‹ Figures de bronze ou statues de neige. Portraits et illustrations décorativesChapitre 5 sur 9 · MICHELET · texte numérisé non relu

MICHELET

geôliers, terrifiés eux-mêmes, n'avaient plus de complaisances. Chacun de ces grands bâtiments étaient une ville dans la ville, n'apprenant rien du monde des vivants. La saison faisait contraste. Les beaux mois de juin, juillet, marqués d'exécutions immenses, furent lugubres.

« Les prisons crurent, à ce qu'affirme Babœuf, au système de dépeuplement^ d'extermination. Continuerait-on de juger? Un massacre semblait vraisemblable. Le Plessis, qu'on appelait l'antichambre de la guillotine, crut qu'on commencerait par lui, et il attendait le tocsin. Notre-Dame ne le sonna pas. Mais quand l'aigu petit tocsin de l'Hôtel de Ville s'entendit, à neuf heures du soir, un prisonnier dit : (( A cette heure, chacun de nous a cent ans. » La panique fut telle, au Plessis, qu'ils se firent des remparts de bancs, de chaises, préparèrent contre le massacre une défense désespérée. »

Quelle vision saisissante ! quelle évocation merveilleuse ! Michelet ne raconte pas, il ne décrit pas ; il vous fait voir. Vous pénétrez avec lui dans les prisons ; vous apercevez ces malheureux entassés dans les geôles ; vous assistez à leur agonie ; vous les voyez prêter l'oreille pour écouter si leur nom ne vient pas de retentir dans les « corridors sombres ».

Et, par une revanche ironique de la vérité, il se trouve que l'historien révolutionnaire, rien qu'en nous montrant l'aspect vrai de la Révolution, prononce contre elle le plus décisif des réquisitoires^ sans qu'un mot de blâme sorte de sa plume devant les spectacles les plus atroces. C'est le Tacite inconscient et naïf en quelque façon d'aune époque oui, par l'absence de garantie, le mépris de la vie humaine, l'oblitération du sens moral, laisse bien loin derrière les plus sombres pages de la Rome du Bas-Empire.

Qu'on nous ramène au Parc-aux-Gerfs ! est-oo tenté de s'écrier, quand on s'enfonce avec Michelet dans cet enfer des prisons révolutionnaires où, dans une promiscuité complète, les femmes se livrent à qui veut dans l'espoir d'être engrossées, afin d'échapper à l'échafaud. Michelet, en citant l'exemple de M^^^ de Croiseilles, à peine âgée de quatorze ans, enceinte de M. de B..., guillotiné le lendemain, n'a pas une parole de flétrissure pour le régime qui permettait ces choses; il appelle cela bonnement vivre en simple histoire naturelle, et cependant le tableau qu'il trace en quelques lignes d'un réalisme brutal, est plus éloquent pour peindre une époque et montrer ce qu'elle valait au fond que toutes les déclamations et toutes les indignations...

MICHELET bi

La vie ! telle fut la pierre philosophale que rechercha et que trouva Michelet. Quand il eut infusé, en quelque façon, cette vie retrouvée à tous ces morts qui avaient rempli la scène humaine de leurs ambitions ou de leurs victoires, de leurs succès ou de leurs souffrances, il ouvrit sa fenêtre toute grande et se mit à regarder la Nature. Il avait causé avec Annibal, avec César, avec Gharlemagne, avec Louis XI, avec Luther; il voulut causer avec le brin d'herbe qui tremble au vent, avec le coquillage que la mer polit amoureusement, avec la libellule qui bat des ailes au-dessus des nénuphars de l'étang. Il avait écouté la sédition hurlante sous les rostres où parle Gicéron, la clameur des mêlées frénétiques, le susurrement plus implacable encore des courtisans qui comptent les heures d'agonie d'un monarque ou qui échangent entre eux le mot d'ordre de quelque intrigue de coup*^ r f^^t assez. Il

s'assit au bas d'un sentier p\ ^/ comprendre la voix éloquente de la montaghv* prêta l'oreille sur le sable des grèves, aux multiples harmonies de cet Océan qui, pareil à l'Humanité, porte en lui tant de tempêtes et tant de bonheurs, tant de drames de destruction et de violence et tant d'existences végétatives et paisibles.

Victor Hugo et Balzac auront seul marqué d'une pareille empreinte les intelligences contemporaines.

Le lyrique superbe, l'historien immortel de la vie moderne en la première moitié de ce siècle et le peintre merveilleux de la vie des vieux âges sont les seuls qu'on soit obligés de subir, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas.

Tous les trois ont été de grands remueurs d'idées, d'images et de passions.

E me souviens encore de rimpression que j'éprouvai quand Flaubert, avec la bonhomie charmante qui était le fond de cette nature d'élite, vint me remercier d'un article sur la Tentation de saint Antoine qui l'avait vivement touché. Il m'apparut de suite tel qu'il était, excellentj sincère* „ tout en dehors, avec une finesse presque joviale, et \ ce fut moins un maître que je reçus qu'un grand camarade plein de cordialité, d'entrain, de jeunesse, heureux de serrer la main d'un confrère.

Chacun a connu cette personnalité franche, bruyante, débordante de vitalité, exubérante de belle humeur, qui attirait spontanément à elle< Haut en couleur, taillé en Hercule, Flaubert sem-

blait bâti à chaux et à sable. Sans doute, il se rattachait par bien des côtés au type normand; mais ce front singulièrement conformé inspirait je ne sais quelle idée d'une race barbare, plus forte et plus originale, et faisait penser à un Caucasien pur ou à un Tartare. On éprouvait le besoin d'expliquer ainsi ce goût particulier pour les splendeurs colossales du Passé, ce don de ressusciter, dans leur brutalité instinctive et dans leur magnificence extérieure, les civilisations gigantesques ensevelies dans la poussière des cités disparues. Lui-même ne méconnaissait pas le fait, et, quand nous causions de ces choses, il me rappelait, à l'appui de la doctrine des hérédités lointaines qu'un sien ancêtre, après d'invraisemblables aventures, avait fini par devenir roi d'une peuplade à moitié anthropophage et par épouser une sauvagesse.

De celui-là, Flaubert aurait tenu ces entraînements vers l'étrange dont nous parlions. De son père, le grand chirurgien de l'hôpital de Rouen, qui fut le protecteur de Dupuytren, il aurait hérité de la tendance à ces analyses psychologiques si aiguës et si fouillées parfois qu'elles ont la précision d'une dissection anatomique ; de cette implacable sûreté d'observation appliquée aux plaies morales, qui fait comparer la plume de l'écrivain au scalpel de l'opérateur.

L'individualité de Flaubert, en effet, fut double Par le prestigieux éclat d'un style, admirable toujours, mais quelquefois guilloché ou coloré à outrance, il appartenait à la génération qui a précédé la nôtre ; par l'importance accordée aux moindres inductions physiologiques, par l'exactitude scrupuleuse à rendre les spectacles de la vie contemporaine tels qu'ils se présentent aux regards, il a contribué puissamment à pousser la génération actuelle dans la voie où elle s'est engagée. Il fut à la fois le dernier des romantiques et le premier des réalistes...

