Causeries du lundi, t. II
2. Études sur la lUtéralure contemporaine f troisième série (1865).
Le 2S avril 1723, le baron d'EselavelIes, descendant d'une vieille famille normande, j^ouverneur de Valenciennes, épousait une fille noble du pays de Flandre, Florence Angélique Prouveur de Preux. 11 avait cinquante-huit ans, elle en avait trente : on peut croire que Tâge du père ne fut pas sans influence sur la frêle complexion de Tenfant, dont le visage se fana de bonne heure. Louise d'Esclavelles naquit à la citadelle de Valenciennes, le 11 marsi72G.
Elle avait dix ans lorsque ses parents, préoc-
cupés de son éducation, ramenèrent à Paris, lis étaient à peine installés que le baron mourut, laissant sa fe^nme et sa fille sans fortune. Madame d'Esclavelle^, obligée d'aller régler à Valenciennes quelques affaires de famille, confia Tenfant à sa sœur, madame de Bellegarde, qui avait épousé un des fermiers généraux les plus riches et aussi les plus estimés. Les Bellegarde habitaient un magnifique hôtel, rue Saint-Honoré, en face du couvent des Capucins*. Ils avaient six enfants : quatre fils et deux filles. L'aîné, faible d'esprit, entra en religion; le second, La Livc (le futur M. d'Épinay), âgé pour lors de douze ans, était au collège avec son frère Jully; le quatrième, Alexis (le futur M. de laBriche), était en nourrice; l'aînée des filles, Charlotte (qui deviendra madame de Lucé), était au couvent; et la plus jeune, Elisabeth, qu'on appelait Mimi, la charmante Mimi (et qui deviendra madame d'Houdetot), était élevée à la maison; elle avait cinq ans, et, s'il faut en croire sa cousine, elle
*. A peu près à la place où se trouve aujourd'hui la rue Castiglionc.
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étudiait déjà le blason, Thistoire de France et la géographie.
Madame de Bellegarde élait bien la plus désagréable personne qu'il fût possible de rencontrer; elle sentait Targent à cent pas à la ronde et écrasait sa pauvre petite nièce du poids de ses bienfaits. Lui donnait-elle par hasard une robe et voyait-elle des larmes de reconnaissance dans les yeux de Tenfant ? « Avant de remercier, lui disait-elle, voyez ce que vous deviendriez sans moi ! Malgré la noblesse de votre père, il n'était qu'un gueux ; ne soyez pas fière et haute comme lui, si vous voulez conserver mes bontés. » Une autre fois, comme Louise avait trop bien répondu à un examen, madame de Bellegarde s'emporta contre la gouvernante en lui reprochant de négliger l'éducation de sa fille pour donner tous ses soins à celle de sa nièce : « Croyez-vous que ma sœur vous paiera la peine que vous prenez ? Je vous assure qu'elle n'en a ni la volonté ni les moyens. Elle vous aura bien de l'obligation de faire une savante de sa fille ! Allez, allez, elle sera assez bégueule comme cela ! » La malheureuse enfant souffrit tellement de ces injures
qu'elle tomba malade. Mais lorsque Taînc'e de ses cousines, Charlotte, sortit du couvent, ce fut bien pis encore. Un jour, le jardinier ayant apporté un bouquet de violettes, Louise en prit quelques-unes avec la permission de la gouvernante; Charlotte vint à elle et, avec le plus grand sang-froid, lui arracha les fleurs des mains : « Vous êtes bien hardie de toucher à ces fleurs 1 elles sont à moi. — Mademoiselle, dit la gouvernante, puisque cela est ainsi, mademoiselle votre cousine et mademoiselle votre sœur auront toutes ces fleurs et vous n'en aurez point. » Alors Charlotte se leva en pinçant la bouche et jeta les fleurs au feu : « Tenez, dit-elle, elles n'en auront pas plus que moi. »
Tel fut pour Louise l'apprentissage de la vie ; toiles furent ses premières impressions d'enfance; il en resta toujours quelque chose en son âme endolorie. On est étonné de voir à quel point ces gens du monde étaient mal élevés ot grossiers dans leurs sentiments. M. de Bellegardc, lui, était bon ; il aimait sa nièce, mais aussi il adorait sa femme, il était faible de caractère et n'était pas maître dans sa maison.
