Byron, en 1821, disait dans son journal
a Grimai est un excellent critique et un bon historien littéraire. Sa correspondance forme les annales de la littérature de celte époque en France, avec un aperçu de la politique et surtout du train de vie de ce temps. Il est
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îh cachaient tous deux une grande délicatesse, un vif sentiment de Thonneur sous la froideur apparente que donne Thabitude prolongée de Tanalyse. La pénétration du jugement, Texercice continuel des facultés critiques engendrent ce que le vulgaire prend pour du scepticisme et ce qui n'est en effet que l'impartialité, parfois même l'hésitation délicate des esprits sincères et libres entre des vérités contraires. Loin de craindre l'expérience, ils la recherchent avidement, ils en ont soif; ils redoutent par-dessus tout le mensonge et l'erreur. Ils estiment que, pour être heureux, il faut, non conserver, mais perdre ses illusions, afin d'éviter les mécomptes. Voir, dire et faire juste, telle est, à leurs yeux, la véritable condition du bonheur et le premier devoir de la vie. Grimm était de ces natures fortes et bien trempées qu'on accuse d'être sèches parce qu'elles sont précises et perçantes, qui gênent bien des gens parce qu'elles ne se livrent pas et qu'elles ne sont point dupes. « Peu d'hommes, disait le grand
aussi estimable et beaucoup plus amusant que Muratori ou Tiraboschi. Somme toute, c'est un grand homme en son genre. »
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Frédérk, connaissent ks hommes aussi bien que Grimm. ^ Quand madame d'Épinay l'eut rencontré, elle fat sauvé». Elle avait trouvé enfin une boussole; comme madame Du De&nd, elle allait refaire son existence morale dans la seconde moitié, et regagner la considération. Combien on Testime, cet honme an premier abord un peu raide et gourmé, Huôs-ckêvoué, fklèle, généreux! Et certes, il n'est pas besoin pour cela de comparer sa conduite, si digne, aux misères morales de Rousseau.
Puisque j'ai prononcé ce nom, pourquoi donc, lorsqu'il s'agit d'un grand artiste, excraser toutes ses vilenies, toutes ses ba;ssesses, en les mettant sur le compte de la monomanie et de je ne sais quelles hallucinations? Pourquoi ne pas juger Je sens moral d'un écrivain avec la même indépendance et la même impartialité que son œuvre ? Sainte-Beuve a écrit ceci : « Je suis arrifvé à la conviction qu'à l'égard de Grimm, Rousseau a été un menteur; » et Grimm; lui-même disait à Termite de Montmorency qu'à force de vouloir soutenir le rôle d'homme singulier, il deviendrait faux par habitude. Madame d'Épinay l'appelait
« uû nain moral monté sur des échasses ». Le fait est que les Confessions, en ce qui la regarde, ne sont qu'une odieuse calomnie, et je ne sais ce qui est le plias vil, 0€i des inventions du livre, ou de la réalité elle^zième ^. Diderot a dit et déveloj^ dans une note terrible le mot : « Cet homme est on monstre. » De nos jours, on a dit et fait voir que a c'est une âme de laquais *. »
4. Le dernier chapitre de l'ouvrage de MM. Perey et Maugras est consacré tout entier à ces tristes démêlés; il est écrasant pour la mémoire de Rousseau et confirme de lous points Topinion de Sainte-Beuve (Causeries du lundi, t. VII), de Saint-Msffc Girai-din {J»-J. Rûusseau, t. I«', ch. vu et viii), et de M. Scherer {Études de littérature, t. III). Les éditeurs ont rétabli intégralement et dans l'ordre chronologique toutes les lettres échangées enti*e Jean-Jacques et madame d'Épinay. Telles qu'elles avaient été publiées jusqu'ici, elles étaient inintelligibles.
