‹ Figures de femmesChapitre 54 sur 55 · Madame Récamier avait lu à Sainte-Beuve plusieurs · texte numérisé non relu

Madame Récamier avait lu à Sainte-Beuve plusieurs

des lettres reçues de madame de Staël. On assure, d^autre part, que les lettres de madame Récamier à Benjamin Constant seraient, depuis des années, mises sous scellés chez un éditeur de Paris ; si le fait est exact, n'y a-tnd pas pre^ cription ?

La Revue Internationale (année 1886-1887) a publié le journal de Benjamin Constant. Voir sur ce sujet un article do M. Anatole France, exquis comme tout ce qui sort de cette plume, dans sa Vie Httérairej p. 59, (un vol. in-12, Calinann Lévy 1888) . En voioi quelques passages, qui complètent notre étude en y sgoutant des nuances nouvelles :

oc II ne prenait point les idées des femmes; il était trop intelligent pour cela. Mais, comme il les aimait, il pensait pour elles et de la manière qu'elles voulaient. Seul, il était incapable de prendre un parti. Jamais homme ne fut plus indécis... Il avait lesprit d'imagination et Tesprit d'examen. Avec la réûexion tout devient difficile. Les poliliques sont comme les chevaux, ils ne peuvent marcher droit sans œilJèrcs. Le malheur de Benjamin Constant fut de n'en avoir pas. 11 le savait et il tendait le front au bandeau.

» J'ai dit qu'il aimait les femmes. C'est presque vrai ; il les aurait aimées s'il avait pu et s^il n'avait été aussi incapable d'aimer que de croire. Du moins savait-il qu'elles seules donnent quelque prix à la vie et que ce n^onde, qui n'est que mauvais, serait sans elles tout à fait inhabitable. Ce sentiment, qui rempht les trois quarts de sa vie, lui ût faire des fautes éclatantes, lui dicta des pages heureuses; et maintenant encore, il assure à sa mémoire une sorte d'attrait auquel nous ne pouvons résister. Je ne dirai pas que Benjamin Constant s'aimait dans les femmes: car il n'avait pas plus de goût pour lui-même que pour les autres. Mais il se désennuyait en elles, et, à force de chercher la passion, il faillit bien l'atteindre une fois. »

Et plus loin : « Il traîna soixante ans, sur cotte terre de

MAI^ABrE RÉGAMIËR. 31;&

douleur, l'âme la plus lasse et la plus inquiète qu'mie civilisation exquise ait jamais façonnée pour e désencftimtement et Tennui. Il ne pouvait vivre ni avec les hommes» ni seul. « Le monde me fatigue les yeux et la tête, disait-il. » Je suis a'biraé d'avoir été si longtemps dans lie monde. » Quel étouffoir pour toute espèce de talent I » il s'écriait : « Solitude, solitude I plus nécessaire encore à mon talent qu'à mon bonheur. Je ne pui» dépeindre ma joie d'être seul. j> Et, le lendemain, il se rejetait dans 1» monde, où son orgueil, la sécheresse de son cœur et la délicatesse de son esprit liii préparaient de rares tortures. lïJn jour, voyant clair dans Tabime de son âme, il s'écria : « Au fond, je ne » puis me passer de rien! » Il lui £aUait tout et il manquait de tout. Joie, vertu, bonheur, fierté, contentement, tout se desséchait entre ses doigts arides. Et il en avait d'étranges impatiences : « C'est trop fort de n'avoir ni le plaisir auquel » on sacrifie sa dignité, ni la dignité à laquelle on sacrifie > le plaisir!... »

oc II écrivait, en 181>5, à la baronne de Gérando : ce Une » singularité de ma vie, c'est d'avoir toujours passé pour » rhomme le plus insensible et le plus sec, et d'avoir eons- » tamment été gouverné et tourmenté par des sentiments » indépendants de tout calcul et même destructifs de tous » mes intérêts de position, de gloire ou de foi^ne. 9

<E Assurément, il ne se gouvernait ni par intérêt ni par calcul : il ne se gouvernait pas, et c'est ce qu'on lui reprochait... y>

Sur les relations de madame Récamier avec Chateaubriand, voici ce que dit M. Bardoux, dans son livre sur Madame de Custine (1 vol. inr8°, 1888, Galmann Lévy) , page 389 :

oc Ce n'était pas sans peine que madame Récamier Pavait assagi. Leurs rapports avaient failli être orageux dans les débuts de leur intimité. Juliette était encore belle, et l'ima-

gination folle de Chateaubriand rêvait de la troubler. Quand on connaîtra mieux madame Récamier dans les années où elle était la meilleure amie de madame de Stacl, de 1805 à 1815, on sera tout étonné de la trouver aimante, sensible à la tendresse : elle avait ressenti une affection profonde pour un des hommes les plus distingués et les plus recherchés dans le milieu de Coppet, M. Prosper de Barante; mais, depuis, elle était résolue à ne plus se laisser dominer par un autre sentiment que le dévouement et Famitié; et, pendant que Chateaubriand était ministre des affaires étrangères, elle avait fui, redoutant sa nature orageuse, et était allée chercher à Rome le silence et Tapaisement.

« Si je retournais à présent à Paris, » écrivait-elle d'Italie le !«' mai i824, <r je retrouverais ces agitations qui m'ont » fait parlh\ Si M. de Chateaubriand était mal pour moi, » j'en aurais un vif chagrin; s'il était bien, un trouble que » je suis résolue à éviter désormais. Je trouve ici, dans les 3> arts, une distraction, et, dans la religion, un appui, qui » me sauveront de tous ces orages. Il m'est triste de rester » encore six mois éloignée de mes amis ; mais il vaut mieux » faire ce sacrifice, et je vous avoue que je le crois néces- » saire. »

A propos du revirement politique de Benjamin Constant aux Cent- Jours, un autre bon juge me souffle à l'oreille :

a La vérité est que Benjamin Constant, jouant ce coup {de l'article dans les Débats contre Bonaparte échappé), cherche à en tirer parti pour sa passion, et à s'en faire un titre aux yeux de la femme qu'il aime, en lui persuadant que c'est pour elle, pour elle seule, qu'il joue ce coup hardi. Il faut convenir que, si l'envie de plaire â madame Récamier était la seule raison qui l'eût déterminé à jouer ce coup dans des circonstances si graves, l'homme politique devrait, à nos yeux, perdre tout ce que gagnerait l'aman t. Mais le fait est que les Bourbons lui avaient promis la

pairie. Voilà le dessous de cartes que Ton connaît à présent. Il en résulte que ces lettres de Benjamin Constant, quelle que puisse être la dose de passion qui s'y trouve, et aussi la dose d'imagination qui s'y ajoute, paraissent à la longue un jeu de style un peu monotone, où Taroour a sa part sans doute (autant que pouvait en mettre dans ses désirs Fauteur d'Adolphe à quarante-sept ans), mais où le jeu de la plume en a certes bien davantage. »

Enfin, voici un dernier trait, que M. Laboulaye (qui n*était pas suspect ) nous a conté d'après le fameux carnet où le fait est consigné de la façon la plus brutale : Dans le temps même où il écrivait à madame Récamier ces belles lettres d'amour, et en sortant de chez elle, cet homme de quarantesept ans allait chercher ailleurs qu'au tripot des divertissements d'un ordre moins élevé.

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