‹ Figures de bronze ou statues de neige. Portraits et illustrations décorativesChapitre 6 sur 9 · partie de ce siècle, une manière de · texte numérisé non relu

partie de ce siècle, une manière de

-laud homme ; il a écrit dans un style d'un souffle parfois assez haut d'innombrables volumes qui n'étaient pas absolument vulgaires. Beaucoup de gens ont cru à Quinet, à Louis Blanc, à Lanfrey, qui n'était qu'un sous-Quinet ; à l'heure actuelle, personne ne met plus le nez dans tous ces latras.

C'est le dégonflement si rapide de ces personnalités factices, la vaporisation, en quelque sorte, de ces figures qui tenaient une certaine place dans le monde intellectuel, qui mérite d'attirer l'atten-

tion. Tandis que les personnages illustres du passé, les grands ministres et les grands écrivains prennent, au contraire, une majesté plus imposante et un plus saisissant relief, grâce à la comparaison avec le présent, les hommes célèbres d'hier sont, non pas méconnus, non pas injustement attaqués, mais oubliés, ou plutôt fondus, éteints ; ils sont comme s'ils n'avaient jamais été...

De leur vivant même, ces représentants d'un autre âge ont assisté à cet effondrement. Rappelez-vous l'impression qu'on avait sous l'Empire de ces exilés qui se nommaient Louis Blanc, Quinet, Ledru-RoUin : le lointain leur donnait des proportions exagérées, ils constituaient comme une réserve de la France. Mêlés aux catastrophes les plus capables de porter l'être humain au-dessus de lui-même, ils n'ont rien fait de bon, de bien, ni de beau. En plein siège, Quinet et Louis Blanc rédigeaient laborieusement de magnifiques proclamations au peuple allemand, mettaient leur bonnet de nuit et ensuite s'allaient coucher avec la certitude que, dès que leur appel serait connu au camp ennemi, les soldats jetteraient leurs armes et repartiraient pour leur pays.

Malgré le côté naïf et ridicule, il y a quelque chose de touchant dans la confiance que tous les gens de cette génération avaient dans le livre, dans l'idée, dans l'imprimé. Étrangers à toute action,

à toute notion pratique, à toute connaissance des hommes, ils vivaient exclusivement dans le littéraire.

Les éloges hyperboliques, les adulations et les flagorneries qu'il fut de mode de prodiguer aux proscrits du coup d'État ne contribuèrent pas peu, sans doute, à leur fausser l'esprit et à Içur donner le change sur la portée de leur influence. Les exilés régnaient comme des demi-dieux dans un Olympe artificiel vers lequel montaient continuellement des nuages d'encens.

Dans les dernières années de l'Empire, le plus vulgaire des réfugiés de Bruxelles était « un tribun pensif. » « Les soldats austères du Droit, les proscrits graves, les génies faits de colère et d'amour» allaient leur train. Avec le retour commença la déception; le déballage désillusionna légèrement, et le spectacle de ce qu'on vit ne tarda pas à convaincre les mieux disposés que le fond des idées que les Louis Blanc et les Quinet rapportaient dans leurs malles se réduisait, somme toute, à bien peu et ne pesait pas bien lourd.

Ces hommes, cependant, étaient-ils aussi médiocres que ceux qui nous gouvernent aujourd'hui? Assurément non. D'abord, ils écrivaient en fran-

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çais; une belle flamme éclairait souvent leurs conceptions les plus déraisonnables ; ils croyaient sincèrement, ils avaient un certain idéal de justice, de liberté, de progrès.

Ahasvérus^ qu'il est impossible de relire d'un bout à l'autre aujourd'hui, contient des pages admirables et nous a valu certainement ce chef-d'œuvre d'exécution : la Tentation de saint Antoine. « Deux écrivains, dit très justement Maxime Du Camp, ont frappé Flaubert d'une empreinte qui reste visible jusque dans ses dernières années : c'est Chateaubriand et Edgar Quinet. » Regardez dans Ahasvérus l'évolution des représentants de toutes les idolâtries et de toutes les légendes: le Léviathan, l'oiseau Vinateyna, le serpent, le poisson Macar qui se proclament dieux tour à tour; rapprochez cette scène du défilé, devant l'ermite, des Olympiens, des Boudhas, des Ormuz, des Anubis à oreilles de chien, et la ressemblance vous saisira.

La conception première de cette palingénésie confuse n'est point banale, et cette quadrologie, dont les divisions s'intitulent la Création, la Passion, la Mort, le Jugement dernier, contient çà et là des beautés, des passages lumineux, d'éclatantes visions de civilisations disparues. Rachel, l'ange devenu femme» qui console Ahasvérus réduit à se cacher dans la maison de Mob, et personnifie l'Amour qui apaise

et qui guérit, serait un sujet émouvant pour un peintre. La forme qui est brillante, quoique déclamatoire, sauve, je le répète, chez Quinet, les théories qui sont souvent bien saugrenues.

Les Jésuites, dont le tempérament est resté français à la façon du xvii*' siècle, épris de simplicité, de netteté, de clarté, eurent-ils tort de ne pas enseigner ces mythes, un peu compliqués, dans leurs collèges? Je n'en sais rien. Ce qui est certain, c'est que Quinet se crut désormais persécuté par eux; il fit des cours sur ce sujet et écrivis avec Michelet, que hantait la même turlutaine, un livre qui semble modéré à côté de tout ce qu'on publie aujourd'hui, mais qui, jadis, fit quelque bruit.

Tout cela, encore une fois, semble de l'histoire ancienne. Sans doute, on a été plus loin dans les actes; on a expulsé d'inoffensifs religieux de leurs cellules, mais on l'a fait pour faire quelque chose, par peur, en croyant flatter les bas instincts de la foule, qui n'ont pas été flattés du tout, puisque chacun reconnaît que la situation du pays n'est pas plus florissante qu'auparavant. Vers 1840, on se passionnait pour ces questions. La génération d'alors, en effet, autrement candide et impressionnable que la nôtre qui a touché du doigt le creux de toutes les histoires qu'on lui a racontées, qui est guérie de toutes les mystifications, était persuadée

que le siècle avait à accomplir une mission providentielle qui devait nous conduire à une félicité sans égale.

La Révolution, aux yeux de Quinet et de beaucoup de ses contemporains, était comme une seconde création du monde, une nouvelle révélation. « L'Humanité, selon le mot de Quinet lui-même, semblait sourdement travaillée dans ses entrailles, comme si elle allait enfanter un Dieu, ))

En fait de Dieu, la Révolution n'a guère enfanté que le Veau d'or, qui avait été déjà adoré avant elle. Comme Lxion, elle a étreint, au grondement du tonnerre et à la lueur des éclairs, non point une forme réelle, mais un fantôme et une nuée. Cette vérité, Quinet, du moins, eut la loyauté de la proclamer; il constata le lamentable avortement de ces doctrines au nom desquelles on avait égorgé tant d'innocentes victimes; il ne s'allia pas aux souteneurs de paradoxes affreux qui célébraient la Terreur. La conclusion de son livre « la Révolution » est d'une mélancolique éloquence.

(( Une chose, écrit-il, réconcilie dans d'autres histoires avec les fureurs des hommes. Le sang versé y est presque aussitôt fécond. Quand je vois couler

celui des martyrs, je vois en même temps le christianisme grandir sous la terre au fond des Catacombes. De même dans la Réforme, dans la Révolution anglaise, le sang de Zwingle, de Guillaume le Taciturne, de Sidney est tombé sur un sol fertile et il a enfanté la vie. Le sang a coulé plus abondamment chez nous et de sources plus hautes ; il n'a pas trouvé une terre aussi bien préparée. On dirait qu'il n'y a aucun rapport entre les sacrifices de victimes et le résultat obtenu pour la Postérité. L'horreur de tant de supplices est sans compensation. *0u l'avenir tient en réserve des explications que l'histoire ne peut fournir aujourd'hui sans quitter les faits pour les prophéties, ou nous sommes condamnés à reconnaître que le sang le plus généreux a été le plus stérile, et que chez nous nos martyrs n'enfantent pas de croyants. Voilà le cri de l'histoire et de la conscience humaine. »

Sur tous les points, Quinet vit les faits démentir ses illusions juvéniles. Rercé, en naissant, de la gloire guerrière, élevé au milieu d'un régiment, fasciné tout enfant par cette terrible figure de Napoléon, auquel il a consacré un poème épique, il assista, vieillard, à l'écroulement de notre puissance militaire, et fut un des témoins de ce siège de Paris que M"^" Quinet a raconté heure par heure. Fanatique de cette Allemagne à laquelle il emprunta ses plus

nuageuses formules, il connut l'amertume de Michelet qui, en 1869, écrivait un hymne à « sa chère Allemagne )), et put juger de quelle façon ces rêveurs et ces idylliques maniaient le canon Krupp et le fusil Dreyse. Il lui a été épargné de voir combien la République, qu'il concevait si large, si généreuse, si noblement préoccupée du progrès, était devenue étroite, violente, persécutrice et corrompue, pardessus le marché. Du rnoins, il a pu pressentir que là encore ses chimères seraient condamnées par les réalités.

Aussi différent que possible des positivistes et des matérialistes d'aujourd'hui, Quinet était un mystagogue et un illuminé. Ni ambitieux, ni avide, ni hypocrite, on peut le peindre d'un mot en disant qu'il fut par-dessus tout un faux prophète. Du prophète il avait les allures solennelles, le style sonore et bizarre, le tour sibyllin; il ne montait pas comme tant d'autres sur les tréteaux, il semblait toujours sur un trépied, mais sur un trépied particuHer d'où ne sortaient que des vapeurs vaines enveloppant des oracles qui ne s'accomplissaient jamais...

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AMAis (( la grande misère de tout 5> n'apparut d'une plus saisissante façon que dans ce génie en proie à de perpétuelles souffrances. Quel spectacle, . ui.v/ que celui de cet homme organisé pour jouir en sensualiste de toutes les voluptés, de l'cmour, des fleurs, de la nature, et étendu presque constamment sur son lit de malade, couché dans ce qu'il appelait « son tombeau d'oreillers, », obligé de soulever sa paupière avec la main pour regarder les merveilles de la création ! Quelle vision que celle de ce païen, de ce poète des sens martyrisé par la Destinée comme aucun martyr ne le fut pour sa foi, et ne croyant à rien au delà de cette

existence dans laquelle il avait rencontré tant d'amertumes pour si peu de joies !

Que de fois j'ai pensé à Henri Heine, en causant avec Daudet, dont le talent, comme celui du chantre des Dieux en exil, est un subtil mélange de poésie ailée et d'observation très humaine. Le succès est venu, et, avec le succès, la gloire et la fortune ; les éditeurs frappaient à la porte avec de grosses sommes, et la douleur, à certains jours, terrassait l'heureux qui murmurait : Quid prodest ?

Pendant ce temps, des paysans, debout dès cinq heures du matin, dévorent avec appétit au milieu des champs, dont la poésie leur échappe absolument, une soupe aux choux, quelques livres de pain, une tranche de lard, font des enfants à leur femme et vivent de la bonne vie naturelle. Dans le Forez, beaucoup se contentent même de ce qu'on nomme la soupe au soleil : on trempe du pain dans une écuelle, on met du beurre, le soleil fait fondre, et les bûcherons mangent joyeusement, sans faire ces mines inquiètes de gens assis à des tables luxueusement servies, et qui, devant des salmis appétissants, sentent la crampe protester contre les désirs du cerveau.

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Dans Henri Heine tout est en cerveau, mais quel étonnant cerveau ! On a appelé l'auteur des Reisebilder « un rossignol qui a fait son nid dans la perruque de Voltaire ». Le mot est faux comme tous les mots, d'ailleurs, que la foule répète.

Le blasphème, parfois spirituel et ■ souvent polisson, de Voltaire, ne ressemble guère au scepticisme de Henri Heine. Voltaire ne sait rien : Henri Heine sait tout et devine, avec une intuition d'artiste, ce qu'il ne sait pas. Voltaire — et en ceci il était de son temps — parle de te it comme un aveugle des couleurs ; il a un fond de notions très pauvre, un horizon très court ; il ne soupçonne pas ce que fut la vie de l'antiquité et du Moyen Age. Henri Heine, au contraire, semble avoir été le contemporain de Périclès et de César, d'Alcibiade et d'Antoine. On croirait qu'il a regardé Cléopâtre faire dissoudre la perle qu'il a chantée, la perle mystérieuse qui, donnée à la reine Atossa par Smerdis, fut trouvée par Alexandre dans la cassette de Darius et appartint à Thaïs, la Corinthienne, avant de briller sur les blanches épaules de la Lagide au col de cygne. On dirait qu'il a vécu

dans les burgs du Rhin pendant le Moyen Age ; qu'il a pris part au concours des noiaîtres chanteurs. Si Victor Hugo a rendu surtout le décor, l'aspect extérieur des mœurs des ancêtres, Heine a exprimé leur état d'esprit, leurs pensées, leurs extases naïves. Le passé, avec ses .croyances, ses légendes touchantes, ses enthousiasmes d'enfant, revit dans les vers du poète avec un charme archaïque inouï.

C'est par ce côté précisément que l'ironie est pénétrante et aiguë.

Le Homais qui vous déclare que, jusqu'aux jours fortunés où nous avons eu un Parlement et un Sénat comme ceux que nous possédons, les Français ont croupi dans l'ignorance et la barbarie, vous fait hausser les épaules. Nous savons parfaitement que les villageois d'autrefois avaient d'autres occupations que de battre les étangs pour empêcher les grenouilles de coasser. Lorsque quelqu'un nous raconte cette histoire, nous disons : « Voilà un imbécile, » et nous passons. Combien nous remue davantage, dans son action dissolvante, celui qui évoque devant nous les âges d'héroïsme et de foi dans toute leur candeur et toute leur poésie : les cathédrales et les châteaux, les paladins et les saints et nous dit : « Voyez, tout cela est devenu une vaine poussière : ces

trésors de l'âme humaine sont dissipés ; c'est un cycle de l'évolution humaine à jamais fermé ! »

Si Daudet avait insulté grossièrement les souverains, les Bois en exil n'auraient produit aucune impression. C'est parce qu'il nous montre la grandeur de l'idée monarchique, qu'il rappelle tous les souvenirs qu'elle réveille, tous les dévouements qu'elle a inspirés, toute l'ardeur qu'elle met dans l'âme d'un Elysée Méraut, que nous éprouvons une mélancolie profonde devant cette chose magnifique, qui finit dans les vulgarités les plus basses, que nous avons le cœur serré de voir cette épopée qui s'achève en opérette.

C'est la race qui prête à Henri Heine une physionomie spéciale. Le scepticisme de Voltaire est tout jeune encore, c'est l'irrespect d'un libertin du xviir siècle qui accable de brocards un prêtre qui lui déplaît. Le scepticisme de Henri Heine a l'air d'être le fruit de cinq mille ans d'existence de l'humanité. Ce moderne, dont les aïeux sont nés en Palestine, semble vieux comme le vieux monde et lassé, comme lui, d'une expérience dont le résultat

est partout le même, à toutes les époques, en Orient comme en Occident. C'est l'homme de Pascal, qui n'est point mort, qui a appris sans cesse et qui, fatigué et désillusionné d'avoir tant vécu et tant appris, résume ce voyage à travers la terre et les livres dans un sourire désabusé, et dit : (( Tout est imposture, mensonge et vanité; les générations innombrables qui se succèdent ont les mêmes instincts, les mêmes vices, les mêmes déceptions ; la vie est une mauvaise plaisanterie. ))

La parole désenchantée du Juif allemand devenu Parisien fait écho, à travers tant d'années écoulées, aux maximes attristées du Gobelet biblique. La terrasse des Tuileries, où Heine promenait ses rêveries, tant qu'il put marcher, répète ce qu'on entendait sur la terrasse du palais d'Éthal, au temps où le Schelomo allait méditer là au bruit des sources, au parfum des arbres d'Orient, sur la vanité de toute chose. « L'homme et l'animal sont semblables. Il n'y a qu'un seul bien pour l'homme: jouir le plus possible de la vie. Il n'y a pas plus de souvenir éternel pour le sage que pour le fou. »

Renan a bien indiqué cette filiation de pensées et ce qu'il dit à ce sujet est moins vague que d'habitude.

Il est certain que chez les Juifs qui ont, comme

Henri Heine, renoncé à toute foi religieuse, l'incrédulité prend des proportions particulières et comme un accent plus désespéré. La négation de toute origine supérieure et de toute fin divine semble plus troublante quand un fils de cet Israël qui, à travers les âges, a défendu l'idée de Dieu, vient déclarer que le monde, depuis qu'il existe, a été dupe d'une chimère, leurré par une illusion...

On ne peut parler de Henri Heine sans penser à cette pauvre Impératrice d'Autriche qui aima jusqu'à l'adoration le chantre de la désespérance et du néant. Jamais femme ne subit cet étrange attraction du Juif blasphémateur comme cette souveraine infortunée d'une grande nation catholique qui devait trouver la mort dans de si effroyables circonstances. Elle avait voué un véritable culte à Henri Heine et le Gaulois nous a montré jadis la princesse Stéphanie, la femme de l'archiduc Rodolphe, allant porter, au nom de l'Impératrice, une couronne sur la tombe du Juif qui a insulté tant qu'il a pu, tout ce qui, dans notre civilisation, était d'origine chrétienne.

« Pendant son passage à Paris, écrivait le Gaulois^

l'archiduchesse Stéphanie s'est rendue au Père-

Lachaise, où elle a déposé sur la tombe de Henri

Heine une couronne portant cette inscription :

L'Impératrice d'Autriche à son poète favori.

« L'Impératrice a un culte pour le poète de V Intermezzo. Elle lit quotidiennement ses glorieux poèmes. Dans son enthousiasme, elle fut désireuse de connaître les plus proches parents du [poète défunt. Elle alla visiter, à Hambourg, la sœur cadette de Heine, la baronne Embden, qui est la mère de la princesse de La Rocca, et la grand'mère du duc de Perdifumo.

« L'Impératrice offrit à la baronne Embden un médaillon entouré de diamants à son chiffre, et à son fils une épingle portant le chiffre impérial en diamants. La souveraine, avant de quitter la baronne Embden, lui promit que la première personne de sa famille qui passerait à Paris irait déposer une couronne sur la tombe de Heine.

Ce fut l'archiduchesse Stéphanie qui exécuta la promesse de l'impératrice, et qui vint offrir le souvenir de la souveraine à la cendre du grand poète. »

Nous avons eu la curiosité de chercher ce qui, dans l'œuvre de Henri Heine, avait pu conquérir à

ce point l'impératrice, et nous y avons trouvé cette ironique selicha sur Marie-Antoinette qui est un chef-d'œuvre d'artistique férocité.

« Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement au château des Tuileries et pourtant, là, reviennent en plein jour les spectres d'autrefois.

« Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de Flore; le matin, elle tient son lever avec une étiquette sévère.

« Dames de cour en toilette. La plupart sont debout, d'autres assises sur des tabourets, en robes de satin ou de brocart d'or, garnies de joyaux et de dentelles.

« Leur taille est fine, les jupes à paniers bouffent, et dessous regardent si finement les mignons petits pieds à hauts talons : ah ! si seulement elles avaient des têtes.

« Mais pas une n'a la sienne ; la reine elle-même n'en a pas, et c'est pourquoi Sa Majesté n'est pas frisée.

M Oui, celle qui, avec sa coiffure haute comme une tour, pouvait se comporter si orgueilleusement, la fille de Marie-Thérèse, la petite-fîlle des Césars allemands.

« Il faut maintenant qu'elle revienne sans frisure et sans tête, au milieu de nobles dames non frisées, et sans têtes également.

« Voilà les suites de la Révolution et de ses maudites doctrines. Toute la faute est à J.-J. Rousseau, à Voltaire et à la guillotine.

« Mais, chose étrange ! je crois presque que les pauvres créatures ne s'aperçoivent pas qu'elles sont mortes et qu'elles ont perdu la tête.

« Tout ce monde se trémousse absolument comme autrefois : quelle fade importance se donne cette valetaille !

« Les révérences sans tête font frissonner et rire tout ensemble.

« La première dame d'atours s'incline et présente une chemise de linon, la seconde la tend à la reine, et toute deux se retirent avec une révérence.

« La troisième et la quatrième dame s'inclinent et s'agenouillent devant Sa Majesté pour lui passer ses bas.

« Une demoiselle d'honneur arrive et s'incline en apportant le déshabillé du matin ; une autre demoiselle s'incline et présente la sous-jupe à la reine.

« La grande-maîtresse de la cour se tient là ; elle rafraîchit avec son éventail sa gorge blanche et, ne pouvant le faire avec la tète, elle sourit avec le derrière... »

Avouez, tout de même, qu'il faut avoir le cerveau conformé d'une drôle de façon, quand on appartient

à la famille de Marie-Antoinette, pour afficher publiquement une idolâtrique admiration pour le poète qui se livre à ces plaisanteries macabres qui rappellent la joie des bons Juifs d'autrefois en assistant à quelque meurtre rituel et en voyant jaillir du cou de la victime le sang vermeil et pur destiné au doux pain du Pourim.

Même sans être d'une race d'archiduchesse, qui ne se sentirait pris d'une pitié profonde pour cette femme en cheveux blancs, qui avait été la souveraine adorée de Versailles et de Trianon, et qui, malade comme le sont toutes les femmes, les os glacés par une nuit d'octobre, était réduite, dans le cachot de la Conciergerie, à mettre sa pauvre jupe de bazin blanc sur ses pieds pour se réchauffer un peu avant d'aller à l'échafaud et qui pensait à son mari mort, à ses enfants restés au Temple ?

L'impératrice emportait toujours en voyage les œuvres de son auteur de prédilection. Avant d'aller à Preigny, elle aura peut-être relu, en écoutant le clapotement des eaux du lac, cette pièce atroce dans laquelle le poète s'égaye sur ces gorges de patriciennes dans lesquelles la hache du bourreau a fait une large entaille. Elle se sera divertie peut-être de cette reine qu'on ne peut plus friser parce qu'elle n'a plus de tête, et de cette dame d'honneur réduite à faire la révérence avec son derrière.

Et derrière le douzième arbre de l'avenue, l'Anarchiste était déjà embusqué et guettait...