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Madame d'Esclavelles dut retirer sa fille de cet enfer, et, comme elle n'avait pas les moyens de s'établir avec elle, elle la mit au couvent, auprès d'une tante de feu son mari, la marquise de RoncheroUes.
Madame de RoncheroUes était une fenmie de sens et d'esprit, un type âcompli de Tancienne X noblesse. Elle tenait en parfait dédain la robe, la finance et les écus des Beliegarde ; elle vivait au couvent avec deux mille livres de rente et y élevait sa petite-fille, Thérèse de RoncheroUes, spirituelle, charmante, qu'elle adorait et gâtait, et qui devint bientôt la meilleure amie de Louise. C'est à madame de RoncheroUes et à Thérèse qu'Emilie est censée adresser la plupart de ses premières lettres. Ce sont, jusqu'à l'âge de treize ans, des lettres fictives, écrites après coup par madame d'Épinay et auxquelles elle a essayé de donner un tour naïf et enfantin ; cela est bien artificiel, mais cela met plus de vivacité dans le récit et permet d'intercaler dans le texte les lettres authentiques de la famille.
Ainsi, de façon ou d'autre, la fiction vient toujours se mêler à la réahté. C'est un trait cle
Tépoque : la conversation ayant toujours tenu une grande place et joué le premier rôle dans la société française, tout le monde, même sans y songer, fait du dialogue, du roman, de la comédie. Chaque personnage des Mémoires vise à tourner le billet, la scène. Ces oisifs, quand ils ne font pas Tamour, font du style, et mettent leur vie et leur âme sur le papier ; et ce n'est pas seulement dans les récits inventés après coup sous forme de roman ou dans les lettres fictives : celles-là mêmes qui ont été, dit-on, Réellement écrites laissent percer presque à chaque ligne Tinstinct romanesque et scénique. Peut-être même Tauteur ne sait il plus bien lui-même où est, dans ses récits, la limite de la vérité et de Tinvention. C'est ce qui arrive souvent aux esprits littéraires, surtout à ceux dont le tour habituel est la forme du roman ou du théâtre : ils sont accoutumés à mettre de Tart dans la manière de présenter les faits, de les dialoguer, et Tart ne va pas sans un peu d'arrangement : qui dira où est la nuance de la fiction au mensonge? Mademoiselle d'Esclavelles, la marquise, de Roncherolles, Thérèse, M. d'AfFrysont à la fois acteurs et spectateurs
d'eux-mêmes : ils mettent en scène dans leurs correspondances tous les incidents de leur vie de chaque jour ; ils les brodent et les festonnent à la pointe de leur plume ; on y retrouve sans cesse la forme du dialogue ; il n'est pas jusqu'au bon M. de Preux, sorte de bourru bienfaisant, qui ne crée et ne joue ce rôle, à son insu, une trentaine d'années avant la comédie de Goldoni. Ce M. de Preux est uue des plus jolies découvertes de nos deux érudits. Il était le frère aîné de madame d'Esclavelles. Après avoir passé quelques années au service du roi, il s'était retiré dans ses terres, où il vivait en gentilhomme campagnard, entouré de ses fermiers et de ses chiens, buvant sec et chassant tout le jour. Simple de mœurs et de goûts, généreux et franc, il se plaisait à biusquer les gens et leur domiait d'excellents conseils avec force bourrades. Ses lettres pétillent de bon sens et d'humour ; il y vise bien un peu, mais n'importe, elles ont une saveur originale et fleurent bon comme le vieux vin qu'il aimait à boire. Il fut bien regrettable pour Louise que M. de Preux n'eût pu venir vivre à Paris avec elle et sa mère, car madame d'Escla-
éd FIGURES DE FEMMES.
velles était uae excellente femme, mais de earactore faible et d'idées étroites^ Le jugement satn», robuste et droil de soa frère eût doiuié à leofe]»! la directioft qui lui manqua toujours^
Louise resta trois ams av. couvant r eite j tottlBa sc^is la direction d'un jésuiée, son confiessevr, qui entendait se servir d'elle poor goufera^ et dominer plus tard toute la Camille. On eonçoèt déjà comment cette jeune âme, ainsi timide en sens contraires, suMssant tour à tour, au d^ut de la vie, tant d'inJBhiences diverses, de sa mère, des Hellegarde, de madame de Rondierolies, de sor coofesseiar, fut ébranlée et désorientée dés le principe ; et cette éducation manquée nous explique toutes les incertitudes, les faiblesses et, à proprement parler, les iDeooséqBeoices, où va s^égarer sa vie.
