‹ Figures de bronze ou statues de neige. Portraits et illustrations décorativesChapitre 8 sur 9 · BLANQUI · texte numérisé non relu

BLANQUI

ÊME après la biographie très documentée et très complète que lui a consacrée Gustave Geifroy, la figure de Blanqui reste énigmatique et lystérieuse. Chez cet éternel conspirateur qui passa les trois quarts de sa vie en prison, il y a quelque chose qui déconcerte. On ne sait vraiment à quel type d'hommes le rattacher.

Qu'était Barbes ? un héros qui retardait de cinquante ans, et qui, contemporain de Desaix, eût vécu peut-être et fût mort comme lui. Qu'était Flourens, l'insurgé permanent, le défenseur des Cretois révoltés ? un illuminé et un inquiet qui retardait, lui, de plusieurs centaines d'années, et

qui peut-être, dans le cycle des épopées chevaleresques, eût fait un marquis d'Antioche ou un duc de Sparte.

Blanqui n'avait ni les ardeurs martiales de Barbés, ni Thumeur errante d'un Flourens. On peut affirmer même qu'il ne connut jamais ces instincts impérieux qui poussent des hommes nés pauvres à rechercher des voluptés de patriciens et à chasser du banquet les heureux du sort, afin de s'asseoir à leur place.

Ce monomane de destruction fut toujours sobre comme un pythagoricien, chaste comme un brahme, désintéressé comme un anachorète. Ce buveur de sang se contentait presque exclusivement de laitage et de végétaux. Il n'aima qu'une fois et il resta fidèle au souvenir de sa première femme, morte de douleur pendant qu'il était en prison.

Théophile Sylvestre qui, par une coïncidence singulière, après avoir été un des ardents défenseurs de l'Empire, a été foudroyé par une indigestion en déjeunant chez Gambetta, a tracé un magistral portrait de Blanqui, qui contient de curieux détails sur ses goûts littéraires.

Ce farouche se nourrissait intellectuellement du miel pur des sagesses antiques ; il vénérait les classiques, il professait pour le romantisme la même horreur qu'Armand Carrcl ; il eût été de force à

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donner des leçons de latin à Janin. Quand il avait conversé gravement avec Tacite, il se récréait volontiers avec Horace. Ce captif perpétuel aspirait à Fair avant tout ; été comme hiver, étant jeune, il couchait la fenêtre grande ouverte.

En dehors de ses déclamations contre le parti prêtre, on n'aperçoit point dans ce qu'a écrit Blanqui trace d'un système quelconque, on ne voit pas qu'il se soit rattaché à aucune école socialiste déterminée, qu'il ait été communiste ou collectiviste.

L'amour du pouvoir, le frénétique besoin d'être le maître, nous révélerait-il le mystère de cette nature ? Nullement. Il semble, au contraire, avoir constamment eu peur du succès. Il disposait, en 1848, d'une véritable armée ; il n'a pas la patience d'attendre, et il jette toute cette réserve dans une échaufîourée. Inspirateur occulte de l'affaire de la Villette, il se montre un moment et disparaît. Rédacteur de la Patrie en danger et chef de bataillon pendant le siège, il se risque quelques minutes à l'Hôtel de Ville, le 31 Octobre, et disparaît encore sans mêm,e attendre la fin de la journée.

La conduite de Blanqui au moment du 18 Mars est plus surprenante peut-être.

Il avait organisé le mouvement communaliste bien avant la chute de l'Empire. Je me souviens

d'avoir entendu plus d'une fois causer des ouvriers qui, installés sur un échafaudage près d'une maison que j'habitais dans un des faubourgs de Paris, échangeaient les théories les plus violentes. Sans cesse, dans les conversations, revenait le nom du vieux ou du petit marquis. Le petit marquis, c'était Blanqui. Caché dans le quartier, il réunissait chaque soir un groupe de fanatiques, dont aucun ne le trahit jamais...

En tout cas, au 18 Mars, il était parfaitement certain du mouvement ; il en tenait tous les fils dans sa main, il avait ce qu'il avait eu en 48, ce qu'aucun chef ne possédait, une bande de sectaires très disciplinée et très dévouée qui attendait un signe de lui, il pouvait être le dictateur de Paris. Jamais Foccasion pour lui ne s'était présentée plus belle. Il s'évada httéralement de ce triomphe ; il courut dans son pays natal et sembla dire à la prison (( Reçois-moi et sauve-moi... »

Un homme qui n'a qu'une crainte, celle de réussir, tel fut constamment Blanqui. A côté de cela, vous trouvez le conspirateur le plus fin, le plus prudent, le plus délié qui ait peut-être existé. En ce temps d'individualisme où il est difficile de mettre quatre hommes d'accord pour une œuvre qui doit porter à chacun honneur et profit, il excellait à réunir

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