Il ne faut pas trop rire à la Belle Hélène lorsqu'on appartient à la famille des Atrides et que l'on est menacée par les dieux d'avoir le sort de Klytemnestra

Partout on retrouve l'individualité double qu'il y a dans Henri Heine, partout éclate le dualisme du poète et du railleur. Nul procédé, mais toujours le même effet ; l'ironique, à un moment donné, tirant par le manche, j'allais dire par l'aile, l'être supérieur prêt à s'envoler dans l'azur et le ramenant sur la terre. Un mot, une parenthèse, une fin de phrase, et voilà la bulle de savon irisée qui crève tout à coup, n semble entendre à chaque instant :

Le fifre au rire aigu railler le violoncelle Qui pleure sous l'archet ses notes de cristal.

Ce qui domine, c'est la grande plainte, à la fois lamentable et rieuse, de celui qui se nomme luimême (( le pauvre Lazare ». Les souvenirs heureux, les images passagères d'un bonheur vite évanoui, les fantômes de l'amour se pressent autour de ce lit de malade, et le poète les salue au passage, mais

c'est la Mort qui est constamment assise à ce chevet — et Henri Heine d'avance vous raconte la fin de la pièce.

Le rideau tombe, la pièce est finie : dames et messieurs s'en vont à la maison. La pièce leur a-t-elle plu? Il me semble avoir entendu des applaudissements. L'honorablq public a battu des mains avec gratitude pour son poète. Mais la scène est si muette maintenant : Joie et lumière, tout s'est éteint.

(( Pourtant, écoutez ! Un bruit étrange se fait entendre non loin de la scène vide ; — peut-être la corde de quelque vieux violon a-t-elle sauté. Quelques rats dans le parterre, trottinent désagréablement çà et là, et tout sent l'huile rancie. La dernière lampe fait entendre un sifflement désespéré et s'éteint. La pauvre lumière était mon âme î »

Ainsi, l'incorrigible railleur se raille encore luimême au seuil de l'Eternité. Gomme adieu il nous envoie ce cri poignant qui termine la pièce intitulée Morphine, ce cri qui sert de conclusion à cette œuvre si brillante d'apparence et si sombre en réalité, si chatoyante dans sa forme, et si lugubrement pessimiste dans son inspiration : Le sommeil est bon; la mort est meilleure : mais le meilleur encore serait de n'être jamais né....

'oeuvre de Daudet est sortie toute palpitante de ce Paris dont l'auteur du Nabab était l'observateur passionné.

Tous les personnages existent ; sur chaque acteur il serait facile de mettre un nom réel. Mais l'Art a passé par là. Avec ces figures que chacun connaît et que les chroniqueurs ont esquissées cent fois, l'écrivain a créé des types qui vivront quand ces figures auront disparu depuis longtemps de l'actualité.

Il a substitué à l'exactitude photographique cette vérité éternelle qui fait que certains portraits, dont le modèle nous es t-^tti connu, nous intéressent toujours, nous regardent et sem.blent encore nous

parler quand nous les contemplons attentivement.

Qui a posé pour Tartufe, pour Turcaret, pour Rastignac, pour de Marsay, pour Gobsec? Existait-il un vrai Nucingen, un Grandet réel, un père Goriot en chair et en os? Nous l'ignorons maintenant; mais à la place de la passagère silhouette qui a servi de guide à l'artiste et qu'il a mise au rancart comme on jette au panier une note qui vous a été utile, apparaît désormais une personnalité marquée d'une ineffaçable empreinte.

Tous les Parisiens savent quel fut Elysée Méraut. Qu'importe à la province, à Saint-Pétersbourg, à Vienne? Elysée Méraut, c'est l'homme du peuple, royaliste par tradition, par éducation, par tempérament, voyant dans un roi non point un être ordinaire, mais le représentant d'un principe. Qui s'est occupé, à part les badauds, de deviner quel est au juste le prince détrôné qui est venu fréquenter nos cabarets dorés et déshonorer dans les basses orgies le nom illustre que le sort, dans un moment d'erreur, lui avait donné ? Le type a une signification plus étendue ; il incarne en lui tous les descendants dégénérés de ces familles qui, après avoir produit des héros, produisent des gommeux...

Quel beau livre, quelle œuvre supérieurement vivante et vraie que ces Rois en exil!

Quand l'homme s'abaisse, la femme grandit par une loi commune à toutes les sociétés. On peut dire de cette reine, qui a si vaillamment défendu son trône et qui s'efface pour que son mari garde pour lui tout le prestige, ce qu'on disait de la duchesse de Berry : « C'est le seul homme de sa famille. » Elle aussi, comme Méraut, croit d'une foi mystique à la Royauté et tandis que le mari court les clubs, les coulisses et les boudoirs interlopes, elle écoute, étonnée et ravie, le précepteur Méraut, Méraut le pauvre et le bohème qui, pareil à Bossuet instruisant le dauphin, déroule devant le petit comte Zara les annales des siècles écoulés et commente de sa parole de feu le rôle presque sacerdotal que Dieu a assigné à ceux qu'il a choisis pour être des pasteurs de peuples.

Puis la vie parisienne, avec ses intrigues entrecroisées, ses tripotages bizarres, ses pièges tendus dans le ruisseau, enveloppe cette cour exilée. L'argent manque, et, la gorge serrée, la reine demande à Méraut d'aller engager à ce mont-de-piété qu'il connaît, hélas ! les pierres qui ornent la couronne

royale. Les pierres sont fausses... Le roi a déjà vendu les vraies pour entretenir une coquine qui le bafoue. Il vendrait tout, le pauvre roi, pour suffire à ses besoins de viveur. II est prêt à vendre jusqu'à ses droits au trône, et c'est alors qu'éclate la scène superbe où la reine, suspendant son enfant par la croisée ouverte, menace ce fantoche de souverain de se précipiter dans le vide avec son fils si l'acte déjà préparé est signé.

Ce qu'il y a de plus auguste et de plus haut, ce qui intéresse les destinées mêmes des nations, mêlé à ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus prosaïque, le Paris des agences équivoques, des restaurants de nuit, des boulevardiers, des marchands exploiteurs, des domestiques infidèles entrant à chaque instant dans ce palais qui abrite une Majesté tombée, — voilà l'originalité singulière de ce livre, plein d'une ironie voilée et fine qui est terrible.

Le volume, qui s'ouvre en face des Tuil-eries en ruines, se termine dans le cabinet de consultation de Bouchereau, où l'on a conduit l'héritier présomptif menacé d'être aveugle et depuis longtemps chétif et malingre. Le médecin constate que le sang du pauvre enfant est corrompu et vicié.

— Du sang de roi ! s'écrie la reine, que le médecin n'avait pas reconnue sous son voile.

Le mot est d'une simplicité tragique. Il résume

l'œuvre qui aurait pu s'intituler : Comment les races finissent. Mais Daudet craignait par-dessus tout ce qui pouvait avoir une apparence de dogmatisme.

C'est la caractéristique en effet de cet esprit charmant qui a parfois la touche si virile et qui étonne par ses visions soudaines de choses très complexes, d'être exclusivement un artiste, de se défendre de toute idée générale, de toute thèse soutenue par le roman. Les Rois en exil n'en sont pas moins une des œuvres les plus philosophiques de ce temps 5 ils touchent au plus vif de certaines questions, ils éveillent d'effrayantes interrogations, ils constituent, à nos yeux, une des pages les plus vigoureuses de l'histoire contemporaine. Beaucoup qui se seraient proposé ce but ne l'auraient pas atteint ; Daudet qui ne l'avait pas cherché l'a touché avec une incroyable précision.

Pourquoi? C'est qu'il existe dans toute œuvre d'art un je ne sais quoi qui échappe à toutes les combinaisons ; c'est qu'il y a dans quelques organisations privilégiées un don particulier. Ce don, on peut le laisser infécond par l'oisiveté, on peut le développer par le travail, on ne peut l'acquérir quand il vous manque. Ce don génial, ce don que rien ne remplace, ce don d'évoquer le mouvement et la vie, ce don d'imaginer des situations qui sont plus éloquentes que tous les discours, Daudet le possédait;

mais à ces facultés innées il ajouta tout ce que fournit l'incessante observation, l'investigation assidue du curieux cherchant partout des renseignements, le travail du ciseleur penché pendant de longues heures sur son œuvre...

Dans VÉvangéliste, le procédé d'art est le même. S'il a dû concevoir de suite le Nabab éclatant, capiteux, bruyant, dégageant autour de lui des bruissements d'or, des froufrous d'étoffes, des féeries de lumières, Daudet a certainement aperçu VFvangéliste sous cette clarté grisâtre qui enveloppe certaines figures parcheminées de vieilles femmes lisant ou cousant dans les intérieurs de maîtres hollandais.

L'idée même du livre lui est venue plus par le cœur que par les yeux. Frappé par la constante tristesse de la maîtresse d'allemand de son fils, l'écrivain a causé avec elle ; il a arraché peu à peu à cette âme meurtrie le secret de son désespoir, et il a tiré de ce document intime une œuvre profondément émouvante, mais volontairement maintenue dans une gamme mélancolique et sombre.

Sapho, cette œuvre criante de vie qui est peut

être, avec les Rois en exil, le chef-d'œuvre de Daudet, est sortie toute vivante d'épisodes familiers à chacun, d'histoires parisiennes dans lesquelles chacun, s'il ne se reconnaît pas lui-même, reconnaît tout de suite ses amis et les amies de ses amis.

Il y a loin de ce réalisme sincère où, sans déformer les objets, l'artiste, avec sa vision spéciale, les met dans la lumière qui leur convient, au naturalisme grossier de Zola, qui n'aboutit qu'à vous faire voir les choses dans le jour artificiel et faux de la photographie.

Zola voit une grosse chose qui tient beaucoup de place à l'horizon : un écroulement d'empire, une transformation du commerce par les grands magasins, la question des grèves, il entend souvent prononcer un nom comme celui de Claude Bernard ou de Schopenhaiier ; il se dit : « Je vais mettre cela dans un roman ! » Il le fait comme il le dit, et, comme il est exécutant assez habile, comme il est musclé, sohde, servi par une volonté robuste, par un imperturbable aplomb, cela y est. Cela y est mal, cela y est, sans art, sans grâce ; mais, encore une fois, cela y est. Tout y passera, si Dieu hii prête vie,

et il sera autorisé à prétendre qu'après tout il aura laissé une image grossière, mais intéressante, de la société de son temps, une espèce de Comédie humaine^ brossée comme un panorama.

On a prétendu que l'auteur de la Joie de vivre rendait ses lectures avec une précipitation inquiétante, à la façon d'une médecine. Il n'y a que des disciples pour trouver ces comparaisons ! Ce qui est certain, c'est que l'on songe parfois, en le lisant, aux procédés de Mahomet II. Furieux qu'on lui eût dérobé des melons, le terrible sultan fît scier en deux les pages qu'il soupçonnait de ce larcin, et, dans le dernier, on découvrit le corps du délit encore indigéré. On trouve souvent, en ouvrant Zola, le dernier livre dévoré, encore tout cru et à peine coupé.

La manière de travailler de Daudet est tout autre. Cet œil dont l'acuité est si pénétrante, dont la puissance d'observation est si étonnante, se fixe sur un des spectacles, de la vie contemporaine. L'écrivain devient comme obsédé du désir de traduire ce qu'il a vu ; mais, loin de jeter brutalement sa première impression à l'imprimerie, selon le système des naturalistes, il procède à la façon d'un artibte, difficile pour lui-même, devant sa toile ou devant son bloc de terre. Il modèle avec soin, il adoucit ou il , accentue les contours ; il fond les tons pour rendre

l'ensemble harmonieux. Dans ce travail, tout de forme en apparence, l'idée se creuse, le personnage se complète par des traits nouveaux. Le lecteur a ainsi, devant un roman de Daudet, une sensation qui ne ressemble pas à celle qu'il éprouve devant d'autres romans : la sensation de la vérité rendue visible par l'art.

Il serait difficile d'indiquer la dominante, l'idée maîtresse de l'œuvre de Daudet.

Peut-être pourrait-on reprocher à Daudet une sorte d'immoralité sociale qui échappe aux superficiels : l'abaissement systématique de l'homme devant la femme.

On a dit de George Sand « qu'elle idéalisait la création et qu'elle prostituait la créature ». Sans idéaliser toujours la femme, Daudet a une tendance à diminuer l'homme; il le représente privé de tout ressort, incapable de toute résolution énergique, jouet docile de toutes les passions.

En ceci, d'ailleurs, il a été, comme toujours, un peintre social, véridique et sincère, car, aux époques de décadence, je le répète, la femme monte, tandis que l'homme descend.

Quoi qu'il cii soit, Roumestan a des naïvetés d'enfant corrompu, d'Argenton est un grotesque malfaisant, Christian est un neutre vicieux. Le beau rôle dans les Rois en exil, est pour la reine d'Illyrie, et Daudet s'est surpassé lui-même dans la peinture de cette figure.

La situation est à peu près identique dans Sapho. Gaussin est un neutre également, qui sert d'escabeau à la femme qui pose son pied dessus.

Sapho, quant à elle, reste attendrissante, même dans sa honte. L'auteur n'a point essayé de la réhabiUter par un amour déclamatoire, comme celui de la Dame aux Camélias ; il nous intéresse à elle en nous la montrant simplement réelle, cruellement meurtrie par le pavé parisien sur lequel elle a été je'.ée toute jeune.

Faussée dans sa physiologie, elle conserve de cette fonction essentielle de la femme qui est la maternité comme un dévouement disponible, un besoin d'être une mère en même temps qu'une maîtresse. Entre cette pauvre et vaillante créature qui a subi tant d'assauts du sort en gardant toujours une petite flamme d'idéal, et cet homme qui succombe si vite au premier choc des passions, le contraste est tout en faveur de la femme.

Ce poète ailé, cet écrivain d'une imagination si brillante et d'un style si chatoyant se rattache plus qu'on ne croit, en passant un peu par Henri Heine, à la famille des Montaigne et des Rabelais. Peut-être le succès exceptionnel qu'il obtint si vite s'expliquct-il par cette affinité, par la façon dont le chantre des Amoureuses correspondait de plus en plus, à mesure qu'il avançait, à un certain fond narquois qui s'est toujours mêlé, dans notre race, à des velléités chevaleresques.

Enfant du Soleil, Daudet aimait l'idéal comme il aimait la lumière ; mais épris avant tout de vérité, il a pourchassé partout ce qui lui semblait l'imposture, la caricature de l'idéal : le faux idéal des paresseux et des chimériques dans Jack, le faux idéal impérial personnifié dans un homme d'Etat dandy, dans le Nabab, le faux idéal monarchique, dans les Rois en exil, le faux idéal religieux, dans VEvangéliste, le faux idéal des Con^wis^ac^ores sédentaires, des explorateurs en chambre, dans Tartarin.

C'est un réaliste dans l'acception vraie et complète de ce mot qu'on prodigue à tort et à travers; sans être ennemi de Don Quichotte il a quelque faiblesse pour Sancho, et lui-même en convenait volontiers.

L'humble Sancho, qu'il soit homme ou femme, qu'il soit le père Joyeuse, Lorie ou Romain,, Daudet l'esquisse avec amour ; il nous intéresse à ses joies, il nous attendrit même sur ses ridicules.

Au contraire de Balzac, qui aimait les ambitieux, les dominateurs, les orgueilleux : de Marsay, de Trailles, Rastignac, Vautrin, Nucingen, Daudet préfère les petits ; c'est pour eux qu'il prodigue les trésors de sa délicate sensibilité. L'élément émouvant de tous ses romans est toujours dans le spectacle d'un bonheur modeste renversé par quelque force d'en haut, broyé par la lutte de ces sentiments élevés et violents qui grandissent l'Humanité et parfois écrasent l'individu par les tempêtes qu'ils soulèvent.

S'il se rapproche de Dickens par cette pitié pour les souffrants, par la bonté profonde qui était en lui, l'auteur des Bois en exil et de Sapho est bien de notre pays sceptique et de notre temps désabusé par l'ironie qu'il verse en souriant sur tout ce que les hommes ont entouré jusqu'ici d'un respect plus ou moins conventionnel. A ce titre ce charmant désillusionneur, ce doux irrévérencieux, ce révolutionnaire couronné de roses a sa place marquée parmi les écrivains qui, depuis cent cinquante ans, ont employé à détruire un admirable talent.

Il n'en est pas moins vrai que la mort de Daudet a été pour les lettres françaises une perte irréparable. C'est depuis qu'il n'est plus qu'on a vu surtout combien l'admirable écrivain dominait de haut tous les romanciers contemporains, même les plus prétentieux et les plus bruyants.

Je rapprochais tout à l'heure le nom de Daudet de celui de Balzac. Il serait peut-être excessif de comparer l'auteur du Nabab à l'auteur de la Comédie humaine, car le géant qui a discuté les plus graves problèmes, décrit tous les milieux, dépeint la société tout entière, est, avec sa vigueur de tempérament et sa formidable puissance de cerveau, d'une taille à laquelle bien peu d'écrivains et de penseurs peuvent avoir la prétention d'atteindre. Ce que l'on peut avancer sans être taxé d'exagération, c'est que certaines œuvres de Daudet, les Rois en exil, par exemple, sont dignes de Balzac, et je ne connais pas d'éloge plus magnifique.

Quelle étrange et saisissante rencontre si les personnages des romans de Daudet se croisaient à l'angle d'un chemin du cimetière avec les acteurs et les figurants de la Comédie humaine, les protago-

nistes de ce monde extraordinaire et troublant, dont Balzac fut le tout puissant démiurge !

La duchesse de Langeais. M°^« de Mortsauf et M""* de Listomère auraient peut-être quelque peine à reconnaître dans Christian le type d'un roi d'autrefois. Z. Marcas embrasserait Elysée Mérault comme un frère et Camille Maupin aimerait Félicia Ruiz comme une sœur. Mais l'Esther de Splendeur et misère des Courtisanes se retrouverait difficilement dans Sidonie ou dans Sapho. J'imagine aussi que Maxime de Trailles et de Marsay jugeraient que Paul Astier est, à côté d'eux, un struggleforlifeur de médiocre envergure et que les hommes de proie eux-mêmes ont perdu la fière et hautaine allure qu'ils avaient dans le passé.

Tous ces êtres, cependant, avant d'exister de l'existence idéale de l'art, ont appartenu à la réalité. C'est dans la réalité que l'écrivain a été les prendre pour les montrer aimant, souffrant, combattant, poursuivant fiévreusement ces buts qui sont toujours les mêmes aux époques les plus différentes : le Pouvoir, la Richesse ou le Plaisir...

Un demi-siècle a suffi pour que les héros qui servirent de types à toute une génération ne soient plus que des attardés, des représentants d'une phase désormais close et qu'on ne conçoit plus jouant un rôle dans une société si profondément transformée.

Ils étaient vrais pour leurs contemporains, et c'est maintenant seulement, par un singulier effet d'optique, qu'ils paraissent romanesques.

Dans cinquante ans à leur tour, les personnages du monde de Daudet, ces personnages qui étaient d'une si criante ressemblance que les portraiturés en criaient comme des brûlés, apparaîtront peut-être sous une teinte à demi effacée aux peintres de mœurs de l'avenir.

Ainsi pourraient deviser ces deux morts glorieux, ces deux historiens incomparables de la vie sociale de leur temps, ces deux travailleurs infatigables que le hasard a réunis dans le même cimetière pour s'y reposer d'un éternel repos.

Le Paris même, qu'avec des dons bien différents, ils décrivirent admirablement tous les deux, ce Paris que leurs personnages traversent sans cesse, enflammés par leurs passions, aiguillonnés par leurs appétits, pliant sous le poids de leurs souffrances, de leurs remords ou de leurs misères, aura bientôt presque complètement disparu. Le théâtre aura été démoli en même temps que les acteurs qui l'emplissaient de leur mouvement.

Un quartier tout flambant neuf s'est élevé dans l'avenue jadis presque déserte et ressemblant à un

cours de province où Ferragus XVII, chef des Dévorants, terrassé par la perte d'une fille chérie, jouait aux boules avec de vieux retraités. C'est là que Daudet habita quelque temps. La maison luxueusement moderne qu'il occupait rue de Bellechasse avait remplacé un de ces hôtels héraldiques où Balzac se plaisait à installer ses aristocratiques héroïne^?

Tout avait changé même dans le court espace d'une *vie qui fut, hélas! si vite achevée, et c'était même un gros chagrin pour l'écrivain que de penser qu'une gare allait être construite presque en face de son nouveau logis, sur les ruines de cette Cour des Comptes qui lui avait inspiré des pages exquises.

En dehors d'un buste comme celui que David d'Angers sculpta pour le monument de Balzac ou comme celui dans lequel un maître contemporain, surpris lui-même par la mort avant que son œuvre fût achevée, a fait revivre la belle et douloureuse figure d'Alphonse Daudet, ce qui reste encore de plus durable, c'est le souvenir toujours vivant au cœur des camarades, la mémoire des heures enchantées passées l'un près de l'autre... C'est aussi parfois le regret, alors que l'existence est si brève et que les jours nous sont si parcimonieusement comptés, d'avoir laissé des nuages voiler, ne fût-ce qu'un instant, l'autel de la douce Amitié...

EIMILE: ZOLA

ouR tracer de Zola un portrait vivant et vrai, il faudrait faire ce que j'ai fait dans le Testament d'un antisémite^ ou ce qu'a fait le bon bouquiniste Laporte dans ses Erotica naturalistes : il faudrait pouvoir citer du Zola. Malheureusement, il est irapossible de citer du Zola dans un livre accessible à tous sans s'exposer à des poursuites pour outrages aux bonnes mœurs, ou tout au moins sans encourir le blâme unanime de ses contemporains.

Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les admirateurs de Zola seraient les premiers à trouver mauvais que Ton citât devant leur mère, leur femme ou leurs sœurs une page de l'écrivain qu'ils ne manquent pas de vanter publiquement quand l'occasion

s'en présente. J'ai raconté autrefois la petite vengeance que j'avais exercée contre une femme tout à fait supérieure intellectuellement, qui était une mère de famille irréprochable, mais qui avait la manie de faire l'éloge de Zola.

Quand elle entamait au dîner, devant ses convives, le panégyrique de l'auteur de Pot-Bouille, je lui disais :

(( Je vais vous citer, devant tout le monde, quelques passages.

— Vous ne ferez pas cela ici ! me disait-elle.

— Je le ferai. »

Elle me regardait avec des yeux suppliants et je lui disais :

« Vous voyez bien, chère et adorable amie, que l'hypocrisie vous ronge sans que vous vous en aperceviez. Vous avez des principes, mais c'est pour vous en servir comme du coussin que vous avez sous les pieds... Vous louez Zola et vous considéreriez comme un acte de mauvaise éducation de ma part de citer quelques pages de l'auteur que vous vantez par un faux dilettantisme.

