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SES PROJETS DE MARIAGE

Novembre 1882.

Pourquoi la reine Elisabeth ne s'est-elle pas mariée? Est-ce aux intérêts de son ^ays, ou à ceux de ses passions, qu'elle a sacrifié tous les prétendants ? Esl-ce par amour de l'indépen dance, et afin de se livrer en toute liberté à ses fantaisies? Ou bien faut-il simplement demander à la nature Tcxplication du mystère, et voir en la « reine vierge » une vestale malgré elle?

Ces questions, qui hier encore étaient obs-

1. Les Projets de mariage de la reine Elisabeth, par U. le comte de la Ferrière, 1 vol. in-12, chez Calmann Lévy

cures, viennent d'être singulièrement éclaircies par un chercheur, un érudit, qui, ayant d'abord réussi auprès du monde savant, a conquis ensuite l'attention du grand pubUc, le comte Hector de la Perrière.

Après avoir exercé sa plume en divers recueils, il écrivit une histoire de la ville de Fiers, qui lui valut une mention très honorable de l'Académie des Inscriptions. Ce premier succès le mit en goût: il fit paraître plusieurs autres essais sur la Normandie. Les nombreuses récompenses que lui décerna l'Institut le signalèrent au gouvernemont : chargé de missions en Russie et en Angleterre, il rapporta de Petersbourg le répertoire complet des documents relatifs à notre histoire qui étaient sortis de France en 1789 ; puis, de Londres, toutes les pièces inédites concernant notre jjays de iSOO à 1600. Cest ainsi que l'archéologie le mena à l'histoire proprement dite. Dès lors, il ne s'agissait plus de fureter en amateur ni de battre les buissons ; il ne s'agissait même plus de relier modestement, par d'habiles commentaires, les écrits des autres : il était temps de voler de ses

propres ailes. La remarquable introduction à la Correspondance de Catherine de Médicis, couronnée par rAcadémie française, a marqué définitivement la place de M. de la Perrière dans le domaine de l'histoire. Il connaît à fond le seizième siècle, et surtout les femmes de cette époque si curieuse. Il s'est attaché à elles comme M. Cousin à celles du siècle suivant.

En ce moment même, il publie à la Revue des Deux Mondes une série d'études auxquelles la scrupuleuse exactitude des faits donne Tattrait des fictions les mieux combinées. Il faut dire aussi que le style en est clair, sobre, que Técrivain ne vise jamais à TefFet et ne se montre pas ; ce qui, aujourd'hui surtout, est un mérite peu commun.

Le marquis de Salisbury a dit en parlant de la reine Elisabeth : a (/était souvent plus qu'un homme, et quelquefois moins qu'une femme. »

Le récit de ses nombreux projets de mariage fait paraître en pleine lumière ces deux aspects de sa nature : tantôt c'est la grande souveraine, qui semble prête à sacrifier ses goûts, son bonheur, son amour même, aux intérêts de l'empire ; tantôt, c'est la coquette mesquine, qui s'arrête aux puérilités les plus ridicules, et que le mjoindre détail de vanité rebute et irrite. Ce

qu'on n'arrive pas à comprendre, c'est que la femme n'ait pas nui davantage à la reine. Il a fallu pour cela une chance bien rare, un concours de circonstances extraordinaires, la présence de Cecil et de Walsingham dans ses conseils, les déchii'ements de la France, le désastre inespéré de FArmada. Oui, malgré les hautes et brillantes qualités de son esprit, c'est aux talents de ses ministres, aux fautes de ses rivaux et de ses adversaires, plus qu'à ellemême, qu'il faut rapporter la gloire de son règne.

Le fond de cette âme, c'était la défiance :

Elisabeth avait grandi au travers des révolutions, des catastrophes, des périls de tout genre ; dès ses plus tendres années, elle avait vu, que dis-je ! elle avait joué le drame le plus profond, le plus terrible; cette rude école lui avait fortifié l'esprit et durci le cœur. « Sa vie, dit Heywood, fut une guerre sans relâche. » Et puis enfin, elle avait les instincts supérieurs du commandement, et entendait ne partager avec personne^ non seulement le pouvoir^ mais même les vains honneurs qui en découlent.