J'ai encore dans mes papiers quelques notes écrites chez Flaubert sur le papier bleu dont il se servait.

La biographie à laquelle ces notes étaient destinées n'a pu paraître faute d'un portrait. « Je vous dirai tout ce que vous voudrez. Je vous confierai tous les autographes que vous désirez, mais ne me demandez pas ma photographie: je serai le seul homme de mon temps qui n'aura pas posé devant un objectif. » Ainsi protestait ce pauvre Flaubert. Sur nos instances, il nous avoua pourtant qu'il avait fait une seule fois infraction à cette règle formelle, mais pour une personne qui, ayant tout accordé, avait le droit d'exiger beaucoup

et natureliement avait réclamé à son obligé ce qui pouvait lui coûter davantage. Flaubert s'était arrangé pour que l'épreuve fût unique, ce qui assure d'avance un prix inestimable à cette photographie légendaire.

Flaubert était plein de verve, semant les paradoxes et les anecdotes dans sa conversation; il se promenait par enjambées rapides dans son vaste salon meublé à la turque, vêtu lui-même de ce large costume à demi oriental qui permettait au sang de circuler librement, rallumant sans cesse une petite pipette de terre qu'il laissait toujours éteindre.

Je revois comme si c'était hier cet homme si gai, si vivace, si rond dans ses allures, si expansif dans ses sentiments, si complètement exempt de toute haine. Il y a pourtant vingt ans déjà qu'il est mort, vingt ans qu'il est tombé sur sa tâche inachevée dans cette maison où il s'enfuyait chaque année pour ciseler ses phrases à loisir, non pour la foule qu'il savait incapable de discerner l'or du cuivre, mais pour quelques-uns, pour les connaisseurs en belle orfèvrerie littéraire à l'estime desquels il tenait si vivement.

L'auteur de Madame Bovary aimait à parler de ses premières années à Rouen et de l'influence qu'avait

exercée sur lui son professeur de dessin, Eustache- Hyacinthe Langlois, du Pont-de-l' Arche, peintre, graveur, écrivain, qui avait posé pour le Romulus de David, s'était occupé un des premiers du Moyen Age et avait laissé une Histoire de la Danse des Morts... L'amitié avec Louis Bouilhet tenait une place considérable dans ces causeries. Organisation tendre et presque féminine, Bouilhet semblait compléter Flaubert, plus viril et plus énergique. A plusieurs reprises, ils travaillèrent ensemble et rimèrent même en commun un poème: V Origine de la vaccine.

Venu à Paris pour faire son droit, Flaubert, logé dans la maison du National, qui était également celle du fameux Divan Le Peletier, se lia avec toutes les célébrités du moment; il connut surtout force musiciens : Litz, Thalberg, Berlioz et Wagner, encore pauvre et ignoré, qui arrangeait Guillaume 7e// pour petite flûte. Attaqué d'une maladie de nerfs, l'écrivain, après la mort de son père, retourna quelque temps au Croisset, où il vécut près de sa mère et d'une petite nièce qu'elle élevait avec un rare dévouement. Ce fut alors qu'il entreprit à pied un voyage en Bretagne, voyage dont il a écrit une relation complète qui n'a jamais été imprimée.

En 1849, Gustave Flaubert partit pour l'Orient

en compagnie, je crois, de Maxime Du Camp, et alla jusqu'à la seconde cataracte du Nil ; il visita l'Egypte, la Palestine, la Syrie, Constantinople, et rentra en France par l'Italie. Au retour, il publia dans la Revue de Paris d'abord, puis chez Michel Lévy Madame Bovary qui, du jour au lendemain, rendit le nom de l'auteur illustre.

Le Château des Cœurs, cette féerie d'une donnée si neuve, revenait souvent dans les conversations de Flaubert; il se plaisait à énumérer avec ses saillies toujours pétillantes d'esprit, mais dans lesquelles ne perçait aucune amertune, les étonnantes péripéties qu'avait subies la malheureuse pièce. Aune certaine époque de sa carrière, il avait effectivement rêvé le théâtre. Il retourna à sa chimère avec le Candidat] il prit pour une réalité un des atomes atmosphériques qui s'agitent à notre temps ; mais il s'aperçut bientôt qu'en croyant avoir découvert un personnage original il n'avait étreint qu'une ombre impalpable.

Sa vocation n'était pas là. Ce n'est pas par le Château des Cœurs, pas plus que par le Candidat que Gustave Flaubert vivra, c'est par ces trois œuvres vraiment fortes et belles qui s'appellent : Madame Bovary, Salammbô et la Tentation de saint Antoine.

En dehors de toute considération d'école, Madame Bovary est impérissable parce que c'est une œuvre vraiment humaine; une création émouvante, palpitante, saignante, qui a jailli du cerveau de l'écrivain sans qu'il ait procédé d'après un système déterminé. Cette tragédie bourgeoise d'une si terrible intensité d'analyse, d'une vérité si criante, d'une logique si cruelle, vous empoigne sans qu'on raisonne ses impressions. Salammbô montre dans Flaubert le merveilleux érudit collaborant avec l'homme d'imagination. La vieille Carthage, féroce, fascinante, troublante, moitié marchande et moitié hiératique, revit dans sa monstrueuse grandeur en ces pages où l'artiste met en œuvre avec une habileté prodigieuse les matériaux que le savant voyageur lui a remis.

Quant à la Tentation de saint Antoine qui a soulevé de nombreuses critiques, ce sera pour moi l'œuvre maîtresse de l'écrivain au jour du définitif classement que la Postérité seule se charge d'établir.

Je ne sais rien de beau comme la lutte qui s'élève dans l'âme du pauvre anachorète entre la Foi, représentée seulement par une croix de bois et ce monde antique, évoqué avec un talent magistral, réincarné dans toute la beauté de ses formes, personnifié par toutes ses voluptés, ses enchantements, ses poésies, ses prestiges et ses fantasmagories.

Je ne connais pas de drame plus superbe que celui auquel Flaubert nous fait assister, car il résume le problème de la Destinée humaine. Ici, portées à leur suprême puissance de séduction, traduites dans leurs manifestations les plus captivantes, toutes les tentations : le Pouvoir, la Luxure, l'attraction physique de la femme, l'attraction intellectuelle du sophiste ; là, un humble moine perdu dans les déserts horribles, partageant sa hutte avec les chacals, ne vivant que du pain rare que lui apporte quelque caravane. Est-^il antagonisme plus passionnant et contraste plus éloquent? De quelque côté que vous portent vos aspirations, est-il possible de ne pas admirer le souffle de l'artiste qui s'est attaqué à une conception aussi haute.