2. Nous avons eu la satisfaetion de voir M. Scherer confirmer en tout notre jugement. Il appeUe la seconde moitié des Con/es«ion« a une galerie de noircem-s et d'extravagances». «Je ne sais rien de plus révoltant, dit-il, que cette partie du livre. L'égoisme le plus cynique, l'ingratitude la plus odieuse, la malignité la plus savante s'y allient à des effusions de sensibilité et à des prétentions de vertu. Tout est bas chez cet homme, qui croit excuser des vices dégoûtants en en faisant la confidence au public, se débarrasser du fardeau de la reconnaissance en flétrissant ceux qui l'ont comblé des plus touchantes attentions, et dont la société
En somme, à part Grimm, est-il un seul de ces hôtes de madame d'Épinay avec qui Ton désirât vivre ? Lorsqu'on étudie les salons du xvni® siècle, on se prend parfois à regretter cette société brillante, spirituelle, où Ton pensait, où Ton causait, où le cosmopolitisme n'avait pas encore ôté à Tesprit français sa fleur et importé chez nous des cargaisons de raideur et d'hypocrisie. Oui, lorsqu'on se trouve chez une de ces femmes exquises par le goût, Tintelligence ou la beauté, bourgeoise comme madame Geoff'rin ou grande dame comme la maréchale de Luxembourg, on serait parfois tenté d'y rester et de goûter longuement le sel pur de l'esprit. Mais il suffit de quelques lettres de femmes, de quelques
favorite est la servante à qui il fait des enfants pour les envoyer au fur et à mesure aux Enfants-Trouvés. C'est en vainou'on se dit qu'il est fou, d'une folie croissante et caractérisée, c'est en vain qu'on cherche à prendre la méchanceté, la ruse, les soupçons comme autant de symptômes pathologiques ; on sent que l'âme de l'écrivain a touîours été vile, et l'on éprouve une sorte de satisfaction à reconnaître qu'avec tout son talent il n'est pas parvenu à dégu'iser entièrement sa vulgarité native. De l'éloquence, iamaîs de vraie noblesse; le génie, si l'on peut s'exprimer ainsi, dépouillé de la beauté du génie. » (Melchior Grimm^ p. IGl.)
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Mémoires intimes comme ceux-ci, pour aCFaiblir nos regrets. On ne peut juger cette époque d'après les salons; il faut percer la surface polie et voir les dessous. Alors, autant on est attiré et séduit par Tesprit, autant on est écœuré par les mœurs: sous des formes fines, le fond est grossier. Il n'y a pas seulement dissipation, excès de frivolité et de plaisir; il y a fausseté, mensonge, bassesse, et, sous les vices aimables, les vices ignobles, honteux. Les âmes sont empoisonnées: la gangrène morale s'est mise dans toute cette vieille société, et il est vraiment temps qu'un grand orage vienne purifier l'air. Oui, on voudrait être spectateur et même acteur dans les représentations de la Chevrette ; mais le seul rôle enviable pour un galant homme serait celui de Grimm,
La liaison de Grimm avec madame d'Epinay , qui dura vÎQgt-sapt ans, ne fut jamais passionnée : et qui sait ? c'est peut-être à cause de cela, parce que sa tête resta froide, qu'il fut pour son amie un guide parfaitement sûr, clairvoyant et ferme. 11 avait eu, dans sa jeunesse, deux passions: Tune pour une princesse allemande, sans fraîcheur, sans beauté et même sans esprit, qui, paraît-il, n'en sut jamais rien (on devine là un fonds de romanesque à la Werther, qui disparut peu à pei/ scus le vernis parisien); l'autre, moins secrète.
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moins platonique, niais non moins malheureuse, pour mademoiselle Fel, la célèbre chanteuse de rOpéra : ici, le goût iDousical du Germain avec son sentiment de Tart firent naître chez lui un enthousiasme que personne ne devait plus lui inspirer dans la suite. Après cette double épreuve, il était à point pour une de œs liaisons tempérées, mêlées de tendresse, de dé< vouement et de raison, qui remplaçaient si souvent le mariage au xvui^ siècie, et qui en tiennent lieu parfois encore aujourd'hui. Quand le charme de la j^inesse disparait, le doux commerce de l'esprit vient y suppléer. A la vérité, il entre un peu de fatigue dans œs amours de raison : lecoBor a souffert, il est calmé ; le ûieu n'est plus làl Grimm était dans cette phase, lorsque Rousseau Tamena chez madame d'Épinay. Ce fut peut-être un bonheur pour lui, non seulement parce que le mariage {urésentalt alors peu de garanties de sécurité, mais parce que, dans tous les temps, la jeune fille la plus disposée à aimer son époux, et qui lui apporte un cœur vierge, risque de se heurter à la lassitude morale de rhomjoie, qui a déià épuisé niusiears pafisions.
Entre Grimm et madame d'Épiiiay, cette disproportion était moindre : elle aussi avait aimé ; elle aimait encore; irrésolue, comme toujours, elle ne pouvait se décider à rompre avec son mauvais sujet de Francueil, qui la trompait de son mieux, mais qui avait des retours charmants. Il fallut que Grimm réveillât peu à peu en elle le sentiment de la dignité et Faidât à briser cette chaîne qui, à mesure qu'elle se prolongeait, devenait plus lourde et plus blessante. Il y mit un peu de raideur et de brusquerie; mais il faudrait n'avoir jamais eu affaire dans sa vie à une nature faible et vacillante pour l'en blâmer. Il y a des minutes où il faut savoir couper dans le vif; Grimm fut, au moral, un bon chirurgien.
