Souvenirs, etc., t. I., livre III
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pelle aux affaires le duc de Richelieu : la situation de Benjamin Constant à Paris devient critique; il doit s'éloigner. Ici, on sent l'absence de sincérité : il est clair qu'au fond Benjamin Constant n'est pas fâché de se donner à ses propres yeux et aux yeux de son amie l'excuse de sa passion pour atténuer la fausseté de sa position poUtique. Il mettrait volontiers son départ sur le compte des rigueurs de madame Récamier.
Quelques mois après, il lui écrira ; « Vous savez comme je suis parti de Paris, faisant à chaque douleur que j'éprouvais une préparation de départ, mais sans plan, de sorte que je ne me suis mis en voiture que parce que j'avais passé un jour sans vous voir. »
Lia vérité est qu'il devait désirer sortir de l'impasse amoureuse et politique où il s'était engagé, et son départ lui permettait d'opérer sa retraite. Le voilà donc à Bruxelles. Malgré tout, les premiers moments sont durs; mais il se calme peu à peu, et l'on sent qu'il guérit.
IMadame de Constant, qui arrive d'Allemagne, le rejoint en Belgique. A dater de là, il mêle dans ses lettres les éloges de sa femme aux souvenirs
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de soû amour malheureux pour madame Récamier. C'est la phase philosophique :
Savcz-vous que, quand je considère le profit qu'ont retiré plusieurs personmes de m'avoir aimé, je trouve que vous avez fort bien fait de n'en pas vouloir. Je vous en féliciterais davantage si cela vous avait plus coûté. Le seul tort que vous ayez, c'est d'avoir voulu vous faire aimer de moi, par je ne sais quelle lubie qui ne vous a duré que cinq jours. Je vous en parle sans rancune parce que la douleur du cœur, la seule que je redoute, est passée...
» Croyez -vous que quelques messes que vous entendez, et quelques aumônes que vous faites, réparent le mal de ces souffrances que vous répandez autour de vous? Quand, après m'avoir laissé espérer de vous voir, vous me repoussiez, et que je passais la nuit dans les larmes, ou que, dans mon angoisse, j'allais au Salon perdre dix mille francs, ce qui m'est arrivé quatre ou cinq fois, croyez- vous que ce fût bien innocent de votre part? Chacun a un moyen de nuire, et chacun est également coupable quand il s'en sert, depuis l'homme qui poignarde, jusqu'à la
femme qui veut s'assurer de son charme au
risque de l'agonie à laquelle elle abandonne
ensuite le malheureux qui s'y est laissé prendre. » (7 décembre I8I0.)
Que faut-il penser de cette correspondance?
Que nous apprend-elle sur les deux personnages? Sainte-Beuve, nous Tavons vu, ne croyait guère à la sincérité de Benjamin Constant :
a II ne faudrait pas absolument se fier aux lettres d'amour qu'il écrivait, dit-il, pour y trouver l'expression toute vraie de sa pensée... En général, il ne faut jamais croire aux correspondances que dans une certaine mesure: car on se modèle toujours, à quelques égards, sur la personne à laquelle on écrit. Tout homme d'es-
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prit, d'esprit rompu et mobile, quand il prend la plume pour correspondre, est un peu comme Alcibiade, et revêt plus ou moins les nuances de la personne à laquelle il s'adresse. Qu'est-ce donc, si le désir est en jeu et si Ton veut plaire? Avec madame de Charrière, sur laquelle il n'avait nul dessein pareil, et qui l'avait recueilli malade, qui l'avait soigné et guéri chez elle, Benjamin se montre sans gène et dans un complet déshabillé ; avec d'autres, ou princesses ou bergères, il sera tout le contraire du déshabillé, il se jettera,., dans les nuages, dans l'encens, dans la quintessence allemande sentimentale. Avec la noble personne dont la beauté ne se sépara point des grâces décentes, il saura trouver des délicatesses exquises, tout en s'efforçant d'attendrir chez elte et d'apitoyer la clémence. Avec noadame de Krudner, il fut en vapeurs mystiqites et presque en oraison permanente *. »
Sans doute, il est bien difificile de connaître la disposition de celui qui écrit : souvent il ne
1. Portraits contemporains, t. V. — Un dernier mol sur Benjamin Constant.
la connaît pas au juste lui-même, — à plus forte raison les autres. Où saisir la limite de la sincérité et de la fiction ? N'est-ce pas Pascal qui a dit : « A force de parler d amour on devient amoureux ; il n'y a rien de si aisé. » Et aussi : « L'on ne peut presque faire semblant d'aimer que Ton ne soit bien près d'être amant, ou du moins que l'on n'aime en quelque endroit : car il faut avoir l'esprit et les pensées de l'amour pour ce semblant, et le moyen de bien parler sans cela?^ » Beojamin Constant lui-même avait dit dans Adolphe : (^ Nous sommes des créatures tellement mobiles, que les sentiments que nous feignons, nous finissons par les éprouver. » Et cela est vrai non seulement de l'amour, mais aussi de ces « délicatesses exquises » dont parle Sainte-Beuve, à propos des lettres à madame Récamier. Pour les exprimer, il faut les sentir. Un homme qui n'est point délicat ne pourra jamais le paraître.
11 est clair qu'il y a dans ces lettres des exagérations qui tenaient au fond même de la nature de