(( Prétendez-vous que c'est la présence de jeunes personnes qui rendent cette lecture odieuse? Ce serait encore une imposture de plus qui sortirait de vos lèvres charmantes. Je viendrais demain dans votre petit salon, celui où il y a toutes ces plantes

vertes, vous lire en tête-à-tête certaines descriptions ignobles, que vous auriez une impression pénible, que vous seriez froissée dans votre délicatesse de femme de cette lecture faite par un homme devant vous.

« Alors pourquoi trouvez-vous bien que Ton mette à la portée des petites ouvrières qui achètent des journaux à un sou ou des livraisons illustrées, ces oeuvres dont vous ne pouviez supporter le contact direct, quoique vous soyez dans des conditions d'équilibre moral à ne pas en être troublée ? »

Généralement, on remplissait mon verre, on m'offrait de reprendre du parfait au café ou on me faisait des compliments sur mes livres pour me faire taire ; mais je n'en avais pas moins dit la vérité.

Est-ce à dire que Zola soit dénué de toute espèce de talent? Je n'ai jamais prétendu cela; je n'ai jamais contesté à Zola une certaine puissance, une certaine verve basse, brutale et grossière. Mais, il en est du talent comme de l'esprit : celui qu'on veut avoir gâte celui qu'on a. Si Zola avait été moins gonflé d'orgueil, si, fidèle aux vieilles tradi-

tions des lettres françaises qui ont pour elles la garantie des siècles, il s'était borné à accomplir au jour le jour sa tâche d'écrivain sincère et laborieux, il eût été fort capable d'écrire des ouvrages de valeur, et il est à peu près certain qu'il siégerait maintenant au sein de cette Académie dans laquelle il a eu la vanité sotte de vouloir entrer, près de laquelle il a fait si longtemps les plus humiliantes et les plus plates démarches et qui a fini par lui fermer définitivement sa porte au nez.

Le malheur de cet homme a été de manquer de simplicité et de modestie. Etre un écrivain, même un écrivain à succès ne lui a pas suffi, il a voulu pontifier, créer des voies nouvelles, être un chef d'école. Avant d'essayer de chambarder l'armée, Zola avait rêvé de chambarder la littérature.

C'était une tâche très au-dessus de ses forces...

Parler aujourd'hui du Naturalisme, c'est, en quelque sorte, procéder à une exhumation. Il est indispensable, cependant, d'en lire quelques mots pour expliquer Zola et se représenter le processus de sa destinée.

La théorie du Naturalisme peut, en somme, se .définir ainsi : la transformation en système d'une insuffisance de conception.

Dans l'être humain, Zola ne voit pas l'ange, il ne voit que la bête, et, au heu de dire modestement :

(C Je n'aperçois que cela », il dit superbement : (( Il n'y a que cela. »

Malgré la netteté de cette déclaration, l'homme, avant et après Zola, était et sera composé de deux éléments : un élément élevé, tenté par l'Idéal, épris du Beau ; un élément bas, inférieur, matériel. Avant comme après Zola, les artistes organisés d'une certaine manière ont exprimé et exprimeront le côté pur, noble, divin de la nature humaine; d'autres, organisés d'une manière différente, traduiront la lutte des instincts, le déchaînement des appétits, le côté grossier et charnel; Certains peindront, plus ou moins bien, des Vierges com^me Raphaël ; d'autres s'amuseront à saisir sur le vif, dans le débraillé de leur attitude, des buveurs et des servantes d'auberge, comme ont fait Van Ostade et Téniers. Condamner des spiritualistes parce qu'ils peignent des Vierges est aussi illogique que d'anathématiser des matérialistes parce qu'ils peignent des ivrognes.

Comme l'autel biblique, l'autel de l'Art est l'œuvre incessamment renouvelée de deux artistes de tendances contraires qui se complètent l'une par l'autre :

Moïse pour l'autel cherchait un statuaire.

Dieu dit : (( Il en faut deux. » Et dans le sanctuaire

Conduisit Oliab avec Béliséel ;

L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel.

Qu'à certaines époques les instincts violemment soulevés montent à la surface et menacent de submerger toutes les aspirations généreuses, que ce qui ravale l'emporte momentanément sur ce qui exhausse — nous ne le nions pas. Qu'un peintre de mœurs, troublé par ce mouvement, s'écrie : « Voilà ce qui m'intéresse, voilà ce que je veux essayer de décrire » — nous ne songeons pas à le blâmer. L'erreur, encore une fois, est de prétendre maximer, faire passer en un corps de doctrine un goût personnel, une attraction spéciale, une vocation particulière.

S'il était vrai que cette démocratie, que Zola a si platement adulée tout en la calomniant, dût se mouvoir uniquement dans le cercle de plaisirs ignobles et de préoccupations triviales que le Naturalisme aime à nous montrer, elle serait condamnée par le témoignage même de son propre panégyriste. Nous n'en sommes pas encore là, heureusement. S'il y a des Nanas, il y a encore des Sœurs de Charité, et je ne découvre pas en quoi les découvertes scientifiques de notre temps ont modifié le dualisme entre le Bien et le Mal, qui, depuis que le monde est monde, a l'âme humaine pour théâtre.

Regardons maintenant le théoricien à l'œuvre ; voyons ce qui va résulter de l'application de ce système dont l'immoralité et la fausseté sautent à tous les yeux.

Prenons, si vous voulez, la Joie de vivre. C'est un livre de la maturité de Zola; c'est peut-être la première œuvre sous laquelle Zola a été vraiment luimême. Riche, célèbre, il s'est dit sans doute : « Je vais écrire un livre pour moi, tel que je le comprends, sans concessions aux habitudes du public, sans aucune de ces excitations non plus qui font vendre un volume. Et il s'est proposé de retracer la vie ordinaire telle qu'il la conçoit, telle qu'elle est peut-être pour un certain nombre d'êtres à notre époque effroyablement bête, grise et sèche, désolée par le matérialisme déprimant; il a voulu, en un mot, nous montrer l'animal perfectionné s'habillant, buvant, mangeant, se droguant, mourant.

Les Chanteau sont de petits rentiers de province. Le père souffre horriblement de la goutte. Il s'est retiré d'un commerce de bois de charpente avec quelques économies. Le fils unique, Lazare, qui

s'occupe tour à tour de musique, de médecine et d'affaires industrielles, n'a de vocation décidée ni d'aptitude sérieuse pour rien. Les Ghanteau prennent chez eux une orpheline, Pauline, dont ils ont la tutelle et qui possède cent cinquante mille francs. Petit à petit, sans mauvais dessein prémédité, la mère, qui dirige la maison, dépouille à moitié sa pupille pour alimenter les entreprises du fils. Pauline, d'ailleurs, sacrifie cet argent de bonne grâce ; nature de dévouement et de tendresse, « elle est de ces êtres qui sont nés pour être mangés par les autres ». Elle aime Lazare, avec lequel elle a grandi, d'une affection de mère ou de sœur, et doit l'épouser ; mais elle s'aperçoit que ce jeune homme, faible et toujours hésitant, préfère une cousine, Louise, et elle le marie elle-même avec sa rivale. La mère Ghanteau meurt d'un œdème. Louise a un accouchement terrible. Véronique se pend. Le chien Mathieu est atteint d'une paralysie de l'arrière-train. Quant à Lazare, il est hypocondre et à demi-fou; sa femme n'est guère mieux équilibrée, et ils se disputent du matin au soir.

Le roman finit sur la colère de Ghanteau, qui s'exaspère du suicide de Véronique, qui lui fait manquer son dîner. (( Ge misérable sans pieds ni mains, qu'il fallait coucher et faire manger comme un enfant, ce lamentable reste d'homme dont le peu

de vie n'était plus qu'un hurlement de douleur, cria, dans une indignation furieuse :

« Faut-il être bête pour se tuer ! »

Voilà l'analyse, sommaire sans doute, mais exacte du livre. L'œuvre est bien telle que l'auteur a voulu qu'elle fût. L'artiste a évité soigneusement toutes les touches qui auraient rompu la tonalité systématiquement blanchâtre et maussade de sa composition ; il a atteint l'harmonie rêvée par lui dans le vulgaire, le sale, le terre-à-terre. La précision des détails, la réunion de mille traits, la fidélité de description de toutes ces maladies, de toutes ces opérations, de toutes ces morts produisent l'effet que Zola a souhaité obtenir, donnent bien la sensation d'écœurement profond que le romancier s'est proposé d'inspirer; l'ensemble fait bien dire à chacun : « C'est donc cela, la vie ? »

Quelle différence avec les chefs-d'œuvre de jadis qui parfumaient l'âme de souvenirs poétiques et frais ! C'est un livre de médecine que cette Joie de vivre! et cet étalage de trivialités repoussantes, cette exhibition de linges souillés, cette succession d'observations pathologiques, formulées dans le langage technique, n'excitent pas seulement le dégoût de la vie, ils éveillent le dégoût même de l'amour.

Ce qu'il y a de particulier, c'est que l'œuvre,

cette fois, n'a aucune prétention à être bruyante et scandaleuse ; elle semble bien l'expression réfléchie et consciente de la conception que l'auteur se fait de la création. L'identité de l'homme avec la brute, perinde homo ac jumenta, ne semble pas douteuse à l'écrivain. Le chien, avec ses amours et ses maladies, sa vieillesse, est sur le même plan que les autres personnages ; et on ne voit pas ce qui le sépare de ces types, non de scélératesse et de débauche, mais de pure animalité, d'évolution exclusivement instinctive.

De la première ligne à la dernière, le romancier se vautre dans la matière avec la volupté que d'autres éprouvaient jadis à s'en arracher ; il hume les miasmes qui sortent de la guenille humaine avec l'extase qui prenait les poètes d'autrefois quand ils pouvaient respirer dans l'inflni ; il exalte la laideur et la pourriture du corps comme les Grecs exaltaient la beauté plastique des formes, symbole et représentation de la beauté intérieure, comme les chrétiens, montant plus haut encore, exaltaient l'âme victorieuse de la chair.

Après l'humble aveu de Renan, déclarant que Homais et Gavroche, un apothicaire imbécile et un gamin corrompu, en savent plus que tous les sages, jamais écrivain n'aura légué à l'avenir un monument aussi étonnant de son propre abaissement; jamais

société civilisée n'aura fait, par la bouche d'un écrivain, confession publique plus lamentable.

Examinons maintenant Germinal, qui est une des œuvres de Zola que la réclame a le plus vantées.

Est-ce détraquement intellectuel, est-ce amour cynique du bruit? Ce qui est certain, c'est qu'il y a dans ce roman soi-disant socialiste un étalage de pudenda qui confond l'imagination. Il n'est question là-dedans que de femmes qui relèvent leurs jupes et montrent le moins noble de leurs deux visages. Rien de bizarre comme cette répétition incessante du même mot et du même effet. Cela, à proprement, ou plutôt à saiement parler, est moins immoral peutêtre que certaines descriptions capiteuses de scènes qui se passent dans les boudoirs ; cela est surtout étrange et presque inquiétant, et fait songer à la classe de ces malades spéciaux que les médecins appellent des exhibitionnistes.

Ce goût singulier dans le choix de l'endroit où l'on place ses pétards littéraires n'est pas du « sadisme », mais rentrerait plutôt dans le Pica ou la Malade : l'attraction dépravée pour les choses puantes. Ces hors-d'œuvre, en effet, ne se rattachent que très indirectement au sujet-

Lisez ce tableau que le romancier trace avec complaisance :

« Un grand cri s'éleva, domina la Marseillaise :

— Du pain ! du pain ! du pain !

(( Négrel pâlit encore, Lucie et Jeanne se serrèrent contre M™" Hennebeau, dont les jambes devenaient molles. Etait-ce dofic ce soir même que l'antique société craquait? Et ce qu'ils virent alors acheva de les hébéter. La bande s'écoulait, il n'y avait plus que la queue des traînards, lorsque la Mouquette se montra. Elle s'attardait, elle guettait les bourgeois, derrière les portes de leurs jardins, aux fenêtres de leurs maisons, et, quand elle en découvrait, ne pouvant leur cracher aii nez, elle leur montrait ce qui était pour elle le comble de son mépris. Sans doute, elle en aperçut un, car brusquement efle releva ses jupes, tendit les fesses, montra son derrière énorme, nu, dans un dernier flamboiement de soleil. Il n'avait rien d'obscène, ce derrière, et ne faisait pas rire, farouche. »

Ne jugez-vous pas que ce derrière, qui apparaît farouche au soleil couchant, est un épisode faux et voulu ; la conception, je ne dirai pas littéraire, mais mentale, d'un cerveau hanté par les idées malpropres.

Vous ne trouverez dans Germinal aucune de ces

observations délicates et fines, de ces notes pénétrantes sur l'être humain, de ces personnages pleins de relief qui restent dans la mémoire. Maurice Talmeyr, dans le Grisou, a peint avec un autre talent de poète et de savant, l'aspect de ces régions souterraines qui, avec leurs couches successives, racontent la formation du monde. Il n'en est pas moins vrai que ce roman, où tous les instincts bas et vils sont en quelque sorte divinisés, dénote une certaine puissance, et que c'est un terrible livre de destruction sociale...

Quel tableau du prolétariat français à l'heure actuelle! Que nous voilà loin du Meunier d'Angibault ou du Compagnon du Tour de France. Vous en souvenez-vous de ces plébéiens de George Sand, qui avaient toutes les noblesses et toutes les élégances? Ils s'en allaient par les chemins semant des paroles d'espérance, inspirant l'amour aux filles de famille, personnifiant je ne sais quel idéal démocratique. Ils représentaient bien cette République généreuse, libérale, pure de mœurs et vierge de tripotages, dont la décevante chimère nous a conduits où nous en sommes.

Avec Zola, nous nous vautrons en pleine bestialité. Des êtres qui n'ont d'humain que la face, s'accouplent en plein air, au hasard, travaillent comme des bêtes de somme et n'ont d'autres préoccupations

que de boire et de manger. Le rut, dans toute sa brutalité, traverse le roman d'un bout à l'autre -, toute trace de pudeur est éteinte dans ces âmes. Les mères parlent de leurs filles qui se collent après s'être fait emplir à la nuit tombante, dans un enclos banal ou dans les blés.

L'auteur se réjouit de ce spectacle qui développe chez lui une sorte de lyrisme charnel. Il adresserait volontiers à la Nature animale un hymne aussi enthousiaste que celui que Proudhon adressait jadis à Satan.

Voilà donc à quoi ont abouti tant d'écrits, tant de phrases, tant de déclamations sur la régénération et l'émancipation des ouvriers ! Ces malheureux, — d'après ce Zola que prônent les socialistes, — vivent d'une vie toute physique, étrangers à tout ce qui élève et à tout ce qui console. Voilà l'ouvrier que tous les rhéteurs nous dépeignent si grand, si heureux depuis que 89 a brisé ses fers !

Le remède souverain, le nihiliste Souvarine, un des personnages du roman, se charge de le formuler : accumuler les ruines, multiplier les incendies et détruire le vieux monde par tous les moyens dont on dispose, afin d'élever sur ses débris une société nouvelle.

Ce serait folie, en effet, que de croire encore à une existence future, où les iniquités humaines

seront réparées, où l'homme, purifié des souillures terrestres, entrera dans les sphères bienheureuses où tout est amour et justice.

Les personnages de Zola pensent comme nos hommes politiques, qui traquent partout l'idéal, qui veulent enlever aux déshérités tout espoir et toute consolation. C'est une faillite générale, faillite des promesses d'amélioration matérielle, faillite des promesses d'en haut. Rien de poignant comme le cri désespéré que pousse la Maheude, qui se cramponnait à un reste de foi lorsqu'on lui explique que tout cela est un mensonge et qu'après la mort il n'y a plus rien : « Alors c'est bien vrai, nous sommes fichus, nous autres... )>

Les chefs du mouvement socialiste ont pourtant été les premiers à répandre Germinal dans tous les ménages ouvriers, et, grâce aux livraisons illustrées, la première vision artistique qu'ont maintenant les enfants du peuple est celle de la Mouquettc montrant ce que vous savez.

Jadis, les ouvriers, en regardant autour d'eux, à l'atelier ou dans la maison, auraient vu le prolétariat sous un aspect différent. Ils auraient aperçu, dans les images gravées par les soins des syndics ou des jurés de la corporation, des saints au nimbe éclatant, exerçant eux-mêmes la profession placée sous leur patronage : saint Honoré enfournant son

pain, saint Éloi forgeant avec ardeur, saint Grépin tirant l'aiguille, ou saint Grépinien mesurant du cuir. A la chapelle de la confrérie, on leur aurait rappelé que le Maître du ciel et de la terre, libre de naître parmi les princes et les rois, avait voulu être fils d'ouvrier et ouvrier lui-même. Quelque prêtre aurait évoqué devant eux le souvenir du divin charpentier et leur aurait dit avec Bossuet : « On se souvenait dans son Église naissante des charrues qu'il avait faites de ses mains," et la tradition s'en est conservée dans les anciens auteurs : que ceux qui vivent d'un art mécanique se consolent et se réjouissent, Jésus-Ghrist est de leur corps!... »

En admettant même que ce ne fût qu'un rêve, quelle nécessité y avait-il de l'arracher brutalement au peuple, ce rêve consolateur, pour ne lui ouvrir les yeux que sur les réalités les plus basses et les plus désolantes ? En est-il donc plus heureux, pliet-il moins sous le poids d'un labeur sans trêve, parce que de faux démocrates comme Zola, lui ont enseigné qu'il n'y a rien au delà de la terre, et qu'il faut vivre comme les bêtes d'une vie exclusivement instinctive et grossière, pour aller ensuite pourrir sous la terre comme les animaux?... »

EMILE ZOLA ISl

Pour compléter ce portrait de Zola, j'aurais voulu parler encore, de quelques-unes de ses œuvres, de Pot-Bouille et de Nana, par exemple ; mais je sens bien que le sentiment des convenances me l'interdit. Est-il possible que des femmes, des mères de famille, des jeunes filles aient eu le courage de lire jusqu'au bout ces pages fétides qui suent l'obscénité et la basse débauche, qui exhalent d'affreux relents de graillon, d'eau de vaisselle, de fange et d'excréments?

Dans tous les cas, l'œuvre immonde de Zola a toujours été à la portée de tous. Pot Bouille et Naj^a s'étalaient en bonne place dans les bibliothèques des gares, alors que la France juive en était proscrite par ordre de M. de Rothschild. C'est alors que la fameuse Ligue contre la licence des rues, dont M. Bérenger, de la Ilaute-Cour, était le président, aurait dû intervenir, sembl.e-t-il, pour protéger la pudeur publique menacée.

Ah! bien, oui! Bérenger ameuta Paris et fit tuer l'infortuné Nuger à propos d'un bal d'artistes un peu libre, sans doute, mais absolument fermé ei, où l'on n'était admis qu'avec des cartes d'iuMta tion. Jamais ce faux vertueux n'osa élever la voix

IG

contre les pornographies littéraires d'un Zola, pas même le jour où un ministre de l'instruction publique épingla la croix d'officier de la Légion d'honneur sur la poitrine du chantre ignominieux des Nana et des Satin.

Encore un joli tartufe que ce Poincaré, orgueil et espoir du parti modéré, qui, pour obtenir quelques flagorneries d'un petit clan « d'intellectuels et de snobs )), faisait dire à la République qu'il représentait :

(( J'honore les peintres de la Luxure, les écrivains qui ont consacré leur talent à corrompre les générations nouvelles en étalant sous les yeux de chacun les spectacles de toutes les corruptions... A des soldats qui ont combattu trente ans pour la Patrie, je n'accorde — et pas toujours — que la croix de chevalier; à celui qui nous a montré la foule en rut autour de Nana, qui a raconté les amours des Tribades et décrit complaisamment les abjections de l'homme ravalé au-dessous de l'animal — j'accorde la croix d'officier... »

Zola, d'ailleurs, acceptait la rosette comme une chose naturelle et qui lui était due. Après avoir encaissé pendant des années le prix rémunérateur que lui apportait un public en quête de peintures lubriques ou de scènes erotiques, l'écrivain pornographe ne s'en croyait pas moins le droit de pré-

tendre aux honneurs et aux distinctions que l'on accorde aux hommes qui, sans rechercher le succès par des moyens abjects, ont mis leur talent au service d'idées généreuses et élevées, qui se sont efforcés de développer dans les âmes de nobles et patriotiques sentiments.

C'est là, en réalité, ce qui a rendu Zola haïssable à tant de gens qui ne pèchent pas par excès de bégueulisme.

Robuste et infatigable ouvrier d'une œuvre très puissante en certaines parties, bravant les préjugés, épris avant tout d'indépendance personnelle, comprenant l'Art à sa façon, ayant le courage de ses opinions, Zola fût demeliré, même pour ceux qui ont le moins de sympathie pour lui, une individualité originale et vigoureuse.

Ce qui a choqué tout le monde, c'est le mélange qui est en lui du cynisme en ce qu'il a de plus éhonté et de la vanité bourgeoise en ce qu'elle a de plus enfantin. Ce qui a paru insupportable à tous, c'est de voir cet outrancier de la grossièreté et de l'ordure demander une sorte d'investiture et de consécration à des corps littéraires constitués comme l'Académie française, qui n'ont justement conservé leur prestige qu'en restant fidèles à certaines traditions do décence et de bon goût.

Il est, d'ailleurs hors de doute que les échecs réi-

Icrés de Zola à l'Académie ne contribuèrent pas peu, en envenimant les blessures de son orgueil, à précipiter la crise finale dans laquelle ce malheureux a si tristement sombré.

Zola ne passa pas tout d'un coup aux Juifs et aux sans-Patrie. Dans l'Argent, il avait même fort malmené les Juifs, en se bornant, d'ailleurs, à les peindre tels qu'ils sont. Son évolution ne s'accomplit que peu à peu, au fur et à mesure que ses déboires académiques se compliquèrent de l'insuccès manifeste de ses dernières productions. En voyant Rome et Paris s'empiler aux vitrines des libraires sans que l'amateur, fatigué et blasé, vînt comme jadis en déranger le niveau par ses demandes empressées, l'écrivain pornographe, le démodé sentit qu'il était temps de frapper un grand coup pour ramener à lui la faveur publique.