Cette énergie était d'autant plus nécessaire, que Francueil, évince par ce rival inattendu, s'avisa, un peu tard, de devenir jaloux : il joua, un siècle d'avance, et au vrai, la Visite de noces, ce chef-d'œuvre de M. Alexandre Dumas fils, qui a si fort effarouché les hommes parce qu'ils s'y sont reconnus. On ne tenait plus à une femme; mais, qu'un autre s'avise d'y songer, et vous voilà repris : les souvenirs, l'amour-propre, la
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jalousie, s'éveillent à la fois ; de là, la coquetterie féminine, juste châtiment de nos mauvais instincts ; rien de plus profondément, de plus tristement vrai. Grimm avait à défendre son amie à la fois contre Francueil et contre elle-même, à peu près comme, dans la pièce de M. Alexandre Dumas, Lebonnard défend madame de Morancé contre elle-même et contre Cygneroi ; seulement, dans le siècle des Liaisons dangereuses, le confident plaidait pour son saint et avait sa récompense au dénouement.
Madame d'Épinay trouva en Grimm les qualités qui lui avaient toujours manqué à elle-même : la prudence, la circonspection, la volonté, Tesprit de conduite; aussi fut-elle bientôt heureuse de se sentir menée et soutenue par cette main ferme. Du reste, la vigueur de Grimm n'ôtait rien à son tact ; son scepticisme ne diminuait point la profondeur et la sincérité de son affection. Il ne badinait pas avec l'amour ; il entendait respecter sa maîtresse comme on respecte sa femme; il apportait dans cette liaison irrégulière les sentiments que les natures élevées mettent aujourd'hui dans le mariage. Dans cette société à l'envers, la morale
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ne perdait poiot ses droUs ; elle était seuJeaaeiit déplacée. Gomme Diderot s'inquiétait de Taitachement naissant de son ami pour une lemme do&t la réputation était compromise : <t J'ai en dégoût, lui répondit <Grimm, un simple commerce d'intrigue. Soit orgueil, soit délicatesse, je venue être aimé par choix, de préférence et uniquement.
de Yeux pouvcôr tout samiier à tcelle qnie j'aioske sans en rougir^ et qu'elle n'accepte de moi fqae oe qu'elle est riapête à me rendre. J'apprécie à fart peu de chose la satisfaction des sens et Tivreasc qu'elle doime. quand die est séparée des sentiments d'estuBe «et de oon&anoe; ce plai délire ne va ni à mon «sprit ni à mon cœur, ie prétends trouver ^Ums ceUe qm sne <XDflifiera son bonheur la «certitude du jsniiefi ; q^ehpe és^nement qui m'aririve, je veux qu'elie en soit occupée loin de moi, coaunc je le serais d'elle ; di que ce sodt, enfin, Je respedt et J'estime de nous-mêmes qui nous mettent au-dessus de la gêne et des inconvénients inévitables lorsqu'on bra've un préjugé génèralenient reçu dans la société où l'on vit. Voilà, mon ami, comme je puis être Jieureux, et comme il nae ^îonvient de l'être. — Et «voilà, lépliopua Dide-
rot, le bonheur que vous vous promettriez avec laadaine d'Épinay ?— Oui, saos doute. —Et vous la croiriez bien faite pourlegoût^ et le procurer? — Plus qu'aucune femme qiie j'aie jamais connue. »
Grimm fut, en amocir oomme en tout le reste, uni critique excellas!; ; il y apporta son sens pratique, et ce <iae madanaie d'Ëpinay appelait « son chien de charmant esprit juste et ferme ». — « Quelle justesse dans les idées I s'écrie-t^Ue sans cesse appès l'avoir entendu, quelle impartialité dans les oonseils I id
En voici deux, l'un sur Rousseau, l'autre sur Voltaire. Au moment où Jean-Jacques ne trouve d'autre moyen de se libérer <de toute reconaaissance envers sa bienfaitrice que de la calomnier : « Le mal est fait, dit Grimm ; vous l'avez voulu, ma pauvre amie, quoique je vous aie toujours dit que vous en auriez du chagrin.-. On peut tout pardonner à ses amis, excepté l'insulte, parce qu'elle ne peut venir que d'un fond de mépris... Vous n'êtes pas assez sensilâle aux injures, |e V.OUS l'ai souvent dit U faut les ressentir, et ne s'en podnt venger... Voilà ma morale. )) Et sur Voltaire : « il faut tâcher d être bien avec lui et
