BLANQUI
en un faisceau serré les personnalités les plus opposées.
Impénétrable et taciturne, il avait la force d'âme qui sait garder un secret, il avait Fàme de la force, le don d'imposer aux autres le secret sur un projet confié.
Du fond d'une forteresse il organisait un complot, il communiquait à tous un mot d'ordre toujours fidèlement gardé, des instructions toujours suivies. Il inspirait l'enthousiasme, le silence, plus rare que l'enthousiasme, l'esprit d'abnégation irraisonnée, plus rare encore que le silence. Il a été longtemps, dans le brouillard profond qui l'enveloppait, comme un Vieux de la Montagne aveuglément obéi de ses séides.
Avec ses allures révolutionnaires, nul homme peut-être ne fut plus étranger au mouvement de son époque. Que pouvait savoir, en effet, du mouvement de ce siècle complexe, cet éternel reclus qui ne sortait d'un cachot que pour ourdir un nouveau complot, et qui n'a connu les progrès de son temps que par la rapidité plus ou moins grande avec laquelle il a été en chemin de fer de Paris à Belle-Isle ou à Saint-Martin-de-Ré ?
En ce sens, cette intelligence si pénétrante et si aiguisée par certains points, fut l'intelligence la plus fermée et la plus rétrograde de sa génération.
Il est même permis d'affirmer que Blanqui n'eut jamais le tempérament d'un révolutionnaire. Un révolutionnaire se préoccupe avant tout de ce que l'on pourrait appeler l'état atmosphérique d'un pays ; il attend que les esprits soient moralement dans cette température lourde et chaude qui précède les orages de l'été..., et, quand tous les cerveaux sont en ébullition, il jette tout à coup l'étincelle qui doit mettre le feu à cette matière inflammable...
Blanqui, encore une fois, n'a jamais eu la notion de ces révolutions modernes qui s'accomplissent, sinon du consentement unanime de tous, du moins par des complicités multiples d'hommes et de choses. 11 eût été plutôt un faiseur de séditions du Moyen Age, un organisateur de ces tumultes où quelques partisans armés se ruaient sur un château ou pénétraient par les souterrains dans la Maison de Ville et devenaient les maîtres d'un moment. On se figurerait volontiers qu'Italien de race, ce bizarre personnage ait été mêlé, dans une existence antérieure, aux incessants complots des anciennes répubhques de Florence ou de Gênes.
PROUPMOM ElT KARL MARX
Iroudhon a été une des victimes de la guerre fatale.
Avant 1870, on n'aurait pas trouvé
1 cinquante Français ayant lu Karl Marx
et connaissant ses doctrines. Le protagoniste du socialisme en Europe était Proudhon, parce qu'il était un grand écrivain français, parce qu'il maniait admirablement cette langue énergique et claire, faite pour répandre aussi facilement des vérités que des paradoxes.
La gloire de Proudhon fut, pendant de longues
années, le supplice de Marx qui souffrait cruellement
d'être inconnu de tous, tandis que la moindre page
du savant logicien attirait l'attention du monde.
Dès 1847, Marx avait publié sous ce titre : Misère
de la Philosophie, das Elend der Philosophie, une brochure violente contre Proudhon. Proudhon, si prompt aux polémiques, ne daigna même pas répondre. Cinq jours après la mort de Proudhon, le 24 janvier 1865, Marx faisait insérer dans le Sozial Democrat une lettre presque injurieuse contre le socialiste français à peine expiré.
Tout changea après 1870. Une fois de plus se vérifia la loi mystérieuse qui, dans la plupart des cas, donne partout l'hégémonie intellectuelle au peuple qui a eu la victoire matérielle.
Karl Marx fît partie du convoi qui nous amena, pour être les maîtres de la France, tous les Juifs allemands dont le baron de Reinach fut un des plus beaux ornements.
Chacun se partagea ces gloires plus ou moins francfortoises. Les ouvriers socialistes adoptèrent le Juif Marx, que beaucoup, d'ailleurs, ne connaissent que de nom. Les classes dirigeantes acceptèrent avec attendrissement la légende des Rothschild bienfaiteurs de l'humanité et souscrivant, par pure bonté pour nous, cet emprunt de. la rançon, qui a rapporté trois cent cinquante millions à la Haute Ranque.
Pour moi, j'ai une profonde reconnaissance intellectuelle à Proudhon, car il m'a appris à bien regarder ces grands coups montés qui s'appellent tantôt l'unité de l'Italie, tantôt le Panama, tantôt l'affaire Dreyfus, à bien saisir l'appareil complexe qui met ces grosses opérations en mouvement, la combinaison d'éléments divers qui est nécessaire pour échauffer l'opinion et la tenir à la même température pendant des années.
Allez trouver un concierge qui tire le cordon une partie de la nuit, un cordonnier qui s'échine à faire des chaussures, une cuisinière qui se brûle le visage au feu du fourneau. Dites à ces braves gens : « Vous allez verser à vous tous quinze cents millions pour creuser un canal et, sur cet argent, deux cent cinquante millions à peine seront consacrés aux travaux, le reste ira à Arton, à Reinach, à Hugo Oberndœrffer, à Floquet, à Baïhaut, aux sénateurs, aux députés, aux journaux.
Vous n'obtiendrez certainement aucun succès.
Il faut amener le public à accepter cette conception profondément déraisonnable, il faut étourdir les victimes avec de la musique.
Il en est de même pour la politique extérieure. Ces traités de Vienne, qui donnèrent cinquante ans de paix à l'Europe, avaient fait à la France une situation exceptionnelle.
La Confédération germanique était une machine très compliquée qu'il fallait graisser et préparer longtemps avant de la faire fonctionner. L'Italie, divisée en petites principautés, était incapable de gêner personne, et la Vénétie était une cause permanente de difficultés pour l'Autriche, un boulet attaché à son pied. La France unie, centralisée, libre de ses mouvements, avait en Europe un rôle qu'elle ne retrouvera jamais, même si elle était victorieuse de l'Allemagne.
Pour amener la France à commettre cette folie de constituer à ses portes une nation unitaire de trente millions d'hommes, pour la décider à laisser démolir la Confédération germanique et affaiblir l'Autriche qui faisait contrepoids à la Prusse, il a fallu un immense consortium^ un syndicat gigantesque. Ceci n'a pu se faire qu'avec l'aide des Loges, de la Banque juive et de la Presse.
Le mérite de Proudhon, encore une fois, a été d'analyser merveilleusement cette opération.
