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Messieurs,
L'honneur de vous adresser la parole en cette solennité républicaine, au nom du comité qui a pris l'initiative du monument élevé à la gloire de Dupont (de l'Eure), revenait de droit à son illustre doyen, à ce vétéran de nos luttes politiques, naguère encore vice-président de nos Assemblées parlementaires où sa place est toujours marquée, à M. Senard, qu'une indisposition soudaine tient éloigné de cette cérémonie. Nul mieux que M. Senard ne pouvait vous parler de Dupont (de l'Eure), de sa longue existence consacrée tout entière au culte des principes de la Révolution française, de sa passion toujours jeune et agissante pour l'établissement des libertés nationales, de sa fidélité inébranlable aux grandes idées de justice et de progrès, de son fier désintéressement, de son amour austère et
' Ce discours a été pronoucô le 4 septembre 1881, dans la petite ville du Xoubourt:, patrie de Dupont (do l'Eure), le jour do 1 iuuu^uratioii de la statue de cet illustre citoyen.
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profond du droit et de la vérité, de son dévouement sans bornes à la France. (Applaudissements.)
Témoin des grands actes qui ont marqué la carrière de Dupont (de l'Eure), M. Senard était désigné pour nouer la chaîne des temps et pour relier aux comten;porains du patriarche de 1848, les générations nouvelles qui ont pour devoir de s'inspirer de ses exemples et de ses vertus. 11 aurait parlé avec toute l'autorité et toute l'éloquence que donnent l'âge l'expérience, le patriotisme, les services rendus et des talents cent fois éprouvés dans toutes les rencontres de notre vie publique si agitée depuis un demi-siècle. Qui suis-je, pour remplacer un tel homme ? Messieurs, je suis confondu de l'honneur inattendu qui m'est fait ; puisséje n'en être pas accablé. (Bravos.)
Je n'entreprendrai pas de vous raconter la vie de Dupont (de l'Eure) ; j'aime mieux vous dire brièvement à quelles hautes pensées nous avons obéi, quand nous avons pensé à nous réunir, pour appeler nos concitoyens à glorifier cet illustre républicain, en lui décernant le témoignage le plus magnifique d'admiration qui puisse être donné à un homme dans une société libre et éclairée. (Très-bien ! Applaudissements.)
Le comité qui s'est formé pour élever une statue à Dupont (de l'Eure) a voulu d'abord acquitter une dette de reconnaissance; il était bien juste que les républicains de la troisième République rendissent hommage à celui qui a eu l'honneur de proclamer et de présider la seconde République, celle qui na eu qu'une orageuse et trop courte carrière, celle quia brusquement disparu dans une nuit de crime et de violence, mais qui n'en a pas moins bien mérité de la France et de la Révolution, dont elle a marqué l'une des plus glorieuses et des plus fécondes étapes, puisque c'est à la République de Février que nous devons la conquête définitive de
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l'égalité politique par l'établissement du suffrage universel. (Vifs applaudissements.) Messieurs, nous devons avoir à cœur de ne jamais nous montrer ni oublieux ni ingrats. Nous avons de grandes obligations envers nos devanciers de 18 'i8 ; non seulement ils nous ont précédés dans la carrière, travaillant, luttant, combattant, engageant pour nous et pour notre cause commune leurs biens, leur liberté et quelquefois même jusqu'à leur vie, mais ils ont aplani devant nous les obstacles et mis leur honneur à nous laisser une tâche moins pénible et moins périlleuse que n'avait été la leur. Ces héros de la lutte républicaine ont voulu fermer l'ère des révolutions violentes ; c'est grâce à eux queladiscussion pacifique aremplacé les anciens coups de force : le bulletin de vote vaut mieux que les appels à l'insurrection. Ce bulletin libérateur, ce bulletin réformateur, ce sont les républicains de 18i8 qui nous l'ont remis entre les mains. Il ne nous échappera plus. Tâchons de nous en servir pour faire prévaloir légalement la volonté nationale ; mais n'oublions pas ceux qui nous l'ont donné comme le signe victorieux de l'affranchissement défîntif de notre démocratie. Au premier rang de ces initiateurs, Dupont (de l'Eure) s'est distingué par ses lumières, par sa fermeté, par son constant dévouement à la cause du peuple. Il y a longtemps qu'il a sa place dans l'estime et dans la gratitude de tous les Français patriotes et de tous les bons républicains ; et cette statue que nous découvrons aujourd'hui n'est que le témoignage visible mais déjà tardif d'une reconnaissance qui n'égalera jamais ses mérites et ses services. (Applaudissements unanimes.)