Les Juifs, se dit-il, sont maîtres de tout en France ; puisqu'ils régnent sur la politique, ils doivent régner également sur les lettres. Je n'ai, pour reconquérir des lecteurs, qu'à les aduler bassement...

Et il envoya au Figaro son article intitulé Pour les Juifs : L'idée n'était pas mauvaise. Il est certain qu'une polémique retentissante sur la question juive aurait pu donner un regain de jeunesse et de succès au pornographe vieillissant. Mais on ne traite pas une thèse sociale comme on brosse un intérieur de

bouge ou comme on peint une scène de débauche. Pour raisonner sur des idées et sur des faits dénués en eux-mêmes de toute espèce d'attraction, pour intéresser avec des raisonnements abstraits, pour étudier en un mot ces questions vitales d'où dépend l'avenir des sociétés et des races, il faut d'autres qualités que celles qui distinguent le romancier des ivrognes, des prostituées et des lesbiennes.

L'article Pour les Juifs fut un four noir. Il ne provoqua que quelques sourires avec beaucoup de mépris.

C'est alors que commença l'affaire Dreyfus, et qjiie Zola, brûlant ses vaisseaux, se jeta résolument à la nage dans la bouc...

Quel souvenir inoubliable que celui de ce vidangeur littéraire, ramassant toute la fange de ses livres, toute la matière fécale de ses tinettes pour la jeter sur les uniformes de nos généraux et de nos officiers ! Quelle vision que celle de l'armée et de la police mobilisées pour protéger l'insulteur de l'armée quand il venait à la Cour d'Assises et l'empêcher d'être écharpé par la foule, d'être jeté à la Seine ou à l'égout !

Regardez le Pourceaugnac qui a eu l'impudence,

à la fois stupide, énorme et abjecte, de se faire l'accusateur de nos chefs militaires. 11 n'a jamais appartenu à l'armée à quelque titre que ce soit, il était tranquillement installé à Marseille pendant que tous prenaient leur part des souffrances et des douleurs de la patrie.

Il n'a acquis la notoriété et la fortune qu'en spéculant sur les instincts les plus dégradés, en étalant des peintures lubriques et en remuant des immondices qui, jusqu'à lui, étaient restées en dehors de la littérature comme les tas d'ordures en dehors des maisons.

En notre temps il n'est point un homme qui ne soit mêlé, un jour ou l'autre, aux nobles agitations de la vie publique. Les uns ont combattu le Seize Mai et fondé la République ; d'autres ont défendu leurs croyances et lutté pour la liberté d'enseigiiement ou la liberté d'association.

Ceux-là ont poursuivi le rêve d'arracher leur pays à la pourriture parlementaire et se sont rassemblés autour d'un général qui incarna pendant un moment toutes les indignations et toutes les colères.

Les lettrés les plus pacifiques ont protesté, au nom des droits de la pensée, contre ces « lois scélérates )) qui rétablissaient le délit d'opinion.

Il y a quelque temps encore, des écrivains de tous les partis flétrissaient le Sultan rouge qui avait fait

massacrer trois cent mille chrétiens en Arménie; ils adressaient un éloquent appel au pays en faveur de cette Grèce qui fut la mère auguste de toutes les civilisations et l'éducatrice du genre humain.

Jamais Zola ne s'est associé à aucun de ces mouvements ; jamais sa voix n'a retenti pour de généreuses revendications ; il a refusé, lui écrivain, de mettre son nom au bas de la pétition pour Jean Grave que nous avons tous signée.

L'auteur de Pot Bouille n'est sorti qu'une fois de ce cabinet, qui était un atelier de photographies obscènes dans lequel il retouchait, avec la patiente habileté d'un professionnel du sadisme, des instantanés dégoûtants comme les embrassades de Satin et de Nana. Il ne s'est arraché qu'une fois à ses chères études, et c'était pour essayer de défendre un abominable traître.

Un Juif justement condamné par un tribunal d'officiers pour avoir vendu à l'ennemi nos secrets militaires est le seul être qui ait réussi à faire vibrer cette âme de boue.

Ce tenancier d'une maison Tellier littéraire n'a ouvert des persiennes closes jusqu'alors à tous les bruits du Forum, que pour vider tous les lavabos de l'établissement sur les uniformes de nos généraux.

Telles sont les réflexions que nous nous faisions

et que se faisait la fouie, et c'était partout une immense stupeur encore plus qu'une formidable colère...

Quand on se donne la peine de creuser un peu le personnage, on finit cependant par comprendre, et par trouver ce qu'a fait Zola très logique et très naturel, étant donné son type.

Il existe d'innombrables Français qui ont l'inolîensive manie d'écrire et qui écrivent souvent de belles pages; touchantes, généreuses, savantes, inspirées parle génie de la Patrie, évocatrices des souvenirs glorieux de notre histoire.

Personne ne fait attention à eux; ils ont de temps en temps la petite joie de lire dans un journal quelques lignes qu'a glissées la main d'un camarade^ C'est tout. La trompette de la Renommée est pour eux une pauvre trompette de deux sous comme en ont les enfants; ils n'osent même pas entrevoir dans leurs rêves les plus lointains ce bout de ruban rouge qui, je ne sais pourquoi, exerce une incroyable fascination sur tous les Français.

Voilà, au contraire, un fils d'étranger qui vomit, qui flaque, qui éructe à travers notre littérature. Il souille, il avilit, il prostitue tout ce que les hommes

respectent, tout ce qui représente un idéal ou une foi : la maternité qu'il nous décrit sous des aspects dégoûtants : l'amour, qu'il ravale au rang d'une chiennerie. Il va, dans sa folie de coprologue, de mangeur d'excréments, jusqu'à donner à un personnage immonde le nom que des centaines de millions d'être humains ne prononcent qu'avec vénération et tendresse.

Cet homme a été couvert par nous d'honneurs,

.de louanges, d'argent. Il s'est trouvé un ministre

>our attacher à la boutonnière de ce pornographe

la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Ce

inistre n'est point un vieux polisson tombé en mfance ; il est en pleine possession de son intelligence : c'est le chouchou et l'espoir des conservateurs.

Pourquoi voulez-vous que ce Zola ait la moindreconsidération pour vous puisque toutes les ignominies qui aurait du le faire chasser comme un malappris ont été pour lui des occasions de triomphe et des causes de succès? Vous l'avez gavé, et, quand il a besoin de se vider, il se soulage dans votre drapeau...

Content de lui, il appelle ses petits confrères de l'étranger pour venir admirer son exploit. « Hein ! s'écrient les compères, ces Français, si fiers autrefois, si susceptibles, si prêts à défendre leur dignité ! Voyez-vous comme on les traite aujour-

d'hui 1 Ce Zola! En voilà un qui ne se gêne pas ! »

Ils ont raison jusqu'à un certain point. Les vrais coupables, c'est vous..

Judet a, d'ailleurs, achevé de débrouiller l'énigme en nous apprenant que le cas du « Père J'accuse » se compliquait d'atavisme.

Pourquoi cet homme qui avait constamment vécu dans une atmosphère de corruption et de malpropreté, cet homme que les plus nobles causes avaient trouvé indifférent, s'est-il jeté sur le tard dans la mêlée pour s'y faire le champion d'un Youtre dont le crime n'avait rien d'émouvant ni même de romanesque ?

— Pourquoi? a répondu Judet. Parce que le père de Zola a été chassé de l'armée.

De cette tache de famille, Zola a gardé une haine inextinguible pour l'armée. Tous ces roulements de tambours, ces sonneries de clairons, ces claquements de drapeaux flottant au vent étaient pour le fils comme le rappel incessant d'une honte invisible, d'une honte que personne ne connaissait encore.

Quel mobile avait pu pousser le sadique auteur de Pot Bouille à accabler de ses grossières invectives le général Mercier, le général de BoisdefTre, le général de Pellieux, tous ces officiers, qui n'ont peut-être pas le génie militaire de Napoléon P'", mais qui, à la lumière des débats, se sont montrés à tous, non point seulement comme de vaillants soldats, comme de très honnêtes gens, mais comme des hommes d'une valeur tout à fait supérieure ?

Ce mobile, il est connu de tous, aujourd'hui.

Dans cette âme machiavélique, la vendetta a €Ouvé longtemps, à peine soupçonnée par quelques esprits perspicaces et curieux. Tant que la France €ut la hantise généreuse de la Revanche, l'homme pratique, subtil et rusé qu'est Zola disait à l'homme de fiel, de bassesse et d'envie : « Pas encore ! »

Quand il a cru qu'il allait être soutenu par le Syndicat juif, ce Machiavel du fumier, si prudent, si habile dans les apparentes outrances, jugea que l'heure était bonne de baver sur l'armée : il s'est lâché alors, il s'est assouvi.

L'article de Judet qui vous a révélé ce Zola inédit, n'est pas seulement une page éloquente et vengeresse ; il est — pour employer une expression dont Zola a usé^et abusé — un terrible document humain, un document qui justifie la parole de Blanc de Saint-Bonnet : « Les pères ont des

enfants qui ressemblent au fond de leurs pensées. ))

Le François Zola chassé du régiment et exaspéré contre des chefs qui, cependant, avaient été plus miséricordieux pour lui qu'on ne l'avait été pour bien d'autres, devait logiquement générer le Père J'accuse d'aujourd'hui, l'insulteur cynique et brutal de tout ce qui porte une épaulette...

L'infâme campagne de Zola n'a d'ailleurs donné aucun des résultats qu'il en espérait. Elle a été néfaste à lui-même et à ceux qu'il voulait servir.

L'affaire Dreyfus n'aura pas été, comme le voulait Israël, un Panama militaire, c'est au contraire un second Panama juif; c'est une banquise de plus qui s'est détachée et qui s'en va à la dérive. C'est la débâcle, non pas de Zola seulement, mais de ce monde dont Zola a été, pendant une certaine période, le grand homme attitré et le malpropre historiographe.

Tant qu'il vivra, Zola sera la ressource des interviewers aux abois ; il trouvera encore en province des gens, en nombre de plus en plus restreint,

il est vrai, pour lire ses compilations, dans l'espérance d'y découvrir une obscénité, un mot grossier, une peinture ordurière. Ce qui est fini, c'est le magistère de l'école naturaliste.

D'autres Nanas sont entrées en scène, d'autres romanciers sont venus qui avaient plus de talent que l'auteur de Naym et surtout plus de jeunesse.

Il y a même des instants où l'on est tenté de trouver exagérées les injures qu'on adresse à ce malheureux.

Pour employer une expression qui m'a paru toujours caractéristique, « il s'écoule selon son rythme et il finit selon son type ».

Cet homme, nous l'avons dit, est évidemment atteint du Pica ou de la Malacie, cette névrose spéciale et affreuse qui pousse des détraqués à ne trouver de saveur qu'aux immondices et aux ordures et à préférer cette alimentation horrible à un régime plus rationnel et plus sain. Il a été invinciblement attiré par les odeurs nauséabondes que dégageait cette afYaire Dreyfus.

Le dépravé qui, dans la création, n'a jamais voulu voir que les sanies, les putréfactions, les abcès, les chancres, les infections, les déjections, les latrines, était là dans son élément, et il serait injuste de dire que, considéré ainsi, il ne réprésente pas quelque chose.

Quand Victor Hugo mourut, on déposa le cercueil du grand lyrique, du poète des épopées immortelles, sous l'Arc de Triomphe de l'Étoile où, sur les murailles, des noms de batailles fameuses alternaient avec des noms de généraux héroïques.

Si Zola mourait aujourd'hui, on mettrait sa dépouille au milieu d'un cloaque, image de celui dans lequel il patauge avec tant d'entrain, et sans doute son ombre en éprouverait quelque joie.

On se figure aisément Nana devenue la strige des boulevards extérieurs et la goule affamée des fossés des fortifications venant rôder par là et répétant, comme dans G'grmi?za/, avec le geste que vous savez :

« — F'/à pour l'officier I VHà ijour le sergent! V'ià pour les militaires ! »

(( La République sera naturaliste ou elle ne sera pas. )) Ainsi parlait jadis l'auteur de Pot Bouille. Le programme ne s'est que trop réalisé. La République a été naturaliste, voilà pourquoi Zola est officier de la Légion d'honneur. La République, ou du moins les générations républicaines nouvelles, les véritables Républicains en un mot, voudraient sortir du cloaque naturaliste, voilà pourquoi le nom de Zola n'excite plus que des sentiments de répulsion.

Quoi qu'on en puisse dire, une transformation

complète est en train do s'accomplir clans les idées de ces générations nouvelles. Ceux qui vont avoir leur rôle dans la vie ont des manières de concevoir et de comprendre qu'on n'avait pas il y a dix ans ; ils voient distinctement ce que leurs pères ne voyaient pas.

Malgré les formidables obstacles auxquels ils se sont heurtés, les Antisémites ont fait de la besogne.

Ce mouvement qu'on déclarait éphémère, superficiel et factice, prépare tranquillement une des plus fécondes, une des plus bienfaisantes, une des plus grandioses révolutions que l'Histoire ait jamais contemplées... Les Juifs jjeuvent se démener tant qu'ils voudront, ils peuvent même rire de nos etlorls, ils riront moins lorsqu'ils se rendront compte plus tard de l'intensité et de la profondeur de notre œuvre.

E sera pins tard une des plus curieusessurprises de l'histoire littéraire que le spectacle de ces deux intelligences fraternellement associées, se complétant Tune par l'autre ou plutôt ne formant qu'une unité, pensant et épa'ouvant d'une façon absolument identique, ressentant tous les deux avec une intensité égale des impressions particulièrement subtiles et délicates. Mais combien ces personnalités paraîtront plus sympathiques quand on connaîtra les souffrances intimes, les découragements amers, les désillusions profondes qu'ont subis les deux frères !

Riches, heureux, n'ayant qu'à suivre des carrières

ouvertes, ils se vouèrent tout jeunes à un labeur sans trêve. Ils entreprirent de créer un genre nouveau, d'écrire pour la première fois cette histoire sociale qui ne se borne plus à nous donner des portraits pompeux d'hommes publics, à nous raconter les événements importants, à nous révéler les ressorts cachés de la politique, mais qui ressuscite véritablement une époque devant nous.

ïls se tracèrent à eux-mêmes cet immense programme que nous retrouvons en tète de la Duchesse de Châteauroux^ et qui dit mieux l'œuvre à accomplir et l'œuvre accomplie que nous ne saurions le faire. Ils dépouillèrent les historiens du temps, les mémoires, les récits de témoins oculaires, puis, dans leurs patientes investigations, ils descendirent aux pamphlets, aux brochures, aux factums, aux chansons. Mais c'est aux autographes, c'est aux cartons des Archives fouillés avec un zèle de bénédictin qu'ils durent les meilleurs renseignements et les plus sûres indications sur les hommes ; ce furent les œuvres d'art, les toiles, les sculptures, les gravures, les moindres détails de l'intérieur et de l'ameublement qui les introduisirent dans la familiarité des générations disparues, et qui en firent en quelque sorte les contemporains d'un monde évanoui.

Ce qu'ils faisaient pour le passé, les frères de Concourt tentèrent de le faire pour le présent. Ils

voulurent, au roman qui nous transportait dans des milieux imaginaires et nous intéressait surtout par les péripéties de quelque intrigue habilement nouée, substituer le roman réel, le roman qui reproduirait avec la plus scrupuleuse exactitude les spectacles de la vie de chaque jour. Ils voulurent, en un mot, écrire dans le roman l'histoire contemporaine, se servir de cette forme comme d'un thème pour des études sociales et psychologiques.

Pendant de longues années ils accumulèrent des volumes d'un exceptionnel mérite, ne quittant les bibliothèques et les musées que pour parcourir la rue en observateurs attentifs, ne cessant de feuilleter ces paperasses qui vous racontent l'homme d'autrefois, que pour interroger ces mansardes, ces ateliers, ces hôpitaux, ces bouges qui vous racontent l'homme d'aujourd'hui. Ils publièrent successivement la Femme au xviir siècle, Y Histoire de Marie- Antoinette, V Histoire de la société française pendant la Révolution, Germinie Lacerteux, Renée Mauperin, jl/mc Gervaisais.

C'est en vain qu'ils progressaient, qu'ils marchaient chaque jour d'un pas plus ferme, qu'ils osaient davantage; ils se heurtaient à cette chose plus affreuse pour le créateur que la négation brutale ou l'insulte violente : l'indifférence obstinée du public. Quelques lettrés s'inclinaient poliment, mais

la foule ne paraissait même pas se douter du mouvement qu'on essayait ; les éditions entières restaient invendues. Il y eut là de ces heures navrantes où l'écrivain, ne recevant pas l'écho de sa parole, se demande s'il a réellement parlé, s'il n'est pas le jouet d'une hallucination en croyant créer. Les deux frères alors se regardaient un peu attristés, et bientôt, surmontant une passagère défaillance, ils se remettaient à une œuvre nouvelle qu'ils soignaient davantage encore, qu'ils ciselaient avec plus d'amour que les œuvres précédentes.

Ce public qui les fuyait dans le livre, les Concourt espérèrent un moment le rencontrer au théâtre et se mesurer enfin avec lui. Ils eurent une minute de belle joie à la veille d'Henriette Maréchal^ puis ils se retrouvèrent un soir face à face, ayant plein les oreilles les sifflets d'une cabale, ces sifflets meurtriers et bêtes de toute une salle qui ne juge pas une pièce plus ou moins sévèrement, mais qui refuse obstinément de l'entendre.

Un excentrique était en veine de folâtrer, et ce malencontreux, cet oisif brisait de son instrument imbécile le rêve de ces deux passionnés de l'Art,

qui, nés riches, s'étaient attelés à la tâche comme des mercenaires. Que voulez-vous faire à cela? Ce sont de ces malchances qui n'ont même point la grandeur de certaines fatalités tragiques. Vous aimez éperdument une femme, vous remuez ciel et terre pour la conquérir, vous allez demander sa main, et soudain un passant maladroit vous crève un œil avec son parapluie...

Nature plus féminine et plus frêle, Jules, déjàmalade, ne survécut guère à cette déception dernière. Edmond resta seul dans cette maison où ils avaient si longtemps travaillé côte à côte, ravivant son chagrin avec ces mille souvenirs, ces mille riens, ces rappels de plaisirs élevés, partagés, ces bonheurs goûtés à l'achat de quelque dessin ou à la trouvaille de quelque jolie phrase.

Vous avez certainement aperçu à la bibliothèque ou aux archives cette fine physionomie voilée d'une perpétuelle mélancolie. Quand ce studieux, qui semblait se pencher sur ces tombeaux de papier où dorment toutes les passions du Passé pour y chercher l'oubli de quelque douleur encore vivante, relevait la tête, vous avez été frappé de ce regard d'une si étrange acuité, et sans doute l'impression vous en est restée profonde. Ce regard, en effet, n'était ni celui d'un contemplatif, ni celui d'un observateur; il n'embrassait pas, il n'enveloppait

pas, il piquait tout à coup un point, puis s'éteignait comme si sa fonction était simplement de transmettre une note que le cerveau devait ensuite coordonner, développer, et rendre saisissable à tous.

Edmond de Goncourt dut attendre longtemps encore avant que justice fût rendue à l'œuvre commune. L'école dont les Goncourt avaient été les fondateurs triomphait partout quand le nom des deux frères n'avait pas dépassé encore un certain milieu très restreint ; les procédés qu'ils avaient les premiers appliqués à l'histoire étaient passés dans le domaine commun, et c'est à peine si Ton commençait à apprécier à leur valeur ceux qui avaient été les initiateurs et qui avaient donné les premiers l'exemple de ces études d'une nature toute particulière. Ce n'est que par Daudet et par Zola que le public arriva enfin aux Goncourt.

Maintenant que les deux frères sont classés à leur rang légitime parmi l'élite des laborieux, des consciencieux, des stylistes, plaçant leur honneur artistique dans la perfection de l'exécution plus que dans une aspiration vers un idéal supérieur, il est permis de se demander ce qui empêche leur œuvre d'être

vraiment grande dans l'histoire ou dans la fiction. J'avoue que je suis assez embarrassé pour indiquer ce qui fait défaut à cette œuvre; je me trouve, pour en parler, dans cet état d'esprit particulier qui fait que Ton sent très bien le défaut d'une chose, sans parvenir à rencontrer une formule exacte pour exprimer ce que l'on sent.

L'œuvre historique comme l'œuvre d'imagination semble tout d'abord manquer un peu d'air. Toutes les pages sont également achevées, mais la pensée étouffe sous ce tissu si merveilleusement serré ; la poitrine cherche en vain cette atmosphère qui fait respirer l'homme, remuer les feuilles, courir les nuages. Les personnages, le décor, le ciel, tout paraît sur le même plan ; le plus insignifiant détail a une importance énorme ; le plus minime accessoire est traité avec un scrupule presque puéril. Ce que vous ne trouvez pas, c'est le mouvement simple, naturel, aisé.

Les sentiments que les romanciers attribuent aux acteurs qu'ils mettent en scène sont peut-être exacts, mais ils ne touchent par aucun caractère de sincérité ; en l'entendement de l'écrivain ils ont l'air de s'être dénaturés, d'avoir pris l'empreinte de ces organisations un peu alambiquées et précieuses.

C'est en ceci d'ailleurs qu'on peut apprécier com-

bien l'œuvre d'art se présente à l'école dite réaliste dans des conditions différentes de celles où se plaçaient les grands écrivains du passé. Les maîtres d'autrefois avaient incontestablement un don : ils évoquaient un personnage et lui ordonnaient de marcher, d'agir, de parler; les écrivains actuels s'incarnent eux-mêmes dans un personnage et se disent : « Voilà ce que je penserais dans telle circonstance si j'était la fille Elisa, l'abbé Mouret ou Rougon. )) L'impression qui arrive au lecteur, après cette opération compliquée n'est pas absolument fausse, évidemment, mais elle a perdu beaucoup de sa fraîcheur et de sa vivacité d'accent. Le cri du cœur est vrai sans doute, mais il part toujours de la tête.

Une des causes encore qui empêche cette œuvre d'un si considérable mérite d'atteindre à la grandeur, c'est l'absence absolue d'une foi quelconque. En dehors d'un d-évouement très touchant à l'Art, compris surtout par son côté formel, dévouement qu'on pourrait nommer l'héroïsme du dilettantisme, les Concourt demeurent étrangers à toutes les inquiétudes et à toutes les préoccupations qui sont le noble souci de notre humanité. Ils ne sont ni d'aujourd'hui, ni d'hier, ni de demain.