Elle avait treize ans lorsque sa mère Temmena à la Chevrette, résid«iee d'été des Bellegarde *.
1. C'est à partir de ce moment que les letires ne soot plus des lettres fictives, écrites après coup, mais des lettres réelles (peut-être encore un peu arrangées).
La jeune fille ne tarda pas à s'épreodre de son cousin La Uve, qui, de son côté, ne resta pas longtemps indifférent aux charmes de Louise.
Elle ne se rendait pas encore bien compte de ^s propres sentiments, lorsqu'un soir, sa mère, la croyant endormie, se mit à causer avec la gouvernante et lui demanda si elle ue s'était aperçue de rien entre les deux enfants. « C'eM que, dit-elle, je viens d'avoir tout k l'he^r^ une scène très vive avec ma sœur, qui prétend que la dévotion de ma fille n'est qu'une hypocrisie et
qu'elle agace tant qu'elle peut mon neveu ; elle dit qu'à force d'intrigues elle l'a rendu amoureux d'elle. » Or, la mauvaise opinion de sa tante, au lieu de fâcher Louise comme à l'ordinaire, lui donna l'envie d'examiner si son cousin était en effet amoureux. Quelques jours après, il lui glissait un billet qui commençait par ces mots : « N'ignorez pas plus longtemps, ma belle cousine, tout le pouvoir que vous avez sur moi.... Jo brûle d'amour pour vous... » Et il lui deman* dait de 1 épouser. Elle lui écrivit à son tour que sa réponse dépendrait de la conduite qu'il tiendrait; qu'il devait lui prouver qu'il était digne d'être écouté. Depuis ce moment, il mérita tous les éloges : « Je m'en applaudissais, dit-elle, et, de mon côté, je ne me reconnaissais plus ; je ne pouvais être un instant sans lui ; la plus légère attention de sa part remplissait mon cœur d'une façon délicieuse. Enfin nous avons passé deux mois dans un état qui ne saurait se rendre. »
Mais, un jour, à table, madame de Bellegarde dit à son fils qu'elle allait le mettre en pension h Paris et qu il partirait le lendemain matin. Cette
nouvelle fut un coup de foudre : nos amoureux se regardèrent, les larmes aux yeux. Après le dîner, La Live trouva le moyen de glisser encore une lettre à sa cousine. « Je passai promptement dans la garde-robe pour la lire : j'étais si frappée de ce que je venais d'apprendre que je sanglotais involontairement en la lisant. Tout à coup je me sentis arracher la lettre des mains sans avoir entondu venir personne. Hélas ! hélas ! c'était ma tante I Elle m'entraîna dans le salon et dit à ma mère en lui jetant la lettre : « Prenez I lisez les )) oraisons de votre dévote ! » Pour comble de malheur, la lettre débutait ainsi : « Oui, ma belle cousine, vous êtes sensible à mon amour, je n'en saurais douter ; j'ai vu des larmes couler .de vos beaux yeux que j'adore, lorsqu'on nous a si cruellement annoncé notre séparation... » Louise s'évanouit, on la transporta dans sa chambre. « Emmenez-moi cette péronnelle, s'écria madame de Bellegarde en furie, et qu'elle ne remette pas les pieds chez moi ; voilà un bel exemple h donner à mes filles ! » Madame d'Esclavelles, bouleversée, partit à l'instant, rentra à Paris et essaya de tourner sa fille à la dévotion. « Cela ne
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vaut rien pour votre enfant, lui disait madame de Rcucherolles : cela mène à l'amour tout droit. Ne vous y trompez pas : lorsqu'une fllle est dévote à quinze ans, ce n'est point du tout Dieu qu'elle aime, c'est son amant, et elle n'adore son Dieu qu'en attendant qu'il revienne. »
Sur ces entrefaites, au mois do juin 1740, madame de Belleganle vint à mourir; à ses derniers moments, elle demanda à sa sœur de s'établir diez elle et de prendre sa place auprès de M. du BeUci^ai'dc et de ses enfants. « Ma sœur, ajouta-tr-elle, pourriei-vous me faire le sacrifice de laisser votre ûlle au couvent ? u Et, comme madame d'Eselavelles refusait : « Eli bien, reprilrelle, monsieur de Bellegarde, faites voyager La Live. »
Celui-ci, quand sa mère ne fut plus là pour le surveiller, se remit à faire sa cour. 11 accompa^ ^imît sa cousine au clavecin, et, pendant qu'elle chantait.