C'est au Faust seul que l'on peut comparer la Tentation de saint Antoine ; mais nous avouons que l'œuvre de Flaubert nous semble supérieure à celle de Goethe. L'idéal du saint est autrement élevé que celui du docteur. Celui qui résiste vaul mieux que celui qui succombe. Saint Antoine est Faust, mais un Faust repoussant Méphistophélès. C'est Faust vainqueur au lieu de Faust vaincu. Le mot de Faust, c'est l'amour de soi-même et l'oubli de Dieu ; le mot de saint Antoine, c'est l'amour de Dieu et l'oubli de soi-même.

En laissant ce point de vue en dehors et en

se plaçant seulement au point de vue de l'esthétique 5 la Tentation de saint Antoine constitue une œuvre incontestablement plus parfaite que le Faust.

Dans \e Faust tout est décousu, inégal, composé d'éléments divers, les évocations et les réalités s'y heurtent ; l'auteur prête à son personnage ses raisonnements particuliers, le souvenir de ses propres amours, la peinture des paysages qu'il affectionne. La Tentation^ au contraire, est une œuvre simple, <îomplète, totale. Elle se présente à nous tout d'une pièce, dans sa majestueuse et harmonieuse unité. L'écrivain a pris une légende, une tradition; il en agrandit le cadre, mais il n'en change pas le plan. En cette synthèse éternelle, il n'introduit rien qui soit de l'actualité, rien de personnel, rien de passager. Il n'intervient jamais. Il ne fait pas discuter Antoine, il le laisse au contraire dans l'ombre, replié sur lui-même," réfugié dans sa conscience, appuyé à cette croix contre laquelle tous ces dieux, tous ces plaisirs, tous ces mensonges, toutes ces apparitions, toutes ces apparences viennent livrer bataille. En cette œuvre, où l'artiste déploie une virtuosité inimitable de styliste, en cette œuvre au décor si précis, au panorama si varié, il n'existe pas une longueur, une inutilité, une fantaisie. Le jour tombe quand commence ce drame qui n'a qu'une scène, mais

une scène qui contient le monde; le jour naît quand ce drame finit ; en une nuit, le cycle humain s'est déroulé devant l'anachorète, épris seulement de ce qui est divin

CEORGE ÔAMP

E nom de George Sand est encore vivant dans beaucoup d'àmes ; il a été mêlé aux plus douces émotions de notre jeunesse ; il rappelle tout un monde d'impressions printanières, de fraîches visions, i^j^ de poétiques souvenirs. La 3fare au Diable^ la

T Petite Fadette, Mauprat ont été les compagnons de nos promenades juvéniles, avec les Feuilles cV Automne, les poésies de Musset, les volumes de Michelet. Effacer cette charmeresse de notre mémoire serait déchirer du livre de notre vie les feuillets les plus enchantés, ceux qui sont colorés encore par un reflet des feux de la vingtième année.

Sans doute, les proportions de cette figure ont été diminuées. De cet être auquel on appliquait la parole du poète : « Muse par le talent, femme par le cœur, homme par le courage, » il reste une conteuse émouvante et vraiment inspirée quand elle parlait de son cher Berry. L'œuvre philosophique et sociale, les palingénésies nuageuses des commencements : Lélia^ Spiridion, les Sept cordes de la lyre, sont plus oubliées que le Grand Cyrus de M'^^de Scudéry ou la Cléopâtre de LaCalprenède. Les productions de la fin sont médiocres. Il reste, encore une fois, les paysanneries qui vivront par la sincérité et par le style.

Sous ce rapport, les dernières années, qui ont si peu produit, ont eu une force de destruction étonnante. Quel contraste, et quelle leçon aussi pour la critique, que le tableau qui s'offrait à nous en 1870 et celui que nous apercevons en 1900 ! Ces grands hommes qu'on qualifiait de surhumains, qu'on accablait d'épithètes lyriques, se sont rapetisses, rabougris, desséchés pour ainsi dire sous nos yeux. La verdure partie, il est resté du bois mort.

3n se demandait où l'on trouverait un Panthéon assez vaste pour y loger tous ces génies, et voici qu'une urne paraît suffisante pour y déposer la pincée de cendres qui se retrouve dans l'alambic.

L'éclat des pompeuses funérailles et la hauteur même des bûchers n'ont fait qu'activer la dissolution et rendre la dépouille plus légère. Que subsiste-t-il de Quinet, de Louis Blanc ? Qui achète les œuvres complètes de Lamartine ? Qui lit les Harmonies^ la Chute d'un Ange^ les Girondins ? Un volume de pièces choisies résumera cette gloire qui remplit l'Europe. Le Temps a déjà rongé Hugo lui-même, lumineux et obscur par places, comme un astre qui s'éteint mélancolique et presque oublié, dans un firmament de papier.

Même réduite à une mesure qui n'a rien d'extraordinaire, George Sand apparaît intéressante. Elle a eu ce que possédaient tous les créateurs de son temps, l'aisance dans le travail, l'équilibre heureux des facultés, une puissance communicative se dégageant d'un foyer intérieur ; elle ne fatigue pas, parce qu'on ne sent pas chez elle la fatigue, l'effort, l'effet tiré à grand'peine d'un cerveau surmené.

Quelle différence, entre ce travailleur paisible et bon enfant qui, dans ses lettres, cause à cœur ouvert, avec ses amis, du roman qui est sur le

chantier, et les maladifs d'aujourd'hui, toujours en train de pousser ce han ! douloureux et gémissant que poussent les gindres, occupés à pétrir dans les sous-sols des boulangeries ! C'est la névrose, me dira-t-on ; mais avouez qu'on est tenté parfois de répéter avec la vieille Auvergnate qui soigne Raphaël dans la Peau de chagrin : (( Il n'y a que les Parisiens pour avoir de ces chiennes de maladies-là I »

George Sand ne sait pag" ce que c'est que la névrose. Pour elle, (( le travail est un acte de lucidité ». « L'inspiration, ajoute-t-elle ailleurs, n'est point une intervention miraculeuse de la Muse^ mais bien un état de notre être, un moment de bonne harmonie complète entre le physique et le moral. »

Guy de Maupassant, parlant un jour de George Sand, n'hésitait pas à conclure de ceci que George Sand n'était pas artiste. J'avoue que ce jugement m'a plongé dans une stupeur profonde. Quelle idée le romancier se faisait-il donc d'un artiste pour refuser ce nom à George Sand? Ces magnifiques paysages si remuants, si dramatiques, si vrais qu'il semble qu'on y soit, ne sont-ils pas de l'art au même titre que les Ruysdaël et les Claude Lorrain? Ne sont-ils pas bien supérieurs atout ce clinquant, à tout fie llivJL.lral qu'une certaine école

voudrait aujourd'hui nous donner pour la quintessence de l'art?