En faisant abstraction de la foi religieuse, notre époque aune foi qui est très réelle en dépit de beau-

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coup de déclamations; elle croit au Progrès, aux transformations de la société, au nombre moralisé et instruit. Les Concourt ne sont dans aucun de ces courants. Ils saluent la Religion en gens bien élevés, ils devinent en artistes la puissance des cérémonies sur l'âme ; ils ne raillent pas le monde moderne, ils témoignent du respect à ce qui est beau et sont incapables de complaisance pour ce qui est bas ; ils n'ont ni ironie, ni sarcasm.e, ni scepticisme affiché, mais aucun souffle d'opinion n'agite ces pages chaudes, colorées, mouvementées en apparence, et qu'on est tout étonné de trouver immobiles et glacées.

Or, tout en prêchant l'impartialité à l'écrivain, nous voulons que de ces feuilles de papier sortent, sinon des oracles comme des feuilles d'arbre de Dodone, du moins des murmures, des gémissements^ des chants d'espérance ; nous ne comprenons rien à cet état qui est une sorte de nihilisme doré. Nous n'admettons pas qu'on regarde toujours et qu'on nous invite à regarder sans nous offrir une conclusion, un exemple au moins, qui appuie une théorie. Il en est des étudiants en psychologie sociale comme des étudiants en médecine et en droit ; un moment vient où l'on attend la thèse...

Le manque complet de toute idée générale prête à cette œuvre, envisagée dans sa totalité, un caractère d'effrayante et morne tristesse qu'il est presque impossible de traduire. Ce n'est ni la mélancolie qui contient encore un charme vague, ni la misanthropie âpre qui appelle une réaction en sens contraire, ni la désespérance bruyante qui crie pour qu'on la console. C'est une vision d'enfer terrestre sans ciel au delà. L'antique sunt lacrymce rerum vous revient à l'esprit avec cette particularité que de toutes ces choses qui sont pleines de larmes ne sortent jamais ces pleurs bienfaisants qui noient le mal dans l'attendrissement et dans la pitié.

Devant le spectacle de tant de vices sans châtiment, de tant de misères sans consolation, de tant de catastrophes sans enseignement, que ce soit l'historien qui les constate ou le romancier qui les peigne, on est pris par une irrésistible sécheresse au cœur, on ressent une de ces impressions qui vous étreignent quelquefois sans qu'on sache comment. Qui n'a passé par là en se mettant un soir à sa fenêtre ? Le jour tombe, l'horizon n'est ni beau ni laid, on entend dans la rue le pas d'ouvriers qui viennent de quitter l'ouvrage, on subit comme le

contre-coup de leur fatigue, on n'a aucun sujet d'être particulièrement affligé, on ne s'ennuie pas, on ne rêve pas et on se dit : « Ah ça ! pourquoi diable est-on au monde ? »

Cette interrogation poignante sur l'utilité de la vie se dégage comme fatalement de l'ensemble de l'œuvre des Goncourt. Par une loi bizarre et qu'on pourrait peut-être expliquer par quelque phénomène d'atavisme, ils semblent possédés par ce dix-huitième siècle, dont ils ont été les peintres incomparables. Ou plutôt ils personnifient le xviir siècle, mais un xviii*^ siècle qui se serait continué jusqu'à nous, un xviii^ siècle qui aurait vieilli sans se transformer, qui aurait perdu ses illusions et ses ignorances heureuses de l'Avenir sans reprendre d'autres illusions et sans croire à un autre Avenir, en inventant seulement d'autres formules pour ses sensations et des motifs nouveaux de jouissances artistiques.

Ne faites pas attention au style qui est si essentiellement et si pittoresquement moderne et vous retrouverez du Caylus chez les Goncourt. Le descripteur des bals de la barrière de l'Étoile est proche parent de l'historien des Bals des bois

Chez tous les deux vous découvrirez le même amour pour les spectacles réalistes de la rue, le même attrait pour le populaire, en tant que le popu-

laire intéresse le dillettante ; chez tous les deux vous chercherez vainement ou la tendre parole du chrétien qui veut relever ou convertir, ou la sollicitude du penseur préoccupé des questions sociales qui veut améliorer et guérir...

S'il fallait choisir dans l'œuvre des deux frères^ c'est incontestablement à l'œuvre historique que je donnerais la préférence.

Dans le roman, ils ont été, il est vrai, des précurseurs ; ils ont créé avec Germinie Lacerteux^ Manette Salomon, Madame Gervaisais^ le roman naturaliste, donné la formule sur laquelle Zola, avec sa main, d'ailleurs vigoureuse, n'a plus eu qu'à mettre des couches épaisses de guano et de cambouis ; mais ils ont aussi — ce qui vaut beaucoup mieux — rénové complètement la manière d'écrire l'histoire.

Bien avant Taine, les Goncourt ont commencé l'histoire vraie de la Révolution.

On ne se doute pas de ce qu'était cette histoire dans des livres comme ceux de Thiers, de Lamartine et de M. de Beauchesne, l'historien de Louis XVIL Il faudrait, pour le comprendre, comparer les Récits des temps mérovingiens d'Augustin Thierry

à ces histoires de France de Velly et de Rigaud dans lesquelles des demi-sauvagesses comme Bathilde disaient à des chefs barbares vêtus de peaux de bêtes comme Childebert : « Si j'avais connu en Europe un plus galant homme que vous, je l'aurais pris pour époux. »

Il y a autant d'erreurs que de mots dans Thiers et dans Lamartine et l'auteur des 6rirono?ms commente pathétiquement les inscriptions laissées par ses héros sur les murailles de la prison des Carmes où ils n'ont jamais été enfermés.

Remarquez qu'à cette époque quelques-uns de$ acteurs et des spectateurs du grand drame existaient encore. Pour avoir les éléments d'une œuvre incomparable il aurait suffi de les regarder, de les peindre, de les interroger, d'écrire sous leur dictée les impressions qu'ils avaient ressenties, d'aller visiter avec eux tous ces lieux qui avaient encore gardé leur physionomie d'autrefois.

Les Concourt étaient venus trop tard pour avoir recours à ces témoignages : ils n'en ont pas moins fourni à Taine sa méthode de travail. Collectionneurs infatigables, ils ont fait l'histoire de la Révolution telle qu'elle devait être avec des pièces d'archives, des registres d'écrou, des quittances de fossoyeurs, des programmes de spectacle, des journaux

du temps, des (( canards » et des imprimés hurlés dans les rues.

Même aujourd'hui cette Histoire de Marie-AnLoinette est encore un livre précieux, d'une admirable documentation, d'une irréprochable exactitude dans les détails et aussi, par instants, d'une communicative et simple éloquence.

Montalembert avait été très frappé de ce livre et il avait montré aux jeunes auteurs l'Académie dans le lointain. Les Goncourt furent tellement épouvantés de cette perspective qu'ils ne passèrent plus sur le pont des Arts et qu'ils organisèrent une autre Académie à Auteuil, près d'un autre pont, mais sur lequel il y avait un viaduc.

On ne peut oublier le Japonisme dans le mouvement que les Goncourt ont dégagé autour d'eux.

Vous voyez la tête qu'on aurait faite au quai d'Orsay du temps des Walew^ski et des Thouvenel, si on avait dit : « Avant cinquante ans, les Japonais alliés aux Chinois viendront peut-être nous livrer bataille sous les murs de Paris. »

Flaubert disait cela et on en riait comme d'un paradoxe un peu gros. Goncourt s'occupa toujours,

avec une sorte de curiosité inquiète, de ce monde de l'Extrême-Orient. On le regardait comme une manière de maniaque aimable et, cependant, il entrevoyait l'action qui se préparait derrière ce rêve que l'art japonais traduisait en ces créations d'une si troublante et d'une si poétique fantaisie. Dans ces samouraïs à deux sabres, moitié terribles et moitié grotesques, on eût dit qu'il apercevait déjà ces soldats disciplinés qui, sous les ordrj^s du feldmaréchal Yamagata, ont conquis, en quelques mois, un empire vingt fois plus grand que la France. .

• La vérité est que les artistes, les penseurs, les écrivains dignes de ce nom en savent plus que toute cette tourbe de mandarins abrutis, de fonctionnaires, d'ambassadeurs, d'ingénieurs panamisants, , d'hommes politiques qui ont tous les stigmates de la médiocrité malfaisante. Le grand malheur de ce pays est qu'au lieu d'être gouverné par les Brahmines il est gouverné par les Soudras, par la caste inférieure qui n'a ni les dons charmants des véritables aristocrates, ni le sublime dévouement du peuple. Il a à sa tête, au lieu d'une élite, cette basse pègre de députés vendus, de robins, de manieurs d'argent qui ne voient le merveilleux univers que sous l'aspect d'un chèque immense ou d'un gigantesque pot-de-vin

taime:

PRor^L-èfMe De

'^6 vc HO uoGi9U(E;

N dehors de son indiscutable mérite,

Taine est intéressant surtout à étudier,

comme une preuve malheureusement

trop saisissante de la singulière façon

dont notre siècle comprend la liberté de

penser.

Quand V Histoire de la littérature anglaise fut proposée pour le prix de vingt mille francs, M. Villemain, après avoir couvert l'auteur d'éloges, constata que les tendances positivistes du livre empêchaient l'Académie de le couronner.

Quelque temps après, M. Taine, qui était chargé d'interroger les candidats à Saint-Cyr sur la langue allemande, dut résigner ses fonctions pendant quelques mois, comme entaché de spinosisme.

— Voilà bien, me direz-vous, les mœurs du despotisme et l'influence délétère qu'il produit sur un pays !

— Je vous l'accorde. Mais quelques années après, lorsque Taine, poursuivant son magnifique ouvrage sur les Origines de ta France contemporaine, qui sera son titre le plus sérieux à la renommée, traça un navrant tableau des émeutes locales, de la désorganisation effrayante, des assassinats, des incendies, des excès sans nombre qui avaient rempli les années de 1790 et 1791, annoncé et préparé la Terreur, ce fut un toile épouvantable.

Après la Conquête jacobine, l'écrivain ne fut plus bon à jeter aux chiens.

L'auteur était resté fidèle à sa méthode ; il n'avait pas avancé un fait sans en fournir dix preuves pour une. C'étaient, en réalité, les contemporains euxmêmes qui parlaient dans son livre ; c'était l'enquête commencée sur le moment, signée des témoins qui ont assisté à la scène, qui arrivait au grand jour de l'histoire.

Personne n'envisagea la question à ce point de vue, et en une minute tout changea pour Taine. Le libéral qu'on louait hier, devint un affreux réactionnaire. On ne lui dit pas : « Est-ce que dans telle liasse il n'y a pas une pièce qui contredit vos affirmations? Etes-vous certain de ne pas avoir accordé

trop d'importance à tel témoignage? » On lui dit simplement : « Nous voulons que les choses se soient passées comme cela. Vous osez prétendre qu'elles se sont passées autrement; conséquemment vous êtes un réactionnaire, et vos assertions ne sont dignes que du plus souverain dédain. »

Je ne comparerai pas ce sommaire décret à l'excommunication. L'excommunication était précédée d'enquêtes, de remontrances, de débats contradictoires. Ce serait plutôt la justice enfantine du sauvage qui supprime naïvement tout ce qui le gêne. (( Vous prétendez qu'il fait jour ; je ferme le rideau de ma cabane : vous voyez bien que vous êtes un imposteur. »

On agit de même avec Taine. On ne lui donna pas de raisons; mais on constata qu'il avait déplu, displacuit nasus tuus. Toutes les intolérances se ressemblent. Une certaine démocratie imite Napoléon, qui voulait faire fusiller un directeur de VEspril public^ parce qu'il avait permis d'imprimer qu'on avait évacué Moscou

Cette sorte de sans-gêne inconscient à nier purement et simplement tout ce qui est la liberté de l'écrivain, le droit de la vérité, la mission de l'his-

toire est nécessaire à noter comme un signe des temps. Mais il est plus instructif encore de remarquer la conception bizarre que certains fétichistes se sont faite de la Révolution, conception à laquelle ils ne consentent pas qu'on touche, et qui, cependant, diminue, au lieu de la grandir, l'idole qu'ils adorent sans la comprendre.

Outre qu'elles ont l'avantage d'être absolument exactes, d'être appuyées, nous le répétons, par des docaments authentiques, les affirmations des écrivains de l'école de Taine pourraient au contraire servir d'arguments plus concluants en faveur de la Révolution, que tous les récits romanesques et toutes les déclamations vides qui, d'ailleurs, commencent à montrer la corde.

Il est certain que l'écroulement d'une société vieille de 800 ans a causé un trouble épouvantable, fait monter à la surface toutes les ambitions, toutes les envies, toutes les scélératesses, tous les instincts pervers, toutes les haines longtemps comprimées ; il est manifeste qu'une perturbation aussi violente a mis au premier plan des Marat, des Fouquier- Tinville, des Carrier.

La dissolution a été complète, l'anarchie effroyable et néanmoins, malgré tant de désordres, la France a triomphé de la coalition, un monde est sorti tout organisé de cette tempête ; il n'a pas duré long-

temps, puisqu'il est en train de finir, mais il a duré cent ans tout de même. Les êtres valables, les réserves disponibles, les forces intellectuelles que la Royauté avait économisées pendant des siècles, ont fini par prendre la tête du mouvement. Ce pourrait être, jusqu'à un certain point, un argument en faveur de ce qu'avait d'inévitable la Révolution.

La plupart de nos sectaires, étrangers à la philosophie de l'histoire, ne comprennent point de cette façon. Pour eux, la Révolution reste comme une pièce à grand spectacle, où les Girondins s'asseyent, en chantant, à des banquets qui n'ont jamais eu lieu, et écrivent de belles sentences dans une prison qu'ils n'ont pas habitée.

Pour ceux-là, ce sont les victimes égorgées qui ont toujours eu tort, depuis de Launay, qu'on assassine après lui avoir promis la vie sauve dans une capitulation formelle, jusqu'à cette pauvre vieille de quatre-vingt-dix ans, qui arrivait souriante devant le tribunal révolutionnaire, en ouvrant ces yeux interrogateurs qu'ont les sourds, et à laquelle Fouquier-Tinville disait : « Très bien I citoyenne, le t .l)unal est convaincu maintenant; il sait que vous conspirez sourdement... »

Il s'est passé pour l'histoire de la Révolution française ce qui s'est passé pour l'histoire des

Mérovingiens contée par les moines de Saint-Denis. Les excellents moines arrangeaient les événements à leur façon et ne se gênaient pas pour attribuer un miracle à quelque roi qui avait été généreux pour l'abbaye.

Les bourgeois vainqueurs qui ont écrit l'histoire de la Révolution ont agi à peu près de même ; ils nous ont confectionné une espèce de légende en action qui tient de la pièce du Cirque et de la Tragédie. On aperçoit là des personnages surhumains, des changements à vue, des scènes épiques, des conventionnels et des généraux agitant leur grand chapeau à plumes...

L'emphase orientale du Juif aidant, la Révolution est devenue quelque chose d'apocalyptique, un nouveau Sinaï, une seconde création du monde, (( une nouvelle Hégire », s'écriait solennellement, il y a quelques années, un conseiller municipal de Paris qui ne connaissait pas le sens du mot Hégire.

C'est grâce à Taine que le public, un public déjà instruit, il est vrai, put comprendre pour la première fois ce qu'avait été la Révolution française.

Dans l'œuvre de Taine, composée comme une

mosaïque de milliers de petits détails, la Révolution se révèle ce qu'elle fut vraiment: une immense expropriation opérée par la bourgeoisie.

Pendant quatre ans, il y eut ce que Taine a appelé r (( Anarchie spontanée », un chaos comparable à celui que rêvent les anarchistes.

La bourgeoisie n'était pas usée en ce temps-là comme elle l'est aujourd'hui : elle était encore pleine de tempérament, elle avait de grosses mains solides et elle en profita pour se nantir vigoureusement. Les procureurs, les hommes de loi de province, les robins de tout poil, les fermiers cossus, les intendants, les domestiques de grande maison savaient où étaient les bons endroits ; ils prirent la direction des comités, ils firent guillotiner les maîtres sous prétexte d'incivisme et ils achetèrent des domaines considérables avec quelques poignées d'assignats.

Au bout de quatre ans l'opération était terminée, et ceux qui venaient de devenir propriétaires par des moyens un peu violents s'occupèrent de réorganiser la société pour protéger la propriété.

Les nobles, dont les descendants dégénérés s'étaient laissé dépouiller sans essayer de résister, avaient opéré de même au temps où ils représentaient la force ; ils s'étaient installés par la conquête sur les terres qui leur convenaient, et, une fois la conquête

définitive, ils avaient établi un système d'institutions destinées à régulariser le tout.

Le régime constitué par les féodaux avait duré des siècles ; le régime fondé par la bourgeoisie victorieuse tombe en lambeaux au bout de cent ans.

La raison de cette différence est simple. Le monde féodal, guidé par un certain instinct de race, avait éliminé le microbe juif. Le monde bourgeois, obligé

cela d'ailleurs par les théories humanitaires dont il avait argué pour arriver au pouvoir, dut accepter le Juif, et il en est mort rapidement.

C'est le peuple qu'on avait fait tuer pour aller cueillir les marrons ; c'est la bourgeoisie qui les a tirés du feu, et c'est le Juif qui les a mangés.

Le Juif a confisqué la Révolution à son profit ; il en a été le seul bénéficiaire, il est le seul riche au milieu de la ruine générale, il est le maître absolu de la société issue de 89... Seulement, voilà... Le Juif, qui est l'être antisocial par excellence, ne peut être qu'un dissolvant ; il a recommencé son éternel rôle de destructeur : il a mis le feu à la nouvelle Patrie qu'on lui avait faite, comme il avait mis le feu à Jérusalem.

La Révolution, accaparée par les Juifs, apparaît à tous comme une partie à la fin de laquelle on découvre qu'on a triché : on demande à grands cris

qu'on annule le coup ; on réclame la revision de la Révolution, afin que chacun soit content.

C'est à ce point de vue que l'œuvre de Taine offre un caractère tout à fait curieux. Taine a été dans la situation d'un peintre qui, ayant commencé le portrait d'un enfant, verrait tout à coup son modèle donner prématurément les signes de la décrépitude et finalement, expirer de vieillesse sous ses yeux.

Il s'était proposé de retracer les origines de la société contemporaine, et c'est la fin de cette société qu'il faudrait maintenant raconter; il avait pensé nous montrer un berceau, et c'est une tombe qu'il conviendrait de décrire.

L'œuvre de Taine n'en garde pas moins une valeur considérable, mais au point de vue documentaire surtout. Il lui manque, malgré tout, quelque chose pour être une œuvre vraiment belle et qui s'impose à l'admiration. Sans doute l'auteur des Origines de la France contemporaine fut une organisation très riche, très puissante, mais aussi très incomplète, à force d'être complexe. Il est luxuriant

et aride, prolixe et sec, paradoxal et lourd, hardi et incertain. Il a l'amour des systèmes, mais conclut rarement. Il adore tracer en plan dont les lignes soient larges, mais il remplit de petites choses un cadre qui s'annonce immense. Il voit bien, il a même quelquefois des aperçus d'une étonnante profondeur ; il décrit avec un incomparable talent d'exécutant, et, chose bizarre I il ne vous fait pas voir.

Vous trouverez chez Taine des fragments d'homme de génie, des parcelles de politique très sagace, et des miettes de poète, des débris de pédant. Il possède beaucoup de mots et beaucoup d'idées ; les mots sont brillants et justes, les idées parfois fortes, mais tout cela est long à se mettre en branle et à se ranger en bataille. Pour dire le bref, tout cela ne sait guère où aller.

L'homme resta toujours ainsi dans un état limbique ou plutôt brumeux, et les facultés de l'historien, du philosophe, de l'esthéticien, de l'analyste, de l'observateur, après avoir constitué par leur mélange une individualité très originale au premier abord, ont fini par se neutraliser entre elles et par mettre cette individualité dans l'impossibilité d'avancer.

En réalité, la grande supériorité de Taine fut de ne pas travailler dans les conditions déplorables de hâte et de rapidité auxquelles sont astreints les écrivains de l'heure présente, d'avoir pu lire sérieusement quelques livres et d'avoir pu consacrer plusieurs heures par jour à méditer sur ce qu'il avait lu et à penser à ce qu'il allait écrire. On est très fort avec cela dans un temps où le labeur intellectuel n'est qu'une improvisation perpétuelle, toujours trépidante et fiévreuse.

D'idées personnelles, Taine, quoi qu'on en ait dit, n'en eut guère. Il avait découvert Carlyle presque inconnu en France, et de son commerce avec ce grand visionnaire, cet esprit véritablement génial, il avait tiré profit ; il projetait quelques lueurs de reflet qui faisaient de l'efi'et sur la foule badaude.

Les audaces prétendues de ce matérialiste étaient, elles aussi, des réminiscences de bourgeois liseur. On a cité avec admiration la fameuse phrase : « La Vertu et le Vice sont des produits, comme le sucre et l'alcool. »

La phrase est à peu près tout entière dans la Peau de chagrin^ et encore Balzac, qui n'était pas

professeur, avait-il eu soin de placer le paradoxe dans la bouche d'un convive qui avait laissé sa raison dans un verre à Champagne.

— Savez-vous, répondit Bianchon complètement ivre, qu'une dose de phosphore de plus ou de moins fait l'homme de génie ou le scélérat, l'homme d'esprit ou l'idiot, l'homme vertueux ou le criminel?

— Peut-on traiter ainsi la Vertu, s'écria de Cursy ; la Vertu, sujet de toutes les pièces de théâtre, dénouement de tous les drames, but de tous les tribunaux ?

Au fond, tous ces échappés d'université ou de séminaires sont un peu les mêmes. Ce sont des studieux nés malins. Ils s'en vont en emportant des lieux d'étude où ils ont séjourné quelques années une liste de bons ouvrages que le public ne connaît pas ; ils en extrayent tout ce qu'on en peut extraire ; ils habillent cela avec des formules scientifiques en dosant le tout d'une nuance de modernisme ; grâce à ce système, ils passent pour des demi-dieux de la Pensée.

Toute l'originalité de Taine venait de Carlyle ; toute la science de Renan était faite avec des exégètes allemands dont personne en France ne soupçonnait l'existence, ^vec des renseignements donnés par

quelques Juifs comme Nenbauër. Dans un volume de théologie pure, cela -aurait paru assommant. Renan paraît la marchandise, il l'ornait de quelques faveurs roses, comme les étaliers ornent les viandes d'animaux primés au concours. Çt le boulevard était plongé dans l'admiration...