a Pemliiiil qUftjie^ chaulais un ^T ^ cIl- Thétis el /V^^^fl^BUe ù ^na i me (lit loul I^^^^B^ J^ t^>^
MADAME d'ÉPINAY. 51
» pour VOUS parler. Je parie que vous avez été » bien injuste à mon égard. — Moi? et en quoi? » — Vous avez attribué mon silence à Tindiffé- »rence... Si vous saviez ce que j*ai souffert » pour vous !... Mais je ne suis pas âu bout de » mes peines. . . Je pars pour six mois, et peutr » être plus. »
t> Je fus si étonnée et si frappée de cette nouvelle, qu'en mêlant mon cliant à l'exclamalion que la douleur m'arraeha, je ôsim ah I fort ridicule. « Ce n'est pas^ cela, s'écria mon oiu^le ; que 9 diable I chantez donc }uste I — C'esit que nous » avons tourné deux pages, mon pèfe, » reprit » mon cousin... »
Et le dialogue continue ainsi, tandis qu'ils chantent alternativemient.
Ce que l'on entrevoit dans toute cette première partie des Mémoires, c'est que mademoiselle d'Esclavelles, sans fortune, avait, comme on dit, jeté son dévolu sur ce cousin très riche. Quoiqu*(illc ne fût pas une forte tète, elle était femme et fine, eL sans peine, plus forte que hii. Quant à lui, na*iure flottante, tantôt il croit aimer sa cousine Ijrsqu'il est près d'elle et qu'il n'a rien de mieux
à faire ; tantôt, éloigné, il appartient à la première venue.
Le voilà qui part, en effet ; c'était pour la Bretagne. Louise devient fort mélancolique; elle imagine, pour tromper son ennui, de composer un traité sur Téducation — à dix-sept ans! Ce fut, d'un bout à l'autre, l'idée maîtresse de sa vie. Cependant le jeune homme fait ses farces à Brest : il donne des soupers à une fille de théâtre, et tombe malade des suites de ses orgies. Ces tristes nouvelles causent un vif chagrin à Louise, qui projette de lui écrire pour lui donner des conseils. Son amie Thérèse, qui a tout le bon sei,is de sa grand'mère, l'en dissuade et essaye de la détourner de ce sentiment : « Allons, allons, laissez cette folle passion qui vous rend malheureuse... Cet homme ne peut jamais vous convenir... Il est libertin et n'a ni principes ni délicatesse. Il n'est point sensible... »
Mais mademoiselle d'Esclavelles ne voulut pas en avoir le démenti ; elle tint bon, et épousa, le 23 décembre 1745, son cousin La Live, devenu M. d'Épinay, du nom d'une terre que son père avait achetée près de la Chevrette.
Le lendemain du mariage, dès le matin, les époux se querellaient déjà : le mari tenait une boîte à rouge d'une main, une petite brosse de lautre, et sa femme fuyait autour de la chambre, se fâchant de ce qu'il exigeait qu'elle mît du rouge, contrairement à l'opinion de sa mère. Ainsi, dès le début, le rôle de la belle-mère se dessine: madame d'Esclavelles est irritée du bonheur, pourtant si court, de sa fille, et veut se mêler du ménage ; madame d'Ëpinay, entre sa mère et son mari, hésite et ne sait où donner de la tête. Madame d'Esclavelles se plaint à son frère M. de
Preux de Tempire que son gendre prend sur sa fille ; le vieux gentilhomme ne saurait partager ses craintes : « Prenez garde de tout gâter à force de vouloir trop bien faire... Ne dirait-on pas que le vice ou la vertu se trouvent au fond d'un pot de rouge ? J'aime à les voir aller à la comédie ensemble, moi. Cela est bon, cela..., et dès que le mari veut v avoir sa femme à côlé de lui, tout va bien, au lieu que, s'il allait à l'église tous les jours tout seul, je ne répondrais de rien... C'est le caractère, et non le bonnet, le blanc, le rouge et le cotillon, qui fait qu'on adresse ou non des propos gaillards aux femmes; je le sais bien, nxoi, peut-être? puisque celles à qui j'en ai le plus €onté étaient des dévotes à grands fichus carrés... Ils se caressent toute la journée, dites-vous? je les en félicite... et je fais des vœux au ciel pour qu'ils se caressent de même dans vingt ans ! »
A partir de là, nous entrons dans l'histoire que tout le monde connaît. On sait les débordements, les dilapidations ^, les coquineries cyniques du