Derrière les Viva Garibaldi ! les Viva Vltalia ! les petits pi/ferari et les refrains des cafés-concerts
naissants, il avait vu venir Rothschild, le futur banquier de la Triple Alliance, auquel les reptiles de la Presse maçonnique se préparaient à donner pour proie un pays tout entier.
Avec de petits États vivant de la vie municipale, comme les cités d'autrefois, rien à faire. Avec une nation reconstituée, du moins en apparence, tout un avenir de gros emprunts s'ouvrait devant les cosmopolites.
« La coalition capitaliste entre la France et l'Itahe, écrivait Proudhon dans le Principe fédé^mtif^ est aux trois quarts faite : il suffit de jeter les yeux sur la quatrième page des journaux pour s'en assurer. Que sont les emprunts dits italien, piémontais, romain, l'emprunt de la ville de Milan, le canal Cavour, les chemins de fer lombard, vénitien, romain, etc., sinon des valeurs françaises autant et même plus qu'italiennes?
(( Un nouvel emprunt italien, au capital de cinq cents millions, se prépare ; par qui sera-t-il souscrit? Une personne assez au courant de ces sortes de choses me l'assurait dernièrement : par la maison Uothschild.
« Tôt ou tard, on créera en Italie un Crédit mobilier; quels en seront les fondateurs? Les mômes, ou d'autres, leurs pairs, qui ont créé le Crédit mobilier
en France et en Espagne. Associer dans une vaste solidarité anonyme les capitaux de tous les pays, c'est ce qui s'appelle accord des intérêts, fusion des nationalités. Qu'en pensent les néo-jacobins?»
Que peut l'écrivain indépendant contre cette coalition formidable? Absolument rien. Proudhon, au su de tout 4e monde, était malheureusement athée ; il avait passé des années entières en prison pour avoir attaqué le dogme catholique. Dès qu'il voulut parler le langage du patriotisme et du bon sens à propos des affaires italiennes, les journaux prétendus démocratiques à la solde de la Haute Banque déclarèrent qu'il était Jésuite. Ce n'est pas plus difficile que cela!
Ecoutez plutôt Proudhon vous racontant ce qu'on écrivait sur lui, à une époque où les polémiques n'avaient pas encore atteint le degré de grossièreté qu'elles ont atteint aujourd'hui :
(( Telle démocratie, tel journalisme. Depuis l'époque où je flétrissais, dans le Manuel du spéculateur à la Bourse^ le rôle mercenaire de la Presse, ce rôle n'a pas changé ; elle n'a fait qu'étendre le cercle de ses opérations. Tout ce qu'elle possédait autrefois de raison, d'esprit, de critique, de savoir, d'éloquence, s'est résumé, sauf de rares exceptions,
dans ces deux mots que j'emprunte au vocabulaire du métier : Freintement et Réclame.
(( L'affaire italienne ayant été commise aux journaux, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'une société en commandite, ces estimables carrés de papier, comme une claque qui obéit au signal du chef, commencèrent par me traiter de mystificateur^ de jongleur, de bourbonnien, de papalin, à'Érostrate^ de renégat, de vendu-, j'abrège la kyrielle.
(( Puis, prenant un ton plus calme, ils se mirent à rappeler que j'étais l'irréconciliable ennemi de l'Empire et de tout gouvernement, de l'Église et de toute religion, comme de toute morale : un matérialiste, un anarchiste, un athée, une sorte de Gatilina littéraire sacrifiant tout, pudeur et bon sens, à la rage de faire parler de lui, et dont la tactique désormais éventée était, en associant sournoisement la cause de l'Empereur à celle du Pape, les poussant tous deux contre la Démocratie, de perdre les uns par les autres tous les partis et toutes les opinions, et d'élever un monument à mon orgueil sur les ruines de l'ordre social.»
C'est absolument ce que les Juifs ont fait pour moi à Amiens et ce qu'ils ont essayé de faire à Alger. Ils n'ont pas parlé des dangers que l'accumulation des capitaux entre les mains des cosmo-
polites fait courir à la Patrie ; ils n'ont pas dit un mot du renouvellement du privilège de la Banque de France, ni des conventions scélérates, ni du Panama ; ils se sont contentés d'envoyer de prétendus anarchistes pour placarder des affiches et des caricatures où j'étais représenté en Jésuite.
'Proudhon dédaignait ces basses attaques autant que je les méprise moi-même.
Rien n'est émouvant comme la lutte que soutint cet homme, seul contre la coalition des journaux payés par l'Italie, les Débats^ le Siècle^ V Opinion nationale^ la Presse^ qui avaient créé en France, en tout ce qui touchait les affaires italiennes, cette atmosphère de mensonge et d'enthousiasme théâtn.l dont nous parlions l'autre jour.
Ce fut vraiment une belle lutte intellectuelle, — que celle-là! Tous les pensionnés de Cavour, tous les décorés des Saint-Maurice et Lazare, les Havin, les Guéroult, les Peyrat, les Lanfrey, les Nefftzer, réclamaient à grands cris la constitution d'une monarchie unitaire et forte.
Avec sa terrible dialectique et sa clairvoyance de patriote, le rude paysan franc-comtois mettait ces
PROIIDHON ET KARL MARX 32i(
italianismes face à face avec l'absurdité de la thèse qu'ils soutenaient. Il jouait avec des adversaires indignes de lui comme un géant avec un nain ; il les faisait tour à tour piailler, hurler, rugir...
Proudhon, démocrate sincère, ami de tous les opprimés, ne demandait pas mieux que de voir tous les Italiens délivrés.
« Vous voulez que le peuple italien soit libre, disait-il, je le veux comme vous, mais pourquoi ne serait-il pas libre dans ses traditions? L'Italie a toujours été un pays de fédération, elle a dû sa gloire à ses petites principautés, à ses républiques indépendantes. Pourquoi ne préférez-vous pas à une Italie unitaire et centralisée, qui serait un daujger pour nous, une Italie unie seulement par le lien fédératif ? Si vous êtes aussi républicains que cela, pourquoi ne préférez-vous pas à un roi savoyard de petites républiques autonomes?»
A cela, il était difficile de répondre, car la vérité était de celles qu'on ne peut pas dire. S'ils avaient consenti à être francs, les défenseurs de l'unité ita- Uenne auraient été obligés de répondre : « L'écrasement de la France est décidé dans les Loges. Pour aider la Prusse à vaincre l'Autriche avant d'écraser la France, il faut une Italie monarchique
et unie. Nous sommes payés pour trahir notre pays, et nous accomplissons consciencieusement notre besogne. »
Avec une lucidité merveilleuse, Proudhon devinait ce qui allait se passer.
