‹ Figures de femmesChapitre 21 sur 55 · Sainte-Beuve, CauserieSf Édit. Garnier, XII · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, CauserieSf Édit. Garnier, XII

donné! » L'autre redouble de malice et d'activité : il achète le château de Tournay, sur le territoire français, y bâtit un nouveau théâtre, et y joue lui-même successivement Alvarès dans Alzire, Narbas dans Mérope, Argire dans Tancrède, etc. Genève est en feu; les autorités interviennent, le diable d'honune s'entête ; madame d'Épinay s'amuse fort de cette comédie jouée au naturel , pleine de péripéties imprévues, et où « son nourrisson » . comme elle l'appelle, jette à pleines mains l'ironie et la gaieté.

Cependant, à mesure que son séjour se prolonge, elle trouve que Grimm tarde bien à la rejoindre : il est retenu à Paris par la révision des premiers volumes de Y Encyclopédie, à laquelle il travaille avec Diderot. Ses réponses sont déjà quelque peu froides : on sent un homme dont le cerveau est fortement occupé, et qui écrit à sa maîtresse sur quelque brouillon, sur quelque épreuve d'un chapitre de philosophie, et de la même plume; il y a là plus de tendre amitié que de passion; le véritable amour ne

raisonne pas si bien, surtout dans Tabsence ! Grimm craint pour elle lopinion du monde; et puis, il a ce livre à finir, et le moyen de laisser là son cher Diderot ? A vrai dire, il paraît plus enthousiaste (autant qu'il le peut être) en amitié qu'en amour. Tantôt il quitte madame d'Épinay pour courir à deux cent cinquante lieues auprès de M. de Castries, grièvement blessé; tantôt il la sacrifie à l'œuvre de Diderot.

Grimm et Diderot se complètent Tun Tautre. On aime à se les représenter dans leur cabinet de travail, écrivant, causant, discutant, fourbissant leur t^rande machine de guerre : Diderot, enflammé, se répandant en tovrefffes d» laive, d éloquence et de lumière, voyant toui en beau, illuminant IV veniF des reflets de aon imagination optiixQste; Grimm, jouissant de tant d^idée», heureux ée s^ sentir fécondé par ce génie, racde tenijours sur ses^ gardes, conservant, à tra;vers ces flots^ bouilionhnants d'amitié et d'esprit, sa bonne tête froidte, la sûreté de son goût.^ Tintégrilé de son jugement ; piquaaa/t d'un £DOt fin les illusions géné^ reuses et les chimères de son ami, allant droH au fait des hommes ei au fond des chosos. Lu

sensibilité, qui, chez Diderot, éclate et ÙambQ^ chez Griimiaf eumre sous la cendre ; Diderot la remue et fait jaillir l'étincelle cadiée.

Du tmd de leur labor^^ire, Grimm a cependant une manière à loi de* s'oeeuper ée seoa amie absente : E donne de» nou^eUes de madiâme d'Épioay & Franeueiili, qui vient galauMneintb km em denoander tous les jows^ et qus lui expuûne le regret de n'ayoîv pas aecompai^né k Genèire* leur clière niialaée' ( notre philosophe écrit touÉ cela de ï'adr le plus naturel du monde et sans sourciller); pois, apprenant que M. d'Ëpinaj a donné sea. demoiselle» Yernère, pou^r leur» étrennes, quarante mille âraoïcs de diasnants et une maison de viagt mille éeus, il va troïbver ce fou, le semnonae, et te serve dans ses griffes, trois heures doraoÀ : «: Il m;'a fiât les plus belles pronnesàcs^ oai» il faxii s'attendre ept^ii* n'en; tànm ni plus ni moine... U m'a j^ué qu^'il ne voyait plu» ce» créa4iure»y et, le montent d's^rè», H est convenu qu'il j a SDupé la veille. C'est un^ honun» nans ressource : car non» nous sommes quittés le» meilleur» ann» da monde. »

Aiiiâ^ il est le dkeeteur de œnsciaice et

comme le tuteur du mari en même temps que de la femme, et c'est lui qui transmet les bulletins de santé de sa maîtresse à son prédécesseur:

quelles étranges mœurs, et quel rôle singulier pour un homme de cet âge !

Son éloquence, d'ailleurs, on le voit, n'a pas autant d'effet sur le mari que sur la fenmie : le fermier général continue ses folies, dépensant vingt mille livres pour un rendez-vous de chasse, achetant des maisons, les démolissant, les reconstruisant, les meublant, les démeublant, jetant l'argent sans compter. Un beau jour, certaines modifications ayant été apportées au bail des fermes, son revenu est diminué de moitié : ne sachant plus où donner de la tête, il s'adresse à sa femme, comme toujours en pareil cas, la prend pour confidente de sa Uaison avec la petite Verrière, « à laquelle, dit-il, il doit de l'amitié », et la prie d'examiner avec lui les dépenses qu'il a faites « pour contribuer au bienêtre » et au plaisir de cette aimable personne. «J'ai cru tout simple, dit-il à sa femme, de lui exposer ma situation ; elle y a été très sensible, et je lui dois la justice de dire que son

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premier mouvement a été de m'offrir ses diamants et ses bijoux. Le mien a été de les refuser... » Pour le coup, madame d'Épinay réplique très vertement; c'est à croire que Grimm luimême a tenu la plume.

Au bout de quinze mois de séjour à Genève, elle eut une rechute des plus graves ; Grimm, cette fois, accourut en hâte : la santé revint avec lui. Elle eut le bonheur de le garder près d'elle jusqu'au mois d'octobre 1759, époque à laquelle ils reprirent ensemble la route de Paris.

Ce retour fut douloureux pour la pauvre femme : mille pensées tristes l'obsédaient^ 11 lui demanda la cause de son chagrin, elle la lui dit avec une effusion de cœur qu'elle ne put contenir. « Ma tendre amie, répondit-il, il faut remplir sa vocation : la vôtre ne saurait être de vivre retirée et solitaire avec moi ; nous ne devons nous consacrer que les moments de repos que nos devoirs nous laissent. Le bonheur dont nous avons joui depuis six mois ne devait jamais exister ; c'est un bienfait du ciel dont nous devons être reconnaissants, une époque heureuse dans notre vie, mais nous serions coupables de nous

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désoler de son peu de durée tandis que nos defvoirs nous appellent ailleurs. »

L'amour, du côté de Grimm, a bien décidément disçaaru : il n'y a plus là qu'un doux liend'habitude. Il va être pris de plus en plus par ses trayaux, par la littérature, puis par la politique; l'ambition lui viendra avec l'âge. Avant d'avoir une position diplomatique officielle, il va devenir, en quelque sorte, suivant l'expression piquante de Sainte-Beuve, « le résident et le chargé d'affaires des puissances airprés de Tcçn nion française et de Fesprit français, en môme temps que l'interprète et le secrétaire de l'esprit français auprès des puissances*. » D'ailleurs, if associe peu à peu sa compagne à son œuvre : elle travaille avec lui à la Correspondance littéraire 2 ; si bien qu'un jour elle pourra lia dffiger à sa place, lorsque, devenu berron du Saint-Empire, colonel et conseiller d'État en Russie, il s'otK bliera pendant des anmécs entières dans le»

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