George Sand semble, au contraire, avoir été e^cclusivement artiste et avoir justifié la définition de l'art: Homo additus naturœ. Elle a mêlé l'homme à la nature ; elle a associé les émotions, les tristesses, les amours de la vie humaine aux spectacles changeants de la création. Elle reproche quelque part à Sainte-Beuve d'avoir regardé Flaubert avec des yeux un peu salis ; elle a vu tout, au contraire, avec de beaux yeux largement ouverts, disposés à admirer et prenant volontiers même le mal pour le bien.

Une préoccupation absorbante de tout ce qui a ferme, couleur et mouvement, une inconscience tranquille achèvent de mettre en relief le côté uniquement artiste de George Sand. Semblable à certains de nos peintres, très simples d'allures, très superficiellement instruits, qui vous' disent, quand vous leur parlez d'une de leurs œuvres et quand vous leur demandez comment ils l'ont conçue: « Cela m'est venu sans y penser », l'auteur de François le Champi déclare à chaque ligne qu'elle est incapable d'expliquer le pourquoi de ce qu'elle a écrit. Le don, inné en elle, a agi tout seul.

Le penseur, chez George Sand, est bien inférieur à l'exécutant, au virtuose. Son vocabulaire est brillant; mais son idéal, éomme toute, est assez étroit, son horizon très borné. Tout ce qui dépasse la vision directe de son œil lui échappe : elle n'aime ni ce qui est trop loin dans les âges sur la terre, ni ce qui est trop haut dans le ciel. Elle ne comprend rien à cette Bretagne, si étrange, si pleine d'une mystérieuse solennité. Devant ces landes semées de monuments d'un aspect si fantastique qui racontent la civilisation d'il y a cinq mille ans, elle écrit : « Les débris celtiques, incontestablement curieux pour l'archéologue, ce n'est rien pour l'artiste, c'est mal encadré, mal présenté. Garnac et Erdeven n'ont aucune physionomie. » Être de plaine, de gros bon sens, très terre-à-terre, au fond, elle n'a aucune attraction pour Jeanne d'Arc, et l'on s'étonne de trouver ces lignes sous la plume d'une femme qui nous est offerte comme une sorte d'inspirée démocratique :

« Dites-moi (c'est à Barbes qu'elle s'adresse), quels sont les ouvrages sur Jeanne d'Arc qui vous ont donné une certitude sur ses notions person-

nelles. Je n'ai rien lu de sérieux sur son compte que ce qu'en dit Henri Martin dans son Histoire de France. Tout le reste de ce que j'ai eu entre les mains est trop légendaire et je n'y trouve pas une figure réelle ; c'est à faire douter qu'elle ait existé. Ses réapparitions après sa mort font ressembler son histoire à celle de Jésus, — qui n'a pas existé non plus, — du moins personnalisé comme on nous le représente.

<( Ces grands hallucinés sont déjà bien loin de nous et j'ai un certain éloignement pour les extatiques. Je vous le confesse. J'aime tant l'histoire naturelle, j'y trouve le miracle permanent de la vie si beau, si complexe dans la nature, que les miracles d'invention ou d'hallucination individuelle me paraissent petits et impies. »

George Sand est là tout entière ; elle fut une naturaliste, mais non point dans les sens que prêtent à ce mot des gens qui prétendent ne peindre dans la nature que ce qui est bas, grossier, repoussant ; elle fut une naturante, si vous préférez, aimant la nature telle qu'elle est, c'est-à-dire très belle à certaines heures. Elle ne mit guère en scène que des instincts, comme les naturalistes d'aujourd'hui, mais des instincts ennoblis et idéalisés au point de pouvoir être pris pour des sentiments.

En toute chose, elle fut parfaitement différente

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du portrait que notre époque, éprise du faux, qui a l'adulation maladroite, qui loue à contre sens, a mis en circulation. Elle ne fut ni une apôtre, ni une émancipatrice, ni une affamée d'idéal, ni une possédée de l'amour, ni un être de sacrifice comme Louise Michel, ni même une irrégulière volontaire. Elle ressembla à beaucoup de femmes du xvm'' siècle, grandes dames, présidentes, bourgeoises aisées, décidées à ne pas se gêner, libres dans leurs mœurs, pensant sur l'amour à la façon de Champfort, promptes à s'aff*ranchir, sous ombre de philosophie, -des préjugés prétendus qui les contrariaient dans leurs fantaisies, et fmissant en aïeules aimables, au milieu d'une société peu sévère. Le pauvre Musset, qui rêvait de je ne sais quelle passion byronnienne, s'était trompé de porte; et, par une méprise digne seulement d'un poète, il s'était précisément adressé à la moins romanesque et à la moins romantique des femmes.

Quelques lignes de la correspondance, d'ailleurs, nous peignent George Sand ad vivum. Ce sont celles où elle nous montre son admiration partagée entre Jean-Jacques Rousseau et Montaigne. Elle emprunta à l'auteur de la Nouvelle Héloise sa sentimentalité d'apparat, ses doctrines qui prêtaient aux éloquentes déclamations, cette adoration de la vertu, tout en phrases et qui n'engage à rien d'eff'ectif. Elle prit à

Montaigne cette sagesse pratique, cette politique de la vie qui consiste à s'accommoder à tout, cette philosophie sceptique qui permet de traverser une longue existence sans trop hypothéquer de la liberté de soi-même.

La lecture du cinquième volume de cette correspondance, qui va jusqu'au milieu de 1870, nous prouve que George Sand avait profité dans le commerce de Montaigne. Revenue des entraînements tout physiques d'une jeunesse qui s'était prolongée tard, elle se révèle comme une bonne châtelaine, mère de famille dévouée, très adroite et très avisée dans la conduite de sa barque littéraire, très éclectique dans ses relations et trouvant le moyen d'être bien avec tout le monde: avec les proscrits, qui ne sont, il est vrai, que des proscrits pour rire, et les tyrans, qui ne sont point de ceux qui font pleurer. On sourit un peu en voyant cette républicaine, qu'on disait irréconciliable, féliciter le prince Napoléon « de son Austerlitz » et lui écrire :

(( Avez-vous pensé, en vous allant tout seul à pied depuis le Panthéon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que dans cent ans d'ici la France, le monde par conséquent, vivrait, grâce à vous, dhine autre vie?

(( Du haut du Panthéon quelque chose a dû vous p nier et vous crier: « Marche ! »

M™* de Sévigné n'aurait pas osé en dire autant à Louis XIV, même au lendemain du fameux jour où elle dansa avec lui.

C'était Montaigne, l'habile et facile Montaigne, que M"'* Sand avait dû consulter ce matin-là, en réservant Rousseau pour les écrits destinés à soulever l'enthousiasme de la jeunesse naïve du quartier Latin...

Le sixième et dernier volume de la correspondance n'est pas moins intéressant sous ce rapport. Commencé avec la déclaration de guerre à la Prusse, il se termine par une lettre datée de Nohant, le 28 Mai 1876, douze jours avant la mort de George Sand. Il éclaire donc bien les dernières années et il accentue encore la physionomie de l'auteur de Mauprat dans le sens dont je parlais tout à l'heure.