Ecoutez ce qu'il écrivait en 1868 dans le Principe fédératif :
<( L'Angleterre, qui froidement observe la crise, gagne partout du terrain et nous défie ; l'Allemagne, l'Autriche, la Prusse, la Belgique, la Russie se tiennent prêtes. L'empire bloqué, tout le monde s'attend à une explosion.
(( Que nous succombions dans un nouveau Waterloo, ce que nous pouvons tenir pour certain si la Victoire^ selon son habitude^ reste fidèle aux gros bataillons^ et, comme corps politique, comme foyer de civilisation d'où la philosophie, la science, le droit, la liberté irradiaient sur le monde, nous aurons vécu.
« La France de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV, la France de 89, de 93, de 1802, de 1814, de 1830, de 1848, aussi bien que celle de 1852, aura dit son dernier mot; elle sera finie. »
Il était difficile, on le voit, de prédire Sedan plus complètement — non point le Sedan matériel seulement, mais le Sedan moral, qui a été la conséquence du désastre matériel.
Avec son ressort incroyable, ses ressources presque inépuisables de vitalité, la France a résisté au coup terrible qui Ta frappée : elle n'en a pas moins perdu beaucoup de sa confiance en elle-même, beaucoup de sa puissance d'action dans le monde; elle est comme un astre qui s'éteint et dont la force de rayonnement diminue.
Notre décadence a commencé avec la grandeur factice de l'Italie, cette grandeur dont, par une inconcevable aberration, nous nous sommes faits les imbéciles instruments.
Après l'unité italienne, l'unité allemande ; c'était d'une logique inexorable et fatale. Nous eûmes le « nouveau Waterloo » que le génie prophétique de Proudhon avait si merveilleusement prévu, si admirablement décrit, et le grand écrivain fut lui-même enveloppé dans cette grande catastrophe nationale. Karl Marx, qui n'était qu'un petit garçon devant Proudhon, devint du jour au lendemain une manière de grand homme.
Ce n'est là d'ailleurs, je le répète, que la constatation d'une loi formelle de l'histoire. Dans le domaine philosophique, littéraire ou artistique, le peuple le plus fort par les armes impose fatalement sa suprématie au vaincu. Gela se produit d'une façon en quelque sorte irrésistible, avec le caractère d'un phénomène de l'ordre naturel.
Les Français qui, logiquement, auraient du, après les humiliations de l'Année terrible, éprouver une insurmontable aversion pour tout ce qui venait d'Allemagne, subirent l'Allemagne sous toutes ses formes. L'Allemagne avait eu ses trois corps d'armée commandés par le prince Fritz, le prince Frédéric- Charles et Steinmetz ; elle eut ses trois armées d'invasion: les Musiciens, les Financiers juifs et les Socialistes allemands qui, pour la plupart, étaient Juifs comme les financiers. Derrière marchait l'intendance qui apportait les bocks de Munich.
C'est un fait qui se manifeste même dans les détails de la vie ordinaire. La grande cuisine française est morte; les cafés décorés avec goût et dont quelques-uns avaient des airs de salons, ont été remplacés par des brasseries à ornementation criarde.
Les compositeurs français crèvent de faim pendant qu'on monte à l'Opéra, avec un luxe insensé, des Lohengrin et des Tannhàuser, et qu'on consacre à ces œuvres exotiques la subvention payée par de malheureux paysans auxquels on prend leurs enfants pour défendre le drapeau, et leur argent pour honorer ceux qui l'ont insulté.
Les socialistes français d'autrefois, qui furent de puissants théoriciens en môme temps que de mer-
veilleiix stylistes, sont relégués dans le quatrième dessous.
Au premier moment il y eut bien quelques tentatives de résistance, ou du moins quelques étonnements.
Quelques socialistes français, ayant la bosse de la vénération moins développée que leurs camarades, s'avisèrent d'interroger ce gros livre du Capital qui inspirait aux plus hardis un involontaire respect. Ils se dirent que le chef de la Révolution cosmopolite avait dû parler un peu de (( l'immortelle Révolution française », du rôle joué par la France dans l'émancipation des nations ; mais c'est en vain qu'ils se cherchèrent là-dedans, ils ne s'y trouvèrent point.
— C'est incroyable! murmurèrent-ils, nous avons fait des choses énormes, nous avons épouvanté l'univers par notre audace, nous avons promené les principes de 89 à travers le monde dans les plis du drapeau tricolore, et il n'y a pas un mot là-dessus dans ces 500 pages ! Nous avons eu des remueurs d'idées incomparables, des Rousseau, des Voltaire, des Gondorcet, des écrivains qui, à ce qu'on nous racontait, avaient brisé les chaînes de « l'humanité » ;
Louis Blanc, Proudhon, Pierre Leroux, George Sand et même Edgar Quinet auquel on a élevé une statue à Bourg. Où tout cela est-il?
Force fut bien de s'avouer qu'en bon Juif allemand, Karl Marx s'était assis sans façon sur la France. Que ce fût la France monarchique ou la France républicaine, la France chrétienne ou la France révolutionnaire, rien de ce qui était de chez nous n'existait pour lui.
Benoît Malon et Rouanet lui-même eurent sans doute quelques velléités de récalcitrer, et on trouverait dans la Revue socialiste quelques pages de protestation discrète contre l'adoration servile dont Karl Marx est l'objet aujourd'hui. Cluseret, s'il avait eu trente ans de moins, se serait mis volontiers à la tête d'un mouvement socialiste purement français. La pression d'outre-Rhin était trop forte et, à part Cluseret, tous finirent par suivre la trompette.
Il faut plus d'énergie qu'on ne l'imagine pour résister à ces poussées-là, et le personnage de Monnier, qui a le courage de déclarer nettement qu'il n'aime pas les épinards, n'est pas un être si ordinaire qu'on le croit. Très peu oseraient dire que le socialisme allemand, la musique allemande et la bière allemande ne vont ni à leur cerveau, ni à leurs oreilles, ni à leur estomac.
Au fond, cela s'est toujours passé à peu près ainsi. Vous auriez été au xviii^ siècle dans la moindre petite cour allemande, chez n'importe quel margrave, landgrave ou burgrave, que vous y auriez trouvé le buste de Voltaire avec des gens pâmés devant.