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en tirer parti, comme de Thomme le plus séduisant, le plus agréable et le plus célèbre de l'Europe. Pourvu que vous n'en vouliez pas faire votre ami intime, tout ira bien. »
Grimm met en relief et en valeur tous les dons de son amie, enjouement, esprit, « droiture de sens fine et profonde »; il lui rend l'équilibre avec la confiance; elle peut se donner tout entière, sans humiliation, sans crainte et sans regret. Il est à la fois son ami, son chevalier, son directeur de conscience, son professeur de morale — et son amant. 11 eût été le modèle des époux ; à l'égard des enfants d'Épinay, il a assez l'air d'un oncle. Chose curieuse, c'est lui, le sceptique, qui a des. scrupules : « Une des choses, ma tendre amie, qui vous rend le plus chère à mes yeux est la sévérité et la circonspection sur vous-même que vous avez surtout en présence de vos enfants... Les enfants sont bien pénétrants : ils ont l'air de jouer ; ils ont entendu, ils ont vu. Oh ! combien de fois cette crainte a corrompu la douceur des moments passés près de vous ! » Voilà qui ne ressemble guère au ton de Paris et de Versailles à cette époque I Si le Germain n'a pas complètement réussi à*
mettre son esprit à la mode de France, ce n*cst pas au moins sur ce point- là qu'on pourrait l'en railler!
Est-il égoïste et sec^ Famant qui, séparé pour la première fois de sa maîtresse ( pendant la campagne de Westphalie), lui écrit de Metz : « Qu'il me tarde d'apprendre de vos nouvelles ! Je ne sais pas un mot de ce que vous ferez demain, par exemple; depuis que je vous connais, cela ne m'est point arrivé I » Non, Texpérience l'a fortifié sans l'endurcir, il est resté sensible au fond, délicat, tendre même sous son apparente froideur; ce n'est plus, sans doute, la belle ardeur de vingt ans, mais chez son amie non plus!
En 1787, madame d'Épinay, dont la santé s'altère de plus en plus *, prend le parti d'aller à Ge^ nève, afin de consulter le célèbre Tronchin. On peut croire qu'elle n'était pas fâchéC; en môme temps, d'échapper à sa position fausse et aux commérages de Paris : le monde lui pardonnait bien
1. El'e éprouvait les symptômes d'un cancer à Testomac, et l'on a pu confondre ces accidents avec les malaises qui accompagnent habituellement les commencements d'une grossesse : de là la calomnie de Rousseau, furieux d'avoir été mis à la porte de l'Ermitage, à la suite de toutes ses accusations mensongères contre madame d'Épi nay.
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moins sa rupture avei? son amant que son inûdé^ lité envers son mari. Cette brouille avec Fraiihcucil, l'histoire du papier perdu à la mort de madame de Jhdly, le duel de Grimm à ce propos, les prodigalité» croissaMes de M. d'Épinay, qm continuait de gaspiller sa fortune avec la petite Verrière, dont il avait une fille, à ce qa il croyait, tout conseillait ce départi. Elk^ part le 30 octobre ; un grave accident met ses jours en danger sur la route de Genève. Elîle se croit perdue. C'est dans de pareils momenfte qiie la vie vous apparaît tout à coup en abrégé et par ses points saillants, comme la tabk des matières d'un livre qu'on vient de lire. Madame d'Épinay a trop de sens pour ne pas être profondément; attristée par ce retour sur le passé ; die écrit à son ami : a Jie venais de jeter un coup d'œii suar toute ma vie ; qu'avais-je vu ? Un enchaînement d'intentions droites» de condiidrte faible^ de torts, plâtrés par des sophisme». J'ai pourtant une âme hooinéte et sensilde. Qu'aorais-jfr fait éc pire » j'eusse ètè^ corrompue? 3e B'al plus de ce» escès de faiblesse à redouter; mais mon expérîcia? ne: m'a que trop appris que je ne puis me oosiduîre seule sans
laisser toujours sur mes traces un vernis de faiblesse et de légèreté. » Est-il possible de se juger soi-même avec plus de clairvoyance et de justesse? Grimm la réconforte, lui donne courage et espoir: il ne tiendra qu'à elle de faire oublier ses erreurs au public, à ses amis, à elle-même; la fidélité lui rendra le respect des autres et le sien, avec la tranquillité et le bonheur. Comment ne pas suivre de tels conseils, qui satisfaisaient également le cœur et la raison? Aussi put-elle répondre bientôt, d'une façon spirituelle et touchante, à un homme de Paris qui Fallait voir aux bords du Léman , et qui s'étonnait un peu gauchement devant elle de la trouver si différente de l'idée qu'on lui en avait voulu donner : « Sachez, monsieur, que je vaux moins que ma réputation de Genève, mais mieux que ma réputation de Paris. »