En même temps, elle se laissa toujours prendre au piège de la flatterie. De là, le succès de ses innombrables favoris, depuis Hatton, dont elle s'éprit en dansant et fit un chancelier, et Oxford, à qui elle défendit toute relation avec sa femme, jusqu'à Leicester, jusqu'à Essex, qui lui écrivait : « Quel que soit votre pouvoir comme reine, il ne peut aller jusqu'à m'empecher de vous aimer, » et avec lequel elle perdit ce qu'elle n'avait perdu avec aucun autre: sa raison.

Elle avait cinquante-sept ans quand le Béarnais, qui se connaissait en femmes aussi bien qu'en hommes, lui adressa une déclaration d'amour pour obtenir quelque subside ; il obtint l'argent, c'était tout ce qu'il voulait.

^ar ses mœurs dissolues, la reine vierge était bien la fille d'Anne de Boleyn ; par son orgueil, ses violentes colères et ses emportements despotiques, elle était bien du sang de Henri VDI. Elle lâchait souvent jurons et gros mots ; une fois, elle souffleta sir Henry Killegrew, qui revenait sans Hatton qu'il avait ordre de lui

ramener ; elle souffleta aussi miss Bridges, qu'Essex regardait de trop près ; elle battait ses femmes, et brisa un doigt à miss Skedmur, Tune de ses filles d'honneur. En vérité, Tépoux d'une telle créature eût été un heureux mortel I

Ce ne furent pourtant pas les prétendants qui manquèrent. Déjà, sous Marie Tudor, elle avait refusé le candidat de sa sœur, Courtenay, et le duc de Savoie, qui était venu inutilement à Londres en 1535, appuyé d'abord par Charles- Quint, puis par Philippe H; elle rejeta de même en un tour de main Carlos, fils de Philippe d'Espagne et petit-fils de Charles-Quint, et Éric, fils de Gustave Wasa, que son père venait d'associer à la couronne de Suède *. Cependant, dès quinze ans, fort précoce, dit-on , elle avait prêté l'oreille aux propos galants de Thomas Seymour, qui tomba sous la hache du bourreau. Plus tard.

1. On pourra consulter avec fruit, sur ces premiers projets de mariage, le livre d'un ancien universitaire, M Louis Wiesener, intitulé la Jeunesse (f Elisabeth d^ Angleterre (1533-1558), chez Hachette, 1878. — M. Wiesener a consulté, lui aussi, les collections du British Muséum et du Record Office, en même temps que les Archives de Paris.

elle eût bien voulu voir de près Taimable duc de Nemours, dont rélégance et les bonnes fortunes, célèbres à la cour de France, lui tournaient un peu la tête, à elle aussi, de l'autre côté du détroit : le prince allait s'embarquer pour la venir visiter avec la fleur de notre jeune noblesse, quand le voyage « se rompit et demeura court : d'autres amours, dit Brantôme, serraient le cœur du duc et le tenaient captif».

C'était à qui, de l'Espagne ou de la France, obtiendrait, avec la main de la reine, l'alliance de l'Angleterre. Philippe II, après avoir échoué pour son compte, poussa l'archiduc Charles, fils cadet de l'empereur Ferdinand d'Autriche. Catherine de Médicis, de son côté, proposa d'abord son fils Charles IX ( il avait alors quatorze ans, Elisabeth en avait trente ). En même temps, il est vrai, la reine mère ne se faisait pas faute de traiter sous main de la même affaire avec une des filles de Maximilien d'Autriche.

Elisabeth fit semblant de prêter l'oreille à ses ouvertures, et continua cependant de négocier avec l'archiduc Charles. Comme, au fond, elle ne voulait ni de l'un ni de l'autre et qu'elle ne

tenait qu'à Leicester, a son petit chien », qui espérait, lui aussi, Tépouser, elle traîna les choses en longueur, créant des difficultés à chaque pas, et. rejetant sur ses conseillers la responsabilité de ses refus vagues et polis. En ce temps-là, on était aussi sincère, aussi loyal, à Paris qu'à Londres. Il est piquant de voir aiixsi aux prises la Florentine et l'Anglo-Saxonne, essayant de se jouer et de se duper l'une l'autre : la comédie serait plaisante, si Ton ne sentait que l'avenir de la France, les destinées de l'Europe sont suspendus aux caprices de ces deux femmes.