Réfléchissez un peu et demandez-vous ce qu'il pouvait y avoir de commun entre le génie de Voltaire, • sec comme copeau, sans imagination et sans cœur, quintessence de l'esprit français à l'époque où il était le plus aiguisé et aussi le plus prosaïque, et les Allemands sentimentaux, rêveurs, romanesques, amoureux de leurs belles et poétiques légendes, absolument ignorants de ce que c'est que l'esprit. Ils admiraient parce que la France était alors la première nation du monde, et que Voltaire était son grand homme.
C'était bon ton. Il y a un bon ton dans les cabarets ou dans les réunions faubouriennes comme il y en avait dans les petites cours d'Allemagne ; on y admire Karl Marx qui n'a aucun point de contact avec notre race, comme jadis on admirait Voltaire au delà du Rhin.
Quand ils réfléchissent, les ouvriers intelligents se rendent parfaitement compte qu'il n'y a que les Antisémites qui aient une conception lucide et pré-
cise de là question sociale. Ils voient bien que les Juifs comme Rothschild qui possède dix milliards, ou qui, comme Hirsch, peuvent, sans s'appauvrir, faire un cadeau de cent millions à leurs coreligionnaires, ont prélevé des tributs monstrueux sur la collectivité. Ils sont bien convaincus que la première mesure à prendre serait de constituer un Jury \iational pour faire restituer ce qui a été indûment perçu. Les meneurs détournent les naïfs de ces pensées pratiques et raisonnables, et leur tourneboulent l'entendement avec les formules scientifiques de Karl Marx.
Il y a des gogos parmi les prolétaires comme parmi les actionnaires...
aAMBCTTA
'impression que j'éprouvai quand je vis pour la première fois de près Gambetta, est une des plus profondes que j'aie ressenties jamais. A cinq ou six reprises différentes, il m'est arrivé de me trouver en présence de personnages en appareîice parfaitement heureux, à qui tout réussissait, et d'avoir comme une commotion indéfinissable qui m'avertissait que ces fortunés étaient menacés d'une catastrophe. C'est stupide, si vous voulez, mais c'est comme cela. Cette sensation, d'ailleurs, a la durée d'un éclair. Une fois habitué aux gens, je me prouve par le raisonnement que cette prévision est ridicule et sans fondement, mais la secousse du premier regard n'en est pas moins très vive.
Quand, à la table de Victor Hugo, je me trouvai assis pour la première fois à côté de Gambetta, que je ne connaissais pas du tout, je fus envahi par une immense tristesse ; j'eus la certitude soudaine, absolue, aiguë, que cet homme plein de santé, de gaieté, de verve, mourrait tout jeune dans une catastrophe. Il était, cependant, presque à l'apogée, c'était quelques mois après l'échec définitif du 16 Mai ; ce triomphateur de quarante ans semblait alors moins l'homme d'un parti que l'homme de la France ; il n'avait pas inspiré encore ces persécutions contre d'inoffensifs religieux, qui ont éloigné de lui tous les esprits généreux et élevés, et c'était plutôt de la sympathie que de l'antipathie qu'éprouvaient pour lui ceux mêmes qui ne partageaient pas ses opinions.
Gambetta fut, d'ailleurs, voisin aimable, causeur charmant, très mesuré dans ce qu'il disait de ses adversaires. Il parla même avec éloge, je m'en souviens, du duc de Broglie, auquel il reconnaissait une des qualités les plus essentielles, selon lui, à un homme politique : la persévérance, 'la faculté de ne pas se laisser décourager, de recommencer toujours.
J'écoutais distraitement, je l'avoue, tant le pressentiment de la brièveté qu'auraient ces jours me hantait obstinément. Cette impression m'était restée
si nette que j'écrivais, à la date du 3 Mars 1881, dans un article sur la chiromancie : « Je n'ai jamais vu la main de M. Gambetta, mais il est certain que le mont Jupiter, qui est énorme et presque monstrueux chez Victor Hugo, doit être très considérable chez le président de la Chambre. Il serait très intéressant encore de savoir si l'homme d'État a sur sa saturnienne, ainsi que le type le fait pressentir, une croix qui indique toujours une catastrophe ou du moins un événement en dehors des calculs ou des probabihtés. »
Je n'ai plus revu l'homme d'État, dans des conditions à le bien voir, que longtemps après, quand le grand ministère venait de tomber. Quelques années avaient fait du jeune homme alerte encore et grisonnant à peine, un homme affaissé, chargé d'embonpoint, presque un vieillard, qui, manifestement, se sentait perdu déjà. Ce qui restait de meilleur en lui, c'était le sourire qui semblait devenu meilleur, un peu triste, presque affectueux pour tous.
Qui ne connaît l'eau-forte de Rembrandt, la For-
tune contraire ? A gauche, la foule se précipite vers un temple et en escalade les degrés ; au premier plan, sur un chemin qui longe la mer, un cavalier est renversé sous son cheval qui vient de s'abattre ; sur le bord du rivage, la Fortune, debout, attache la voile d'une barque prête à s'éloigner. Absolument nue, la Fortune tourne cyniquement le dos au cavalier désarçonné qui je^tte en vain un regard supphant vers elle...
Cet abandon de la Fortune, Gambetta semblait en avoir conscience. Il avait eu foi dans les prédictions qui lui annonçaient ses étonnants succès, il s'inquiétait des prédictions funestes qui se multipliaient autour de lui et dont quelques-unes se sont réalisées avec une telle précision de détails, que si on les rapportait aujourd'hui, on s'imaginerait qu'elles ont été faites après coup. Il allait, a-t-on raconté, interroger le sort dans cette rue de Tournon qui vit Bonaparte et plus tard Napoléon gravir l'escalier obscur de M^^^ Lenormand, et ses dernières paroles, on le sai'^ ont été pour demander dans combien de jours finirait enfin cette année maudite, qui lui avait été si fatale et qu'il ne devait pas voir finir...
Ce n'est, d'ailleurs, que depuis ces dernières années seulement qu'il a été possible de porter un jugement définitif sur Gambetta et son œuvre. La politique de Gambetta, l'entourage de Gambetta, vous les voyez essayer de revivre chaque premier Janvier dans ces pèlerinages des Jardies qui, après le Panama, les Chemins de fer du Sud et l'alTaire Dreyfus, ressemblent de plus en plus à une descente de chienlits funèbres.
Théophile Gautier, en des vers connus de tous, qui ont la netteté et le mordant d'une eau-forte, nous a montré le défilé des vieux grognards devant la colonne :
La chose vaut qu'on la regarde :
Trois fantômes de vieux grognards, En uniforme de l'ex-garde Avec deux ombres de hussards.
