mal que les Communards n'en ont fait.

Votre sale bourgeoisie opportuniste et maçonnique est autrement corrompue que le Prolétariat de 1870. Il y a une différence, au point de vue du désintéressement, entre les hommes comme Camélinat, comme Benoît Malon, comme Jourde, dont la femme allait laver le linge de la famille au lavoir public pendant que le mari était ministre des Finances, — et des Rouvier, des Wilson, des Floquet, des Léon Renault, des Roche, des Burdeau qui ont été mêlés à toutes

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les escroqueries financières, qui ont pris leur part de tous les tripotages de ce temps.

Comment avait pu se développer une individualité comme Malon? Voilà ce que je m'étais efforcé de rechercher en causant avec l'ancien membre de la Commune dans la petite maison d'Asnières où il est mort en 1893 après de longues souffrances.

Benoit Malon, c'est l'homme du peuple tel qu'il est sorti de la vieille terre française, tel aussi que l'ont fait les milieux actuels. Fils de pauvres journaliers, il reste à garder les vaches dans la plaine du Forez pour permettre à son jeune frère de passer son examen d'instituteur.

Le petit berger conduit son troupeau sur les bords de ce Lignon, le poétique ruisseau qui berçait les méditations d'Honoré d'Urfé, alors qu'il écrivait VAstrée — ce rêve d'une société fraternelle, gouvernée par la Justice, qui con^espondit avec le grand apaisement succédant tout à coup aux guerres civiles, grâce à Henri IV et à Sully.

Le pastoureau, cependant, ne se doute pas de ce que c'est que VAstrée et de ce que sont les guerres civiles. Continuellement en face de la Nature, il n'a de pensées que pour le Créateur, il heurte sans cesse à la porte de son curé pour lui faire part des scrupules qui assaillent son cœur ingénu.

Illettré jusqu'à l'âge de dix-huit ans, il va passer trois mois avec son frère et ce temps lui suffît pour apprendre à lire et à écrire; il part pour Lyon, puis pour Paris.

Là, il connaît toutes les affres de la misère, il vit onze jours avec quatorze sous; puis, à bout de forces, il se sent perdu dans Timmense capitale comme au milieu d'un désert, et il attend la nuit pour se jeter à l'eau, lorsqu'il trouve une pièce de dix sous à la barrière du Trône. Il veut jouir de la vie, goûter du cidre, et il se commande un festin : deux sous de cidre, quatre sous de pain, deux sous ,de fromage. A une table voisine de la sienne, il entenda dire qu'on embauche à la teinturerie de Puteaux, et le voilà entré là comme homme de peine.

Rentré chez lui, après une journée de dur travail, l'ouvrier passe une partie de ses nuits à lire; il s'essaie à rimer et le souvenir des ancêtres est 'le premier sentiment qui inspire cette âme de paysan; il compose un poème : Verc'ingètorix.

Un jour, une grève éclate à Puteaux ; les ouvriers chargent Malon de la diriger, uniquement parce qu'il sait lire et écrire ; il défend les intérêts de ses compagnons avec cette éloquence originale qui coulait de source et qui s'arrêtait brusquement dans un

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