Catherine, voyant ses efforts inutiles, et redoutant avec raison le succès du prince autrichien encore plus que l'échec de son propre fils, s'avisa alors de pousser Leicester, qui put se croire un instant au comble de ses vœux. Elle avait affaire à forte partie : car Cecil et le Parlement, qui réclamaient hautement un héritier, étaient acquis à l'archiduc. Le 2 décembre 1565, vingt-cinq lords, trente membres des Communes et les évêques de Durham et de Londres portèrent solennellement à la reine une Adresse relative à la question du mariage et de la succession. Elle se

mit à injurier les deux prélats, leur reprochaut de ravoir un jour traitée de bâtarde, s'emporta contre les membres des Communes et leur enjoignit de passer à Tordre du jour; ils reculèrent et obéirent; elle recouvra sa liberté, et n'épousa ni Tarchiduc, ni Charles K, ni Leicester : — ce qui ne Tempêcha pas de souffrir dans sa vanité et de laisser percer un vif dépit quand Charles K épousa une princesse autrichienne, et l'archiduc une Bavaroise. Elle eût voulu les retenir et les dominer tous ssuis se livrer à aucun, et se donner le luxe de la coquetterie et de la passion, iout en gardant les avantages de la liberté. La coquetterie de Célimène ne se déploiera que dans le cadre d'un salon; celle de la reine vierge se joue d'un bout à l'autre de l'Europe.

ri

Quelques années après, Catherine, qui venait de tenter vainement un rapprochement avec l'Espagne à l'entrevue de Bayonne, se tourna de nouveau vers Londres, et, poussée par les chefs des protestants, le vidame de Chartres et le cardinal de Châtillon, fit proposer à Elisabeth son autre fils. Monsieur ( alors duc d'Anjou, depuis Henri III ) ; il n'avait que vingt ans, Elisabeth en avait trente-sept.

Celle-ci fait d'abord des façons : elle ne se trouve plus toute jeune, et, sans la considéra-

tion de laisser des héritiers, elle aurait honte de parler d'un mari, étant déjà de celles dont on veut bien épouser le royaume et non la personne. Et puis, les princes de la maison de France ont la réputation d'être bons maris et de fort bien honorer leurs femmes, mais de ne guère les aimer, « Je vous avoue, dit-elle à notre ambassadeur La Mothe-Fénelon , que madame d'Estampes et madame de Valentinois me font un peu peur; je veux que mon mari ne m'honore pas seulement comme reine, mais qu'il m'aime pour moi. » Tout en coquetant de la sorte, elle ne laisse pas d'accueillir l'idée; elle assemble les membres de son Conseil et la défend contre eux qui n'y veulent pas entendre ; elle nomme Walsingham ambassadeur à Paris et lui donne ordre de hâter la négociation. « Nous regardons la chose comme si avantageuse, lui écrit-elle, que nous craignons bien plutôt qu'il ne survienne quelque contretemps qui la traverse, que la diligence avec laquelle on peut la pousser. » Voilà qui est clair. Mais c'est du Louvre, à présent, que viennent les résistances : le parti catholique, les Guise, les futurs chefs de la Ligue, le nonce du Pape,

l'ambassadeur d'Espagne , entourent le jeune duc et s'ingénient à le détourner de cette union : la reine Elisabeth est hérétique, trop âgée, incapable d'avoir des enfants; et puis, on flatte l'ambition et l'orgueil du jeune homme : on le mettra à la tête d'une ligue contre les Turcs, ou, mieux encore, on l'aidera à conquérir l'Angleterre, conquête facile; il n'est pas besoin pour cela d'épouser la souveraine 1 Le faible prince se laisse entraîner ; il refuse, malgré le roi son frère, qui blâme cette « exagération de religion». Catherine, à son tour, travaille si bien l'esprit de son fils qu'elle finit par le retourner. Mais elle a compté sans Philippe II, qui, profitant de ces retards, agit en même temps à Londres et à Paris : là, il pousse, à la place de l'archiduc, un autre prince autrichien, Rodolphe, fils de l'empereur Maximilien; ici, il fait circonvenir Monsieur par son ambassadeur, par le nonce, par les chefs catholiques. Ceux-ci représentent au prince que, s'il épouse Elisabeth, il devra changer de religion. L'argument n'était pas exact, car le gouvernement anglais ne prétendait nullement contraindre le duc à pratiquer les rites

de rÉgiise anglicane; il lui refusait seuiement Texercioe public, of&cie], du culte catholique ^ Mais il paraît que, pour le futur Henri IQ^ Londres ne valait pas une messe.