On eût dit la lithographie Où dessinés par un rayon.
Les morts que Raffet déifie Passent, criant : « Napoléon !.. »
Le pèlerinage à la maison mortuaire de Gambetta évoque, dans des conditions bien différentes, il est vrai, un souvenir analogue.
Tous ces opportunistes de la première heure, tous ces vieux débris de la République française font l'effet de revenants et de spectres. Abrutis, discrédités, usés, ils vous rappellent quand même une date.
La différence, vous l'apercevez sans qu'il soit nécessaire d'insister. Ces vieux de la vieille avaient été les héros de la plus prodigieuse épopée de tous les temps ; il étaient entrés en vainqueurs dans toutes les capitales de l'Europe.
Ne les raillez pas, camarade, Saluez plutôt, chapeau bas, Les Achilles d'une Iliade Qu'Homère n'inventerait pas.
Les grognards de l'opportunisme, au lieu de victoires ou d'actes héroïques, racontent le lamentable avortement de ce régime judéo-maçonnique qui, après avoir eu l'apparent éclat que donne la jeunesse, est en train de finir dans toutes les honte^ et dans toutes les boues.
Ce que nous voyons agoniser sous nos yeux, c'est le monde de Gambetta, caiL enfin Gambetta — si humiliant que cela paraisse pour la France — a été le représentant d'un monde, d'un groupe d'hommes si vous le préférez, qui a été le maître de ce pays
pendant de longues années. Et ce monde des batailles du 16 Mai, ce monde des 363 qui luttait soi-disant pour la République et qui posait pour les principes, est devenu presque sans transition le monde des concussionnaires et des chéquards, le monde de von Reinach, de Cornélius Herz et d'Arton...
Gambetta a été supérieur à ce monde en ce sens qu'il a eu conscience du rôle qu'il jouait. Il avait été initié et instruit de ce qui se préparait par ceux qui, depuis un siècle, dirigent d'une façon occulte la politique de l'Europe.
Il avait été l'être instrumeniaire choisi par la Haute Juiverie pour faire de la France la Terre promise d'Israël, pour permettre à tous les financiers d'opérer de fructueuses razzias, à tous les fils de Sem de s'introduire dans toutes les places, de mettre la main sur tous les ressorts de la vie sociale.
Ainsi s'explique seulement l'inconcevable et subite fortune de ce fils d'Italien qui, pendant la guerre, avait fait preuve d'une si monstrueuse et si bruyante incapacité et qui ne se rattachait en rien à nos traditions françaises.
Eut-il, à une certaine époque de sa vie, la velléité de s'arracher à ceux dont il était l'instrument pour se mettre vraiment avec nous ? Songea-t-il à aban donner ceux qui l'avaient pris dans les estaminets du Quartier Latin et, à force de réclames, avaient fait de lui la personnification charlatanesque de l'homme de l'État et du patriote français? Fut-il brisé par ceux qu'il avait projeté de trahir? La chose me parait douteuse, mais elle n'est pas impossible.
Gambetta, malgré son exubérance de surface, restera au fond un de ces personnages énigmatiques que Disraeli excellait à peindre et qu'il pouvait peindre mieux que tout autre, puisqu'il était luimême le porte-parole de cette Juiverie anglaise qui gouverne le monde.
Il suffisait de regarder l'homme d'un peu près pour comprendre qu'il était vraiment en proie à la fatalité, qu'il était un de ces êtres que la vie conduit par des routes inévitables vers un but désigné d'avance.
Sous ce rapport, Dumas a bien compris cette individualité d'un caractère particulier, et le portrait qu'il a tracé de lui, dans sa curieuse Lettre sur les choses du jour^ intéressera encore quand depuis longtemps on aura oublié Denise et la Princesse de Bagdad...
« Il n'est marqué d'aucun des signes auxquels on reconnaît le Chef : il est frappé de ceux auxquels on reconnaît l'éternel révolté, et par conséquent, l'éternel vaincu. La nature entière est coupée pour lui, du haut en bas, en deux parties égales : partie de rayons, partie d'ombre.
« Il y a une moitié des choses et de lui-même où il ne voit rien. C'est de sa propre main, au dire de la Fable, qu'enfant, dans un jour de révolte, il s'est violemment arraché la moitié de la lumière ; et voilà que, tout récemment, Jupiter (il ne faut admettre avec lui que les divinités païennes), Jupiter l'a précipité dans le Tartare, pour le punir de s'être permis de lancer la foudre, qu'il n'avait que reçu l'ordre de forger.
« Au bout d'un an, dit Platon, ceux qui ont été précipités dans le Tartare peuvent en sortir, si leurs victimes leur pardonnent. On a pardonné momentanément à cet homme, et il est rentré dans sa grotte, dont il croit que le foyer rouge suffît pour éclairer l'univers. Son soufflet y fait grand bruit, mais ce n'est que du bruit ; et ce demi-voyant ou ce demi-aveugle est dévolu à l'impuissance finale, comme tous ceux qui se limitent à la terre.
(( Il n'est pas une action, il n'est qu'un mouvement; il ne représente pas même une opinion, il ne représente qu'un âge ; il n'entraîne, et toujours en rond,
que ceux qui ont besoin d'être entraînés, parce qu'ils sont jeunes, turbulents et sans direction propre. Bref, il ne fait appel qu'à des instincts, il ne rallie pas une âme et [il se retrouve toujours au point de départ.
(( Il passera sa vie à recommencer. Il s'est enfermé dans la petite boîte noire de l'athéisme ; il y donne de grands coups de tête, croyant crever le ciel : il n'arrive qu'à faire sauter le couvercle, comme un joujou enragé. 11 n'en sortira jamais ; il a les pieds -pris dans ce qui est imort. Pour ne pas se soumettre à un principe, il s'est rivé à un système. Il est à secousses et immobile ; il est effrayant et vide ; il est diabolique et bon enfant.
(( Quelle contradiction ! II prétend à être le maître de ceux qui n'en veulent plus avoir; il se croit le Dieu de ceux qui n'en ont pas. Rien à craindre et, ce qui est plus triste encore, rien à espérer de cet homme. Il est purement verbal. Il mourra d'un éclair de vérité comme son aïeul, le cyclope Brontès, d'une flèche d'Apollon. »
Que restera-t-il de cet homme qui a tenu quelque temps une place si considérable dans le monde? Rien.