Elle fut bien accueillie par la société genevoise : on était au courant de sa généreuse conduite envers Rousseau, et on lui en savait gré. Voltaire surtout se mit en frais; mais lui, ce n'était pas par amour pour Jean -Jacques ! C'était bien par goût pour l'esprit de celle qu'il surnomma la philosophe des femmes. Madame d'Épinay fut
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naturellement très flattée des assauts de grâce et de coquetterie du grand homme :
« J*ai été passer encore une journée chez Voltaire... Il s'est mis en quatre pour être aimable, il ne lui est pas difficile d'y réussir. Sa nièce (madame Denis) est à mourir de rire ; c'est une petite grosse femme toute ronde, d'environ cinquante ans, femme comme on ne Test point, laide et bonne, menteuse sans le vouloir et sans méchanceté ; n'ayant pas d'esprit et en paraissant avoir, criant, décidant, politiquant, versifiant, raisonnant, déraisonnant, et tout cela sans trop de prétention, et surtout sans choquer personne, ayant par-dessus tout un petit vernis, d'amour masculin, qui perce à travers la retenue qu'elle s'est imposée. Elle adore son oncle, en tant qu'oncle et en tant qu'homme ; Voltaire la chérit, s'en moque et la révère... »
Voltaire et madame d'Épinay jouent l'un de l'autre : elle, pas fâchée de s'accrocher à l'aile du génie; lui, sachant bien qu'elle ne manquera pas de tout répéter à Paris. En effet, elle écrit à Grimm : « On n'a le temps de rien avec ce Voltaire ; je n'ai que celui de fermer ma lettre, mon ami. J'ai
passé une journée seule avec lui et sa nièce, et il est en vérité là à me faire des eontes, tandis que je lui ai demandé la permission d'écrire quatre lignes, afin que tu ne sois pas inquiet de ma santé, qui est bonne. U m'a d^nandé permission de rester pour \o^ ce que disent mes deux grands yeia noirs quand j'éeris. Je veux te dire à sob nez que je f adore; il est as»s devant moi, i$ tisonne, il rit, il dit que je me moque de lui et que j'ai Fair de faire sa critique. Je lui réponds que j 'écris tx)ut ce qu'il dit, parce que cela vaiu* bien tout ce que je pense... >
En même temps, elle le juge en dessous r « H n'a milèe philosophie dans la tête, (ficelle; il est tout hérissé de petits préjugés d'enfent. »
Voltaire, à ce moment-là, avait soixante et un ans. Sa triste' équipée die fausse lui* avait donné le goût du repos; et, après quelques saisons dte convalescence morale dans les Vosges, entre deux montagnes, il était venu prendre « ses quartiers de vieillesse et d'indépendance », Tltiver à Lausanne^ et Tété à SainIrJtean, près de Genève. « Sa vie aux Déiiees offre une s^éable nuance de Iran Mtioii. Il est comme un homme délivré* et' qui
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respire librement; iii se namidti à. rire^^ k yùw&s' la comédie et la tragédie eoi société^ il est heureux d« cette bienve^lauçe inéelligente qu'il inspire, et de cette culture mêlé» de sittnplieitè qu il rencontre aoix pieds des Alpes^^ ^ » fi est choisi par la sodétè de Ijanflanne eommae direeteuF du petit théâtre de ]tfeBtrRe|Mi%. il y joue lnû-méme: les rôles de Lusignaa!, de Zopire, etc-, et il se passionne teliemenè ^ue, dès Je matin^ cmi le voiit descendre yétu en Aiabe, avec udoe longue barbe, lorsqu'il doit jouec le soif le rôle de Mohadar, ou en habit à la grecque pour Narbas, donnant des ordres aux jardiniers, stupéfaits de voir leur maître en pareil équipage. Bientôt, non content de révolutionner Lausanne, il va recruter sa troupe jusqu'à Genève : grand scandale dans la cité de Calvin, où le théâtre, même le théâtre de société, était interdit. Rousseau, ne manquant pas Toccasion de déclamer éloquemment, lance la Lettre sur les Spectacles : « Vous corrompez ma république, s'écrie le citoyen de Genève, pour prix de l'asile qu'elle vous a