Une différence existait, cependant, entre Renan et Taine. L'un était un être intellectuellement très bas, un sophiste et un menteur de profession. Taine était un homme droit, probe, sincèrement épris de la vérité, un homme qui « voulait voir clair », selon l'expression de Barrés, et qui n'affirmait un fait que lorsqu'il était convaincu qu'il était exact.

uttre:

AR un contraste singulier , nul homme peut-être n'a plus glorieusement affirmé par sa vie celte essence supérieure de l'être humain que Littré niait dans ses œuvres ; nul n'a plus mérité de survivre que celui qui prétendit longtemps que tout disparaît avec nous.

Médecin, philosophe, philologue, Littré a touché à tout en approfondissant tout ce qu'il touchait. Un monument, cependant, se dresse plus imposant que les autres au milieu de tant d'ouvrages d'une étonnante érudition : le Dictionnaire de la Langue française, cet édifice de proportions si vastes qu'on a peine à croire qu'il ait pu être élevé par un

seul homme.

Dans un chapitre des Etudeset glanures^ intitulé : Comment j'ai fait mon dictionnaire^ Littré a narré au long les phases diverses de ce gigantesque travail. Ceux qui liront ces pages connaîtront le savant et l'homme mieux qu'en lisant les biographies les plus circonstanciées. C'est une véritable autobiographie, en effet, que ce récit où le vieillard^ tout heureux d'être arrivé à la fin de sa colossale entreprise, s'est raconté lui-même. Tout y est : et les enthousiasmes et les découragements, et les petits calculs touchants de ce budget de travailleur intellectuel.

C'est en 1841 que Littré eut la première idée de ce Dictionnaire, dont le titre devait être : Nouveau Dictionnaire étymologique de la langue française. Hachette lui avança quatre mille francs. Ces quatre pauvres mille francs hantèrent longtemps comme un remords le cerveau de l'écrivain, que détournait du lexique la traduction d'Hippocrate. Enfin, Littré se décida à mettre la main à ce dictionnaire, dont il avait déjà modifié le plan et le titre, et qui s'appellerait désormais : Dictionnaire étymologique^ historique et grammatical de la langue française.

On s'occupa donc d'abord de recueillir d'innombrables exemples empruntés à toutes les époques, à tous les auteurs, donnant toutes les acceptions d'un même mot.

Au moment où tout semblait aller, 1848 arriva. Littré perdit toutes ses économies, y compris les fameux quatre mille francs qu'il avait placés. Les Hachette, qui n'étaient pas alors comme aujourd'hui à la tête d'une des premières librairies du monde, reculèrent un instant devant une publication aussi considérable.

Enfin, on se remit en train.

Quand, après la période de préparation, il fallut donner la copie à l'imprimerie, Littré eut un moment d'angoisses en s'apercevant des lacunes que contenait son travail. Il reprit courage, perfectionna les parties faibles de façon à ce que la première rédaction disparût en quelque sorte et se fondît dans une seconde plus complète.

C'est alors que Littré eut l'idée de choisir pour aides, parmi tous les collaborateurs qui s'offraient à lui les deux femmes dont le pieux dévouement illumina comme d'un rayon de poésie cette œuvre en apparence austère et desséchée. Je veux laisser le mari et le père nous expliquer bonnement, dans son langage sans emphase, sa petite organisation. Je ne sais rien qui aille plus au cœur en notre siècle,

OÙ l'on gaspille si facilement l'argent, que cet ii teneur d'un grand homme où l'unique préoccupation est de joindre les deux bouts.

(( Une autre combinaison, écrit Littré, me sourit davantage, ce fut de prendre pour auxiliaires ma femme et ma fille, qui, témoins de mes perplexités, s'offraient de tout cœur à me venir en aide. Cet arrangement domestique avait sur celui qui aurait appelé des étrangers, une supériorité que j'appréciais beaucoup. Ces auxiliaires d'un genre nouveau étaient constamment à côté de moi, m'interrogeaient sur ce qui les arrêtait j3t recevaient immédiatement et sur place toutes les instructions que le courant de la besogne suggérait. Pour cet office, M. Hachette mit à ma disposition 2,400 francs par an. Douze cents étaient pour ma femme et ma fille, douze cents pour moi ; car nous avions, tous les trois, besoin d'une indemnité temporaire; ma femme et ma fille gardaient moins de temps pour les soins de leur ménage, et moi, avec le courant absorbant du Dictionnaire, je n'avais plus de moments pour certaines occupations accessoires, qui me servaient à joindre, comme on dit, les deux bouts. »

La manière de vivre de Littré pendant de longues années d'incessant labeur devrait être sans cesse présente à tous ceux qui, parmi nous, rêveraient de perpétuer leur nom par de nobles créations. L'exis-

tence se partageait entre l'appartement de la rue d'Assas et la maisonnette du Mesnil. A huit heures seulement, l'écrivain se levait (nous verrons tout à l'heure la raison de cette heure en apparence tardive). Pendant qu'on faisait la chambre à coucher, qui était en même temps le cabinet de travail, Littré expédiait quelque besogne légère. De neuf heures jusqu'au déjeuner, il corrigeait les épreuves. A une heure, il reprenait place devant son bureau et travaillait jusqu'à trois heures pour le Journal des Savants. De trois heures à six heures, il s'attelait au Dictionnaire. Le dîner durait une heure environ. A sept heures, le bénédictin reprenait le Dictionnaire qu'il ne lâchait plus. Un premier relai le conduisait jusqu'à minuit où sa famille le quittait. Un second relai le menait jusqu'à trois heures du matin. Le plus souvent, la tâche qu'il s'était assignée était terminée à ce moment; parfois, il était obligé de veiller jusqu'à l'aube, mais ce surcroît de fatigue était l'exception.

« Le plus souvent, écrit encore Littré, trois heures étaient le terme où je quittais plume et papier, et remettais tout en ordre, non pour le lendemain, car le lendemain était déjà venu, mais pour la tâche suivante. Mon lit était là, qui touchait presque à mon bureau, et, en peu d'instants, j'étais couché. L'habitude et la régularité (remarque physiologique

qui n'est pas sans intérêt) avaient éteint toute excitation de travail. Je m'endormais aussi facilement qu'aurait pu faire un homme de loisir ; et c'est ainsi que je me levais à huit heures, heure de plusieurs paresseux. Ces veilles nocturnes n'étaient pas sans quelque dédommagement. Un rossignol avait établi sa demeure en une petite allée de tilleuls qui coupe transversalement mon jardin, et il emplissait le silence de la nuit et de la campagne de sa voix limpide et éclatante. Oh ! Virgile, comment as-tu pu, toi, l'homme des Géorgiqiies, faire un chant de deuil, miserabile carmen, de ces sons si glorieux. »

Je ne connais rien, je le répète, qui émeuve davantage que ces détails qui nous font involontairement rougir de tant de journées perdues, de tant de préoccupations vaines, de tant de distractions futiles. Kien ne peut mieux peindre l'homme modeste et bon que fut Littré, que ces leçons données aux laborieux de l'avenir par ce grand travailleur expiré sur sa tâche.

Il faudrait, d'ailleurs, plusieurs Volumes pour étudier l'œuvre entière du grand savant, pour analyser un à un les multiples travaux qui furent

comme la distraction de ce cerveau si puissamment organisé. A côté du Dictionnaire^ cette œuvre géante, Littré compte des œuvres comme cette curieuse traduction de VEnfer^ du Dante, en vers du XIII* siècle, qui est d'autant plus intéressante que le poète avait d'abord eu l'idée d'écrire en vieux français la Divine Comédie tout entière. Tous les érudits connaissent également la traduction d'Hippocrate, la traduction de la Vie de Jésus^ de Strauss; la Médecine et les Médecins^ le Dictionnaire de Nysten, publié par Littré, avec M. Robin.

C'est par ces compilations plus que par ses trait.és philosophiques que vivra Littré. Ignotus, le grand portraitiste, a dit : (( M. Littré a un pied-bot, c'est sa philosophie. »

Admirateur fervent, disciple enthousiaste, biographe éloquent d'Auguste Comte, Littré s'est, on le sait, séparé de lui sur certains points. L'école positiviste qui reconnaît pour maître Auguste Comte, en est arrivée fatalement à avoir, comme toute religion, son culte, ses formules, ses initiations; au lieu de sept sacrements elle en admet neuf, pensant sans doute qu'abondance de biens ne nuit pas ; elle recommande trois prières quotidiennes et son Invocation angélique semble une réminiscence ou une parodie de VAve Maria que nous récitons tous les matins avec le Épater.

On n'explique pas bien, dans ces conditions, la nécessité du changement. Littré avait refusé de suivre l'École à laquelle il avait appartenu dans cette voie passablement illogique, et s'en tenait à un positivisme exclusivement scientifique. Sans doute l'esprit est confondu lorsqu'on voit un homme qui sait tout, s'obstiner à ne vouloir ignorer que Dieu ; mais il convient de dire que ces doctrines un peu brumeuses et alambiquées n'avaient rien de bien dangereux pour la foule qu'elles éloignaient ^par leur appareil triste et sérieux.

Ce qu'il faut ajouter, c'est que ce libre penseur fut vraiment digne de ce nom, qu'il aima par-dessus tout la liberté de la pensée humaine. Il fut, comme homme privé, le plus tolérant de ses contemporains ; comme homme public, il s'affirma en toute circonstance le défenseur des droits de la conscience. On n'a pas oublié qu'il combattit énergiquement le néfaste article 7 et qu'il protesta contre l'exécution des décrets.

Une évolution plus complète s'était-elle, comme on l'a dit, opérée, dans les dernières années, dans l'esprit de Littré? Cette intelligence qui, si longtemps, avait cherché la Vérité avec une incontestable

bonne foi, finit-elle par la trouver? Ce point est à peu près hors de doute aujourd'hui.

Il est certain, en effet, que Littré avait été baptisé quelques mois avant sa mort, et on en peut conclure que ce premier pas vers l'Église avait été suivi d'un autre plus considérable. On sait également que deux Sœurs de Charité prièrent devant le lit funèbre du grand savant, et qu'avant d'aller dormir au champ de l'éternel repos l'infatigable travailleur reçut les dernières prières de l'Église.

Personne ne pourra dire, en tous cas, comme on l'a fait souvent en pareille circonstance, que l'acquiescement de Littré à Tidée religieuse fut le résultat d'une diminution de son intelligence, car, jusqu'à l'heure suprême, le grand laborieux est resté en possession de ses facultés. Ce serait donc dans la plénitude de sa volonté et par une détermination réfléchie de sa conscience que Littré aurait adhéré aux doctrines consolantes et élevées qui assignent à l'homme une origine immortelle et proclament que tout ne se réduit pas pour lui à un court passage à travers la vie matérielle.

'ai passé ma vie avec des libres penseurs qui étaient des esprits charmants et de fort honnêtes gens. J'ai vécu j avec des indifférents, des sceptiques, des athées, des bouddhistes. J'ai eu souvent, avec des Juifs, des conversations très intéressantes et très cordiales. Le seul homme qui m'ait toujours inspiré une invincible répugnance, c'est Renan... Quand Victor Hugo me proposa de me faire dîner avec lui, je déclinai l'invitation poliment en disant mon sentiment au poète qui, au fond, était

de mon avis. »

Cet homme, en effet, m'a toujours paru l'incarnation complète d'un type pour lequel j'éprouve un insurmontable éloignement : le mauvais prêtre, celui

^qui a conservé toutes les allures extérieures du prêtre, et qui poursuit d'une haine à la fois doucereuse et atroce la Religion qu'il a reniée I « De tous les venins connus, disait Saint-Victor, le fiel de cuistre est le plus violent. » En écrivant ceci, Saint- Victor pensait sans doute à Renan.

11 n'y a rien chez Renan du grand révolté, du blasphémateur audacieux qui lève un poing menaçant vers le ciel, pour protester contre les iniquités de la terre, rien de Jean Huss ou de Luther. Avec ses affectations d'artiste, il resta toujours le « monsieur prêtre » en rupture de sacerdoce.

Optimi pessima corruptio. Les qualités du prêtre, la réserve et la prudence, deviennent, chez celui qui tourne mal, de l'hypocrisie et de la fourberie. Renan était ainsi. L'homme cauteleux et dissimulé n'avançait pas un mot sans des restrictions qui le détruisaient ; il regardait son interlocuteur avant de se décider à parler dans un sens ou dans un autre.

Cet échappé de séminaire, qui n'avait pas consenti à obéir au Christ, avait devant les puissants du jour des platitudes de bedeau, comme il avait devant les spectacles de la vie, des étonnements de badaud. Un bedeau badaud, c'était tout lui : « Jocrisse dans un bénitier » a dit le sculpteur Préault.

L'homme était, cependant, par certains côtés, d'un habileté incontestable, d'un savoir faire étonnant. Il a ébloui les imbéciles avec sa « science » ; il a affolé les snobs avec son (( dilettantisme ».

Or, voulez-vous avoir un échantillon de la méthode scientifique de Renan?

L'auteur de V Antéchrist a décrit l'arrivée de saint Paul à Rome et raconté les premiers progrès de l'idée chrétienne, avec l'accompagnement ordinaire des il se pourrait et des peut-être. Il s'agit maintenant de la mort de l'apôtre.

« Il n'est nullement impossible que la fin du grand apôtre ait été tout à fait ignorée. Dans la course que certains textes lui attribuent du côté de l'Occident, un naufrage, une maladie, un accident quelconque purent l'enlever. Gomme il n'avait pas en ce moment autour de lui sa brillante couronne de disciples, les détails de sa moYi seraient restés inconnus; plus tard, la légende y aurait suppléé en tenant compte, d'une part, de la qualité de citoyen romain que les Actes lui donnent, de l'autre, du désir qu'avait la conscience chrétienne d'opérer un rapprochement entre lui et Pierre.

« Certes, une mort obscure pour le fougueux apôtre a quelque chose qui vous sourit. Nous aimerions à rêver Paul sceptique, naufragé, abandonné, trahi parles siens, seul, atteint du désenchantement

de la vieillesse ; il nous plairait que les écailles lui fussent tombées une seconde fois des yeux, et notre incrédulité douce aurait sa petite revanche si le plus dogmatique des hommes était mort triste, désespéré, (disons mieux), tranquille sur quelque rivage ou quelque route de l'Espagne, en disant, lui aussi : Ergo erravi. »

Ainsi, en face d'un des points les plus intéressants de l'histoire chrétienne, le martyre de Saint Paul, Renan confesse qu'il ne sait absolument rien. Paul a été martyrisé à moins qu'il ne soit mort autrement. Et de cette hauteur de science que M. de la Palisse eût atteinte sans quitter son fauteuil et sans ouvrir un livre, de cette hauteur de science, Renan s'élance dans le bleu et nous esquisse son petit château en Espagne. Il nous confie ce qui lui plairait le mieux, à lui Renan, et mesurant à sa taille le grand apôtre des gentils, il montre le croyant intrépide ayant du vague à l'âme et se prenant à dou^ter. Remarquez que cela ne repose absolument sur rien, mais Renan croit qu'un Saint Paul désabusé ferait bien dans le paysage, et il nous le dit.

De tels procédés sont tout simplement écœurants. Qu'un savant en arrive à des convictions entièrement contraires aux dogmes catholiques, qu'après de patientes études, il formule ses convictions, qu'il

nie, qu'il blasphème même, c'est le droit de ce savant de chercher la Vérité et d'atfirmer cette Vérité quand il croit l'avoir trouvée. Mais l'indignation vous prend quand un homme se permet de touche r aux plus graves problèmes qui préoccupent l'âme humaine, qu'il remue les plus terribles questions, qu'il trouble les faibles séduits par ses allures de docteur, pour arriver à vous dire comme conclusion: <( Vous savez, c'est comme cela, à moins que ce ne soit autrement; en tous cas, voilà comme j'aimerais que cela soit... »

Ces exercices de haute fantaisie sont la plus sinistre de toutes les farces. Il est juste de parler quand on croit savoir. Il peut même y avoir parfois quelque chose de grand par certains côtés à assumer la lourde responsabilité de s'élever seul contre la croyance universelle et l'autorité d'une Eglise. Mais entrer au saint lieu pour y fariboler et faire des culbutes est incontestablement d'un goût douteux. Si, en quelque procès célèbre, lin témoin interrompait tout à coup l'audience pour proclamer ce que sa conscience lui assure être la vérité, on l'écouterait ; et, se trompât-il, on lui saurait gré d'avoir manifesté l'opinion de sa conscience. Mais l'accueil serait tout différent pour le fantaisiste qui troublerait le recueillement des juges et l'attention

de l'auditoire pour venir avec force circonlocutions déclarer qu'il ne sait rien.

— (( Si vous ne savez rien, taisez-vous », dirait le président...

Le dilettantisme, chez Renan, est à la hauteur de la méthode scientifique. Ce dilettantisme devant lequel il fut si longtemps de bon goût de se pâmer consistait, par exemple, à plaindre Judas, ce pauvre Judas chez lequel V administrateur avait tué l'apôtre^ le pauvre Judas dont la folle envie de quelques pièces d'or avait fait tourner la tête (expressions textuelles de la Vie de Jésus).

Un autre personnage de prédilection de Renan, pour lequel il éprouve des sympathies manifestes, c'est Néron, ce pauvre jeune homme [VAntechristy page 314, ligne 13).

Je ne sache point de portrait plus intéressant, non pour le portrait lui-même, mais pour la façon dont il a été exécuté que ce portrait de Néron sur lequel Renan se reprend à vingt-cinq fois. A peine a-t-il mis un mot sur le monstre qu'il se reprend, qu'il s'accuse mentalement du crime de lèse-majesté; s'il écrivait sur des tablettes de cire, il effacerait avec sa langue les passages attentatoires au « divin Néron ». Du moins, avec ces réticences, ces rétractations, ces atténuations, ces néanmoins dont il a le

secret, s'elïorce-t-il d'amortir, d'éteindre, d'affaiblir les tons un peu vigoureux : « On ne peut pas dire précisément que le malheureux manquât de cœur ni de tout sentiment du bien et du beau. Loin d'être mcapable d'amitié, il se montrait souvent bon camarade, et c'était là justement ce qui le rendait cruel ; il voulait être aimé et admiré pour lui-même et s'irritait contre ceux qui n'avaient pas avec lui ces sentiments. La principale cause de sa haine contre Thraséas fut qu'il désespéra d'obtenir son affection. »

Voyez-vous ce tigre bénévole disant à Thraséas : (( Veux-tu jouer avec moi » et le tuant parce que l'autre ne veut pas l'aimer ? Marat aussi, celui que Camille Desmoulins appelait également le « divin Marat», s'écriait : «La Fraternité ou la Mort! »

L'incendie de Rome ! Mais c'est un acte indispensable. Néron voulait rebâtir Rome. Gomment vouhezvous qu'il fît? Pour exécuter ses plans, Néron, d'après Renan, n'avait réellement qu'un moyen : l'incendie.

(( Qu'on ne dise pas qu'avec son pouvoir il avait des moyens plus simples que l'incendie pour se procurer les terrains qu'il désirait. Le pouvoir des empereurs, sans bornes en un sens, trouvait d'un autre côté bientôt sa limite dans les usages, les préjugés d'un peuple conservateur au plus haut degré de ses monuments religieux. Rome était pleine de

sanctuaires, de lieux saints, d'arœ, d'édilîces qu'aucune loi d'expropriation n'aurait pu faire disparaître. César et plusieurs autres empereurs avaient vu leurs desseins d'utilité publique, surtout en ce qui concerne la rectification du cours du Tibre, traversés par cet obstacle. »

Nous avons vu Néron bon camarade, un peu brutal peut-être (mais après tout, pourquoi Thraséas ne l'aimait-il pas?), nous avons vu Néron bienfaiteur de Rome malgré les préjugés et pratiquant la grande expropriation. Voici maintenant Néron amoureux ; nous entrons au pays du rose.

(( Et disons-le, en effet, quelque singulier que cela puisse paraître, on conçoit que malgré tout les femmes l'aient aimé!... Elles (les femmes) sont surtout indulgentes pour l'artiste égaré par l'ivresse de son art, pour un Byron victime de sa chimère et poussant la naïveté jusqu'à traduire en actes son inoffensive poétique... »

Renan imite ces femmes qu'il imagine amoureuses du « naïf » Néron; il prend carrément parti pour l'impérial artiste « épris de sa chimère ». Tandis que flamboient dans les allées du Colysée ces torches vivantes qu'on nommait des chrétiens, tandis que tombaient les vierges le corps ouvert par la griffe d'un lion, quelque esclave peut-être s'enfuyait pour ne pas voir et pleurait dans un coin de Rome. Renan

EIINEST RENAN

s'approche volontiers de ces résines humaines qu'on aperçoit brûlant encore dans le lointain des siècles écoulés; il se penche curieusement pour regarder dans l'arène dont le sable fin est mouillé de sang, mais ce n'est ni pour maudire les bourreaux ni pour bénir les victimes. Ce baptisé est avant tout préoccupé de l'esthétique que pouvaient avoir en leurs crispations suprêmes ses frères et sœurs en Jésus- Christ. Ecoutons-le nous communiquer en son langage les sentiments que lui inspirent ''ces agonies effroyables, ces supplices d'un raffinement inouï et ces héroïsmes plus étonnants encore que les cruautés des tortionnaires.

(( Ce jour fut également celui où se créa, par une antithèse étrange, la charmante équivoque dont l'humanité a vécu des siècles et, en partie, vit encore. Ce fut une heure comptée au ciel (?) que celle où la chasteté chrétienne, jusque-là si soigneusement cachée, apparut au grand jour devant cinquante mille spectateurs, et posa comme en un atelier de sculpteur dans l'attitude d'une vierge qui va mourir. Habitué à marcher toujours à la tête de son siècle dans les voies de l'inconnu, Néron eut, ce me semble, la primeur de ce sentiment et découvrit, en ses débauches d'artiste, le philtre de l'amour de l'esthétique chrétienne. »

Que pensez-vous de ce philtre d'amour de l'esthé-

tique chrétienne que Néron trouve dans ces entrailles ouvertes, dans ces seins en lambeaux, dans ces os qui craquent dans la gueule des fauves? Il n'est pas un mot là-dedans qui n'ait sa grâce et sa désinvolture, son exquisité et sa suavité. Un atelier de sculpture... Sommes-nous assez galbeux? Cette primeur d'agonie fait-elle assez bien et montre-t-elle assez éloquemment ces blasés grandioses comme Néron et Renan, pour lesquels les ardentes caresses des femmes*les plus belles n'ont plus de mordant et qui ne comprennent la Volupté que relevée par l'acre parfum du sang?