Le triomphe des Juifs, qu'il a contribué à assurer
GAMBETTA 3i5
momentanément, touche à son terme, et les fureurs populaires grondent déjà autour des hôtels d'Israël.
Le monde dont il a été le guide et qu'il a mené à l'assaut de toutes les caisses et de toutes Tes jouissances, s'effondre sous la réprobation publique.
Qui s'avisera d'aller chercher le souvenir du démagogue devenu plus tard l'ennemi du peuple dans l'immense hypogée de papier que lui a élevé Joseph Reinach, gendre et neveu de von Reinach ? Gomme tout ce qui est d'essence juive, cette existence d'homme d'État ne représente aucune action réelle ; elle se résume dans des boniments et des prospectus électoraux qui n'ont jamais été suivis d'effet, dans des monceaux de papier, qui avaient une certaine valeur au moment de l'émission, et qui maintenant ne sont bons qu'à donner au chiffonnier...
BEinOIT MALOM
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VNS la Fin d'un Monde^ie me suis arrêté quelque temps au portrait de Benoît Malon. C'est qu'en réalité, il représentait un type intéressant et curieux, un type qui a une date : le plébéien de la Commune.
De quelles injures n'a-t-on pas accablé les insurgés de 1871 ! Je les ai attaqués moi-même violemment, avec cette différence que je les ai attaqués à Paris même, dans le Bien public, alors qu'ils siégeaient encore à l'Hôtel de Ville.
Force est d'avouer, cependant, qu'en dehors des horreurs de la dernière heure , qui ne furent pas commises par eux, les hommes du Parti ouvrier furent, pour la plupart, de braves gens qui avaient
encore un peu de l'âme et des traditions françaises. Les seuls féroces furent les lettrés, les déclassés, les Rigault, les Pyat, les Urbain !
Il fut un temps — et ce temps n'est pas encore très éloigné — où l'on n'aurait pu parler en ces termes de la Commune sans soulever de violentes protestations et sans s'exposer à passer soi-même pour un vulgaire pétroleur. Mais la vérité est la vérité : elle finit toujours par prévaloir, par vaincre les passions, les préjugés et les erreurs.
Vous regretterez les Communards et vous ne retrouverez plus, parmi les générations nouvelles élevées par la laïque, des prolétaires maîtres absolus de Paris pendant des mois, disposant de tout dans une ville surexcitée par un long siège, libres de tout faire, puisque les hommes d'ordre étaient partis, et qui ne feront pas plus de mal que les Communards n'en ont fait.
Votre sale bourgeoisie opportuniste et maçonnique est autrement corrompue que le Prolétariat de 1870. Il y a une différence, au point de vue du désintéressement, entre les hommes comme Camélinat, comme Benoît Malon, comme Jourde, dont la femme allait laver le linge de la famille au lavoir public pendant que le mari était ministre des Finances, -— et des Rouvier, des Wilson, des Floquet, des Léon Renault, des Roche, des Burdeau qui ont été mêlés à toutes
les escroqueries financières, qui ont pris leur part de tous les tripotages de ce temps.
Gomment avait pu se développer une individualité comme Malon? Voilà ce que je m'étais efforcé de rechercher en causant avec l'ancien membre de la Commune dans la petite maison d'Asnières où il est mort en 1893 après de longues souffrances.
Benoît Malon, c'est l'homme du peuple tel qu'il est sorti de la vieille terre française, tel aussi que l'ont fait les milieux actuels. Fils de pauvres journaliers, il reste à garder les vaches dans la plaine du Forez pour permettre à son jeune frère de passer son examen d'instituteur.
Le petit berger conduit son troupeau sur les bords de ce Lignon, le poétique ruisseau qui berçait les méditations d'Honoré d'Urfé, alors qu'il écrivait VAstrée — ce rêve d'une société fraternelle, gouvernée par la Justice, qui correspondit avec le grand apaisement succédant tout à coup aux guerres civiles, grâce à Henri IV et à Sully.
Le pastoureau, cependant, ne se doute pas de ce que c'est que VAstrée et de ce que sont les guerres civiles. Continuellement en face de la Nature, il n'a de pensées que pour le Créateur, il heurte sans cesse à la {)orte de son curé pour lui faire part des scrupules qui assaillent son cœur ingénu.
Illettré jusqu'à Tâge de dix-huit ans, il va passer trois mois avec son frère et ce temps lui suffît pour apprendre à lire et à écrire; il part pour Lyon, puis pour Paris.
Là, il connaît toutes les affres de la misère, il vit onze jours avec quatorze sous; puis, à bout de forces, il se sent perdu dans l'immense capitale comme au milieu d'un désert, et il attend la nuit pour se jeter à Teau, lorsqu'il trouve une pièce de dix sous à la barrière du Trône. Il veut jouir de la vie, goûter du cidre, et il se commande un festin : deux sous de cidre, quatre sous de pain, deux sous de fromage. A une table voisine de la sienne, il entenda dire qu'on embauche à la teinturerie de Puteaux, et le voilà entré là comme homme de peine.
Rentré chez lui, après une journée de dur travail, l'ouvrier passe une partie de ses nuits à lire; il s'essaie à rimer et le souvenir des ancêtres est le premier sentiment qui inspire cette âme de paysan; il compose un poème : Vercingétorix.
Un jour, une grève éclate à Puteaux ; les ouvriers chargent Malon de la diriger, uniquement parce qu'il sait lire et écrire ; il défend ies intérêts de ses compagnons avec cette éloquence originale qui coulait de source et qui s'arrêtait brusquement dans un
léger bégayement, comme ces sources intermittentes de TAuvergne et du Forez, qui, après une seconde d'interruption, se remettent à couler.
Ce fut Tolain qui, devenu sénateur opportuniste, devait plus tard trahir ses frères et être flétri par eux, dans une réunion mémorable, de Tépithète de Judas, qui affilia Malon à ï Internationale.
Dès lors Malon fut heureux : il ne tarda pas, en effet, à être condamné à trois mois, puis à un an de prison, et, grâce aux livres de Sainte-Pélagie, il put commencer sérieusement son éducation.
Pendant la Commune, Malon administra le dixseptième arrondissement et s'y fit aimer même de gens qui détestaient la Commune. Il prit part à la lutte jusqu'au dernier moment] et échappa par miracle, au peloton d'exécution. Rien n'était curieux comme de l'entendre raconter lui-même les impressions qu'il avait ressenties alors.