L'écrivain qui, par ses livres, a tant contribué à répandre les idées révolutionnaires, envisage maintenant la Révolution comme une bonne bourgeoise de province que tout alarme et dérange. On a bien l'impression de la guerre dans les départements ; on se rend bien compte de l'apathie de ce pays gorgé de bien-être, que la pensée du sacrifice irrite et effraie ; on distingue clairement le mauvais vouloir

général, l'espèce de découragement anticipé qui, dès le commencement de la campagne, assurait le succès de la Prusse.

Ce gouvernement de la Défense, si prôné, si singulièrement travesti, gonflé, grandi, apparaît ce qu'il fut vraiment: « une dictature d'écolier », selon le mot de George Sand elle-même. L'œuvre de Gambetta est jugée comme l'Histoire la jugera définitivement.

(( Les créatures de Gambetta, écrivait-elle, ont dit sur tous les tons que la reddition de Paris n'engageait pas la France. Mais on a l'impudeur de nous dire que la guerre ne fait que commencer sérieusement. C'est donc pour s'amuser qu'on a fait périr, depuis trois mois, tant de pauvres enfants par le froid, la misère, la faim, le manque d'habits, les campements impossibles, les maladies, le manque de tout, le recrutement des infirmes, opéré cruellement et stupidement, l'incurie des chefs, l'incapacité des généraux; oui, c'était un essai, la part du feu. En trois mois on n'a rien su faire que de la dépense inutile, dépense d'hommes et de ressources. On est indigné en lisant depuis deux jours les décrets que Ton daigne prendre à la dernière heure pour réprimer des abus que toute la France signalait, sans que le Dictateur fît autre chose que de promener en tous lieux sa parole bouffie et glacée. »

Pour la Commune également, George Sand a les l^eux d'une rurale, la colère du propriétaire qu'on empêche de recevoir ses fermages. Combien son langage était différent lorsqu'elle parlait de ce parti du National^ « 'demi-farceur, demi-jobard, flouant un peu les autres, qui ne vivait que de haine, de petitesse, d'envie et de nargue ! »

(( Le National^ écrivait-elle à Charles Duvernet, n'avait pas même eu le mérite d'être coupable de sympathie pour ces pauvres fous de communeux, que l'on peut blâmer tout bas, et que le National a insultés et flétris jusque sous le coup de la pairie. Lâche en ceci ! car si le communisme avait fait une révolution ou plutôt lorsqu'il en fera une, et ce sera malheureusement trop vite, le National sera à ses pieds comme Carrel lui-même qui, le 26 Juillet, traitait la Révolution "de « sale émeute » et qui en parlait tout différemment le l*"" Août. »

Trente ans après, les insurgés, « les uns odieux, les autres crétins », ne sont dignes d'aucun intérêt. Ces malheureux ouvriers qui tombaient sur les barricades, étaient cependant des lecteurs de George Sand ; c'est dans ses ouvrages qu'ils avaient puisé leur haine de la société, leur foi dans un état de choses

meilleur. George Sand pensait exactement comme eux lorsqu 'elle écrivait en 1836 : « Parmi tous ces hommes qui défendent la propriété avec des fusils et des baïonnettes, il y a plus de bêtes que de méchants. Chez la plupart, c'est le résultat d'une éducation antilibérale. Leurs parents et leurs maîtres d'école leur ont dit, en leur apprenant à lire, que Je meilleur état de choses était celui qui conservait à chacun sa propriété. Ils appellent révolutionnaires, brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du peuple. »

Nous avons vu, depuis George Sand, tant de gens à opinions successives, que nous sommes un peu blasés de ce côté-là, et qu'aucune variation ne nous étonne plus. On eût aimé cependant, chez une femme surtout, trouver un îneâ culpâ humain, un mot : « Pauvres diables ! j'ai peut-être une part dans leurs malheurs ; je me suis trompée et je les ai trompés ! »

Ce dernier volume reflète fidèlement le désarroi d'esprit de George Sand et de ses contemporains devant des faits qui dépassent toutes leurs prévisions. L'écrivain, cependant, avec le bon sens pratique qui fait le fond de sa nature, se reconnaît assez

vite et discute clairement ce qui se produira. « Quelle situation, dit-elle, va succéder à cette lutte répugnante? Un genre Directoire ! Le besoin de s'amuser, de s'enivrer, d'oublier. » Ce Directoire sera plus bas encore que l'autre. George Sand le pressent. (( Comme nous ratons tout ce que nous voulons copier dans le passé, nous n'aurons pas môme le chic de Barras ; nous serons bêtes, et nos incroyables n'en feront accroire à personne. »

Nous voilà loin des enthousiasmes et des lyrismes des premiers volumes, et si Ton veut apprécier les changements accomplis, c'est cette comparaison qu'il faut faire. La correspondance de ceux dont la vie fut longue a toujours des airs de cimetière, cimetière d'idées et cimetière d'êtres humains. Que de morts illustres cette femme a laissés derrière elle parmi ses correspondants et ses amis : Musset, Chopin, Delacroix, Gustave Planche, Charles Duvernet, M"'^ d'Agoult, Barbes, Mazzini, Thoré, Janin !

La pensée de ces compagnons tombés en chemin ne semble pas attrister outre mesure George Sand. Cette calme figure se voile rarement de mélancolie. C'est une bonne tête, une organisation solidement trempée pour la vie. La mort ne l'effraye pas pour elle-même ; elle en parle dans ses dernières lettres avec sérénité. « Je ne suis pas, écrit-elle au docteur Henri Favre, de ceux qui s'affectent de ■ subir une

grande loi et qui se révoltent contre les fins de la vie universelle. »

La maternité paraît être le sentiment dominant en elle. Littérairement c'est une poule, une poule qui chante le coq, comme il arrive parfois, mais qui pond chaque année son roman, sans effort, sans souffrance, comme la poule pond un œuf. Dans le commerce ordinaire, c'est une mère plus encore qu'une amie ; elle appelle Dumas « mon cher fils » ; elle relève avec une gaieté virile Gustave Flaubert, toujours encoléré, toujours mécontent et, pour qui, au contraire deSand, pondre un œuf est le plus cruel des supplices...

Ces six volumes de correspondance n'ont rien ajouté, sans doute, à la gloire de George Sand. J'ai cru devoir y insister, cependant, parce qu'on y trouve mieux qu'ailleurs sa psychologie véritable, parce que c'est là, beaucoup plus que dans ses livres, que son « moi humain » se révèle.

Aussi bien on s'attarde volontiers à parler de George Sand, parce qu'on sent qu'on ne la retrouvera plus sur sa route; elle représente ce qui a été plus que ce qui sera. Quelques écrivains, Joseph de Maistre et Stendhal, par exemple, dans des genres divers, n'ont été jugés à leur valeur que longtemps après leur mort. (( Je ne serai guère compris que vers 1884, » écrivait Stendhal en 1836.