1. Cf. le liyre de M. Cniapardon, les Prodigalités d'un fermier général (Charavay).
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mari. Oq sait conumeut Francueil devint l'amant de la femme, et Ton se rappelle le portrait charmant que George Sand a tracé de son grand père dans ses Mémoirei *. On sait aussi le rôle perfide joué dans cette intrigue galante par mademoiselle d'Ette, et les représentations de la Chevrette, où Rousseau, encore inconnu, fait jouer sa première pièce, et les tourments de madame d'Épinay, qui apprend l'infidélité de Francueil de la bouche môme de sa rivale, madame de Courval (dans le roman, madame de Versel), et l'insupportable tyrannie de Duclos, à q/ai elle a eu l'imprudence de confier son secret, et les amours de madame de Jully, sa belle-sœur, avec le chanteur Jelyotte et le chevalier de Vergennes,
Pour comble de malheur, madame d'Épinay vint à perdre ses meilleurs amis. La pauvre Thérèse, mariée malgré elle et malgré sa grand'-
1. Francueil, qui, à la mort de son père, avait pris le nom de Dapin, épooga en secondes noces, à plus de soixante ans. Aurore de Saxe, fille naturelle du maréchal de Saxe et de mademoiselle Verrière Taînée ; il en eut un fils, qui a été le père de madame Sand^
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mère, sur l'ordre de sa mère, avec le président de Maupeou, fut séquestrée par sou «affreux petit homme noir » au fond d'une campagne, où elle mourut de chagrin et d'ennui. Le bon M. de Preux périt d'une façon tragique < Une contestation s'éleva entre lui et un voisin sur la propriété d'une chasse, la seule, disait-il, où il vînt des perdrix rouges, et que pour rien au monde il ne céderait ! On plaida. Or, pendant que le procès était pendant, il s'aventura à chasser sur le fameux terrain des perdrix rouges; un malheureux hasard lui fit rencontrer son adversaire : ils se prirent de querelle. M. de Preux, incapable de contenir sa colère, épaula son fusil et tira sur M. de X..., qu'il manqua; celui-ci, furieux, riposta et blessa mortellement le vieux gentilhomme. Son testament est vraiment charmant d'originalité et de verve comique ; il est impossible d'en faire un plus gai : il est vrai que le testateur, en l'écrivant, ne prévoyait pas une fin si triste! Mais n'est-elle pas bien d'accord avec sa vie ? C'est un dernier trait de caractère : pour bien finir son rôle, ce brave homme, un peu brusque, chasseur sempiternel, devait mourir
ainsi ; un romancier, s'il eût créé le personnage, cùt-il rien imaginé de mieux?
Les aventures de M. d'Épinay avec les fameuses demoiselles Verrière, aventures qu'on ne connaissait jusqu'ici qu'en gros, jettent un jour bien curieux sur les mœurs du temps. Il avait d'abord adressé ses hommages à l'aînée et lui avait proposé de rompre avec son amant, le marquis de P..., accompagnant sa proposition d'avantages considérables . Mademoiselle Verrière refusa, mais passa M. d'Épinay à sa sœur cadette. L'amant de celle-ci, le vieux comte d'A..., se fâcha tout rouge et envoya au ministre les lettres de M. d'Épinay où il traitait son père d'avare, d'imbécile, et où il assurait à la petite Verrière quatre-vingt mille livres de diamants pour le lendemain, six cents livres par mois et douze mille livres de rente dès que son père ne serait plus. Le ministre renvoya les lettres à M. de Bellegarde, avec une lettre de cachet qui enjoignait à M. d'Épinay de partir dans les vingt-quatre heures pour Poitiers.