Figurez-vous l'état dans lequel devaient être tous les hommes de la Commune. Au mois de juillet 1870, ils étaient de pauvres diables que la police de Piétri traitait comme des chiens ; deux mois après, ils voyaient s'effondrer cet Empire qui avait vraiment une allure autrement majestueuse, une autre apparence de force que l'Opportunisme d'aujourd'hui ; puis, tout à coup, ils eurent la ville géante à eux, ils en furent les maîtres et les rois... Cette Société
orgueilleuse, avec son organisation aux mille rouages, son armée si parfaitement disciplinée, ses corps constitués, ses fonctionnaires tous chamarrés de croix, tout était par terre, et celui qui donnait des ordres obéis était un feuillagiste, un ébéniste, un tailleur, un mécanicien, un forgeron.
Un beau jour de mai, la Société revint avec ses militaires, ses fonctionnaires, tout l'Ordre social en un mot.
Il semblait vraiment à tous les hommes mêlés à ces événements qu'ils avaient vécu dans un rêve.
Quand tout fut fini, quand le cri de réprobation soulevée par les assassinats et les incendies de la dernière heure s'éleva autour d'eux, ils éprouvèrent le sentiment, non point d'une défaite seulement, mais d'un écroulement ; ils furent pris comme d'une grande fatigue, d'un désir d'en finir, de mourir...
Quelques-uns restèrent dans le quartier même où ils avaient été délégués et ne furent point dénoncés, car on les avait vus dans ce Paris, plein de tous les repTris de justice de l'Europe, empêcher le mal dans la mesure de leurs forces.
Quand la résistance fut impossible, Malon suivit des amis, deux artistes de talent, les frères Ottin, qui l'emmenèrent. Le lendemain, il revint errer, comme malgré lui, place Rochechouart, non loin
de son arrondissement, parmi les troupes campées là.
Un habitant des BatignoUes l'aperçut, le reconnut et se dirigea vers l'officier qui commandait. Malon n'avait pas son légendaire foulard rouge, mais il avait dans sa poche l'écharpe à franges d'or de membre de la Commune, qu'il montrait volontiers, le soir après dîner, à Asnières, comme un souvenir des temps tragiques. Il attendit...
A deux pas de l'officier, l'homme qui l'avait reconnu eut saris doute l'esprit traversé par une pensée... Il s'arrêta, regarda encore une fois Malon... et ne parla pas à To/flcier. A quoi tient la vie humaine ?
Varlin, qui avait failli être fusillé par les fédérés rue Haxo, en essayant de sauver les otages, fut moins heureux. Il fut pris à quelques pas de la place Rochechouart, assis devant la table d'un café. Maxime du Camp, qui n'est point tendre pour la Commune, n'a pu se défendre de paroles émues en racontant cette douloureuse agonie, cette longue promenade sur les Buttes et aussi cette belle mort, droite, très fîère...
Sur le mort, on trouva les trois cents francs qu'on avait eu grand'peine à lui faire accepter dans le dernier payement fait aux membres de la Commune.
Dans Texil, Malon subit un peu l'influence de ces fameuses doctrines de Karl Marx, qui sont à la mode aujourd'hui dans la nouvelle école socialiste ; à son retour, il n'osa pas les combattre ouvertement, mais, au fond, il n'en fut jamais un bien ardent partisan. Plus jeune, moins usé par la lutte, il aurait été volontiers le chef du socialisme national et français; il n'était plus de taille à jouer un tel rôle.
En réalité, il représente la transition entre les hommes de 48, qui furent des socialistes sentimentaux et un peu romantiques, et les socialistes marxistes d'aujourd'hui qui, étrangers à tout idéal, déclarent avec Jaurès et Millerand que la question sociale est avant tout une question de ventre.
Pour ma part, j'ai beaucoup aimé ce pauvre Mâlon, et je me souviens des promenades que j'ai faites avec lui dans les ateliers et les milieux ouvriers alors que j'écrivais la Fin d'un Monde.
L'œuvre écrite, chez lui, était moins originale que la personnalité vivante, mais elle n'en inspire pas moins un profond étonnement. Comparez le point de départ de nos petits jeunes gens catholiques qui ont tout dans les mains, l'éducation première, la fortune, et qui n'arrivent à rien avec le point de départ d'un homme comme Malon.
Quelle énergie morale, quelles conquêtes sur le sommeil, sur le repos, sur le plaisir n'a-t-il pas fallu à un autodidacte comme Malon, qui commence comme homme de peine dans une teinturerie, pour devenir un de nos premiers écrivains socialistes !
Quel travail pour en arriver à être le directeur écouté de la Revue socialiste, à écrire des livres pleins d'erreurs sans doute, gâtés par Fesprit de parti, mais animés d'un souffle généreux comme V Histoire du Socialisme^ la Morale sociale^ V Agiotage de 1715 à 1870, à nous donner les traductions de Capital et Travail, de Lassalle, et de la Quint essence du socialisme, de Schseffle.
Il manque à Técrivain, je le reconnais, non Timpartialité peut-être, mais la compréhension exacte du rôle de l'Eglise dans le monde. Ces œuvres n'en ont pas moins un caractère autrement élevé que les opérettes de la littérature juive qui conduisent leur auteur à l'Académie...
En résumé, et malgré des lacunes et des obscurcissements profonds, inséparables d'une éducation première tout à fait rudimentaire, la figure de Benoît Malon reste intéressante et sympathique. Les sociologues de l'Avenir devront étudier cette individualité, s'ils veulent connaître dans un type, sinon exceptionnel, du moins un peu au-dessus de la moyenne.
ce que furent, à la fin du xix® siècle, la formation intellectuelle, les idées, la façon* de vivre d'un homme du peuple qui avait été membre de la Commune...
Importance du rôle que les circonstances et le savoir-faire ont donné à M. Léon Bourgeois, lui valut, il y a quelques années, l'honneur d'être portraituré par deux journalistes qui savent se servir de leur plume : MM. Louis Teste et Maurice Talmeyr. Je lus ces portraits avec curiosité, car, à parler net, je ne me figurais pas qu'un écrivain pour de vrai pût faire un portrait un peu expressif et intéressant du député de la Marne. Il m'apparaissait — il m'apparaît encore — comme un politicien délié, mais sans aucun de ces traits originaux qui donnent du relief à une physionomie, qui sont comme la caractéristique et le signe d'une individualité exceptionnelle et hors du commun.