Charles IX, outré contre son frère ( leur inimitié commençait dès lors à poindre); lui fit une scène violente devant Catherine :

a Vous auriez dû être plus franc avec moi et ne pas me n^ttre dans le cas de trompa la reine Elisabeth, que j'estime et que j'honore. Vous alléguez toujours votre conscience ; il est un autre motif que vous n'avouez pas, c'est l'offre d'une forte somme que le clergé vous a faite, parce qu'il tient à vous garder ici comme le champion de la foi catholique. Je vous le dis franchement, je ne veux pas admettre ici d'autre champion que moi-même. Quant au clergé, puisqu'il a tant de superflu, et moi tant de besoins, les béBéfices

1 . D'ailleurs, Elisabeth elle-même relint toute sa vie certain? usages, certains symboles de l'Église romaine, comme le crucifix, les cierges, les fêtes des Saints, en dépit des plaintes et des objurgations de ses théologiens attitrés. Dans la messe, il y avait trois ou quatre articles seulement qu'elli n'admettait pas : elle avait combiné les principes d'Edouard VI et ceux de Henri VIII.

étaot à ma disposition » je m'en souviendrai et j'aviserai. Quant à ceux qui s'en font les enivremetteurs, j'en raccourcirai quelques-uns de la tête. ï>

Paroles énergiques non suivies d'effet. Mais déjà la politique de Philippe U triomphe ; Catherine est gagnée à la cause catholique ; elle va m montrer aussi intraitable que Monsieur sur l'article de la religion. Nous ne sommes plus qu'à un an de distance de la Saint-Barthélémy.

Tandis que les protestants français, se sentant perdus, font secrètement proposer le jeune roi de Navarre à Élisaheth, celle-ci, menacée à la fois par la révolte des nobles catholiques du Nord, par les troubles d'Irlande, par la guerre d'Ecosse, par l'Espagne victorieuse à Lépante, envoie Thomas Smith à Paris pour obtenir enfin, avec la main de Monsieur, notre alliance, qui lui est indispensable. Mais l'ambassadeur anglais se heurte à Topiniâtreté de Catherine, qui ne veut plus entendre parler de rien.

« Mon fils ne se contentera pas d'une messe basse, lui dit- elle ; il veut la grand'messe avec toutes les cérémonies de l'Église catholique, et une

chapelle avec tous les prêtres attitrés et le cérémonial à la romaine. — Pourquoi, réplique vivement Smith, ne demande-t-il pas les quatre Ordres de frères, les canons, les pèlerinages, les reliques et autres mômeries?... Vous saviez bien que jamais la reine n'accorderait la messe , et maintenant, madame, vous réclamez k grand'messe, tout le cérémonial romain, les quatre mendiants et les mille diables ! »

On imagine la fureur d'Elisabeth quand elle se vit refusée ! Catherine, au lieu d'une couronne, en visait deux : Monsieur allait monter sur le trône de Pologne; et, conmie elle savait que l'Angleterre ne pouvait se passer de ralliance française, elle se réservait d'offrir à Elisabeth son troisième fils, le duc d'Alençon (depuis duc d'Anjou), qui d'ailleurs devait échouer comme les autres.

Le duc d'AJençon — « le Gaston d'Orléans dft la branche des Valois », comme l'appelle ingénieusement notre auteur, — avait seize ans quand son nom fut prononcé à la reine d'Angleterre. Celle-ci commença par objecter la disproportion d'âge : elle touchait à la quarantaine. Et puis, le duc était petit, pas très beau, quelque peu marqué de la petite vérole, et ce n'étaient point là des questions indifférentes pour Elisabeth : si elle s'était résolue à sacrifier ses goûts et sa liberté à l'intérêt de l'État en épousant Monsieur, c'est

qu'on lui en avait tracé des portraits flatteurs, peut-être même un peu flattés, et il n'était guère possible d*en faire autant pour le cadet. Il passait d'ailleurs déjà pour un brouillon peu rassurant, ot Walsingham écrivait : « 11 a de la plume dans le cerveau. » Cependant, grâce à Thabileté insinuante et aux élégantes manières de La Môle, que le duc avait envoyé en mission à Londres, la reine paraissait encore une fois sur le point d'accepter, lorsque la Saint-Barthélémy vint tout à coup rompre ce projet et Talliance anglo-française, à la grande joie de Philippe IL