Que restera-t-il de George Sand en i950 ? Je vois ses romans alors dans une bibliothèque de province. Quelque visiteur furetant dans les rayons, cherchant un ouvrage pour l'aider à s'endormir, prend un volume au hasard ; il est saisi par ce parfum particulier aux vieux livres ; il retrouve peut-être quelque feuille desséchée mise jadis en guise de signet, et il est à la fois surpris et ravi de ce rococo demeuré jeune par endroits...

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H' DIEU ! Dans ce beau partage des dons I qui font l'artiste, je n'ai reçu qu'un maigre lot. Tel qu'il est pourtant, et 1 même sur l'ingrat terrain où mon

/ ingrat instrument s'exerce, j'ai plus d'une fois goûté la joie de l'art. J'ai senti que je servais, j'ai senti que j'aimais, j'ai senti que j'ouvrais des esprits et des cœurs et que j'y laissais quelque chose de bon. Et dans d'autres rencontres, j'ai senti que plus d'un ennemi injuste et arrogant se relirait, emportant une marque vengeresse. Et je crois en vérité, que je n'échangerais pas contre les rentes les plus victorieuses , cette pauvre plume qui ne m'a pas toujours trahi. »

De ce regard en arrière, jeté par Louis Yeiiillot, sur sa rude vie d'artiste et d'écrivain, on peut rapprocher l'espèce de testament poétique qui termine Çà et là\

Placez à mon côté ma plume, Sur mon cœur le Christ, mon orgueil; Sous mes pieds mettez ce volume, Et clouez en paix le cercueil.

Après la dernière prière, Sur ma fosse plantez la croix ; Et si l'on me donne une pierre Gravez dessus : y ai cru, je vois.

J'espère en Jésus. Sur la terre Je n'ai pas rougi de sa loi :

Au dernier jour, devant son père, Il ne rougira pas de moi.

A plus d'une reprise, comme les ymaigiers de génie du passé, qui se représentaient eux-mêmes dans un coin de l'église enrichie par eux de merveilles, Veuillot s'est ainsi peint lui-même dans son œuvre. Il n'a point cherché une de ces attitudes solennelles et théâtrales qu'affectionnent les grands hommes d'aujourd'hui : il n'a point tracé de lui un de ces portraits de convention que l'esprit de parti impose aux badauds en riant tout bas ; il s'est montré tel qu'il fut toujours, respectueux pour tout ce qui est

vraiment grand, railleur impitoyable pour tout ce qui est vil, prétentieux et ridicule.

Relisez encore cette page qui semble résumer tout entier le grand polémiste :

(( Il y a deux races en ce monde, depuis Abel et Gain ; deux races adverses et ennemies : Tune qui est faite pour croire, pour respecter, pour aimer, pour adorer, pour porter humblement, vaillamment les jougs du devoir ; l'autre, incrédule, haïsseuse, impie, qui blasphème et qui raille et qui ne se soumet qu'à la force pour laquelle elle se sent moins de haine que pour le devoir; au fond, révoltée contre la société, c'est-à-dire contre l'homme autant que contre Dieu. Les livres nés de cette race ne m'ont jamais plu et ne peuvent me plaire, puisque j'appartiens à l'autre.

(( Dans la race dont je suis il 'y a des tribus militau-es, je suis d'une de ces tribus. ^Parce que tout mon sang frémit contre le mensonge, on m'a appelé révolutionnaire; parce que j'ai refusé tout hommage aux idoles, on m'a outrageusement comparé au charlatan qui s'est fait un talent et une renommée d'aller par les rues et les places publiques hurler contre Dieu. Grâce à l'éducation que la société inflige aux enfants du peuple et que ce malheureux et moi avons également reçue, j'aurais

pu, sans doute, devenir un révolutionnaire , mais non pas comme lui. Nous ne sommes pas de même race. Je n'aurais pas enfoui mon âme dans l'imbécile stérilité du blasphème. On ne fait que des esclaves parmi les peuples auxquels on ôte Dieu; ce n'est pas là ce que je me serais proposé si ma raison avait fléchi devant les problèmes dont le spectacle du monde l'obsédait. J'aspirais à la liberté et à la justice; je n'aurais pas cherché ces filles du ciel dans la boue ; je n'aurai pas cru que Dieu me laissait le soin d'inventer la liberté et la justice. La foi cathohque, en m'enseignant que les nations sont guérissables , m'a préservé de la dangereuse folie de vouloir refaire l'espèce humaine et du crime de la mépriser. »

Ce caractère énergique et ferme, plus encore que le redoutable talent du polémiste, explique, en même temps que les haines qu'excita Veuillot, l'influence qu'il exerça sur son temps.

Jusqu'à lui, le catholique était devenu, pour certaines gens, un être fantastique ; on le représentait toujours assis sur le bord d'une chaise comme le

comte d'Outreville d'Aiigier, parlant bas, ayant sur le visage comme une teinte de cierge, ne dépassant jamais l'horizon de la rue Saint-Sulpice.

Par un phénomène très singulier, les catholiques en grand nombre avaient fini par accepter ce personnage. Le civilisé, que Taine nous peint si bien, impuissant et désarmé par ses habitudes mêmes de bonne compagnie avait fait taire chez beaucoup l'homme et le citoyen. Pour éviter de se mettre en avant, de s'afficher, les catholiques s'étaient petit à petit laissé esbroufi'er par tous ceux qui criaient fort. Les Protestants déclaraient qu'ils allaient au temple, les Juifs s'honoraient d'aller à la synagogue, les Francs-Maçons se rendaient ouvertement aux tenues de Loges, sans qu'aucun d'eux pensât être diminué en obéissant à ses convictions. C'est à peine cependant si, il y a quelques années, des jeunes gens qui auraient été très braves au feu, osaient avouer qu'ils assistaient régulièrement aux offices : ils cachaient cela presque comme une infirmité.

Les Prudhommes prétendus libéraux, les Coquelet dont Veuillot a esquissé tant de fois la grotesque silhouette, les Homais et les Gaudissart de Loges prenaient volontiers des mines dédaigneuses sur ces questions ; ils parlaient avec une bienveillante pitié de ces superstitions surannées ; ils avaient des

indulgences adorables et des haussements d'épaule d'une bouffonnerie achevée.

Avec sa verve gauloise, sa belle humeur, son çsprit toujours éveillé, Veuillot vint retourner la situation, se déclara hautement bon chrétien, vrai chrétien comme nos pères l'avaient été, et mit bientôt tous les rieurs de son côté.

En ce pays de mode, d'opinion, où ies gens qui n'ont peur de rien tremblent à l'idée d'être ridicules, le bien moral produit par ce franc luron, carré par la base, spirituel comme le diable et pieux comme un saint, fut considérable.