Après avoir lu les esquisses de mes confrères, je m'aperçus que nous étions un peu du même avis. Bourgeois est bien l'être amoral dont parle Talmeyr. Il n'est pas corrompu, il n'est pas cynique; il n'est pas nativement pervers peut-être; il est amoral, c'est-à-dire qu'il est complètement étranger aux principes élevés qui guident les âmes supérieures.
En ceci — et Talmeyr a oublié de le dire — il est bien l'homme de son temps, l'homme de sa génération. Les passagers de ce bateau-là sont un peu dans la situation de certains êtres qui avaient grandi, qui avaient été élevés en pleine Terreur, puis en plein Directoire, et qui répondaient plus tard, lorsqu'on s'étonnait de leur ignorance absolue sur tout ce qui touchait les Vérités éternelles : « Je ne sais pas ce dont vous me parlez. Dieu, de mon temps, avait été supprimé. Je n'en ai jamais entendu parler. »
Vis-à-vis de la morale. Bourgeois et les hommes de sa promotion sont, à un autre point de vue, dans l'état d'ignorance d'Adam qui ne savait ce qu'était le Bien et le Mal. On pourrait dire de lui ce qu'on disait de Gambetta : « C'est un âge , » Il est entré dans la vie publique au moment où toute morale en avait disparu et, sans qu'il semble avoir pris part aux razzias et aux tripotages, il a été imprégné de l'atmosphère qui régnait partout.
G*est le Maçon par excellence, non point peutêtre parce qu'il a le secret des arrière-Loges, mais parce qu'il représente à merveille le je ne sais quoi d'incolore, de vide, de creux et de spécieux cependant, qui est le fort de la phraséologie maçonnique.
Avez-vous lu des discours d'orateurs de Loges ? Il y a là des improvisateurs de taenias plus extraordinaires que Spuller.
Ces discours se ressemblent tous : les mots y sont à leur place; les idées semblent s'enchaîner dans un certain ordre, et, quand vous essayez de tirer quelque chose de ces colonnes de phrases qui se succèdent, vous êtes stupéfaits de ne trouver ni un mot qui vous frappe, ni une idée qui vous arrête, ni un trait d'esprit, ni une belle vision, ni même un blasphème original. Tout cela roule dans un flot de verbosités inutiles, dans un courant de banalités ternes et grises.
Cette littérature donne l'impression de ces viandes que l'on mange dans certains restaurants à la mode où l'on réussit à m'entraîner tous les six mois : viandes molasses, exsangues, bien présentées parfois et bien servies, mais qui ont l'air d'avoir déjà été mangées une fois.
M. Bourgeois a porté ce genre à sa perfection; il en a fait l'instrument de sa fortune politique, et tous
les F.-, de la Chambre se retrouvent là-dedans avec amour et se complaisent à la vue de leur propre néant.
Cette éloquence 'spéciale est faite à Timage de ces âmes fermées à toute passion généreuse, étrangères à tout ce qui n'est pas la convoitise d'une ambition immédiate, pressée et subalterne, la préoccupation d'un moi à pousser hâtivement aux jouissances et aux honneurs.
L'auteur de ces curieuses Physionomies esquissées d'après la méthode de Ledos, nous a crayonné, lui aussi, un Bourgeois. Il nous l'a montré point méchant, accessible, aimable et désireux de plaire en société, mais capable d'être dur à froid, sans remords aucun, si cela devait garantir son repos ou servir ses intérêts personnels.
C'est la marque encore, non point seulement de Bourgeois, mais de tous les politiciens de son équipe. Ils sont incapables de ressentir quelque noble sentiment de pitié humaine, incapables aussi de se hausser à la notion de cette terrible Raison d'État qui sacrifie tout au salut ou à la gloire du pays. Comme les damnés que Dante aperçut errants
entre le Purgatoire et l'Enfer, ils n'ont ni haine ni amour.
Ils sont à la fois indifférents et implacables, blasés et cruels, sceptiques et féroces par lâcheté, par désir de s'épargner un ennui. Une diversion leur paraît-elle de nature à les tirer d'un embarras ou à leur éviter une contrariété, ils n'hésitent pas à plonger de pauvres diables dans les bas-fonds du Dépôt, à leur faire subir toutes les horreurs des révoltantes promiscuités, toutes les souffrances physiques, toutes les tortures qui brisent un homme pour la vie. Mais ceci, ils le font sans esprit de vindicte personnelle, sans jouissance particulière de tortionnaire. Une heure auparavant ils se seraient diligemment employés à être agréables ou utiles aux malheureux qu'ils martyrisent, qu'ils forcent à passer des nuits au milieu des fous ou d'agonisants qui râlent.
Le jour môme où il avait ordonné l'arrestation de son collègue au Sénat, Trarieux pressait Magnier dans ses bras et lui disait avec des larmes dans la voix : « Cher ami, cher ami, pouvez-vous croire que j'aie la moindre intention de vous causer du chagrin ? »
Ce détail me vient de source absolument authentique. Il est ignoble, me direz-vous? Pour vous, peut-être, mais pas pour ce monde-là.
Supposez des hommes comme nous tous, comme Déroulède, comme Delahaye, comme Andrieux, comme Millevoye, comme Barrés, qui avions joué une grosse partie en nous attelant à l'affaire de Panama, qui avions réussi tout de même à attacher cette casserole au derrière des Opportunistes... On vient nous annoncer que la fille de Baïhaut est mourante et que le prisonnier désire la voir. Sans même nous être entendus, nous aurions immédiatement, si nous avions disposé d'une parcelle de pouvoir, envoyé des ordres pour que ce désir fût réalisé. Les collègues, les camarades, les complices de Baïhaut ont dit : « Non ».
Plus tard, Gasimir-Perier, qui avait été le témoin, le répondant de Baïhaut dans une affaire d'honnenr s'est refusé à abréger d'une heure la captivité de cet infortuné. Était-ce vertu? Allons donc ! Si Baïhaut avait nié, Gasimir-Perier, tout en sachant parfaitement à quoi s'en tenir, l'aurait pris pour ministre comme il a pris Raynal et Burdeau.
Le portrait de Bourgeois est donc plus que le portrait d'un homme, c'est ce portrait d'un groupe, le portrait d'un « bateau », comme on dit dans l'argot d'aujourd'hui.
De ce bateau, Bourgeois n'est peut-être ni un des plus vicieux, ni un des plus bêtes ; il est l'égal de
tous ses compagnons de voyage par une sorte d'égoïsme impitoyable et souriant. Il est comme eux l'homme de tous les A privatifs, l'homme de l'Amoralité, de l'Asensibilité et de l'Athéisme...