Mais le duc d'Alençon, lui, n'avait point trempé dans le massacre; il le Mimait hautement. Bien plus, il s'était uni aux protestants, de concert avec le roi de Navarre, et leur avait promis par écrit de venger la mort de Coligny. Il conçut même le projet de s'échapper de la cour et de se réfugier en Angleterre; projet qui échoua, comme on sait, à diverses reprises. U essaya donc de renouer les négociations avec Elisabeth ; elle fît répondre qu'elle n'était pas éloignée de l'épouser, mais qu'elle ne voulait point passer par les mains de a Madame la Ser-

pente»; c'est ainsi qu'elle appelait Catherine de Médicis. Une entrevue allait avoir lieu à Douvres (car Elisabeth, qui avait une idée peu avantageuse de la taille et de la figure de son prétendant, voulait le voir avant de dire oui), lorsque, par une sorte de fatalité, il tomba gravement malade. Cet incident laissa à la reine le temps de voir venir les événements : le 30 mai, Charles IX meurt, âgé de vingt-quatre ans ; le 27 août, Henri III, arrivant de Pologne, rentre en France; le IS septembre, le duc d'Alençon (qui désormais porte à son tour le titre de duc d'Anjou) s'enfuit de la cour; Catherine le poursuit de ville en ville, l'atteint à Châtellerault et lui fait signer une trêve le 20 novembre. N'entrevoyant plus rien à tenter en France, et séduit par la perspective d'une couronne ducale dans les Pays-Bas (c'était alors la proie offerte à toutes les convoitises), il abandonne du jour au lendemain ses amis les protestants, accepte de Henri HI le commandement des forces destinées à les combattre en Auvergne et déploie une impitoyable rigueur à l'égard de ses alliés de la veille; puis, maigre les efforts de sa mère, malgré le roi, il entre à

Moas, au risque de nous mettre en guerre avec l'Espagne, et redemande à Elisabeth de Tépouser.

Mais Elisabeth, fidèle à la politique anglaise de tous les temps, ne voulait pas plus des Français que des Espagnols dans les Flandres. Pour première condition du mariage, elle exigea que le duc se retirât. Comme, sans elle, il ne pouvait rien , il dut rentrer en France , et dépêcha à Londres le grand maître de sa garde-robe, Jean de Simier, « courtisan raffiné, qui, suivant l'expression d'un historien contemporain, avait une exquise connaissance des gaietés d'amour et attraits de la cour ».

Ayant à parler d'amour pour son maître, Simier en parla si bien, que la reine se mit à raffoler de lui; elle ne pouvait s'en passer, et, jouant sur son nom, elle qui savait le latin *, l'appelait « mon petit singe » ; elle s'habillait et faisait habiller sa cour à la française. Leicester, furieux, tenta par trois fois de le faire assassiner. Mais Simier tenait sa vengeance : il révéla à la reine

1. Elle savait cinq ou six langues; elle avait reçu une instruction incomparable des plus illustres maîtres de la Renaissance.

que Leicester était marié en secret à Lettice Knollys, la veuve d'Essex; sur quoi Elisabeth, entrant dans une de ses colères de lionne, se roula par terre, insultant tous ceux qui rapprochaient et refusant de manger, puis fit enfermer Leicester dans un des forts de Greenwich. Hatton aussi était secrètement marié: ce fut une arme de plus entre les mains de Simier. La place était donc libre, le duc pouvait venir.

Il vint en effet (comme jadis le duc de Savoie), et, pendant une semaine, vécut avec la reine dans la familiarité la plus intime, passant les journées près d'elle et ne la quittant qu'à deux heures du matin. Marie Stuart, dans une lettre d'injures à sa rivale (lettre que celle-ci ne dut pas recevoir, car elle l'eût fait périr plus tôt encore), lui dit : « Vous vous êtes déportée avec lui de la même dissolution qu'avec Simier; une nuit, vous l'avez rencontré à la porte de votre chambre n'ayant que votre seule chemise et votre manteau de nuit et l'avez laissé entrer, et il a demeuré avec vous près de trois heures. »

L'opinion publique en Angleterre était très hostile à ce mariage ; mais la rébellion de l'Ir-

lande et Tinvasion imminente du Portugal par Philippe U forcèrent la reine à passer outre et à réclamer une réponse définitive de son préten- •dant. Catherine de Médicis qui, de son côté, revendiquait le trône de Portugal sous le prétexte qu*ii avait appartenu à un de ses aïeux trois cents ans auparavant, ne demandait qu'à s'entendre avec ÉUsabeth pour barrer le chemin à l'Espagne : cette fois, les deux reines étaient d'accord.