Eh bien! l'homme qui écrit cela n'est pas un méchant homme dans l'acception que l'on donne d'ordinaire à ce mot; c'est tout bonnement un défroqué qui se drape dans la robe flottante d'un Pétrone, un grand benêt de séminariste qui pose pour l'orgiaque* Il serait bien heureux de donner à supposer que lui aussi est un monstre, il s'efforce de se gigantesquiser^ c'est la grenouille des marais qui veut être aussi farouche que le tigre. Néron lui sert de piédestal, il lui monte sur les épaules pour faire croire qu'il a quelque chose de néronesque, qu'il est capable de brûler Paris par dilettantisme et de tortionner violemment sous prétexte d'esthétique. Nous autres, artistes, nous sommes comme cela, semble-t-il dire...

Dans la. réalité, Renan était un gros homme de tournure assez vulgaire que tous les Parisiens ont pu rencontrer, marchant les yeux bas et les épaules hautes, enveloppé dans une tristesse immense qui faisait froid quand on le regardait, semblant ployer sous le poids d'un malheur que Ton devinait irréparable et qui cependant, dans les cœurs les plus sensibles, n'éveillait rien qui ressemblât à la compassion. Ainsi, il s'en allait traînant le spectacle d'une infortune devant laquelle la pitié des meilleurs se changeait en une horreur invincible. Ainsi il a passé les dernières années de son existence, inspirant vaguement à ceux qui l'entrevoyaient l'idée d'un sacristain qui aurait bu toutes les burettes et qu'on aurait chassé pour ce méfait,.

La vie de ce défroqué peut être citée comme le plus complet exemple de la bassesse intellectuelle triomphante. Renan fut certainement le suiveur de Fortune le plus cynique qu'on ait vu en ce siècle.

De tous les écrivains de ce temps ce prétendu libre penseur fut incontestablement l'homme qui pensa le moins librement. Il n'eut pas une seule fois dans son existence le courage de défendre une cause vaincue. Il ne s'éleva jamais contre une injustice ; il ne flétrit jamais un abus ; il n'éveilla jamais dans les âmes une généreuse passion. Il ne protesta

pas une seule fois, je ne dis pas devant un succès injustifié, mais même devant une popularité malsaine, un engouement stupide. Quel que fût le favori acclamé la veille par la foule, il était un approbateur du lendemain. Le talent de l'écrivain a pu parfois exciter l'admiration par certains bonheurs d'expression, le caractère de l'homme n'a jamais éveillé que le mépris.

Il avait dû sa situation à l'Empereur qui, grâce à M°''' Cornu, lui avait confié de coûteuses missions et donné une chaire au Collège de France. Une fois l'Empire tombé, il essaya de se rattacher à la République qui n'en fit, d'ailleurs, qu'un cas médiocre et ne voulut pas de lui dans son personnel politique.

Il avait commencé par parler durement des Sémites et l'on n'a pas oublié ce qu'il a dit d'eux dans son Histoire générale des langues sémitiques :

(( La. race sémitique, selon lui, se reconnaît presque uniquement à des caractères négatifs ; elle n'a ni mythologie, ni épopée, ni science, ni philosophie, ni fiction, ni arts plastiques, ni vie civile ; en tout, absence de complexité de nuances , sentiment exclusif de l'unité. »

« La moralité elle-même, ajoute-t-il, fut toujours entendue par cette race d'une manière fort différente de la nôtre. Le Sémite ne connaît guère de

devoirs qu'envers lui-même. Poursuivre sa vengeance, revendiquer ce qu'il croit être son droit, est à ses yeux une sorte d'obligation. Au contraire, lui demander de tenir sa parole, de rendre la justice d'une manière désintéressée , c'est lui demander une chose impossible. Rien ne tient donc dans ces âmes passionnées contre le sentiment indompté du moi. La religion, d'ailleurs, est, pour le Sémite, une sorte -de devoir spécial, qui n'a qu'un lien fort éloigné avec la morale de tous les jours. »

Dès que les Juifs furent maîtres de la France, Renan s'épuisa en adulations serviles à leur égard. Toutes les fois que la question sémitique revenait sur le tapis, on allait * trouver le complaisant d'Israël, et il déclarait que les Antisémites étaient des scélérats et que les Juifs qu'il avait traités si injurieusement jadis étaient les modèles de toutes les vertus.

Goncourt nous a montré Renan pendant le siège de Paris, aux dîners de chez Brébant, acclamant l'Allemagne victorieuse en plein bombardement, pendant qu'on ramassait sur le pavé des rues de Montrouge des entrailles de petits enfants tués par les obus prussiens.

C'est encore là une page qu'il faut citer :

« Ce soir chez Brébant, lisons-nous dans le Journal

de Goncourt, on se met à la fenêtre, attiré par les acclamations de la foule sur le passage d'un régiment qui part. Renan s'en retire vite avec un mouvement de mépris et cette parole : (( Dans tout cela, il n'y a pas un homme capable d'un acte de vertu... »

Renan, relevant la tète de son assiette :

(( Dans toutes les choses que j'ai étudiées, j'ai toujours été frappé de la supériorité de l'intelligence et du travail allemands... Le catholicisme est une crétinisation de Vindividu; l'éducation par les Jésuites ou les Frères de l'école chrétienne arrête et comprime toute vertu summative, tandis que le protestantisme la développe.

(( Berthelot continue ses révélations désolantes, au bout desquelles je m'écrie : — Alors, tout est fini, il ne nous reste plus qu'à élever une génération pour la vengeance !

— Non, non, crie Renan, qui s'est levé, la figure toute rouge : non, pas la vengeance. Périsse la France! Périsse la Patrie! Il y a au-dessus le royaume du Devoir, de la Raison... »

Ce jour- là, ce n'était peut-être pas tant le mauvais citoyen qui parlait que le badaud à l'âme vulgaire qui admirait niaisement l'empereur d'Aile-

magne, parce qu'il était le triomphant du jour, qu'il était le plus fort.

Voilà l'homme que Paris a enterré en grande pompe, avec de la troupe, des députations officielles, tout un cortège de personnages plus ou moins notables. La jeune génération qui n'est déjà que trop portée à ne croire qu'à ce qui réussit a eu là une jolie leçon à méditer.

En dehors d'un rôle poUtique qu'il aurait rêvé, et qu'un vague instinct de la probité publique se refusa à lui laisser jouer, Renan obtint à peu près tout ce qu'un homme comme lui pouvait convoiter. La Fortune banale qu'il avait si bassement flagornée ne lui fut pas cruelle. Ceux qui ont exercé une influence réelle sur les idées de leur temps, Auguste Comte, Pierre Leroux, Proudhon, sont morts contestés et pauvres ; Renan obtint ce qu'il souhaita. Il fut administrateur du Collège de France, membre de deux Académies, professeur, membre d'innombrables commissions, grand officier de la Légion d'honneur.

Et cependant, il est à peu près certain, je le répète, que ce prébendier laïque ne fut pas heureux? Il le disait trop pour que cela fût vrai. Les cris de joie qu'il poussait à chaque instant dans les banquets devaient répondre à quelque cruelle souf^

france intérieure, à quelque déchirement de conscience qu'il s'efforçait de dissimuler... Sosie, qui était un valet, lui aussi, chantait quand il avait peur...

Ce l'ut, du reste, la période la plus attristante et la plus agaçante aussi que cette phase de perpétuels appels au plaisir.

Rien n'était pénible à entendre comme les Gaudeamus igitur qui sortaient sans cesse de ces lèvres flasques et pendantes. Celait le ricanement sénile de Voltaire, moins l'esprit du xviii'^ siècle.

On songeait à ces vieilles femmes qui font l'amour dans les démolitions, à ces stryges en guenilles qui surgissent parfois de quelque terrain vague et qui, avec une contraction' de la bouche édentée, murmure à l'oreille du passant attardé : (( Veux-tu venir t'amuser avec moi ? »

(( S'amuser », c'était le mot textuel. (( Je voudrais m'amuser », disait Renan dans un discours prononcé à Brehat. Le Figaro avait le courage de déclarer exquis ces badinages macabres qui évoquaient à l'esprit la page d'une sinistre intensité d'effet dans laquelle Michelet parle de ces squelettes qui ont encore l'air de rire.

<( Exquis » , était l'épithète obligatoire dans certains milieux, quand il s'agissait de Renan.

Ayant flatté tout ce qui pouvait le servir, Renan n'avait pas manqué de courtiser le Boulevard qui est une force à sa façon. Il était cher aux boulevardiers. Ils le tenaient pour un artiste incomparable sans, bien entendu, avoir lu ses livres. Ils déshonoraient, en l'appliquant à cet être d'essence si commune, ce mot de dilettante qui exprime une maîtrise hautaine et souriante à la fois sur soi-même! une sérénité supérieure que Renan ne connut jamais.

Les applaudissements des snobs ne lui manquèrent pas plus au moment de la mort qu'ils ne lui avaient fait défaut pendant la vie. Espérons pour Renan qu'il aura eu également, ce qui vaut mieux, les prières de bons et braves prêtres qui l'avaient connu au séminaire alors qu'il affichait une ferveur dont sa correspondance porte la trace. Ces prêtres auront peut-être demandé à Dieu d'être miséricordieux pour l'âme de ce savant médiocre et de ce virtuose de la phrase, qui fut surtout un sophiste habile, et qui n'usa du talent que le ciel lui avait donné, que pour mentir et pour corrompre...

N peut dire de Bismarck qu'il est mort

deux fois : avant de mourir pour de

bon, il était disparu depuis longtemps.

Du jour où il' n'avait plus été tout,

il n'avait plus été rien...

Pendant de longues années, le monde avait eu les yeux fixés sur ce tout-puissant qui pouvait, à son gré, assurer la paix ou déchaîner guerre. Il faisait l'effet d'un demi-dieu sur le visage duquel les peuples réglaient leur attitude et les ambassadeurs composaient leur visago. Puis, un beau jour, son maître, avec une joie mauvaise d'enfant ingrat et vicieux qui se venge sur l'être qui lui est supérieur, avait envoyé coucher l'homme devant

la

qui tout tremblait, et tout avait été fini... Depuis la chute de.Séjan, on n'avait pas vu d'écroulement 'plus complet.

Bismarck aurait été oublié trois mois après si, en bons Samaritains, les reporters n'avaient un peu pansé les plaies de ce blessé étendu sur la route, s'ils n'avaient pas, ainsi qu'il est dit dans l'Écriture, transporté le Titan foudroyé à l'hôtellerie de la Belle Réclame où l'on s'occupa de lui quelque temps.

Ils sont rares, décidément, ceux qui savent rester grands quand ils sont dépossédés du pouvoir. Je ne vois guère d'hommes de cette taille en dehors de Dioclétien, qui préférait au gouvernement du monde la satisfaction d'arroser ses laitues à Salone, et de Charles-Quint qui, après avoir failli réaliser le rêve de la monarchie universelle, s'amusait, au monastère de Saint-Just, à remonter les horloges... Si Bismarck avait eu du goût pour cette distraction pacifique, il était, mieux que tout autre, à même de la satisfaire avec les innombrables pendules que les Prussiens nous ont enlevées pendant la campagne de France...

Bismarck préféra épancher son cœur ulcéré dans le sein dHnterviewers qui, à la fin, commençaient à se faircTares, et ce fut un spectacle assez rapetissant pour l'humanité que de voir cet homme qui avait

accompli par le fer et le sang une œuvre qui parut gigantesque à certains moments, déblatérer contre son maître, ainsi que c'est l'usage chez les domestiques renvoyés.

On apprit là, comme il arrive lorsqu'on pénètre dans l'intérieur de certaines maisons, que la cuisine n'était pas très propre dans la maison des Hohenzollern. Bismarck révéla lui-même qu'il avait été faussaire, qu'il avait truqué la dépêche d'Ems pour rendre inévitable une guerre qui allait coûter la vie à des centaines de milliers d'hommes. On sut que l'xVllemagne avait roulé l'Autriche et que, pendant qu'elle s'alliait avec elle, elle avait conclu un contretraité avec la Russie.'

En dehors de quelques indiscrétions et de quelques aigreurs, les ultima verba dans lesquels l'cxchancelier cherchait à satisfaire sa loquacité sénilc, étaient généralement d'une rare banalité. Cet homme qui a joué un personnage si considérable sur la scène du monde, qui a été mêlé à de si formidables événements, n'a point légué à l'humanité une de ces paroles qui survivent, qui ouvrent un horizon sur l'Avenir ou qui formulent une pensée un peu haute.

Les considérations qu'il émettait sur la politique ressemblaient aux dires d'un Prudhomme ou d'un Tupinier qui aurait eu la patience de lire et de s'as-

similer les articles que le Temps ou les Débats publient de temps en temps sur ces questions.

Sans doute les Propos de table recueillis avec un soin pieux, par Busch, contiennent bien des snobismes de ce genre, mais la valeur des propos dépend de l'endroit où est placée la table. A la table de la petite maison de Versailles où Bismarck, vainqueur de la France, tenait sa cour pendant la guerre, tout paraissait prophétique et génial ; à la table du solitaire de Friedrichsruhe, les propos semblaient médiocres. (( Quand vous jugez un homme en place, dit Montaigne, vous lui comptez toujours la hauteur de ses patins. »

Est-ce donc que Bismarck, ainsi que quelques-uns de ses amis l'ont prétendu, ait été un homme surfait? Assurément non. Mais ce ne fut ni une bell< âme, ni un esprit d'une vaste envergure. Ce fut exclusivement un homme d'action et de ruse qui, par un travail acharné, s'était préparé dès la jeunesse au rôle que lui donna la Destinée.

Pour bien comprendre Bismarck, pour assister en quelque sorte à sa formation, il faut relire les lettres qu'il écrivait de Francfort, alors qu'il n'était encore

qu'un débutant dans la diplomatie ou que, tout au moins, il n'occupait qu'un poste de second ordre. Il est impossible d'imaginer rien de plus curieux et de plus instructif que cette correspondance qui va de 1851 à 1859.

Bismarck n'est pas encore le chancelier de fer, l'homme terrible, le personnage fatal dont les insomnies occuperont l'Europe; c'est un diplomate laborieux, zélé, attentif aux moindres détails, qui s'acquitte avec un patriotisme infatigable d'une mission difficile.

Si elle n'est pas la période la plus éclatante de. l'homme d'État, cette période est peut-être celle qui montre le mieux quelle base solide il y a dans certains succès qui ont l'air de révélations soudaines.

Le vulgaire admire surtout l'être en évidence qui commande, qui est le maître, qui réussit, qui fait du bruit. Les hommes d'étude, au contraire, apprécient davantage peut-être l'être de travail acharné, de dévouement obscur qui, dans des fonctions relativement secondaires, consacre toute l'énergie de sa nature, toutes les forces de son intelligence à servir son pays sans avoir le stimulant de la gloire et de la pleine lumière.

Nommé d'abord conseiller intime de légation, puis ministre près de la Diète de Francfort, en remplacement de M. do Rochow, M. de Bismarck occupait,

sinon le plus brillant de tous les emplois, du moins celui qui pouvait avoir le plus d'importance au point de vue de l'avenir.

Gomme tant d'antiques institutions que l'on ne commence à juger équitablement que depuis qu'elles n'existent plus, l'organisation de la Confédération germanique, telle qu'elle avait été conçue après le Congrès de Vienne, et telle qu'elle subsistait encore en 1851, avec de légères modifications, apparaît comme un chef-d'œuvre de prévoyance et d'humanité.

Les diplomates de la vieille école qui rédigèrent ces fameux traités de 1815, qu'on a tant maudits, n'étaient pas des humanitaires déclamateurs comme ceux que nous avons connus et qui, en bêlant toujours, ont fait tuer tant de milliers d'hommes et finalement obligé l'Europe à vivre depuis plus d'un demi-siècle dans un état de paix armée qui est un véritable retour à la barbarie et qui épuise et ruine financièrement et socialement les nations

Très peu illusionnaires sur le fond de la nature humaine, exempts de toute sensiblerie vaine, ils avaient puisé cependant, dans le spectacle des hécatombes de l'Empire, l'horreur du sang versé. Ils ne disaient pas : « Guerre à la guerre. » « Il faut tuer la mort; » ils ne rêvaient pas des Etats-Unis d'Europe-^ mais ils estimaient que des gens malins

pouvaient enchevêtrer tellement les intérêts, équilibrer si bien les forces qu'ils diminueraient dans des proportions considérables les chances de conflit armé.

Ils ont réussi, somme toute, puisque jusqu'à la campagne de Grimée l'Europe est restée à peu près tranquille, et que les peuples, en cultivant leurs jardins et en buvant sous les tonnelles, ont pu chanter paisiblement les vers de Béranger contre l'infâme Sainte Alliance.

Sous ce rapport, encore une fois, la Confédération germanique était une conception très habile. C'était une sorte de canon d'un modèle bizarre et rassurant: il fallait, pour le charger, le consentement d'une douzaine d'intéressés ; quand la poudre était prête, les boulets manquaient; on délibérait ensuite longuement sur la nécessité de le tirer, sur la direction à donner au tir.

Enfin, lorsque tout semblait terminé, les deux artilleurs, la Prusse et l'Autriche, ne se trouvaient pas d'accord ; on rédigeait des mémorandum et l'on envoyaient des notes que des personnages très graves, chamarrés d'innombrables croix, pesaient minutieusement dans des balances à diamants, pour en arriver à supprimer une virgule, sauf à en référer à leurs souverains respectifs pour l'acceptation défi-

nitivc. Grâce à tous ces délais, les pauvres paysans avaient le temps de mourir de vieillesse en conservant leurs bras et leurs jambes...

Tout était combiné dans cette machine pour la rendre inoffensive. Les contrepoids s'y multipliaient; l'Allemagne catholique, représentée par l'Autriche, y contrebalançait l'Allemagne protestante, et il suffisait parfois d'une cour minuscule comme Reuss, Oldenbourg, Lippe ou Gotha, pour déplacer la majorité et rendre une guerre générale impossible. Cela grinçait, cela ne tenait pas debout, mais résistait, durait. (( Cet édifice branlant », comme l'appelle sans cesse M. de Bismarck, avait la solidité exceptionnelle de certaines constructions provisoires.

C'est dans l'étude de ces rouages compliqués que le comte de Bismarck passa près de sept années, luttant pied à pied contre le comte de Rechberg, le représentant de l'Autriche, informant son gouvernement des plus petits faits qui se produisaient dans des cours de troisième ordre.

On devine ce que cet homme au tempérament fougueux et violent, cet homme désireux d'action dut souffrir en constatant toujours l'impossibilité de rien faire pour assurer à la Prusse la direction du mouvement allemand. Au milieu de tous ces atermoiements, de toutes ces intrigues, de toutes ces

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discussions cérémonieuses à propos de quelque droit de préséance, il s'agitait comme un diable dans un bénitier, — dans un bénitier qui aurait été rempli d'eau bénite de cour.

De temps en temps il a d'effroyables colères et il prie qu'on l'excuse « si le trop-plein de son cœur fait déborder son encrier ». Il n'en est pas moins le plus docile des serviteurs, le plus soumis à cette (( discipline prussienne », dont il fait si bien l'éloge ; le plus attentif à ne point imposer ses vues à son gouvernement, tout en le tenant exactement au courant, en l'éclairant autant qu'il peut.

C'est en ceci, c'est dans ce rôle de second plan qu'il se montre vraiment grand, qu'il déploie ces qualités sérieuses, ces vertus silencieuses qui, nous le répétons, nous semblent plus admirables que les succès qui frappent la foule et dans lesquels le hasard souvent a la principale part.

L'idée fixe de M. de Bismarck, dès lors, est de saisir un jour, de mettre aux mains de la Prusse seule cet instrument qui n'est à personne ; c'est d'arriver à déboulonner, à dévisser à son profit cette machine qu'il analyse si subtilement, qu'il examine dans tous les sens avant de la briser.

Chose navrante à dire, c'est de la France, de la France à laquelle cette organisation est si profitable qu'on la dirait faite pour elle, que viennent à l'ambitieux les premiers encouragements.

On a les larmes aux yeux lorsqu'on songe au présent et qu'on voit la situation que la France occupe alors en Europe. L'Autriche, avec laquelle nous n'avons aucun point de contact direct, que ne sépare de nous aucun intérêt, recherche notre alliance. Napoléon III, comme déjà pris de vertige, semble attiré vers ce roi de Prusse qu'il reverra pour la dernière fois dans une ferme aux environs de Sedan ; il manifeste le premier le désir de venir lui rendre visite.

(( Le souverain des Français, écrit à cette occasion Bismarck, dans une lettre datée du 10 mai 185G, joue en ce moment un rôle tellement considérable dans les combinaisons dô la politique européenne, et son amitié, réelle ou même apparente, est tellement recherchée par les princes les plus puissants, que ce serait non seulement un hommage formel à la Prusse, mais encore un fait d'une haute importance politique, s'il visait à l'honneur de faire visite à notre auguste maître, pendant que les empereurs de Russie et d'Autriche songent peutêtre à venir au-devant de lui jusqu'à Paris, et que

nombre d'autres princes ne sont occupés qu'à songer au moyen de pouvoir suivre l'exemple du roi de Wurtemberg sans que leur position en soulTre... »

Le prince Napoléon qui, à une réelle intelligence, a toujours joint ce don étrange de voir absolument faux, fait les premières avances à M. de Bismarck, lequel — sa correspondance l'atteste — est presque gêné de cette expansion.

Au récit d'un entretien de l'empereur avec le comte de Bismarck, de passage à Paris, on peut prévoir que la France abandonnera les faibles et n'entreprendra rien plus tard, pour empêcher l'écrasement du malheureux et héroïque Danemark.

La correspondance s'arrête au mois de mars 1859. M. de Bismarck, nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg, adresse à son gouvernement un mémoire « sur la nécessité, pour la Prusse, d'inaugurer une politique indépendante en Allemagne ».

Ce mémoire, qui est comme le résumé de sept ans d'observations, est un chef-d'œuvre de clarté et de prévoyance. On sent, à la façon dont l'homme d'État décrit tous les moyens d'influence de l'Autriche, qu'il est prêt à la combattre sur tous les terrains, et qu'il sera assez habile pour l'embarquer dans cette guerre des duchés qui la conduisit à Sadowa.