La persécution aidant, on ne voit plus le personnage crépusculaire, et douteux du monsieur qui, dès qu'on abordait ce sujet, disait : <( Certainement... Cependant... certaines croyances ont... du bon, si j'ose m'exprimer ainsi!... Je ne serais pas éloigné d'admettre... )> On dit couramment maintenant : (( Je suis catholique, vous me plaignez ; vous êtes franc-maçon, je vous plains, chacun son goût. Si vous êtes de bonne compagnie, nous pourrons échanger quelques arguments, vous me parlerez sans doute de Torquemada et j'aurais le plaisir de vous dire deux mots de Robespierre. Si vous êtes mal élevé, nous nous contenterons d'échanger des injures. »

Pour moi, c'est là l'œuvre vraiment nouvelle et

féconde de ce courageux soldat d'une grande cause. D'innombrables religieux ont pratiqué dans les cloîtres d'admirables vertus, mais tout le monde ne regarde pas dans les cloîtres ; le mérite de Veuillot fut de montrer à tous, de niettre en plein forum parisien un chrétien vivant de la vie de tout le monde, et en même temps absolument fidèle aux devoirs de l'Eglise, un chrétien qui, de l'aveu de tous, n'était ni un niais, ni un timide, ni un sot, ni un ambitieux, ni un intéressé, ni un hypocrite.

Jamais homme ne fut mieux organisé pour une semblable tâche. Le style des maîtres d'autrefois semble s'être transmis directement à l'incomparable écrivain qui personnifie si noblement le bon sens, les sentiments élevés, les croyances de la vieille France. Amis ou ennemis sont d'accord pour reconnaître l'originalité, la puissance, l'éclat, la souplesse de ce talent tour à tour éloquent ou comique, sublime et familier. Louis Veuillot, c'est tout à la fois Bossuet, Molière et La Bruyère; il monte souvent aussi haut que le premier, il amuse comme le second, il portraiture comme le troisième. A chaque pas on rencontre des tours charmants, des bonnes fortunes d'expression incroyables, des surprises de phrases ravissantes, des traits mordants, des aperçus délicats et fins. Un mot suffit à Veuillot pour peindre, pour flageller, pour terrasser, pour attendrir,

pour faire justice, dans une raillerie,' d'une personnalité médiocre ou d'un mauvais ouvrage. Il y a tels de ces portraits en dix lignes qui resteront aussi longtemps que certains caractères de La Bruyère.

Cette œuvre, d'une variété infinie, touche à tout, aborde tous les sujets, rajeunit toutes les questions. Nous voici dans le Parfum de Morne, sur la voie Appia que suivaient les triomphateurs au temps où Rome conquérait le monde. La phrase alors s'enveloppe de sérénité, et la mélancolique grandeur des ruines descend sur ces pages majestueuses, adressées par l'auteur à ses filles :

« Au delà des aqueducs, loin, loin, on voit des montagnes couvertes de verdure et de neige. Rien n'est si grand. Je vous en ferai voir quelques dessins; malheureusement, le soleil n'y sera pas.

(( Le soleil n'a point vieilli comme ces ouvrages des hommes. Il est aussi jeune et aussi joyeux que quand il les a vus s'élever. Il rit sur ces montagnes, sur ces neiges, sur ces herbes et sur ces sépultures, et il y fait pousser des fleurs.

« J'ai pensé à vous parmi ces merveilles ; j'ai prié pour vous. J'ai demandé au bon Dieu de vous donner la jeunesse éternelle sous le soleil de son éternité, et j'ai cueilli pour vous ces violettes au pied du tombeau de Gecilia Metella. »

Ouvrez les Odeurs de Paris ^ et le boulevard moderne, avec son mouvement tumultueux, son atmosphère factice, son va-et-vient de multitudes, revit sous la plume de ce spectateur si merveilleusement habile à observer et à décrire.

Plus loin, Solesmes apparaît telle qu'était la vieille abbaye du xi* siècle, restaurée par dom Guéranger, alors que, avant les décrets, artistes et écrivains se donnaient rendez-vous là pour méditer et pour travailler.

Parcourez également la correspondance. C'est là qu'on trouve le vrai Veuillot — si peu ressemblant aux portraits de fantaisie qu'on a faits de lui — l'être plein de crânerie dans ses idées, de belle humeur, de gaieté sonore, épris de tous les spectacles dignes de tenter des yeux d'artiste, parlant de la nature en poète, des hommes en observateur spirituel et pénétrant, jouissant honnêtement de tout ce que l'existence a de plaisirs permis.

Ce qui frappe, en effet, dans cette correspondance, c'est la gaieté. Cet homme a trouvé le bonheur dans le devoir, et, pour lui, s'est vérifiée la parole de V Imitation : o: Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et qui ne craint poiat de

leur déplaire jouira d'une grande paix. » Il avance, allègre et content, dans le pays de la lumière, et ni la haine, ni l'envie n'effleurent cette âme passionnée pour un si magnifique idéal.

Ces lettres mettent bien en relief la nature aimante de ce polémiste redoutable qui vécut au milieu des batailles. Ce lutteur qui, dans l'ardeur des combats, portait des coups si meurtriers n'avait point de. fiel. Il est plein d'une miséricorde dédaigneuse pour cet Empire qui a brisé dans sa main sa plume de journaliste, qui le traque de journal en journal et lui interdit de publier sous son nom un article littéraire. On sent qu'il ne demanderait pas mieux que de se réconcilier avec Montalembert : « Je pense, écrit-il à sa sœur, que Montalembert va toujours bien. Donne-m'en des nouvelles. Pour la vingtième fois peut-être j'ai encore rêvé de lui; toujours le même rêve, une réconciliation parfaite, un embrassement de frère. Je voudrais bien connaître Joseph, fils de Jacob, pour lui demander l'explication de ce rêve unique. J'ai moins rêvé de mon frère, de toi, de nos filles, que de ce diable qui m'hait si follement. »

L'appartement de Veuillot, on le sait, était voisin de celui que Montalembert occupait au numéro 40 de la rue du Bac. Un jour, il aperçut sur la terrasse de son adversaire des médecins qui se préparaient

à une opération, et il se mit à prier de tout son cœur pour la guérison du malade.

Nous prenons là l'homme sur le vif, s'épanchant librement avec sa sœur et ne songeant pas qu'on puisse l'écouter.

Avec cela, c'est un Gaulois, et la plaisanterie, fûtelle salée, ne lui fait pas peur. Quelques-uns ont trouvé qu'il est bien souvent question de cuisine dans ces lettres. Cela n'est pas bien grave. On aurait fini par prétendre que les catholiques se nourrissaient uniquement de restes de cierges; il n'est point mauvais qu'on sache qu'ils mangent quelquefois de bon appétit comme les autres hommes. L'art est dans tout. Même en carême, une omelette bien dorée, une nappe bien blanche, un vin sincère ont leurs charmes. Notre fragile nature a des besoins qu'elle peut légitimement satisfaire. Veuillot le dit et il a raison.