Fort bien ; mais c'est le duc à présent qui faisait la sourde oreille. Il n'avait cessé de poursuivre ses négociations avec les Flandres catholiques, et il voyait que le plus léger abandon de sa foi pouvait lui faire perdre des chances. 11 ne se souciait pas de subordonner, comme le voulait Elisabeth, la question de son mariage à une ligue anglo-française : il craignait que, la ligue une fois conclue, Elisabeth ne lui échappât, les Pays- Bas également, et que l'Angleterre ne laissât la France seule en face de l'Espagne. De son côté,

Elisabeth ne se souciait point d'assumer la lourde charge de la guerre des Pays-Bas. Des deux parts, on rusait, on équivoquait; c'était à qui ne s'avancerait pas d'abord, et surtout à qui ne payerait pas. La situation de Walsingham à Paris était des plus fausses ; il finit par se fâcher et par écrire à sa souveraine :

ce Si la dépense vous arrête, madame, il vaut mieux rompre ; ils finiront par croire qu'on se moque d'eux. On vous reproche de regarder à l'argent, môme quand il s'agit de votre sûreté. Faites -y attention; on ne dépense jamais trop pour s'assurer contre un danger. »

Et dans une lettre à Cecil :

« J'aimerais mieux être enfermé à la Tour, dit-il, que de représenter l'Angleterre à l'étranger ; ces indécisions perpétuelles choquent le roi et nous décréditent. Les autres ambassadeurs parlent mal de la reine. Quand on la presse de se marier, elle met en avant la Ligue, et, lorsqu'on lui demande de Taisent pour la Ligue, elle revient à son mariage. Pour son honneur et pour le nôtre, qu'elle en finisse! »

Le duc d'Anjou, ayant tenté en Flandre une

deuxième expédition aussi infructueuse que la première, car il manquait d'argent, se décida à retourner à Londres : Elisabeth était sa dernière ressource. Causeur agréable, à ce que dit Brantôme, il eut bientôt reconquis les bonnes grâces de la reine, qui redevint familière avec lui, l'appelant « son petit prince Grenouille ». Si Ton en croit le Vénitien Lippomano, elle lui apportait chaque matin dans sa chambre une tasse de bouillon. « On ne fait aucun doute, dit un contemporain, que, pour son avancement, le duc n'ait recherché la reine de très près. » Le jour anniversaire de son couronnement, elle se promenait avec son a prince Grenouille » dans une galerie du château de Greenwich, lorsque notre ambassadeur, Castelnau de Mau visière, fît demander à être introduit. Allant à sa rencontre : « Monsieur Tambassadeur, lui dit-elle, écrivez à votre maître que le duc sera mon mari. » Et, tirant de son doigt un anneau, elle le mit à celui de son fiancé; puis, se tournant vers ses filles d'honneur stupéfaites : « J'ai un mari, dit-elle ; vous autres, pourvoyez-vous si vous voulez ! » Au jour de l'an, le duc figura dans un tournoi :

amené dans la lice sur un chariot en forme de rocher et lié de grosses chaînes, il fut conduit par l'Amour et le Destin au pied du trône de sa divinité ; le Destin, en présentant à la reine son royal prisonnier, lui adressa ces vers :

Rendez à ce héros sa chère liberté

Ou faites qu'oubliant un vœu de chasteté

Hymen serre vos cœurs. . .

La reine Tembrassa devant tous à plusieurs reprises, elle le conduisit jusqu'à sa chambre et vint le lendemain le trouver au lit.

Mais péripétie nouvelle! «A la fin du mois, seule avec le duc, tenant sa main dans la sienne, elle lui exprime de sa voix la plus douce sa répugnance à épouser un catholique. » Le duc se récrie et offre de se faire protestant. « On ne commande pas à son cœur, » lui ditelle, et, baissant les yeux, elle lui avoue « qu'elle n'éprouve plus pour lui la même inclination ». D'une voix altérée, son fiancé lui rappelle qu'il a traversé toutes les angoisses de la passion, qu'il a donné aux catholiques la plus mauvaise opinion de sa personne : il ne s'en ira pas d'Angleterre,

voulant plutôt mourir avec elle. « C'est mal à vous, reprend Elisabeth, de menacer ainsi une vieille femme dans son propre royaume; vous êtes fou, vous tenez le langage d'un fou. » De grosses larmes coulent des yeux du duc; elle, lui tendant son mouchoir pour les essuyer, le calme avec quelques caresses. Mais c'était bien un congé en règle, un congé définitif *.