La Presse, particulièrement, pour laquelle il n'a

pas été tendre dans la première partie de sa carrière, va devenir entre les mains de Bismarck un outil dont il jouera comme personne.

Bien des réflexions viennent à l'esprit devant ces documents qui nous permettent déjuger, pour ainsi dire pièces en mains, les faits contemporains. Jadis, c'était souvent après deux ou trois siècles que les historiens, en remuant la poussière des archives, pénétraient dans les coulisses de la politique et pouvaient connaître les négociations qui avaient précédé et déterminé les événements. Aujourd'hui tout est modifié et l'histoire, elle aussi, semble se faire à la vapeur.

Le caractère de Bismarck, sans doute, est pour beaucoup dans ce changement.

Il est permis, cependant, en lisant cette correspondance, de se demander si Bismarck a toujours été l'homme astucieux, fourbe, le cynique entremetteur qui ne recule devant aucun moyen et qui apparaîtra dans l'histoire comme une sorte de Kobert Macaire génial.

On serait tenté de croire qu'il s'est perverti en vieillissant. Le grand trompeur se révèle là plutôt brutal et sincère et il montre une certaine franchise à dire ce qu'il pense.

Dès son arrivée à Francfort, il déclare « qu'il con-

sidère les rapports fédéraux comme une infirmité de la Prusse qu'il faudra guérir ferro et igné, tôt ooi tard. »

Il parle de ce qu'il sait, il sait ce qu'il veut, et la force des choses, l'aveuglement des hommes, les passions de ses adversaires finissent, à un moment donné, par lui mettre les atouts dans la main. ^

Ce qu'il redoute par-dessus tout, c'est qu'on le croie capable d'une politique de sentiment. Contre cette idée, il se défend avec une énergie incroyable :

« Je ne voudrais pas, dit-il, que Votre Excellence me crût accessible à une politique de sentiment, soit active, soit passive, vis-à-vis de l'étranger. L'intérêt de la Prusse est le seul poids normal qui doive entrer dans la balance de notre politique, et s'il y avait eu quelque chance de servir ces intérêts en prenant part à la guerre contre la Russie, de manière à répondre aux intentions de notre auguste souverain, je n'aurais certes pas été au nombre des adversaires d'une pareille guerre. Du reste, je n'affirme en rien qu'à Saint-Pétersbourg on s'imagine nous devoir la moindre reconnaissance. ))

Ces quelques lignes ne résument-elles pas rhomme tout entier? N'expliquent-elles pas la

façon dont il vint à bout si vite de ce pauvre Napoléon III ? Comme ces somnambules qu'un rayon de jour réveille et renverse, l'être irréel et chimérique qui rêvait tout debout, ne devait-il pas tomber presque de lui-même dès qu'il se heurterait à l'être de la plus froide et de la plus implacable réalité ?

Alexandre Dumas, dans ses Lettres à Junius^ a merveilleusement indiqué cet antagonisme de nature qui devait nous être si néfaste ; la correspondance de l'homme d'Etat ne fait que confirmer la thèse du philosophe.

Plus que 1870, 1866 apparaît comme l'année fatidique où s'écroulèrent, peut-être pour toujours, la puissance et la gloire de la France.

Gomment Napoléon III laissa-t-it passer cette minute, « grosse d'un siècle », pour employer l'expression de Garlyle ? Gomment n'eut-il pas l'idée d'occuper ces provinces du Rhin qu'on lui offrait, qu'il n'aurait eu, en tous cas, qu'à prendre, que la Prusse n'aurait pu l'empêcTier de prendre, épuisée qu'elle était par la guerre et en proie à toutes les difficultés avec les princes de second ordre qui alors n'acceptaient le joug qu'à contre-cœur?

Il y eut là l'action de ces impondérables dont

Bismarck a parlé si souvent comme d'un facteur qu'on négligeait trop, la préoccupation aussi, très probablement, de ces Expositions universelles, dont la splendeur illusoire et décevante a été une des principales causes de la ruine morale, politique, industrielle et commerciale de la France.

II faut reconnaître, d'ailleurs, que l'écrasement, la liquidation de la France avaient été admirablement préparés par les pouvoirs occultes qui mènent le monde et qui, cette fois, étaient du côté de la Prusse protestante contre la France catholique, comme ils avaient été jadis pour la France révolutionnaire contre l'Europe monarchiste et féodale.

Ce fut une de ces opérations gigantesques comme la Juiverie n'en entreprend que de loin en loin, la plus énorme spéculation financière et sociale qui ait jamais été essayée et réussie. Ce fut comme une scène de Faust^ une sorte d'ensorcellement, d'enveloppement, de cercle magique dans lesquels la France fut prise... Après avoir dansé des quadrilles aux évohés d'Ofîenbach, elle s'endormait aux bercements humanitaires de Michelet, qui invitait « sa chère Allemagne « à fraterniser avec nous sur le pont de Kehl. Elle se réveilla en pleine barbarie, en pleine invasion, au l^ruit des bombardements^ à la lueur des incendies.

C'est la politique atmosphérique, l'art d'agir sur les cerveaux et sur les nerfs, de créer un état d'esprit particulier qui rende tous les attentats possibles, de corrompre tous ceux qui ont prise sur 'opinion... C'est dans cette politique qu'excellait ce personnage satanique, ce Méphisto doublé d'un reître, ce chevalier teutonique qui avait les roueries de Machiavel et les trucs d'un moderne.

Tous les journaux d'opposition, c'est-à-dire ceux qu'on lisait : le Siècle^ VOpinion nationale^ les Débats, faisaient campagne pour la Prusse en 1866. Girardin, qui devait le premier demander, exiger la guerre en 1870, réclamait la paix à grands cris.

Seul Proudhon, le terrien, le bon Franc-Comtois au robuste bon sens, avait le courage de parler. Seul il annonçait, dans un langage prophétique dont la clarté émerveille aujourd'hui, que l'unité de l'Italie, après avoir conduit à l'unité de l'Allemagne, nous mènerait à un nouveau Waterloo. C'étaient là ses propres paroles. Le Gouvernement mettait le grand écrivain à Sainte-Pélagie, et les démocrates bourgeois qui flirtaient avec les banquiers allemands accusaient le penseur socialiste et français d'être un papalin et un clérical, quoiqu'il n'eût pas fait baptiser ses enfants, même avec de l'eau du Jourdain comme Jaurès...

C'est là une page d'histoire qui n'est pas encore écrite et qui ne sera pas facile à écrire. Quand le comte de Kerweguen essaya de soulever cette question, il fut conspué et insulté avec une unanimité qu'on devine.

Tout le monde savait ce qui se préparait contre nous en Europe et l'empereur, très exactement informé par Stofîel et par Rothan, le savait mieux que personne.

En 1867, le baron Jacques de Reinach qui fut toujours, comme son digne neveu, un agent international de premier ordre, avait raconté tout ce qui devait arriver à un parent d'Eugénie de Guérin qu'il avait rencontré dans le Midi et qui avait été tellement frappé par cette conversation qu'il l'avait fixée sur le papier en rentrant chez lui.

Chez les peuples qui ont encore des institutions traditionnelles, des cadres intacts, une base solide^ cette action dissolvante, dans laquelle les Juifs sont ncomparables, n'a qu'une influence relative. Elle est irrésistible et désastreuse pour une nation comme la France qui est soumise à tous les courants et qui tantôt monte en haut comme un ballon que le vent soulève, tantôt tombe à plat comme une baudruche dégonflée.

Vous en avez une preuve par ce qui se passe aujourd'hui. Il y a quatre ans, au moment de l'al-

liance russe, la France était remontée, confiante en elle-même et dans son armée. Aujourd'hui, elle est ahurie, désorientée, découragée, perturbée. Il a suffi d'une poignée de cosmopolites pour produire ce résultat.

Cela évidemment ne s'est pas fait tout seul. Quelque vil, quelque dément de vanité que soit Zola, ce n'est pas lui qui a eu tout seul l'idée d'affoler le pays à propos d'un misérable traître qu'on avait envoyé à Tîle du Diable. Il est clair comme le jour que cette agitation factice avait été organisée par l'étranger, qu'elle constituait un complot international.

Bismarck ne dédaigna pas de recourir à de pareils moyens. Quand les événements ne le servaient pas d'eux-mêmes, ce qui arriva fréquemment, il sut toujours s'arranger pour créer lui-même des incidents favorables à sa politique.

La vieillesse du grand ministre, je l'ai dit en commençant, fut totalement dépourvue de dignité.

Quelle vision pitoyable que cette agitation sénile du vieux chancelier courant après des ovations ridicules, appelant « un jeune morveux » le souve-

rain qui l'a flanqué à la porte, récriminant sans décence contre tout et contre tous !

Regardez: voilà ce que c'est qu'un grand homme, un très grand homme, un grand homme qui a eu la Fortune pour lui et qui apu, grâce à un concours de circonstances véritablement extraordinaire, faire de son rêve une réalité, accomplir les projets gigantesques qu'il caressait entre deux chopes dans ses songeries d'étudiant.

Ce n'est pas plus grand que cela... Evoquez toute l'œuvre de cette vie : l'antique confédération germanique brisée, l'Autriche vaincue, la France écrasée, Sadowa, Sedan, Guillaume couronné Empereur allemand, dans le palais de Louis XIV, dans la galerie des glaces de Versailles, Paris incendié par des Français, tandis que des officiers prussiens regardent le spectacle des hauteurs de Sannois...

Quelle destinée! Quelles orgueilleuses satisfactions éprouvées ! Quels gonflements du cœur à certaines heures ! Quelle joie d'avoir été assez fort pour forcer ainsi la main des événements !

Total : un vieux majordome exaspéré qui passe sa vie chez le concierge a dire du mal du maître qui l'a congédié.

C'est la rançon du génie et, surtout, c'est l'expiation du crime.

Il n'en est pas moins vrai que Bismarck dut avoir

quelques bons moments, ne fût-ce que lorsqu'il siffla l'hallali en voyant arriver Jules Favre à Versailles, et qu'il regarda l'avant-garde prussienne défiler au bruit des fanfares devant l'Arc de Triomphe.

«Et après?... vous diront les sceptiques. Napoléon aussi a eu beaucoup de ces moments-là, et il n'en est pas moins mort à Sainte-Hélène. » On pourrait leur répondre que ceux qui n'ont pas eu ces moments-là meurent tout de même sans avoir connu l'ivresse cérébrale, la volupté intense qui doit gonfler la poitrine de l'homme d'action en voyant sa volonté triomphante et son rêve réalisé, ne fût-ce que pour un instant...

le: comte:

pe: cmamborp

^-rt-'

ULES Delafosse, qui fut souvent un observateur sagace et un bon juge en matière politique, a écrit quelque part à propos du comte de Chambord :

Il fut dans notre âge un témoin du passé ; de \ la rive où il s'était assis, comme un spectateur qui regarderait couler un fleuve, il vit passer les générations et les événements sans jamais sortir de son immobilité. Il attendait que le courant remontât vers lui ! C'est cette attente inféconde qui fit la stérilité de sa vie. Mais cette stérilité voulue n'a pas été sans grandeur. »

Dégagez la pensée de l'écrivain de la pompe un

peu artificielle des métaphores et des images où elle s'enveloppe comme à dessein, et vous arriverez à cette traduction : le comte de Ghambord fut un grand honnête honjme, un homme rempli de vertus et de qualités, mais ce fut en même temps un * prince qui ne voulut jamais régner.

Ce dernier point est historiquement acquis aujourd'hui. Les derniers fidèles de Henri V euxmêmes, qui si longtemps cherchèrent à s'illusionner, n'oseraient plus élever aucun doute à ce sujet maintenant que la publication des souvenirs de M. de Dreux-Brézé et de M. de Ghesnelong ont dissipé définitivement la vieille légende. Les livres de M. de Dreux-Brézé et de M. de Ghesnelong ne nous ont d'ailleurs appris rien de bien nouveau ; ils ont simplement précisé, et, pour ainsi dire, authentiqué les choses que tout le monde savait depuis longtemps.

En 1853, le comte de Ghambord disait en propres termes au général Goëthals, ancien ministre de la guerre en Belgique : « Si ma rentrée dans mon pays devait coûter une goutte de sang, je n'y consentirais jamais ». Il ne voulait donc pas conquérir son royaunie par la force comme Henri IV.

Il aurait répudié avec horreur de rentrer en France derrière les baïonnettes étrangères comme Louis XVIII. Il aurait cru déshonorer le principe en se faisant plébisciter comme Napoléon III.

Il se trouve que, par un concours de circonstances véritablement extraordinaire et que, étant données ces dispositions d'esprit, il aurait dû regarder comme un appel direct de la Providence, la France, au milieu de laquelle le parti légitimiste n'apparaissait plus que comme une élite respectable, mais tout à fait archaïque, élit spontanément au suffrage universel, avec un gouvernement républicain, une Assemblée royaliste.

Cette Assemblée est prête à offrir le trône au comte de Chambord, et il trouve un prétexte pour ne pas accepter. Franchement, qu'est-ce qu'il voulait?

Ce qu'il voulait, les légitimistes le savaient bien au fond, tout en se croyant obligés de. dire le contraire : cet homme, profondément honnête et bon, voulait simplement rester tranquille.

La légende de machiavéliques intrigues ourdies par les Orléanistes ne résiste pas à un examen sérieux du livre de M. de Dreux-Brézé. Le comte de Paris avait fait la visite de Frohsdorff, il avait reconnu les droits du chef de la maison de France sans réticences et sans conditions.

Que s'était-il passé dans cette âme? Quelle était la pensée intime de cet homme? Voilà pour ceux que passionne l'étude de l'être humain ce qui serait plus

intéressant à connaître que les petites négociations qui cachaient une détermination très arrêtée.

Toutes ces maisons royales sont pleines de mystères et les grandes dynasties intellectuelles et politiques en sont pleines également. Avant de disparaître dans les flammes, que les yeux du prophétique Hello aperçurent dès 1869, les Tuileries ont reçu bien de troublantes confidences, ont étouffé bien des secrets.

Le comte de Chambordqui avait une foi mystique dans le principe monarchique, n'était peut-être pas aussi convaincu qu'il fût le représentant de ce principe. Parmi tous ceux qui avaient été mêlés au mystère du Temple, quelques-uns ont dû évidemment parler. Le comte de Chambord était certainement persuadé que le Dauphin n'était pas mort au Temple et il savait probablement par quelque aveu suprême des anciens familiers de la Cour les conditions dans lesquelles Louis XVIII avait supprimé Louis XVII après son évasion.

Il ne pouvait ignorer davantage que le premier mariage du duc de Berry avec miss Brown était parfaitement valable, qu'il avait été béni par l'Église et qu'on ne pouvait pas l'annuler pour impuissance comme le fait parfois la cour de Rome puisqu'il y avait eu des enfants.

Tout cela devait agir sur cet être de loyauté, de droiture, de pureté qui était avant tout un scrupuleux.

Il faut ajouter que si le danger ne l'effrayait pas, le comte de Ghambord était pris d'effroi à l'idée d'être obligé de verser du sang français.

Les familles prêtes à finir remontent à leur origine, reviennent à leur essence. C'était un vrai Capétien et, pour le comprendre, il faut connaître l'histoire de France, savoir à quel point cette race de Capétiens fut dès l'origine unie, identifiée avec le

pays, consubstantielle à la France On dit: « Les

Enfants de France, un Fils de France. » « Ouvrez, c'est la fortune de la France », répond Philippe VI après Crécy, en frappant à la porte d'un manoir. Jeanne Vaubernier, la modiste devenue catin royale, a la même idée du Roi que tout le bon peuple de Paris, et c'est le plus naïvement du monde qu'elle crie à Louis XV : « La France, ton café f... le camp! ))

Pour ce peuple qui est la chair de sa chair le Roy a des entrailles de père.

Depuis cent ans, le pauvre Populo n'a jamais reçu de belles volées, n'a été saigné à blanc que par des bourgeois, des avocats, des robins crottés qu'il a tirés de l'obscurité et de la misère pour en faire

des ministres et des chefs d'État. Louis XVI ordonne aux Suisses de cesser le feu. Charles X, disposant encore d'une armée formidable, aime mieux s'exiler que de combattre.

Considérez les autres, au contraire : comme ils sont paisibles et beaux dans leur férocité ! Le père de Gavaignac avait fait guillotiner un roi, une reine, une sainte femme inoffensive comme M^^Élisabeth, ce qui était plus grave que de fusiller le général Bréa; il avait été un des plus implacables terroristes et fait basculer sur la planche de la guillotine des centaines de vieillards et de jeunesfilles. Le frère avait, pendant vingt ans, embauché dans les sociétés secrètes comme les Droits de l'Homme et les Saisons des ouvriers qui ne demandaient qu'à travailler.

A la place du général Gavaignac vous auriez peutêtre eu des inquiétudes de conscience en voyant devant vous ces plébéiens qui ne faisaient en Juin que continuer le 10 Août du père ou l'insurrection d'Avril 1834 du frère.

Le général Gavaignac n'éprouva pas une minute d'hésitation. Immobile et calme, maîtrisant son cheval arabe qui piaffait d'impatience, il concentrait lentement ses troupes et attendait philosophiquement, en songeant à ses chers parents les révolutionnaires riches, que l'heure fût venue de tuer les révolutionnaires pauvres.

Et les Jules Favre, les Simon, les Picard, les Ferry! Quels jolis gredins, ceux-là! Ils étaient parvenus, eux aussi, à arracher à l'atelier, pour le jeter dans les réunions publiques et dans la rue ce peuple naïf qui, après avoir été mitraillé en Juin, n'avait pas trouvé mauvais que Badinguet mitraillât un peu les bourgeois en Décembre.

Grâce à ce peuple, ils étaient devenus, d'opposants besogneux et mal considérés qu'ils étaient, maîtres du gouvernement et du trésor. Un an après ils faisaient tuer trente mille de leurs électeurs. On en tuait à la caserne Lobau, le long des quais, dans les jardins et les squares, partout. Ceux qui avaient échappé étaient entassés sur des pontons infects. Jules Simon, Tancien 606 de l'Internationale, allait voir les malheureux à Brest et tenait, devant la cage où ses anciens mandants étaient enfermés, un discours philanthropique sur le danger de s'affilier à des sociétés autres que des sociétés savantes comme l'Académie française.

Le comte de Chambord n'était ni un maudit, ni un damné comme ces bourgeois révolutionnaires ; il avait une âme faite à l'image de Dieu, une de ces belles âmes eucharistiques qui s'évaporent dans des arômes de bonté, comme le lys incliné sur sa tige qui meurt en répandant des parfums. Il se sentait

incapable de faire égorger froidement des gens qu'on corrompt et qu'on trompe depuis cent ans ; il savait d'avance qu'en cas d'insurrection il aimerait mieux partir comme Charles X que de massacrer comme Foutriquet, et plutôt que de partir encore il a mieux aimé ne pas revenir.

A ceci il faut ajouter le rôle de la comtesse de Chambord dont ne tiennent aucun compte tous ceux qui prétendent écrire des livres vrais en laissant de côté les facteurs qui déterminent pour les trois quarts les actions humaines : l'influence de l'entourage, l'obsession insaisissable et quotidienne de tous ceux que nous aimons, de tous ceux qui vivent autour de nous.

La comtesse de Chambord avait entendu cent fois la duchesse d'Angoulême lui raconter tout ce qu'elle avait souffert, les infamies sans nom, les tortures indicibles du Temple, les détails ignobles comme ceux qu'a donnés Concourt dans son livre sur Marie-Antoinette. Elle avait l'épouvante et jusqu'à un certain point l'aversion de cette nation qui coupe la tête à de bons rois comme Louis XVI et qui éprouve une sorte d'idolâtrie attendrie pour des fléaux de Dieu comme Napoléon qui fait périr un million d'hommes en quinze ans.

Dès qu'elle voyait se produire quelque change-

ment politique favorable à une restauration, la pauvre comtesse se mettait à trembler et elle se disait: « Ils vont encore venir tourmenter mon Henri auquel je fais la vie si douce ! » Elle s'enfermait dans son oratoire et elle s'écriait : (( Seigneur ! Faites que les Français soient heureux, mais sans nous ; ils ont tué une partie de ma famille, je ne leur en veux pas, mais qu'ils nous laissent tranquilles dans ce château où l'on est si bien î »

La vérité, la vérité humaine et vivante, est là et non dans les récits arrangés des politiciens. On a dit du comte de Chambord comme d'Hamlet que « c'était une âme chargée d'un grand dessein et incapable de l'accomplir ». Il eut le sentiment de cette situation ; il souffrit de son impuissance à faire ce qu'on attendait de lui ; il connut les combats intérieurs.

Il put même être de très bonne foi en disant à des gens auxquels cela faisait tant plaisir qu'il était prêt à régner ; seulement il avait l'arrière-pensée que quelque chose l'empêcherait toujours d'en être réduit à cette extrémité. Quand il fut pressé de trop près, il fit un bond en arrière et il dut passer une nuit délicieuse quand il eut enfin vu imprimée cette fameuse lettre que V Union se refusa pendant deux jours à insérer.

Quelqu'un qui rencontra le comte de Ghambord en 1863, lors de son voyage en "Orient, me disait avoir conservé un souvenir très profond de l'avoir vu à Jérusalem. Ce prince sans royaume n'en était pas moins pour les Orientaux le descendant de saint Louis et, sur cette terre des Croisades, il était l'objet d'un respect extraordinaire auquel, d'ailleurs, le gouvernement impérial s'associa très dignement.

On ne pouvait pas alors pénétrer dans le sanctuaire du Saint-Sépulcre sans être accompagné d'un gardien quelconque. Sur le simple désir que témoigna l'auguste voyageur, on le laissa seul et il resta là trois heures en prières.

Il avait peut-être déjà le pressentiment que son rôle n'était pas terminé, car si l'Empire avait encore des côtés brillants, il rendait déjà ce bruit de vieille ferraille particulier aux régimes usés.

Prosterné devant le tombeau du Sauveur, le prince s'interrogea sans doute une dernière fois ; il se sentit impuissant à ressusciter un passé mort à jamais, à replanter l'arbre monarchique dans un pays ravagé par la Révolution. Il pria Dieu de détourner de lui le calice et d'écarter de son front une couronne qu'un homme de génie aurait été seul de force à porter dans les circonstances où elle devait lui être offerte....

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