Il ne suffirait pas à l'ambition du comité au nom duquel j'ai l'honneur de parler que l'on ne vît dans ce monument qu'un honneur rendu au vénérable pré-
sident du gouvernement provisoire et improvisé ?> l'Hôtel de ville de Paris, le lendemain de la victoire du peuple, au milieu des barricades de Février. Non, messieurs, c'est la vie tout entière de Dupont (de l'Eure) que les fondateurs du comité ont voulu glorifier, c'est son caractère, c'est sa vertu civique.
Cette vie n'est qu'une longue suite de bons exemples. Quand la Révolution éclate, il en épouse la cause avec ardeur ; il se donne à elle tout entier, et pour ne plus se reprendre. Aucun poste, si humble qu'il soit, ne lui semble à dédaigner, pourvu qu'il y puisse servir ses concitoyens. En 1792 il est maire de sa commune. Dans ces premières fonctions, il se montre tel qu'il sera, quarante ans plus tard, dans les conseils de la royauté de Juillet, soixante ans plus tard, à la tête du gouvernement de la République : dévoué et simple, sage autant que ferme, droit, intègre. 11 n'est pas encore le vertueux Dupont (de l'Eure) ; il est déjà l'homme de bien devant l'austère conscience duquel tout le monde s'incline comme devant l'oracle de la justice et de la vérité. (Applaudissements, — Yive Dupont (de l'Eure) ! Un tel homme était fait pour être juge. Dupont (de l'Eure) a été toute sa vie un grand magistrat. C'est pourquoi sans doute l'artiste l'a représenté assis sur un siège qui reporte tout de suite l'imagination vers les chaises curules des Romains des temps héroïques de la République.
Dupontétait un Romain de l'ancienne Rome ; il avait, des hommes illustres de Plutarque, la grandeur simple, ]i fière modestie, le calme, le courage, la sereine indépendance. C'était un homme et un citoyen de qui l'on pouvait tout attendre, hormis un mensonge et une bassesse. 11 était à la hauteur de tous les postes comme de tous les devoirs. Sa parole valait un serment, et il avait le sentiment très net de son autorité morale.
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quoiqu'il ne fût qu'un plébéien parvenu de la Révolution. Louis-Philippe s'en aperçut bien le jour où il provoqua cette réponse historique : « Quand le roi aura dit oui et que Dupont (de l'Eure) dira non, je ne sais auquel des deux la France croira. »
La fin de sa jeunesse et les commencements de son âge mûr s'écoulèrent dans les fonctions judiciaires. Il y fît preuve d'une connaissance approfondie des lois, et surtout d'une rigoureuse et inébranlable équité, qui le désignèrent au choix de ses concitoyens pour devenir à son tour législateur. Sous le Directoire, il fut membre du conseil des Cinq-Cents. Cette Assemblée ayant été dispersée par la force, il accepta le poste de président du tribunal criminel d'Evreux. Mais ce fut pour séparer la justice de la police. Il disputa et enleva plus d'un accusé aux agents de Fouché. Jamais les considérations politiques ne l'emportèrent dans la balance de ses jugements sur le droit et la légalité. C'est en exerçant cette magistrature redoutable et diffîcile, qu'il apprit sans doute à détester l'empire de cette haine qui ne désarma plus.
Porté au Corps législatif en 1813, on le voit se joindre aussitôt à la petite et courageuse phalange des hommes qui osèrent faire entendre à un maître toutpuissant des paroles de modération, et qui l'invitèrent à se soucier plus des intérêts de la France que des calculs de son ambition. Ce furent là ses véritables débuts et ses premiers services politiques. Il n'abandonna point la patrie aux caprices d'un homme, même quand cet homme était le plus glorieux des vainqueurs. Il fut ainsi de ceux qui donnèrent le bon exemple. Cette partie de son existence méritait d'être rappelée; elle doit nous servir à tous d'utile et profitable leçon. (Applaudissements.) Sous la Restauration il défendit la Révolution française, qui était menacée
par les revenants de l'ancien régime. Il fut infatigable et indomptable. Entre tous les membres de cette opposition fameuse des quinze ans à qui la France doit la conservation des conquêtes de 1789, Dupont (de l'Eure) ne brillait ni par son talent d'orateur ni par son talent d'écrivain, mais par son courage, par sa dignité, par l'estime et le respect qu'il imposait à ses adversaires. Son amitié honorait ceux qu'il en jugeait dignes. Il savait, quand l'heure était venue, prononcer les paroles décisives. Il parlait peu, mais il agissait.
C'était un de ceux que le Château et la Congrégation détestaient le plus, un de ceux en qui le peuple avait mis sa confiance. Un jour, ses électeurs fidèles de la Normandie vinrent à l'abandonner. Paris, toujours généreux, s'empressa de lui rendre son siège à la Chambre, car il ne pouvait manquer, ni lui ni ses conseils, à celte petite phalange qui combattait à la tribune comme le peuple des faubourgs devait combattre en Juillet pour la défense des lois et des libertés publiques (Bravos prolongés).