A son retour d'exil, celui-ci ne trouva rien de
mieux que d'installer les Verrière à Epinay, dans le voisinage de sa femme, et de les présenter au curé comme des femmes honnêtes. Un dimanche, à la messe, elles se placèrent avec des airs si insolents dans le banc de madame d'Épinay, (|ui était fort aimée dans la paroisse, qu'il y eut des murmures parmi les paysans; lorsqu'elles sortirent, elles furent suivies jusque chez elles par tous les polissons du village. Le curé exigea de M. d'Épinay le départ immédiat de ces femmes. Mais, chassées de cet endroit, elles se firent acheter comme dédommagement, à Auteuil, un joli domaine avec un théâtre, le tout aux frais de leur protecteur. Il y faisait donner des représentations; des loges grillées permettaient aux femmes de la société d'y venir en cachette, au risque de voir jouer un rôle par leur propres maris .donnant la réplique à ces demoiselles.
Duclos, digne pendant de mademoiselle d'Ette, se chargea d'apprendre à madame d'Épinay que Francueil, lui aussi, allait chez les Verrière; le mari et l'amant avaient les deux sœurs, et s'entraînaient l'un l'autre.
Qu'on se figure la situation de «mdame d'Épi-
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nay à cette époque. Elle a vu disparaître successivement M. de Preux, madame de Maupeou et madame de Jully ; elle perd aussi sa grand'tante^ la bonne et spirituelle marquise de RoncheroHes. Abandonnée par son mari, négligée par Francueil, trahie par sa cousine Charlotte (la petite fille aux violettes, devenue madame de Lucé, mais toujours aussi orgueilleuse et aussi méchante), elle ne sait plus où trouver quelque appui.
M. de Bellegarde, à son tour, tombe très gravement malade : Francueil représente à madame d*Épinay que, «i son beau-^)ère ne prend pas les mesures nécessaires, elle va rester sans défense à la merci de son mari; il la supplie de songer à ses intérêts et à ceux de ses enfants.
Mais comment parler à M. de Bellegarde? M. de Lucé, le beau-fWîre de madame d'Épinay, semble seul capable d'aborder un pareil sujet. Madame d'Épinay va donc le trouver avec une entière confiance et lui expose la situation. Que fait Lucé? 11 office ses services, et s'olFre lui-même. Et Duclos d'écrire aussitôt: «... Vous êtes folie si vous le refusez... Cest la condition qu'il met
au service que vous exigez de lui... Il ne fera rien sans cela,... cela est clair... Au premier mot, consentez... » Puis il arrive à la Chevrette à Timproviste, et, pensant qu'elle a suivi son conseil, il essaye de la séduire à son tour ; elle résiste, elle s'indigne : « Qu'est-ce que cela signifie donc, ce procédé? — Mais quoi? Vous m'avez mandé que tout était fini... J'en ai conclu que vous aviez cédé à Lucé, et alors il ne vous en coûterait pas davantage!.. » On s'explique. « Vous conviendrez, dit-il, que, si tout se fût passé comme je le supposais, vous auriez bien pu accorder à l'amitié ce que vous donniez à l'intérêt? » Et, comme elle souligne le mot amitié: « Non ! s'écrie-t-il, voilà encore une de vos idées saugrenues I Savez-vous, madame, que les droits de l'amitié sont quatre fois plus forts, plus respectables que ceux de l'amour ? Ce sont les seuls dont on puisse user librement; quant à ceux de l'amour, il n'en faut jamais parier, ce sont les coquins qui en usent. Mais vous ne vous doutez pas de ce qui est honnête 1 » Lorsque les Mémoires de madame d'Épinay parurent pour la première fois en 1818, ces tentatives de Lucé et de Duclos ne s'y trouvaient
pas. Duclos eut ses défenseurs. Malgré ses coups de dents, ses coups de coude, sa « voix de gour-* din », ^ ses manières trop libres et sa galanterie de mauvais ton, il avait joui jusque-là d'une réputation passable. Dans ce qui fut publié alors (et en 1863), on découvrit le fond d'indélicatesse, la sécheresse de cœur, les instincts despotiques qui se cachaient sous sa fausse bonhomie ; mais, aujourd'hui, voici qu'il descend moralement un degré de plus : décidément la lumière ne va guère à cette figure. C'est bel et bien un cynique, (même en faisant la part du ressentiment de la femme brutalisée).
Tel était le guêpier où se débattait la pauvre femme, lorsque Rousseau lui présenta Grimri.