L'arrivée à Londres des députés des Flandres, qai venaient offrir officiellement au prince la couronne ducale, leur permit à l'un et à l'autre de sortir de ce mauvais pas. La reine, oubliant sa parcimonie habituelle, arma des vaisseaux, ordonna des levées d'hommes, accompagna son ex- fiancé jusqu'à Canterbury, et prit même le deuil de son départ, deuil de cour qui au fond voulait dire joie. Elle avait eu de lui ce qu'elle voulait.

Pour lui, il n'était pas au bout de ses échecs. N'ayant pas mieux réussi à épouser les Flandres

1. M. de la Perrière conte cette anecdote d'après Jame» Anthony Fronde; il convient d'observer, d'une manière générale, que cet historien n*est pas d'une rigoureuse exactitade.

que la reine d'Angleterre, le duc, devenu un instant souverain des Pays-Bas, reçut là aussi son congé, et mourut peu de temps après, le H juin 1584, âgé de trente ans : c'est ce qu'il avait de mieux à faire. Elisabeth, à qui il n'en coûtait rien de le pleurer, écrivit à Catherine cette lettre :

« Madame, votre regret ne peut surmonter le mien, combien que vous lui estiez mère. Il vous reste un autre enfant; mais, moi, je ne trouve de consolation sinon la mort, que j'espère me le faire bientôt rencontrer. Si vous pouviez voir la figure de mon cœur, vous la verriez le portrait d'un corps sans âme; mais je ne vous fâcherai plus de mes plaintes, en ayant trop des vôtres. »

Tels sont les principaux traits de cette curieuse histoire, où les caprices et les essais d'une femme défiante et fantasque se mêlent avec les ruses de la diplomatie et les combinaisons des hommes d'État sur les intérêts les plus graves des nations. En somme, ce qui résulte de l'étude si consciencieuse, si fouillée de M. de la Perrière, c'est qu'il n'y avait pas chez

elle un parti pris absolu codtre le mariage : elle était bien trop femme et bien trop reine pour cela. Sans doute, à ne consulter que ses goûts personnels, elle eût préféré ne jamais aliéner sa liberté : elle était fille de tyran et de courtisane. Cependant nous l'avons vue plus d'une fois résignée au mariage lorsque l'intérêt du royaume l'exigeait; et il faut reconnaître que, en pareil cas, les premières ruptures ne lui sont pas impu tables : elles furent l'œuvre, soit de la volonté d'autrui, soit des circonstances; la dernière seule peut avoir eu pour cause la maladresse du prétendant, qui contenta un peu trop vite la curiosité d'une fille d'Eve. Grâce à M. de la Perrière, nous pouvons faire, au moins pour les projets de mariage français, la part de ces divers éléments, confus jusqu'ici, et étudier en pleine lumière ces figures du seizième siècle si compliquées, si mêlées encore de sauvagerie, ou, si vous voulez, d'instincts physiques tout-puissants, sous une mince écorce de civilisation.

Trop longtemps on nous a représenté les personnages historiques tout d'une pièce; c'est ainsi que nous avons été bercés avec le fameux dis-

Wd PIGURBa DE PSHMB».

Gouif¥ d'ÉlisabetlL aii& ComnmiieSy pa£ Camden > d'où est née la légende de la « reine vierge ». La réalité prise sur. le tsÂt est autrement infélïesfiante; et,, pour cens, qui chercbeni daa» les études historicpies^ non 1b& ^ains plaiôvs. à)s Fî« maginalion, mais la modie de Y&vpëri&axte humaine, elle- a un bien plus haut prix.

Michieli, diplomate italien, fait d'Elisabeth le portrait suivant, lorsqu'elle avait vingt-trois ans : « Non moins belle d'esprit que de corps, bien que règlement on la puisse dire plutôt gracieuse que jolie quant à la figure ; elle est grande et bien faite, d'une fort belle peau, bien qu'olivâtre ; elle a de beaux yeux; mais, par-dessus tout, une belle main... »

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