A côté de ces préoccupations réalistes quelles belles envolées vers l'Infini, quelle émotion devant la splendeur des choses visibles, devant ce que Vinci appelait la bellezza del mundo !

Lisez cette adorable page :

(( Sous un ciel nettoyé et magnifique j'ai fait quatre lieues dans l'odeur des foins coupés, au chant de l'alouette et de l'Angelus, voyant tous leè apprêts

(lu lever de l'Aurore, et c'est charmant. Elle a commencé par tirer ses rideaux et elle a jeté sur la terre un petit sourire d'un bleu rose qui a tout animé. Soudain se sont dessinées les collines; les arbres ont poussé et les champs, peu à peu, sont devenus verts et blonds, de noirs qu'ils étaient. Puis l'Aurore a ouvert sa fenêtre et passé la tête. J'ai vu tout son visage. Il est agréable. C'est une physionomie pâlotte, mais souriante, fraîche, avec une teinte de mélancolie. Quelques étoiles restaient par-ci par-là dans sa coiffure de nuit. En tombant sur la Terre, elles devinrent des ruisseaux et des fleurs. Elle fit sa toilette et se pommada de tilleul et de foin avec une pointe du sureau; c'est son parfum du moment. Son haleine est fraîche, elle vint jusqu'à moi et me donna une sensation de froid que j'aurais voulu vous envoyer dans nos taudis de la rue du Bac. Elle s'éclairait de plus en plus, et la Terre de plus en plus se réjouissait de la voir : tout s'animait, les oiseaux éclatèrent en chansons et me firent souvenir de faire ma prière, comme ils faisaient la leur. »

Pour celui qui croit comme croyait Veuillot, tout est souriant et tout est aimable dans la nature. Les plus dures épreuves ont leur douceur, les deuils les plus cruels éveillent des pensées qui consolent...

Le don dominant, chez ce grand écrivain, est le don qu'avaient nos pères de saisir tout de suite le ridicule ou la fourberie, de n'être point dupe des charlatans, des farceurs, des exploiteurs. Dans ce pays envahi par le pathos, la déclamation, la fausse littérature exprimanc des sentiments faux, il aime ce qui est vrai, sain, net, ce qui a un goût de terroir et un accent bien français.

Son ennemi, c'est l'ennemi du pauvre peuple, le professeur de révolution, l'avocat verbeux qui pousse l'ouvrier à l'insurrection et le fait fusiller ensuite, c'est le faméhque de la veille devenu le jacobin nanti du lendemain.

■Qui n'a eu l'idée d'aller relire V Esclave Vindex devant les ruines des Tuileries? Ce dialogue fameux semble avoir aujourd'hui plus d'actualité que jamais.

VINDEX

Tu me parais aujourd'hui peu zélé pour les faubourgs.

SPARTACUS

Je l'avoue, cette insurrection ne me satisfait pas autant que la dernière ; je l'approuve surtout beaucoup moins que celle qui m'a conduit ici. Fassent les dieux que de perfides

conseilleurs n'aient pas entraîné le peuple dans une sédition contraire à ses intérêts.

VINDEX

Vraiment?

SPARTACUS

Oui, j'ai quelque peine à approuver cette révolte. Que veut le peuple? Il a la République, il a le suffrage universel ; tout citoyen est admissible à tous les emplois. Je ne vois pas ce que l'on peut raisonnablement exiger encore.

VINDEX

J'ai l'oreille fine, tu le sais. J'entendais tout à l'heure les discours que tiennent là-bas, sous la terrasse, les insurgés captifs.

SPARTACUS

Que disent-ils?

VINDEX

Ces citoyens admissibles à tous les emplois se plaignent de n'être pas admissibles à toutes les tables.

SPARTACUS

Ce sont des communistes, je m'en doutais.

VINDEX

Et tu n'es pas communiste, Spartacus?

SPARTACUS

Moi ! j'ai horreur de cette secte impie. Je ne m'étonnerais même pas que ses chefs fussent dirigés et soldés par les coryphées de la réaction.

Veuillot n\cst ni Vindex, ni Spartacus, ni l'esclave vindicatif et haineux, ni le gladiateur qui rêve d'être oppresseur à son tour. Cette belle âme est étrangère à cette basse envie qui ronge depuis cent ans notre société. Cet être de droite conscience a une répulsion innée pour ces personnages obliques qui parlent une langue qui n'a plus rien du simple et clair français de jadis... VOte-toi de là que je m'y mette de tous ces parvenus qui, après avoir exproprié la noblesse, s'efforcent de la singer sans en avoir les brillants côtés et l'élégance aisée, n'est point le fait de ce prolétaire qui a si magnifiquement parlé de ses humbles parents.

Rien n'est superbe comme la façon dont cet homme du peuple, ce mâle aux larges épaules prend sous sa protection cette aristocratie dégénérée qui ne croit plus à elle-même ; il semble voir quelques-uns de nos rudes paysans d'autrefois élevant dans leurs bras quelque frêle patricien qui représente un principe, une idée, une tradition glorieuse.

« Je sens en moi, écrit Veuillot, une singulière pente ; singulière du moins en ce temps. J'ai l'esprit de roture, comme je voudrais que les gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais rétablir la noblesse, je le ferais de suite et je ne m'en met-

trais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir la roture.

« En vérité, j'ai joué un rôle de dupe si je n'y regarde qu'avec l'œil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce de terrain, l'aristocratie et j'ai à peine pu rencontrer deux aristocrates, la royauté dans un siècle qui n'a pas vu et ne verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi du peuple et de la liberté, qui me fera « lanterner » à la première bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique ; mais i'ai trop cru au devoir et j'en ai trop parlé. C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas! tout ce que je n'ai pas fait. »

Ce qu'il faut saluer dans Veuillot, ce n'est donc pas seulement un grand écrivain, c'est aussi un grand plébéien, c'est l'image du vrai peuple, incarné dans ce lutteur infatigable et dans ce chrétien convaincu ; c'est le digne fils de ces hommes qui ont été, eux aussi, aux Croisades, mais sans en rapporter un titre ; le représentant de cette masse anonyme qui a fait la grandeur de la France. Paysans, ouvriers, ceux-là ont vécu, pendant des siècles, tranquilles,

heureux, honnêtes, sur le sillon natal ou dans les corporations d'autrefois; épée, plume, outil, ils tiennent tout, selon l'occasion, de cette belle main ferme et robuste qui n'a pas peur du travail ; ils ont donné à nos cathédrales des architectes comme Pierre de Montereau, à nos champs de bataille des héros comme Hoche, comme Stofflet ou Cathelineau, aux lettres des écrivains comme Louis Veuillot...

■ i pense à Quinet, aujourd'hui? Qui

parle de Quinet? Qui lit Quinet?

Quinet a été, cependant, durant une

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