Après l'installation du duc d'Orléans sur le trône, Dupont (de l'Eure) fut nommé garde des sceaux. Il se repentit d'avoir accepté ce poste et d'avoir fait violence à ses goûts modestes, dès qu'il vit que la royauté nouvelle employait ses forces à réagir contre le courant qui emporte la France vers la démocratie. Mais il croyait avoir fait son devoir, en assurant pour sa part la victoire remportée sur la contre-révolution.
Dupont (de l'Eure), pendant toute sa carrière militante, a été avant tout et par-dessus tout un ennemi de l'ancien régime.
Nous qui avons assisté à une sorte de réveil, à une espèce de réapparition de l'ancien régime; nous qui avons dû lutter à notre tour pour défendre la France moderne contre des assaillants d'un autre ûge, nous
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«avons dû nous souvenir du rôle joué par ces anciens du parti républicain, parmi lesquels Dupont [de l'Eure) a tenu une place des plus éminentes. 11 a été l'ami de Manuel, de Béranger, de Jacques Laflitte et de tous les chefs parlementaires du temps de la Restauration. Il a été de ceux qui ont, de concert avec Lafayette, encouragé et soutenu le zèle des jeunes gens qui ont fondé le parti républicain, dans les conciliabules et les sociétés oii les étudiants et les ouvriers s'unissaient pour une action commune.
Nous ne pouvions rien oublier de tout cela, et c'est toute une génération, toute une période historique de notre parti qui est aujourd'hui glorifiée dans ce monument au pied duquel nous sommes rangés.
Au faîte du pouvoir, Dupont (de l'Eure) se retrouva tel qu'il avait été dans la mêlée politique : prudent, calme, mais toujours dévoué. Sa présidence du gouvernement provisoire fut sans doute tout honorifique à cause de son grand âge. Mais il put dire, avec un noble orgueil, en remettant à l'Assemblée constituante de 1848 les pouvoirs dont la Révolution avait investi ses collègues : « Vous savez si pour nous cette dictature a été autre chose qu'une puissance morale, au milieu des circonstances difficiles que nous avons traversées. » Cette puissance morale dont parlait le vénérable Dupont, le gouvernement de Février la tenait du patriotisme républicain, de l'éloquence tour à tour séduisante et redoutable, du courage civique et du dévouement de ses membres ; nous devons dire, devant l'image du vieux doyen des républicains français, qu'il la tenait aussi, et pour beaucoup, de la gravité, de la dignité de son président, qui semblait alors comme le Père de la patrie. (Applaudissements prolongés.)
Il avait eu la joie, plus chère à ses yeux que la gloire, de proclamer la République, qui avait eu les premières
ardeurs de son âme patriotique. Il avait joui complètement des honneurs d'une popularité véritable, consécration de l'estime générale qui l'entourait. Il connut l'amertume du délaissement, et subit, avant de disparaître de la scène du monde, l'injustice des retours de la faveur publique. Il eut la douleur de voir tomber le gouvernement qu'il avait contribué à fonder, dans un guet-apens qui ne devait être puni que dix-neuf ans plus tard, à pareil jour, par les hontes et les désastres de la patrie.
Dupont (de l'Eure) a été ainsi du parti des vaincus du Deux-Décembre. Il est mort non pas oublié, mais délaissé dans une retraite profonde, au milieu de vous, messieurs, qui n'avez pas eu la triste consolation de lui offrir vos derniers hommages, en toute liberté. Mais le jour de la réparation éclatante et grandiose est venu. Nous voici réunis autour d'un piédestal sur lequel un artiste, des plus habiles et des plus heureusement inspirés, a posé l'image à jamais honorée de votre vénérable concitoyen. Grâces soient rendues, au nom du comité d'initiative et d'exécution de ce monument, à l'artiste éminent qui nous a donné celte belle œuvre ! Grâces soient rendues aussi à tous les souscripteurs, àlapresse républicaine qui nous a aidés, soutenus, encouragés; à ces fonctionnaires, à ces magistrats, à ces représentants de notre brave armée, qui tous ont ainsi voulu payer avec nous la dette de la France à un de ses meilleurs citoyens, la dette de la République à l'un de ses plus glorieux précurseurs !
Chers concitoyens, de telles fêtes doivent laisser dans le cœur de ceux qui y assistent d'impérissables souvenirs. Ce sont les combats, les luttes, les victoires et les échecs, les espérances si souvent trompées, mais la foi toujours agissante de nos pères que celte statue rappelle : voilà pourquoi elle parle si puissam